Acte I
Scène 1
Monsieur DOLIGNI fils, Monsieur DOLIGNI père
Monsieur DOLIGNI fils
Mon père, en vérité, j'ai peine à vous comprendre.
Monsieur DOLIGNI père
Pourquoi ?
Monsieur DOLIGNI fils
Madame Argant tient sa fille en couvent ; Et son dessein n'est pas de se donner un gendre.
Monsieur DOLIGNI père
Projets de femme. Autant en emporte le vent. Son mari m'a promis de t'accorder sa fille ; Il va la ramener au sein de sa famille : Tiens ton coeur et ta main tout prêts à se donner.
Monsieur DOLIGNI fils
Cet ordre rigoureux a de quoi m'étonner. Permettez que je vous remontre...
Monsieur DOLIGNI père
Doligni, laissons-là des débats importuns. Tu vas me débiter les mêmes lieux communs Qu'autrefois nous avons, en pareille rencontre, Chacun, de père en fils, employés comme toi. Va, j'ai passé par-là ; tu feras comme moi.
Monsieur DOLIGNI fils
Et si j'aimais ailleurs ?
Monsieur DOLIGNI père
Ma foi, tant pis pour elle. Il faudrait, en ce cas, devenir infidèle.
Monsieur DOLIGNI fils
Ce n'est donc pas pour moi que vous me mariez ?
Monsieur DOLIGNI père
Pour qui donc ?
Monsieur DOLIGNI fils
Je le croirais presque. J'ai compté faire un choix que vous approuveriez.
Monsieur DOLIGNI père
L'amour dans un jeune homme est toujours romanesque. J'aurais été moi-même assez extravagant Pour épouser aussi ma première amourette, Si l'on n'eût retenu ma jeunesse indiscrète.
Monsieur DOLIGNI fils
Mais je ne connais point Mademoiselle Argant.
Monsieur DOLIGNI père
Ni moi : mais elle aura vingt mille écus de rente.
Monsieur DOLIGNI fils
Eh ! Quand elle en aurait quarante !
Monsieur DOLIGNI père
Ce serait encor mieux.
Monsieur DOLIGNI fils
N'avez-vous pas du bien ?
Monsieur DOLIGNI père
Il le faut augmenter ; sinon, il vient à rien.
Monsieur DOLIGNI fils
J'ignore comme elle est d'esprit et de figure. Elle est riche. à l'égard de l'esprit, je t'assure Qu'une femme à la longue en a toujours assez. Elle est jeune, au surplus ; et tout ce que j'en sçais, C'est qu'à quinze ou seize ans on est du moins jolie.
Monsieur DOLIGNI fils
Qui sait si le rapport d'humeurs...
Monsieur DOLIGNI père
Autre folie ! En tout cas, tu feras comme les autres font. Qui s'embarque, est-il sûr de faire un bon voyage ? À quoi sert l'examen avant le mariage ? À rien. Ce n'est qu'après qu'on se connaît à fond. Las de se composer avec un soin extrême, Le naturel caché prend alors le dessus ; Le masque tombe de lui-même, Et malheureusement on ne le reprend plus. Mais enfin le bien reste ; et cet ami fidèle, Sans compter quelquefois la raison qui s'en mêle, Entre époux qui pourraient se brouiller sans retour, Sert de médiateur, au défaut de l'amour.
Monsieur DOLIGNI fils
Il cessera d'être inflexible.
Scène 2
Monsieur DOLIGNI père, Rosette
Monsieur DOLIGNI père
C'est Rosette !
Rosette
Monsieur, ma maîtresse est visible.
Monsieur DOLIGNI père
Bon. Et Monsieur Argant n'arrive donc jamais ? L'oeil du maître est pourtant chez lui fort nécessaire.
Rosette
On l'attend tous les jours.
Monsieur DOLIGNI père
Voilà bien des délais.
Rosette
C'est qu'un mari, pour l'ordinaire, N'est jamais si pressé de retourner chez lui. Quoi qu'il en soit, on dit qu'il revient aujourd'hui.
Monsieur DOLIGNI père
Tant mieux, j'en ai l'âme ravie. C'est le meilleur ami que j'aie eu de ma vie. Mais allons voir sa femme, et lui faire ma cour. Doligni, tout est dit. Adieu, jusqu'au retour.
Scène 3
Monsieur DOLIGNI fils, Rosette
Monsieur DOLIGNI fils
Il m'aime, je le sais ; c'est sur quoi je me fonde.
Rosette
Qu'est-ce ? Vous n'êtes pas le plus content du monde ?
Monsieur DOLIGNI fils
C'est que je viens d'avoir un entretien fâcheux.
Rosette
Ceux d'un père et d'un fils sont toujours orageux.
Monsieur DOLIGNI fils
J'aime ; et mon père veut que j'en épouse une autre.
Rosette
Il a tort ; et son goût devrait suivre le vôtre.
Monsieur DOLIGNI fils
Ce n'est pas ce qui doit m'embarrasser le plus. Il s'agit de mes feux. Comment sont-ils reçus ? Marianne ayant mis en toi sa confiance...
Rosette
Que concluez-vous de cela ?
Monsieur DOLIGNI fils
Si j'ai plu, tu le sais.
Rosette
Mauvaise conséquence. Nous ne nous faisons point ces confidences-là. Voyez donc !
Monsieur DOLIGNI fils
Eh ! Que diantre avez-vous à vous dire, Si l'amour et les coeurs soumis à votre empire De tous vos entretiens ne font pas le sujet ?
Rosette
Oh ! Ce n'est pas comme vous autres. Vous avez vos propos, et nous avons les nôtres.
Monsieur DOLIGNI fils
Sur quoi roulent-ils donc, et quel en est l'objet ?
Rosette
Une mode, une étoffe, une robe nouvelle, Des gazes, des pompons, des fleurs, une dentelle, Sont d'abord des sujets qui ne tarissent point. Quand on est en gaieté, quelquefois on y joint Des historiettes de fille, Des contes de couvent. Enfin, que sais-je, moi ? On parle, on cause, on jase, on caquette, on babille, Et l'on rit bien souvent, sans trop savoir pourquoi.
Monsieur DOLIGNI fils
Non, jamais on n'a vu de fille si discrète.
Rosette
Je sers d'exception.
Monsieur DOLIGNI fils
Sois un peu moins secrète. Le Marquis, par hasard, n'est-il point mon rival ?
Rosette
Qui ? Lui !
Monsieur DOLIGNI fils
Sa cousine est si belle ! ... Il fait profession d'être un galant banal. Il peut s'être avisé d'employer auprès d'elle Ses talents séducteurs.
Rosette
Ils ne produiraient rien.
Monsieur DOLIGNI fils
Ses succès ont cent fois couronné son adresse. Il ne possède que trop bien L'art de rendre sensible à sa fausse tendresse ; Et tant de coeurs conquis, bien ou mal-à-propos, Troublent le peu d'espoir qui pouvait me séduire.
Rosette
Comment ! Vous érigez ce marquis en héros !
Monsieur DOLIGNI fils
Comment puis-je en effet balancer ou détruire Tant d'avantages vrais ou faux ? Mon malheureux amour m'éclaire. Il ne faut que chercher à plaire, Pour connaître tous ses défauts. Peut-être à tort je la soupçonne ; Mais pour une jeune personne L'hommage du marquis est bien éblouissant. Plaise à l'amour que je m'abuse.
Rosette
Il est vrai que l'on nous accuse D'apporter toutes en naissant Ce malheureux levain de la coquetterie, Et ce goût effréné pour la galanterie. Nous pourrions à bon titre en dire autant de vous. Mais, sans récriminer, croyez que parmi nous Il est encor des coeurs dignes d'un honnête homme. D'ailleurs, en vains soupçons votre esprit se consomme ; Le Marquis choisit mieux.
Monsieur DOLIGNI fils
Eh ! Peut-il mieux choisir ?
Rosette
Marianne est sans doute extrêmement aimable : La bonté de son coeur la rend inestimable. C'est un trésor. Heureux qui pourra s'en saisir ! Mais enfin, par vous seul, en silence adorée, Marianne est presque ignorée. On ne la connaît point à la ville, à la cour : Et les gens du bel air ne rendent point les armes, Si la célébrité n'est jointe avec les charmes. Chez eux, la gloire a pris la place de l'amour. Tel est ce cher marquis d'impression nouvelle. Un des plus grands travers qui troublent sa cervelle, C'est qu'aucune beauté ne saurait le tenter, Qu'autant qu'elle est de mode, et qu'il voit autour d'elle La cour la plus brillante. Il aime à supplanter. Plus le concours est grand, plus il la trouve belle. Aussi, pour parvenir jusqu'au suprême honneur De l'avoir sur son compte, il n'est rien qu'il n'emploie. En un mot, ce qui fait sa gloire et son bonheur, C'est l'opprobre éclatant dont il couvre sa proie, Et la rage qu'il porte au sein de ses rivaux. Voilà le seul exploit digne de ses travaux.
Monsieur DOLIGNI fils
Quels travers ! Car il a de l'esprit, ce me semble.
Rosette
L'esprit et le bon-sens vont rarement ensemble.
Monsieur DOLIGNI fils
Tout ce que tu me dis, ne me rassure pas.
Rosette
Parlez-lui donc vous-même ; il tourne ici ses pas.
Scène 4
Le MARQUIS, Rosette, Monsieur DOLIGNI fils
Le MARQUIS
Eh ! Bonjour, Doligni... Parbleu, que je t'embrasse.
Rosette
Ces embrassades-là sont aussi du bel air.
Regardant Rosette.
Le MARQUIS
Qu'est-ce donc ? Mon abord te trouble ! Il t'embarrasse ! J'en vois la cause. Allons, rassure-toi, mon cher ; Je fais profession d'être un rival commode : Avant qu'il soit peu, dans Paris, Je veux en amener la mode, Et mettre les amants sur le pied des maris. Elle n'est pas si mal, au moins !
Monsieur DOLIGNI fils
Cesse de rire. Je parlais à Rosette.
Le MARQUIS
Un honnête homme aura Toujours quelque chose à lui dire.
Monsieur DOLIGNI fils
Il faut te l'avouer.
Le MARQUIS
Tout comme il te plaira.
Rosette
Tiens, Rosette rougit ; elle te fait un signe.
Rosette
Notre entretien roulait sur un sujet plus digne.
Monsieur DOLIGNI fils
C'était sur Marianne.
Le MARQUIS
Ah ! Tu fais le discret ! Quand on est tête-à-tête avec elle en secret, Il est bien mal-aisé de lui parler d'une autre ; Il n'est personne alors qu'on ne doive oublier.
Rosette
Point de panégyrique, où je ferai le vôtre. Ne cherchons point tous deux à nous humilier. Trêve entre nous de gentillesse. Si madame vous croit un être si parfait, Eh ! Bien, à la bonne heure ; elle est fort la maîtresse. Elle peut vous gâter, comme elle a toujours fait. Mais comme je n'ai pas la même ivresse qu'elle, Je pourrais m'égayer aux dépens des railleurs : Ainsi, monsieur, cherchez vos passe-temps ailleurs.
Le MARQUIS
Quand Rosette se fâche, elle est encor plus belle.
Rosette
Finissez mon éloge, et me laissez en paix.
Le MARQUIS
Puisque tu fais semblant de le trouver mauvais, Je ne pousserai pas à bout ta modestie. La petite cousine était donc, entre vous, Le sujet prétendu d'un entretien si doux ?
Monsieur DOLIGNI fils
Et vous aussi.
Le MARQUIS
Qui ? Moi ! J'étais de la partie ?
Rosette
Eh ! Vraiment oui ; monsieur en est fort amoureux.
Le MARQUIS
Ah ! Ah !
Rosette
Comme il vous croit un rival dangereux, (Car, pour peu que l'on aime, on a peur de son ombre,) Il me communiquait sa crainte et son erreur. Il ne pouvait voir sans terreur Que vous fussiez aussi du nombre De ceux que Marianne a soumis à ses lois.
Le MARQUIS
Est-il vrai, Doligni ?
Monsieur DOLIGNI fils
Mais, si j'avais le choix, J'aimerais mieux ailleurs te voir rendre les armes.
À Rosette.
Le MARQUIS
C'est être en ma faveur un peu trop prévenu. Eh ! Que lui disais-tu pour calmer ses alarmes ?
Rosette
Mais nous en étions là, quand vous êtes venu ; Et j'allais à peu près lui dire, ce me semble, Qu'il ne peut se fonder aucune liaison Entre deux coeurs qui n'ont ensemble Aucun de ces rapports qu'exige la raison. Il faut savoir nous vaincre avec nos propres armes. S'il se forme entre amants de ces noeuds pleins de charmes, Que l'amour et le temps ne font que redoubler, L'étoile n'y fait rien : voilà tout le mystère ; C'est qu'au moins par le coeur et par le caractère Il faut un peu se ressembler. Venons à Marianne.
Le MARQUIS
Elle est d'une figure À faire dans le monde un jour bien du fracas.
Rosette
Sans doute ; et cependant elle n'en fera pas.
Le MARQUIS
Pourquoi ce malheureux augure ? Et d'où diable le tires-tu ?
Rosette
Le bon-sens fut toujours ami de la vertu. Malgré le train qui règne en ce siècle commode, Marianne suivra celui du bon vieux temps, Et ne prendra jamais ces travers éclatants Qu'il faut avoir pour être une femme à la mode. J'ai dit. Vous entendez cet avis indirect. Pardonnez, au surplus, si dans cette occurrence Je n'ai pas eu pour vous le plus profond respect ? J'y rentre, et je vous fais mon humble révérence.
Scène 5
Le MARQUIS, Monsieur DOLIGNI fils
Le MARQUIS
Elle a le caquet amusant ; Mais elle a l'esprit faux.
Monsieur DOLIGNI fils
Pas tant. Mais à présent, Parlons de Marianne.
Le MARQUIS
Elle est plus que jolie.
Monsieur DOLIGNI fils
Elle a, comme tu sais, tout ce qui peut charmer. Marquis, l'aimerais-tu ?
Le MARQUIS
Qu'entends-tu par aimer ?
Monsieur DOLIGNI fils
Plaît-il ?
Le MARQUIS
Expliquons-nous.
Monsieur DOLIGNI fils
Quelle est cette folie ? Ce mot est plus clair que le jour. Parbleu ! C'est ce qu'on sent pour l'objet qu'on adore. Aimer... C'est avoir de l'amour. C'est...
Le MARQUIS
Est-ce que l'on aime encore ?
Monsieur DOLIGNI fils
Est-ce qu'on n'aime plus ?
Le MARQUIS
De quel pays viens-tu ?
Monsieur DOLIGNI fils
Du pays où l'on aime.
Le MARQUIS
Où diantre as-tu vécu ?
Monsieur DOLIGNI fils
Quelle extravagance est la vôtre ? Vous croiriez qu'il n'est point de véritable amour ?
Le MARQUIS
De véritable amour ? À l'autre ! Non, je n'en vis jamais à la ville, à la cour ; Et si j'ai beaucoup vu, mais beaucoup.
Monsieur DOLIGNI fils
Quelle tête ! Quant à moi, je soutiens, sans me faire de fête, Qu'on aime, et que sans doute on aimera toujours. Le monde est plein d'amants ; il s'en fait tous les jours...
Le MARQUIS
Que le goût des plaisirs, la fortune, la gloire, L'intérêt, l'amour-propre, et semblables raisons Engagent à former entre eux des liaisons Qui n'ont rien de l'amour que le nom.
Monsieur DOLIGNI fils
J'ose croire Qu'il en est dont le coeur est vraiment enflammé.
Le MARQUIS
Dis que l'on feint d'aimer, et de se croire aimé.
Monsieur DOLIGNI fils
Mais Marianne a-t-elle attiré votre hommage ?
Le MARQUIS
Mais, tout comme d'une autre, on peut s'en amuser.
Monsieur DOLIGNI fils
Ah ! Feindre de l'aimer, c'est lui faire un outrage. Et si son coeur allait se laisser abuser ?
Le MARQUIS
Eh ! Bien, le pis aller, est-ce un si grand dommage ?
Monsieur DOLIGNI fils
Comment, vous ne feriez semblant de l'adorer Que pour le seul plaisir de la déshonorer, Et d'en rire après son naufrage ? Ah ! Marquis, quel projet ! Quelle malignité ! Si vous réussissez dans cette indignité, À vos remords, un jour, craignez de rendre compte. Croyez que, tôt ou tard, ils ne pardonnent rien. Renoncez à la gloire, ou plutôt à la honte D'établir votre honneur sur les débris du sien.
