Drame · 1785

Brunon

de Thomas Garnier

Représentation
≈ 27 min
Distribution
2 femmes, 1 homme
Répliques
185
Écriture
En prose
Dans l’app
Importable

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Madame Dursan F 53 ≈ 10 min 5
Mademoiselle de Tervire F 61 ≈ 8 min 6
Dursan H 32 ≈ 5 min 3
Brunon N 39 ≈ 4 min 6
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle Brunon
Madame Dursan absentabsentabsent
Mademoiselle de Tervire absentabsent
Dursan absentabsentabsentabsentabsent
Brunon absentabsent
PDF

Brunon

Scène 1

Brunon

Elle est en déshabillé du matin, assise et travaille à un ouvrage quelconque : elle s'interrompt de temps en temps pour regarder du coté de la porte et dire ce qui suit.

Les - marquent les intervalles de silence.

- Dursan paraît, sa femme jette précipitamment son ouvrage pour courir au devant de lui.

seule

Brunon

Il ne vient point. - Hélas, s'il tarde encore, je ne pourrai jouir du plaisir de le voir ! - Mademoiselle de Tervire est à la pêche ; Madame Dursan, depuis qu'elle est malade, ne se lève que très-tard. Quel instant plus favorable ! - Il ne vient point. - Mon cher Dursan ! Quelque nouveau malheur nous menace-t-il ? Ah ! Le voici.

Scène 2

Brunon, Dursan

Dursan s'avance lentement et paraît marcher avec peine : il a l'air pâle et malade : il parle languissamment : ses habits annoncent l'indigence.

Brunon

Ah, mon ami, mon cher époux !

Dursan

Ma chère amie !

Brunon

Que tu tardais à mon impatience.

Dursan

Je n'ai pu arriver plutôt, ma chère ; je me suis mis en marche de bonne heure, mais une faiblesse qui m'a pris à un quart de lieue d'ici, ne m'a pas permis de continuer ma route. J'ai été obligé d'entrer dans la maison la plus prochaine ; je m'y suis reposé quelque temps. Les bonnes gens qui l'habitent, ne voulaient pas me laisser sortir ; sa lorsqu'ils m'ont vu déterminé à partir malgré eux, ils m'ont mis sur une voiture à l'aide de laquelle j'arrive. - Eh bien, ma chère amie ; quelles nouvelles ? Comment te trouves-tu ici ?

Brunon

Hélas ! Autant bien que je peux l'être éloignée de vous.

Dursan

Et ma mère, de quel oeil te voit-elle ?

Brunon

Elle me comble d'amitiés et de caresses ; mais que mon fort serait différent si elle me connaissait pour ce que je suis !

Dursan

Comment ?

Brunon

Ah, mon cher Dursan ; que je suis malheureuse !

Dursan

Que dites-vous ?

Brunon

Combien vous devez me haïr ?

Dursan

Moi, vous haïr !

Brunon

Vous seriez heureux, si vous ne m'aviez jamais connue.

Dursan

Pouvez-vous me tenir un pareil langage ?

Brunon

Sans moi, vous seriez chéri, adoré de la meilleure des mères.

Dursan

Lorsqu'elle vous connaîtra, ma chère amie, elle me pardonnera, et me rendra toute sa tendresse.

Brunon

Vaine espérance ! Elle est plus implacable que jamais.

Dursan

De sorte que vous ne vous êtes point déclarée.

Brunon

Ah, Ciel ! Je n'ai eu garde. Cher époux, permets-moi de t'appeler de ce doux nom, pour la dernière fois ; reçois les derniers embrassements d'une épouse qui t'aime plus que sa vie.

Dursan

Qu'est-ce à dire ?

D'un air plus digne, et contraignant ses larmes.

D'un ton de la plus vive douleur.

