Comédie · 1745 · 5 actes

L’école des mères

de Pierre Claude Nivelle de la Chaussee

Représentation
≈ 2 h
Distribution
3 femmes, 6 hommes
Répliques
951
Écriture
En vers
Dans l’app
Importable

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Monsieur ARGANT H 187 ≈ 28 min 10
Madame ARGANT F 186 ≈ 25 min 10
Le MARQUIS H 189 ≈ 20 min 6
Marianne F 86 ≈ 12 min 8
Rosette F 63 ≈ 11 min 5
Monsieur DOLIGNI père H 68 ≈ 9 min 6
La Fleur H 83 ≈ 8 min 5
Monsieur DOLIGNI fils H 73 ≈ 7 min 7
UN MAÎTRE d'HÔTEL H 5 ≈ 1 min 1
Suisse N 4 ≈ 1 min 1
Coureur N 5 ≈ 1 min 1
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle IIIIIIIVV
Monsieur ARGANT absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Madame ARGANT absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Le MARQUIS absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Marianne absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Rosette absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Monsieur DOLIGNI père absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
La Fleur absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Monsieur DOLIGNI fils absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
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Acte I

Scène 1

Monsieur DOLIGNI fils, Monsieur DOLIGNI père

Monsieur DOLIGNI fils

Mon père, en vérité, j'ai peine à vous comprendre.

Monsieur DOLIGNI père

Pourquoi ?

Monsieur DOLIGNI fils

Madame Argant tient sa fille en couvent ; Et son dessein n'est pas de se donner un gendre.

Monsieur DOLIGNI père

Projets de femme. Autant en emporte le vent. Son mari m'a promis de t'accorder sa fille ; Il va la ramener au sein de sa famille : Tiens ton coeur et ta main tout prêts à se donner.

Monsieur DOLIGNI fils

Cet ordre rigoureux a de quoi m'étonner. Permettez que je vous remontre...

Monsieur DOLIGNI père

Doligni, laissons-là des débats importuns. Tu vas me débiter les mêmes lieux communs Qu'autrefois nous avons, en pareille rencontre, Chacun, de père en fils, employés comme toi. Va, j'ai passé par-là ; tu feras comme moi.

Monsieur DOLIGNI fils

Et si j'aimais ailleurs ?

Monsieur DOLIGNI père

Ma foi, tant pis pour elle. Il faudrait, en ce cas, devenir infidèle.

Monsieur DOLIGNI fils

Ce n'est donc pas pour moi que vous me mariez ?

Monsieur DOLIGNI père

Pour qui donc ?

Monsieur DOLIGNI fils

Je le croirais presque. J'ai compté faire un choix que vous approuveriez.

Monsieur DOLIGNI père

L'amour dans un jeune homme est toujours romanesque. J'aurais été moi-même assez extravagant Pour épouser aussi ma première amourette, Si l'on n'eût retenu ma jeunesse indiscrète.

Monsieur DOLIGNI fils

Mais je ne connais point Mademoiselle Argant.

Monsieur DOLIGNI père

Ni moi : mais elle aura vingt mille écus de rente.

Monsieur DOLIGNI fils

Eh ! Quand elle en aurait quarante !

Monsieur DOLIGNI père

Ce serait encor mieux.

Monsieur DOLIGNI fils

N'avez-vous pas du bien ?

Monsieur DOLIGNI père

Il le faut augmenter ; sinon, il vient à rien.

Monsieur DOLIGNI fils

J'ignore comme elle est d'esprit et de figure. Elle est riche. à l'égard de l'esprit, je t'assure Qu'une femme à la longue en a toujours assez. Elle est jeune, au surplus ; et tout ce que j'en sçais, C'est qu'à quinze ou seize ans on est du moins jolie.

Monsieur DOLIGNI fils

Qui sait si le rapport d'humeurs...

Monsieur DOLIGNI père

Autre folie ! En tout cas, tu feras comme les autres font. Qui s'embarque, est-il sûr de faire un bon voyage ? À quoi sert l'examen avant le mariage ? À rien. Ce n'est qu'après qu'on se connaît à fond. Las de se composer avec un soin extrême, Le naturel caché prend alors le dessus ; Le masque tombe de lui-même, Et malheureusement on ne le reprend plus. Mais enfin le bien reste ; et cet ami fidèle, Sans compter quelquefois la raison qui s'en mêle, Entre époux qui pourraient se brouiller sans retour, Sert de médiateur, au défaut de l'amour.

Monsieur DOLIGNI fils

Il cessera d'être inflexible.

Scène 2

Monsieur DOLIGNI père, Rosette

Monsieur DOLIGNI père

C'est Rosette !

Rosette

Monsieur, ma maîtresse est visible.

Monsieur DOLIGNI père

Bon. Et Monsieur Argant n'arrive donc jamais ? L'oeil du maître est pourtant chez lui fort nécessaire.

Rosette

On l'attend tous les jours.

Monsieur DOLIGNI père

Voilà bien des délais.

Rosette

C'est qu'un mari, pour l'ordinaire, N'est jamais si pressé de retourner chez lui. Quoi qu'il en soit, on dit qu'il revient aujourd'hui.

Monsieur DOLIGNI père

Tant mieux, j'en ai l'âme ravie. C'est le meilleur ami que j'aie eu de ma vie. Mais allons voir sa femme, et lui faire ma cour. Doligni, tout est dit. Adieu, jusqu'au retour.

Scène 3

Monsieur DOLIGNI fils, Rosette

Monsieur DOLIGNI fils

Il m'aime, je le sais ; c'est sur quoi je me fonde.

Rosette

Qu'est-ce ? Vous n'êtes pas le plus content du monde ?

Monsieur DOLIGNI fils

C'est que je viens d'avoir un entretien fâcheux.

Rosette

Ceux d'un père et d'un fils sont toujours orageux.

Monsieur DOLIGNI fils

J'aime ; et mon père veut que j'en épouse une autre.

Rosette

Il a tort ; et son goût devrait suivre le vôtre.

Monsieur DOLIGNI fils

Ce n'est pas ce qui doit m'embarrasser le plus. Il s'agit de mes feux. Comment sont-ils reçus ? Marianne ayant mis en toi sa confiance...

Rosette

Que concluez-vous de cela ?

Monsieur DOLIGNI fils

Si j'ai plu, tu le sais.

Rosette

Mauvaise conséquence. Nous ne nous faisons point ces confidences-là. Voyez donc !

Monsieur DOLIGNI fils

Eh ! Que diantre avez-vous à vous dire, Si l'amour et les coeurs soumis à votre empire De tous vos entretiens ne font pas le sujet ?

Rosette

Oh ! Ce n'est pas comme vous autres. Vous avez vos propos, et nous avons les nôtres.

Monsieur DOLIGNI fils

Sur quoi roulent-ils donc, et quel en est l'objet ?

Rosette

Une mode, une étoffe, une robe nouvelle, Des gazes, des pompons, des fleurs, une dentelle, Sont d'abord des sujets qui ne tarissent point. Quand on est en gaieté, quelquefois on y joint Des historiettes de fille, Des contes de couvent. Enfin, que sais-je, moi ? On parle, on cause, on jase, on caquette, on babille, Et l'on rit bien souvent, sans trop savoir pourquoi.

Monsieur DOLIGNI fils

Non, jamais on n'a vu de fille si discrète.

Rosette

Je sers d'exception.

Monsieur DOLIGNI fils

Sois un peu moins secrète. Le Marquis, par hasard, n'est-il point mon rival ?

Rosette

Qui ? Lui !

Monsieur DOLIGNI fils

Sa cousine est si belle ! ... Il fait profession d'être un galant banal. Il peut s'être avisé d'employer auprès d'elle Ses talents séducteurs.

Rosette

Ils ne produiraient rien.

Monsieur DOLIGNI fils

Ses succès ont cent fois couronné son adresse. Il ne possède que trop bien L'art de rendre sensible à sa fausse tendresse ; Et tant de coeurs conquis, bien ou mal-à-propos, Troublent le peu d'espoir qui pouvait me séduire.

Rosette

Comment ! Vous érigez ce marquis en héros !

Monsieur DOLIGNI fils

Comment puis-je en effet balancer ou détruire Tant d'avantages vrais ou faux ? Mon malheureux amour m'éclaire. Il ne faut que chercher à plaire, Pour connaître tous ses défauts. Peut-être à tort je la soupçonne ; Mais pour une jeune personne L'hommage du marquis est bien éblouissant. Plaise à l'amour que je m'abuse.

Rosette

Il est vrai que l'on nous accuse D'apporter toutes en naissant Ce malheureux levain de la coquetterie, Et ce goût effréné pour la galanterie. Nous pourrions à bon titre en dire autant de vous. Mais, sans récriminer, croyez que parmi nous Il est encor des coeurs dignes d'un honnête homme. D'ailleurs, en vains soupçons votre esprit se consomme ; Le Marquis choisit mieux.

Monsieur DOLIGNI fils

Eh ! Peut-il mieux choisir ?

Rosette

Marianne est sans doute extrêmement aimable : La bonté de son coeur la rend inestimable. C'est un trésor. Heureux qui pourra s'en saisir ! Mais enfin, par vous seul, en silence adorée, Marianne est presque ignorée. On ne la connaît point à la ville, à la cour : Et les gens du bel air ne rendent point les armes, Si la célébrité n'est jointe avec les charmes. Chez eux, la gloire a pris la place de l'amour. Tel est ce cher marquis d'impression nouvelle. Un des plus grands travers qui troublent sa cervelle, C'est qu'aucune beauté ne saurait le tenter, Qu'autant qu'elle est de mode, et qu'il voit autour d'elle La cour la plus brillante. Il aime à supplanter. Plus le concours est grand, plus il la trouve belle. Aussi, pour parvenir jusqu'au suprême honneur De l'avoir sur son compte, il n'est rien qu'il n'emploie. En un mot, ce qui fait sa gloire et son bonheur, C'est l'opprobre éclatant dont il couvre sa proie, Et la rage qu'il porte au sein de ses rivaux. Voilà le seul exploit digne de ses travaux.

Monsieur DOLIGNI fils

Quels travers ! Car il a de l'esprit, ce me semble.

Rosette

L'esprit et le bon-sens vont rarement ensemble.

Monsieur DOLIGNI fils

Tout ce que tu me dis, ne me rassure pas.

Rosette

Parlez-lui donc vous-même ; il tourne ici ses pas.

Scène 4

Le MARQUIS, Rosette, Monsieur DOLIGNI fils

Le MARQUIS

Eh ! Bonjour, Doligni... Parbleu, que je t'embrasse.

Rosette

Ces embrassades-là sont aussi du bel air.

Regardant Rosette.

Le MARQUIS

Qu'est-ce donc ? Mon abord te trouble ! Il t'embarrasse ! J'en vois la cause. Allons, rassure-toi, mon cher ; Je fais profession d'être un rival commode : Avant qu'il soit peu, dans Paris, Je veux en amener la mode, Et mettre les amants sur le pied des maris. Elle n'est pas si mal, au moins !

Monsieur DOLIGNI fils

Cesse de rire. Je parlais à Rosette.

Le MARQUIS

Un honnête homme aura Toujours quelque chose à lui dire.

Monsieur DOLIGNI fils

Il faut te l'avouer.