Le MARQUIS
Le monde a cependant des maximes contraires.
Monsieur DOLIGNI fils
Oui, l'on s'y fait un jeu d'un crime accrédité. Eh ! Que devient la probité ?
Le MARQUIS
Elle n'est point requise en ces sortes d'affaires. L'usage et la nature, en faveur des plaisirs, En ont toujours banni jusqu'au moindre scrupule. Il s'agit d'arriver au but de ses désirs : La morale y jouerait un rôle ridicule.
Monsieur DOLIGNI fils
Par ma foi, ce système est plein d'absurdités. C'est un assassinat que vous préméditez.
Le MARQUIS
Tu seras, en amour, une excellente dupe. Mais, pour me réjouir, je t'alarmais exprès. Marianne, aujourd'hui, n'est point ce qui m'occupe. Laissons-la marier ; et nous verrons après.
Monsieur DOLIGNI fils
La confidence est fort honnête.
Le MARQUIS
Quant à présent, j'aspire à certaine conquête, Dont je fais un peu plus d'état. Mon choix va t'étonner ; mais prête-moi l'oreille. Doligni, tu connais cette jeune merveille Qui remplit tout Paris de son nouvel éclat.
Monsieur DOLIGNI fils
La célèbre Arthénice ?
Le MARQUIS
Oui ; ce n'est qu'elle-même.
Monsieur DOLIGNI fils
Eh ! Bien ? ...
Le MARQUIS
Eh ! Bien ?
Monsieur DOLIGNI fils
J'entends. Ma surprise est extrême, D'autant plus qu'elle est fine, et que jusques ici, De mille et mille amants, pas un n'a réussi.
Le MARQUIS
Parbleu, je le crois bien... dispense-moi du reste.
Monsieur DOLIGNI fils
Fort bien.
Le MARQUIS
Il faut être modeste.
Monsieur DOLIGNI fils
Comment fais-tu pour plaire ? Est-ce un don ? Est-ce un art ? Mais enseigne-moi donc.
Le MARQUIS
On peut t'en faire part. Si tu veux recevoir quelque avis salutaire, Tu t'en trouveras mieux de toutes les façons.
Monsieur DOLIGNI fils
Je sens tout le besoin que j'ai de tes leçons.
Le MARQUIS
Il ne faut que refondre un peu ton caractère.
Monsieur DOLIGNI fils
Mais vraiment j'y consens.
Le MARQUIS
Ton défaut capital Est l'embarras subit, le trouble machinal, Qui, sans nulle raison, te saisit et te glace, Sitôt qu'on te regarde ou qu'on te parle en face. Crois-moi, tombe plutôt dans l'autre extrémité Rien ne fait plus de tort que la timidité. Avec elle, par-tout, on est hors de sa place ; Elle suspend, arrête, et fixe les ressorts De la langue, des yeux, de l'esprit et du corps : Elle en ôte l'usage ; elle en ôte la grâce ; Sur tout ce que l'on dit, sur tout ce que l'on fait, Elle répand un air gauche, épais, et stupide. Tel qu'on prend pour un sot, parce qu'il est timide, Aurait de quoi passer pour un homme parfait. Mais ce n'est pas là tout ; et si tu te proposes D'avoir des succès éclatants, Il te faut bien encor d'autres métamorphoses. Il te manque le ton, l'air et les moeurs du temps : Le monde où tu vas vivre exige, entre autres choses, Qu'on soit plus amusant que solide et sensé. Tu ne saurais parler qu'après avoir pensé. Tu raisonnes toujours, et jamais tu ne causes. Déraisonne, morbleu, plutôt que d'ennuyer : Un peu moins de bon-sens, et plus de badinage. Un homme qui disserte est un homme à noyer. La raison, que tu crois un si bel apanage, Fut toujours le fléau de la société : Elle en chasse les ris, les jeux et la gaieté ; Elle y met, à leur place, une langueur mortelle. On la vante mal-à-propos ; Quand on a de l'esprit, on peut se passer d'elle ; La raison, tout au plus, ne convient qu'à des sots.
Monsieur DOLIGNI fils
Tu traites la raison d'une manière étrange.
Le MARQUIS
J'en suis bien revenu ; je ne prends plus le change.
Monsieur DOLIGNI fils
Il y paraît.
Le MARQUIS
Pour toi, tâche de profiter. Je ne me cite pas ; mais on peut m'imiter.
Monsieur DOLIGNI fils
Quelqu'un vient.
Le MARQUIS
C'est La Fleur.
Monsieur DOLIGNI fils
Adieu, je me retire.
Le MARQUIS
Sur ce que je t'ai dit, fais tes réflexions.
Scène 6
La Fleur, Le MARQUIS
La Fleur
Ouf !
Le MARQUIS
Eh ! Bien, mes commissions ?
La Fleur
Oh ! Palsembleu, Monsieur, souffrez que je respire. Si vous continuez ainsi, vous me tuerez.
Le MARQUIS
Il est vrai qu'avec moi la fatigue est extrême.
La Fleur
Vous autres, que Dieu fit pour être voiturés, Vous allez à votre aise, et vous parlez de même. Il n'en est pas ainsi des malheureux piétons.
Le MARQUIS
Reste en place ; respire ; et point de ces dictons.
La Fleur
Morbleu, je suis bien las de ces courses maudites.
Le MARQUIS
Quels papiers tiens-tu là ?
La Fleur
La liste des visites.
Le MARQUIS
J'ai vu celle d'hier.
La Fleur
Elle est de ce matin.
Le MARQUIS
Bon !
La Fleur
Demandez au suisse ; oui, rien n'est plus certain.
Le MARQUIS
Eh ! Mais, la matinée est un temps solitaire.
La Fleur
Il est certaines gens, pour certaine raison, Qui vont dès le matin.
Le MARQUIS
Lis.
La Fleur
Le propriétaire De votre petite maison.
Le MARQUIS
Fort bien.
La Fleur
Le tapissier.
Le MARQUIS
Oui-da !
La Fleur
Le traiteur.
Le MARQUIS
Peste !
La Fleur
Le loueur de carrosse.
Le MARQUIS
Après.
La Fleur
Ainsi du reste.
Le MARQUIS
Ces messieurs sont venus ?
La Fleur
Non pas eux, mais leurs gens.
Le MARQUIS
Ces gens ont-ils des gens !...
La Fleur
Leurs gens sont des sergents ; Et voici, monsieur, de leur prose, Et de leurs billets doux.
Il chante.
Le MARQUIS
Tant mieux. Je n'en ai jamais vu. Contentez-vous, mes yeux...
La Fleur
Chantez ; c'est bien prendre la chose.
Le MARQUIS
Tiens, fais-en ton profit.
La Fleur
Beau diable de profit !
Le MARQUIS
D'ailleurs, chez Arthénice as-tu su t'introduire ?
La Fleur
Plus invisiblement que n'eût fait un esprit.
Le MARQUIS
Comment se porte-t-on ?
La Fleur
Bien.
Le MARQUIS
Daigne un peu m'instruire. Comment a-t-on reçu les bijoux ?
La Fleur
Mal.
Le MARQUIS
Pourquoi ?
La Fleur
C'est qu'il n'était pas jour chez elle ; Et qu'ainsi je n'ai pu voir que sa demoiselle. Ce n'est pas là mon compte, à moi.
Le MARQUIS
J'entends, et je t'enjoins de ne jamais rien prendre.
La Fleur
Quoi ! Pas même, monsieur, ce qu'on me donnera ?
Le MARQUIS
Non ; ou bien tu verras ce qui t'arrivera.
Haut.
La Fleur
Ah ! Ce ne sera pas de rendre. On va la marier.
Le MARQUIS
Tout de bon ?
La Fleur
Tout-à-fait ; À ce baron qui la pourchasse : Il prétend, dès demain, que la noce se fasse.
Le MARQUIS
Bon !
La Fleur
Un petit billet vous mettra mieux au fait.
À La Fleur, qui rit.
Le MARQUIS
Il faut que tout cela finisse. De quoi ris-tu ? Dis donc.
La Fleur
D'un tour assez falot, Dont la suivante d'Arthénice Vient, à votre sujet, de régaler un sot. J'étais dans l'antichambre à causer avec elle, En tout bien, tout honneur.
Le MARQUIS
Eh ! Tâche d'abréger.
La Fleur
Nous parlions d'amitié, quand la fausse femelle A pensé me dévisager. "Va-t-en, m'a-t-elle dit, au diable, avec ton maître. Depuis assez longtemps, il a dû reconnaître Qu'il prend un inutile soin. Ma maîtresse n'en veut, ni de près, ni de loin." Alors, tout ébaubi, j'ai détourné la tête : C'est que le vieux baron lui-même, à pas de loup, Venait d'arriver tout-à-coup, Qui mordant à la grappe, et d'un air tout honnête, Accompagné pourtant d'un geste cavalier, M'a flatté, si jamais le hasard me ramène, Qu'il aurait la bonté de m'épargner la peine De descendre par l'escalier.
Le MARQUIS
Je voudrais qu'il osât te faire cette grâce.
La Fleur
Eh ! Non pas, s'il vous plaît ; souffrez que je m'en passe. J'ai volé chez Michel, et de-là chez Passeau. J'ai vu vos deux habits ; ma foi, rien n'est si beau ; Je ne crois pas qu'on puisse en avoir de plus lestes. Après, j'ai, sans aucun délai, Été chez la Duchapt ; et puis, chez la Bourrai ; Leurs filles sont après à garnir vos deux vestes ; L'une est en petit jaune, et l'autre en petit bleu.
Le MARQUIS
Les aurai-je bientôt ?
La Fleur
Vous les aurez dans peu ; Mais l'argent à la main.
Le MARQUIS
Ou Monsieur La Fleur est ivre, Ou ces gens sont devenus fous. Parbleu, je ferais bien, pour leur apprendre à vivre, De ne m'en plus servir.
La Fleur
C'est ce qu'ils disent tous. Par l'homme en question j'ai fini mes messages ; Seriez-vous assez fou pour en tâter encore ?
Le MARQUIS
Aurai-je de l'argent ?
La Fleur
Oui, mais au poids de l'or. Il demande un billet du triple, et de bons gages.
Le MARQUIS
Mais il en a déjà pour plus que je ne dois.
La Fleur
Faute de les avoir retirés dans le mois, Ils lui sont dévolus. Ignorez-vous l'usage ?
Le MARQUIS
N'importe. J'ai besoin, en un mot comme en cent, De deux mille louis.
La Fleur
Quel besoin si pressant En pouvez-vous avoir ?
Le MARQUIS
Est-ce donc qu'à mon âge Il n'est pas naturel de chercher à jouir ?
La Fleur
Sans être libertin, on peut se réjouir.
Le MARQUIS
Comment donc libertin ? Le suis-je ?
La Fleur
Ah ! Mon cher maître, Vous l'êtes beaucoup plus, en croyant ne pas l'être.
Le MARQUIS
Mais encore en quoi donc ? Dis-le-moi ; j'y consens.
La Fleur
Eh ! Parbleu, tout vous duit à la fois ; somme toute, Rien n'y manque, le vin, le jeu, l'amour.
Le MARQUIS
Sans doute. Eh ! Ne sont-ce pas là des plaisirs innocens ?
La Fleur
Vous les menez un train de chasse ; Et vous indisposez le public contre vous.
Le MARQUIS
Ah ! S'il a de l'humeur, que veux-tu que j'y fasse ? Peut-on empêcher les jaloux ? Crois-moi, va, je connais le monde ; On n'y blâme que ceux qu'on voudrait imiter.
La Fleur
En faux raisonnements votre morale abonde. Mais, encore une fois, sachez vous limiter. Si vous ne changez pas tout-à-fait de conduite, Empêchez que du moins on n'en parle en tous lieux. Madame votre mère en pourrait être instruite. Elle a beau vous aimer, elle ouvrira les yeux. Vous avez une soeur, qu'elle vous sacrifie : Songez-y ; je vous signifie Qu'elle pourrait fort bien la tirer du couvent, Pour lui faire, avec vous, partager l'héritage, Et peut-être encor davantage. Vous savez que monsieur l'en presse assez souvent.
Le MARQUIS
Eh ! Ventrebleu ! Va-t-en faire un tour à l'office, Et rêver, en buvant, aux moyens les plus prompts De refaire ma bourse et de me mettre en fonds. Le vin te fournira quelque heureux artifice.
La Fleur
Pour boire, je boirai.
Le MARQUIS
Va donc, sois diligent.
La Fleur
Je l'entends un peu mieux que tout autre négoce.
Le MARQUIS
À tel prix que ce soit, il me faut de l'argent.
La Fleur
S'il venait en buvant, je roulerais carrosse.
Acte II
Scène 1
Madame ARGANT, Rosette
Madame ARGANT
Le Marquis viendra-t-il ?
Rosette
Un peu de patience. Je l'ai fait avertir ; il ne tardera pas. À quelques importuns qui retardent ses pas, Il achève à présent de donner audience.
Madame ARGANT
Ah ! Rosette !
Rosette
Comment ! Qui vous fait soupirer ?
Madame ARGANT
Mon fils.
Rosette
En quoi, madame, y peut-il conspirer ? N'êtes-vous pas toujours la plus heureuse mère ?
Madame ARGANT
Je crains que ce bonheur ne soit qu'une chimère.
Rosette
De la part du marquis, que s'est-il donc passé ? Vous serait-il moins cher ?
Madame ARGANT
Je rougis de le dire ; Mon amour va pour lui toujours jusqu'au délire.
Rosette
L'excès en est permis, quand il est bien placé.
Madame ARGANT
Eh ! Qui me répondra que mon fils le mérite ?
Haut.
Rosette
Ma foi, ce n'est pas moi. N'allons pas à l'appui D'un accès de raison qui passera bien vite. Qu'avez-vous découvert qui vous déplaise en lui ? Il me semble pourtant qu'il est toujours de même.
Madame ARGANT
C'est de quoi je me plains.
À part.
Haut.
Rosette
Ma surprise est extrême. Eh ! Peut-il être mieux, sans y perdre ? Il est bien. S'il cessait d'être un fat, il ne serait plus rien. Madame, dépouillons les préjugés vulgaires.
Madame ARGANT
Il a bien des défauts, ou je me trompe fort.
Rosette
S'il a quelques défauts, ils lui sont nécessaires.
Madame ARGANT
Comment ?
Rosette
Je le soutiens, et nous serons d'accord. Quoi ! Trouvez-vous mauvais qu'il soit l'homme de France Qui sçait le mieux choisir une étoffe de goût ; Qui s'habille et se met avec une élégance Qu'on cherche à copier, sans en venir à bout ? Lui reprocheriez-vous, dans l'humeur où vous êtes, Qu'il aime un peu le luxe et la frivolité ? Qu'il cherche à ressembler aux gens de qualité ? Qu'il aime le plaisir, et contracte des dettes ? Eh ! N'en voulez-vous pas faire un homme de cour ?
Madame ARGANT
C'est le projet flatteur qu'a formé mon amour.
Rosette
Ne vous plaignez donc point.
Madame ARGANT
Mais es-tu bien certaine...
Rosette
Il ira loin. Pour moi, je n'en suis point en peine.
Madame ARGANT
J'en accepte l'augure... à propos de cela, Conçois-tu mon mari ?
Rosette
La demande est nouvelle ! Est-ce qu'on peut jamais concevoir ces gens-là ?
Madame ARGANT
Son obstination me paraît bien cruelle.
Rosette
Oui, sa prévention contre un fils si bien né...
Madame ARGANT
Est le premier chagrin qu'il m'ait jamais donné.
Rosette
Ce n'est que depuis peu que son humeur varie, Qu'il a des volontés, et qu'il vous contrarie. Il lui sied bien, en vérité ! Il faudrait arrêter cette témérité... Mais vous auriez la paix, si, pour le satisfaire, (Aux dépens du marquis, s'entend,) Vous vouliez retirer, ainsi qu'il le prétend, Votre fille du cloître.
Madame ARGANT
Il est vrai.
Rosette
Pourquoi faire ? Pour priver Le Marquis de la moitié du bien ?
Madame ARGANT
Et m'empêcher par-là de faire un mariage Où je vois, pour mon fils, le plus grand avantage.
Rosette
Affaire de ménage, où l'homme n'entend rien. Votre dessein n'est pas de l'en laisser le maître ?