Brunon

Oui, mon ami ; c'est moi qui t'ai plongé dans l'abîme affreux où tu es ; je dois t'en tirer. Pardonne ma faiblesse, je ne puis retenir mes larmes. Je connais le caractère altier et inflexible de votre mère, mon cher Dursan ; elle connaît la malheureuse situation de ma famille ; elle me déteste comme la source de tous vos malheurs... Elle me méprise. Juste Ciel ! L'ai-je mérité ? Je ne puis y penser sans la plus vive douleur. L'innocence ne suffit donc pas pour mériter l'estime.

Dursan

Ma femme, ayez pitié d'un malheureux époux qui touche à ses derniers instants ; vous me percez le coeur. Cessez, cessez un discours qui ne peut qu'abréger mes jours.

Brunon

Ah, mon ami; je les conserverais aux dépens des miens.

Dursan

Ne me parle donc plus de séparation.

Brunon

Cruel époux ! Eh bien, sachez donc que votre mère vous déshérite.

Brunon

Elle me déshérite !

Brunon

Cela n'est que trop vrai ; et c'est mademoiselle de Tervire qui devient son héritière.

Dursan

Eh bien, ma chère amie ; l'expérience m'a appris à supporter l'infortune ; il n'est plus question de moi ; je touche à mes derniers instants, je ne m'inquiète que pour vous.

Brunon

Ah, mon cher Dursan ! Et votre fils.

Dursan

Mon fils ! Je vous le recommande, ma chère ; ne le quittez jamais. Vous avez des ressources ; votre éducation, vos heureuses qualités ne vous laisseront manquer de rien. Songez qu'il n'est point d'état vil pour une âme honnête. Eh, qui le sait mieux que vous ! Quelle est cette mademoiselle de Tervire, qui me remplace auprès de ma mère ?

Brunon

Elle est nièce de Madame Dursan ; c'est une très aimable personne ; sa tante l'aime de tout son coeur, et jamais affection ne fut mieux placée.

Dursan

Je le crois, elle m'en paraît digne.

Brunon

Est-ce que vous la connaissez ?

Dursan

Oui, la première sois que je l'ai vue, j'ai reçu des preuves de l'excellence de son coeur.

Brunon

Comment cela !

Dursan

Le besoin me faisait chasser, il y a quelques jours ; l'ardeur de la chasse m'entraîna jusqu'au petit bois qui est au bout de la grande avenue du Château. Trois brutaux de gardes fondent sur moi et veulent m'arracher mon fusil. Je me défendais avec courage, mais je n'aurais pu résister longtemps, lorsque je vis accourir une jeune personne qui s'approcha de nous, querella les gardes, les renvoya et me fit des excuses si honnêtes de leur grossièreté, que je demeurai confus. Comme je l'entendis plusieurs fois appeler Madame Dursan sa tante, je ne doute point qu'elle ne soit cette demoiselle de Tervire dont vous me parlez.

Brunon

Eh bien, cher époux, que décidez-vous?

Dursan

Il faut, ma bonne amie, que vous continuiez de cultiver l'amitié de Madame Dursan.

Brunon

Je le veux bien, puisque cela vous fait plaisir ; mais quel en sera le but.

Dursan

Le but sera de la fléchir, non pas pour moi, qui n'ai plus que quelques jours à vivre, mais pour mon fils. Elle ne sera pas assez injuste pour le punir des fautes de son père.

Brunon

Ah ! Ciel, que dites-vous là ?

Dursan

Il n'est plus temps de dissimuler, ma femme ; je me meurs. Je sens chaque jour diminuer mes forces. J'ai vu un médecin, mais il y a apparence qu'il était trop tard. Mon mal a toujours augmenté depuis. Je ne suis venu qu'avec peine jusqu'ici pour vous amener mon fils et vous embrasser pour la dernière fois.

Attendrie, elle se jette au cou de Dursan.

Brunon

Ah ! Cher époux... cher ami... Qu'allez-vous imaginer... Épargnez-moi... Je n'en puis plus.

