Comédie · 1753 · 4 actes

Amour pour Amour

de Pierre Claude Nivelle de la Chaussee

Représentation
≈ 1 h 28
Distribution
6 hommes
Répliques
624
Écriture
En vers
Dans l’app
Importable

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Zémire H 173 ≈ 23 min 8
Nadine H 104 ≈ 15 min 6
Azor H 105 ≈ 12 min 8
Assan N 50 ≈ 11 min 5
Zaleg H 41 ≈ 10 min 4
L'Auteur H 42 ≈ 7 min 4
Damis H 28 ≈ 4 min 1
Ami N 56 ≈ 3 min 4
Sot N 23 ≈ 2 min 1
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle PrologueIIIIII
Zémire absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Nadine absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Azor absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Assan absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Zaleg absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
L'Auteur absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Damis absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Ami absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
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Prologue

Scène 1

Ami, L'Auteur

Ami

Ma foi, pour un Auteur, c'est avoir du courage . . - Que de venir ainsi faire tête à l'orage.

L'Auteur

On n'a que des soupçons, qui seront dissipés Sitôt qu'on me verra si fort en évidence. Comptez que les plus fins y seront attrapés. D'ailleurs, je veux savoir au vrai ce que l'on pense M'entendre, sans détour, juger de vive voix ; Peser le bien, le mal, la louange, le blâme ; Récapituler tout dans le fond de mon âme, Et recueillir de quoi mieux faire une autre fois.

Ami

Ma foi, l'intention est très bonne, sans doute : Mais l'exécution ?...

L'Auteur

Je sais ce qu'elle coûte.

Ami

Vous êtes inquiet ?

L'Auteur

Où peut-il s'être mis ?

Ami

Qui cherchez-vous de l'oeil ?

L'Auteur

Je ne vois point Damis.

Ami

Il ne manque jamais une pièce nouvelle.

L'Auteur

Oh ! Je ne doute pas qu'il ne vienne aujourd'hui, Il sait bien que ce jour est un grand jour pour lui ; Est que plus d'un Bureau d'esprit mâle et femelle, De ses décisions. Écho toujours fidèle, Attend ce qu'il dira pour se déterminer, Pour juger, comme lui, sans rien examiner.

Ami

Sa Sentence, je crois, n'est pas toujours mortelle.

L'Auteur

Mais il est c[h]ef de meute ; on le fuit au hasard ; Et malheur aux Auteurs ; du moins à la plupart Il est et fut toujours en butte : C'est un homme excellent pour hâter une chute..

Ami

Le beau talent !

L'Auteur

Aussi l'a-t-il, jusqu'à ce jour ; Exercé, sans quartier, sur les pièces qu'on donne.

Ami

Il est bien attrapé, quand une pièce est bonne,

L'Auteur

Un auteur qui fait bien, lui joue un mauvais tour.

Ami

Pourquoi donc ?

L'Auteur

Ah pourquoi ? Quand une Comédie Est, par malheur pour lui, justement applaudie, Que diable voulez-vous qu'il en dise ?

Ami

Du bien.

L'Auteur

Eh, ne voyez-vous pas qu'il irait trop du sien ? Il croirait déroger, en donnant son suffrage.

Ami

Déroger ! Et comment ?

L'Auteur

En louant un ouvrage.

Ami

Mais il faut être fou pour se l'imaginer.

L'Auteur

En matière d'esprit, on ne veut point de maître. Sur les gens du métier on aime à dominer. On s'érige en Juge, on veut l'être, On se met au dessous de ceux qu'on applaudit : Au lieu, qu'en se rendant difficile et caustique On se met au dessous de ceux que l'on critique. Outre que l'amour propre y fait mieux son profit, Le rôle de Censeur a bien plus de ressource. La louange est si sèche, elle produit si peu ! Mais la Critique abonde ; elle coule de source, Anime le génie, et lui donne du jeu : Le rend vif, pétillant, ironique, fertile ; Lui fournit des bons mots qui, trottant parla Ville, Font citer leur Auteur, et penser comme lui. On ne brille jamais mieux qu'aux dépens d'autrui.

Ami

Cela pourrait bien être.

L'Auteur

Ah ! Vous pouvez m'en croire !

Ami

Ma foi, serviteur à la gloire ? Sans être cependant aveugle admirateur, Pour moi, j'embrasserais l'honnête homme d'auteur Qui me régalerait d'un excellent Ouvrage, Je lui donne du moins hautement, mon suffrage ; J'applaudis franchement sans en être fâché, Sans regretter l'encens que je donne est échange : Parbleu, c'est du plaisir que je paye en louange ; Et je pense que c'est l'avoir à bon marché.

L'Auteur

Je suis de votre avis... Mais qui vois-je paraître ? De grâce, dites-moi quel est ce nouvel être.

Ami

Et qui donc ?

L'Auteur

Cet adolescent Que l'on voit depuis peu, comme un astre naissant, Commencer sa carrière, et parfumer le monde De l'ambre qu'il exhale, une lieue à la ronde, Eh ! Le voici lui-même avec tout son éclat, Qui soit de la coulisse, armé de sa lorgnette.

Ami

La définition en sera bientôt faite. Ce n'est qu'un jeune sot qui voudrait être un fat. Ah ! Le voici qui nous regarde. Il va nous aborder si nous n'y prenons garde. Tâchons de l'éviter.

Scène 2

Jeune Sot, Ami, Sot, L'Auteur

Jeune Sot

Où diable courez-vous ?

Ami

Nous allons nous placer.

Sot

Parbleu, vous êtes fous.

Ami

Pourquoi ?

Sot

Dans un moment vous ferez à votre aise. Prétendez-vous rester ?

Ami

Si vous le trouvez bon.

Sot

Restez ; amusez-vous beaucoup.

Ami

Et pourquoi non ?

Sot

Vous ne savez donc pas ?....

L'Auteur

Que la pièce est mauvaise.

Sot

Fiez-vous à l'Affiche ! On va faire un beau bruit.

Ami

Qu'est-il donc arrivé ? Peut-on en être instruit ?

Sot

Point de pièce nouvelle : oui, vous dis-je, elle est nulle ; On ne la donne point. Rien n'est plus ridicule.

Ami

Mais le savez-vous bien ?

Sot

Attendez un moment. Suivant toutes les apparences, L'Orateur de la troupe, après trois révérences, Vous va faire un sot compliment ; Et puis, du Bajazet, tant qu'il pourra s'étendre, Que vous ferez priés très humblement d'entendre, À votre avis, le tour vous paraît-il galant ? Du Bajazet ! Ma foi rien n'est plus régalant ! Qu'en dites-vous ! Parlez, je veux voir la déroute.

Ami

Ce que vous m'apprenez, m'étonne.

L'Auteur

Et moi, j'en doute.

Sot

J'ai vu dans les foyers les acteurs en turban, Les actrices en Doliman. Répliquez. Vous riez ?

Ami

Je n'ai point de réplique.

Sot

Peut-être les acteurs, en ce moment critique, Un peu mieux avisés, ont craint un mauvais sort. Mais n'importe ; la Troupe a tort, Une pièce nouvelle est toujours assez bonne. Les vieilles à présent n'amusent plus personne.

Ami

Et celle qu'on devait aujourd'hui nous donner, Vous est-elle connue ?

Sot

On m'en a fait l'histoire,

Ami

Eh bien ?

Sot

Je n'en ai pas surchargé ma mémoire.

L'Auteur

Ce que nous dit Monsieur, a de quoi m'étonner ; Car l'auteur ne lit guère, autant qu'on n'a pu dire.

Sot

J'avais pourtant promis de me la laisser lire. La Lecture devait s'en faire un certain jour, ( Lecture d'amitié s'entend ) J'en devais être. Justement j'eus à faire un voyage à la Cour. On remit la partie.

L'Auteur

Ah, le sot petit-maître !

Ami

Mais à votre retour on sut mieux ménager...

Sot

Les femmes, à leur tour, ne purent s'arranger, Tenez, la pièce est malheureuse. Cette fatalité, qui la poursuit ici, A fait qu'aucun projet ne nous a réussi. L'Auteur, je crois, m'en garde une rancune affreuses

Ami

Comment ?

Sot

C'est qu'il comptait un peu sur mes avis.

Ami

Ah ! Je n'y pensais pas.

L'Auteur

Il les aurait suivis.

Sot

Peut-être ; mais du moins, il me l'a fait accroire.

Ami

Vous vous intéressez fortement à fa gloire ?

Sot

Oh ! Beaucoup. Il peut s'en flatter,

Ami

Vous le connaissez ?

Sot

Fort.

L'Auteur

Oh ! Je vais éclater.

Ami

Il est de vos amis ?

Sot

On ne peut davantage.

L'Auteur

Cet aveu m'est bien cher ; je vous suis obligé.

Sot

De quoi ?

Ami

C'est que Monsieur est votre protégé.

L'Auteur

Ah ! J'ignorais que j'eusse un si grand avantage. Du jour qu'il vous plaira, nous n'aurons qu'à dater. Soyez toujours pour moi, Monsieur, ce que vous êtes.

Ami

Oui, c'est-à-dire un sot.

Sot

Monsieur...

L'Auteur

Ce font des dettes. Que ma reconnaissance aura soin d'acquitter.

Sot

Je connais tant d'auteurs, que j'ai crû vous connaître. D'ailleurs, je suis ravi...

L'Auteur

Non ; c'est moi qui dois l'être.

Sot

Messieurs, je vous salue.

Ami

Adieu donc.

Sot

Serviteur.

Scène 3

Ami, L'Auteur

Ami

N'êtes-vous pas charmé de cette connaissance ? Vous venez d'acquérir un nouveau protecteur.

L'Auteur

N'ai-je point trop blessé fa sotte suffisance ?

Ami

Il peut être fâché ; mais non pas affligé. Comptez qu'il est puni, sans être corrigé. Mais Damis vient. Il a quelque chose à vous dire, Tenez-vous bien.

L'Auteur

Pourquoi ?

Ami

Votre procès est fais. Ne le voyez-vous pas à son air satisfait !

Scène 4

Ami, Damis, L'Auteur

Ami

Peut-on rire avec vous de ce qui vous fait rire ?

Damis

Je ris de la détresse et de l'épuisement De ceux qui sont chargés de notre amusement : Oui nos faiseurs de Comédies Vont-ils présentement chercher leurs rhapsodies ? Il est bien singulier que lés Auteurs du temps Ne puissent rien tirer de la source publique ! Et que, pour leur fournir une pièce comique, Il faille un autre monde, et d'autres habitants ! Ah ! Bientôt ils iront se pourvoir dans la Lune ; Oui, les auteurs iront...

Ami

C'est La même rancune Que vous gardez toujours contre ces pauvres gens !

Damis

Point du tout ; je suis juste, et des plus indulgents . Et j'éclate, à regret, contre leur ignorance. Ne fournissons-nous plus à rire à nos dépens ? Est-ce que le bon sens a fait fortune en France ? Et les Originaux y sont-ils moins fréquents ! À la Ville, à la Cour, l'espèce manque-t-elle ? Il me semble pourtant que la moisson est belle ; Et que, sans en taxer directement aucun, Il en est parmi nous, plus de cent, au lieu d'un, Dont les Ministres de Thalie Peuvent avec succès célébrer la folie.