Madame ARGANT
Non vraiment ; si cela peut être, Je prétends que mon fils ait un brillant état. Je veux, par les grands biens qui sont en ma puissance, Suppléer au défaut d'une illustre naissance, Et que dans le grand monde il vive avec éclat.
À part.
Rosette
Rien n'est plus naturel qu'un si grand sacrifice. Ce projet vous est cher ; vous l'avez résolu. Il faut bien, à son tour, que monsieur obéisse. Vous n'avez que trop fait tout ce qu'il a voulu. Il en contracterait l'habitude importune. C'est bien assez d'avoir reçu, dans la maison, Cette nièce orpheline, et presque sans fortune, Qu'il vous fit accueillir, par la seule raison Qu'elle porte son nom. Notez, par apostille, Qu'elle reçoit sa nièce et refuse sa fille.
Madame ARGANT
Que dis-tu ?
Rosette
Que c'est vous montrer La tante la meilleure et la plus généreuse Qu'on puisse jamais rencontrer.
Madame ARGANT
Voilà mon fils.
Rosette
Déjà ! L'aventure est heureuse !
Madame ARGANT
Qu'il est mis agréablement !
Scène 2
Le MARQUIS, Rosette, Madame ARGANT
Il lui baise la main.
Le MARQUIS
Je me jette à vos pieds. Je suis réellement Outré, désespéré de m'être fait attendre. Je devais tout quitter, et ne point m'amuser. Me pardonnerez-vous ?
Rosette
Ah ! Comme il sait la prendre !
Madame ARGANT
Rosette a su vous excuser.
Le MARQUIS
Rosette !
Rosette
Moi ! Madame !
Madame ARGANT
Oui : soyez content d'elle. Cette fille vous aime.
Le MARQUIS
Elle me connaît bien.
Madame ARGANT
Va, compte qu'il saura récompenser ton zèle.
Rosette
Oui-da !
Madame ARGANT
Mais laisse-nous un moment d'entretien.
Scène 3
Madame ARGANT, Le MARQUIS
Madame ARGANT
J'aurais à vous parler.
Le MARQUIS
Vous serez mieux assise.
Madame ARGANT
Il n'en est pas besoin ; restez. J'exigerais de vous une entière franchise.
Le MARQUIS
Mon coeur vous est ouvert.
Madame ARGANT
Vous me la promettez ?
Le MARQUIS
Dans la sincérité mon âme est affermie ; J'en fais profession, et surtout avec vous.
Madame ARGANT
Votre mère ne veut être que votre amie.
Le MARQUIS
C'est unir à la fois les titres les plus doux.
Madame ARGANT
À votre âge, mon fils, et fait comme vous êtes, Recevant dans le monde un accueil enchanteur, On a dû vous dresser mille embûches secrètes, Pour obtenir de vous un hommage flatteur. Quand vous auriez cédé, par goût ou par faiblesse, J'excuserais votre jeunesse ; Je fermerais les yeux. Parlez-moi franchement. Vous passez pour avoir un tendre attachement : C'est une beauté rare, et qu'on m'a fort vantée, Mais à quoi votre sort ne peut pas être joint... Vous rougissez, mon fils, et ne répondez point. Si votre âme, à présent, un peu trop enchantée, Ne peut abandonner ce dangereux vainqueur, J'attendrai que le temps vous rende votre coeur, Et vous mette en état d'entrer sans répugnance Dans des projets, pour vous, formés dès votre enfance, Et que, jusqu'à ce jour, je n'ai point négligés.
Le MARQUIS
Ah ! Vous méritez tout ce que vous exigez. Oui, l'on vous a dit vrai : mais soyez plus tranquille. C'est un amusement frivole et passager, Que mon coeur, sans vouloir autrement s'engager, S'est fait depuis peu par la ville, Seulement pour remplir un loisir inutile. Pareil attachement, (si pourtant c'en est un,) Ne tient qu'autant qu'on veut ; la rupture est facile : Rien n'est plus simple et plus commun. De semblables romans n'ont pas pour héroïnes Des personnes assez divines Pour fixer, sans retour, ceux qui leur font l'honneur D'offrir quelque encens à leurs charmes. C'est l'espoir assuré d'un facile bonheur Qui fait que l'on s'abaisse à leur rendre les armes. Elles n'allument point de véritables feux ; Et l'on est leur amant, sans en être amoureux.
Madame ARGANT
Que le mépris que vous en faites Augmente mon estime, et mon amour pour vous ! Ah ! Mon fils, pardonnez mes frayeurs indiscrètes. Votre établissement est l'objet le plus doux Que ma tendresse se propose ; Et j'y travaille utilement.
Le MARQUIS
Et c'est sur vous aussi que mon coeur s'en repose.
Madame ARGANT
J'ai de l'ambition ; mais pour vous seulement.
Le MARQUIS
Que ne vous dois-je pas !
Madame ARGANT
Écoutez, je vous prie. Vous aurez tout mon bien, je vous l'ai destiné. Mais ce n'est pas assez ; et vous n'êtes pas né Pour vivre et pour passer simplement votre vie Dans l'indolente oisiveté D'une opulente obscurité.
Le MARQUIS
Ce n'est pas là mon plan.
Madame ARGANT
Je ne fais aucun doute Que vous n'ayez dessein de paraître au grand jour ; Que votre but ne soit de percer à la cour : Un bien considérable en aplanit la route. Mais, pour vous abréger un chemin toujours long, Il serait un moyen plus facile et plus prompt.
Le MARQUIS
Et ce moyen qui s'offre à votre prévoyance, seroit ?
Madame ARGANT
Un mariage ; une fille, en un mot, Qui vous apporterait en dot Le crédit et l'appui d'une grande alliance.
Le MARQUIS
On ne peut mieux penser. Vous ne m'étonnez point : Mais l'hymen, à mon âge, est un état bien grave. Quoi ! Voulez-vous sitôt que je devienne esclave ?
Madame ARGANT
Un mari ne l'est pas. Auriez-vous sur ce point Un peu d'aversion ?
Le MARQUIS
Moi ! Madame ? Eh ! Qu'importe ? Quand mon aversion serait cent fois plus forte, Croyez que de ma part, en cela, comme en tout, Le sacrifice est prêt : ce n'est pas une affaire. Le désir de vous satisfaire Me tiendra toujours lieu de penchant et de goût. Mais mon père ? ...
Madame ARGANT
Ah ! Je sais comment il faut s'y prendre. Je prévois ses refus ; mais ils ne tiendront pas. Nous disputons beaucoup. Après bien des débats, Votre père s'apaise, et finit par se rendre. Par exemple, il avait fortement décidé Que vous seriez de robe.
Le MARQUIS
Ah ! Ciel !
Madame ARGANT
Il a cédé. N'en a-t-il pas été de même Pour le déterminer à vous faire un état. Au sujet de ce marquisat Sa répugnance était extrême ; Il ne voulait pas s'y prêter : Mais vous le désiriez ; c'est sur quoi je me fonde : Aussi l'ai-je forcé de l'aller acheter.
Le MARQUIS
Ne faut-il pas avoir un titre dans le monde ? Mais celui de marquis me flatte infiniment ; Je vous l'avoue ingénument. Si vous n'aviez pas eu la bonté de contraindre Mon père à cet achat, j'eusse été très à plaindre.
Madame ARGANT
Cette acquisition l'a longtemps retenu.
Le MARQUIS
Il est vrai ; c'est ce qui m'étonne.
Madame ARGANT
Il arrive aujourd'hui ; l'avis m'en est venu.
Le MARQUIS
Je crois qu'à son retour la scène sera bonne. Il ne sera pas mal surpris De l'état que nous avons pris Pendant le cours de son absence. Il ne pourra pas voir, sans jeter les hauts cris, Ces embellissements et ces meubles de prix. Il n'a jamais donné dans la magnificence. Ce nombre de valets, et ce suisse sur-tout, Ne seront pas trop de son goût.
Scène 4
Monsieur ARGANT, Suisse, Un Laquais, Un Autre Laquais, Le MARQUIS, Madame ARGANT
Monsieur ARGANT
Voyez cet animal qui m'arrête à la porte !
Suisse
Que voulez-vous ?
Monsieur ARGANT
Eh ! Que t'importe ? Mais est-ce ici chez moi ?
Suisse
çà, Monsieur, votre nom ?
Monsieur ARGANT
Mon nom ?...
Suisse
Afin qu'on vous annonce.
Monsieur ARGANT
Je n'en connais pas un.
Suisse
J'attends votre réponse.
à son camarade
Un Laquais
Connais-tu ça ?
Un Autre Laquais
Moi ! Ma foi, non.
Le MARQUIS
Ah ! Monsieur, pardonnez... madame, c'est mon père. Excusez des valets...
Monsieur ARGANT
Quel est donc ce mystère ?
Madame ARGANT
C'est vous, Monsieur Argant ?
Monsieur ARGANT
Moi-même, Dieu merci, Qu'une espèce de singe, avec sa barbe torse, Ne voulait point du tout laisser entrer ici : Il a presque fallu que j'usasse de force.
Le MARQUIS
Un suisse, comme un sot, fait toujours son métier.
Monsieur ARGANT
Vous avez pris un suisse ?
Le MARQUIS
Oui, Monsieur.
Monsieur ARGANT
Pour quoi faire ?
Le MARQUIS
Un suisse est à la porte un meuble nécessaire.
Monsieur ARGANT
Il ne nous faut qu'un vieux portier. Et ce tas de valets dont l'antichambre est pleine, Est-il d'ici ?
Le MARQUIS
Sans doute. Il faut être servi.
Monsieur ARGANT
Mais en faut-il une douzaine ?
Le MARQUIS
Chacun a son emploi.
Monsieur ARGANT
Fort bien, j'en suis ravi. Parbleu, pendant deux mois qu'a duré mon voyage, L'extravagance a fait ici bien du ravage !
Le MARQUIS
Mais en quoi donc, Monsieur ?
Monsieur ARGANT
Déjà deux ou trois fois Ce titre de monsieur a choqué mon oreille. Vous ne vous serviez pas d'épithète pareille. Le nom de père est-il devenu trop bourgeois, Pour pouvoir à présent sortir de votre bouche ? Il faut que cela soit.
Le MARQUIS
Ce reproche me touche. Je croyais vous traiter avec plus de respect ; Et j'ignore pourquoi monsieur s'en formalise.
Monsieur ARGANT
Ma foi, s'il faut que je le dise, Ce cérémonial me paraît fort suspect ; Et c'est la vanité qui l'a mis en usage. Je sais que chez les grands il est autorisé ; Que chez les gens d'un moindre étage Ce ridicule abus s'est impatronisé ; Il s'est même glissé jusques dans la roture : Mais il n'est pas moins vrai qu'il blesse la nature. Pour chez moi, s'il vous plaît, il n'aura point de cours. Sachez, en m'appelant par mon nom véritable, Que le titre de père est le plus respectable Qu'un fils puisse donner à l'auteur de ses jours.
Madame ARGANT
Il est vrai ; mais enfin je sais qu'au fond de l'âme Il ne m'aime pas moins pour m'appeler madame.
Monsieur ARGANT
Ma femme, quant à vous, je ne m'en mêle pas ; C'est une affaire à part ; je n'en veux point connaître.
Scène 5
Monsieur ARGANT, Coureur, Madame ARGANT, Le MARQUIS
Monsieur ARGANT
Quelle est cette autre espèce ? Où s'adressent tes pas ?
Coureur
Ici.
Monsieur ARGANT
Qu'es-tu ?
Coureur
Coureur.
Monsieur ARGANT
Qui cherches-tu ?
Coureur
Mon maître ?
Monsieur ARGANT
Quel est-il ?
Coureur
Eh ! Parbleu, c'est monsieur Le Marquis.
Monsieur ARGANT
Quel marquis ?
Coureur
Le voilà.
Monsieur ARGANT
Qui donc ?
Madame ARGANT
Eh ! C'est mon fils.
Monsieur ARGANT
Lui ?
Madame ARGANT
Sans doute.
Le MARQUIS
Va-t-en.
Scène 6
Monsieur ARGANT, Le MARQUIS, Madame ARGANT
Monsieur ARGANT
C'est ainsi qu'on vous nomme ?
Le MARQUIS
Oui, Monsieur.
Monsieur ARGANT
De quel droit ? Mais vous m'étonnez fort.
Le MARQUIS
Je crois en avoir deux.
Monsieur ARGANT
Qui sont-ils donc ?
Le MARQUIS
D'abord, N'avez-vous pas l'honneur d'être né gentilhomme ?
Monsieur ARGANT
Un peu. Mais est-ce assez pour s'appeler Marquis ? Argant, vous êtes fou.
Madame ARGANT
N'avez-vous pas acquis ? ...
Monsieur ARGANT
Et quoi ?
Madame ARGANT
Ce marquisat que nous avions en vue ? Est-ce que ce n'est pas une affaire conclue ?
Monsieur ARGANT
Un marquisat ?
Madame ARGANT
Est-il acheté ?
Monsieur ARGANT
Ma foi, non.
Le MARQUIS
Ah ! Madame...
Madame ARGANT
Ah ! Monsieur...
Monsieur ARGANT
Il est trop cher.
Le MARQUIS
Qu'entends-je ?
Monsieur ARGANT
Mais vous ne perdrez rien au change.
Madame ARGANT
Mais mon fils en a pris le nom.
Monsieur ARGANT
Palsembleu, qu'il le quitte.
Le MARQUIS
Ah ! Ciel ! Est-il possible !
Madame ARGANT
Autant qu'à vous, mon fils, cet affront m'est sensible.
Monsieur ARGANT
Entre nous, pourquoi l'a-t-il pris ? Faut-il, pour satisfaire à ses étourderies, Être aussi fou que lui ? J'ai, mais à fort bon prix, Acquis trois bonnes métairies, Pays gras, terre à bled.
Le MARQUIS
Mais quelles gueuseries ! Mon père est bien désespérant !
Monsieur ARGANT
Ces acquisitions, je vous en suis garant, Valent mieux que dix seigneuries.
Le MARQUIS
J'enrage de bon coeur.
Madame ARGANT
Sachez vous contenir ; Ou plutôt, laissez-nous ; je vais l'entretenir.
Scène 7
Madame ARGANT, Monsieur ARGANT
Madame ARGANT
Vous êtes bien cruel !
Monsieur ARGANT
Moi ! La plainte est nouvelle !
Madame ARGANT
J'ai cru que vous m'aimiez ; mais vous ne m'aimez point.
Monsieur ARGANT
Fort bien. Mécontentez une femme en un point, Tout le passé s'oublie, et n'est plus rien pour elle.
Madame ARGANT
Oui, je suis une ingrate ; allons, accablez-moi ; Ne ménagez plus rien. Ah ! Que je suis outrée !
Monsieur ARGANT
Ma femme, sans courroux, parlons de bonne foi. Nous convient-il d'avoir une terre titrée ? Que diable ! Un marquisat n'a pas le sens commun.
Madame ARGANT
Eh ! Pourquoi donc mon fils n'en aurait-il pas un ? Il n'est pas assez noble, et la terre est trop chère : Sont-ce là des raisons d'un homme de bon sens ? Non, monsieur ; vous voulez, je le vois, je le sens, Mortifier le fils, désespérer la mère. Vous vous lassez de moi.
Monsieur ARGANT
Parlez-vous tout de bon ?
Madame ARGANT
Que je suis malheureuse !
Monsieur ARGANT
Ah ! C'est une autre affaire. Ayons ce marquisat. Il faut vous satisfaire.
Madame ARGANT
Quand mon fils en a pris le titre avec le nom, Est-il temps d'écouter un frivole scrupule ?
Monsieur ARGANT
Argant sera marquis.
Madame ARGANT
Eh ! Sans doute. Autrement Ce serait le couvrir du plus grand ridicule.
Monsieur ARGANT
Je vais écrire.
Madame ARGANT
Promptement...
Monsieur ARGANT
Oui.
Madame ARGANT
Je vous attendais avec impatience, D'autant plus qu'il s'agit d'une grande alliance Pour mon fils.
Monsieur ARGANT
Je m'en doutais bien.
Madame ARGANT
On propose une fille aimable et de naissance, Et qui même appartient à plus d'une puissance.
Monsieur ARGANT
C'est-à-dire qu'elle n'a rien.
Madame ARGANT
Mon fils est assez riche. Un si grand mariage Lui procure, entre autre avantage, Une entrée à la cour, avec un régiment. Il ne trouverait plus d'occasion si belle.
