Adelaïde
Scène 1
Adélaïde, Justine
Le Théâtre représente un appartement d'Adélaïde.
Adélaïde
Eh bien, Justine, j'ai pris mon parti enfin.
Justine
Bien sérieusement ?
Montrant sa lettre.
Adélaïde
Très sérieusement. Voilà un congé qui va surprendre Dorval.
Justine
Vous lui écrivez ?
Adélaïde
Oui, mais de manière à le désespérer.
Justine
Hum ! J'ai bien peur qu'il n'en arrive le contraire.
Adélaïde
Oh ! Ne crains rien ; si tu voyais comme je le maltraite, tu aurais toi-même pitié de lui.
Justine
Pitié de lui, moi ? Allez, il n'en mérite aucune.
Adélaïde
Tu es bien impitoyable. Pour moi, quelque décidée que je sois à rompre avec lui, je ne puis m'empêcher de rendre justice à l'honnêteté de ses procédés.
Justine
Mais, il n'y a rien d'extraordinaire là dedans.
Adélaïde
Il faut aussi convenir que personne, avec autant de tendresse, ne fut plus respectueux. Ce n'est que par excès d'amour qu'il se trouve aujourd'hui coupable envers moi.
Justine
Il est bien hardi.
Adélaïde
Au fond, je me reproche ma conduite à son égard...
Haut.
Justine
Quelle femme ! Eh, pourquoi ?
Adélaïde
Il méritait de ma part un retour plus sincère ; et je lui cherche ici une mauvaise querelle.
Justine
Les coeurs ne sont-ils pas libres ?
Adélaïde
Hélas !... Pourquoi la fortune l'a-t-elle si cruellement traité, Il était si bien fait pour faire honneur au sang le plus illustre.
Justine
Mais, comme un autre.
Adélaïde
Ah ! Justine, est-il rien de plus noble que sa physionomie, de plus grand que ses manières, de plus élevé que son esprit !
Justine
Soit ; mais au bout du compte, on ne sait qui il est.
Adélaïde
C'est à cause de cela, Justine, s'il n'était pas d'une naissance distinguée, la nature se serait méprise.
Justine
Chimères que tout cela, la médiocrité de sa fortune et le silence qu'il garde sur son origine, sont de sûrs indices qu'elle est obscure et peut-être ignoble, que sait-on.
Adélaïde
Tu as raison. Et il a eu l'insolence de m'aimer... Je le hais... Je le déteste... Que je ne le voie jamais !
Justine
Ah ! Je vous vois raisonnable, enfin ; vous prenez le bon parti.
Adélaïde
Un homme sans nom... Un aventurier peut-être... Tiens, Justine, quand j'y pense, c'est qu'il me prend des impatiences...
Justine
Je le crois.
Adélaïde
Et je l'aimais, Justine, je l'aimais... J'en suis bien honteuse.
Justine
Vous avez raison. Mais parlons de monsieur le Baron de Fontalbanne. Vous l'attendez aujourd'hui, je crois.
Adélaïde
Oui ; suivant ce que ma tante m'écrit, il devrait être arrivé... L'indigne ! Il se jouait de ma faiblesse. Faite pour prétendre aux partis les plus distingués, je lui sacrifiais tout. Que j'étais aveugle ; avoue-le, Justine !
Justine
Je vous en réponds.... Vous allez donc être Madame la Baronne de Fontalbanne : vous devez être bien contente.
Adélaïde
Mais, oui, Justine... Il est heureux pour moi d'avoir trouvé cette petite occasion pour rompre avec Dorval. Qu'en dis-tu, car, entre nous, ce n'est qu'un prétexte.
Justine
Quand cela serait, vous n'avez point de compte à rendre de votre conduite.
Adélaïde
Il est vrai : mais j'aurais des reproches à me faire... Ah ! Justine, quel sera son chagrin ? Il va être désespéré ; mais il le mérite, n'est-ce pas, Justine ?
Justine
Point du tout, Madame ; il mérite au contraire que vous alliez vous jeter à ses pieds, le conjurer de reprendre pour vous des sentiments...
Adélaïde
Ah ! Justine, tu crois donc... Comme tu te trompes ! Mon parti est pris... et pour t'en convaincre, je me livre absolument à toi.
