Proverbe · 1785

La dissipatrice

de Thomas Garnier

Représentation
≈ 17 min
Distribution
4 femmes
Répliques
96
Écriture
En prose
Dans l’app
Importable

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Julie Valmont F 37 ≈ 7 min 9
Victorine F 34 ≈ 6 min 5
Madame Fontange F 12 ≈ 2 min 2
Fanchon F 12 ≈ 2 min 3
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle La Dissipatrice
Julie Valmont
Victorine absentabsentabsentabsent
Madame Fontange absentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Fanchon absentabsentabsentabsentabsentabsent
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La Dissipatrice

Scène 1

Julie Valmont

Elle est assise et achève de monter un bonnet.

Elle s'approche du métier de tapisserie et travaille.

Julie Valmont

Il faut que je sois bien complaisante. Mademoiselle Victorine dort à son aise la grasse matinée, et je la passe, moi, à monter son bonnet... Ma tapisserie n'avance point pendant ce temps-là... La pauvre fille ! Depuis qu'elle fait qu'un de nos oncles nous a légué cent mille écus, et que cette somme arrive fut un vaisseau, la tête lui tourne ; elle ne songe qu'à se donner des airs, elle imagine mille manières de dépenser cet argent, toutes plus extravagantes les unes que les autres. Reprenons notre ouvrage.

Scène 2

Fanchon, Julie Valmont

Fanchon

Mademoiselle.

Julie Valmont

Fanchon, ma soeur est-elle éveillée ?

Fanchon

Oui, mademoiselle ; je viens de lui porter son chocolat.

Regardant Fanchon.

Julie Valmont

Dans son lit, sans doute. Qu'as-tu donc à pleurer ?

Fanchon

Dame, si je pleure, c'est que j'en ai sujet : depuis vingt ans que je suis dans la maison, et sans reproche, Dieu merci, me voir donner comme ça mon congé, ça n'en guère gracieux.

Julie Valmont

Ton congé ! Et qui est-ce qui te congédie ?

Fanchon

Eh mais, c'est mademoiselle votre soeur : à ç't'heure qu'elle dit qu'il lui est venu de l'autre monde de quoi faire la grosse dame, elle ne veut plus de mon service ; il lui faut une femme de chambre.

Julie Valmont

Ma soeur est une folle ; elle prendra, si elle le veut, une femme de chambre, mais je te retiens, moi, entends-tu ? Tu feras à mon service.

Fanchon

Bon. Je ne servirai plus que vous toute seule ?

Julie Valmont

Non, Fanchon.

Fanchon

Ah, que je suis contente ! Tenez, ma bonne demoiselle, si je pleurais, c'était de vous quitter ; car vous êtes si douce, si bonne...

Julie Valmont

C'est bien, Fanchette. Va, retourne dans ta cuisine ; fais bien ton ouvrage, tu n'auras à faire qu'à moi.

Fanchon

Mademoiselle votre soeur m'avait donné bien des commissions ; mais je ne les ferai qu'avec votre permission dà...

Julie Valmont

Quelles sont ces commissions ?

Elle donne un papier.

Fanchon

Ah ! Ma foi, il y en a tant, et tant que je ne m'en souviens plus. Elle les a toutes griffonnées sur ce morceau de papier-là.

Elle lit.

Julie Valmont

Donne ; voilà qui contient de jolies choses. Passer chez Jolibois et lui demander où en font mon carrosse et mes deux berlines doublées de velours d'Utrecht. - Chez Monsieur Jacquinot, Procureur, et le prier d'arrêter pour moi le prix de la maison de Beauregard. - Chez Monsieur Doré, Joaillier, etc. Oh Ciel ! Que d'extravagances ! Ma pauvre soeur a tout à fait perdu l'esprit.

Scène 3

Victorine, Julie Valmont, Fanchon

Victorine

Bonjour, à ma petite soeur. Que je te conte le rêve le plus charmant.

Julie Valmont

Oui, je crois que tu rêves de belles choses.

Victorine

Je t'en réponds. Imagine-toi, ma petite soeur, que notre vaisseau était arrivé chargé de richesses immenses. J'étais la présente. Oh, ma chère soeur, quel plaisir ! Jamais on n'a vu tant d'or. Le vaisseau en était rempli... Et puis c'était la mine des gens du vaisseau, matelots et passagers, qui était divertissante !... - Mon or et moi nous partagions leur admiration et leur respect. Dieu sait avec quelle dignité je soutenais mon rôle : enfin j'étais sur le point de fendre la presse de ces importuns, et de faire enlever ma fortune...