Monsieur ARGANT
Qu'exige-t-on de vous ?
Madame ARGANT
Eh ! Mais apparemment Que j'assure mon bien.
Monsieur ARGANT
C'est une bagatelle... Et ma fille ? ...
Madame ARGANT
Allez-vous encore, à ce sujet, Réveiller le procès que nous avions ensemble, Au lieu d'embrasser mon projet ?
Monsieur ARGANT
Mais, ma femme...
Madame ARGANT
Mais quoi ! Tout est dit, ce me semble. Dans cet asile heureux, et par elle chéri, Où le ciel doit avoir accoutumé sa vie, J'aurai soin de lui faire un sort digne d'envie. Où peut-elle être mieux ?
Monsieur ARGANT
Avec un bon mari.
Madame ARGANT
Rien n'est plus incertain. Mais qui vient nous surprendre ? C'est Monsieur Doligni. Je vous laisse avec lui. Songez que l'on attend ma réponse aujourd'hui.
Scène 8
Monsieur DOLIGNI père, Monsieur ARGANT
Monsieur DOLIGNI père
Vous voilà de retour. On vient de me l'apprendre : Aussi-tôt l'amitié vers vous m'a fait voler. Vous avez du chagrin, je pense ?
Monsieur ARGANT
Ma femme...
Monsieur DOLIGNI père
Eh ! Bien, quoi donc ?
Monsieur ARGANT
Vient de me désoler.
Monsieur DOLIGNI père
Si tôt ?
Monsieur ARGANT
J'arrive à peine, après deux mois d'absence... C'est pour se remettre au courant. Puis-je vous consoler ?
Monsieur ARGANT
Non.
Monsieur DOLIGNI père
Pourquoi, je vous prie ? Vous me revoyez donc d'un oeil bien différent ?
Monsieur ARGANT
Mon amitié pour vous ne s'est point affaiblie. Puis-je me consoler, quand moi-même je crains De vous plonger bientôt dans les plus grands chagrins.
Monsieur DOLIGNI père
Je n'en prends jamais pour mon compte ; Je n'ai que ceux de mes amis.
Monsieur ARGANT
Ma femme, et j'en rougis de honte, Me veut faire manquer à ce que j'ai promis. Éprise, pour son fils, d'une amitié trop tendre, Elle pense à lui seul, et ne veut point de gendre.
Monsieur DOLIGNI père
Je le savais déjà. Je vous dirai de plus, Que je vous rends votre promesse.
Monsieur ARGANT
Vous croyez que ma femme en sera la maîtresse ?
Monsieur DOLIGNI père
N'ayez point, là-dessus, de débats superflus. Par une autre raison qui n'est pas moins contraire, Ce mariage-là n'aurait pas pu se faire. Mon fils, à ce sujet, implore ma pitié. Il aime éperdument une jeune personne Digne de sa tendresse et de mon amitié.
Monsieur ARGANT
Il a donc votre aveu ?
Monsieur DOLIGNI père
Mais oui, je le lui donne.
Monsieur ARGANT
Hélas !
Monsieur DOLIGNI père
Son choix fera mon bonheur et le sien. J'espérais pour ma fille une chaîne si belle, Et qu'un jour votre fils serait aussi le mien. D'ailleurs, cette beauté qu'il aime, quelle est-elle ?
Monsieur DOLIGNI père
Marianne.
Monsieur ARGANT
Ma nièce ?
Monsieur DOLIGNI père
Oui, depuis quatre mois, Il n'a pas pu la voir sans y fixer son choix.
Monsieur ARGANT
Marianne est l'objet dont son âme est charmée ?
Monsieur DOLIGNI père
La présence décide ; on se prend par les yeux : S'il eût vu votre fille, il l'eût sans doute aimée.
Monsieur ARGANT
Son choix revient au même : il n'en sera pas mieux. Voyez en même temps ma douleur et ma joie. Ouvrez-moi votre sein ; que mon coeur s'y déploie : Comme un dépôt sacré, recevez un secret Que ma tendre amitié vous taisait à regret. Cette jeune orpheline, où tant de beauté brille, Que votre fils adore, et que vous chérissez...
Monsieur DOLIGNI père
Eh ! Bien... vous vous attendrissez.
Monsieur ARGANT
Cette nièce...
Monsieur DOLIGNI père
Achevez.
Monsieur ARGANT
Marianne est ma fille. Que m'apprenez-vous là ?
Monsieur ARGANT
Mon amour paternel A trouvé le moyen, à l'insu de sa mère, De retirer ici cette fille si chère, Qu'elle voulait laisser dans un cloître éternel. Marianne se croit la fille de mon frère, Et n'imagine pas qu'elle soit chez son père.
Monsieur DOLIGNI père
Bon !
Monsieur ARGANT
Elle est dans la bonne foi.
Monsieur DOLIGNI père
Comment a-t-elle pu vous croire ?
Monsieur ARGANT
Je n'ai pas eu de peine à forger une histoire. Feu mon frère eut toujours le même nom que moi. C'est ce qui m'a servi ; d'autant plus que ma fille, Qui fut mise au couvent dès l'âge de deux ans, N'a pas trop entendu parler de sa famille, Et n'a vû de sa vie aucun de ses parents. Ne pouvant engager mon épouse obstinée D'aller, jusqu'à Poitiers, voir cette infortunée, Et n'étant que trop sûr qu'elle veut, malgré moi, Immoler à son fils cette triste victime, Le détour que j'ai pris m'a paru légitime. C'est la nécessité qui m'en a fait la loi ; Et c'est, pour m'excuser, sur quoi je me retranche.
Monsieur DOLIGNI père
Le scrupule est plaisant ! Vous me faites pitié. Eh ! Trompez sans regret votre chère moitié. Attraper une femme, est prendre sa revanche.
Monsieur ARGANT
En un mot, j'ai pris ce détour.
Monsieur DOLIGNI père
Il est assez bon, ce me semble.
Monsieur ARGANT
Et je n'ai si longtemps retardé mon retour, Que pour les mieux laisser s'accoutumer ensemble. Marianne a de quoi charmer ; Et je m'en vais savoir si, pendant mon absence, Ses charmes et son innocence, De son aveugle mère ont pu la faire aimer... La voici qui paraît. Laissez-nous, je vous prie. Sur-tout ne dites point ce que je vous confie ; Pas même à votre fils.
Scène 9
Monsieur ARGANT, Marianne
Monsieur ARGANT
Comment vont nos projets ? Apprends-moi quel succès a couronné ton zèle. Sur le coeur de ta tante as-tu fait des progrès ? Dis-moi, ma chère nièce, es-tu bien avec elle ? Tu sais ce qu'en partant d'ici, Je t'ai recommandé comme un point nécessaire.
Marianne
J'ai fait ce que j'ai pu.
Monsieur ARGANT
Tout a donc réussi, Car tu plairas toujours à qui tu voudras plaire.
Marianne
Présumez un peu moins de mon faible talent. Il est vrai qu'en cherchant à remplir votre attente, Qu'en tâchant de gagner l'amitié de ma tante, Je ne me faisais point un effort violent. Que dis-je ? Un sentiment que je ne puis comprendre, À mon obéissance a servi de soutien ; Et mon coeur, étonné de se trouver si tendre, N'a, je crois, rien omis pour mériter le sien ; Mais...
Monsieur ARGANT
L'heureuse nouvelle ! Achève ton ouvrage. Je ne te dis qu'un mot ; qu'il serve à t'animer. Mariage, fortune, espérance, héritage, Tout dépend de ma femme, et de s'en faire aimer. Je ne puis rien pour toi.
Marianne
Quelle erreur est la vôtre !
Monsieur ARGANT
Par des arrangements que la fortune a faits, Ma femme est ta ressource ; et tu n'en as point d'autre.
Marianne
Il faut donc renoncer à ses moindres bienfaits.
Monsieur ARGANT
Comment donc ?
Marianne
Étouffez une douce espérance, Qui n'a servi qu'à vous tromper. De tout ce que j'ai fait, rien n'a pu dissiper, Ni vaincre son indifférence. C'est un projet flatteur qui ne peut s'accomplir. Je connais trop son coeur ; il m'est inaccessible : Ce n'est que pour son fils qu'il peut être sensible : Il l'occupe, et n'y laisse aucun vide à remplir. Loin d'entrer avec lui dans le moindre partage, Je ne sais si mes soins ne m'ont pas fait haïr. Ne me forcez donc pas d'insister davantage.
Monsieur ARGANT
Eh ! Que veux-tu de moi ?
Marianne
Que vous me laissiez fuir, Et rentrer au couvent d'où vous m'avez tirée.
Monsieur ARGANT
Je ne puis.
Marianne
Accordez cette grâce à mes pleurs. En vous la demandant mon âme est déchirée. Vous m'aimez : je prévois avec quelles douleurs Vous supporterez ma retraite.
Monsieur ARGANT
Ne t'imagine pas non plus que je m'y prête. J'ai de fortes raisons pour ne pas consentir À te laisser aller suivre une folle envie.
Marianne
Ah ! N'appréhendez pas qu'un jour le repentir Vienne dans mon désert empoisonner ma vie. Je trouverai de quoi fixer tous mes désirs Dans sa tranquillité profonde. C'est lorsqu'on a du moins un peu connu le monde Qu'on peut, dans la retraite, avoir de vrais plaisirs. Que je m'en vais l'aimer ! Qu'elle me sera chère ! Je n'y sentirai plus le poids de ma misère. Hélas ! Je l'ignorais dans mon obscurité : J'y vivais sans me voir sans cesse humiliée Par le défaut de bien, de rang, de qualité : Permettez qu'à jamais j'y puisse être oubliée.
Monsieur ARGANT
Non ; c'est un dessein pris, où je suis affermi : Je te veux marier ; et je t'ai destinée Au fils de mon meilleur ami. Nous avons tous les deux conclu cet hyménée. S'il est à ton gré, comme au mien, Si Doligni te plaît... tu rougis ! Ah ! Fort bien. La pudeur fut toujours la première des grâces. J'en tire un bon augure. Il sera ton époux... Quel est cet inconnu qui marche sur nos traces ?
Scène 10
UN MAÎTRE d'HÔTEL, Marianne, Monsieur ARGANT
UN MAÎTRE d'HÔTEL
Mademoiselle, un mot.
Marianne
Que vous plaît-il ?
UN MAÎTRE d'HÔTEL
Tout doux. Ce vieux monsieur-là, sauf son respect et le vôtre, Eh ! Bien... Est-ce monsieur ?
Marianne
Oui.
UN MAÎTRE d'HÔTEL
Lui ? J'en suis ravi.
Monsieur ARGANT
Quel est cet importun ?
UN MAÎTRE d'HÔTEL
Autant vaut-il qu'un autre.
Marianne
C'est le maître d'hôtel.
UN MAÎTRE d'HÔTEL
Monsieur, on a servi.
Monsieur ARGANT
Présente-moi... Je crains de faire des bévues. Que diable ! À chaque pas je tombe ici des nues.
Acte III
Scène 1
Monsieur DOLIGNI père, Monsieur ARGANT
Monsieur DOLIGNI père
Vous rêvez ?
Monsieur ARGANT
J'ai de quoi. Depuis trente ans au plus, Que dépourvu de biens, (car jamais je n'en eus,) Je m'en fus à la Martinique, Où j'épousai Madame Argant, Il faut que mon esprit soit devenu gothique, Ou Paris bien extravagant.
Monsieur DOLIGNI père
Ami, c'est l'un et l'autre. Après trente ans d'absence, À peine revenu depuis six mois en France, Dont vous avez passé le tiers hors de Paris, Tout vous y paraît neuf. Ne soyez pas surpris, Si vous n'en savez plus les êtres. Mais rendons-nous justice, et n'ayons plus d'humeurs. Nous sommes vieux, les temps amènent d'autres moeurs. Avions-nous conservé celles de nos ancêtres ? Nos enfants, à leur tour, occupent le tapis. Tout roule, et roulera toujours de mal en pis. Par une extravagance, une autre est abolie. D'âge en âge on ne fait que changer de folie.
Monsieur ARGANT
Je le vois bien. Il faut qu'au sujet du dîner, Je vous fasse un aveu naïf et véritable. Excepté le rôti, je n'ai pu deviner Le nom d'aucun des plats qu'on a servis à table.
Monsieur DOLIGNI père
Je n'en ai pas, non plus, reconnu la moitié. Tout change de nature, à force de mélange.
Monsieur ARGANT
Il faut être sorcier pour savoir ce qu'on mange. C'est encore au dessert où j'ai ri de pitié, De nous voir assommés d'un fatras de verrailles, Garni de marmousets et d'arbustes confus, Qui font un bois-taillis, où l'on ne se voit plus Qu'au travers de mille broussailles. Et tout cet attirail, pièce à pièce apporté Par un maître valet, par d'autres escorté, Est une heure à ranger sur le lieu de la scène ; Et tient, en attendant, tout le monde à la gêne. Quels convives d'ailleurs ! Je veux être pendu, Oui, si j'ai rien compris, si j'ai rien entendu À l'étrange jargon qu'ils parlaient tous ensemble. Tous les fous de Paris étaient de ce repas.
Monsieur DOLIGNI père
Doucement. Vous n'y pensez pas. Ce sont de beaux esprits que Le Marquis rassemble, Et qui dans votre hôtel ont ouvert leur bureau.
Monsieur ARGANT
Miséricorde ! Quel fléau ! Quel déluge maudit d'insectes incommodes ! Rien n'y manque. J'en dois remercier mon fils. Je ne m'attendais pas de trouver mon logis Plein de chevaux, de chiens, d'auteurs et de pagodes. Mais enfin laissons-là ces propos superflus ; Revenons au sujet qui me touche le plus. C'est Marianne. Eh ! Bien, m'avez-vous fait la grâce De parler à ma femme ?
Monsieur DOLIGNI père
Oui ; mais je ne tiens rien. Elle veut au marquis assurer tout son bien ; Et je ne compte pas que ce dessein lui passe, À moins que votre fille...
Monsieur ARGANT
Il n'est donc plus d'espoir. J'espérais que ses soins, sa tendresse et ses charmes, Sur le coeur de ma femme auraient plus de pouvoir : Elle n'a recueilli que des sujets de larmes.
Monsieur DOLIGNI père
Mais peut-on s'empêcher de s'en laisser charmer ?
Monsieur ARGANT
Elle aurait dû s'en faire aimer. Hélas ! Je rapportais cette douce espérance. Quel retour ! Je ne puis y penser sans effroi. Loin de répondre à l'apparence, Le projet et le piège ont tourné contre moi. Votre position est fâcheuse.
Monsieur ARGANT
Ah ! Sans doute.
Monsieur DOLIGNI père
Votre embarras est des plus grands ; Et pour vous en tirer, il faut qu'il vous en coûte. Aimez-vous votre femme ?
Monsieur ARGANT
Autant que mes enfants. Je ne puis ni ne veux me brouiller avec elle. Eh ! Depuis notre hymen, l'union la plus belle A resserré des noeuds que l'amour a formés. D'ailleurs, je lui dois tout. Je n'avais rien au monde. Malgré ma misère profonde, Et nombre de rivaux plus dignes d'être aimés, Je lui plus. Il fallut vaincre la résistance De parents qui pouvaient s'opposer à son choix. Elle n'avait pas l'âge indiqué par les lois. Cependant mon bonheur, ou plutôt sa constance, Après bien des refus et de mortels ennuis, Me rendit possesseur d'une épouse adorable, Qui jouissait déjà d'un bien considérable, Que des successions ont augmenté depuis. Je m'en souviens sans cesse avec reconnaissance.
Monsieur DOLIGNI père
Je prévois qu'à la fin il faudra, malgré vous, Renvoyer votre fille au couvent.
Monsieur ARGANT
Entre nous, Ce sacrifice-là n'est pas en ma puissance. Ma fille... non, monsieur, je ne puis m'en priver. Pour la sacrifier, la victime est trop chère.
Monsieur DOLIGNI père
Eh ! Bien, quoi qu'il puisse arriver, Votre fille est chez vous, déclarez-vous son père. Si vous prétendez la garder, Il faut bien, tôt ou tard, découvrir ce mystère. Si vous n'osez le hasarder, Je vous offre mon ministère. Une femme en courroux m'embarrasse fort peu. Entre la mienne et moi la paix était si rare, Que je ne suis pas neuf en pareille bagarre. Moi, j'oppose à leur premier feu Un flegme des plus salutaires. Il en est, sans comparaison, Tout comme des enfants mutins et volontaires : Quand la force leur manque, ils entendent raison. Au surplus, vous touchez au moment de la crise. Songez que votre femme, au gré de son espoir, Va remplir le projet dont elle est trop éprise ; Que, sans doute, on fera les accords dès ce soir ; Qu'il est temps de parler en père de famille, En maître, s'il le faut, et si vous le pouvez.