Scène 3

Mademoiselle de Tervire, Brunon, Dursan

Mademoiselle de Tervire entre sur la scène lorsque Dursan et sa femme absorbés dans la douleur, ne peuvent ni la voir ni l'entendre : elle demeure quelque temps interdite et surprise, ensuite elle appelle plusieurs fois Brunon.

Mademoiselle de Tervire

Brunon... Brunon.

Brunon

Ahi !

Mademoiselle de Tervire

Eh, c'est le chasseur...

Dursan

Mademoiselle...

Mademoiselle de Tervire

C'est vous, Monsieur ; par quelle aventure vous trouvez-vous ici ?

Dursan

Mademoiselle...

Mademoiselle de Tervire

Vous connaissez Brunon, à ce qu'il me paraît.

Dursan

Hélas !

À Brunon, d'un air caressant.

Mademoiselle de Tervire

Il se passait quelque chose d'extraordinaire entre vous. Brunon, ma chère Brunon, tu sais combien je t'aime ; je crois mériter ta confiance ; explique-moi ce que cela veut dire !

Brunon

Eh ! Mademoiselle... qui le pourrait ?...

Mademoiselle de Tervire

Eh, mon Dieu ! Qu'est-ce que tout ceci signifie ? Vous voilà toute en larmes, Brunon ; Monsieur serait-il votre parent ? Il est dans l'infortune.

Brunon

Hélas ! Vous avez raison ; on ne peut guère être plus malheureux que lui.

Haut.

Mademoiselle de Tervire

Comme il est pâle, défait, abattu. Voyez ce que c'est que le malheur ! Monsieur, vous pouvez prendre ici librement le plaisir de la chasse ; on a donné de bons ordres pour qu'on ne vous troublât point à l'avenir.

Dursan

Je sais bien reconnaissant de vos bontés, Mademoiselle.

Mademoiselle de Tervire

Monsieur, vous ne me devez point de reconnaissance, c'est ma tante qui fait tout. Eh, qui pourrait n'être pas attendri sur votre sort ! Votre air distingué me persuade que vous n'êtes pas né ce que vous paraissez être ; et je ne doute pas que ma tante, lorsqu'elle vous connaîtra, ne répare les injustices de la fortune.

Dursan

Pardonnez mon transport, Mademoiselle. Comblez vos bienfaits en me les faisant partager avec une épouse...

Dursan et Brunon se jettent à ses pieds.

Mademoiselle de Tervire

Une épouse ! Où est-elle ?

Mademoiselle de Tervire

Brunon ! Serait-ce vous... Ô Ciel !

Brunon

Vous voyez en moi l'épouse de l'infortuné Dursan.

Mademoiselle de Tervire

Dursan ! Ah, vous êtes le fils de ma tante.

Dursan

Oui, Mademoiselle ; je languis depuis dix ans, privé de tout secours, et voilà l'objet du courroux de ma mère.

Mademoiselle de Tervire

Brunon, ma chère Brunon ; est-il possible !

Brunon

Mademoiselle.

Mademoiselle de Tervire

Vous, Brunon ! Vous, la vertu, la douceur même ; vous qu'on nous avait peinte avec des traits si différents.

Dursan

Que voulez-vous dire ?

Mademoiselle de Tervire

Ah, si vous saviez comme on nous a trompées !

Dursan

Ma femme est vertueuse, elle est d'une famille honnête ; son indigence serait-elle un crime ?

Mademoiselle de Tervire

Non, mon cher Dursan, et si la basse cupidité de ceux qui ont nui, n'avait attaqué que la fortune de Brunon et non pas sa naissance ni sa vertu, je puis vous répondre que vous auriez aisément recouvré l'affection de votre mère. On la persuade difficilement ; il a fallu que l'envie ait fait jouer ses ressorts les plus noirs et les plus secrets pour perdre votre femme dans son esprit. Elle est prévenue à un point que je ne saurais dire, et malheureusement elle revient peu de ses préventions.