Julie Valmont

Lorsque tu t'es éveillée, n'est-ce pas ?

Victorine

Oui, cette misérable Fanchon a ouvert la porte de ma chambre, et je me suis éveillée en sursaut. Oh, je crois que je l'aurais bien battue !

Julie Valmont

Effectivement, il est désagréable de se réveiller en pareille circonstance ; si j'étais à ta place, j'irais me coucher pour achever mon rêve.

Victorine

Ne pense pas rire ; j'étais si contente, que je voudrais dormir pendant toute ma vie.

Julie Valmont

Fanchon, allez dans votre cuisine.

Fanchon

J'avais oublié de vous demander le bonnet de Mademoiselle Victorine.

Victorine

À propos de mon bonnet, tu ne l'as sûrement pas monté, ma petite soeur ; laisse-le jusqu'à tantôt, je t'en prie.

Julie Valmont

Et pourquoi cela ; tu me pressais tant.

Victorine

Bon ; est-ce que tu ne vois pas que je ne puis plus mettre une pareille guenille ; la dentelle ne vaut que six francs ; on doit m'en apporter à l'instant à quatre louis.

Julie Valmont

À quatre louis !

Victorine

Oui, ma bonne amie, j'en aurai pour le bonnet et pour deux paires de manchettes à trois rangs.

Julie Valmont

Bon Dieu ! Et où prendras-tu pour payer tout cela ; nos revenus sont modiques, et jamais notre tuteur ne voudra nous donner cet argent-là.

Victorine

Ne t'inquiète pas ; va, j'ai bon crédit.

Julie Valmont

Mais enfin, il faudra toujours venir à s'acquitter.

Victorine

Oui, et ces cent mille écus qui nous viennent du legs de notre oncle ; nous ne sommes que deux pour les partager, est-ce qu'ils ne me mettent pas dans le cas de fournir à ces dépenses ?

Julie Valmont

Mais cela ne va pas mal. Un carrosse, deux berlines, une maison de campagne. Que sais-je, moi ? De ce train-là, le legs fera bien tôt mangé.

Victorine

Que veux-tu dire ; un carrosse, deux berlines, une maison de campagne ?

Julie Valmont

Oh, c'est que je présume qu'il faudra de tout cela à une grande dame comme toi. Mais notre tuteur ne sera peut-être pas de cet avis ; il voudra sûrement placer ces fonds d'une manière plus utile.

À Fanchon.

Victorine

Il faudra bien que notre tuteur entende raison ; si je suis riche, je veux me sentir de mon bien. Mais je vois bien que cette sotte de Fanchon t'a parlé. Qu'est-ce que vous faites ici, ma mie ?

Fanchon

J'attends la fin de votre rêve, Mademoiselle ; il est si joli !

Victorine

Mais voyez cette impertinente ; vous devriez être dehors, ma bonne ; je vous avais dit que nous n'avions plus besoin de vous.

Fanchon

Aussi ne vous appartiens-je plus, non ; je suis à Mademoiselle votre soeur, toute fine seule, afin que vous le fâchiez.

Fanchon sort en faisant la mine à Victorine.

Julie Valmont

Fanchon, encore une fois, allez à votre cuisine.

Scène 4

Victorine, Julie Valmont

Victorine

Quoi tu gardes cette vieille salisson-là.

Julie Valmont

Sans douté; pourquoi non ?

Victorine

Tu n'as pas de raison, ma soeur ; pour moi, je ne veux plus de cette figure, fi donc.

Julie Valmont

Tu feras comme tu voudras ; pour moi, j'en duis contente ; elle edt fidèle, soigneuse, intelligente ; ce font des qualités impayables chez ces sortes de gens, en conséquence je la garde. D'ailleurs, c'est un vieux domestique, qu'il y aurait de la barbarie à renvoyer maintenant.

Victorine

Quoi ! Tu ne veux pas entendre que, dans notre état présent, cette fille ne nous convient point, cela saute aux yeux pourtant ; car enfin nous sommes pour faire une certaine figure actuellement ; il faut nous monter sur un certain ton ; nous ne pouvons nous dispenser d'avoir chacune une femme de chambre et puis une cuisinière, et une bonne grosse fille pour tout le tracas fatigant du ménage.

Julie Valmont

Et quand tu auras ton carrosse, tes berlines, il en faudra bien d'autres.

Victorine

Je le compte bien aussi. J'ai déjà arrêté une femme de chambre pour moi ; c'est une grande brune assez jolie, les yeux vifs, fort bien mise : elle sort de chez une Présidente qui l'a renvoyée parce qu'elle plaisait trop à son mari.