Le MARQUIS

Tout comme il te plaira.

Rosette

Tiens, Rosette rougit ; elle te fait un signe.

Rosette

Notre entretien roulait sur un sujet plus digne.

Monsieur DOLIGNI fils

C'était sur Marianne.

Le MARQUIS

Ah ! Tu fais le discret ! Quand on est tête-à-tête avec elle en secret, Il est bien mal-aisé de lui parler d'une autre ; Il n'est personne alors qu'on ne doive oublier.

Rosette

Point de panégyrique, où je ferai le vôtre. Ne cherchons point tous deux à nous humilier. Trêve entre nous de gentillesse. Si madame vous croit un être si parfait, Eh ! Bien, à la bonne heure ; elle est fort la maîtresse. Elle peut vous gâter, comme elle a toujours fait. Mais comme je n'ai pas la même ivresse qu'elle, Je pourrais m'égayer aux dépens des railleurs : Ainsi, monsieur, cherchez vos passe-temps ailleurs.

Le MARQUIS

Quand Rosette se fâche, elle est encor plus belle.

Rosette

Finissez mon éloge, et me laissez en paix.

Le MARQUIS

Puisque tu fais semblant de le trouver mauvais, Je ne pousserai pas à bout ta modestie. La petite cousine était donc, entre vous, Le sujet prétendu d'un entretien si doux ?

Monsieur DOLIGNI fils

Et vous aussi.

Le MARQUIS

Qui ? Moi ! J'étais de la partie ?

Rosette

Eh ! Vraiment oui ; monsieur en est fort amoureux.

Le MARQUIS

Ah ! Ah !

Rosette

Comme il vous croit un rival dangereux, (Car, pour peu que l'on aime, on a peur de son ombre,) Il me communiquait sa crainte et son erreur. Il ne pouvait voir sans terreur Que vous fussiez aussi du nombre De ceux que Marianne a soumis à ses lois.

Le MARQUIS

Est-il vrai, Doligni ?

Monsieur DOLIGNI fils

Mais, si j'avais le choix, J'aimerais mieux ailleurs te voir rendre les armes.

À Rosette.

Le MARQUIS

C'est être en ma faveur un peu trop prévenu. Eh ! Que lui disais-tu pour calmer ses alarmes ?

Rosette

Mais nous en étions là, quand vous êtes venu ; Et j'allais à peu près lui dire, ce me semble, Qu'il ne peut se fonder aucune liaison Entre deux coeurs qui n'ont ensemble Aucun de ces rapports qu'exige la raison. Il faut savoir nous vaincre avec nos propres armes. S'il se forme entre amants de ces noeuds pleins de charmes, Que l'amour et le temps ne font que redoubler, L'étoile n'y fait rien : voilà tout le mystère ; C'est qu'au moins par le coeur et par le caractère Il faut un peu se ressembler. Venons à Marianne.

Le MARQUIS

Elle est d'une figure À faire dans le monde un jour bien du fracas.

Rosette

Sans doute ; et cependant elle n'en fera pas.

Le MARQUIS

Pourquoi ce malheureux augure ? Et d'où diable le tires-tu ?

Rosette

Le bon-sens fut toujours ami de la vertu. Malgré le train qui règne en ce siècle commode, Marianne suivra celui du bon vieux temps, Et ne prendra jamais ces travers éclatants Qu'il faut avoir pour être une femme à la mode. J'ai dit. Vous entendez cet avis indirect. Pardonnez, au surplus, si dans cette occurrence Je n'ai pas eu pour vous le plus profond respect ? J'y rentre, et je vous fais mon humble révérence.

Scène 5

Le MARQUIS, Monsieur DOLIGNI fils

Le MARQUIS

Elle a le caquet amusant ; Mais elle a l'esprit faux.

Monsieur DOLIGNI fils

Pas tant. Mais à présent, Parlons de Marianne.

Le MARQUIS

Elle est plus que jolie.

Monsieur DOLIGNI fils

Elle a, comme tu sais, tout ce qui peut charmer. Marquis, l'aimerais-tu ?

Le MARQUIS

Qu'entends-tu par aimer ?

Monsieur DOLIGNI fils

Plaît-il ?

Le MARQUIS

Expliquons-nous.

Monsieur DOLIGNI fils

Quelle est cette folie ? Ce mot est plus clair que le jour. Parbleu ! C'est ce qu'on sent pour l'objet qu'on adore. Aimer... C'est avoir de l'amour. C'est...

Le MARQUIS

Est-ce que l'on aime encore ?

Monsieur DOLIGNI fils

Est-ce qu'on n'aime plus ?

Le MARQUIS

De quel pays viens-tu ?

Monsieur DOLIGNI fils

Du pays où l'on aime.

Le MARQUIS

Où diantre as-tu vécu ?

Monsieur DOLIGNI fils

Quelle extravagance est la vôtre ? Vous croiriez qu'il n'est point de véritable amour ?

Le MARQUIS

De véritable amour ? À l'autre ! Non, je n'en vis jamais à la ville, à la cour ; Et si j'ai beaucoup vu, mais beaucoup.

Monsieur DOLIGNI fils

Quelle tête ! Quant à moi, je soutiens, sans me faire de fête, Qu'on aime, et que sans doute on aimera toujours. Le monde est plein d'amants ; il s'en fait tous les jours...

Le MARQUIS

Que le goût des plaisirs, la fortune, la gloire, L'intérêt, l'amour-propre, et semblables raisons Engagent à former entre eux des liaisons Qui n'ont rien de l'amour que le nom.

Monsieur DOLIGNI fils

J'ose croire Qu'il en est dont le coeur est vraiment enflammé.

Le MARQUIS

Dis que l'on feint d'aimer, et de se croire aimé.

Monsieur DOLIGNI fils

Mais Marianne a-t-elle attiré votre hommage ?

Le MARQUIS

Mais, tout comme d'une autre, on peut s'en amuser.

Monsieur DOLIGNI fils

Ah ! Feindre de l'aimer, c'est lui faire un outrage. Et si son coeur allait se laisser abuser ?

Le MARQUIS

Eh ! Bien, le pis aller, est-ce un si grand dommage ?

Monsieur DOLIGNI fils

Comment, vous ne feriez semblant de l'adorer Que pour le seul plaisir de la déshonorer, Et d'en rire après son naufrage ? Ah ! Marquis, quel projet ! Quelle malignité ! Si vous réussissez dans cette indignité, À vos remords, un jour, craignez de rendre compte. Croyez que, tôt ou tard, ils ne pardonnent rien. Renoncez à la gloire, ou plutôt à la honte D'établir votre honneur sur les débris du sien.

Le MARQUIS

Le monde a cependant des maximes contraires.

Monsieur DOLIGNI fils

Oui, l'on s'y fait un jeu d'un crime accrédité. Eh ! Que devient la probité ?

Le MARQUIS

Elle n'est point requise en ces sortes d'affaires. L'usage et la nature, en faveur des plaisirs, En ont toujours banni jusqu'au moindre scrupule. Il s'agit d'arriver au but de ses désirs : La morale y jouerait un rôle ridicule.

Monsieur DOLIGNI fils

Par ma foi, ce système est plein d'absurdités. C'est un assassinat que vous préméditez.

Le MARQUIS

Tu seras, en amour, une excellente dupe. Mais, pour me réjouir, je t'alarmais exprès. Marianne, aujourd'hui, n'est point ce qui m'occupe. Laissons-la marier ; et nous verrons après.

Monsieur DOLIGNI fils

La confidence est fort honnête.

Le MARQUIS

Quant à présent, j'aspire à certaine conquête, Dont je fais un peu plus d'état. Mon choix va t'étonner ; mais prête-moi l'oreille. Doligni, tu connais cette jeune merveille Qui remplit tout Paris de son nouvel éclat.

Monsieur DOLIGNI fils

La célèbre Arthénice ?

Le MARQUIS

Oui ; ce n'est qu'elle-même.

Monsieur DOLIGNI fils

Eh ! Bien ? ...

Le MARQUIS

Eh ! Bien ?

Monsieur DOLIGNI fils

J'entends. Ma surprise est extrême, D'autant plus qu'elle est fine, et que jusques ici, De mille et mille amants, pas un n'a réussi.

Le MARQUIS

Parbleu, je le crois bien... dispense-moi du reste.

Monsieur DOLIGNI fils

Fort bien.

Le MARQUIS

Il faut être modeste.

Monsieur DOLIGNI fils

Comment fais-tu pour plaire ? Est-ce un don ? Est-ce un art ? Mais enseigne-moi donc.

Le MARQUIS

On peut t'en faire part. Si tu veux recevoir quelque avis salutaire, Tu t'en trouveras mieux de toutes les façons.

Monsieur DOLIGNI fils

Je sens tout le besoin que j'ai de tes leçons.

Le MARQUIS

Il ne faut que refondre un peu ton caractère.

Monsieur DOLIGNI fils

Mais vraiment j'y consens.

Le MARQUIS

Ton défaut capital Est l'embarras subit, le trouble machinal, Qui, sans nulle raison, te saisit et te glace, Sitôt qu'on te regarde ou qu'on te parle en face. Crois-moi, tombe plutôt dans l'autre extrémité Rien ne fait plus de tort que la timidité. Avec elle, par-tout, on est hors de sa place ; Elle suspend, arrête, et fixe les ressorts De la langue, des yeux, de l'esprit et du corps : Elle en ôte l'usage ; elle en ôte la grâce ; Sur tout ce que l'on dit, sur tout ce que l'on fait, Elle répand un air gauche, épais, et stupide. Tel qu'on prend pour un sot, parce qu'il est timide, Aurait de quoi passer pour un homme parfait. Mais ce n'est pas là tout ; et si tu te proposes D'avoir des succès éclatants, Il te faut bien encor d'autres métamorphoses. Il te manque le ton, l'air et les moeurs du temps : Le monde où tu vas vivre exige, entre autres choses, Qu'on soit plus amusant que solide et sensé. Tu ne saurais parler qu'après avoir pensé. Tu raisonnes toujours, et jamais tu ne causes. Déraisonne, morbleu, plutôt que d'ennuyer : Un peu moins de bon-sens, et plus de badinage. Un homme qui disserte est un homme à noyer. La raison, que tu crois un si bel apanage, Fut toujours le fléau de la société : Elle en chasse les ris, les jeux et la gaieté ; Elle y met, à leur place, une langueur mortelle. On la vante mal-à-propos ; Quand on a de l'esprit, on peut se passer d'elle ; La raison, tout au plus, ne convient qu'à des sots.

Monsieur DOLIGNI fils

Tu traites la raison d'une manière étrange.

Le MARQUIS

J'en suis bien revenu ; je ne prends plus le change.

Monsieur DOLIGNI fils

Il y paraît.

Le MARQUIS

Pour toi, tâche de profiter. Je ne me cite pas ; mais on peut m'imiter.

Monsieur DOLIGNI fils

Quelqu'un vient.

Le MARQUIS

C'est La Fleur.

Monsieur DOLIGNI fils

Adieu, je me retire.

Le MARQUIS

Sur ce que je t'ai dit, fais tes réflexions.

Scène 6

La Fleur, Le MARQUIS

La Fleur

Ouf !

Le MARQUIS

Eh ! Bien, mes commissions ?

La Fleur

Oh ! Palsembleu, Monsieur, souffrez que je respire. Si vous continuez ainsi, vous me tuerez.