Ami

Que n'êtes-vous auteur ?

Damis

Vous vous moquez de moi.

Ami

J'en serais bien fâché. Mais à propos de quoi, Où va cette tirade ? Elle est pourtant fort belle.

Damis

Parbleu, c'est à-propos de la pièce nouvelle.

Ami

On vous l'a lue apparemment ?

Damis

Non : mais dans les Foyers une petite amie M'en a fait à l'instant toute l'anatomie.

Ami

C'est une actrice, ah bon ! Suivant son sentiment. Cela ne vaut donc rien ?

Damis

C'est assez son idée : Mais ce n'est pas par où l'affaire est décidée ; Car on peut appeler de ces jugements-là ; D'autant plus, que pour l'ordinaire Une Actrice ne voit que le rôle qu'elle a. S'il n'a pas l'honneur de lui plaire, Sur le reste, aussitôt, elle étend son arrêt.

Ami

Et vous, sur son rapport, qu'est-ce qui vous déplaît ? D'abord lé titre est bon.

Damis

Oui, s'il tient fa promesse. C'est ce qu'on ne voit point pour la plupart du temps ; Et je ne crois non plus au titre d'une pièce Qu'aux affiches des charlatans.

Ami

Celle-ci, selon vous, ne peut qu'être mauvaise ?

Damis

Très mauvaise.

Ami

Voyons.

Damis

C'est que, par parenthèse La fable en est absurde.

L'Auteur

Ah ! Ceci me confond.

Damis

Oui, bizarre, apocryphe, étrange, imaginaire.

L'Auteur

Elle peut n'être pas dans la forme ordinaire.

Damis

Soyez sûr que la forme emportera le fond. Voici d'abord sur quoi ma critique s'exerce. Le lieu de la Scène est en Perse. Les personnages sont des Français déguisés ; Ou, si vous l'aimez mieux, des Persans francisés ; Dont l'habit et le nom, suivant toute apparence, Feront entre eux et nous la seule différence : Car l'auteur aura fait comme les autres font. Sans doute il n'a pas pris la peine De nous représenter des Persans tels qu'ils sont.

L'Auteur

Ose-t-on aujourd'hui dépayser la scène ? L'auteur en connaît le danger. Imputez-en la faute.....

Damis

À qui donc ?

L'Auteur

À vous autres ; Qui ne supportez rien qui vous soit étranger, Et qui n'admettez plus d'autres moeurs que les vôtres ; Eh ! Comment varier vos plaisirs en ces lieux ? Renfermés dans la sphère où le sort vous fit naître, Vous bornez la nature à votre façon d'être. Tout ce qui n'est point vous, est absurde à vos yeux. Vous ne reconnaissez aucune autre manière ; De parler, de penser, et même d'exister, Que celle qui vous est propre et particulière. Que faire ? L'on a beau réclamer, insister ; Vous ne voulez plus voir, que vous, sur vos théâtres, Ou de vos préjugés soyez moins idolâtres, Ou souffrez, puisqu'on cherche à combler vos désirs, Que l'uniformité règne dans vos plaisirs.

Damis

Vous êtes du métier, Monsieur, à vous entendre ?

L'Auteur

Et vraiment oui, pour mes péchers.

Damis

Je ne sais pas pourquoi vous vous le reprochez : Mais aurez-vous aussi la bonté de défendre Une autre absurdité ?

L'Auteur

Voyons-la, j'y consens.

Damis

L'Auteur a crû faire un chef-d'oeuvre, En mettant la Féerie en oeuvre.

L'Auteur

C'est une nouveauté.

Damis

Qui n'a pas le bon sens. Comment ! Du merveilleux et de l'imaginaire Dans un tableau des moeurs, où tout doit être vrai. Dans un portrait naïf de la vie ordinaire, Dans une Comédie ; enfin ?

L'Auteur

C'est un essai[.]

Damis

Qui tombera d'abord ; comptez sur ma parole.

Ami

Il peut plaire...

Damis

Jamais. Le genre est trop frivole.

Ami

Mais on s'y prête ailleurs.

Damis

Oui, dans un conte bleu ; Ou sur le Théâtre Lyrique : On veut bien souffrir là, que tout soin chimérique ;. Mais à la Comédie, il n'en est pas ainsi.

L'Auteur

N'est-ce pas le plaisir que vous cherchez ici ?

Damis

Oui : mais on veut qu'il soit d'une certaine espèce. Sitôt qu'il extravague, il nous choque, il nous blesse. Il a son caractère, il a son genre à part, Prescrits dans tous les temps par les règles de l'Art.

L'Auteur

Comment, vous prétendez lui donner des entraves, Mais le connaissez-vous, le plaisir ?

Damis

Je crois qu'oui.

L'Auteur

Vous y gagnerez plus en dépendant de lui. Loin d'être ses tyrans, devenez ses esclaves. Ennemi d'un joug rigoureux, Si tôt qu'il n'est plus libre, il devient l'ennui même. Renoncez au plaisir, ou changez de système. Quand il cherche à vous rendre heureux, Cessez de lui prescrire une triste formule. Les moyens qu'il saisit sont toujours les meilleurs : Quelque forme qu'il prenne, ici tout comme ailleurs, Croyez que le plaisir n'est jamais ridicule. Son nom le définit. Dès qu'il est, c'est assez. Les règles n'y font rien. Il est au dessus d'elles. Quant à nous, ne soyons jamais embarrassez Que de le présenter sous des formes nouvelles, C'est à nous autres d'en trouver ; C'est à vous de les approuver.

Ami

Eh mais ! Il a raison : que diable ! Au bout du compte, Nous ne devons ici proscrire que l'ennui.

Damis

S'il est vrai, craignez donc la pièce d'aujourd'hui.

Ami

Elle peut réussir.

Damis

L'épreuve en serait prompte.

Ami

Je me préviens pour elle.

Damis

Ah ! Je m'en réjouis. Pour moi, je suis prévenu contre.

Ami

Êtes-vous toujours juste en pareille rencontre ?

Damis

Seriez-vous curieux de perdre cent Louis ?

Ami

Gagez contre Monsieur.

Damis

Il en est bien le maître.

L'Auteur

Il ne risque déjà que trop.

Ami

Cela peut être.

L'Auteur

Et combien mettrez-vous ?

Damis

Autant.

L'Auteur

Ah ! C'est trop peu. Quand il s'agît du fort d'une pièce nouvelle, On a tant d'avantage à parier contre elle, Qu'on ne peut mettre moins de dix contre un au jeu. Pour qu'elle réussisse il saut presque un miracle. Mais la toile se lève.

Damis

Adieu, Messieurs, adieu. Je m'en vais me placer.

Ami

Vous vous troublez ?

L'Auteur

Morbleu, Son préjugé pourrait devenir un oracle.

Acte I

Scène 1

Azor, Zaleg

Azor

Tu sors d'avec Nadine ; et cet objet charmant T'aura communiqué son aimable enjouement. Car on prend volontiers l'humeur de ce qu'on aime ; N'est-il pas vrai, Zaleg.

Zaleg

Je ris d'un stratagème, Dont je vais essayer le succès en ce jour. Mais à quoi me sert-il d'être heureux en amour ?

Azor

Comment donc ?

Zaleg

Si la Fée eût eu la moindre envie De nous laisser revoir un jour notre Patrie, Dès longtemps sa promesse aurait eu son effet.

Azor

Tu murmures ?

Zaleg

J'ai tort !

Azor

Sans doute.

Zaleg

Tout à fait ! Pour des êtres tels que nous sommes, Il est fort amusant de vivre avec des Hommes ; Pour peu qu'on les connaisse, on en est bientôt las. Notre exil eut d'abord pour moi quelques appas ; Et je regrettai moins le séjour des Génies. À tout prendre, il est vrai, que chez le genre humain, On peut rencontrer sous la main Des Mortelles assez jolies ; Et que parmi l'espèce, il se trouve des coeurs, Dont il nous serait doux de nous rendre vainqueurs Mais ? Tout ce que l'on en peut dire, Est que la Terre a ses plaisirs. Hé comment pourraient-ils remplir tous nos désirs, Puisqu'à ceux des Mortels ils ne peuvent suffire ?

Azor

Tu n'as donc plus d'espoir.

Zaleg

Ma foi, je n'en ai plus.

Azor

Et nous verrons finir notre métamorphose. Tu sais la loi qu'on nous impose Pour rentrer dans les droits dont nous sommes déchus.

Zaleg

Oui, sous cette figure assez hétéroclite Je sais qu'il faut nous faire aimer D'un objet qui soit jeune, et digne de charmer : C'est la condition que l'on nous a prescrite : Nous avons satisfait à tout exactement.

Azor

Il faut croire que non.

Zaleg

Comment ? N'avons-nous pas rempli cette clause importune.

Azor

J'en doute.

Zaleg

Ah ! C'est à quoi je ne m'attendais pas. Quelque part où le sort ait promené nos pas, Quoi ! N'avons-nous pas fait vingt conquêtes pour une ? Cependant nous voilà, tout comme au premier jour, Habitants enchaînés dans ce maudit séjour : Et la clause a pourtant été bien accomplie.

Azor

Pour obtenir notre retour, Il fallait inspirer un véritable amour : Cette condition n'a pas été remplie.

Zaleg

En voici bien d'une autre ! Hé, qu'avons-nous donc fait ?

Azor

Nous n'avons inspiré qu'un goût faible et volage, Et l'on n'a pris, pour nous, qu'un amour, de passage.

Zaleg

Ma foi, je n'en crois rien : je suis sûr de mon fait, J'ai plu, je me suis fait aimer.

Azor

En apparences.

Zaleg

Et mais, on me l'a dit cent fois.

Azor

Vaine assurance.

Zaleg

Vous me poussez, à bout... Parbleu j'en suis charmé ; Vous verrez qu'on peut être heureux sans être aimé.

Azor

Le véritable Amour n'est plus guère en usage.

Zaleg

Vous raffinez surtout... Pour moi, je suis plus sage. Nous ferions selon vous, pour jamais en exil, Puisqu'on ne peut trouver de cet amour sincère ! Mais où se tient-il donc ? C'est donc une chimère ! Et vous, Seigneur Azor, dites-moi, se peut-il Qu'on n'ait point eu pour vous un amour véritable ?

Azor

Ah ! Rien n'est plus indubitable, Mais laissons le passé, songeons présentement...

Zaleg

Croyez que le présent n'ira pas autrement

Azor

Et pourquoi donc ? Nadine, et l'aimable Zémire, Sont capables d'aimer bien véritablement.

Zaleg

On se flatte toujours de ce que l'on désire. Aussi, que n'avez-vous aimé Cette fée, à présent inflexible et cruelle, Dont le coeur fut pour vous vainement enflammé ? C'est notre Souveraine. Elle était assez belle. Elle ne nous eut pas envoyés ici-bas, Pour chercher un amour qui ne s'y trouve pas. Car, sur quoi fondez-vous un espoir qui m'étonne ? Si la fée eut voulu nous laisser nos attraits, Passe encor : mais Seigneur, nous paraissons tout prêts D'entrer dans la saison qui précède l'automne.