Justine
Laissez-moi.
Adélaïde
Je vais écrire à ma tante que je suis disposée à prendre Monsieur de Fontalbanne, sans autre examen.
Justine
Vous ne l'avez pas encore vu, dites-vous ?
Adélaïde
Qu'importe, tous les hommes me sont également indifférents ; et puisqu'il faut que je me marie, autant vaut celui-là qu'un autre.
Justine
Vous avez raison.
Adélaïde
On le dit d'une noblesse ancienne... Mais il a toujours vécu dans une province, ce sera quelque lourd campagnard , peut-être ?
Justine
On le dit homme de beaucoup de bon sens, d'ailleurs extrêmement poli.
La Fleur entre.
Adélaïde
Je crains bien...
Scène 2
Adélaïde, La Fleur, Justine
Adélaïde
Qu'est-ce, La Fleur ?
La Fleur
Monsieur le Baron de Fontalbanne, Madame.
À La Fleur, qui se tient coi.
Justine
Fais-le monter... Eh bien, qu'attends-tu donc ?
La Fleur
Ah ça... Mais dame c'est que vous m'aviez dit de dire que Madame n'était pas visible.
À Adélaïde.
À La Fleur.
Justine
Tu es un petit sot. Il est encore si neuf. Est-il parti ?
La Fleur
Non pardi. Il s'est campé sur un fauteuil ; et il dit comme ça qu'il est venu de bien loin pour voir Madame, et qu'il ne sortira pas qu'il ne l'ait vue.
La Fleur sort.
Adélaïde
Eh bien , allez lui dire de monter.
Scène 3
Adélaïde, Justine
Haut, à Justine.
Adélaïde
Que cela est désagréable ! Je passe un instant dans mon cabinet, tu l'entretiendras jusqu'à mon retour.
Justine
Cela suffit, Madame.
Scène 4
Justine
Justine
Courage, voilà mes affaires en bon train... Sa première inclination la brouillait avec sa famille, la déshonorait dans le monde... N'est-ce pas un vrai service que je lui rends d'avoir tout employé pour le rompre ; et quand j'y trouverais d'ailleurs mon petit intérêt... J'entends quelqu'un, c'est sûrement notre homme.
Scène 5
Justine, Monsieur De Fontalbanne
Justine
Quelle figure !
s'inclinant profondément
Monsieur De Fontalbanne
Madame, vous excuserez ma témérité ; mais...
Justine
Ah , ah , ah , ah.
Monsieur De Fontalbanne
Mais... mais .... l'ardeur avec laquelle je désirais...
Justine
Finissez donc, Monsieur, ah , ah , ah , ah.
Monsieur De Fontalbanne
Madame... Je vous confesse... Que je ne m'attendais pas... Je suis surpris...
Justine
Monsieur... Vous vous trompez... Ma maîtresse va paraître... Et c'est votre méprise. Ah, ah, ah, ah.
Monsieur De Fontalbanne
Vous avez tort, ma mie. Il fallait m'avertir plutôt. Le Baron de Fontalbanne n'est pas fait pour être joué. Ne seriez-vous pas cette Justine dont m'a tant parlé Madame d'Ainville ?
Justine
Oui, monsieur.
Monsieur De Fontalbanne
Je vous pardonne à condition que vous me rendrez service. Vous pouvez tout sur l'esprit de votre maîtresse ; vous la menez, m'a-t-on dit : c'est tant mieux ; car on m'a ajouté que je pouvais compter sur vous.
Justine
On vous a trompé, Monsieur, ma maîtresse ne se laisse mener par personne, et j'ai moins d'empire sur son esprit qu'un autre.
Monsieur De Fontalbanne
À quoi bon faire la fine ? Je suis bien instruit peut-être ? Une offre de cent pistoles est bien tentante, n'est-ce pas ? Cela vaut bien la peine de faire des efforts ? Hein ?
Justine
Taisez-vous donc ; ma maîtresse nous entend : vous me perdez.
Monsieur De Fontalbanne
Ah ! Pardon, pardon ; c'est aussi de votre faute. Vous me dites toujours les choses si tard.
Scène 6
Adélaïde, Monsieur De Fontalbanne
Adélaïde
Monsieur, mille pardons. Une affaire pressée m'a retenue un instant dans mon cabinet.