Julie Valmont

En vérité, ma soeur, je craindrais qu'on t'entendit, tu passerais pour folle achevée au moins. Cet état florissant, cette fortune considérable qui nous met dans le cas de faire la figure la plus brillante ; où tout cela est-il ? Sur l'eau. Du reste, rien de plus médiocre que nos biens.

Victorine

Mais, est-ce que cela peut nous manquer ?

Julie Valmont

Mais si le vaisseau fait naufrage ?

Victorine

Oh , fi... fi... fi la maison tombe, nous serons tous écrasés. Tu n'as que des malheurs à prévoir.

Julie Valmont

Ma chère soeur, parlons raison, si tu veux l'entendre ; cette fortune qui t'enchante, qui te met hors de toi-même, n'est pas encore arrivée, il peut se faire même qu'elle n'arrive point ; car tu as beau dire, cela est très possible ; quel inconvénient y aurait-il pour toi de te mettre en état de t'en passer ? Aucun, je pense, tu n'en sentirais pas moins le prix lorsqu'elle serait arrivée. C'est le parti que j'ai pris : la nouvelle de ma fortune ne m'a point tourné la tête, je n'ai point changé mon premier genre de vie ; si nos espérances se trouvaient trompées, je ne serais point sans ressource, et mon économie me tirera toujours d'affaire. Je ne peux te dissimuler qu'il en est bien autrement à ton égard. Dieu veuille que tu n'aies jamais lieu de t'en repentir.

Victorine

Ah, finis donc, tu me fais bailler. Tu as le don de voir d'une manière sombre et triste les objets les plus riants.

Julie Valmont

Mais enfin, que t'aurait-il coûté d'attendre l'arrivée de ce vaisseau, avant que de t'engager dans toute forte de dépenses ?

Victorine

L'impatience de jouir... On ne peut être heureux assez tôt, ni assez longtemps.

Scène 5

Fanchon, Julie Valmont

Fanchon

Il y a une femme là-bas qui porte une boîte sous son bras, faut-il la faire entier, Mademoiselle ?

À Victorine.

Julie Valmont

Oui, Fanchon. C'est probablement à toi qu'on en veut.

Scène 6

Madame Fontange, Victorine, Julie Valmont

Madame Fontange

Votre servante, Mesdemoiselles ; laquelle de vous deux, s'il vous plait, est Mademoiselle Victorine Valmont ?

Victorine

Je sais ce que c'est; vous êtes la veuve Fontange, sans doute. Apportez-vous mes dentelles ?

Elle ouvre le carton et en tire les dentelles.

Madame Fontange

Oui, Mademoiselle. Vous pouvez vous vanter d'avoir là ce qu'il y a de plus distingué. J'en portai l'autre jour de pareilles à la veuve d'un caissier, parce qu'une femme de condition les avait trouvées trop chères aussi me furent-elles payées cent francs.

Julie Valmont

Voilà qui est vraiment magnifique.

Victorine

Cela suffit, Madame Fontange, vous pouvez les laisser ; ce prix est arrêté à quatre louis.

Madame Fontange

Hélas, ma chère demoiselle, c'est marché donné, j'y perds, en vérité ; mais pour obliger une aimable personne comme vous, qui m'a promis la pratique, il faut faire des efforts ; et puis j'espère que vous me dédommagerez une autre fois.

Victorine

Oui, oui, allez, ma chère, je vous assure que vous trouverez en moi une de vos meilleures pratiques... Vous pouvez laisser vos dentelles, vous dis-je, je les prends.

Madame Fontange

J'entends bien, Mademoiselle ; mais... de l'argent.

Victorine

Ne soyez point inquiète, cela vous sera payé dans quelques jours.

Elle renferme ses dentelles.

Madame Fontange

Dans quelques jours ! Oh, Mademoiselle, je ne peux pas attendre, je suis une pauvre femme qui vi[t] au jour la journée, voyez-vous ; et puis qui eft-ce qui me répondra de ma marchandise ?

Julie Valmont

Que voilà qui est bien fait !

Victorine

Mais, ma chère Madame Fontange, vous n'y pensez pas ; je suis bonne, je crois, pour payer vos dentelles, et le temps que je vous demande n'est pas long.

Madame Fontange

Eh mais, bonne, si vous voulez ; je n'entre point là dedans , moi ; toujours est-il que je ne peux vous les laisser à crédit que vous ne me donniez un bon répondant.

Julie Valmont

Laisse cela, ma soeur, cette femme va d'impertinences, en impertinences ; et elle est décidée à remporter ses dentelles.