Le MARQUIS

Il est vrai qu'avec moi la fatigue est extrême.

La Fleur

Vous autres, que Dieu fit pour être voiturés, Vous allez à votre aise, et vous parlez de même. Il n'en est pas ainsi des malheureux piétons.

Le MARQUIS

Reste en place ; respire ; et point de ces dictons.

La Fleur

Morbleu, je suis bien las de ces courses maudites.

Le MARQUIS

Quels papiers tiens-tu là ?

La Fleur

La liste des visites.

Le MARQUIS

J'ai vu celle d'hier.

La Fleur

Elle est de ce matin.

Le MARQUIS

Bon !

La Fleur

Demandez au suisse ; oui, rien n'est plus certain.

Le MARQUIS

Eh ! Mais, la matinée est un temps solitaire.

La Fleur

Il est certaines gens, pour certaine raison, Qui vont dès le matin.

Le MARQUIS

Lis.

La Fleur

Le propriétaire De votre petite maison.

Le MARQUIS

Fort bien.

La Fleur

Le tapissier.

Le MARQUIS

Oui-da !

La Fleur

Le traiteur.

Le MARQUIS

Peste !

La Fleur

Le loueur de carrosse.

Le MARQUIS

Après.

La Fleur

Ainsi du reste.

Le MARQUIS

Ces messieurs sont venus ?

La Fleur

Non pas eux, mais leurs gens.

Le MARQUIS

Ces gens ont-ils des gens !...

La Fleur

Leurs gens sont des sergents ; Et voici, monsieur, de leur prose, Et de leurs billets doux.

Il chante.

Le MARQUIS

Tant mieux. Je n'en ai jamais vu. Contentez-vous, mes yeux...

La Fleur

Chantez ; c'est bien prendre la chose.

Le MARQUIS

Tiens, fais-en ton profit.

La Fleur

Beau diable de profit !

Le MARQUIS

D'ailleurs, chez Arthénice as-tu su t'introduire ?

La Fleur

Plus invisiblement que n'eût fait un esprit.

Le MARQUIS

Comment se porte-t-on ?

La Fleur

Bien.

Le MARQUIS

Daigne un peu m'instruire. Comment a-t-on reçu les bijoux ?

La Fleur

Mal.

Le MARQUIS

Pourquoi ?

La Fleur

C'est qu'il n'était pas jour chez elle ; Et qu'ainsi je n'ai pu voir que sa demoiselle. Ce n'est pas là mon compte, à moi.

Le MARQUIS

J'entends, et je t'enjoins de ne jamais rien prendre.

La Fleur

Quoi ! Pas même, monsieur, ce qu'on me donnera ?

Le MARQUIS

Non ; ou bien tu verras ce qui t'arrivera.

Haut.

La Fleur

Ah ! Ce ne sera pas de rendre. On va la marier.

Le MARQUIS

Tout de bon ?

La Fleur

Tout-à-fait ; À ce baron qui la pourchasse : Il prétend, dès demain, que la noce se fasse.

Le MARQUIS

Bon !

La Fleur

Un petit billet vous mettra mieux au fait.

À La Fleur, qui rit.

Le MARQUIS

Il faut que tout cela finisse. De quoi ris-tu ? Dis donc.

La Fleur

D'un tour assez falot, Dont la suivante d'Arthénice Vient, à votre sujet, de régaler un sot. J'étais dans l'antichambre à causer avec elle, En tout bien, tout honneur.

Le MARQUIS

Eh ! Tâche d'abréger.

La Fleur

Nous parlions d'amitié, quand la fausse femelle A pensé me dévisager. "Va-t-en, m'a-t-elle dit, au diable, avec ton maître. Depuis assez longtemps, il a dû reconnaître Qu'il prend un inutile soin. Ma maîtresse n'en veut, ni de près, ni de loin." Alors, tout ébaubi, j'ai détourné la tête : C'est que le vieux baron lui-même, à pas de loup, Venait d'arriver tout-à-coup, Qui mordant à la grappe, et d'un air tout honnête, Accompagné pourtant d'un geste cavalier, M'a flatté, si jamais le hasard me ramène, Qu'il aurait la bonté de m'épargner la peine De descendre par l'escalier.

Le MARQUIS

Je voudrais qu'il osât te faire cette grâce.

La Fleur

Eh ! Non pas, s'il vous plaît ; souffrez que je m'en passe. J'ai volé chez Michel, et de-là chez Passeau. J'ai vu vos deux habits ; ma foi, rien n'est si beau ; Je ne crois pas qu'on puisse en avoir de plus lestes. Après, j'ai, sans aucun délai, Été chez la Duchapt ; et puis, chez la Bourrai ; Leurs filles sont après à garnir vos deux vestes ; L'une est en petit jaune, et l'autre en petit bleu.

Le MARQUIS

Les aurai-je bientôt ?

La Fleur

Vous les aurez dans peu ; Mais l'argent à la main.

Le MARQUIS

Ou Monsieur La Fleur est ivre, Ou ces gens sont devenus fous. Parbleu, je ferais bien, pour leur apprendre à vivre, De ne m'en plus servir.

La Fleur

C'est ce qu'ils disent tous. Par l'homme en question j'ai fini mes messages ; Seriez-vous assez fou pour en tâter encore ?

Le MARQUIS

Aurai-je de l'argent ?

La Fleur

Oui, mais au poids de l'or. Il demande un billet du triple, et de bons gages.

Le MARQUIS

Mais il en a déjà pour plus que je ne dois.

La Fleur

Faute de les avoir retirés dans le mois, Ils lui sont dévolus. Ignorez-vous l'usage ?

Le MARQUIS

N'importe. J'ai besoin, en un mot comme en cent, De deux mille louis.

La Fleur

Quel besoin si pressant En pouvez-vous avoir ?

Le MARQUIS

Est-ce donc qu'à mon âge Il n'est pas naturel de chercher à jouir ?

La Fleur

Sans être libertin, on peut se réjouir.

Le MARQUIS

Comment donc libertin ? Le suis-je ?

La Fleur

Ah ! Mon cher maître, Vous l'êtes beaucoup plus, en croyant ne pas l'être.

Le MARQUIS

Mais encore en quoi donc ? Dis-le-moi ; j'y consens.

La Fleur

Eh ! Parbleu, tout vous duit à la fois ; somme toute, Rien n'y manque, le vin, le jeu, l'amour.

Le MARQUIS

Sans doute. Eh ! Ne sont-ce pas là des plaisirs innocens ?

La Fleur

Vous les menez un train de chasse ; Et vous indisposez le public contre vous.

Le MARQUIS

Ah ! S'il a de l'humeur, que veux-tu que j'y fasse ? Peut-on empêcher les jaloux ? Crois-moi, va, je connais le monde ; On n'y blâme que ceux qu'on voudrait imiter.

La Fleur

En faux raisonnements votre morale abonde. Mais, encore une fois, sachez vous limiter. Si vous ne changez pas tout-à-fait de conduite, Empêchez que du moins on n'en parle en tous lieux. Madame votre mère en pourrait être instruite. Elle a beau vous aimer, elle ouvrira les yeux. Vous avez une soeur, qu'elle vous sacrifie : Songez-y ; je vous signifie Qu'elle pourrait fort bien la tirer du couvent, Pour lui faire, avec vous, partager l'héritage, Et peut-être encor davantage. Vous savez que monsieur l'en presse assez souvent.

Le MARQUIS

Eh ! Ventrebleu ! Va-t-en faire un tour à l'office, Et rêver, en buvant, aux moyens les plus prompts De refaire ma bourse et de me mettre en fonds. Le vin te fournira quelque heureux artifice.

La Fleur

Pour boire, je boirai.

Le MARQUIS

Va donc, sois diligent.

La Fleur

Je l'entends un peu mieux que tout autre négoce.

Le MARQUIS

À tel prix que ce soit, il me faut de l'argent.

La Fleur

S'il venait en buvant, je roulerais carrosse.

Acte II

Scène 1

Madame ARGANT, Rosette

Madame ARGANT

Le Marquis viendra-t-il ?

Rosette

Un peu de patience. Je l'ai fait avertir ; il ne tardera pas. À quelques importuns qui retardent ses pas, Il achève à présent de donner audience.

Madame ARGANT

Ah ! Rosette !

Rosette

Comment ! Qui vous fait soupirer ?

Madame ARGANT

Mon fils.

Rosette

En quoi, madame, y peut-il conspirer ? N'êtes-vous pas toujours la plus heureuse mère ?

Madame ARGANT

Je crains que ce bonheur ne soit qu'une chimère.

Rosette

De la part du marquis, que s'est-il donc passé ? Vous serait-il moins cher ?

Madame ARGANT

Je rougis de le dire ; Mon amour va pour lui toujours jusqu'au délire.

Rosette

L'excès en est permis, quand il est bien placé.

Madame ARGANT

Eh ! Qui me répondra que mon fils le mérite ?

Haut.

Rosette

Ma foi, ce n'est pas moi. N'allons pas à l'appui D'un accès de raison qui passera bien vite. Qu'avez-vous découvert qui vous déplaise en lui ? Il me semble pourtant qu'il est toujours de même.

Madame ARGANT

C'est de quoi je me plains.

À part.

Haut.

Rosette

Ma surprise est extrême. Eh ! Peut-il être mieux, sans y perdre ? Il est bien. S'il cessait d'être un fat, il ne serait plus rien. Madame, dépouillons les préjugés vulgaires.

Madame ARGANT

Il a bien des défauts, ou je me trompe fort.

Rosette

S'il a quelques défauts, ils lui sont nécessaires.

Madame ARGANT

Comment ?

Rosette

Je le soutiens, et nous serons d'accord. Quoi ! Trouvez-vous mauvais qu'il soit l'homme de France Qui sçait le mieux choisir une étoffe de goût ; Qui s'habille et se met avec une élégance Qu'on cherche à copier, sans en venir à bout ? Lui reprocheriez-vous, dans l'humeur où vous êtes, Qu'il aime un peu le luxe et la frivolité ? Qu'il cherche à ressembler aux gens de qualité ? Qu'il aime le plaisir, et contracte des dettes ? Eh ! N'en voulez-vous pas faire un homme de cour ?

Madame ARGANT

C'est le projet flatteur qu'a formé mon amour.

Rosette

Ne vous plaignez donc point.

Madame ARGANT

Mais es-tu bien certaine...

Rosette

Il ira loin. Pour moi, je n'en suis point en peine.

Madame ARGANT

J'en accepte l'augure... à propos de cela, Conçois-tu mon mari ?

Rosette

La demande est nouvelle ! Est-ce qu'on peut jamais concevoir ces gens-là ?

Madame ARGANT

Son obstination me paraît bien cruelle.

Rosette

Oui, sa prévention contre un fils si bien né...

Madame ARGANT

Est le premier chagrin qu'il m'ait jamais donné.

Rosette

Ce n'est que depuis peu que son humeur varie, Qu'il a des volontés, et qu'il vous contrarie. Il lui sied bien, en vérité ! Il faudrait arrêter cette témérité... Mais vous auriez la paix, si, pour le satisfaire, (Aux dépens du marquis, s'entend,) Vous vouliez retirer, ainsi qu'il le prétend, Votre fille du cloître.

Madame ARGANT

Il est vrai.

