Proverbe · 1785

La vocation forcée

de Thomas Garnier

Représentation
≈ 20 min
Distribution
4 femmes, 1 homme
Répliques
104
Écriture
En prose
Dans l’app
Importable

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Madame Villedieu F 23 ≈ 7 min 2
Manette F 27 ≈ 4 min 6
Monsieur Darneuil H 18 ≈ 3 min 2
Thérèse F 27 ≈ 3 min 6
Émilie F 9 ≈ 2 min 1
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle La Vocation Forcée
Madame Villedieu absentabsentabsentabsent
Manette
Monsieur Darneuil absentabsentabsentabsent
Thérèse
Émilie absentabsentabsentabsentabsent
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La Vocation Forcée

Scène 1

Manette, Thérèse

Thérèse et Manette sont à côté l'une de l'autre, Elles travaillent ensemble à garnir une robe. Thérèse est habillée très simplement, coiffée en grand bonnet, et paraît triste et rêveuse.

Lorsqu'elle a achevé ce couplet, elle regarde un instant Thérèse, qui paraît toujours rêveuse.

Manette

J'avais égaré mon fuseau, Je le cherchais sur la fougère, etc. Est-ce là tout ce que vous avez à nous dire aujourd'hui, Mademoiselle Thérèse ?

Thérèse

Laisse-moi tranquille.

Manette

À qui diantre en avez-vous donc ? La jolie figure que vous faites, pour un jour de noces ou autant vaut.

Thérèse

Ah Ciel !

Manette

Est-ce que le mariage de Mademoiselle votre soeur vous fait de la peine ? Mais, après tout, elle est l'aînée ; il est juste qu'elle passe la première.

Thérèse

Ah ! Qu'elle se marie mille fois... Mais... Que je suis malheureuse !

Manette

Je sais que Madame votre mère n'a pas de trop bonnes façons pour vous ; mais, voici qui va bien changer les choses.

Thérèse

Tu le crois.

Manette

Comment, si je le crois, mais rien n'est plus sûr, c'est Mademoiselle votre soeur qui vous enlève toute son affection, eh bien, la voilà qui va décamper.

Thérèse

Peut-être....

Manette

Pardi, il faudra bien qu'elle suive son futur. Allons donc, de la gaieté. Madame votre mère était quasi de bonne humeur ce matin, et vous vous avisez d'être triste ?

Thérèse

De bonne humeur, dis-tu ?

Manette

Sûrement, elle était de bonne humeur ; jamais je ne l'ai vue si charmante ; elle vous a presque dit des douceurs. Quel est ce nom qu'elle vous donne avec tant de complaisance ; ma ... ma pré... prédestinée ; oui, ma prédestinée. Qu'est-ce que cela signifie donc ?

Thérèse

Ah, ma chère Manette ! Que ma situation est cruelle/

Manette

Eh... Mais dame ; je ne savais pas que ce mot-là dut vous faire de la peine ; je l'ai dit innocemment, moi.

Elle fond en larmes.

Thérèse

Je lui abandonne volontiers ma fortune... mais... exiger encore que je lui sacrifie le bonheur de mes jours... Ah ciel !

Thérèse essuie promptement ses larmes et prend son ouvrage.

Manette

Eh, bon Dieu ! Ma chère Demoiselle, que votre état me touche, je ne sais pourtant pas ce qui peut... Contraignez-vous, voici Mademoiselle votre soeur.

Scène 2

Émilie, Manette, Thérèse

Émilie

Mes affaires avancent-elles, Mademoiselle Manette ?

Manette

Autant comme je puis, Mademoiselle. Comme ces jeunes mariées sont impatientes.

En regardant sa soeur.

Émilie

Oh ! Je vous assure que vous vous trompez fort ! Je voudrais seulement être débarrassée de tout cet étalage qui m'ennuie à la mort. Mon Dieu ! Que la condition des personnes tranquilles, et destinées à vivre loin du fracas du monde, est heureuse !

Manette

Mais, Mademoiselle, c'est un bonheur qu'il ne tient qu'à vous de vous procurer.