Mademoiselle de Tervire

Hélas, Mademoiselle, ce n'est que pour mon fils que j'ose implorer vos bontés ; il ne s'agit plus de moi, je n'ai plus rien à faire au monde ; je sens que je me meurs ; je ne puis que vous recommander ma malheureuse famille. Elle ne doit plus prétendre aux saveurs de la fortune ; mais, hélas, qu'elle n'éprouve pas les horreurs du besoin.

Mademoiselle de Tervire

Le sort de votre fils, Monsieur, ne doit plus vous inquiéter ; laissez là surtout ces tristes idées de mort prochaine ; lorsque vos inquiétudes seront passées, votre santé le rétablira bien vite. Espérez tout des vertus de Brunon et de mes soins. Je connais ma tante, elle est entière, mais elle est compatissante, elle ne pourra vous refuser votre pardon. Je vous conduirai moi-même à ses pieds ; nous ferons parler la nature ; elle ne résistera pas aux assauts que nous livrerons à son coeur. Vous me parlez d'un fils ; est-il ici ?

Dursan

Oui, Mademoiselle.

Mademoiselle de Tervire

Il me sera nécessaire pour un projet que je médite. Retirez-vous ; ma tante doit être levée, elle a coutume de descendre ici.

Brunon

Comment pourrons-nous reconnaître tant de bonté ?

Dursan

Je vous devrai plus que la vie.

Dursan sort d'un côté, appuyé sur Brunon. Il se fait un instant de silence, pendant lequel Mademoiselle de Tervire s'assied d'un air rêveur jusqu'à l'arrivée de Madame Dursan, qui entre du côté opposé.

Mademoiselle de Tervire

J'entends quelqu'un ; c'est surement ma tante. Dépêchez-vous, Brunon, aidez à monsieur, et revenez ici le plutôt que vous pourrez. Arrangez votre fils, qu'il puisse paraître quand je le dirai.

Scène 4

Madame Dursan, Mademoiselle de Tervire

* La personne chargée de ce rôle doit être habilite i Tantiquc, quoique richement; elle doit s'nppuyer sur une . canne conrte à pomme d'or, marcher dissicilement, avoir néanmoins le geste vis, parler précipitamment, d'un ton un peu bmsque , mais point dur.

Madame Dursan

Brunon, es-tu là, Brunon ? Comment, c'est toi, Tervire ?

Mademoiselle de Tervire

Ma chère tante ; comment avez-vous passé la nuit ?

Madame Dursan

Pas trop bien. Je dors allez mal depuis quelque temps. Pourquoi n'es- tu pas allée à la pêche ?

Mademoiselle de Tervire

Mais, ma tante, je ne m'en suis point souciée, et j'ai fait prier de vouloir bien m'excuser.

Madame Dursan

Eh bien, par exemple, voilà ce que je n'aime point du tout. Si vous aviez eu en vie de me plaire, Mademoiselle, vous auriez accepté cette partie ; je vous ai témoigné que cela me faisait plaisir, et j'ai promis pour vous.

Mademoiselle de Tervire

Il est vrai, ma tante ; mais j'ai eu une violente migraine ce matin, et je l'ai envoyé dire.

Madame Dursan

Tu as la migraine ; et pourquoi donc te lever si matin ?

Mademoiselle de Tervire

Oh, ma tante ; elle s'est passée, je ne m'en ressens presque plus.

Madame Dursan

Tu es une petite coquine ; tu me trompes ; je ne sais à quoi il tient que je ne te fasse partir tout à l'heure.

Mademoiselle de Tervire

Je vous assure, ma tante, que si je n'avais pas cru être malade, je serais partie.

Madame Dursan

Friponne que tu es : eh bien, reste donc puisque tu le veux absolument ; mais je t'assure que si l'on t'invite dorénavant, j'irai à ta place pour t'apprendre à être plus raisonnable.

Mademoiselle de Tervire

Eh, mais, sans doute ; pourquoi n'iriez-vous pas ? Je le compte bien. Vous ne serez assurément pas toujours indisposée.

Elle s'assied, ouvre un tiroir, en tire un papier qu'elle lit tout bas à plusieurs reprises.