Rosette

Pourquoi faire ? Pour priver Le Marquis de la moitié du bien ?

Madame ARGANT

Et m'empêcher par-là de faire un mariage Où je vois, pour mon fils, le plus grand avantage.

Rosette

Affaire de ménage, où l'homme n'entend rien. Votre dessein n'est pas de l'en laisser le maître ?

Madame ARGANT

Non vraiment ; si cela peut être, Je prétends que mon fils ait un brillant état. Je veux, par les grands biens qui sont en ma puissance, Suppléer au défaut d'une illustre naissance, Et que dans le grand monde il vive avec éclat.

À part.

Rosette

Rien n'est plus naturel qu'un si grand sacrifice. Ce projet vous est cher ; vous l'avez résolu. Il faut bien, à son tour, que monsieur obéisse. Vous n'avez que trop fait tout ce qu'il a voulu. Il en contracterait l'habitude importune. C'est bien assez d'avoir reçu, dans la maison, Cette nièce orpheline, et presque sans fortune, Qu'il vous fit accueillir, par la seule raison Qu'elle porte son nom. Notez, par apostille, Qu'elle reçoit sa nièce et refuse sa fille.

Madame ARGANT

Que dis-tu ?

Rosette

Que c'est vous montrer La tante la meilleure et la plus généreuse Qu'on puisse jamais rencontrer.

Madame ARGANT

Voilà mon fils.

Rosette

Déjà ! L'aventure est heureuse !

Madame ARGANT

Qu'il est mis agréablement !

Scène 2

Le MARQUIS, Rosette, Madame ARGANT

Il lui baise la main.

Le MARQUIS

Je me jette à vos pieds. Je suis réellement Outré, désespéré de m'être fait attendre. Je devais tout quitter, et ne point m'amuser. Me pardonnerez-vous ?

Rosette

Ah ! Comme il sait la prendre !

Madame ARGANT

Rosette a su vous excuser.

Le MARQUIS

Rosette !

Rosette

Moi ! Madame !

Madame ARGANT

Oui : soyez content d'elle. Cette fille vous aime.

Le MARQUIS

Elle me connaît bien.

Madame ARGANT

Va, compte qu'il saura récompenser ton zèle.

Rosette

Oui-da !

Madame ARGANT

Mais laisse-nous un moment d'entretien.

Scène 3

Madame ARGANT, Le MARQUIS

Madame ARGANT

J'aurais à vous parler.

Le MARQUIS

Vous serez mieux assise.

Madame ARGANT

Il n'en est pas besoin ; restez. J'exigerais de vous une entière franchise.

Le MARQUIS

Mon coeur vous est ouvert.

Madame ARGANT

Vous me la promettez ?

Le MARQUIS

Dans la sincérité mon âme est affermie ; J'en fais profession, et surtout avec vous.

Madame ARGANT

Votre mère ne veut être que votre amie.

Le MARQUIS

C'est unir à la fois les titres les plus doux.

Madame ARGANT

À votre âge, mon fils, et fait comme vous êtes, Recevant dans le monde un accueil enchanteur, On a dû vous dresser mille embûches secrètes, Pour obtenir de vous un hommage flatteur. Quand vous auriez cédé, par goût ou par faiblesse, J'excuserais votre jeunesse ; Je fermerais les yeux. Parlez-moi franchement. Vous passez pour avoir un tendre attachement : C'est une beauté rare, et qu'on m'a fort vantée, Mais à quoi votre sort ne peut pas être joint... Vous rougissez, mon fils, et ne répondez point. Si votre âme, à présent, un peu trop enchantée, Ne peut abandonner ce dangereux vainqueur, J'attendrai que le temps vous rende votre coeur, Et vous mette en état d'entrer sans répugnance Dans des projets, pour vous, formés dès votre enfance, Et que, jusqu'à ce jour, je n'ai point négligés.

Le MARQUIS

Ah ! Vous méritez tout ce que vous exigez. Oui, l'on vous a dit vrai : mais soyez plus tranquille. C'est un amusement frivole et passager, Que mon coeur, sans vouloir autrement s'engager, S'est fait depuis peu par la ville, Seulement pour remplir un loisir inutile. Pareil attachement, (si pourtant c'en est un,) Ne tient qu'autant qu'on veut ; la rupture est facile : Rien n'est plus simple et plus commun. De semblables romans n'ont pas pour héroïnes Des personnes assez divines Pour fixer, sans retour, ceux qui leur font l'honneur D'offrir quelque encens à leurs charmes. C'est l'espoir assuré d'un facile bonheur Qui fait que l'on s'abaisse à leur rendre les armes. Elles n'allument point de véritables feux ; Et l'on est leur amant, sans en être amoureux.

Madame ARGANT

Que le mépris que vous en faites Augmente mon estime, et mon amour pour vous ! Ah ! Mon fils, pardonnez mes frayeurs indiscrètes. Votre établissement est l'objet le plus doux Que ma tendresse se propose ; Et j'y travaille utilement.

Le MARQUIS

Et c'est sur vous aussi que mon coeur s'en repose.

Madame ARGANT

J'ai de l'ambition ; mais pour vous seulement.

Le MARQUIS

Que ne vous dois-je pas !

Madame ARGANT

Écoutez, je vous prie. Vous aurez tout mon bien, je vous l'ai destiné. Mais ce n'est pas assez ; et vous n'êtes pas né Pour vivre et pour passer simplement votre vie Dans l'indolente oisiveté D'une opulente obscurité.

Le MARQUIS

Ce n'est pas là mon plan.

Madame ARGANT

Je ne fais aucun doute Que vous n'ayez dessein de paraître au grand jour ; Que votre but ne soit de percer à la cour : Un bien considérable en aplanit la route. Mais, pour vous abréger un chemin toujours long, Il serait un moyen plus facile et plus prompt.

Le MARQUIS

Et ce moyen qui s'offre à votre prévoyance, seroit ?

Madame ARGANT

Un mariage ; une fille, en un mot, Qui vous apporterait en dot Le crédit et l'appui d'une grande alliance.

Le MARQUIS

On ne peut mieux penser. Vous ne m'étonnez point : Mais l'hymen, à mon âge, est un état bien grave. Quoi ! Voulez-vous sitôt que je devienne esclave ?

Madame ARGANT

Un mari ne l'est pas. Auriez-vous sur ce point Un peu d'aversion ?

Le MARQUIS

Moi ! Madame ? Eh ! Qu'importe ? Quand mon aversion serait cent fois plus forte, Croyez que de ma part, en cela, comme en tout, Le sacrifice est prêt : ce n'est pas une affaire. Le désir de vous satisfaire Me tiendra toujours lieu de penchant et de goût. Mais mon père ? ...

Madame ARGANT

Ah ! Je sais comment il faut s'y prendre. Je prévois ses refus ; mais ils ne tiendront pas. Nous disputons beaucoup. Après bien des débats, Votre père s'apaise, et finit par se rendre. Par exemple, il avait fortement décidé Que vous seriez de robe.

Le MARQUIS

Ah ! Ciel !

Madame ARGANT

Il a cédé. N'en a-t-il pas été de même Pour le déterminer à vous faire un état. Au sujet de ce marquisat Sa répugnance était extrême ; Il ne voulait pas s'y prêter : Mais vous le désiriez ; c'est sur quoi je me fonde : Aussi l'ai-je forcé de l'aller acheter.

Le MARQUIS

Ne faut-il pas avoir un titre dans le monde ? Mais celui de marquis me flatte infiniment ; Je vous l'avoue ingénument. Si vous n'aviez pas eu la bonté de contraindre Mon père à cet achat, j'eusse été très à plaindre.

Madame ARGANT

Cette acquisition l'a longtemps retenu.

Le MARQUIS

Il est vrai ; c'est ce qui m'étonne.

Madame ARGANT

Il arrive aujourd'hui ; l'avis m'en est venu.

Le MARQUIS

Je crois qu'à son retour la scène sera bonne. Il ne sera pas mal surpris De l'état que nous avons pris Pendant le cours de son absence. Il ne pourra pas voir, sans jeter les hauts cris, Ces embellissements et ces meubles de prix. Il n'a jamais donné dans la magnificence. Ce nombre de valets, et ce suisse sur-tout, Ne seront pas trop de son goût.

Scène 4

Monsieur ARGANT, Suisse, Un Laquais, Un Autre Laquais, Le MARQUIS, Madame ARGANT

Monsieur ARGANT

Voyez cet animal qui m'arrête à la porte !

Suisse

Que voulez-vous ?

Monsieur ARGANT

Eh ! Que t'importe ? Mais est-ce ici chez moi ?

Suisse

çà, Monsieur, votre nom ?

Monsieur ARGANT

Mon nom ?...

Suisse

Afin qu'on vous annonce.

Monsieur ARGANT

Je n'en connais pas un.

Suisse

J'attends votre réponse.

à son camarade

Un Laquais

Connais-tu ça ?

Un Autre Laquais

Moi ! Ma foi, non.

Le MARQUIS

Ah ! Monsieur, pardonnez... madame, c'est mon père. Excusez des valets...

Monsieur ARGANT

Quel est donc ce mystère ?

Madame ARGANT

C'est vous, Monsieur Argant ?

Monsieur ARGANT

Moi-même, Dieu merci, Qu'une espèce de singe, avec sa barbe torse, Ne voulait point du tout laisser entrer ici : Il a presque fallu que j'usasse de force.

Le MARQUIS

Un suisse, comme un sot, fait toujours son métier.

Monsieur ARGANT

Vous avez pris un suisse ?

Le MARQUIS

Oui, Monsieur.

Monsieur ARGANT

Pour quoi faire ?

Le MARQUIS

Un suisse est à la porte un meuble nécessaire.

Monsieur ARGANT

Il ne nous faut qu'un vieux portier. Et ce tas de valets dont l'antichambre est pleine, Est-il d'ici ?

Le MARQUIS

Sans doute. Il faut être servi.

Monsieur ARGANT

Mais en faut-il une douzaine ?

Le MARQUIS

Chacun a son emploi.

Monsieur ARGANT

Fort bien, j'en suis ravi. Parbleu, pendant deux mois qu'a duré mon voyage, L'extravagance a fait ici bien du ravage !

Le MARQUIS

Mais en quoi donc, Monsieur ?

Monsieur ARGANT

Déjà deux ou trois fois Ce titre de monsieur a choqué mon oreille. Vous ne vous serviez pas d'épithète pareille. Le nom de père est-il devenu trop bourgeois, Pour pouvoir à présent sortir de votre bouche ? Il faut que cela soit.

Le MARQUIS

Ce reproche me touche. Je croyais vous traiter avec plus de respect ; Et j'ignore pourquoi monsieur s'en formalise.

Monsieur ARGANT

Ma foi, s'il faut que je le dise, Ce cérémonial me paraît fort suspect ; Et c'est la vanité qui l'a mis en usage. Je sais que chez les grands il est autorisé ; Que chez les gens d'un moindre étage Ce ridicule abus s'est impatronisé ; Il s'est même glissé jusques dans la roture : Mais il n'est pas moins vrai qu'il blesse la nature. Pour chez moi, s'il vous plaît, il n'aura point de cours. Sachez, en m'appelant par mon nom véritable, Que le titre de père est le plus respectable Qu'un fils puisse donner à l'auteur de ses jours.