Azor

Depuis que, sous ces traits, nous sommes déguisés, Ont-ils changé ?

Zaleg

Non : mais nos trésors épuisés....

Azor

En avons-nous besoin auprès de nos maîtresses ? Ce ne font, à leurs yeux, que de fausses richesses.

Zaleg

L'amour le plus honnête en consomme toujours. Il vous est défendu de dire qui vous êtes. Et vous ne pouvez faire entrer dans vos fleurettes Tous ces mots consacrés aux plus tendres amours : Ceux d'aimer, d'adorer, de flamme, de tendresse, Ne vous sont pas permis. La défense est expresse. Vous en êtes réduit aux soins officieux, Aux assiduités, au langage des yeux, Aux marques d'amitié.

Azor

Que faire ?

Zaleg

Quand on donne, on n'a pas besoin de commentaire. Et pour vous achever, vous avez un rival, Qui ne s'en tiendra pas à l'amour pastoral. Ses grands airs, ses grands mots, son rang, son opulence, Doivent emporter la balance, Qu'avez-vous à pouvoir mettre en comparaison ? De l'esprit, du savoir, du sens, de la raison Et le reste ; Seigneur, tout, cela mis en somme Fait tout juste en amour zéro, je le sais bien.

Azor

Mais Assan n'est qu'un fat.

Zaleg

Et morbleu, n'est-ce rien ? Pour l'ordinaire, un fat supplante un honnête homme. C'est l'ordre. Attendez-vous à jouer de malheur.

Azor

Ah ! Zémire, Zémire, aurais-je la douleur De vous voir devenir son heureuse conquête ?

Zaleg

Il a tout ce qu'il faut pour lui tourner la tête. Zémire aura le sort que tant d'autres ont eu.

Azor

Ne la compare point à tout ce que j'ai vu. Toute comparaison serait injurieuse.

Zaleg

Je m'attendais à ce discours ; Car, en fait de maîtresse, il arrive toujours Qu'on croit que la dernière est la plus merveilleuse.

Azor

Ah, quelle différence ! Et que j'ai de raisons Pour excepter Zémire, et pour mieux juger d'elle ! À cet âge, où l'on croit qu'il suffit d'être belle, Zémire croit avoir besoin de mes leçon Que dis-je ? Elle en connaît le prix. Loin de lasser sa complaisance, Mes conseils sont reçus avec reconnaissance. Les progrès que j'ai faits, ne m'ont pas moins surpris Que le fonds de son coeur et de son caractère. Non, Zaleg, les soins assidus Que je prends tous les jours d'une élève si chère, Pour Zémire et pour moi ne seront point perdus.

Zaleg

Et ne voit-elle rien à travers ce mystère ?

Azor

Hélas ! Je n'en sais rien. Mais indépendamment De l'ordre rigoureux qui me force à me taire, Je n'aurais pas voulu me conduire autrement. Je crois que le plus sûr est de chercher à plaire, D'aimer, avant que d'être un amant déclaré. Un aveu bien souvent ne devient téméraire Que faute d'être préparé. C'est ainsi que mes soins, agréés par Zémire, La mènent pas à pas vers l'amoureux empire ; Elle s'attache à moi, sans s'en apercevoir. Elle s'accoutume à m'entendre ; La sincère amitié qu'elle me laisse voir, Se changera bientôt en amour le plus tendre : Ce moment n'est pas loin ; il viendra ; je l'attends.

Zaleg

Ce moment pourrait bien n'arriver de longtemps. Supposez que Zémire, à qui vous pourriez plaire Ait, pour vous cet amour qui vous est nécessaire ; S'il demeure secret, il vous servira peu. Il faut qu'elle en fasse l'aveu, De façon que la fée en soit bien convaincue : Autrement, marché nul, et l'affaire est rompue. Il faut qu'avec sincérité, Et sans aucune obscurité, Zémire dise d'elle-même ; J'aime Azor ; c'est Azor que j'aime. Ce sont les mots prescrits.

Azor

Hélas ! Je le sais bien.

Zaleg

Tous les équivalents ne serviraient à rien.

Azor

Zémire les dira.

Zaleg

La chimère est nouvelle ! Elle ne les sait pas ; comment les dira-t-elle !

Azor

Comment ?

Zaleg

Oui ; répondez à cette objection.

Azor

La nature et l'amour les lui pourront apprendre.

Zaleg

Ah Seigneur ! C'est fort bien le prendre. En admettant la supposition, Pourra-t-elle, avec vous, en faire aucun usage, Que vous ne vous soyez déclaré son amant ; Que vous n'ayez parlé, comme on parle en aimant ? Préviendra-t-elle votre hommage ? Quand vous en seriez adoré, Ira-t-elle au-devant d'un amour ignoré ? Elle doit vous laisser venir, et vous attendre. Et vous vous attendrez tous deux.

Azor

Ainsi le veut la Fée.

Zaleg

Ah ! Je crois mieux l'entendre. Je compte, en dépit d'elle, être bientôt heureux, Sans craindre qu'elle s'en offense, J'ai trouvé le. secret d'éluder sa défense. Nadine va savoir, à n'en pouvoir douter, Que je l'aime.

Azor

Tu sais ce qui peut t'en coûter.

Zaleg

Ne craignez rien pour moi. J'ai chargé du message Certains jeunes oiseaux dressés pour cet usage. Nadine, avant la fin du jour, Aura bien entendu parler de mon amour.

Azor

Va donc, et réussis.

Zaleg

Je n'en suis pas en peine.

Azor

Adieu.

Scène 2

Azor

Azor

Voici l'heure à peu près : Voyons dans la route prochaine Si Zémire n'est point sous ces ombrages frais.

Scène 3

Nadine, Zémire

Nadine

Ne ferions-nous pas mieux d'être avec nos compagnes À folâtrer ensemble au milieu des campagnes ?

Zémire

Ces prétendus plaisirs ne flattent plus mes sens.

Nadine

En trouvez-vous ici de plus intéressants ? Et peut-on préférer ces bois à nos prairies ? Je voudrais égayer un peu mes rêveries. Pour moi j'irais plutôt au bord de nos ruisseaux : On entend leur murmure ; on voit couler leurs eaux ; Assise sur les fleurs qu'ils sont sans cesse éclore ; On en cueille ; on s'en paie ; on s'embellit encore ; On y respire un air délicieux, Qui donne à nos attraits une fraîcheur nouvelle : Leur onde claire et pure est un miroir fidèle ; On peut avec plaisir y promener ses yeux ; Le Ciel s'y peint, et l'on s'y voit soi-même.

Zémire

Ces amusements-là ne sont plus ceux que j'aime. Tu vois comme l'on change !

Nadine

Oui, sans savoir pourquoi. Ne réprouvai-je pas moi-même ? Expliquez-moi, Pourquoi, de jour en jour, je deviens si joyeuse. Souvenez-vous du temps, où vous disiez très bien Qu'une fille ennuyée est toujours ennuyeuse. Je l'étais ; ou plutôt je n'étais bonne à rien ; Mais nous avons troqué d'humeur l'un avec l'autre ; Vous avez pris la mienne ; et moi, j'ai pris la vôtre : Je crois, en bonne foi, vous devoir du retour.

Zémire

Peut-être.

Nadine

Ah ! Rien n'est plus visible, Eh quoi ! Tous vos plaisirs s'envolent chaque jour.

Zémire

D'autres ont succédé.

Nadine

Cela n'est pas possible ! Et quels sont ces plaisirs ?

Zémire

Ce sont ceux que le temps, L'âge, avec la raison, amènent chaque année.

Nadine

Ah, ah, vous parlez d'âge ! À peine êtes-vous née.

Zémire

Hé quoi donc ? Dans quatre ans n'aurai-je pas vingt ans ?

Nadine

Et mais, un jour viendra que nous en aurons trente. D'ici-là, c'est un siècle. On n'en voit pas la fin. Cependant, profitons de la saison courante. Dans les plaisirs du temps coulons notre destin. Nous serons comme ont fait nos mères, nos parentes. D'ailleurs, chaque saison a des fleurs différentes ; Chaque âge doit avoir ses plaisirs ; au surplus...

Zémire

Tout me donne à rêver[.]

Nadine

Et moi tout me dissipe.

Zémire

Je me forme l'esprit[.]

Nadine

Et moi je m'émancipes.

Zémire

J'occupe mes loisirs.

Nadine

Pour moi je n'en ai plus.

Zémire

Tandis que je le puis, j'amasse, je rassemble De quoi me faire, un fond heureux et suffisant Pour un temps à venir[.]

Nadine

Vous perdez le présent Qui vaut tout l'avenir ensemble. On ne rajeunit pas.

Zémire

Hé qu'importe !

Nadine

Fort bien.

Zémire

Ah ! De grâce, finis ce fâcheux entretien.

Nadine

Vous ne méritez pas ; d'être à l'âge où vous êtes, Ni même les saveurs que le ciel vous a faites. Peut-on s'en soucier si peu ! Ce que parmi les fleurs est la rose nouvelle, Vous l'êtes parmi nous ; et d'un commun aveu, Nous vous cédons l'honneur d'en être la plus belle ; Encor faut-il y prendre un peu de part. Quelque riche qu'on soit des dons de la nature, Il ne faut pas laisser que d'y joindre un peu d'art, La beauté même a besoin de parure. Pardonnez ma franchise, et sachez votre état ; Déjà cette langueur qui vous est étrangère, A fait sur vos appas une trace légère : Et l'ennui qui vous gagne altère votre éclat.

Zémire

Je suis donc bien changée.

Nadine

Eh mais, un peu, vous dis-je ; Si vous n'y mettez ordre...

Zémire

Hélas !

Nadine

Vous soupirez ?

Zémire

Il est vrai.

Nadine

Qu'avez-vous ? Quel sujet vous afflige, Zémire, est-ce là tout ce que vous me direz ?

Zémire

Tu m'en demandes plus que je n'en sais encore.

Nadine

Le mystère entre nous n'est pas trop de saison.

Zémire

Puis-je expliquer ce que j'ignore ?

Nadine

Hé quoi, vous prétendez que c'est à la raison Qu'il faut attribuer votre métamorphose ?

Zémire

Je l'ai cru.

Nadine

Mais il faut qu'elle ait une autre cause.

Zémire

Une autre cause ?

Nadine

Assurément. C'était votre pensée ; et moi, voici la mienne. Lorsque la raison vient (puisqu'il faut qu'elle vienne) Peut-elle en même temps, et si différemment, Changer, comme elle a fait, mon humeur et la vôtre ; Égayer l'une, attrister l'autre ? Elle doit opérer de la même façon.

Zémire

Mais effectivement j'en ai quelque soupçon.

Nadine

Avouez-moi d'où vient vôtre langueur extrême. Qu'est-ce donc qui se passe au-dedans de vous-même ?