Pendant ce temps , mademoiselle de Tervire se place à côté de sa tante sur une chaise, tire une pièce de broderie, verse, comme malgré elle, quelques larmes qu'elle essuie en travaillant.

Madame Dursan interrompt sa lecture pour regarder tendrement sa nièce et la surprend à pleurer.

Madame Dursan

Écoute, ma fille ; avance ce fauteuil. Approche cette table. Qu'as-tu, Tervire ? Tu pleures.

Mademoiselle de Tervire

Pardonnez-moi, ma tante.

Madame Dursan

Si fait, si fait, tu pleures ; et c'est moi qui en suis la cause.

Mademoiselle de Tervire

Eh ! Pourquoi pleurerais-je, ma tante ?

Madame Dursan

Mon grand âge, mes infirmités t'affligent, mon enfant, je m'en aperçois depuis longtemps.

Mademoiselle de Tervire

Oh, mon Dieu, ma tante ; il n'y a pas là de quoi me faire peur, le dérangement de votre santé est peu de chose, grâces à Dieu ; forte comme vous l'êtes, vous prendrez aisément le dessus.

Reprenant sa lecture.

Madame Dursan

Tu t'abuses, mon enfant, ou plutôt ta tâches vainement de me daire prendre le change : j'ai soixante-quatre ans bien comptés, et les meilleurs tempéraments sont bien faibles à cet âge-là. Enfin il saut finir une fois ; et ceux que je laisse après moi me rendent plus inquiète de leur sort, que je ne le suis du mien.

Mademoiselle de Tervire

Pour cela, ma tante, vous voyez les choses d'un oeil bien triste... Vous ne ménagez pas votre monde, et.... quoique je sache très bien qu'il n'y a rien à craindre... cela m'afflige....

Madame Dursan

Laissons cela, ma bonne amie : parlons d'autre chose. Ton Chasseur, qu'est-il devenu ?

Mademoiselle de Tervire

Je l'ai vu ce matin, ma tante.

Madame Dursan

Eh bien, le pauvre malheureux, comment est-il à présent ? Il chasse à son aise, n'est-ce pas ? Cela doit lui faire plaisir.

Mademoiselle de Tervire

Oui, je lui ai dit de votre part qu'il était le maître de chasser quand il lui plairait ; il m'a paru pénétré de la reconnaissance la plus vive.

Madame Dursan

Tant mieux. Les bons coeurs sentent le prix des bienfaits. Je ne l'ai pas oublié, je veux encore lui faire du bien. Le récit que tu m'as fait de lui m'intéresse. J'entends quelqu'un ; congédie, j'ai à te parler en particulier.

Mademoiselle de Tervire

C'est Brunon.

Madame Dursan

Ma Brunon ! Qu'elle entre, elle ne sera pas de trop.

Scène 5

Madame Dursan, Mademoiselle de Tervire, Brunon

Brunon sort pour un instant : Madame Dursan continue.

Madame Dursan

Entre, Brunon, et fais dire que je n'y suis pour personne. J'aime cette fille-là. Je lui ferai du bien, si cela te fait plaisir, ma fille.

Mademoiselle de Tervire

Vous ne pouvez m'en faire de plus sensible.

Brunon rentre.

Madame Dursan

Je le crois, je connais ton bon coeur. Qu'as-tu, Brunon ? Tu as les yeux rouges et gros. Est-ce que tu pleures aussi !

Brunon

Je vous demande pardon, Madame ; c'est que je viens de dormir.

Madame Dursan

Vous me mentez, Brunon, et cela n'est pas bien. Vous avez pleuré. Vous voulez me le cacher parce que j'en suis la cause, et tout cela me chagrine.

Brunon

Mais, Madame...

Brunon lui donne sa bougie allumée.

Elle se dispose à cacheter son paquet.

Madame Dursan

Allons, taisez-vous. Allumez une bougie. Si vous m'êtes attachée, que je ne voie plus de ces pleurs-là ; entendez- vous ? Voilà qui est bien.