Madame ARGANT

Il est vrai ; mais enfin je sais qu'au fond de l'âme Il ne m'aime pas moins pour m'appeler madame.

Monsieur ARGANT

Ma femme, quant à vous, je ne m'en mêle pas ; C'est une affaire à part ; je n'en veux point connaître.

Scène 5

Monsieur ARGANT, Coureur, Madame ARGANT, Le MARQUIS

Monsieur ARGANT

Quelle est cette autre espèce ? Où s'adressent tes pas ?

Coureur

Ici.

Monsieur ARGANT

Qu'es-tu ?

Coureur

Coureur.

Monsieur ARGANT

Qui cherches-tu ?

Coureur

Mon maître ?

Monsieur ARGANT

Quel est-il ?

Coureur

Eh ! Parbleu, c'est monsieur Le Marquis.

Monsieur ARGANT

Quel marquis ?

Coureur

Le voilà.

Monsieur ARGANT

Qui donc ?

Madame ARGANT

Eh ! C'est mon fils.

Monsieur ARGANT

Lui ?

Madame ARGANT

Sans doute.

Le MARQUIS

Va-t-en.

Scène 6

Monsieur ARGANT, Le MARQUIS, Madame ARGANT

Monsieur ARGANT

C'est ainsi qu'on vous nomme ?

Le MARQUIS

Oui, Monsieur.

Monsieur ARGANT

De quel droit ? Mais vous m'étonnez fort.

Le MARQUIS

Je crois en avoir deux.

Monsieur ARGANT

Qui sont-ils donc ?

Le MARQUIS

D'abord, N'avez-vous pas l'honneur d'être né gentilhomme ?

Monsieur ARGANT

Un peu. Mais est-ce assez pour s'appeler Marquis ? Argant, vous êtes fou.

Madame ARGANT

N'avez-vous pas acquis ? ...

Monsieur ARGANT

Et quoi ?

Madame ARGANT

Ce marquisat que nous avions en vue ? Est-ce que ce n'est pas une affaire conclue ?

Monsieur ARGANT

Un marquisat ?

Madame ARGANT

Est-il acheté ?

Monsieur ARGANT

Ma foi, non.

Le MARQUIS

Ah ! Madame...

Madame ARGANT

Ah ! Monsieur...

Monsieur ARGANT

Il est trop cher.

Le MARQUIS

Qu'entends-je ?

Monsieur ARGANT

Mais vous ne perdrez rien au change.

Madame ARGANT

Mais mon fils en a pris le nom.

Monsieur ARGANT

Palsembleu, qu'il le quitte.

Le MARQUIS

Ah ! Ciel ! Est-il possible !

Madame ARGANT

Autant qu'à vous, mon fils, cet affront m'est sensible.

Monsieur ARGANT

Entre nous, pourquoi l'a-t-il pris ? Faut-il, pour satisfaire à ses étourderies, Être aussi fou que lui ? J'ai, mais à fort bon prix, Acquis trois bonnes métairies, Pays gras, terre à bled.

Le MARQUIS

Mais quelles gueuseries ! Mon père est bien désespérant !

Monsieur ARGANT

Ces acquisitions, je vous en suis garant, Valent mieux que dix seigneuries.

Le MARQUIS

J'enrage de bon coeur.

Madame ARGANT

Sachez vous contenir ; Ou plutôt, laissez-nous ; je vais l'entretenir.

Scène 7

Madame ARGANT, Monsieur ARGANT

Madame ARGANT

Vous êtes bien cruel !

Monsieur ARGANT

Moi ! La plainte est nouvelle !

Madame ARGANT

J'ai cru que vous m'aimiez ; mais vous ne m'aimez point.

Monsieur ARGANT

Fort bien. Mécontentez une femme en un point, Tout le passé s'oublie, et n'est plus rien pour elle.

Madame ARGANT

Oui, je suis une ingrate ; allons, accablez-moi ; Ne ménagez plus rien. Ah ! Que je suis outrée !

Monsieur ARGANT

Ma femme, sans courroux, parlons de bonne foi. Nous convient-il d'avoir une terre titrée ? Que diable ! Un marquisat n'a pas le sens commun.

Madame ARGANT

Eh ! Pourquoi donc mon fils n'en aurait-il pas un ? Il n'est pas assez noble, et la terre est trop chère : Sont-ce là des raisons d'un homme de bon sens ? Non, monsieur ; vous voulez, je le vois, je le sens, Mortifier le fils, désespérer la mère. Vous vous lassez de moi.

Monsieur ARGANT

Parlez-vous tout de bon ?

Madame ARGANT

Que je suis malheureuse !

Monsieur ARGANT

Ah ! C'est une autre affaire. Ayons ce marquisat. Il faut vous satisfaire.

Madame ARGANT

Quand mon fils en a pris le titre avec le nom, Est-il temps d'écouter un frivole scrupule ?

Monsieur ARGANT

Argant sera marquis.

Madame ARGANT

Eh ! Sans doute. Autrement Ce serait le couvrir du plus grand ridicule.

Monsieur ARGANT

Je vais écrire.

Madame ARGANT

Promptement...

Monsieur ARGANT

Oui.

Madame ARGANT

Je vous attendais avec impatience, D'autant plus qu'il s'agit d'une grande alliance Pour mon fils.

Monsieur ARGANT

Je m'en doutais bien.

Madame ARGANT

On propose une fille aimable et de naissance, Et qui même appartient à plus d'une puissance.

Monsieur ARGANT

C'est-à-dire qu'elle n'a rien.

Madame ARGANT

Mon fils est assez riche. Un si grand mariage Lui procure, entre autre avantage, Une entrée à la cour, avec un régiment. Il ne trouverait plus d'occasion si belle.

Monsieur ARGANT

Qu'exige-t-on de vous ?

Madame ARGANT

Eh ! Mais apparemment Que j'assure mon bien.

Monsieur ARGANT

C'est une bagatelle... Et ma fille ? ...

Madame ARGANT

Allez-vous encore, à ce sujet, Réveiller le procès que nous avions ensemble, Au lieu d'embrasser mon projet ?

Monsieur ARGANT

Mais, ma femme...

Madame ARGANT

Mais quoi ! Tout est dit, ce me semble. Dans cet asile heureux, et par elle chéri, Où le ciel doit avoir accoutumé sa vie, J'aurai soin de lui faire un sort digne d'envie. Où peut-elle être mieux ?

Monsieur ARGANT

Avec un bon mari.

Madame ARGANT

Rien n'est plus incertain. Mais qui vient nous surprendre ? C'est Monsieur Doligni. Je vous laisse avec lui. Songez que l'on attend ma réponse aujourd'hui.

Scène 8

Monsieur DOLIGNI père, Monsieur ARGANT

Monsieur DOLIGNI père

Vous voilà de retour. On vient de me l'apprendre : Aussi-tôt l'amitié vers vous m'a fait voler. Vous avez du chagrin, je pense ?

Monsieur ARGANT

Ma femme...

Monsieur DOLIGNI père

Eh ! Bien, quoi donc ?

Monsieur ARGANT

Vient de me désoler.

Monsieur DOLIGNI père

Si tôt ?

Monsieur ARGANT

J'arrive à peine, après deux mois d'absence... C'est pour se remettre au courant. Puis-je vous consoler ?

Monsieur ARGANT

Non.

Monsieur DOLIGNI père

Pourquoi, je vous prie ? Vous me revoyez donc d'un oeil bien différent ?

Monsieur ARGANT

Mon amitié pour vous ne s'est point affaiblie. Puis-je me consoler, quand moi-même je crains De vous plonger bientôt dans les plus grands chagrins.

Monsieur DOLIGNI père

Je n'en prends jamais pour mon compte ; Je n'ai que ceux de mes amis.

Monsieur ARGANT

Ma femme, et j'en rougis de honte, Me veut faire manquer à ce que j'ai promis. Éprise, pour son fils, d'une amitié trop tendre, Elle pense à lui seul, et ne veut point de gendre.

Monsieur DOLIGNI père

Je le savais déjà. Je vous dirai de plus, Que je vous rends votre promesse.

Monsieur ARGANT

Vous croyez que ma femme en sera la maîtresse ?

Monsieur DOLIGNI père

N'ayez point, là-dessus, de débats superflus. Par une autre raison qui n'est pas moins contraire, Ce mariage-là n'aurait pas pu se faire. Mon fils, à ce sujet, implore ma pitié. Il aime éperdument une jeune personne Digne de sa tendresse et de mon amitié.

Monsieur ARGANT

Il a donc votre aveu ?

Monsieur DOLIGNI père

Mais oui, je le lui donne.

Monsieur ARGANT

Hélas !

Monsieur DOLIGNI père

Son choix fera mon bonheur et le sien. J'espérais pour ma fille une chaîne si belle, Et qu'un jour votre fils serait aussi le mien. D'ailleurs, cette beauté qu'il aime, quelle est-elle ?

Monsieur DOLIGNI père

Marianne.

Monsieur ARGANT

Ma nièce ?

Monsieur DOLIGNI père

Oui, depuis quatre mois, Il n'a pas pu la voir sans y fixer son choix.

Monsieur ARGANT

Marianne est l'objet dont son âme est charmée ?

Monsieur DOLIGNI père

La présence décide ; on se prend par les yeux : S'il eût vu votre fille, il l'eût sans doute aimée.

Monsieur ARGANT

Son choix revient au même : il n'en sera pas mieux. Voyez en même temps ma douleur et ma joie. Ouvrez-moi votre sein ; que mon coeur s'y déploie : Comme un dépôt sacré, recevez un secret Que ma tendre amitié vous taisait à regret. Cette jeune orpheline, où tant de beauté brille, Que votre fils adore, et que vous chérissez...

Monsieur DOLIGNI père

Eh ! Bien... vous vous attendrissez.

Monsieur ARGANT

Cette nièce...

Monsieur DOLIGNI père

Achevez.

Monsieur ARGANT

Marianne est ma fille. Que m'apprenez-vous là ?

Monsieur ARGANT

Mon amour paternel A trouvé le moyen, à l'insu de sa mère, De retirer ici cette fille si chère, Qu'elle voulait laisser dans un cloître éternel. Marianne se croit la fille de mon frère, Et n'imagine pas qu'elle soit chez son père.

Monsieur DOLIGNI père

Bon !

Monsieur ARGANT

Elle est dans la bonne foi.

Monsieur DOLIGNI père

Comment a-t-elle pu vous croire ?

Monsieur ARGANT

Je n'ai pas eu de peine à forger une histoire. Feu mon frère eut toujours le même nom que moi. C'est ce qui m'a servi ; d'autant plus que ma fille, Qui fut mise au couvent dès l'âge de deux ans, N'a pas trop entendu parler de sa famille, Et n'a vû de sa vie aucun de ses parents. Ne pouvant engager mon épouse obstinée D'aller, jusqu'à Poitiers, voir cette infortunée, Et n'étant que trop sûr qu'elle veut, malgré moi, Immoler à son fils cette triste victime, Le détour que j'ai pris m'a paru légitime. C'est la nécessité qui m'en a fait la loi ; Et c'est, pour m'excuser, sur quoi je me retranche.

Monsieur DOLIGNI père

Le scrupule est plaisant ! Vous me faites pitié. Eh ! Trompez sans regret votre chère moitié. Attraper une femme, est prendre sa revanche.