Zémire

Avec étonnement je regarde ces lieux. Hélas ! Depuis un temps que suis-je devenue ? Il semble que j'habite une terre inconnue : Tout ce qui m'environne est étrange à mes yeux : Je vois différemment ce qui s'offre à ma vue; Mon âme est autrement émue. Mes esprits et mes sens n'ont plus le même cours. J'y trouve un changement qui n'est que trop visible ; Je me cherche en moi-même, et je m'y perds toujours. Je n'ai plus rien de libre. Il ne m'est pas possible De démêler d'où vient le trouble de mon coeur. C'est en vain que je veux sortir de ma langueur : Je m'y sens retenir par d'invincibles charmes. Je m'exhale sans cesse en soupirs, en regrets : Et sans savoir quels sont mes sentiments secrets, Souvent je m'attendris jusqu'à verser des larmes. Cependant, quel que soit l'état où tu me vois, Il ne me déplaît sans autant que tu le crois.

Nadine

Le meilleur serait, ce me semble, De chercher à sortir d'un état importun. C'est comme un sort : il y ressemble, À l'égard du remède, il doit s'en trouver un. Que ne consultez-vous ?....

Zémire

Qui donc ?

Nadine

Azor.

Zémire

Je n'ose.

Nadine

Vous, n'osez ?

Zémire

Non, vraiment.

Nadine

Et quelle en est la cause ?

Elle se regarde.

Zémire

Hélas ! C'est ce que jusqu'ici Je n'ai pas encor éclairci. Mais à propos de lui, vraiment, je me rappelle Qu'il faut que je retourne au hameau promptement. Attends-moi. Je reviens ici dans un moment.

Nadine

J'attendrai.

Zémire

Sois toujours ma compagne fidèle. Je t'ai confié ma douleur ; Tu vois que j'ai bien du malheur : C'est un titre de plus pour m'aimer davantage.

Nadine

Allez, je sais à quoi notre union m'engage : Comptez de plus en plus sur ma tendre amitié.

Zémire

Ne t'en vas pas.

Nadine

Hé non.

Scène 4

Nadine

Nadine

Elle me fait pitié. Azor la perd. Depuis cette époque fatale, Zémire chaque jour fond, change, et dépérit. Et voilà ce qu'on gagne à raisonner morale ; Et, qui pis est encore, à s'en remplir l'esprit ! J'ai toujours bien pensé qu'elle nous est mortelle. La fureur de savoir quelque chose de plus, Et de primer sur nous d'une façon nouvelle, De pouvoir abonder en discours superflus De parler, ou plutôt d'ennuyer comme un livre, Entre Azor et Zémire a fait la liaison. Si, par un coup du Ciel, elle ne s'en délivre, La pauvre malheureuse y perdra la raison.

Scène 5

Nadine, Azor

Nadine

Vous cherchez Zémire ?

Azor

Oui, Nadine, Je la cherche.

Nadine

Elle sort à l'instant de ces lieux. Peut-être qu'elle a craint de paraître à vos yeux.

Azor

Pourquoi donc ?

Nadine

Je me l'imagine.

Azor

Elle me voit toujours avec tant de bonté !

Nadine

Ne fait-on jamais rien contre sa volonté ? Excusez ma franchise.

Azor

Elle est un peu cruelle.

Nadine

Vous veniez reprendre avec elle Ces sublimes discours, ces propos merveilleux, Ces entretiens abstraits, que d'abord on admire, Et qu'on ne tarde guère à trouver ennuyeux ?

Azor

Nos entretiens sont tels qu'il convient à Zémire.

Nadine

Je ne sais pas comment elle a pu s'en coiffer. Ce n'est point notre fait que de philosopher. Quoi qu'on dise en faveur du sexe dont nous sommes, Les éloges sont faux, ou du moins trop flatteurs. Le Ciel ne nous fit point pour être des docteurs : C'est un métier qu'il faut abandonner aux hommes, Par forme, comme on dit, de dédommagement. Chacun a son talent. L'art de plaire est le nôtre ; Celui de raisonner, bien ou mal, est le vôtre. Ainsi tout s'est trouvé réparti sagement. Zémire vient d'en faire une épreuve assez belle. Avant que vous eussiez sur elle Acquis un peu trop de pouvoir, Elle avait tout l'esprit que nous devons avoir ; Elle cherchait à plaire ; elle parait ses charmes ; Et de l'ajustement y joignait le secours.

Azor

Sa beauté n'a besoin que de ses propres armes.

Nadine

Chansons ! En se parant, on y gagne toujours. D'ailleurs, tout s'en suivait ; les plaisirs et les grâces Semblaient voltiger sur ses traces.

Azor

Ne les y voit-on plus ?

Nadine

Non.

Azor

C'est donc d'aujourd'hui ?

Nadine

La date n'y fait rien. Elle se meurt d'ennui.

Azor

Je n'en sais pas la moindre chose.

Nadine

C'est que l'on ne sait pas tous les maux que l'on cause.

Azor

Je la vois tous les jours.

Nadine

Mais je la vois aussi.

Azor

Elle ne semble pas avoir aucun souci.

Nadine

Sa tristesse paraît assez sur son visage ; Et je ne comprends pas que l'on dispute un fait.

À part.

Haut.

Azor

De l'amour que j'inspire est-ce un heureux présage ? Aurais-je le bonheur de causer cet effet ? Ou bien serait-ce Assan, pour qui Zémire !... Mais quelle vision ! Que venez-vous me dire ? Votre amie a précisément Cette douce gaieté, cet aimable enjouement, Qui, sans aller jamais jusques à la folie... S'éloigne également de la mélancolie.

Nadine

Eh ! C'est qu'apparemment je ne m'y connais point.

Azor

Je ne puis vous passer ce point. Elle, de la tristesse ; elle n'en a pas l'ombre.

Nadine

Elle est si bien en proie au chagrin le plus sombre Que même sa beauté s'en ressent.

Azor

Ah, grands Dieux ! Jamais un feu plus vif n'a brillé dans ses yeux : Les beaux jours du printemps ne font pas plus beaux qu'elle : À chaque instant quelque grâce nouvelle Vient, d'un nouvel éclat, embellir ses appas.

Nadine

Il faut donc qu'avec vous elle se contrefasse;

Azor

Nadine, la beauté ne se contrefait pas.

Nadine

Je voudrais qu'elle vînt pour vous confondre en face : Je l'attends ici justement.

Azor

Je conviens avec vous que son ajustement N'emprunte point de l'art la folle bigarrure ; Que la simplicité fait toute sa parure. Nadine je ne puis la blâmer en cela.

Nadine

Vous avez raison.

Scène 6

Zémire, Azor, Nadine

Zémire

Me voilà.

Azor

Quelle parure ! Ah Ciel !

À part.

Nadine

Quelle joie éclatante !

Azor

Zémire cherche à plaire, et ce n'est pas à moi. J'ai suivi tes avis.

Nadine

Je devine pourquoi. Vous me paraissez bien contente !

Zémire

Pour contente, à présent je la suis.

Nadine

Un moment. Apporté bien du changement.

Azor

Ah ! Nadine, un moment, laissez-nous, je vous prie.

Nadine

Volontiers : aussi bien le sérieux m'ennuie.

Scène 7

Zémire, Azor

Zémire

Azor !...

Azor

Zémire !...

Zémire

Hé mais....

Azor

Hé bien ?

Zémire

Vous paraissez Rêveur ?

Azor

Je le deviens.

Zémire

Pourquoi donc ?

Azor

Je ne sais.

Zémire

Par quelle aventure imprévue Aurais-je le malheur de blesser votre vue ?

Azor

Votre éclat m'éblouit.

Zémire

Quel est ce sombre accueil ? Azor ne daigne pas m'honorer d'un coup d'oeil !

Azor

Ah ! Vous embellissez ce qui pare les autres.

Zémire

Des compliments si vains ne peuvent me flatter.

Azor

Vous vous les attirez.

Zémire

Daignez mieux me traiter ; Azor, au nom des Dieux, quels chagrins sont les vôtres ?

Azor

Que me demandez-vous ?

Zémire

D'en être de moitié.

Azor

Je suis trop malheureux.

Zémire

Mes instances sont vaines ! Si vous ne voulez pas que j'entre dans vos peines, Quand voulez-vous jouir de ma tendre amitié ? Elle peut, au défaut de mon expérience, Du moins, de vos malheurs, adoucir la rigueur.

Azor

Mais vous, qui me pressez de vous ouvrir mon coeur, Avez-vous bien en moi la même confiance ? Depuis qu'auprès de vous je me suis attaché, Voyons, n'avez-vous rien que vous m'ayez caché ? La confiance exige, et veut du réciproque. Ce doux épanchement doit être mutuel. Hé quoi donc ? Vous gardez un silence équivoque ?

Zémire

Nadine aura tout dit.

Haut.

Azor

Ah, quel moment cruel ! Le trouble et la rougeur vous servent d'interprète.

Zémire

Azor, ne croyez pas une amie indiscrète.

Azor

Ce reproche ingénu n'est pas un désaveu. Zémire...

Zémire

Qu'ai-je dit ?.

On entend un bruit de cors de chasse.

À part.

Azor

Remettez-vous un peu. Concertez mieux votre réponse. Qu'entends-je ? C'est Assan ! Ce grand bruit nous l'annonce. Vous l'attendiez, sans doute ! Il tourne ici ses pas, Et viens, fort à propos, vous tirer d'embarras. Je ferai beaucoup mieux de lui céder la place. Observons-les des yeux.

Scène 8

Assan

à sa suite

Assan

Je rejoindrai la chasse.

Scène 9

Assan, Zémire

Haut.

Assan

Sous ces traits empruntés, continuons toujours À me venger d'Azor, en troublant ses amours ; L'ingrat n'a pu m'aimer, empêchons qu'on ne l'aime. Ah ! Zémire, c'est vous ! Mon bonheur est extrême. Je m'échappe en secret pour venir honorer L'objet le plus charmant que le Ciel ait fait naître. Dans son plus bel ouvrage, Assan vient t'adorer. Zémire, à ce portrait, devrait se reconnaître.

Zémire

Qui, moi ?

Assan

Vous seule y ressemblez. Ramenez vos regards errants dans ces retraites. Ne cherchez point ailleurs ce qui n'est qu'où vous êtes. L'amour et la beauté sont ici rassemblés ; Assan vient, à vos pieds, déposer son hommage. Vous ne me dites rien ?

Zémire

Vous parlez un langage. Qui ne s'est pas encore introduit dans ces lieux.

Assan

C'est celui qu'il convient de parler à Zémire ; Et je n'exprime rien que ce qu'elle m'inspire.

Zémire

Si je vous inspirais, je vous entendrais mieux.

Assan

Zémire, se peut-il que rien ne vous éclaire ? Quoi ! Vous ne voyez pas que je cherche à vous plaire, Que je vous aime enfin ?

Zémire

Vous m'aimez ! Et pourquoi ! À peine avez-vous fait connaissance avec moi.

Assan

Vous avez triomphé dès la première vue, Mon coeur fut pénétré d'une atteinte imprévue, Quand j'ai voulu combattre, il n'en était plus temps.

Zémire

Plus vous vous expliquez, et moins je vous entends. Ces grands mots de combat, de triomphe, d'atteinte, M'embarrassent l'esprit.

Assan

En quoi ?

Zémire

Il semblerait que c'est par forcé et par contrainte Que vous avez conçu de l'amitié pour moi.