Mademoiselle de Tervire

Est-ce que vous écrivez à quelqu'un ?

Madame Dursan

Non, ma fille ; il y a longtemps que je vis, et je ne suis pas éternelle : Ce sont des mesures que je prends pour toi.

Mademoiselle de Tervire

Ah, ma tante, que dites-vous là ?

Madame Dursan

D'où vient ce cri, ma fille ? Tout ceci ne change rien aux choses ; ma santé ne souffrira point de la petite précaution que je prends ; au contraire, j'espère que, lorsque j'aurai l'esprit plus tranquille, je me porterai mieux. Brunon, je ne t'ai pas oubliée ; je suis contente de tes services, et tu verras que je sais les reconnaître.

Brunon

Hé, Madame, de quoi vous occupez-vous là. C'est d'affection que je vous sers.

Elle achève de cacheter le paquet.

Madame Dursan

Je le sais. Mes enfants, je vous rends justice ; je crois que vous m'aimez mieux que ma succession. Ma chère nièce, ta mère t'abandonne, elle ne méritait pas un sujet comme toi ; mais j'en connais tout le prix, moi ; tu me tiendras lieu de fille, je te sais mon unique héritière.

Mademoiselle de Tervire

Ma chère tante, que vos bontés me sont précieuses ! Mais, hélas, puis-je en jouir, tandis que vous avez un fils ?

Madame Dursan

Ah, ne m'en parle pas. Dieu veuille qu'il ait fini ses jours, le malheureux ! Il me déshonore.

Mademoiselle de Tervire

Et s'il vit, dans quel état cruel doit-il être, sans secours, sans ressources ?

Madame Dursan

Tais-toi. Tu m'affliges. Je te défends de m'en parler davantage.

Mademoiselle de Tervire

- Hélas !

Madame Dursan

Eh bien, Tervire, qu'est-ce donc que cela ? Prenez-vous plaisir à me tourmenter ? Je ne le suis que trop.

Mademoiselle de Tervire

Eh non, ma tante ; mais...

Madame Dursan

C'est le fléau de mes jours.

Mademoiselle de Tervire

Eh !

Madame Dursan

Je ne puis voir un malheureux sans songer à lui. L'autre jour encore, lorsque tu me racontas l'histoire de ton chasseur, ses malheurs, ses besoins ; je me sentis toute émue.

Mademoiselle de Tervire

Mais, ma tante...

Madame Dursan

À propos de ce chasseur ; tiens, j'oubliais ; voilà une petite somme qu'il faudra que tu lui fasses prendre, entends-tu ? S'il refuse, tu lui diras que je la lui prête.

Mademoiselle de Tervire

Oui, ma tante.

Madame Dursan

Si mon fils se trouvait en pareil cas, je désirerais dort qu'on le secourut. Le Ciel permettra peut-être qu'il reçoive de quelqu'un les secours que je donne à ce malheureux.

Mademoiselle de Tervire

Il est vrai que son sort est digne de pitié.

Madame Dursan

En vérité, il m'intéresse plus que je ne saurais dire. Il a l'air distingué, dis-tu ?

Mademoiselle de Tervire

Très distingué, je vous l'assure: voulez-vous que je vous le présente ?

Madame Dursan

Non, il n'est pas nécessaire.

Mademoiselle de Tervire

Il souhaite pourtant de venir vous remercier.

Madame Dursan

Garde-t-en bien. Je croirais voir mon fils ; j'en mourrais de douleur.

Mademoiselle de Tervire

Je ne saurais comment résister à ses instances.

Madame Dursan

Oh ! Tu feras comme tu pourras ; mais je ne veux pas absolument le voir.

Mademoiselle de Tervire

Je ne dis plus mot. Qu'il sera mortifié ! Il avait amené son fils ce matin.

Madame Dursan

Son fils ! Il a un fils ! Et quel âge a-t-il ?