Monsieur ARGANT
Que j'appréhende !...
Monsieur DOLIGNI père
Quoi ! Qu'est-ce que vous avez ?
Monsieur ARGANT
Et si ma femme allait faire enlever sa fille, Et se rendre en secret maîtresse de son sort ! Voilà ce que je crains, si je romps le silence. Supposé que l'accès d'un aveugle transport Ne la contraigne point à cette violence, Les persécutions feront le même effet ; Et sa mauvaise humeur ne cessant de s'accroître, Obligera ma fille à préférer le cloître.
Monsieur DOLIGNI père
Il faudra tenir bon : peut-être...
Monsieur ARGANT
C'est un fait. Je voudrais conserver la paix dans ma famille... Il me vient un moyen. S'il est de votre goût, Il pourrait concilier tout, Et faire marier ma fille. Sa légitime peut monter À douze mille écus de rente ; Eh ! Bien, seriez-vous homme à vous en contenter ?
Monsieur DOLIGNI père
Ceci change la thèse ; elle est bien différente.
Monsieur ARGANT
Je le sais, je n'osais presque vous en parler.
Monsieur DOLIGNI père
Allons, je le veux bien, pour vous tirer de peine.
Monsieur ARGANT
Ah ! Mon cher...
Monsieur DOLIGNI père
Ce n'est pas l'intérêt qui me mène. Je n'accepte pourtant que comme un pis-aller.
Monsieur ARGANT
Mais Marianne vient...
Scène 2
Marianne, Monsieur ARGANT, Monsieur DOLIGNI père
Marianne
Madame Argant m'envoie...
Monsieur ARGANT
Tant mieux ; j'en ai bien de la joie.
Marianne
Ah ! Mon oncle, le diriez-vous ? Pour la première fois, elle m'a caressée, M'a donné les noms les plus doux.
Monsieur DOLIGNI père
Elle est donc bien intéressée Au succès du message.
Marianne
Elle en espère tout. Vous me portez, dit-elle, une amitié si tendre Qu'il n'est rien, près de vous, dont je ne vienne à bout ; Et si je réussis, elle m'a fait entendre Qu'elle aurait soin de mon destin. C'est au sujet de mon cousin...
Monsieur ARGANT
Justement.
Marianne
Et pour sa fortune, Que je viens, au hasard de vous être importune...
Monsieur ARGANT
Ah ! Si c'est pour Argant, le sort en est jeté. Que veut-elle ? Quelle est cette grâce si grande ?
Marianne
C'est l'hymen de son fils, tel qu'il est projeté.
Monsieur ARGANT
Marianne, est-ce à toi d'appuyer sa demande ?
Marianne
À qui donc ? Pour tous deux, j'implore vos bontés. C'est l'établissement le plus considérable... Vous la désespérez, si vous n'y consentez ; C'est faire à votre fils un tort irréparable.
Monsieur ARGANT
Prétendre que son fils soit le seul possesseur Et l'unique héritier de toute sa fortune ! Et ma fille ?
Marianne
Est-il vrai que vous en ayez une ?
Monsieur ARGANT
Oui. Si le frère a tout, que deviendra la soeur ? Loin de prendre parti pour elle, Je te vois la première à la persécuter.
Marianne
Moi, je ne lui veux point de mal ; et si mon zele...
Monsieur ARGANT
Mais, tiens : pour me résoudre, et pour m'exécuter, Je m'en rapporte à toi. Tu sais ce qu'on propose ; Supposé que tu sois cet enfant malheureux À qui sa mère apprête un sort si rigoureux, Prends sa place un moment, fais-en ta propre cause, Et ne consulte ici que ton propre intérêt.
Marianne
Je me serais déjà prononcé mon arrêt.
Monsieur ARGANT
Quoi ! Malgré les soupirs et les larmes d'un père...
Marianne
Pourrais-je assurer mieux le repos de ses jours, Qu'en cédant au malheur de déplaire à ma mère ? À quoi me servirait de m'obstiner toujours À braver mon destin ? Quelle en serait l'issue ? D'aliéner vos coeurs, d'en écarter l'amour, De déchirer toujours le sein qui m'a conçue, De me faire encor plus haïr de jour en jour. Pourquoi me consulter dans cette conjoncture ? Toute autre, et votre fille aussi, Vous en dirait autant ; et je ne sers ici Que d'interprète à la nature.
À Marianne.
À Doligni.
Monsieur ARGANT
Tu me perces le coeur. Jugez donc si j'ai lieu De déclarer son sort.
Monsieur DOLIGNI père
C'est votre femme ; adieu.
Monsieur ARGANT
Ne vous éloignez pas.
Scène 3
Madame ARGANT, Monsieur ARGANT, Marianne
Madame ARGANT
Eh ! Bien, votre entremise A-t-elle eu la faveur que je m'en suis promise ? Ce que j'en attendais était des plus aisés.
Monsieur ARGANT
Ah ! Vous pouvez compter sur elle en toute chose. On ne peut mieux plaider une méchante cause.
Madame ARGANT
Eh ! L'a-t-elle gagnée ?... Eh ! Quoi ! Vous vous taisez ?
Monsieur ARGANT
Qu'exigez-vous de moi ?
Madame ARGANT
Quel est donc ce langage ?
Monsieur ARGANT
Ne vous souvient-il plus qu'un fils trop fortuné N'a pas été l'unique gage Dont notre heureux hymen ait été couronné ? Permettez que je vous rappelle Qu'il en fut encor un conçu dans votre sein. Voyez quel est votre dessein, Si vous en conservez un souvenir fidèle ?
Madame ARGANT
Je pourrais avoir quelque tort : Mais cette fille enfin dont vous plaignez le sort, Quand nous l'envoyâmes en France, Pour être élevée en couvent, Était dans sa plus tendre enfance.
Monsieur ARGANT
Hélas ! Je me le suis reproché bien souvent. Depuis, je ne l'ai point revue. Dans mon coeur, il est vrai, l'absence a triomphé. L'éloignement, l'oubli, le temps, ont étouffé La tendresse que j'aurais eue, Si vous aviez laissé cet enfant sous mes yeux ; Vous n'auriez jamais eu de reproche à me faire. Eh ! Je ne demandais pas mieux. Vous ne voulûtes pas ; il a fallu vous plaire ; Et mon fils en a profité.
Marianne
Mais ma tante a raison ; elle se justifie. C'est votre faute à vous.
Monsieur ARGANT
Laisse-moi, je te prie. Vous verrez que c'est moi qui manque d'équité ! Tout se peut réparer. Daignez voir votre fille ; Que je vous la présente ; accordez-moi ce bien.
Madame ARGANT
Que faire d'un enfant qui n'est au fait de rien, Qui n'a jamais vécu qu'à l'ombre d'une grille, Qui, sans doute, en a pris l'air, l'esprit et le goût ? Monsieur, il n'est plus temps. Et j'ose vous répondre Que, de la tête aux pieds, il faudrait la refondre, Et qu'on n'en viendrait pas à bout. Qui vient tard dans le monde, y joue un triste rôle. Pour apprendre à s'y comporter, Un parloir de province est une pauvre école.
Marianne
Sans doute.
Monsieur ARGANT
À Marianne on peut s'en rapporter. Elle sort du couvent. Voyez un peu ma nièce ; Oui, voyez comme elle est : vous connaissez aussi Son esprit et sa gentillesse ; Elle a tout-à-fait réussi.
Madame ARGANT
On ne compare point une personne unique.
Monsieur ARGANT
Vous pouviez épargner cet éloge ironique.
Madame ARGANT
Il vous plaît au surplus de me faire un procès Bien gratuit, au sujet de cette préférence Que j'accorde à mon fils.
Monsieur ARGANT
Mais oui, c'est un excès.
Madame ARGANT
Est-ce une nouveauté ? Suis-je la seule en France ? Nous avons deux enfants : mais l'usage m'absout, Si j'en laisse un des deux au fond d'une clôture.
Monsieur ARGANT
L'égalité, Madame, est la loi de nature. Il n'en faut avoir qu'un, quand on veut qu'il ait tout.
Madame ARGANT
Pouvez-vous mieux placer mon espoir et le vôtre ? Il est bien naturel, quand on a le bonheur D'avoir reçu du ciel un fils comme le nôtre, De chercher à s'en faire honneur.
Monsieur ARGANT
La nature sans doute en a fait un prodige !
Madame ARGANT
Elle a versé sur lui ses plus précieux dons. Il peut aller à tout, si nous le secondons.
Monsieur ARGANT
Peut-on donner dans ce prestige ?
Madame ARGANT
Il est homme d'esprit.
Monsieur ARGANT
Qui diable ne l'est pas ?
Madame ARGANT
Homme d'esprit !
Monsieur ARGANT
Mais oui ; rien n'est plus ordinaire. C'est un titre banal. On ne peut faire un pas Qu'on ne voit accorder ce nom imaginaire À tout venant, à gens qui ne sont bien souvent Que des cerveaux brûlés, des têtes à l'évent, Que les plus fats de tous les hommes. Ce qu'on prend pour esprit, dans le siècle où nous sommes, N'est, ou je me trompe fort, Qu'une frivole effervescence, Qu'un accès, une fièvre, un délire, un transport, Que l'on nomme autrement, faute de connaissance. Proverbes, quolibets, folles allusions, Pointes, frivolités plaisamment habillées, Quelque superficie, et des expressions Artistement entortillées ; Joignez-y le ton suffisant : Voilà les qualités de l'esprit d'à-présent. Pour moi, mon avis est, dût-il paraître étrange, Que ces petits messieurs, qui sont si florissants, Feraient un marché d'or, s'ils donnaient, en échange, Tout ce qu'ils ont d'esprit pour un peu de bon-sens.
Scène 4
Le MARQUIS, Madame ARGANT, Monsieur ARGANT
Le MARQUIS
Mais, Madame, à propos, suivant toute apparence, Mon mariage projeté Pourrait ce soir être arrêté.
Madame ARGANT
J'en ai du moins quelque espérance.
Le MARQUIS
J'en ai reçu vingt compliments ; Et nous ne songeons pas aux présents qu'il faut faire. Ne trouveriez-vous pas qu'il serait nécessaire D'aller, chez l'empereur, choisir des diamants ? Il convient d'envoyer demain les pierreries : C'est l'ordre ; et l'on ne peut, quand on est régulier, Manquer à ces galanteries.
Madame ARGANT
Il est vrai ; j'allais l'oublier. Vous avez bien raison ; c'est penser à merveille.
Monsieur ARGANT
Il mérite toujours des éloges nouveaux.
Le MARQUIS
Je vais donc commander qu'on mette vos chevaux.
Monsieur ARGANT
Doucement ; j'ai deux mots à vous dire à l'oreille. Argant, vous avez une soeur.
À Monsieur Argant.
Au marquis.
Madame ARGANT
Est-ce là son affaire ? Allez, je vais vous suivre.
Monsieur ARGANT
Avec elle, avec vous, je me flattais de vivre ; Je comptais de passer des jours pleins de douceur, Et mourir satisfait de son sort et du vôtre. Elle a part, comme vous, à ma tendre amitié. Je ne sais point aimer l'un aux dépens de l'autre. Vous partagez tous deux mon coeur par la moitié. L'égalité devrait régner dans tout le reste. Souffrirez-vous qu'elle ait un destin si funeste ? Parlez. Mes sentiments vous sont assez connus. Parlez donc ; qu'entre nous votre bouche prononce. Au fond de votre coeur cherchez votre réponse, Et non pas dans des yeux un peu trop prévenus.
Le MARQUIS
C'est à vous l'un et l'autre à régler sa fortune. Je ne sais point blâmer la générosité.
Monsieur ARGANT
La générosité ! Mais ce n'en est point une ; Ce que j'exige ici n'est que de l'équité.
Le MARQUIS
De ces distinctions je vous laisse le maître. Quant à moi, j'ai, monsieur, un trop profond respect Pour donner des avis à ceux qui m'ont fait naître.
Monsieur ARGANT
Tant de ménagement vous rend un peu suspect.
Le MARQUIS
Ce n'est pas qu'une soeur, que je n'ai jamais vûe, Ne m'intéresse aussi. Vous n'avez pas besoin De me piquer d'honneur. Le sang parle de loin : Mais...
Monsieur ARGANT
Eh ! Bien, quelle est donc cette crainte imprévue ? Daigneriez-vous m'en éclaircir ?
Le MARQUIS
Quand vous me demandez à moi mon entremise... Et... si j'ai le malheur de ne pas réussir, D'échouer dans cette entreprise, Eh ! Bien, vous m'en accuserez. Qu'en arrivera-t-il ? Que vous me haïrez. Cette affaire est trop délicate. Et madame, d'ailleurs, paraît tacitement M'ordonner assez nettement De ne m'en pas mêler.
Monsieur ARGANT
Votre prudence éclate !
Le MARQUIS
Mon silence pourtant n'empêche pas mes voeux. Je serai de l'avis que vous prendrez tous deux.
Scène 5
Madame ARGANT, Monsieur ARGANT
Madame ARGANT
Ainsi, vous n'avez point de reproche à lui faire.
Haut.
Monsieur ARGANT
Il faut d'un autre sens retourner cette affaire. Nous avons, ou plutôt vous avez en bon bien, Cinquante mille écus de rente Francs et quittes de tout ; du moins je ne dois rien. Je crois que, pour Argant, la chose est différente. N'importe. De sa soeur diminuez la part. Faites à votre fils le plus gros avantage. Je me restreins pour elle au tiers, et même au quart. Avec sa légitime on voudra bien la prendre ; Et même l'on aura des grâces à vous rendre.
Madame ARGANT
Que me dites-vous là ?
Monsieur ARGANT
N'en doutez nullement.
Madame ARGANT
Qui voudrait s'en charger ?
Monsieur ARGANT
Acceptez seulement.
Madame ARGANT
C'est encore un prétexte, une ruse nouvelle, Pour m'engager toujours, sur ce trompeur espoir, À retirer ma fille.
Monsieur ARGANT
Eh ! Bien ?
Madame ARGANT
Il faudra voir. Auriez-vous par hasard quelque parti pour elle ?
Monsieur ARGANT
Oui.
Madame ARGANT
J'ai bien de la peine à me l'imaginer. Est-ce une affaire sûre et prompte à terminer ?
Monsieur ARGANT
Dès aujourd'hui. Va dire à Doligni qu'il vienne.
Scène 6
Madame ARGANT, Monsieur ARGANT
Madame ARGANT
Mais est-ce un sujet qui convienne ?
Monsieur ARGANT
À merveille.
Madame ARGANT
Tant pis.
Monsieur ARGANT
Je suis sa caution.
Madame ARGANT
Ah ! Je crains bien de m'être un peu trop avancée.
Monsieur ARGANT
Il faut frapper le coup.
Madame ARGANT
Quelle est donc sa pensée ? Cette fille, en un mot, que la prévention La plus injuste et la plus dure A peinte à votre idée avec tous les défauts Qu'on peut puiser au fond d'une clôture...
Madame ARGANT
Eh ! Bien ?
Scène 7
Monsieur ARGANT, Marianne, Madame ARGANT, Monsieur DOLIGNI père
Monsieur ARGANT
Quels qu'ils soient, vrais ou faux, Telle qu'elle est enfin, on offre de la prendre ; Et le fils de monsieur, si vous le permettez...
Marianne
Ah ! Ciel !
Monsieur ARGANT
Avec plaisir deviendra votre gendre.
Madame ARGANT
Quoi ! Le fils de monsieur... vous me compromettez.
Monsieur ARGANT
Oui, lui-même, à ce prix.
Marianne
Dieux ! Que viens-je d'entendre ! Ah ! Quelle trahison !
Madame ARGANT
Monsieur nous fait honneur.
Monsieur DOLIGNI père
Ce sera pour mon fils le comble du bonheur.
À part.
Haut.
Madame ARGANT
Je sais qu'il aime ailleurs ; Feignons. Il faut se rendre.
Monsieur DOLIGNI père
Mon fils ne peut jamais être mieux assorti.