Assan

Vous parlez d'amitié, lorsque je vous adore ! Ce que vous m'inspirez porte un nom plus charmant.

Zémire

Et quel est-il ?

Assan

L'amour, dont le feu me dévore.

Zémire

Dites-moi, cet amour est donc un sentiment.

Assan

Ah Ciel, si c'en est un !

Zémire

Voilà ce que j'ignore. Plus doux que l'amitié ?

Assan

Mille fois plus-encore. De tous les sentiments, l'amour est le plus doux. Tel qu'il est dans mon coeur, il les renferme tous.

Zémire

Il peut avoir raison.

Assan

Le rapport est fidèle. Puissiez-vous en juger par vous-même en ce jour ! La plus vive amitié n'en est qu'une étincelle : Ou plutôt elle n'est que l'ombre de l'Amour.

Zémire

Jamais rien d'approchant n'a frappé mes oreilles : J'en ignorais jusques au nom... Pourriez-vous m'expliquer de si grandes merveilles ? Quand on a de l'amour, à quoi le connaît-on ?

Assan

À tout ce que je sens, quand le sort nous rassemble.

Zémire

Et que ressentez-vous ?

Assan

Tous les plaisirs ensemble.

Zémire

Voilà l'effet qu'Azor produit sur tous mens sens.

Assan

Puis-je vous exprimer tout ce que je ressens, L'effet que font sur moi vos armes invincibles ? On ne définit bien l'amour qu'aux coeurs sensibles. Ce qu'on ne ressent point ne s'imagine pas.

Zémire

Fort bien.

Assan

M'entendez-vous ?

Zémire

Je vous suis pas à pas. Et quand vous me quittez ?

Assan

Quelle horreur m'environne ! Oui, Zémire, aussitôt mon bonheur m'abandonne ; Les chagrins, les soucis m'attendent au retour ; Partout ailleurs, qu'au fond de cet heureux séjour, Aucun amusement n'est plus à mon usage : Je ne sais quelle affreuse et mortelle langueur Répand autour de moi le plus sombre nuage.

Haut.

Zémire

Il semble, mot-à-mot, lire au fond de mon coeur. Aurais-je de l'amour ? Achevons de m'instruire. Je devine, à peu près, ce que vous m'enseignez. J'imagine l'état que vous me dépeignez : Mais quel but à l'amour ? À quoi peut-il conduire ?

Assan

Au bonheur le plus grand, quand il est mutuel.

Zémire

Et quand il ne l'est pas ?

Assan

Ah ! Rien n'est plus cruel.

Zémire

Comment faut-il qu'il soit pour être réciproque ?

Assan

On ne peut s'y tromper ; rien n'est moins équivoque. Pour être l'un à l'autre, il semble qu'on soit né ; Chacun, vers l'objet de sa flamme, Par un penchant égal, est sans cesse entraîné ; On ne fait plus qu'un coeur, qu'un esprit et qu'une âme ; On ne pense, on n'agit, on n'existe en effet Qu'autant que l'on s'adore ; on devient ce qu'on aime.

Zémire

Ce que vous m'apprenez est le bonheur suprême. Ah ! De tous les états, voilà le plus parfait.

Assan

Ce n'est pas assez de me croire : Pour en être plus sûre, agréez la victoire Qui me met en votre pouvoir.

Zémire

C'en est assez ; j'ai su ce que je veux savoir.

Assan

Non, Zémire, il vous reste encore À goûter le plaisir d'aimer à votre tour.

Zémire

Que savez-vous si je l'ignore ?

Assan

Que cet aveu m'est cher ! Oh, trop heureux retour ! Zémire, l'on peut donc vous aimer et vous plaire ?

À part, en voyant Azor et fuyant.

Zémire

Ce transport n'est pas nécessaire.

Scène 10

Assan

Il se lève.

À Azor.

Assan

Je connais le prix d'un don si précieux. Zémire, aimez autant que vous êtes aimée ; Et soyez, à jamais, ma fortune, mes dieux... Qu'est devenu l'objet dont mon âme est charmée ? C'est toi qui l'as fait fuir, rival trop indiscret ! Reste ; et dévore ici ta honte et ton regret.

Scène 11

Azor

Azor

Ce qu'il me fait entendre, a de quoi me confondre ; Il n'est donc plus de coeur dont on puisse répondre ? D'où vient qu'à mon aspect Zémire a disparu ? Elle a fui dès qu'elle m'a vu. Serait-ce par égard pour moi-même, où pour elle ? Que veut dire un coup d oeil confus, embarrassé, Qu'elle semble m'avoir tendrement adressé ? La victoire d'Assan peut n'être pas réelle. N'en croyons que Zémire. On peut lire aisément Dans le coeur ingénu de cet objet charmant. Je pourrais avoir pris une alarme trop forte... Je cherche à m'abuser, je le sens ; mais n'importe ; Saisissons une erreur qui flatte mes désirs : On n'en refuse point de la main des plaisirs.

Acte II

Scène 1

Zaleg

Zaleg

L'Amour m'a fait trouver un heureux stratagème Nadine doit savoir à présent que je l'aime. On n'avait jamais pris de pareils truchements. Mais il suffit d'aimer ; et tout sert aux amants.

Scène 2

Nadine, Zaleg

Nadine

Reprenez vos oiseaux.

Zaleg

Pourquoi donc ?

Nadine

Quel dommage ! Vous leur avez gâté leurs chants harmonieux, En y substituant un refrain ennuyeux. Je ne puis soutenir cet étrange ramage.

Zaleg

Que vous, disent-ils donc de si fâcheux.

Nadine

Comment ? Du matin jusqu'au soir s'entendre incessamment Répéter, fredonner, ramager à l'oreille ; Zaleg aime Nadine ! Est-il gêne, pareille ? Que ne leur laissiez-vous les sons mélodieux Dont ils font retentir nos forêts etc nos plaines.

Zaleg

Ils vous parlent de vous.

Nadine

J'aimerais cent fois mieux Les entendre chanter leurs plaisirs que vos peines.

Zaleg

On peut varier ce refrain. Qui vous paraît trop uniforme. Pour lui donner une autre forme, Vous avez un moyen certain.. En transposant les noms....

Nadine

J'ai peine à vous entendre.

Zaleg

Et mais, vous pourriez leur apprendre À mettre votre nom à la place du mien.

Nadine

Cela dirait : Nadine aime Zaleg.

Zaleg

Fort bien. Alors ils chanteraient mes plaisirs et les vôtres.

Nadine

Je ne veux pas qu'ils soient dans la bouche des autres. Bon voyage aux oiseaux : en faveur de leurs chants, Ils vont tous, de ma grâce, avoir la clef des champs.

Zaleg

Soit. Ils iront dans ces retraites. Continuer leurs chants nouveaux ; Et bientôt les autres oiseaux Seront aussi mes interprètes. Ils auront des petits qui les imiteront. Les uns, de proche en proche, iront dans les campagnes, Dans les forêts, sur les montagnes, Les apprendre aux échos qui les répéteront ; D'autres, accoutumés à de plus grands voyages, Traverseront les vastes mers, Et porteront au bout de l'univers La nouveauté de leurs ramages ; Et par-là, nos deux noms réunis désormais, Seront connus partout, et ne mourront jamais.

Nadine

Non ; un pareil honneur n'est pas ce qui m'anime, Plus nous faisons de bruit, et moins on nous estime. Ainsi je garderai vos petits indiscrets, Afin qu'ils n'aillent pas répandre nos secrets.

Zaleg

Ah ! Nadine, achevez de me rendre la vie, NADINE..

Nadine

Avec Zémire ici je suis en rendez-vous. Je la vois ; elle vient. Laissez-nous, je vous prie ; Elle n'a pas besoin d'un témoin tel que vous.

Scène 3

Zémire, Nadine

Zémire

Nadine, excuse-moi, si je t'ai fait attendre.

Nadine

Quand j'attends, je m'amuse au lieu de m'ennuyer. Eh bien, Azor, Assan, n'ont pu vous égayer ?

Zémire

Je ne sais plus auquel entendre.

Nadine

Eh ! De leur tyrannie il faut vous affranchir.

Zémire

Ah, Nadine !

Nadine

Quoi donc ?

Zémire

J'ai bien à réfléchir.

Nadine

Sur quel sujet ?

Zémire

Sur tout ce que je viens d'apprendre. Assan, qui me déplaît, que je ne puis souffrir, Vient pourtant de me découvrir Des choses qui vont te surprendre, Dont il semble qu'Azor ait craint de me parler, Et qu'au fond de mon coeur j'ai peine à démêler.

Nadine

Voyons.

Zémire

C'est une découverte Qui pourra bien causer ma perte.

Nadine

Que vous a-t-il appris ?

Zémire

Le secret de mon coeur.

Nadine

Comment ?

Zémire

Oui, la cause cachée De cette mortelle langueur Que tu m'as, tant de fois, vainement reprochée.

Nadine

La découverte est bonne ; elle doit vous charmer.

Zémire

Nous croyons nous aimer autant qu'on peut aimer ?

Nadine

L'amitié nous unit : rien n'égale la nôtre,

Zémire

Eh bien dans la nature, il est un sentiment Cent sois plus doux, plus vif, plus tendre, et plus charmant, Que toute l'amitié qu'il nous joint l'une à l'autre.

Nadine

Et ce sentiment-là, comment l'appelez vous ?

Zémire

Il le nomme l'amour.

Nadine

Eh bien, s'il est si doux, Soit ; ayons de l'amour, Zémire, il en faut prendre.

Zémire

J'ai bien peur d'en avoir. On vient de me l'apprendre.

Nadine

Comment vous craignez d'en avoir ?

Zémire

Oui, ma chère Nadine.

Nadine

Et ne peut-on savoir Pourquoi, loin d'en être enchantée Zémire me paraît en être épouvantée ? Ne m'avez-vous pas dit qu'il n'est rien de plus doux ?

Zémire

Oui : mais il n'est charmant qu'autant qu'on en inspire S'il n'est pas mutuel, c'est un cruel martyre.

Nadine

Mais, vraiment, il sera mutuel entre nous. Si c'est là le moyen de s'aimer davantage, Zémire, vous n'avez qu'à m'en communiquer.

Zémire

Nous ne pouvons ensemble en faire aucun partage. Cet amour.... je ne sais comment te l'expliquer... Ah, que j'y suis embarrassée !

Nadine

Je ne puis deviner.

Zémire

Non, j'ai dans la pensée Qu'il faut que tout me reste, ou qu'un autre que toi, Que je n'ose nommer, le partage avec moi. Par exemple, Assan m'aime ; il me l'a fait connaître : Il a pour moi de cet amour : Il sera malheureux autant qu'on puisse l'être ; Il n'obtiendra de moi jamais aucun retour.

Nadine

L'énigme est un peu moins obscure; Mais voyons, contez-moi cette étrange aventure. Cet Assan, dites-vous, a pour vous de l'amour, Et faute d'un certain retour, Sa situation deviendra bien affreuse ?

Zémire

Je serai dans le même cas.

Nadine

Et ne pourriez-vous l'être un peu moins malheureuse ?

Zémire

Non ; puisque apparemment Azor ne m'aime pas,

Haut.