Mademoiselle de Tervire

Sept à huit ans ; c'est bien le plus aimable enfant que l'on puisse jamais voir.

Madame Dursan

Eh bien, amène-moi le fils, si tu veux ; cela consolera peut-être le père de mes refus.

Brunon sort.

Mademoiselle de Tervire

Que vous pensez bien, ma tante. Eh vite, Brunon, faites-le venir.

Scène 6

Madame Dursan, Mademoiselle de Tervire

Madame Dursan

Je ne sais ce que j'ai, ma chère Tervire ; tu es triste ; Brunon l'est aussi ; votre chagrin m'afflige ; je me sens toute je ne sais comment.

Mademoiselle de Tervire

Mais, ma tante, je n'ai point de chagrin.

Madame Dursan

Je ne sais pourquoi, l'image de mon fils me suit partout ; je ne pense qu'à cela. Je ne suis tranquille ni le jour, ni la nuit.

Mademoiselle de Tervire

Le Ciel vous le renvoie peut-être repentant Si digne de pardon.

Madame Dursan

Hum. Il n'y faut pas penser ; il est trop attaché à son infâme passion. S'il n'est pas mort, il périra misérable et déshonoré.

Scène 7

Madame Dursan, Mademoiselle de Tervire, Brunon

Le petit Dursan l'embrasse en la serrant de toutes ses forces.

Madame Dursan

C'est le petit bonhomme. Bon Dieu, le joli enfant. Venez m'embrasser, mon petit ami. Eh, mon Dieu ; comme il me serre de ses petits bras. Pauvre malheureux ! Est-il possible qu'une aussi charmante créature soit si maltraitée de la fortune ?

Mademoiselle de Tervire

Sa figure est des plus intéressantes.

Madame Dursan

Ah, Tervire ; voilà les traits, le regard, toute la figure de mon sils ; de grâce, éloigne cet enfant.

Mademoiselle de Tervire

Eh , ma tante ; pourquoi vous refuser à ces doux mouvements.

Madame Dursan

Bon Dieu ! Quelle imagination que la mienne ! Il me semble voir mon fils encore enfant. Voilà sa démarche, son air.

Brunon

Quoi, vous, Madame, dont le coeur est excellent, vous pouvez conserver un éloignement aussi grand pour votre fils.

Madame Dursan

Tu te trompes, Brunon ; si mon coeur ne sentait rien pour lui, je serais plus tranquille.

Mademoiselle de Tervire

Eh, ma chère tante, laisqez-vous aller à toute votre bonté naturelle.

Madame Dursan

Je n'y cède que trop à cette bonté. L'indigne ! Il déchire le coeur d'une mère qui ne peut le haïr.

Mademoiselle de Tervire

Mais, ma tante, s'il était entièrement revenu de ses égarements ; si l'on vous avoir trompée sur le compte de la personne qu'il a épousée.

Madame Dursan

Tais- toi. J'en sais là dessus plus que je n'en veux dire.

Mademoiselle de Tervire

Pardonnez-lui entièrement, ma tante ; je demande sa grâce à vos pieds.

Brunon

J'ose m'y jeter aussi, Madame, vous m'avez témoigné quelques bontés.

Avec bonté.

Elle lui frappe sur l'épaule

Madame Dursan

Comment ? Avez-vous résolu de me désespérer, vous autres ? Écoutez-moi, mes enfants, je vous fais juges entre mon fils et moi ; ce n'est pas par humeur que je fuis inflexible; il ne s'agit point ici de bonté, mais d'une indulgence folle et criminelle. L'action de Dursan est affreuse. Le misérable n'a rien respecté : je passe sur l'affront qu'il m'a fait de ne pas même solliciter mon consentement ; cela ne regarde que moi. S'il se fut marié, je ne dis pas à une fille de condition, mais simplement d'une famille honnête quoique pauvre, en vérité, je me serais rendue. Mais épouser une fille de la lie du peuple, et encore infâme parmi le peuple ! Ah, tout mon corps frisonne ! Encore si cette femme-là te ressemblait, Brunon.