Madame ARGANT
Qu'on le fasse venir.
Marianne
Madame, il est sorti.
Madame ARGANT
Tout-à-l'heure il était là-dedans ; qu'on y voit.
Marianne
Il doit avoir pris son parti.
Madame ARGANT
Allez, vous dis-je, allez ; faites qu'on me l'envoie.
Marianne
Bon ; le voici qui vient.
Monsieur ARGANT
Il n'est pas averti.
Scène 8
Madame ARGANT, Monsieur DOLIGNI fils, Marianne, Monsieur DOLIGNI père, Monsieur ARGANT
Madame ARGANT
Messieurs, il vous plaira de garder le silence : Faites-vous cette violence. Qu'ici l'autorité se taise absolument ; Qu'il soit libre. Je veux qu'il parle en assurance ; Autrement, marché nul : je vous le dis d'avance, Je reprends ma parole et mon consentement.
Monsieur DOLIGNI fils
Le Marquis vous attend avec impatience.
Madame ARGANT
Monsieur, j'aurais besoin d'un éclaircissement. On daigne rechercher pour vous notre alliance.
Monsieur DOLIGNI fils
Vous voyez mon saisissement.
Madame ARGANT
La désireriez-vous ?
Monsieur DOLIGNI fils
Ah ! Si je la désire ! Si je soupire après ce précieux instant ! C'est avec plus d'ardeur que je ne puis le dire.
Marianne
Qui n'eût cru qu'il m'aimait ?
Madame ARGANT
Eh ! Bien, soyez content. L'amitié qui nous lie avec votre famille, M'engage à remplir votre espoir.
Marianne
Hélas ! C'en est donc fait.
Madame ARGANT
Il m'est bien doux de voir Qu'à tout autre parti vous préfériez ma fille.
Monsieur DOLIGNI fils
Votre fille !
Madame ARGANT
Eh ! Qui donc ?
Monsieur DOLIGNI fils
La foudre m'a frappé. Ah ! Ciel ! Quelle erreur m'a trompé !
Madame ARGANT
Dans quel trouble vous vois-je ?
À son père, qui lui fait des signes.
Monsieur DOLIGNI fils
Il est inexprimable. On ne peut être plus confus. Vous m'accordez sans doute un bien inestimable. Mon père, épargnez-vous ces signes superflus : Je ne puis, mon désordre a trop su me confondre.
À Doligni père.
À Doligni fils.
Madame ARGANT
De grâce, laissez donc... Ne pourrai-je savoir ?...
Monsieur DOLIGNI fils
L'excès de vos bontés ne pouvait se prévoir : Je suis désespéré de n'y pouvoir répondre.
Monsieur DOLIGNI père
Tu ne sais pas le bien que tu vas refuser.
À son père.
À Monsieur Argant.
Monsieur DOLIGNI fils
Je n'en veux point. L'amour dans mon coeur trop sensible A mis à votre choix un obstacle invincible. Ce n'est qu'en me perdant que je puis m'excuser. J'ai cru qu'il s'agissait de l'objet que j'adore. Ah ! Je fais à ses yeux un éclat indiscret : Mais la nécessité m'arrache mon secret.
Madame ARGANT
En est-ce un pour l'objet de vos feux ?
Monsieur DOLIGNI fils
Il l'ignore.
Madame ARGANT
Eh ! Monsieur, quel est-il ?
Monsieur DOLIGNI fils
Il est devant vos yeux.
Marianne
Ah ! Monsieur, vous devez préférer ma cousine.
Madame ARGANT
Tâchez une autre fois de vous arranger mieux.
Monsieur ARGANT
La méprise n'est pas telle qu'on l'imagine. Sachez, à votre tour...
Madame ARGANT
Ah ! Ne m'arrêtez plus. Allez, vous auriez dû m'épargner ce refus.
Scène 9
Monsieur DOLIGNI fils, Monsieur ARGANT, Monsieur DOLIGNI père
Monsieur DOLIGNI fils
Ah ! Monsieur, pardonnez...
Monsieur ARGANT
Il faut que je l'embrasse.
Monsieur DOLIGNI fils
Comment donc ?
Monsieur ARGANT
Ses refus ont montré son amour. Il vient d'en donner sans détour La preuve la plus sûre et la plus efficace. S'il avait accepté, j'en serais moins content.
Monsieur DOLIGNI fils
Vous me permettez donc de demeurer constant ?
À Doligni fils.
Monsieur ARGANT
Sans doute. Allons rêver au parti qu'il faut prendre. Ton bonheur n'est que suspendu. Ne t'embarrasse pas, va, tu seras mon gendre.
Monsieur DOLIGNI père
Oui, tranquillise-toi.
Doligni père emmène son fils.
Monsieur DOLIGNI fils
J'aurai mal entendu.
Acte IV
Scène 1
Le MARQUIS, La Fleur
Le MARQUIS
Il s'en mêle encor à son âge ! Eh ! Que ferons-nous donc, nous autres jeunes gens, Si la vieillesse n'est pas sage ?
La Fleur
Jugeons un peu moins vite, ou soyons indulgents. Supposé que l'amour ait part à ce mystère, Il me semble qu'un fils devrait, avec raison, Ignorer ou cacher les faiblesses d'un père.
Le MARQUIS
Est-ce ma faute, à moi, si toute la maison En parle ? Mais cela ne m'embarrasse guère. N'est-il venu personne apporter un billet ? Il doit en venir un ; j'en suis fort inquiet.
La Fleur
Je n'ai rien vu.
Le MARQUIS
Tant pis.
La Fleur
Mais à propos, j'espère...
Le MARQUIS
Eh ! Bien, voyons, qu'espères-tu ?
La Fleur
Qu'enfin nous allons prendre un autre train de vie.
Le MARQUIS
Et par quelle raison ?
La Fleur
Parce qu'on vous marie.
Le MARQUIS
Qu'y fait le mariage ?
La Fleur
Il a cette vertu D'amender les gens de votre âge. La raison les attend au fond de leur ménage. L'hymen est ordinairement Le tombeau du libertinage, À moins qu'on n'ait le diable au corps.
Le MARQUIS
Assurément ; Oui, l'exemple me rendra sage.
La Fleur
Vous vivrez comme auparavant ?
Le MARQUIS
Au contraire. Je vais m'enterrer tout vivant, Renoncer au plaisir qui convient à mon âge, Consacrer à l'ennui le cours de mes beaux ans, Commencer mon hiver au fort de mon printemps, M'enfoncer, m'abîmer au fond de mon ménage, Pour y végéter comme un sot.
La Fleur
Ah ! Pauvre malheureuse !
Le MARQUIS
Hem !
On entend quelque bruit.
La Fleur
Moi, je ne dis mot.
Le MARQUIS
Va donc voir ce qu'on veut. L'attente est un supplice. Ah ! Si ce pouvait être un billet d'Arthénice !
La Fleur
Tenez, c'est un billet joliment tortillé.
Le MARQUIS
"Mes résolutions sont prises. Venez où vous savez à huit heures précises.
La Fleur
Comme il a l'air émoustillé !
Il tire un écrin de sa poche.
Le MARQUIS
"Malgré tous mes parents... la maudite cohorte ! ... Pour vous suivre ce soir, je les tromperai tous. Je sens que mon devoir en murmure... qu'importe ? Mais l'on n'est plus à soi, lorsque l'on est à vous. " Ah ! Pour moi quel bonheur, ou plutôt quelle gloire ! Ne perdons point de temps.
La Fleur
Quelle est donc cette histoire ?
Le MARQUIS
Avec ces diamants va faire de l'argent ; Cours emprunter dessus à l'un de nos corsaires Les deux mille louis qui me sont nécessaires. Viens me les apporter : sur-tout, sois diligent. J'ai des ordres encore à te donner ensuite. Voici Madame Argant, sauve-toi, prends la fuite.
Scène 2
Madame ARGANT, Le MARQUIS
Madame ARGANT
Où va-t-il porter ces écrins ?
Le MARQUIS
Chez un metteur en oeuvre.
Madame ARGANT
Eh ! Pourquoi donc ?
Le MARQUIS
Je crains Pour quelques diamants, qui, du moins à ma vue, Paraissent en danger. Pour ne rien hasarder, J'envoie en faire la revue. Il s'en perd bien souvent, faute d'y regarder.
Madame ARGANT
C'est bien fait. Ce présent n'est il pas fort honnête ?
Le MARQUIS
Honnête ! Ah ! Pour le moins ; et j'en suis très content.
Madame ARGANT
Je brûle de le voir orner votre conquête. Votre père obstiné m'embarrasse pourtant ; Il paraît opposer la même résistance. En vain j'ai de sa nièce employé l'assistance. Ce refus me paraît d'autant plus surprenant Qu'elle a sur mon époux un empire étonnant ; Et que, pour ainsi dire, elle en est adorée. Vous souriez ?
Le MARQUIS
Qui ? Moi !
Madame ARGANT
Peut-on savoir pourquoi ?
Le MARQUIS
Ce n'est rien.
Madame ARGANT
Une mère aussi tendre que moi, De votre confiance a droit d'être honorée. De grâce, dites-moi...
Le MARQUIS
Daignez me dispenser...
Madame ARGANT
Non ; vous m'inquiétez. Plus vous voulez vous taire, Plus vous me donnez à penser ; Je veux absolument entrer dans ce mystère.
Le MARQUIS
Il ne fallait pas moins que cet ordre absolu Pour vous sacrifier toute ma répugnance. Si je me détermine à rompre le silence, Daignez vous souvenir que vous l'avez voulu. Mais cependant, Madame, il faudrait me promettre...
Madame ARGANT
Eh ! Quoi ?
Le MARQUIS
De ne me point commettre.
Madame ARGANT
Je m'en garderai bien.
Le MARQUIS
J'ose vous en prier. D'ailleurs, quoi qu'il en soit de cette confidence, Croyez que je n'en tire aucune conséquence. Le fait en question est assez singulier. Marianne, entre nous, vous est-elle connue ? Oui, lorsqu'avec mon père elle est ici venue, Saviez-vous, comme un fait bien sûr et bien constant, Qu'il existait encore en France Une autre Demoiselle Argant ?
Madame ARGANT
Sans doute.
Le MARQUIS
En aviez-vous une entière assurance ?
Madame ARGANT
Mon mari le disait.
Le MARQUIS
J'entends.
Madame ARGANT
Oui, je crois, dans mon jeune temps, Avoir ouï parler du père et de la fille. D'ailleurs, nous habitions des lieux trop différents Pour être bien au fait du sort de vos parents. Je n'ai pas autrement connu votre famille.
Le MARQUIS
Il y paraît.
Madame ARGANT
En quoi ?
Le MARQUIS
Surtout point de courroux.
Madame ARGANT
Je n'entends rien à ce mystère.
Le MARQUIS
Ni moi non plus. Mais, entre nous, Marianne n'est point la nièce de mon père.
Madame ARGANT
Elle ne serait point sa nièce ?
Le MARQUIS
Eh ! Vraiment non ; Et j'ignore à quel titre elle en a pris le nom.
Madame ARGANT
Ah ! Quelle découverte !
Le MARQUIS
Il l'entend à merveille !
Madame ARGANT
Mais avant que d'aller plus loin, Qui peut vous avoir fait une histoire pareille ? D'où la sait-on ? Comment ? Quel en est le témoin ?
Le MARQUIS
Un ancien valet de feu votre beau-frère, En buvant chez le suisse, a fort innocemment Révélé tout ce beau mystère. Il convient qu'effectivement Son maître eut une fille unique, Qu'on nommait Marianne.
Madame ARGANT
Après ?
Le MARQUIS
Mais il prétend Qu'elle est morte avant lui, que rien n'est plus constant ; Que c'est une histoire publique ; Et qu'enfin cette nièce aurait plus de vingt ans. Mais vraiment je me le rappelle.
Le MARQUIS
Tous deux sont morts depuis longtemps. Il est sûr de son fait. Ce ne peut pas être elle. Mais je vous jure encor que je pense trop bien Pour oser en conclure rien.
Haut.
Madame ARGANT
Quoi ! Chez moi ! Sous mes yeux ! Feignons de n'en rien croire, Et ne dégradons point le père aux yeux du fils. Non ; plus je pense à cette histoire, Plus je vois que ce sont autant de faux avis. Je connais mon mari. Vingt ans d'expérience Doivent, sur cet article, assurer mon repos. Pouvez-vous honorer de la moindre croyance Des rapports de valets, toujours ivres ou sots ? Qu'ils n'aillent pas plus loin. Imposez-leur silence ; Et du premier d'entre eux qui ne se taira pas, En le chassant d'ici, punissez l'insolence.
Le MARQUIS
Madame...
Madame ARGANT
N'ayons point là-dessus de débats : Il le faut ; je le veux : la chose est expliquée.
Le MARQUIS
Vous serez obéie.
Haut.
À part.
Haut.
Madame ARGANT
Ah ! Que je suis piquée ! Mon mari comblera mes voeux. L'honneur de s'allier à des gens d'importance, Quand il se verra devant eux, Indubitablement vaincra sa résistance. Je saurai l'y forcer. Je viens de recevoir Un billet d'assez bon augure. Chez le Comte d'Ausbourg on nous attend ce soir. Il est oncle de la future. C'est chez lui qu'on s'assemble ; et l'on y soupera.
Le MARQUIS
Fort bien.
Madame ARGANT
Vous savez sa demeure.
Le MARQUIS
Mes gens la chercheront.
Madame ARGANT
Arrivez de bonne heure.
Le MARQUIS
Mais... au sortir de l'opéra.
Madame ARGANT
Si vous veniez plutôt ?
Le MARQUIS
Ah ! Ce n'est pas l'usage ; Et partout où l'on soupe, il faut arriver tard.
Madame ARGANT
Oui ; mais l'occasion mérite quelque égard, Quand il s'agit d'un mariage.
Le MARQUIS
Je m'acheminerai, quand il en sera temps.
Madame ARGANT
Faites donc pour le mieux.
Le MARQUIS
Vous serez tous contents.
Scène 3
Le MARQUIS
Le MARQUIS
Rien n'est plus ravissant que cette conjoncture. Deux rendez-vous ensemble ! Un d'hymen, un d'amour. Ceci veut de l'ordre... Oui... Chacun aura son tour ; Et j'aurai mis à fin ma première aventure, Quand... C'est La Fleur.
Scène 4
Le MARQUIS, La Fleur
Le MARQUIS
Où sont mes deux mille louis ?
La Fleur
Dans votre cabinet.
Le MARQUIS
Bon ! Je m'en réjouis. Allons, preste, à cheval.
La Fleur
Quelle affaire nous presse ?
Le MARQUIS
Va-t-en faire arranger la petite maison ; Commande un souper propre, et suivant la saison ; Fais-y porter d'ici du vin de chaque espèce ; Que tout soit à la glace, et qu'on fasse grand feu Qu'on éclaire partout.
La Fleur
La fête sera belle ! Et la future y sera-t-elle ?
Le MARQUIS
Point de sotte demande.
La Fleur
Allons.
Le MARQUIS
Attends un peu. Que voulais-je dire ?... Ah !...
La Fleur
Ma surprise est extrême.
Le MARQUIS
Que ma chaise de poste y soit, et des relais. Fais-y porter aussi...
La Fleur
Voilà bien des apprêts !
Le MARQUIS
Combien ? Deux habits d'homme et du linge de même.
La Fleur
Des habits et du linge ?
Le MARQUIS
Oui. Fais ce qu'on te dit.
La Fleur
Est-ce que vous voulez y faire une retraite ?
Le MARQUIS
Tout comme il me plaira. Que rien ne t'inquiète. La curiosité te travaille l'esprit.
La Fleur
Mais, monsieur, tout ceci... franchement, à vrai dire, Un jour comme aujourd'hui, me donne du tintoin.
Le MARQUIS
C'est bien à toi d'en prendre ! Ah ! Parbleu, je t'admire ! Fait-il tout-à-fait nuit ?
La Fleur
Bon ! Le jour est bien loin.
Le MARQUIS
Qu'on mette les chevaux à la voiture grise. Eh ! Bien, va donc.
La Fleur
Allons. Il a de l'argent frais ; Je n'en serai jamais payé que par surprise.
Le MARQUIS
Tu ne pars pas ?
À part.
La Fleur
Je m'en y vais. Oui, risquons le paquet.
Le MARQUIS
Qui diable te retarde ?
La Fleur
Vous allez me gronder.