Nadine

J'ai mes raisons aussi pour chercher à m'instruire. Mais à quoi voyez-vous qu'Azor n'a point d'amour ? Quel effet dans son coeur aurait-il dû produire ?

Zémire

Tous les transports qu'Assan m'a fait voir en ce jour. Il vient de me jurer qu'il m'aime, qu'il m'adore ; Qu'ils a pris dans mes yeux un feu qui le dévore : En termes plus flatteurs, plus doux, et plus charmants, On ne peut jamais rendre un si sensible hommage, L'encens qu'on offre aux Dieux ne vaut pas ce langage : Hélas ! c'est celui des amants. Dans la bouche d'Azor qu'il aurait eu de charmes ! Et qu'il m'épargnerait de soupirs et de larmes ! Il s'en serait servi, s'il avait de l'amour : Et peut-on en parler un autre à ce qu'on aime ? Je ne me souviens pas qu'Azor, jusqu'à ce jour, M'ait jamais fait jouir de la douceur extrême De lui voir éprouver ces transports enchanteurs : Jamais, en me parlant, il ne m'a fait entendre Ni ces expressions, ni ces termes flatteurs, "Dont je crois que l'usage est si doux et si tendre. Les aurais-je oubliés, s'il les eût employés ! Azor n'a point d'amour.

Nadine

Mais dites-moi, Zémire, Supposé que vous en ayez, Est-il sûr que ce soit pour Azor ?

Zémire

Je t'admire ! Et quel autre que lui pourrait m'en inspirer ? Sur ce qu'Assan m'a dit, je me suis reconnue. Le détail qu'il m'a fait a dessillé ma vue : Ce n'est que loin d'Azor qu'on me voit soupirer ; Son absence, m'accable, et me devient mortelle : Il semble que ce soit une éclipse cruelle. Mais sitôt que je le revois, Ma situation change, elle n'est plus la même. Il ranime mes yeux, mon esprit, et ma voix. Je me retrouve alors dans un état que j'aime. Qu'il est doux ! Ah ! Nadine, en effet, je jouis Du bonheur que je crois le plus grand de la vie. Dans ces moments, toujours trop tôt évanouis, L'avenir, le passé, tout se perd et s'oublie. Mes chagrins sont si bien détruits ou suspendus, Qu'il ne me souvient pas d'en avoir jamais eus.

Haut.

Nadine

Je m'instruis fort bien avec elle. Ah ! Comme vous vous animez ! Vous avez deviné, c'est lui que vous aimez.

Zémire

Oui : mais j'aimerais seule.

Nadine

Il vous fuit avec zèle ; Il vous donne des soins ; il vous préfère à nous.

Zémire

D'accord.

Nadine

Il ne se plaît seulement qu'avec vous.

Elle s'assied.

Zémire

Il n'entre point d'amour dans toute sa tendresse. Ce n'est que l'amitié qui pour moi l'intéresse. Tous ses soins les plus doux peuvent s'y rapporter, Il ne me trouve pas digne d'un autre hommage. Je manque apparemment d'attraits, d'esprit ou d'âge. Je ne puis plus me supporter.

Nadine

Tout bien considéré, je crois que Zaleg m'aime ? Que ne me l'a-t-il dit ? D'où viennent ces égards.

Zémire

Qu'est-ce que tu dis-là 3

Nadine

Je compte avec moi-même.

Zémire

Cependant, quand je songe à ces tendres regards Qu'il attachait sur moi !... Me serais-je trompée ? Les miens plus d'une fois ont fait baisser les siens : J'en ai souvent été frappée. J'ai surpris des soupirs tout semblables aux miens.

Nadine

Tant mieux.

Zémire

J'ai crû lui voir du trouble, des alarmes, Et quelquefois les yeux prêts à verser des larmes Et tout à l heure ; encore.

Nadine

Il peut-être enflammé.

Zémire

Mais sa bouche jamais ne m'a rien confirmé.

Nadine

Eh ! Ne gardez-vous pas avec lui le silence ?

Zémire

Le sien peut-il se colorer ? Nadine, ah, quelle différence ! Supposé qu'Azor m'aime, il ne peut l'ignorer... Il me vient une idée. Oserais-je la croire ? Est-il honteux d'aimer ? Faut-il garder son coeur ? Et serait-ce blesser son honneur et fa gloire Que de reconnaître un vainqueur ? Ah ! S'il faut que l'amour ne soit qu'une faiblesse, Voilà ce que j'ignore.

Nadine

Il n'est pas naturel...

Zémire

Cette idée en effet me révolté et me blesse,

Elle entend quelque bruit, et va regarder.

Nadine

Elle n'a donc rien de réel. Vous vous fabriquez-là des terreurs insensées Qu'il faut combattre, au lieu de s'en laisser saisir ? Dans la confusion de vos tristes pensées Votre esprit se travaille, et se perd à plaisir. J'en pourrais comme vous avoir en affluence. Par bonheur je n'ai plus l'esprit de m'attrister. Qu'entends-je ?

Zémire

Quelle douce et paisible influence Vient assoupir mes sens ? Je n'y puis résister. Sur mes yeux accablés le sommeil va descendre : C'en est fait ; il triomphe, et me force à me rendre.

Nadine

Ce n'est rien. Je croyais que l'on venait ici. Mais, Zémire, espérez. Zaleg qui m'aime aussi, M'en avait, jusqu'ici, toujours fait un mystère. Ce n'est que d'aujourd'hui que, lassé de se taire, Il m'a fait savoir son amour. Me diriez-vous pourquoi l'ingénieux détour Dont Zaleg s'est servi, ne m'a pas moins charmée, Que le plaisir d'en être aimée ? Je vais vous le conter.... Mais je parle aux échos ! Ah, ah ! Je vous endors ? Hé bien, à la pareille. Mais, ne nous fâchons pas de ce qu'elle sommeille ; La pauvre infortunée a besoin de repos.

Scène 4

Assan

On lui apporte un coffret ouvert, plein de perles et de pierreries qu'elle pose a coté de Zémire.

Elle sort.

Assan

Le charme a réussi, Zémire est endormie. Sommeil je t'ai livré ma mortelle ennemie : Daigne m'aider, redouble tes pavots. Tandis qu'elle jouit des douceurs du repos, Employons les moyens qui rendent tout possible ; Déployons à ses yeux, prodiguons, répandons Les biens les plus parfaits, les plus précieux dons : Zémire comme une autre y doit être sensible. Qu'elle en trouve, en se réveillant, L'assemblage le plus brillant : Cette richesse imaginaire Ne peut manquer d'avoir son succès ordinaire. Mais, si le piège que je tends Ne produit pas l'effet que j'en attends ; Quelle sera ma honte et ma douleur extrême ! Dans un songe enchanteur faisons que mon ingrat Apparaisse à Zémire avec tout son éclat. Opposons Azor à lui-même. Puisse-t-elle, à mon gré, lui plaire, l'enflammer, Et perdre son bonheur en se faisant aimer... Je dois tout espérer de ce double artifice.... Que m'importe, pourvu qu'un des deux réussisse 3 Azor n'en aura pas un destin moins fatal.

Scène 5

Azor

Azor

Amour conduis mes pas... Quoi, toujours mou rival : Il semble qu'en tous lieux son ombre m'accompagne ! C'est ici que Nadine a laissé fa compagne : Elle y doit reposer loin du jour et du bruit. Avançons, et cherchons cette aimable mortelle. Je ne vais qu'en tremblant où mon coeur me conduit; La voici.... Mais, ô Ciel ! Que vois-je à côté d'elle ! Les dons de mon rival ont prévenu les miens. Quelle profusion ! Je l'avais bien prévue. Zémire, en s'éveillant, y portera la vue. Mes yeux font éblouis ! Que deviendront les siens ? Et moi, pour soutenir un combat si funeste, Voilà ce que j'oppose, et quel est mon pouvoir. Cette faible ressource est tout ce qui nie reste. Si le plus tendre amour ne la fait pas valoir, Que vais-je devenir ?... Zémire, On vous outrage. Ce tribut offensant doit blesser votre honneur ; Et vous devez sentir que cet indigne hommage Vient moins d'un tendre Amant que d'un vil suborneur, Déposons à ses pieds une offrande plus pure. Puisse-t-elle.trouver quelque grâce à ses yeux ! Ah ! Du moins je la tiens des mains de la nature. Ce que j'offre à Zémire, est ce qu'on offre aux Dieux.

Scène 6

Zémire

Elle aperçoit les diamants.

Elle lit.

Elle aperçoit le bouquet.

Elle le flaire.

Elle l'essaye.

Elle l'attache.

Zémire

Qui suis-je ? Est-il bien sûr que ce ne soit qu'un songe, N'ai-je point en effet disposé de ma foi ? Rassurons-nous ; ce n'est heureusement pour moi Qu'une de ces erreurs où le sommeil nous plonge. Tâchons d'en effacer la triste impression... Serait-ce une autre illusion ? Suis-je encore endormie ? Ah Ciel ! Est-il possible ? Est-ce à moi qu'on en veut ! La frayeur me saisit, Tandis que je dormais, quelle main invisible Amis auprès de moi ?... Mais lisons cet écrit. Zémire... c'est ainsi qu'Assan prouve qu'il aime. Mon coeur ne se sent point flatter De ces preuves d'amour, qu'Assan fait éclater. Quand j'y pense, j'éprouve un sentiment contraire. Il croit que l'intérêt pourrait me maîtriser. Quoi ! Se peut-il qu'Assan soit assez téméraire. Je ne sais point haïr ; mais je sais mépriser. Ah, que! don plus flatteur se présente à ma vue ? Mon âme, à cet aspect, est tendrement émue : Il vient d'une autre main... Ah, s'il venait d'Azor, Et quel autre que lui m'offrirait ce trésor ? De sa tendre amitié c'est un aimable gage. Elle prend le bouquet et l'admire. Rien n'est pour moi plus précieux. Qu'il m'est cher ! Je l'accepte. Oui, j'en vais faire usage. Que je l'admire encore ! Il enchante mes yeux. Il semble que ce soient autant de fleurs nouvelles Qu'auparavant je ne connaissais pas. Je ne leur avais point découvert tant d'appas : Jamais je ne les vis si fraîches et si belles. On n'en pouvait pas mieux assortir les couleurs. On ne peut respirer de plus douces odeurs. Que je vais être ornée, et peut-être embellie ! Il sera beaucoup mieux... Non, rien n'est plus parant. Je n'aurai point été si belle de ma vie. Le plaisir que je sens m'en est un sûr garant.

5cène Vii

Azor, Zémire

Azor

C'en est fait, mon secret n'est plus en ma puissance. Tombons à ses genoux... Je perdrais mon bonheur.

Zémire

Voyez votre bienfait et ma reconnaissance.

Azor

Je vois qu'on ne peut pas lui faire plus d'honneur.

Zémire

Azor, il faudrait lire au fond de ma pensée : L'expression ne peut en rendre la moitié.

Azor

Il est vrai que jamais la plus tendre amitié Ne fut mieux reconnue et mieux récompensée.

Zémire

Quoi, toujours l'amitié !

Azor

Je sens à tous moments Qu'elle augmente pour vous mes tendres sentiments.