Victorine

Mademoiselle, mêlez-vous, s'il vous plait, de vos affaires. Madame Fontange, cela est bien mal à vous ; nous allons toucher incessamment un legs de cent mille écus qui nous vient d'un oncle qui avait une fortune considérable dans les Indes.

Madame Fontange

Il est vrai qu'il y a un peu de temps que j'en ai entendu parler, mais cela ne vient guère vite.

Victorine

Et si, ma bonne ; cet argent arrive sur un vaisseau , nous l'attendons de jour en jour, vous ne pouvez manquer d'être payée.

Madame Fontange

Oh bien, je vous garderai les dentelles ; faites-moi avertir dès que le vaisseau sera arrivé.

Victorine

Ma chère Madame Fontange, je suis morte si je ne porte pas Dimanche ces dentelles ; j'en ai parlé à quelques amies qui s'attendent à me les voir, et qui me désespéreront si je ne les ai pas... Vous rêvez.

Madame Fontange

Oui, je rêve ; mes dentelles me reviennent à plus de quatre louis ; après cela comment les donner à crédit, et à perte encore.

Victorine

Hé, qui vous dit de les donner à perte ?

Julie Valmont

Madame Fontange, ces dentelles-là sont belles, mais franchement vous les portez au delà de leur valeur.

Elle fait mine de s'en aller.

Madame Fontange

Au delà de leur valeur ! Des dentelles comme celles-là ? Vous êtes connaisseuse, à ce qu'il me paraît. Au delà de leur valeur ! Est-ce qu'on veut voler le monde ! Est-ce qu'on n'a pas un honneur à garder !

À Julie.

Victorine

Eh ! Mon Dieu, laissez-la dire, c'est à moi seule que vous avez à faire. Ma soeur, je vous avais priée de nous laisser tranquilles.

Madame Fontange

Mais, Mademoiselle, je songe que je ne puis me tirer honnêtement qu'en les laissant à quatre louis et demi... Oui, de cette façon-là je puis en conscience vous les donner à crédit pendant quelques jours.

Scène 7

Un Facteur, Julie Valmont

Un Facteur

À Mademoiselle Valmont l'aînée ; dix-huit sols.

Au Facteur en le payant.

Le Facteur s'en va.

Julie Valmont

De l'Orient : voilà sûrement des nouvelles ; je reconnais l'écriture de notre correspondant. Tenez, mon ami.

Scène 8

Victorine, Julie Valmont, Madame Fontange

Julie parcourt la lettre, Victorine la lui prend avec vivacité.

Victorine

Donne, que je la lise, ma soeur.

Julie Valmont

Tiens, va, je l'avais presque prévu.

Elle se jette sur un canapé, la tête penchée sur ses mains, dans l'attitude de la douleur la plus profonde.

Victorine

Ah, tout est perdu !

Elle sort.

Madame Fontange

Voilà les cent mille écus à vau-l'eau, allons-nous en.

Scène 9

Victorine, Julie Valmont

Victorine

Ah, ma chère soeur, me voilà perdue, ruinée ; comment cela s'est-il pu faire ?

Julie Valmont

Rien de plus simple. Le vaisseau a fait naufrage à la vue du port, et la mer a englouti notre fortune.

Les pleurs redoublent.

Victorine

Comme tu contes cela tranquillement. Ah Ciel !... Après un coup pareil conserver son sang-froid !... Mais tu as raison, tu te tireras toujours d'affaire... C'est moi, malheureuse que je suis ! C'est moi que ceci regarde. Ah ! Mon Dieu, je n'y survivrai pas.

Elle donne le mémoire à Nestorine qui le déchire sans regarder.

Victorine ne trouvant point d'expressions pour remercier sa soeur, se jette à son cou et l'embrasse les larmes aux yeux.

Julie Valmont

Eh bien, eh bien, tu ne deviendras donc jamais sage ; allons, ma chère soeur, tire profit de ce malheur, qu'il serve à te corriger ; console-toi, tu n'es pas plus à plaindre que moi, nous vivrons ensemble tant que tu voudras : notre fortune, toute médiocre qu'elle est, suffira pour nous faire vivre toutes deux très honnêtement ; je ne te demande que de déposer tes grands airs ; nous sommes hors d'état de les soutenir. Voilà un petit mémoire qui est le comble de l'extravagance ; je crois que tu n'y songes plus. Du reste, je te dispense de me seconder ; ce serait trop exiger, tu n'y es pas encore accoutumée ; tu feras, si tu veux, pour cela, quelques efforts.

Julie Valmont

Que ceci te serve de leçon. Deviens plus sage et je serai contente.

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

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