Le MARQUIS
Tu peux le mériter.
La Fleur
C'est qu'avec votre argent...
Le MARQUIS
Quoi ?
La Fleur
Je viens d'acquitter Pour vous, en votre nom, une dette criarde.
Le MARQUIS
Eh ! Qui t'en a prié ?
La Fleur
La pitié, le besoin.
Le MARQUIS
Je te trouve plaisant de prendre tant de soin !
La Fleur
Vous avez de l'argent.
Le MARQUIS
Qu'importe ? Emprunter pour payer, parbleu, rien n'est plus fou.
La Fleur
C'était un pauvre erre ; il n'avait pas le sou : Et puis six cens écus, la somme n'est pas forte. Me le pardonnez-vous ?
Le MARQUIS
Il faut bien.
La Fleur
Mais d'honneur ?
Le MARQUIS
Oui. Quel est ce coquin de créancier ?
La Fleur
La Fleur.
Le MARQUIS
Toi ?
La Fleur
Moi.
Le MARQUIS
Mons de La Fleur, vous n'aurez plus la bourse. Va.
La Fleur
Droit au cabinet dirigeons notre course. Et vite et vite, allons nous payer par nos mains.
Scène 5
Marianne, Le MARQUIS
Marianne
D'où viennent tout-à-coup de si cruels dédains ? D'abord, en me voyant, comme elle s'est aigrie ! Il faut absolument quitter cette maison.
Le MARQUIS
Vous rêvez ?
Marianne
Il est vrai.
Le MARQUIS
Ce n'est pas sans raison. Mais il faut vous laisser dans votre rêverie. Vous avez besoin d'y penser.
Marianne
Pourriez-vous m'éclaircir ? ...
Le MARQUIS
Daignez m'en dispenser. Ma chère petite cousine, Tout ne réussit pas toujours selon nos voeux. Il arrive par fois des contre-temps fâcheux ; Pour y remédier, il faut être bien fine ; Mais comme vous avez un esprit infini, Vous vous en tirerez. C'est ce que je désire.
Scène 6
Marianne
Marianne
Quoi ! Tout le monde ici se trouve réuni Pour me désespérer ! Mais qu'a-t-il voulu dire ? Quelqu'un adresse ici ses pas.
Scène 7
Marianne, Rosette
Marianne
Rosette, si tu peux, tire-moi d'embarras. Ma tante est contre moi d'une colère extrême. Qu'ai-je dit ? Qu'ai-je fait ? Que m'est-il arrivé ? J'ai beau m'examiner moi-même ; Dans le fond de mon coeur, hélas ! Je n'ai trouvé Que zèle, que respect, que tendresse pour elle.
Rosette
J'ignore à quel sujet cet accès de rigueur La prend d'une façon si brusque et si cruelle ; D'autant plus qu'une fois, d'abondance de coeur, Elle disait, j'oublie en quelle conjoncture : "Il faudra s'en laisser charmer ; Cette petite créature Finira par se faire aimer. " Il faut bien que le diable ait ici fait des siennes : Je ne connais que lui pour jouer de ces tours. Mais vos recherches et les miennes Ne nous avancent pas ; il faut d'autres secours : Vous ne savez pas tout. Je me suis évadée Pour vous dire à quel point madame est en courroux ; En un mot, elle est dans l'idée De vous faire enlever, de s'assurer de vous.
Marianne
Qu'on me ramène où l'on m'a prise.
Rosette
Monsieur adresse ici ses pas. Voyez si vous pourrez parer cette entreprise ; Et surtout ne me nommez pas.
Scène 8
Monsieur ARGANT, Marianne
Monsieur ARGANT
Marianne ! Et pourquoi te trouvé-je éplorée ?
Marianne
Hélas ! Mon oncle, au nom de la tendre amitié Dont par vous seul ici je me trouve honorée, De grâce, dites-moi, par bonté, par pitié, Qu'est-ce donc qui se passe à mon désavantage ? Il doit m'être, en ce jour, arrivé des malheurs ; Tout inconnus qu'ils sont, ils m'arrachent des pleurs. Ne me les laissez pas ignorer davantage ; Innocente, ou coupable, instruisez-moi de tout.
Monsieur ARGANT
De quoi ?
Marianne
Cette infortune est réelle et publique.
Monsieur ARGANT
C'est une énigme obscure, ou plutôt chimérique, Dont je ne puis venir à bout. Je ne te connais point de nouvelle infortune.
Marianne
Ah ! Vous dissimulez.
Monsieur ARGANT
Non, je n'en sache aucune.
Marianne
Pourquoi donc, à présent, attiré-je les yeux De tout ce qui nous environne ? D'où viennent ces regards furtifs et curieux Qu'on attache en secret sur toute ma personne ?
Monsieur ARGANT
Eh ! Mais, tout cela vient du plaisir de te voir ; C'est qu'ici tout le monde t'aime.
Marianne
Quoi donc ! Ai-je changé ? Ne suis-je plus la même ? Ils ont d'autres motifs que je ne puis savoir. Et par quelle aventure, à nulle autre pareille, N'est-ce que d'aujourd'hui qu'on m'examine ainsi ; Et qu'en me regardant tout le monde d'ici Sourit avec malice, et se parle à l'oreille ? Et ma tante elle-même, avec la dureté La plus grande et la plus cruelle, Vient de me chasser de chez elle. Elle a poussé la cruauté Jusques à me défendre à jamais sa présence.
Monsieur ARGANT
D'où pourrait lui venir un courroux si soudain ?
Marianne
Et moi, toute éperdue, examinant en vain Ma triste et timide innocence, Je suis venue ici ; j'ai trouvé votre fils, Qui m'a dit quelques mots, où je n'ai rien compris. À peine il m'a laissée incertaine et flottante, Au milieu de mon trouble et du plus grand effroi, Qu'alors on est venu m'avertir que ma tante, Toujours de plus en plus en courroux contre moi, Veut se débarrasser de ma vue importune, Et me faire enlever.
Monsieur ARGANT
Ah ! Tout est découvert ; Un indiscret ami nous perd : Elle sait tout.
Marianne
Quoi donc ?
Monsieur ARGANT
Grand dieu ! Quelle infortune ! Mon secret est trahi.
Marianne
Quel est donc ce regret ?
Monsieur ARGANT
Je vois que j'ai commis une imprudence extrême.
Marianne
Daignez m'en éclaircir... Vous parlez de secret !
Monsieur ARGANT
Il faut que je le cherche... Ah ! Le voici lui-même.
Scène 9
Monsieur ARGANT, Monsieur DOLIGNI père, Marianne
Monsieur ARGANT
Cruel ! Qu'avez-vous fait ?
Monsieur DOLIGNI père
Qui ? Moi ! Qu'est-ce que c'est ?
Monsieur ARGANT
Eh ! Morbleu, l'on sait tout.
Monsieur DOLIGNI père
Doucement, s'il vous plaît.
Monsieur ARGANT
Je suis désespéré.
Monsieur DOLIGNI père
Quel courroux est le vôtre !
Monsieur ARGANT
Votre indiscrétion...
Monsieur DOLIGNI père
Quoi ?
Monsieur ARGANT
Nous perd l'un et l'autre. Vous aviez mon secret !
Monsieur DOLIGNI père
Il est encor entier.
Monsieur ARGANT
Ma femme est furieuse.
Monsieur DOLIGNI père
Elle fait son métier.
Monsieur ARGANT
Que la plaisanterie est ici mal placée ! Je vous dis que ma femme est si fort courroucée Contre elle et contre moi, qu'elle est dans le dessein, Comme je l'ai prévu, d'user de violence, De me l'arracher de mon sein, De la mettre en lieu sûr.
Monsieur DOLIGNI père
Ah ! Quelle turbulence ! Parbleu, c'est qu'elle sait, à n'en pouvoir douter, Que ce n'est point là votre nièce. Votre femme croit vous ôter Une jeune et tendre maîtresse.
À Monsieur Argant.
Marianne
Qu'entends-je ? Que m'apprenez-vous ? Ce n'est pas sur la foi du lien le plus doux Que je suis chez vous et chez elle ? Eh ! Pourquoi donc ici m'avez-vous fait venir ? ... Ciel ! Je frémis de tout ce que je me rappelle. Ah ! Cessez de me retenir. De toutes les horreurs j'éprouve la plus noire. Ah ! Dieu ! Peut-on former un si cruel projet ? Du plus affreux roman je me vois le sujet.
Monsieur DOLIGNI père
Elle ne sait donc pas sa véritable histoire ?
Monsieur ARGANT
Eh ! Non. Vous me jetez dans un autre embarras.
Marianne
Je veux savoir de qui j'ai reçu la naissance. Remettez-moi sous leur puissance ; Quels que soient mes parents...
Monsieur ARGANT
Dans peu tu le sauras.
Marianne
Parlez ; je ne veux plus languir dans cette attente. Je vais m'aller jeter aux genoux de ma tante... Quel nom m'échappe encor !
Monsieur DOLIGNI père
Elle vient de partir.
Monsieur ARGANT
Attends.
Marianne
De cette horreur faites-moi donc sortir ; La fin n'en peut être trop prompte.
Monsieur ARGANT
Crains d'apprendre ton sort.
Marianne
Je ne crains que la honte De nourrir plus longtemps l'opprobre où je me vois.
Monsieur ARGANT
Modère donc un peu les accents de ta voix.
Marianne
Non ; c'est au désespoir à rétablir ma gloire ; Je ne puis faire trop d'éclat.
Monsieur ARGANT
Je suis moins criminel que tu ne l'oses croire. Sois instruite de ton état. Cette vive amitié qui t'outrage et te blesse, Trouvera dans ton âme un retour éternel ; Apprends que toute ma tendresse N'est que de l'amour paternel. Ah ! ... ma fille...
Marianne
Qui ! Vous... Mon père ? Eh ! Pourquoi si longtemps me cacher mon bonheur ?
Monsieur ARGANT
Peut-être ne vas-tu que changer de malheur.
Marianne
J'entrevois à présent le fond de ce mystère. Puisque j'ai le bonheur de vous appartenir, Le sort peut, à son gré, régler mon avenir. Il m'a plus fait de bien qu'il n'en saurait détruire.
Monsieur ARGANT
Non ; j'ai pris mon parti, puisqu'on me pousse à bout Mais pour toi, laisse-moi le soin de te conduire. Argant n'envahira point tout. Je m'en vais déclarer qu'il n'est point fils unique ; Que nous avons encor une fille à pourvoir. Je ne souffrirai point qu'un abus tyrannique, Qu'un usage cruel, au gré de son pouvoir, Me réduise à pleurer ma fille infortunée : J'empêcherai plutôt cet injuste hyménée ; Je comptais obtenir ce qu'il faut arracher. Pour la première fois je vais parler en maître.
Marianne
Quel malheur est le mien !
Monsieur ARGANT
On te viendra chercher. Quand il en sera temps, je te ferai paraître.
Marianne
Eh ! Pourquoi voulez-vous que je sois à jamais Le fléau de ceux que j'adore ? Joignez à vos bontés la grâce que j'implore ; Et souffrez qu'en partant je vous rende la paix.
Monsieur ARGANT
On m'attend ; obéis. Et vous, ami fidèle, Ne m'abandonnez pas ; daignez prendre soin d'elle. Restez ; je vous remets en main Ce que j'ai de plus cher.
Monsieur DOLIGNI père
Partez ; mais en chemin...
Monsieur ARGANT
Eh ! Bien, quoi ?
Monsieur DOLIGNI père
N'allez pas user votre courage.
Monsieur ARGANT
Oh ! J'en aurai de reste.
Monsieur DOLIGNI père
On est brave de loin... Le ciel lui soit en aide ! Il en a bien besoin.
Acte V
Scène 1
La Fleur
La Fleur
La bonne femme est folle, ou le diable s'en mêle. Comment donc ! Eh ! Pour qui madame me prend-elle ? Pour un benêt de précepteur ? J'eusse été bien venu, quand j'en serais capable. Mais a-t-on jamais fait payer au serviteur Les sottises du maître ? Il est assez probable Que je ne perdais pas dessus, grâce à mes soins ; Et j'allais m'arranger pour y perdre encor moins. Serviteur ; on me chasse : où diantre faire voile ?
Scène 2
Rosette, La Fleur
Rosette
La Fleur, que fais-tu là ?
La Fleur
Je maudis mon étoile.
Rosette
Ton étoile ! Comment ? Est ce qu'en bonne foi Tu crois en avoir une à toi ? Qu'as-tu ? Qu'arrive-t-il dans tes affaires ?
La Fleur
J'ai Que madame m'a fait agréer mon congé.
Rosette
Ton congé, mon enfant ?
La Fleur
Oui, pour présent de noce.
Rosette
Qu'as-tu fait ?
La Fleur
Moi ?
Rosette
Tu mens.
La Fleur
Mon crime est d'être un sot.
Rosette
Eh ! Bien, tu mens encor.
La Fleur
On m'impute un négoce Que mon maître a baclé, sans m'en dire un seul mot ; Et la prévention demeurant la plus forte, L'innocence est mise à la porte ; On m'oblige, avec elle, à prendre mon parti : Je vais lui chercher un refuge.
Rosette
Regrette moins ton maître ; il t'aurait perverti. D'ailleurs, peut-on savoir d'où vient tout ce grabuge ?
Scène 3
Madame ARGANT, La Fleur
Madame ARGANT
Comment, ce misérable est encore en ces lieux ! Fidèle confident d'un trop coupable maître...
La Fleur
En vérité, madame, il est à naître...
Madame ARGANT
Tais-toi ; sors ; et jamais ne parois à mes yeux.
Scène 4
Rosette, Madame ARGANT
Rosette
M'est-il permis d'entrer dans vos douleurs secrètes ? D'où viennent donc ces pleurs qui coulent malgré vous ? Je ne vous vis jamais dans l'état où vous êtes.
Rosette lui donne un fauteuil.
Madame ARGANT
On ne reçut jamais de plus sensibles coups. On vient d'empoisonner le bonheur de ma vie... Mon coeur est suffoqué... je ne puis respirer. Avec indignité ma tendresse est trahie. Ai-je assez de sujets de me désespérer ? L'objet dont je n'étais que trop préoccupée, Que j'aimais du plus tendre, ou du plus fol amour, Mon fils... ce n'est qu'un fourbe. Il m'a toujours trompée. Sa perfidie enfin éclate au plus grand jour. Ce qui vient d'arriver ne m'en laisse aucun doute. Je faisais tout pour lui : Rosette, tu le sais ; Et je craignais toujours de n'en pas faire assez. J'aurais donné mon sang jusqu'à la moindre goutte Pour assurer le sort, la fortune et l'état Du cruel qui m'a fait l'offense la plus noire. Une famille illustre ouvrait à cet ingrat Le chemin le plus sûr qui conduit à la gloire ; Dans leur sein, dans leurs bras il allait être admis ; Il allait devenir leur plus chère espérance, L'objet de tous leurs soins. Ah ! Quelle différence ! Ils vont être à jamais ses plus grands ennemis.
Rosette
Aurait-il refusé cette grande alliance ?
Madame ARGANT
Apprends comment il s'est perdu. Nous étions assemblés ; il était attendu. Moi-même j'aspirais, avec impatience, Au plaisir de le voir, de jouir des effets Que devait produire sa vue. Je comptais les moments... attente superflue ! Au mépris des serments que le traître m'a faits D'étouffer un amour qu'il condamnait lui-même ; De l'erreur de ses sens loin d'être détrompé, Il y sacrifiait ; et n'était occupé Que du soin d'enlever cette fille qu'il aime. Ne sachant que penser d'un retard indiscret, Pour l'excuser encor je faisais mon possible ; Enfin, l'on est venu m'en instruire en secret. Non, un coup de poignard m'eût été moins sensible. Alors, pleurant de rage, il a fallu sortir. Juge de mon état, de la douleur amère, De la confusion que j'ai dû ressentir. Je suis désespérée... Ô déplorable mère ! C'en est fait, je n'ai plus de fils.
Rosette
On pourra le sauver.
Madame ARGANT
Ah ! La raison m'éclaire, Je pénètre plus loin que jamais je ne fis. Supposé que l'on puisse apaiser cette affaire, Et dérober sa tête aux rigueurs de la loi, En est-il moins perdu pour moi, Sitôt qu'il ne peut plus mériter ma tendresse ? Sous les dehors trompeurs d'un caractère heureux, Je vois qu'il a toujours abusé ma faiblesse. Ce trait de lumière est affreux. Ah ! Grand dieu ! Que j'étais cruellement séduite ! J'en mourrai de douleur.