Monsieur ARGANT

En un mot, j'ai pris ce détour.

Monsieur DOLIGNI père

Il est assez bon, ce me semble.

Monsieur ARGANT

Et je n'ai si longtemps retardé mon retour, Que pour les mieux laisser s'accoutumer ensemble. Marianne a de quoi charmer ; Et je m'en vais savoir si, pendant mon absence, Ses charmes et son innocence, De son aveugle mère ont pu la faire aimer... La voici qui paraît. Laissez-nous, je vous prie. Sur-tout ne dites point ce que je vous confie ; Pas même à votre fils.

Scène 9

Monsieur ARGANT, Marianne

Monsieur ARGANT

Comment vont nos projets ? Apprends-moi quel succès a couronné ton zèle. Sur le coeur de ta tante as-tu fait des progrès ? Dis-moi, ma chère nièce, es-tu bien avec elle ? Tu sais ce qu'en partant d'ici, Je t'ai recommandé comme un point nécessaire.

Marianne

J'ai fait ce que j'ai pu.

Monsieur ARGANT

Tout a donc réussi, Car tu plairas toujours à qui tu voudras plaire.

Marianne

Présumez un peu moins de mon faible talent. Il est vrai qu'en cherchant à remplir votre attente, Qu'en tâchant de gagner l'amitié de ma tante, Je ne me faisais point un effort violent. Que dis-je ? Un sentiment que je ne puis comprendre, À mon obéissance a servi de soutien ; Et mon coeur, étonné de se trouver si tendre, N'a, je crois, rien omis pour mériter le sien ; Mais...

Monsieur ARGANT

L'heureuse nouvelle ! Achève ton ouvrage. Je ne te dis qu'un mot ; qu'il serve à t'animer. Mariage, fortune, espérance, héritage, Tout dépend de ma femme, et de s'en faire aimer. Je ne puis rien pour toi.

Marianne

Quelle erreur est la vôtre !

Monsieur ARGANT

Par des arrangements que la fortune a faits, Ma femme est ta ressource ; et tu n'en as point d'autre.

Marianne

Il faut donc renoncer à ses moindres bienfaits.

Monsieur ARGANT

Comment donc ?

Marianne

Étouffez une douce espérance, Qui n'a servi qu'à vous tromper. De tout ce que j'ai fait, rien n'a pu dissiper, Ni vaincre son indifférence. C'est un projet flatteur qui ne peut s'accomplir. Je connais trop son coeur ; il m'est inaccessible : Ce n'est que pour son fils qu'il peut être sensible : Il l'occupe, et n'y laisse aucun vide à remplir. Loin d'entrer avec lui dans le moindre partage, Je ne sais si mes soins ne m'ont pas fait haïr. Ne me forcez donc pas d'insister davantage.

Monsieur ARGANT

Eh ! Que veux-tu de moi ?

Marianne

Que vous me laissiez fuir, Et rentrer au couvent d'où vous m'avez tirée.

Monsieur ARGANT

Je ne puis.

Marianne

Accordez cette grâce à mes pleurs. En vous la demandant mon âme est déchirée. Vous m'aimez : je prévois avec quelles douleurs Vous supporterez ma retraite.

Monsieur ARGANT

Ne t'imagine pas non plus que je m'y prête. J'ai de fortes raisons pour ne pas consentir À te laisser aller suivre une folle envie.

Marianne

Ah ! N'appréhendez pas qu'un jour le repentir Vienne dans mon désert empoisonner ma vie. Je trouverai de quoi fixer tous mes désirs Dans sa tranquillité profonde. C'est lorsqu'on a du moins un peu connu le monde Qu'on peut, dans la retraite, avoir de vrais plaisirs. Que je m'en vais l'aimer ! Qu'elle me sera chère ! Je n'y sentirai plus le poids de ma misère. Hélas ! Je l'ignorais dans mon obscurité : J'y vivais sans me voir sans cesse humiliée Par le défaut de bien, de rang, de qualité : Permettez qu'à jamais j'y puisse être oubliée.

Monsieur ARGANT

Non ; c'est un dessein pris, où je suis affermi : Je te veux marier ; et je t'ai destinée Au fils de mon meilleur ami. Nous avons tous les deux conclu cet hyménée. S'il est à ton gré, comme au mien, Si Doligni te plaît... tu rougis ! Ah ! Fort bien. La pudeur fut toujours la première des grâces. J'en tire un bon augure. Il sera ton époux... Quel est cet inconnu qui marche sur nos traces ?

Scène 10

UN MAÎTRE d'HÔTEL, Marianne, Monsieur ARGANT

UN MAÎTRE d'HÔTEL

Mademoiselle, un mot.

Marianne

Que vous plaît-il ?

UN MAÎTRE d'HÔTEL

Tout doux. Ce vieux monsieur-là, sauf son respect et le vôtre, Eh ! Bien... Est-ce monsieur ?

Marianne

Oui.

UN MAÎTRE d'HÔTEL

Lui ? J'en suis ravi.

Monsieur ARGANT

Quel est cet importun ?

UN MAÎTRE d'HÔTEL

Autant vaut-il qu'un autre.

Marianne

C'est le maître d'hôtel.

UN MAÎTRE d'HÔTEL

Monsieur, on a servi.

Monsieur ARGANT

Présente-moi... Je crains de faire des bévues. Que diable ! À chaque pas je tombe ici des nues.

Acte III

Scène 1

Monsieur DOLIGNI père, Monsieur ARGANT

Monsieur DOLIGNI père

Vous rêvez ?

Monsieur ARGANT

J'ai de quoi. Depuis trente ans au plus, Que dépourvu de biens, (car jamais je n'en eus,) Je m'en fus à la Martinique, Où j'épousai Madame Argant, Il faut que mon esprit soit devenu gothique, Ou Paris bien extravagant.

Monsieur DOLIGNI père

Ami, c'est l'un et l'autre. Après trente ans d'absence, À peine revenu depuis six mois en France, Dont vous avez passé le tiers hors de Paris, Tout vous y paraît neuf. Ne soyez pas surpris, Si vous n'en savez plus les êtres. Mais rendons-nous justice, et n'ayons plus d'humeurs. Nous sommes vieux, les temps amènent d'autres moeurs. Avions-nous conservé celles de nos ancêtres ? Nos enfants, à leur tour, occupent le tapis. Tout roule, et roulera toujours de mal en pis. Par une extravagance, une autre est abolie. D'âge en âge on ne fait que changer de folie.

Monsieur ARGANT

Je le vois bien. Il faut qu'au sujet du dîner, Je vous fasse un aveu naïf et véritable. Excepté le rôti, je n'ai pu deviner Le nom d'aucun des plats qu'on a servis à table.

Monsieur DOLIGNI père

Je n'en ai pas, non plus, reconnu la moitié. Tout change de nature, à force de mélange.

Monsieur ARGANT

Il faut être sorcier pour savoir ce qu'on mange. C'est encore au dessert où j'ai ri de pitié, De nous voir assommés d'un fatras de verrailles, Garni de marmousets et d'arbustes confus, Qui font un bois-taillis, où l'on ne se voit plus Qu'au travers de mille broussailles. Et tout cet attirail, pièce à pièce apporté Par un maître valet, par d'autres escorté, Est une heure à ranger sur le lieu de la scène ; Et tient, en attendant, tout le monde à la gêne. Quels convives d'ailleurs ! Je veux être pendu, Oui, si j'ai rien compris, si j'ai rien entendu À l'étrange jargon qu'ils parlaient tous ensemble. Tous les fous de Paris étaient de ce repas.

Monsieur DOLIGNI père

Doucement. Vous n'y pensez pas. Ce sont de beaux esprits que Le Marquis rassemble, Et qui dans votre hôtel ont ouvert leur bureau.

Monsieur ARGANT

Miséricorde ! Quel fléau ! Quel déluge maudit d'insectes incommodes ! Rien n'y manque. J'en dois remercier mon fils. Je ne m'attendais pas de trouver mon logis Plein de chevaux, de chiens, d'auteurs et de pagodes. Mais enfin laissons-là ces propos superflus ; Revenons au sujet qui me touche le plus. C'est Marianne. Eh ! Bien, m'avez-vous fait la grâce De parler à ma femme ?

Monsieur DOLIGNI père

Oui ; mais je ne tiens rien. Elle veut au marquis assurer tout son bien ; Et je ne compte pas que ce dessein lui passe, À moins que votre fille...

Monsieur ARGANT

Il n'est donc plus d'espoir. J'espérais que ses soins, sa tendresse et ses charmes, Sur le coeur de ma femme auraient plus de pouvoir : Elle n'a recueilli que des sujets de larmes.

Monsieur DOLIGNI père

Mais peut-on s'empêcher de s'en laisser charmer ?

Monsieur ARGANT

Elle aurait dû s'en faire aimer. Hélas ! Je rapportais cette douce espérance. Quel retour ! Je ne puis y penser sans effroi. Loin de répondre à l'apparence, Le projet et le piège ont tourné contre moi. Votre position est fâcheuse.

Monsieur ARGANT

Ah ! Sans doute.

Monsieur DOLIGNI père

Votre embarras est des plus grands ; Et pour vous en tirer, il faut qu'il vous en coûte. Aimez-vous votre femme ?

Monsieur ARGANT

Autant que mes enfants. Je ne puis ni ne veux me brouiller avec elle. Eh ! Depuis notre hymen, l'union la plus belle A resserré des noeuds que l'amour a formés. D'ailleurs, je lui dois tout. Je n'avais rien au monde. Malgré ma misère profonde, Et nombre de rivaux plus dignes d'être aimés, Je lui plus. Il fallut vaincre la résistance De parents qui pouvaient s'opposer à son choix. Elle n'avait pas l'âge indiqué par les lois. Cependant mon bonheur, ou plutôt sa constance, Après bien des refus et de mortels ennuis, Me rendit possesseur d'une épouse adorable, Qui jouissait déjà d'un bien considérable, Que des successions ont augmenté depuis. Je m'en souviens sans cesse avec reconnaissance.

Monsieur DOLIGNI père

Je prévois qu'à la fin il faudra, malgré vous, Renvoyer votre fille au couvent.

Monsieur ARGANT

Entre nous, Ce sacrifice-là n'est pas en ma puissance. Ma fille... non, monsieur, je ne puis m'en priver. Pour la sacrifier, la victime est trop chère.

Monsieur DOLIGNI père

Eh ! Bien, quoi qu'il puisse arriver, Votre fille est chez vous, déclarez-vous son père. Si vous prétendez la garder, Il faut bien, tôt ou tard, découvrir ce mystère. Si vous n'osez le hasarder, Je vous offre mon ministère. Une femme en courroux m'embarrasse fort peu. Entre la mienne et moi la paix était si rare, Que je ne suis pas neuf en pareille bagarre. Moi, j'oppose à leur premier feu Un flegme des plus salutaires. Il en est, sans comparaison, Tout comme des enfants mutins et volontaires : Quand la force leur manque, ils entendent raison. Au surplus, vous touchez au moment de la crise. Songez que votre femme, au gré de son espoir, Va remplir le projet dont elle est trop éprise ; Que, sans doute, on fera les accords dès ce soir ; Qu'il est temps de parler en père de famille, En maître, s'il le faut, et si vous le pouvez.