Zémire

Lui dirai-je mon rêve ? Oui.

Azor

Qui peut la distraire ?

Zémire

Sur mes doutes secrets il faut que je m'éclaire. Que vais-je faire ? Ô Ciel !

Azor

Vous semblez soupirer ?

Zémire

Je soupire, il est vrai.

Azor

Quel chagrin vous attriste ? Aurais-je le malheur de vous en inspirer ?

Zémire

Vous ?

Azor

Ah ! Permettez que j'insiste.

Zémire

Hélas !

Azor

Dissipez mon effroi. Sur des moments d'abord si remplis d'allégresse, Et que j'ai crû, pour vous, aussi chers que pour moi, Pourquoi répandez-vous la plus sombre tristesse ?

Zémire

Elle vient malgré moi d'un songe que j'ai fait.

Azor

Un songe, dites-vous ?

Zémire

L'impression m'en reste ; Il semble m'annoncer un avenir funeste ; Et je crains qu'il n'ait son effet.

Azor

Quoi ? Vous donnez dans une erreur pareille, Une chimère, une vapeur, Qui ne durent qu'autant que la raison sommeille, Troublent votre repos ! Un rêve vous fait peur ? Ah, Zémire, est-il vrai ?

Zémire

Je l'avoue à ma honte. Mais il faut cependant que je vous le raconte. Peut-être me calmerez-vous.

Azor

Voyons ; j'y ferai mon possible.

Zémire

Vous m'avez tant parlé d'un Génie insensible, Dont la punition est d'errer parmi nous....

Azor

Je sais que je vous ai raconté son histoire, Et que même vous l'avez plaint.

Zémire

Azor, vous ne pourrez me croire Mais, tel que vous l'avez dépeint, Sous la même figure, avec les mêmes charmes, Qui forcèrent la fée à lui rendre les armes, Aujourd'hui ce Génie...

Azor

Hé bien !

Zémire

M'est apparu.

Azor

Je vous suis ; il vous est apparu ?

Zémire

C'est lui-même.

Azor

Ah ! Faut-il lui cacher que c'est moi qu'elle a vu ?

Zémire

Je ne puis revenir de ma surprise extrême. Je l'ai vu de mes yeux, et j'ignore comment Je l'ai trouvé charmant... Mais c'était en dormant. Sa beauté m'a frappée ; il faut que je le dise.

Azor

Ne cherchez point, Zémire, à vous en excuser.

Zémire

Et mais pardonnez-moi ; je dois m'en accuser. Je n'ai pas même été surprise Qu'une fée ait voulu lui plaire, et le charmer : En effet, elle a pu s'en laisser enflammer.

Azor

Il a dû vous trouver plus adorable qu'elle.

Zémire

Du moins, il me l'a dit.

Azor

Je le crois aisément.

Zémire

Elle doit m'en punir, puisqu'elle est si cruelle,

Azor

Je devine facilement Qu'il vous aura rendu l'hommage le plus tendre.

Zémire

Le plus tendre, il est vrai.

Haut.

Azor

Que ne m'est-il permis !... Sans doute il vous aura promis De vous aimer toujours ?

Zémire

Il me l'a fait entendre.

Azor

Et vous, Zémire ?

Zémire

Et moi ?

Azor

Qu'avez-vous répondu ? Votre coeur a-t-il pu demeurer inflexible 3

Zémire

Non... Mais ce n'est qu'un songe, au moins.

Azor

Bien entendu.

Zémire

Le traître, malgré moi, l'a rendu trop sensible.

Azor

Fort bien.

À part.

Zémire

Comment, vous l'approuvez ? Est-ce ainsi que je l'intéresse ?

Azor

Je vous en applaudis. De grâce, poursuivez.

Zémire

J'ai promis de répondre un jour à sa tendresse.

Azor

Tant mieux.

Zémire

Vous n'êtes pas étonné, confondu ?

Azor

Non : je ne vois rien là qui ne soit très possible. Ensuite !

Zémire

Je ne sais ; mais un charme invincible. Sur lui, comme sur moi, s'est fort répandu, Qu'alors vers un autel j'ai suivi ce Génie ; Il m'a dit qu'il fallait que je lui fusse unie. Tous mes voeux se trouvant d'accord avec les siens, J'ai reçu ses serments, il a reçu les miens. Aussitôt le sommeil, le Génie, et le songe, Tout a fui. Quel plaisir n'ai-je pas eu de voir Que ce n'était-là qu'un mensonge !

Azor

Peut-être.

Zémire

Comment donc ?

Azor

Ce songe peut avoir Un effet plus constant que vous ne pouvez croire.

Zémire

J'aurais à redouter qu'il ne devint réel ?

Azor

Vous pouvez l'espérer.

Zémire

Que vous êtes cruel ! Au lieu de le chasser de ma triste mémoire, Vous augmentez l'effroi qu'il me laisse après lui. Mais pourquoi pensez-vous autrement aujourd'hui ? D'où vient que vous changez à présent de langage Ne m'avez-vous pas dit qu'un songe est une erreur ? Qu'en bien ainsi qu'en mal, il n'est d'aucun présage ; Qu'il ne doit inspirer ni crainte, ni terreur ; Conciliez-vous donc. Que faut-il que je croie ? D'un Génie inconnu je deviendrais la proie ! Je l'aimerais par force, ou par enchantement ! Non ; je n'aurai jamais un destin si contraire : C'est en vain qu'il viendrait réclamer mes serments.

Azor

Eh quoi ? N'a-t-il pas eu le bonheur de vous plaire ?

Zémire

Ai-je agi librement en cette occasion ? Je n'ai point eu de part à cette illusion.

Azor

Ne répondez de rien.

Zémire

Je crois en être sûre.

Azor

Non, vous ne l'êtes pas ; c'est moi qui vous l'assure, Vous pourriez vous dédire avant la fin du jour.

Zémire

Et moi, je jure, je proteste Que jamais ce Génie avec tout son amour....

Azor

Ah ! Zémire, arrêtez. N'achevez pas le reste. Tout ce qui vous est cher, vous presse par ma voix...

Elle détache son bouquet, et le lui rend, en le jetant avec dépit.

Zémire

Azor, c'en est assez ; j'aurais tort, je le vois. À vos sages avis, Zémire doit se rendre. Il faut nous épargner des débats superflus. Quel que soit l'avenir, Azor, je vais l'attendre. Ce sera loin de vous.... Ne nous rencontrons plus ; Évitons-nous tous deux ; moi, par obéissance ; Et vous, Azor, par complaisance. Au surplus, reprenez ce que je tiens de vous : Assan en serait trop jaloux.

Scène 8

Azor

Azor

Que son dépit la rend touchante ! Non, jamais il ne fut un objet plus charmant. Ah Dieux, que la beauté s'embellit en aimant ! Que son courroux est cher à mon coeur ! Qu'il m'enchante ! Mais ce n'est pas assez, s'il ne peut l'engager À prononcer l'aveu de sa tendresse extrême. Ne dira-t-elle point que c'est Azor qu'elle aime ? Fée injuste, à jamais voulez-vous vous venger ?

Acte III

Scène 1

Zémire, Nadine

Zémire

Ne me reprochez plus ma tristesse profonde.

Nadine

J'ai crû que votre coeur devait être content ; Zaleg, que je quitte à l'instant, M'a dit qu'Azor était le plus content du monde.

Zémire

Sa joie est un outrage ; et l'éclat qu'il en fait. Est d'une cruauté....

Nadine

Vous pleurez.

Zémire

Oui, je pleure. De tout ce qu'il m'a fait entendre tout à l'heure, Il devrait être satisfait.

Nadine

Mais-le dépit qui vous anime, Est-il bien raisonnable ?

Zémire

Ah ! J'ose t'en prier, Ne parlions plus d'Azor ; épargne sa victime.

Nadine

Allons, n'y pensons plus.

Zémire

Je le veux oublier. Ah ! Fallait-il qu'il vînt, exprès dans ces retraites:,' M'apprêter le sujet d'un si long repentir ? Sais-tu ce qu'il m'a dit, ce que j'ai du sentir Dans les réponses qu'il m'a faites ? Il me cède sans peine à qui voudra m'aimer ; Je lui suis devenue une charge importune ; Il se lasse des soins qui semblaient le charmer ; Il veut, dans d'autres mains, remettre ma fortune ; En termes assez clairs il vient de m'annoncer Qu'à l'espoir d'être à lui, mon coeur doit renoncer.

Nadine

C'est trop offenser votre gloire. D'Azor et de ses soins on pourra se passer. De votre souvenir il le faut effacer.

Zémire

Hé, peut-on disposer ainsi de sa mémoire !

Nadine

Pour des sujets moins importants, Je vois que, parmi nous, tous les jours on oublie Sa plus chère compagne, et sa meilleure amie :. Bien ou mal-à-propos, pour la plupart du teins,. On se brouille avec elle ; on la quitté; on en changes On la punit, et l'on se venge. Zémire, ce doit être, à plus forte raison, Tout de même en amour.

Zémire

Quelle comparaison !

Nadine

Vous pouvez, en changeant, vous venger à votre aise. Assan...

Zémire

Hé, que veux-tu que j'en fasse ?

Nadine

Un vengeur. Assan n'a qu'à vous plaire... Est-ce un si grand malheur ?

Zémire

Mais comment veux-tu qu'il me plaise ?

Nadine

Sais-je comme on inspire, et comme on prend du goût ? Je crois que tout cela se fait à l'aventure. On cède à son étoile, et l'on fuit la nature. Assan vous aime. Hé bien, le dépit mène à tout ; Il tient lieu de raison dans un coeur qu'on outrage.

Zémire

Je veux prendre un guide plus sage. L'oubli sera plus sûr, j'en ferai mon bonheur.

Nadine

L'oubli me paraîtrait plus sûr que tout le reste ; Mais il traîne en longueur. La vengeance est plus prête, Et d'ailleurs, fait bien plus d'honneur.

Zémire

Ainsi donc, contre Azor, Nadine se déclare ! Elle veut m'engager à le sacrifier, Au lieu de m'obliger à le justifier !

Nadine

Ah, ah, l'amour rend donc l'esprit un peu bizarre ?

Zémire

Je vois que, sur ses maux, on a tort d'éclater, Que dans le fonds de l'âme il faut qu'on les dévore, Je consulte une amie, elle m'accable encore ; Elle a la cruauté de ne me point flatter.

Nadine

J'admire jusqu'où va votre injustice extrême.

Zémire

Laisse-moi, j'aurai soin de m'abuser moi-même.

Scène 2

Zémire

Zémire

Le pourrai-je en effet ! Ah, trop funeste jour, Où l'on m'a fait savoir ce que c'est que l'amour ! J'étais bien moins à plaindre avant que d'être instruite ; Mon ignorance était paisiblement séduite. Mon malheur, ce me semble, avait moins de rigueur. Ah, qu'il m'est douloureux de connaître mon coeur ! Pourquoi faut-il qu'Assan m'ait découvert la cause ?...