Rosette
Mais il pourrait un jour...
Madame ARGANT
Non, quand la confiance est une fois détruite, C'en est fait pour jamais ; il n'est plus de retour. Rosette, laisse-nous.
Scène 5
Madame ARGANT, Monsieur ARGANT
Madame ARGANT
Eh ! Bien, quelle nouvelle ? En a-t-on ? L'aventure est-elle aussi cruelle Qu'on le dit ?
Monsieur ARGANT
Je vous en réponds. Avec son bel esprit qui vous avait séduite, Votre fils, comme un sot, a donné tout de suite Dans un piège grossier tendu par des fripons ; Et le premier exploit de ses premières armes Est un enlèvement bien conditionné. Dans un asile détourné Il croyait emmener, sans trouble et sans alarmes, Son illustre conquête ; il n'avait rien prévu ; Lorsque trahi par elle et pris au dépourvu, On est venu troubler sa joie. L'indiscret, qui pouvait échapper sans éclat, Au lieu d'abandonner sa proie, À tous les assaillants a livré le combat : Mais, étant le plus faible, il a fallu se rendre. Il est entre leurs mains, pris, et même blessé.
Madame ARGANT
Blessé ! Le malheureux ! Quel parti faut-il prendre ?
Monsieur ARGANT
Mais Doligni, que j'ai laissé, Croit avoir quelque espoir d'empêcher les poursuites ; Et, comme il est intelligent, Peut-être avec beaucoup d'argent Cette aventure-là n'aura pas d'autres suites.
À Monsieur Argant.
Madame ARGANT
Les suites n'en seront funestes que pour moi. Idole de mon coeur ! Malheureuse chimère ! Fils indigne ! Ah ! Le ciel te devait une mère Incapable d'avoir le moindre amour pour toi. Est-ce au fond de mon sein qu'il a puisé ces vices ? Pour lui seul j'ai laissé ma fille dans l'oubli ; La moitié de mon sang y reste enseveli ; Je faisais à l'ingrat les plus grands sacrifices : Et voilà tout le fruit que je vais retirer ! Ma honte est mon salaire ! Hélas ! Qui l'eût pu croire ? Pour détacher mon coeur, il faut le déchirer : Mais je remporterai cette affreuse victoire. Va, ma haine commence où mon erreur finit. Triomphez... le ciel me punit.
Monsieur ARGANT
Eh ! Ne séparez point mon intérêt du vôtre. Sans nous rien reprocher, gémissons l'un et l'autre Sur les égarements de ce fils trop ingrat. Si je l'ai toujours vu d'un oeil un peu sévère, Je n'en avais pas moins des entrailles de père ; Je l'aimais comme vous ; mais avec moins d'éclat. Je tenais ma tendresse un peu plus renfermée ; Et je ne demandais à votre âme charmée, Que de cacher l'excès de son enchantement. Hélas ! Si quelquefois je vous en ai blâmée, Excusez le motif ; trop sûre d'être aimée, La jeunesse abuse aisément Du faible qu'on a pour ses charmes. Plus les enfants sont chers, plus il est dangereux De leur trop laisser voir tout ce qu'on sent pour eux. Je gémis du sujet qui fait couler vos larmes : Votre courroux est juste ; Argant l'a mérité. Mais si vous le voyez, comme je l'envisage, Au milieu des transports et des fougues d'un âge Où la raison n'est pas à sa maturité, Vous devez conserver un rayon d'espérance. Je l'ai laissé confus, honteux, mortifié. Je vois que son état est digne de pitié. Un malheur instruit mieux qu'aucune remontrance. Il peut se corriger. Il est encore à temps. Ce qu'il vient d'essuyer finira son ivresse. Eh ! Croyez qu'il n'est point de plus sûre sagesse Que celle qu'on acquiert à ses propres dépens.
Madame ARGANT
Discourez un peu moins, et montrez-vous plus sage.
Monsieur ARGANT
Moi ?
Madame ARGANT
Sans doute.
Monsieur ARGANT
Eh ! Mais, s'il vous plaît, Qui peut me procurer cet avis à mon âge ?
Madame ARGANT
Vous ne l'ignorez pas.
Monsieur ARGANT
Je ne sais ce que c'est ; Je n'en ai, je vous jure, aucune connaissance.
Madame ARGANT
À quoi sert d'affecter cette fausse innocence ? Eh ! Comment voulez-vous que je ne sache pas, Ce qu'ici personne n'ignore ?
Monsieur ARGANT
Voyons, que savez-vous encore ?
Madame ARGANT
Que votre fils n'a fait que marcher sur vos pas. Monsieur, vous lui traciez une route assez belle ! Sans doute il vous sied bien de prendre son parti, Puisqu'en effet c'est vous qui l'avez perverti !
Monsieur ARGANT
J'entends ; voilà l'effet d'un rapport infidèle !
Madame ARGANT
Eh ! Quel moyen, hélas ! De n'être pas séduit Par l'exemple effréné des faiblesses d'un père ? Quel caractère heureux n'en serait pas détruit ? Ah ! C'est, de plus en plus, ce qui me désespère. Qui recevra mes pleurs ? Qui fermera mes yeux ?
Monsieur ARGANT
Vous vous abandonnez à de fausses alarmes. Calmez-vous sur mon compte ; et jugez un peu mieux... Mais on vient ; suspendez vos larmes.
Scène 6
Monsieur ARGANT, Monsieur DOLIGNI père, Madame ARGANT
Monsieur ARGANT
Quoi ! Déjà de retour !
Monsieur DOLIGNI père
Oui, vraiment, me voilà.
Monsieur ARGANT
Vous n'aurez pu conclure avec ces coquins-là ; Leurs propositions sans doute vous effrayent ?
Monsieur DOLIGNI père
J'ai trouvé, par bonheur, de ces gens qui se payent De raison et d'argent comptant. À l'honneur de leur fille il n'en faut plus qu'autant. J'ai réglé, moyennant une somme assez forte, Dont ces honnêtes gens sont contents.
Monsieur ARGANT
Eh ! Qu'importe ?
Monsieur DOLIGNI père
Si vous le trouvez bon, sans perdre un seul moment, Il faut aller signer et consommer l'affaire. Ce n'est pas loin d'ici ; c'est chez votre notaire, Où l'acte est tout dressé.
À Madame Argant.
Monsieur ARGANT
Courons-y promptement ; Supposé, cependant, que cela vous convienne.
Madame ARGANT
Allez, messieurs.
Monsieur ARGANT
Partons.
Scène 7
Madame ARGANT
Madame ARGANT
Et nous, réglons aussi L'affaire qui me reste à terminer ici. Rosette ? Holà, quelqu'un ? Que Marianne vienne. Voyons donc ce que c'est ; perçons l'obscurité, Dont le mystère ici couvre la vérité. Quoi ! Tout ce qui m'est cher s'unit et se rassemble Pour me faire essuyer tous les malheurs ensemble ! Mon époux et mon fils !... J'adorais deux ingrats ! ... Ma rivale paraît... Ne la ménageons pas. Je te rendrai du moins outrage pour outrage. Sachons qui de nous deux doit imposer la loi.
Scène 8
Marianne, Madame ARGANT
Marianne
Que s'est-il donc passé ? Je vois, sur son visage, Tous les traits du courroux qui va tomber sur moi.
Madame ARGANT
Approchez... N'êtes-vous point lasse Du plaisir de semer le divorce en ces lieux ? N'en pouvez-vous jouir, si ce n'est sous mes yeux ? Voulez-vous me réduire à vous demander grâce ? Ou faut-il vous céder ? Prononcez entre nous.
Marianne
Sans doute que j'ai fait rompre ce mariage.
Madame ARGANT
Répondez donc ?
Marianne
Hélas ! Je tombe à vos genoux.
Madame ARGANT
Portez ailleurs ce faux hommage. Levez-vous. Les soupirs, les pleurs sont superflus. Ce ne sont pas toujours des preuves d'innocence.
Marianne
Disposez de mon sort. Que voulez-vous de plus ? N'est-il pas en votre puissance ? Ordonnez ; et comptez sur une obéissance Qui servira du moins à me justifier. Délivrez-vous de ma présence. Je ne demande, hélas ! Qu'à me sacrifier.
Madame ARGANT
Qu'à vous sacrifier ! Est-ce ici votre place ?
Marianne
Je n'ai que du malheur ; vous pouvez m'en punir.
Madame ARGANT
Mais le malheur, ici, vous a-t-il fait venir ?
Marianne
Accusez mon erreur et non pas mon audace. Madame, on m'a trompée en m'amenant ici : C'est une vérité qui peut être attestée. Si j'avais été libre, y serais-je restée ? D'aujourd'hui seulement mon sort est éclairci. Et dès que je l'ai su, j'ai tout mis en usage Pour qu'on me laissât fuir. Je n'ai pu l'obtenir. Ai-je rien de plus cher que de vous réunir ?
Haut.
Madame ARGANT
Ô ciel ! D'une rivale est-ce là le langage ? J'ai peine à résister à son air ingénu. Cette énigme est assez difficile à comprendre. Votre sort, dites-vous, vous était inconnu ? Quel est donc ce roman ?
Marianne
On a dû vous l'apprendre. Vous savez qui je suis.
Madame ARGANT
C'est un secret pour moi.
Marianne
On ne vous a point dit qui j'étais ?
Madame ARGANT
Je l'ignore. D'où vous vient ce nouvel effroi ?
Marianne
Je frémis d'une erreur où je vous vois encore.
Madame ARGANT
Cherchez donc à la dissiper.
Marianne
Hélas ! Je ne vois point mon père.
Madame ARGANT
Mais ne vous flattez pas de pouvoir me tromper.
Marianne
Cet abandon me désespère.
Madame ARGANT
Que cherchent vos regards ? épargnez-vous ces soins. Parlez en liberté, nous sommes sans témoins.
Marianne
Quand vous me connaîtrez...
Madame ARGANT
Quelle est votre fortune ?
Marianne
Qui ? Moi ! Je n'en possède et n'en prétends aucune.
Madame ARGANT
Que faisiez-vous auparavant ?
Marianne
Je menais hors du monde une vie inconnue.
Madame ARGANT
Continuez.
Marianne
Dans un couvent, Depuis que je suis née, on m'a toujours tenue. Fixez-y mon destin. Je suis prête à partir. J'offre d'y retourner, pour n'en jamais sortir.
Haut.
À part.
Haut.
Madame ARGANT
Je n'en avais jamais été si bien frappée. Comptez sur mes secours... On peut l'avoir trompée... Je vous les offre volontiers. Quel fut votre couvent ? Parlez avec franchise.
Marianne
Vous pouvez le connaître.
Madame ARGANT
Où vous avait-on mise ?
Marianne
Mais c'était auprès de Poitiers.
À part.
Haut.
Madame ARGANT
De Poitiers, dites-vous ? Useraient-ils d'adresse ? C'est un fait qui peut être aisément éclairci.
Marianne
Je le sais.
Haut.
À part.
Haut.
Madame ARGANT
En effet, serait-elle ma nièce ? C'est le même couvent où ma fille est aussi. Que je suis coupable envers elle. Vous l'avez donc vue ?
Marianne
Oui.
Madame ARGANT
Si vous la connaissez, Je suis mère, excusez des désirs empressés ; ) Vous pouvez m'en tracer une image fidèle. Faites-moi son portrait... Quoi ! Vous ne l'osez pas ? Je ne me flatte point qu'elle ait autant d'appas Que vous en avez en partage.
Marianne
Ne me pressez pas davantage De vous entretenir de ses faibles attraits.
Madame ARGANT
En serait-elle dépourvue ?... Vous rougissez toujours, et vous baissez la vûe.
Marianne
Connaissez-la par d'autres traits Plus précieux, plus chers et pour vous et pour elle : C'est sa soumission et son profond respect. Cet éloge n'est point suspect. Quels que soient vos desseins, elle y sera fidèle. Votre fille, à jamais, saura s'y conformer. Vos projets lui sont tous aussi chers qu'à vous-même. Il me reste à vous informer...
Madame ARGANT
De quoi donc ? Achevez.
Marianne
De sa tendresse extrême.
Scène 9
Madame ARGANT, Marianne, Monsieur ARGANT, Monsieur DOLIGNI père
Madame ARGANT
Eh ! Pour qui ?
Marianne
Le demandez-vous ! Pour une mère qu'elle adore.
Madame ARGANT
Moi ! Puis-je mériter des sentiments si doux ? Elle ne m'a point vue encore.
Marianne
Hélas ! Pardonnez-moi.
Madame ARGANT
Que dites-vous ? Comment ? Éclaircissez en ce moment Le mystère que vous me faites. Seriez-vous !... Plût au ciel !... Dites-moi qui vous êtes. Ma nièce... Si j'en crois des transports pleins d'appas, Vous devez m'être bien plus chère.
Monsieur ARGANT
Votre coeur ne vous trompe pas. Embrassez votre fille.
Madame ARGANT
Ô trop heureuse mère !
Marianne
Qu'il m'est doux de me voir entre des bras si chers !
Madame ARGANT
Pardonnez-moi tous deux, et partagez ma joie. Dans la félicité que le ciel me renvoie, Je retrouve au-delà de tout ce que je perds.
Monsieur ARGANT
Vous me pardonnez donc cette ruse innocente !
Madame ARGANT
Si je vous la pardonne ! Elle fait mon bonheur.
Monsieur DOLIGNI père
Nous en voilà pourtant venus à notre honneur !
Monsieur ARGANT
Ma femme, il faut aussi que mon fils s'en ressente. Sous le poids de sa faute il paraît abattu. Je crois, pour l'avenir, qu'on peut tout s'en promettre. Il n'oserait paraître. Ah ! Daignez lui permettre De venir à vos pieds reprendre sa vertu.
Madame ARGANT
Je ne puis.
Marianne
Oserais-je, en faveur de mon frère, Unir ma faible voix à celle de mon père ? Pour qui réservez-vous un généreux pardon ? Me refuserez-vous une première grâce ?
À Doligni père.
Doligni va pour faire avancer son fils.
Madame ARGANT
L'ingratitude la plus basse Mérite un entier abandon. Appelez votre fils ; qu'il vienne en diligence.
Monsieur ARGANT
Je croirais que c'est trop écouter la vengeance, Et que le châtiment d'un si cher criminel Doit être passager et non pas éternel.
Scène 10
Madame ARGANT, Marianne, Monsieur DOLIGNI fils, Monsieur ARGANT
Madame ARGANT
Monsieur, voici ma fille et ma seule héritière. Je déshérite Argant ; j'en prononce l'arrêt : Ma fille occupera sa place toute entière. Je sais que votre fils l'adore, et qu'il lui plaît. Ne vous en cachez point. Leur amour m'intéresse. Qu'ils recueillent tous deux le fruit de leur tendresse.
Marianne
Eh ! Madame, croyez le serment que j'en fais, S'il en coûte si cher à mon malheureux frère, J'aime mieux, avec lui, pleurer votre colère, Que d'en accepter les bienfaits.
Madame ARGANT
Eh ! Que veux-tu ?
Marianne
Sa grâce. Elle sera la mienne. Si vous l'abandonnez, que faut-il qu'il devienne ?
Madame ARGANT
Il n'aurait pas parlé de même en ta faveur.
Marianne
Il m'aimera... craignez l'effet de sa douleur, Et de son désespoir extrême.
Madame ARGANT
Qui me garantira ce retour sur lui-même ?
Marianne
Sa faute et ses remords.
À Doligni fils.
Madame ARGANT
Tu m'imposes la loi. Puisse ce malheureux te prendre pour exemple ! Mais avant qu'un pardon plus ample Lui fasse partager ma tendresse avec toi, Je veux d'un oeil sévère observer sa conduite. L'ingrat, jusqu'à ce jour, ne m'a que trop séduite. Vous, recevez ma fille et vivez avec nous : Je ne puis me résoudre à me séparer d'elle ; C'est la condition que j'exige de vous.
Monsieur DOLIGNI fils
C'est rendre encor plus chère une union si belle.
Monsieur ARGANT
Enfin, vous me voyez au comble de mes voeux. En aimant ses enfants, c'est soi-même qu'on aime ; Mais, pour jouir d'un sort parfaitement heureux, Il faut s'en faire aimer de même. Comptez qu'on ne parvient à ce bonheur suprême, Qu'en partageant son âme également entre eux.