Monsieur De Fontalbanne
Madame... Je serais mortifié.
Adélaïde
Abrégeons, Monsieur, s'il vous plait. Un mal de tête affreux m'empêche de soutenir une longue conversation. Ma tante me mande le sujet de votre visite.
Monsieur De Fontalbanne
Madame ....
Elle lance un regard courroucé sur Justine, qui baisse les yeux.
Adélaïde
Monsieur, vous me paraissez un homme franc, un honnête-homme. Vous n'avez pas besoin ici d'autre recommandation. Elle me serait suspecte.
Monsieur De Fontalbanne
Madame... Si j'étais allez heureux pour mériter...
Adélaïde
Oh ! Je vous en prie, point de compliments ni de remerciements ; ce que je vous dis, je le pense très sérieusement, je vous estime, je vous respecte et vous me paraissez mériter l'un et l'autre ; mais pour de l'amour, je vous avoue bonnement que je n'en sens point pour vous... Point du tout, et c'est tant mieux.
Monsieur De Fontalbanne
Mais, madame...
Adélaïde
Oui, Monsieur ; c'est tant mieux. Notre union uniquement fondée sur la raison, en sera d'autant plus tranquille.
Monsieur De Fontalbanne
Madame, quels que soient les sentiments qui vous déterminent, il me suffit que vous me permettiez d'aspirer à vous ; et si d'un côté j'ai à me plaindre du sort qui ne m'a pas donné l'avantage de toucher votre coeur, d'un autre côté la raison.
Adélaïde
Quel état cruel ! Ma migraine ne m'a jamais tourmentée si violemment.
Monsieur De Fontalbanne
Madame se trouve mal...
Adélaïde
Eh ! Non, Monsieur. C'est une migraine à laquelle je suis sujette ; elle ne demande du repos.
Monsieur De Fontalbanne
Je vous laisse, Madame ; mais avec les espérances que vous me donnez, vous me permettrez d'aller prendre les mesures nécessaires...
Adélaïde
Tenez, Monsieur, je suis dans un état qui ne me permet ni de rien vouloir, ni de rien décider. Excusez-moi, je vous prie.
Monsieur De Fontalbanne
Oh, madame.... Je reviens à l'instant.
Scène 7
Adélaïde, Justine
Adélaïde
Une promesse de cent pistoles est tentante, n'est-ce pas, Mademoiselle Justine ? Il est bien pardonnable de lui tout sacrifier.
Justine
Madame... En vérité.
Adélaïde
Vous êtes un monstre. Retirez-vous... Ah ! Je n'en puis plus.
Justine
Mais, Madame, dans l'état où je vous vois.
Adélaïde
Retirez-vous, vous dis-je, vous m'êtes insupportable.
Justine
Mais, Madame... Comment...
Adélaïde
Allez, vous êtes une malheureuse, laissez-moi ?
Justine
Hélas, Madame, pourriez-vous croire ?...
Justine sort.
Adélaïde
Encore ? Mais c'est le comble de l'effronterie. Laissez-moi, vous dis-je, et ne paraissiez jamais devant mes yeux.
Scène 8
Adélaïde
Dorval, qui a entendu ces dernières paroles, entre et se jette aux pieds d'Adélaïde.
Adélaïde
Je ne sais où j'en suis... Une malheureuse qui me doit tout ; me vendre, me trahir aussi indignement ! Ces sortes de choses n'arrivent qu'à moi. Qu'ai-je fait ? Ne pouvais-je renoncer à Dorval sans prendre d'autres engagements ? était-il nécessaire de me jeter, pour ainsi dire, à la tête de ce Monsieur de Fontalbanne, que je ne connais point ?... Que va-t-il penser, et que dois-je penser moi-même d'un homme qui a la hardiesse de m'épouser quand je lui dis que je le hais. Hélas ! Qu'est-ce que les prérogatives de la naissance et de la fortune ? Pourquoi leur immoler le bonheur de mes jours ! La vertu est la vraie noblesse, quel autre que Dorval mérite plus justement ce titre... Ah, Dorval, Dorval ! Mon coeur a toujours été pour vous ; mon esprit seul s'est révolté ; l'amour propre s'est mis de la partie, et à combien de tourments me suis-je exposée en suivant la fougue de leurs impulsions !