Monsieur ARGANT

Que j'appréhende !...

Monsieur DOLIGNI père

Quoi ! Qu'est-ce que vous avez ?

Monsieur ARGANT

Et si ma femme allait faire enlever sa fille, Et se rendre en secret maîtresse de son sort ! Voilà ce que je crains, si je romps le silence. Supposé que l'accès d'un aveugle transport Ne la contraigne point à cette violence, Les persécutions feront le même effet ; Et sa mauvaise humeur ne cessant de s'accroître, Obligera ma fille à préférer le cloître.

Monsieur DOLIGNI père

Il faudra tenir bon : peut-être...

Monsieur ARGANT

C'est un fait. Je voudrais conserver la paix dans ma famille... Il me vient un moyen. S'il est de votre goût, Il pourrait concilier tout, Et faire marier ma fille. Sa légitime peut monter À douze mille écus de rente ; Eh ! Bien, seriez-vous homme à vous en contenter ?

Monsieur DOLIGNI père

Ceci change la thèse ; elle est bien différente.

Monsieur ARGANT

Je le sais, je n'osais presque vous en parler.

Monsieur DOLIGNI père

Allons, je le veux bien, pour vous tirer de peine.

Monsieur ARGANT

Ah ! Mon cher...

Monsieur DOLIGNI père

Ce n'est pas l'intérêt qui me mène. Je n'accepte pourtant que comme un pis-aller.

Monsieur ARGANT

Mais Marianne vient...

Scène 2

Marianne, Monsieur ARGANT, Monsieur DOLIGNI père

Marianne

Madame Argant m'envoie...

Monsieur ARGANT

Tant mieux ; j'en ai bien de la joie.

Marianne

Ah ! Mon oncle, le diriez-vous ? Pour la première fois, elle m'a caressée, M'a donné les noms les plus doux.

Monsieur DOLIGNI père

Elle est donc bien intéressée Au succès du message.

Marianne

Elle en espère tout. Vous me portez, dit-elle, une amitié si tendre Qu'il n'est rien, près de vous, dont je ne vienne à bout ; Et si je réussis, elle m'a fait entendre Qu'elle aurait soin de mon destin. C'est au sujet de mon cousin...

Monsieur ARGANT

Justement.

Marianne

Et pour sa fortune, Que je viens, au hasard de vous être importune...

Monsieur ARGANT

Ah ! Si c'est pour Argant, le sort en est jeté. Que veut-elle ? Quelle est cette grâce si grande ?

Marianne

C'est l'hymen de son fils, tel qu'il est projeté.

Monsieur ARGANT

Marianne, est-ce à toi d'appuyer sa demande ?

Marianne

À qui donc ? Pour tous deux, j'implore vos bontés. C'est l'établissement le plus considérable... Vous la désespérez, si vous n'y consentez ; C'est faire à votre fils un tort irréparable.

Monsieur ARGANT

Prétendre que son fils soit le seul possesseur Et l'unique héritier de toute sa fortune ! Et ma fille ?

Marianne

Est-il vrai que vous en ayez une ?

Monsieur ARGANT

Oui. Si le frère a tout, que deviendra la soeur ? Loin de prendre parti pour elle, Je te vois la première à la persécuter.

Marianne

Moi, je ne lui veux point de mal ; et si mon zele...

Monsieur ARGANT

Mais, tiens : pour me résoudre, et pour m'exécuter, Je m'en rapporte à toi. Tu sais ce qu'on propose ; Supposé que tu sois cet enfant malheureux À qui sa mère apprête un sort si rigoureux, Prends sa place un moment, fais-en ta propre cause, Et ne consulte ici que ton propre intérêt.

Marianne

Je me serais déjà prononcé mon arrêt.

Monsieur ARGANT

Quoi ! Malgré les soupirs et les larmes d'un père...

Marianne

Pourrais-je assurer mieux le repos de ses jours, Qu'en cédant au malheur de déplaire à ma mère ? À quoi me servirait de m'obstiner toujours À braver mon destin ? Quelle en serait l'issue ? D'aliéner vos coeurs, d'en écarter l'amour, De déchirer toujours le sein qui m'a conçue, De me faire encor plus haïr de jour en jour. Pourquoi me consulter dans cette conjoncture ? Toute autre, et votre fille aussi, Vous en dirait autant ; et je ne sers ici Que d'interprète à la nature.

À Marianne.

À Doligni.

Monsieur ARGANT

Tu me perces le coeur. Jugez donc si j'ai lieu De déclarer son sort.

Monsieur DOLIGNI père

C'est votre femme ; adieu.

Monsieur ARGANT

Ne vous éloignez pas.

Scène 3

Madame ARGANT, Monsieur ARGANT, Marianne

Madame ARGANT

Eh ! Bien, votre entremise A-t-elle eu la faveur que je m'en suis promise ? Ce que j'en attendais était des plus aisés.

Monsieur ARGANT

Ah ! Vous pouvez compter sur elle en toute chose. On ne peut mieux plaider une méchante cause.

Madame ARGANT

Eh ! L'a-t-elle gagnée ?... Eh ! Quoi ! Vous vous taisez ?

Monsieur ARGANT

Qu'exigez-vous de moi ?

Madame ARGANT

Quel est donc ce langage ?

Monsieur ARGANT

Ne vous souvient-il plus qu'un fils trop fortuné N'a pas été l'unique gage Dont notre heureux hymen ait été couronné ? Permettez que je vous rappelle Qu'il en fut encor un conçu dans votre sein. Voyez quel est votre dessein, Si vous en conservez un souvenir fidèle ?

Madame ARGANT

Je pourrais avoir quelque tort : Mais cette fille enfin dont vous plaignez le sort, Quand nous l'envoyâmes en France, Pour être élevée en couvent, Était dans sa plus tendre enfance.

Monsieur ARGANT

Hélas ! Je me le suis reproché bien souvent. Depuis, je ne l'ai point revue. Dans mon coeur, il est vrai, l'absence a triomphé. L'éloignement, l'oubli, le temps, ont étouffé La tendresse que j'aurais eue, Si vous aviez laissé cet enfant sous mes yeux ; Vous n'auriez jamais eu de reproche à me faire. Eh ! Je ne demandais pas mieux. Vous ne voulûtes pas ; il a fallu vous plaire ; Et mon fils en a profité.

Marianne

Mais ma tante a raison ; elle se justifie. C'est votre faute à vous.

Monsieur ARGANT

Laisse-moi, je te prie. Vous verrez que c'est moi qui manque d'équité ! Tout se peut réparer. Daignez voir votre fille ; Que je vous la présente ; accordez-moi ce bien.

Madame ARGANT

Que faire d'un enfant qui n'est au fait de rien, Qui n'a jamais vécu qu'à l'ombre d'une grille, Qui, sans doute, en a pris l'air, l'esprit et le goût ? Monsieur, il n'est plus temps. Et j'ose vous répondre Que, de la tête aux pieds, il faudrait la refondre, Et qu'on n'en viendrait pas à bout. Qui vient tard dans le monde, y joue un triste rôle. Pour apprendre à s'y comporter, Un parloir de province est une pauvre école.

Marianne

Sans doute.

Monsieur ARGANT

À Marianne on peut s'en rapporter. Elle sort du couvent. Voyez un peu ma nièce ; Oui, voyez comme elle est : vous connaissez aussi Son esprit et sa gentillesse ; Elle a tout-à-fait réussi.

Madame ARGANT

On ne compare point une personne unique.

Monsieur ARGANT

Vous pouviez épargner cet éloge ironique.

Madame ARGANT

Il vous plaît au surplus de me faire un procès Bien gratuit, au sujet de cette préférence Que j'accorde à mon fils.

Monsieur ARGANT

Mais oui, c'est un excès.

Madame ARGANT

Est-ce une nouveauté ? Suis-je la seule en France ? Nous avons deux enfants : mais l'usage m'absout, Si j'en laisse un des deux au fond d'une clôture.

Monsieur ARGANT

L'égalité, Madame, est la loi de nature. Il n'en faut avoir qu'un, quand on veut qu'il ait tout.

Madame ARGANT

Pouvez-vous mieux placer mon espoir et le vôtre ? Il est bien naturel, quand on a le bonheur D'avoir reçu du ciel un fils comme le nôtre, De chercher à s'en faire honneur.

Monsieur ARGANT

La nature sans doute en a fait un prodige !

Madame ARGANT

Elle a versé sur lui ses plus précieux dons. Il peut aller à tout, si nous le secondons.

Monsieur ARGANT

Peut-on donner dans ce prestige ?

Madame ARGANT

Il est homme d'esprit.

Monsieur ARGANT

Qui diable ne l'est pas ?

Madame ARGANT

Homme d'esprit !

Monsieur ARGANT

Mais oui ; rien n'est plus ordinaire. C'est un titre banal. On ne peut faire un pas Qu'on ne voit accorder ce nom imaginaire À tout venant, à gens qui ne sont bien souvent Que des cerveaux brûlés, des têtes à l'évent, Que les plus fats de tous les hommes. Ce qu'on prend pour esprit, dans le siècle où nous sommes, N'est, ou je me trompe fort, Qu'une frivole effervescence, Qu'un accès, une fièvre, un délire, un transport, Que l'on nomme autrement, faute de connaissance. Proverbes, quolibets, folles allusions, Pointes, frivolités plaisamment habillées, Quelque superficie, et des expressions Artistement entortillées ; Joignez-y le ton suffisant : Voilà les qualités de l'esprit d'à-présent. Pour moi, mon avis est, dût-il paraître étrange, Que ces petits messieurs, qui sont si florissants, Feraient un marché d'or, s'ils donnaient, en échange, Tout ce qu'ils ont d'esprit pour un peu de bon-sens.

Scène 4

Le MARQUIS, Madame ARGANT, Monsieur ARGANT

Le MARQUIS

Mais, Madame, à propos, suivant toute apparence, Mon mariage projeté Pourrait ce soir être arrêté.

Madame ARGANT

J'en ai du moins quelque espérance.

Le MARQUIS

J'en ai reçu vingt compliments ; Et nous ne songeons pas aux présents qu'il faut faire. Ne trouveriez-vous pas qu'il serait nécessaire D'aller, chez l'empereur, choisir des diamants ? Il convient d'envoyer demain les pierreries : C'est l'ordre ; et l'on ne peut, quand on est régulier, Manquer à ces galanteries.

Madame ARGANT

Il est vrai ; j'allais l'oublier. Vous avez bien raison ; c'est penser à merveille.

Monsieur ARGANT

Il mérite toujours des éloges nouveaux.

Le MARQUIS

Je vais donc commander qu'on mette vos chevaux.

Monsieur ARGANT

Doucement ; j'ai deux mots à vous dire à l'oreille. Argant, vous avez une soeur.

À Monsieur Argant.

Au marquis.

Madame ARGANT

Est-ce là son affaire ? Allez, je vais vous suivre.

Monsieur ARGANT

Avec elle, avec vous, je me flattais de vivre ; Je comptais de passer des jours pleins de douceur, Et mourir satisfait de son sort et du vôtre. Elle a part, comme vous, à ma tendre amitié. Je ne sais point aimer l'un aux dépens de l'autre. Vous partagez tous deux mon coeur par la moitié. L'égalité devrait régner dans tout le reste. Souffrirez-vous qu'elle ait un destin si funeste ? Parlez. Mes sentiments vous sont assez connus. Parlez donc ; qu'entre nous votre bouche prononce. Au fond de votre coeur cherchez votre réponse, Et non pas dans des yeux un peu trop prévenus.