Émilie

Vous vous l'imaginez ; est-ce que vous ignorez qu'il ne faut pas toujours suivre ses inclinations ; que nous avons des parents qui font faits pour nous diriger ; qu'ils connaissent mieux que nous ce qui nous convient parce qu'ils ont de l'expérience, parce que le Ciel les éclaire particulièrement ? Vous ne voyez pas cela, vous, cependant cela saute aux yeux de tout le monde. Mais il y a des gens qui ont la visière si courte !

Manette

Oh, Mademoiselle, ne vous fâchez pas je vous en prie.

Émilie

Eh bien, Thérése, tu ne dis mot ; qu'as-tu donc ?

Thérèse

Rien.

Émilie

Que je t'apprenne une bonne nouvelle. Ma mère est allée tout disposer pour te faire entrer demain au couvent. Il faut avouer que c'est une bonne mère ; si tu savais avec quelle ardeur elle se porte à te procurer un état tranquille, heureux, si convenable à tes inclinations !

Thérèse

J'en suis persuadée.

Manette

Comment, Mademoiselle, vous allez être religieuse ! Je ne suis plus surprise...

Émilie

Tu dois en être bien reconnaissante ; elle n'épargne pour cela ni peines ni démarches.

Thérèse

Aussi le suis-je autant que je le dois.

Émilie

Que ton sort est digne d'envie ! Est-il rien de plus heureux qu'une religieuse ! Uniquement occupée de son salut, le tracas étourdissant d'un ménager, le cortège désagréable d'une troupe d'enfants, ne la distraient point de cette grande affaire. Ah ! Combien de fois j'ai demandé au Ciel une vocation de cette espèce, mais il ne m'a jamais exaucée.

Thérèse

Ma soeur, je vous prie, épargnez-moi vos éternelles comparaisons de votre sort avec le mien ; j'en sens parfaitement la différence.

Émilie

Comme vous répondez, Mademoiselle ! Mais je dois en être peu surprife, vous n'avez jamais su reconnaître autrement tout ce qu'on a pu faire pour vous ; et, si, après tant de bontés, une mère se plaint...

Thérèse

Tenez, ma soeur, laissez-moi tranquille, ou je vais quitter la place.

Émilie

Non, c'est moi qui vous laisse. Quelle humeur ! Peut-on y tenir ? Cela est tout fait pour le cloître. Mademoiselle Manette, c'est Dimanche mes fiançailles, il me faut ma robe pour ce jour-là.

Émilie sort.

Manette

Vous l'aurez, Mademoiselle.

Scène 3

Manette, Thérèse

Manette

Voilà donc où aboutissent les caresses de Madame votre mère !

Thérèse

Tu le vois, mon enfant.

Manette

Mais, sérieusement ? Vous êtes décidée à vous faire religieuse.

Thérèse

Que veux-tu que je te dise ! Je ne sais que faire ; je n'ai que des malheurs à choisir. Si je reste ici, je suis sûre de prendre le pire.

Manette

Pourquoi avez-vous proposé de vous mettre dans un couvent ?

Thérèse

Moi ! Jamais. C'edt une idée qui est venue tout nouvellement à ma mère ; elle ne cessait de m'entretenir de la vie religieuse, de m'en vanter les douceurs. Je suis timide, tu le sais ; je ne disais mot. Ce silence a été pris pour un aveu, tout de suite on a imaginé que j'avais la vocation la mieux caractérisée ; et voilà comme mon sort a été décidé en deux jours.

Manette

Eh, mort de ma vie, vous n'avez pas de courage. Je leur aurais bien fait entendre, moi, que mes idées ne s'accordent point du tout avec les leurs.

Thérèse

Peux-tu parler ainsi, toi qui connais ma mère ! Quoique dévote, tu sais combien sa colère est terrible et combien je la redoute. Mon parti ordinaire, c'est de me taire et de pleurer.

Manette

Vous voilà bien avancée ; mais, monsieur votre oncle, par exemple, qui est si honnête homme, qui vous aime tant, que ne lui exposez-vous votre situation ; il y apporterait du remède, lui.

Thérèse

Hélas ! Il me prend quelquefois envie d'aller me jeter à ses pieds ; mais l'incertitude de cette démarche, la fureur où elle mettrait ma mère, et puis une certaine honte secrète me retiennent... Ah, que je suis tourmentée !