Elle s'évanouit : le petit Dursan court à sa mère en pleurant de toutes ses forces.

Brunon

Je n'en puis plus.

Madame Dursan

Tervire, où suis-je ?

Mademoiselle de Tervire

Vous voyez vos enfants, ma tante. Approchez, Monsieur.

Scène 8

Dursan, Madame Dursan, Mademoiselle de Tervire, Brunon

Dursan

Ma mère, je viens mourir à vos pieds. J'ai mérité votre colère. C'est plus pour ma malheureuse famille que pour moi, que je réclame votre indulgence.

Madame Dursan

Ah, le voilà, le malheureux. Il ne me fallait plus que cela. Cruelle Tervire, tu m'assassines.

Approchant le petit Dursan.

Le petit Dursan prend la main de Madame Dursan et la baise.

Mademoiselle de Tervire

Hélas, ma tante, fallait-il vous priver du plaisir de vous réconcilier avec votre fils. Cet aimable enfant n'a-t-il pas des droits sur votre coeur ? N'est-il pas digne de toute votre tendresse ?

À Dursan.

Madame Dursan

Mon enfant, mon cher enfant ; embrasse ta mère. Comment te résisterais-je ? Je n'ai rien à te reprocher à toi ; je ne résiste pas à ton père. Levez-vous, Monsieur, je vous remets ici dans tous vos droits ; je ne vous propose pas de quitter l'indigne compagne que vous vous êtes donnée ; je prévois vos refus, et ils me rendraient toute ma colère ; mais vous n'exigerez peut-être pas de moi que je vive avec elle. C'est bien assez qu'elle vienne ici quand je n'y serai plus.

Mademoiselle de Tervire

Ma tante, vous ne pouvez vous empêcher de faire la grâce toute entière ; elle est ici.

Madame Dursan

Elle est ici ! L'infâme ! Quelle persécution ! Qu'elle sorte à l'instant. Tervire, vous aurais-je cru capable d'un complot qui me tue.

Brunon

Vous voyez, Madame, celle qui vous a si cruellement offensée ; mais avant de m'éloigner, je dois vous assurer que je n'ai rien contre moi que mon indigence.

Madame Dursan

Quoi, Brunon, c'est vous ! Vous êtes l'épouse de mon fils ; vous, Brunon.

Brunon

Je n'ose me parer d'un titre qui vient de m'ôter votre amitié.

Madame Dursan

Embrasse-moi, ma fille ; tu me continueras les services que j'ai reçus de Brunon.

Brunon

Madame.

Elle l'embrasse ; ensuite elle s'appuie sur l'épaule de Mademoiselle de Tervire.

Madame Dursan

Non, non ; embrasse-moi, je le veux. Viens, ma chère Tervire, j'ai besoin d'un peu de repos, tout ceci m'émeut étrangement.

Mademoiselle de Tervire

Quel heureux événement.

Dursan

Ma chère cousine ; c'est à vous que je dois mon bonheur.

Madame Dursan

Effectivement ; c'est un coeur rare que ma Tervire. Elle perd mon bien à tout ceci ; et cependant elle est aussi contente que nous.

Mademoiselle de Tervire

Eh, ma tante, vous ne comptez pour rien un fils que je vous rends en reconnaissance de vos bienfaits ; et deux amis que j'acquiers, préférables à tous les biens du monde.

Pendant que Mademoiselle de Tervire embrasse avec transport Dursan, sa femme et leur fils.

Madame Dursan

Va, ma chère Tervire ; cela ne diminue point de mon affection pour toi ; et tu ne perdras pas tout, je t'assure. Quelle joie ! Qu'elle prouve bien qu'il n'y a point de bonheur plus parfait que celui de faire des heureux.

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

Du même auteur

Apprendre ce rôle pour de vrai ? Dans l’app Réplique, les autres personnages te donnent la réplique, et l’app te fait retrouver ton texte jusqu’à ce que tu le saches.