Scène 3

Assan, Zémire

Assan

Zémire, connaissez quel est votre pouvoir. Je n'ai d'autre plaisir que celui de vous voir ; En vous, est le seul bien que mon coeur se propose. Je n'envisage plus d'autre félicité, Que de brûler pour vous de la plus vive flamme ; Et d'exciter pour moi dans lé fond de votre âme Un peu de sensibilité. J'y pourrais aspirer sans être téméraire.

Zémire

Mais quel droit avez-vous pour prétendre à me plaire ?

À part.

Assan

Je puis vous procurer un sort digne de vous. C'est là mon titre le plus doux, Tâchons de l'éblouir.

Zémire

Cherchons à m'en défaire.

Assan

Vous n'avez pas soumis un amant ordinaire.

Zémire

Je ne pourrai jamais en connaître le prix.

Assan

Vous n'avez vu tantôt que de faibles prémices : Ces garants de l'amour dont mon coeur est épris, Ont dû vous annoncer de plus grands sacrifices.

Zémire

Vous vous abaissez trop ; placez mieux votre choix. Je ne mérite point cette grâce importune. Mon destin a fixé ma vie et ma fortune Dans ce hameau prochain, et dans l'ombre des bois.

Assan

Ne faites point au sort cet injuste reproche. C'est la beauté qui fait les rangs : Et je n'en connais point que l'amour ne rapproche.

Zémire

Ils me sont tous indifférents.

Assan

Tant de beautés ne sont point faites Pour languir tristement dans ces sombres retraites ; C'est dans un plus grand jour qu'elles doivent briller. Adorable Zémire, apprenez ma puissance.

Zémire

Épargnez-vous le soin de me la détailler. Je me sens attachée aux lieux de ma naissances. Laissez-moi profiter des bontés du hasard ; Qui m'a fait naître au fond de cette solitude.. Soit préjugé, soit habitude, Je l'aime. Je serais étrangère autre part. Et qu'irais-je y chercher ? Ailleurs, rien ne m'appelle L'innocence rassemble ici les vrais plaisirs. La nature avec soin remplit tous nos désirs : Elle règne sur nous ; et nous régnons sur elle.

Assan

Votre empire est partout. Daignez suivre mes pas, Et devenez sensible au plaisir d'être aimée. Au milieu d'une Cour attentive et charmée, Un Trône vous attend.

Zémire

Je ne m'y plairais pas.

Assan

Zémire, y pensez-vous ? Quel est donc ce langage ?

Zémire

Ah ! Je n'ai pas besoin d'y penser davantage.

Assan

Un Trône vous déplairait !

Zémire

Oui.

Assan

Quoi, je ne pourrais pas vous le rendre agréable ?

Zémire

Non.

Assan

Ce refus est inouï.

Zémire

Il n'en est pas moins véritable.

Assan

Je vois ce qui vous rend si contraire à mes voeux.

Zémire

Eh ! Que croyez-vous voir, quoi ?

Assan

L'erreur où vous êtes. Il est un inconnu, qu'un destin malheureux A relégué dans ces retraites.

Zémire

Est-ce Azor ?

Assan

Oui. Peut-être espérez-vous qu'un jour Son amitié pourra se changer en amour. S'il eût été sensible, il vous aurait aimée ; Son âme, dès longtemps, se serait enflammée. Depuis qu'il vous connaît il serait votre amant. D'ailleurs, un tendre engagement. Est rarement le fruit d'une longue habitude. La foudre est, dans les airs, moins lente à s'allumer Que l'amour dans nos coeurs n'est prompt à se former ; Avec autant de promptitude. Il nous porte le coup qu'il nous a destiné ; On ne l'évite point ; l'atteinte est imprévue. Un regard, un coup d'oeil, dès la première vue, Le font éclore ; aussitôt il est né. On a beau le cacher, il devient si sensible? Que l'on ne tarde guère à le rendre visible : Oh le déclare : heureux si l'aveu qu'on en fait Pouvait toujours produire un bon effet ?

Haut.

Zémire

Il n'a jamais rien eu que de triste à m'apprendre. Ne me trompez-vous pas ?

Assan

Voudrais-je vous surprendre ?

Zémire

Mais pourtant vous m'aimez.

Assan

Beaucoup.

Zémire

Hé bien, quelle est votre espérance ?

Assan

De vous rendre sensible à ma persévérance.

Zémire

L'amour ne vient jamais, s'il ne vient tout d'un coup : Dès le premier abord j'aurais eu l'âme éprise : Ainsi, vous voyez bien, sans que je vous le dise, Que je n'aurai jamais aucun amour pour vous.

Assan

Mais vous vous appliquez ce qui n'est que pour nous. C'est à nous, les premiers, à vous rendre les armes. Nous devons commencer d'abord par vous aimer. Il faut qu'auparavant esclaves de vos charmes, Nous cherchions à vous enflammer, Pour arriver enfin à ce bonheur suprême. Ainsi Zémire, en vous aimant, Je pouvais me flatter que mon amour extrême Obtiendrait un retour charmant.

Zémire

Ces distinctions-là ne vous avancent guère.

Assan

Mais il s'agit d'Azor ; Zémire, en bonne foi, Ce rival est-il fait pour obtenir sur moi La préférence la plus chère ? Par où mérite-t-il un don si précieux ? Ce n'est qu'un mortel ordinaire : Je ne vois rien en lui qui puisse tant vous plaire.

Zémire

Je ne saurais le voir qu'avec mes propres yeux.

Assan

Tout diffère entre nous, nos rangs, nos biens, nos âges, Je crois avoir sur lui d'assez grands avantages.

Zémire

Ils peuvent être vrais ; mais je ne les sens pas.

Assan

Mais, Zémire, songez qu'à vos divins appas Son coeur ne s'est jamais offert en sacrifice : Il ne l'en croit pas digne ; il s'est rendu justice : S'il eût été pour vous, épris du moindre feu, Je vous l'ai déjà dit, je le répète encore, Croyez que dès longtemps, il en eût fait l'aveu. Il vous aurait cent fois juré qu'il vous adore.

Zémire

Il ne met l'a pas dis. Mais l'amour par hasard, N'a-t-il point quelqu'autre langage Où la bouche n'a point de part.

Assan

Celui des yeux est quelquefois d'usage : Mais c'est lorsqu'on ne peut se parler autrement.

Zémire

Et les soupirs ?

Assan

Sont le partage D'un tendre et malheureux amant. Mais, au sujet d'Azor, sans chercher davantage À vérifier un soupçon ; Qui blesse votre gloire autant que ma tendresse ; À l'objet de votre faiblesse, Zémire, gardez-vous, en aucune façons ; D'en laisser échapper les moindres témoignages.

Zémire

Pourquoi ?

À part.

Assan

D'un insensible ils seraient mal reçus. Vous ne devez jamais prévenir nos hommages. Ce serait mendier l'opprobre d'un refus. Qu'un mystère si déplorable Ne se découvre point. Forcez-le de rester Dans l'ombre et le secret d'un coeur impénétrable, Et ne vous l'avouez que pour le détester. Que n'ai-je mieux suivi les conseils que je donne ?

Zémire

Je n'espère jamais aucune guérison : Mais vous persuadez ma gloire et ma raison. À vos sages avis mon amour s'abandonne : Je jure, entre vos mains, qu'ils auront leur effet, Hélas ! Quoi qu'il en coûte à ma tendresse extrême, Azor ne saura point que c'est lui seul que j'aime : Oui, c'est Azor que j'aime.

Le Théâtre change, et représente un bosquet orné d'orangers, avec un berceau de fleurs, au milieu duquel est la statue de Zémire.

Assan

Arrêtez. c'en est fait, Les mots sont prononcés. C'est moi qui suis punie. Tu vois devant tes yeux cette fée ennemie Qui poursuivait un coeur qui n'est fait que pour toi. Azor n'eût pas été moins heureux avec moi. Jouis de ton bonheur ; ma vengeance est finie.

Scène 4

Zémire, Azor

Zémire

Azor, quoi, c'était vous ?...

Azor

Oui, je suis ce Génie, Heureux dans son exil, heureux dans son amour Puisque vous le payez du plus tendre retour. Il fallait cet aveu que vous venez de faire.

Zémire

Que n'ai-je su plutôt qu'il était nécessaire ?

Azor

S'il me rend plus digne de vous, Zémire, ce sera son effet le plus doux.

Scène 5

Nadine, Zémire, Azor, Zaleg

Nadine

Peut-on savoir où vous en êtes ? Vos explications sont-elles bientôt faites ?

Zémire

Azor m'aimait ; il m'aime ; il me l'a dit,

Nadine

Ne vous avais-je pas prédit Qu'Azor brûlait pour vous d'une flamme secrète ? Votre félicité rend la nôtre complète. Hé bien, partons-nous pour les cieux ?

Zémire

Ah ! demeurons plutôt en ces aimables lieux, Où notre amour a pris naissance. Qu'ils vont, de plus en plus, être chers à mes yeux

Azor

Établissons ici notre heureuse puissance, Habitants, jouissez d'un sort délicieux.

Nadine

Allons, régnons où l'on nous aime. Qu'en dit Zaleg ?

Zaleg

Je pense assez de même ; Où peut-on être mieux que dans l'heureux séjour .i Ou l'on trouve Amour pour Amour.

Divertissement

Principale Habitante

Entrée d'habitants et d'Habitantes des hameaux voisins, ornés de fleurs et de guirlandes.

On danse autour d'elle.

Air adressé à Zémire

AIR chanté par Zémire.

On danse.

Principale Habitante

Venez tous, venez tous [...] éclater vos transports les plus doux. Four éterniser notre hommage, Nous vous consacrons ce bocage. Régnez ; et qu'il serve à jamais De Temple à vos attraits. La félicité même Couronne mes désirs : Régner sur ce qu'on aime, C'est régner sur tous les plaisirs.

Vaudeville

Zémire, Zaleg

Zémire

Le coeur dans cet heureux séjour, Prend autant d'amour qu'il en donne. La plus belle couronne Ne vaut pas amour pour amour. Aimer et trouver du retour, Est sur quoi mon bonheur se fonde ; De tous les biens du monde, Je ne veux qu'amour pour amour.

Le divertissement finit par une contre-dance.

Zaleg

J'ai fait l'épreuve, tour à tour, D'aimer à la Cour, à la ville ; Il est trop difficile D'y trouver amour pour amour. Le temps d'aimer fuit sans retour, Sachez en faire un bon usage : Au-delà du bel âge, Il n'est plus d'amour pour amour. Les biens et les sangs, tour à tour, Engagent la main d'une belle ; Mais le coeur en appelle, Il ne veut qu'amour pour amour. On dit que les amants de Cour. Sans aimer veulent qu'on les aime ; Quel étrange système De vouloir amour sans amour ; À tous les échos d'alentour, Adonis même eût fait redire ; Ah, que n'est-ce Zémire Qui me rend amour pour amour. Coquette et légère, à mon tour, Je sais me venger d'un volage : Mais je change d'usage Quand je trouve amour pour amour. Le vieux Philémon, l'autre jour, Me disait qu'il voudrait me plaire ; Hé ! Qu'en pourrait-il faire, S'il trouvait amour pour amour ? Mon Amant trouve, chaque jour, Mille beautés qu'on me préfère, Mais je lui suis plus chère, Il ne veut qu'amour pour amour.

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

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