Manette

Je vous plains, en vérité, très sincèrement ; ma chère demoiselle, croyez-moi, faites un effort ; il y va du bonheur de votre vie ; il ne vous reste qu'un oncle dont vous connaissez l'affection, ayez recours à lui ; car pour une mère, vous n'avez plus la vôtre...

Thérèse

Tais-toi ; j'entends quelqu'un.

Manette

Maudit amour , raifon févère, À qui des deux dois-je céder ? etc.

Scène 4

Madame Villedieu, Manette, Thérèse

Madame Villedieu

Mademoiselle Manette, je vous avais priée de vous ressouvenir que vous êtes ici dans une maison pieuse, où vos chansons profanes ne conviennent point du tout.

Manette

Je vous prie de m'excuser, Madame ; mais j'ai coutume de chanter en travaillant, cela me délasse. D'ailleurs, ce que je chante est fort décent.

Madame Villedieu

Oui, pour les gens du monde qui n'y regardent pas de bien près ; mais ici, Mademoiselle, nous avons des personnes particulièrement consacrées à Dieu qui pourraient s'en scandaliser. Si vous ne pouvez vous empêcher de chanter, que ne chantez-vous des Cantiques, par exemple, des Noëls ; vous auriez l'avantage de vous édifier en vous amusant.

Manette

Cela suffit, Madame.

Madame Villedieu

Eh bien, ma chère fille, ma prédestinée ; tes peines vont finir ; car l'ardeur de ton zèle te cause de saintes impatiences. Va, console-toi ; demain, tu entreras dans ce séjour si désiré. Ah, que tu es heureuse ! Combien de fois j'ai gémi sincèrement de ne pouvoir suivre ton exemple... Tu pleures, ma chère enfant ! Ah, je vois d'ici tes combats. Le tentateur fait maintenant les derniers efforts pour te détourner de ton Saint projet : je parie qu'il va jusqu'à te faire trouver haïssable l'état que tu vas embrasser... Il faut t'armer de courage, rejeter loin de toi toutes les idées du dégoût qu'il pourrait te suggérer... Va, je connais mieux que personne la sincérité de ta vocation ; je suis sûre que rien ne t'empêchera de persévérer.

Thérèse

Mais... Ma chère mère... Si vous différiez de quelques jours.

Madame Villedieu

N'avais-je pas raison ? Non, mon enfant ; à Dieu ne plaise que je m'oppose, par des délais criminels, à la volonté du Ciel ! Tout cela, ma chère, est autant de ruses de l'esprit malin, qui, heureusement, n'échappent point à ma pénétration.

Thérèse

Ah, ma chère mère, qu'il me coûtera... de... vous quitter ! Si vous me donniez le temps de voir mes parents... Mon oncle.

Madame Villedieu

Eh quoi, oubliez-vous que les Saints n'ont point de parents ? Ne devez-vous pas faire à Dieu le sacrifice entier ? Aucune espèce de liens ne doit vous attacher au monde. Tenez, prenez exemple sur moi ; vous savez combien je vous aime, eh bien, ne me suis-je pas décidée tout d'un coup à me séparer de vous, et cela sans peine... Pourquoi ? Parce que c'est pour le Ciel que se fait cette réparation ; je lui ai sacrifié sans murmure toute ma répugnance, je ne songe plus qu'au bonheur d'avoir donné la vie à une prédestinée, une Sainte... Cela ne doit-il pas bien me consoler de la perte d'une fille donc après tout la mort peut me séparer à chaque instant ?

Thérèse

Votre courage est bien admirable, ma chère mère... Que ne puis-je l'imiter ?

À Manette, qu'elle surprend à plier les épaules.

Madame Villedieu

Croyez -vous que je fois parvenue à ce parfait détachement sans efforts ? Vous vous trompez, Mademoiselle... Eh bien, je vous ordonne d'entrer demain au couvent ; je vous l'ordonne, entendez-vous ? Si vous n'êtes pas assez forte pour fuivre de vous-même votre vocation, faites-le par obéissance ; joignez-y ce devoir, vous en connsissez la force. Il est étrange que l'on soit obligé de vous faire violence pour vous rendre heureuse. Qu'avez-vous, Mademoiselle Manette ?

Manette

Rien, Madame ; c'est que j'admire l'excès de votre affection pour Mademoiselle.