Scène 9
Adélaïde, Dorval
Adélaïde
Ah ! Dorval, vous m'écoutiez?
Dorval
Charmante Adélaïde ! Pardonnez-moi. Ce jour-ci est le plus heureux de ma vie.
Adélaïde
Ah Ciel ! Quelle trahison !
Dorval
Cruelle ! Vous le reprocheriez-vous, ce peu de paroles qui fait mon bonheur... Je passe du comble du désespoir à la joie la plus vive.
Adélaïde
Dorval !... Il faut nous séparer pour toujours.
Dorval
Comment ?
Adélaïde
Vous venez de me surprendre un aveu qui exige cette réparation.
Dorval
Mais je ne conçois pas...
Adélaïde
Non, je ne pourrai jamais soutenir votre présence.
Dorval
Ah ! Vous me haïssez.
Adélaïde
Plut au Ciel !
Dorval
Je ne le vois que trop. Je me suis fait illusion ; c'est à l'heureux Fontalbanne qu'il était réservé de vous plaire.
Elle couvre ses yeux de son mouchoir.
Adélaïde
Dorval ! Vous me persécutez cruellement. Vous ne connaissez que trop mes sentiments. N'en abusez pas. Retirez-vous ; trop de distance nous sépare.
Dorval
Je vous entends. Ingrate ! Vous ne pouvez me sacrifier un vain préjugé. Ah ! Que vous connaissez peu l'amour.
Adélaïde
Non, Dorval, vous ne me rendez point justice. Mais, entre nous... On ne vous connaît point... Vous gardez sur votre naissance un silence mystérieux... Ah ! Dorval, qu'un nom, un rang, une famille me sont actuellement insupportables !
Dorval
Trop faible Adélaïde ! Et si vous deveniez Comtesse en m'épousant.
Adélaïde
Comtesse !
Il lui présente une lettre.
Dorval
Mes malheurs sont finis. Une affaire d'honneur m'avait obligé de demeurer inconnu jusqu'à présent. Mon père m'écrit qu'il vient de la terminer heureusement.
Adélaïde
Ah ! Dorval, que ne m'avez-vous instruite plutôt !
Dorval
Je me suis présenté plusieurs fois, et tout autant de fois, Justine m'a dit que vous n'étiez point visible ; elle m'a même ajouté que vous me priiez de supprimer mes visites.
Adélaïde
Le monstre.
Dorval
À vous dire vrai, cette obstination m'a paru suspecte. Je me suis déterminé à tout entreprendre pour vous voir et vous parler. Je suis revenu sur mes pas ; je n'ai rencontré personne, et j'ai pénétré sans obstacle jusqu'à votre appartement.
Adélaïde
Quel bonheur inespéré.
Dorval
Ma chère Adélaïde !
Scène 10
Monsieur De Fontalbanne, Adélaïde, Le Comte d'Oronville
Monsieur De Fontalbanne
Madame, monsieur.... Mille pardons... Voulez-vous mander quelque chose à Madame d'Ainville ?
Adélaïde
Vous m'obligerez, Monsieur, de lui dire que j'épouse le Comte d'Oronville.
Monsieur De Fontalbanne
Monsieur le Comte d'Oronville.
Adélaïde
Oui, monsieur ; ses grands biens répondent à sa naissance, je ne doute pas que ma tante n'approuve cette alliance.
Monsieur De Fontalbanne
Tout ceci, Madame, a lieu de me surprendre, et...
Adélaïde
Monsieur, vous m'avez paru très franc, et je veux imiter votre franchise. Je vous estime beaucoup, mais je ne vous aime point ; voici monsieur , que j'estime et que j'aime tout ensemble : Ai-je tort de le préférer ?
Monsieur De Fontalbanne
Ma foi non. Cela est juste, et très juste. Je fais actuellement réflexion, Madame, que si d'un côté il était infiniment avantageux pour moi de vous épouser, d'un autre côté il était dangereux...
Le Comte d'Oronville
Monsieur, vous prenez la chose en galant homme. Vous rendiez deux personnes malheureuses, sans pour cela devenir heureux vous-même.