Madame Villedieu

Il est vrai que je n'épargne rien pour son bonheur.

Manette

Et, cela est singulier, Madame ; vous vous y prenez d'une manière que si je n'étais prévenue, j'imaginerais tout le contraire. Madame V i L L E D i E u.

Madame Villedieu

C'est que c'est essentiellement que je tâche de la rendre heureuse, non pas comme le font les gens du monde qui mettent toute leur félicité dans les biens d'ici-bas ; ceux que je m'efforce, presque malgré elle, de lui procurer, sont les seuls biens réels, les biens de l'éternité.

Scène 5

Monsieur Darneuil, Madame Villedieu, Manette, Thérèse

Monsieur Darneuil

Bonjour, ma soeur. Eh bien ! À quand la noce ?

Madame Villedieu

Mais, ce sera, s'il plait à Dieu, pour la semaine prochaine.

Monsieur Darneuil

Oh ça, mais j'ai ouï dire que vous alliez demeurer avec ma nièce.

Madame Villedieu

Oui, mon frère, l'embarras d'une maison me fatigue, je veux faire désormais mon salut en paix et tranquillité.

Monsieur Darneuil

C'est bien, ma soeur. En ce cas, vous ne pourrez me refuser la grâce que je vais vous demander.

Madame Villedieu

Et quelle est-elle ?

Monsieur Darneuil

C'est de me laisser Thérèse ; je suis seul, obligé d'être souvent absent ; j'ai affaire à des coquins de domestiques qui me volent ; d'ailleurs, je suis trop vieux pour songer à me marier ; ma nièce est douce, sage, économe, elle me tiendra compagnie.

Madame Villedieu

Mon cher frère, vos intentions sont louables, je vous en remercie pour ma fille ; mais le ciel en a décidé autrement. Elle prend un parti qui s'oppose à vos vues.

Monsieur Darneuil

Comment ? Est-ce que vous la mariez aussi ? La pauvre enfant ! Cela me fait plaisir. Vous avez choisi sûrement un honnête homme.

Madame Villedieu

Non, mon frère, non. Dieu lui a fait plus de grâces, il l'appelle à la vie religieuse. Je la mets demain au couvent.

Monsieur Darneuil

Bon ! Sérieusement.

Madame Villedieu

Très sérieusement, mon frère, ce n'est point du tout ici matière à plaisanter.

À Thérèse.

Thérèse pleure.

Monsieur Darneuil

Oh, oh ; voici du nouveau. Thérèse ne m'avait jamais parlé de ce dessein-là. Mais est-ce bien de ton avis, mon enfant ?

Madame Villedieu

Assurément, me croyez-vous capable de gêner sa vocation ?

Monsieur Darneuil

Non pas autrement ; mais il est de certains signes équivoques que l'on peut mal interpréter ; vous pouvez vous y laisser tromper comme les autres.

Madame Villedieu

Que voulez-vous dire avec vos signes équivoques ? Quand je vous assure que j'ai reconnu en elle la vocation la plus décidée ; je ne suis pas une visionnaire.

À Thérèse.

Thérèse continue de pleurer.

Monsieur Darneuil

J'en suis persuadé. Cependant permettez-moi de l'interroger. Parle-moi naturellement, mon enfant, te sens-tu véritablement appelée à la vie religieuse ?

Madame Villedieu

Vous voyez bien que la timidité, ou plutôt la crainte que vous ne vous opposiez à son projet, l'empêche de vous en faire l'aveu.

Monsieur Darneuil

Point du tout, je ne vois point cela. Thérèse, mon enfant, ta mère, ni moi n'entendons point te contraindre. Allons, ouvre-moi ton coeur ; que penses-tu ?

Manette

Allons, un peu de courage.

Thérèse

Mais... je préférerais... de passer mes jours avec vous.

Monsieur Darneuil

Je me doutais bien qu'il y avait quelque chose là dessous.

Madame Villedieu

Comment, petite impertinente, me jouer de semblables tours ; comme si j'étais capable de gêner votre vocation ? Ne m'avez-vous pas fait entendre que vous vous sentiez appelée à la vie religieuse ? Ne m'avez-vous pas engagée en conséquence à faire quantité de démarches... Et cela aboutit à faire l'affront le plus sanglant !... À une mère... Petite effrontée !...

Monsieur Darneuil

Eh, ma soeur, doucement.

Thérèse

Ah, je suis perdue ! Mais, ma chère mère, c'est toujours vous qui...

Madame Villedieu

Taisez-vous, fille ingrate, ne me parlez jamais. Faite[s] comme vous l'êtes de corps et d'esprit, le couvent est le seul parti qui vous convienne.

Monsieur Darneuil

Vous vous oubliez, ma soeur. Une personne pieuse...

Madame Villedieu

Laissez-moi, monsieur ; ce n'est point à vous à faire ici la loi ; et cette petite drôlesse, car il n'y a qu'un coeur corrompu qui puisse avoir de pareils procédés, qu'elle s'attende à être traitée comme elle le mérite, je lui voue la haine la mieux conditionnée.

À Madame Villedieu.

Monsieur Darneuil

Quelle dévotion, bon Dieu ! Écoutez-moi, je vous prie, un instant. Vous ne voulez donc pas me confier Thérèse ?

Madame Villedieu

Non, Monsieur, non : ce sont vos mauvais conseils qui l'ont séduite, vos mauvais propos qui l'ont gâtée ; je ne veux pas qu'elle achève de se perdre : c'est ma fille, malheureusement, mon devoir m'oblige à veiller sur elle, à la remettre, malgré elle, dans la bonne voie, et je saurai y pourvoir mieux que vous, Monsieur.

Thérèse

Ah Ciel ! Mon cher oncle, que vais-je devenir ?

À Madame Villedieu.

En prenant l'étoffe qui est entre les mains de Manette.

Monsieur Darneuil

Un moment. Plus qu'un mot, ma soeur : je suis riche, vos filles attendent de moi toute leur fortune ; j'ai promis d'habiller et de doter votre aînée pour fon mariage, et on ne m'a pas épargné ; Car voilà qui est magnifique. Laissez-moi Thérèse, ou je retire mes bienfaits, votre Émilie n'a pas un sol à espérer de moi.

Madame Villedieu

Mais vous avez donné votre parole, vous ne pouvez pas en conscience...

Monsieur Darneuil

En conscience ou non ; cela est décidé.

À Thérèse avec un dernier emportement.

Elle sort.

Madame Villedieu

Eh bien, gardez-la, Monsieur, gardez-la : je ne veux pas, pour une malheureuse, une réprouvée qui a toujours fait ma croix, faire manquer l'établissement d'une fille qui ne m'a jamais donné que de la consolation. Allez, fille ingrate, je vous abandonne, je vous renonce pour ma fille ; allez consommer l'oeuvre de votre perdition.

Scène 6

Thérèse, Monsieur Darneuil, Manette

Thérèse

Ah, mon oncle !... Je ne fais où j'en suis... Rien ne pourra calmer la colère de ma mère.

Monsieur Darneuil

Laisse faire, mon enfant ; le temps l'adoucira ; en tout cas je te tiendrai lieu de tout, moi. Il y a un jeune homme, fils d'un de mes amis les plus intimes, qui m'a fait parler de quelque chose... On le dit fort joli garçon de toutes manières ; va, ne t'inquiète pas, je mettrai tous mes soins à te rendre heureuse.

À Thérèse.

Manette

Voilà ce qui s'appelle un bon parent que cela ; Dieu nous le devait. Eh bien, Mademoiselle, après ce que vient de dire monsieur votre oncle, pouvez-vous être encore affligée ?

Thérèse

Hélas, mon cher oncle, que je fuis pénétrée de vos bontés ! Les expressions manquent à ma reconnaissance. Cependant au milieu de tout cela, je vous avouerai que l'indignation de ma mère m'accable, je n'en puis supporter le poids... Ah, j'en mourrai...

Monsieur Darneuil

Mais... Tu es folle de t'affecter ainsi... Tu as un coeur excellent, une âme des plus sensibles ; allons donc, que la raison te guide. La mauvaise humeur de ta mère n'a point de fondement, cela doit te tranquilliser, mettre ta conscience en repos. Va, c'est un petit orage qui se dissipera, un jour viendra que ta mère te rendra justice.

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

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