Le MARQUIS

C'est à vous l'un et l'autre à régler sa fortune. Je ne sais point blâmer la générosité.

Monsieur ARGANT

La générosité ! Mais ce n'en est point une ; Ce que j'exige ici n'est que de l'équité.

Le MARQUIS

De ces distinctions je vous laisse le maître. Quant à moi, j'ai, monsieur, un trop profond respect Pour donner des avis à ceux qui m'ont fait naître.

Monsieur ARGANT

Tant de ménagement vous rend un peu suspect.

Le MARQUIS

Ce n'est pas qu'une soeur, que je n'ai jamais vûe, Ne m'intéresse aussi. Vous n'avez pas besoin De me piquer d'honneur. Le sang parle de loin : Mais...

Monsieur ARGANT

Eh ! Bien, quelle est donc cette crainte imprévue ? Daigneriez-vous m'en éclaircir ?

Le MARQUIS

Quand vous me demandez à moi mon entremise... Et... si j'ai le malheur de ne pas réussir, D'échouer dans cette entreprise, Eh ! Bien, vous m'en accuserez. Qu'en arrivera-t-il ? Que vous me haïrez. Cette affaire est trop délicate. Et madame, d'ailleurs, paraît tacitement M'ordonner assez nettement De ne m'en pas mêler.

Monsieur ARGANT

Votre prudence éclate !

Le MARQUIS

Mon silence pourtant n'empêche pas mes voeux. Je serai de l'avis que vous prendrez tous deux.

Scène 5

Madame ARGANT, Monsieur ARGANT

Madame ARGANT

Ainsi, vous n'avez point de reproche à lui faire.

Haut.

Monsieur ARGANT

Il faut d'un autre sens retourner cette affaire. Nous avons, ou plutôt vous avez en bon bien, Cinquante mille écus de rente Francs et quittes de tout ; du moins je ne dois rien. Je crois que, pour Argant, la chose est différente. N'importe. De sa soeur diminuez la part. Faites à votre fils le plus gros avantage. Je me restreins pour elle au tiers, et même au quart. Avec sa légitime on voudra bien la prendre ; Et même l'on aura des grâces à vous rendre.

Madame ARGANT

Que me dites-vous là ?

Monsieur ARGANT

N'en doutez nullement.

Madame ARGANT

Qui voudrait s'en charger ?

Monsieur ARGANT

Acceptez seulement.

Madame ARGANT

C'est encore un prétexte, une ruse nouvelle, Pour m'engager toujours, sur ce trompeur espoir, À retirer ma fille.

Monsieur ARGANT

Eh ! Bien ?

Madame ARGANT

Il faudra voir. Auriez-vous par hasard quelque parti pour elle ?

Monsieur ARGANT

Oui.

Madame ARGANT

J'ai bien de la peine à me l'imaginer. Est-ce une affaire sûre et prompte à terminer ?

Monsieur ARGANT

Dès aujourd'hui. Va dire à Doligni qu'il vienne.

Scène 6

Madame ARGANT, Monsieur ARGANT

Madame ARGANT

Mais est-ce un sujet qui convienne ?

Monsieur ARGANT

À merveille.

Madame ARGANT

Tant pis.

Monsieur ARGANT

Je suis sa caution.

Madame ARGANT

Ah ! Je crains bien de m'être un peu trop avancée.

Monsieur ARGANT

Il faut frapper le coup.

Madame ARGANT

Quelle est donc sa pensée ? Cette fille, en un mot, que la prévention La plus injuste et la plus dure A peinte à votre idée avec tous les défauts Qu'on peut puiser au fond d'une clôture...

Madame ARGANT

Eh ! Bien ?

Scène 7

Monsieur ARGANT, Marianne, Madame ARGANT, Monsieur DOLIGNI père

Monsieur ARGANT

Quels qu'ils soient, vrais ou faux, Telle qu'elle est enfin, on offre de la prendre ; Et le fils de monsieur, si vous le permettez...

Marianne

Ah ! Ciel !

Monsieur ARGANT

Avec plaisir deviendra votre gendre.

Madame ARGANT

Quoi ! Le fils de monsieur... vous me compromettez.

Monsieur ARGANT

Oui, lui-même, à ce prix.

Marianne

Dieux ! Que viens-je d'entendre ! Ah ! Quelle trahison !

Madame ARGANT

Monsieur nous fait honneur.

Monsieur DOLIGNI père

Ce sera pour mon fils le comble du bonheur.

À part.

Haut.

Madame ARGANT

Je sais qu'il aime ailleurs ; Feignons. Il faut se rendre.

Monsieur DOLIGNI père

Mon fils ne peut jamais être mieux assorti.

Madame ARGANT

Qu'on le fasse venir.

Marianne

Madame, il est sorti.

Madame ARGANT

Tout-à-l'heure il était là-dedans ; qu'on y voit.

Marianne

Il doit avoir pris son parti.

Madame ARGANT

Allez, vous dis-je, allez ; faites qu'on me l'envoie.

Marianne

Bon ; le voici qui vient.

Monsieur ARGANT

Il n'est pas averti.

Scène 8

Madame ARGANT, Monsieur DOLIGNI fils, Marianne, Monsieur DOLIGNI père, Monsieur ARGANT

Madame ARGANT

Messieurs, il vous plaira de garder le silence : Faites-vous cette violence. Qu'ici l'autorité se taise absolument ; Qu'il soit libre. Je veux qu'il parle en assurance ; Autrement, marché nul : je vous le dis d'avance, Je reprends ma parole et mon consentement.

Monsieur DOLIGNI fils

Le Marquis vous attend avec impatience.

Madame ARGANT

Monsieur, j'aurais besoin d'un éclaircissement. On daigne rechercher pour vous notre alliance.

Monsieur DOLIGNI fils

Vous voyez mon saisissement.

Madame ARGANT

La désireriez-vous ?

Monsieur DOLIGNI fils

Ah ! Si je la désire ! Si je soupire après ce précieux instant ! C'est avec plus d'ardeur que je ne puis le dire.

Marianne

Qui n'eût cru qu'il m'aimait ?

Madame ARGANT

Eh ! Bien, soyez content. L'amitié qui nous lie avec votre famille, M'engage à remplir votre espoir.

Marianne

Hélas ! C'en est donc fait.

Madame ARGANT

Il m'est bien doux de voir Qu'à tout autre parti vous préfériez ma fille.

Monsieur DOLIGNI fils

Votre fille !

Madame ARGANT

Eh ! Qui donc ?

Monsieur DOLIGNI fils

La foudre m'a frappé. Ah ! Ciel ! Quelle erreur m'a trompé !

Madame ARGANT

Dans quel trouble vous vois-je ?

À son père, qui lui fait des signes.

Monsieur DOLIGNI fils

Il est inexprimable. On ne peut être plus confus. Vous m'accordez sans doute un bien inestimable. Mon père, épargnez-vous ces signes superflus : Je ne puis, mon désordre a trop su me confondre.

À Doligni père.

À Doligni fils.

Madame ARGANT

De grâce, laissez donc... Ne pourrai-je savoir ?...

Monsieur DOLIGNI fils

L'excès de vos bontés ne pouvait se prévoir : Je suis désespéré de n'y pouvoir répondre.

Monsieur DOLIGNI père

Tu ne sais pas le bien que tu vas refuser.

À son père.

À Monsieur Argant.

Monsieur DOLIGNI fils

Je n'en veux point. L'amour dans mon coeur trop sensible A mis à votre choix un obstacle invincible. Ce n'est qu'en me perdant que je puis m'excuser. J'ai cru qu'il s'agissait de l'objet que j'adore. Ah ! Je fais à ses yeux un éclat indiscret : Mais la nécessité m'arrache mon secret.

Madame ARGANT

En est-ce un pour l'objet de vos feux ?

Monsieur DOLIGNI fils

Il l'ignore.

Madame ARGANT

Eh ! Monsieur, quel est-il ?

Monsieur DOLIGNI fils

Il est devant vos yeux.

Marianne

Ah ! Monsieur, vous devez préférer ma cousine.

Madame ARGANT

Tâchez une autre fois de vous arranger mieux.

Monsieur ARGANT

La méprise n'est pas telle qu'on l'imagine. Sachez, à votre tour...

Madame ARGANT

Ah ! Ne m'arrêtez plus. Allez, vous auriez dû m'épargner ce refus.

Scène 9

Monsieur DOLIGNI fils, Monsieur ARGANT, Monsieur DOLIGNI père

Monsieur DOLIGNI fils

Ah ! Monsieur, pardonnez...

Monsieur ARGANT

Il faut que je l'embrasse.

Monsieur DOLIGNI fils

Comment donc ?

Monsieur ARGANT

Ses refus ont montré son amour. Il vient d'en donner sans détour La preuve la plus sûre et la plus efficace. S'il avait accepté, j'en serais moins content.

Monsieur DOLIGNI fils

Vous me permettez donc de demeurer constant ?

À Doligni fils.

Monsieur ARGANT

Sans doute. Allons rêver au parti qu'il faut prendre. Ton bonheur n'est que suspendu. Ne t'embarrasse pas, va, tu seras mon gendre.

Monsieur DOLIGNI père

Oui, tranquillise-toi.

Doligni père emmène son fils.

Monsieur DOLIGNI fils

J'aurai mal entendu.

Acte IV

Scène 1

Le MARQUIS, La Fleur

Le MARQUIS

Il s'en mêle encor à son âge ! Eh ! Que ferons-nous donc, nous autres jeunes gens, Si la vieillesse n'est pas sage ?

La Fleur

Jugeons un peu moins vite, ou soyons indulgents. Supposé que l'amour ait part à ce mystère, Il me semble qu'un fils devrait, avec raison, Ignorer ou cacher les faiblesses d'un père.

Le MARQUIS

Est-ce ma faute, à moi, si toute la maison En parle ? Mais cela ne m'embarrasse guère. N'est-il venu personne apporter un billet ? Il doit en venir un ; j'en suis fort inquiet.

La Fleur

Je n'ai rien vu.

Le MARQUIS

Tant pis.

La Fleur

Mais à propos, j'espère...

Le MARQUIS

Eh ! Bien, voyons, qu'espères-tu ?

La Fleur

Qu'enfin nous allons prendre un autre train de vie.

Le MARQUIS

Et par quelle raison ?

La Fleur

Parce qu'on vous marie.

Le MARQUIS

Qu'y fait le mariage ?

La Fleur

Il a cette vertu D'amender les gens de votre âge. La raison les attend au fond de leur ménage. L'hymen est ordinairement Le tombeau du libertinage, À moins qu'on n'ait le diable au corps.

Le MARQUIS

Assurément ; Oui, l'exemple me rendra sage.

La Fleur

Vous vivrez comme auparavant ?

Le MARQUIS

Au contraire. Je vais m'enterrer tout vivant, Renoncer au plaisir qui convient à mon âge, Consacrer à l'ennui le cours de mes beaux ans, Commencer mon hiver au fort de mon printemps, M'enfoncer, m'abîmer au fond de mon ménage, Pour y végéter comme un sot.

La Fleur

Ah ! Pauvre malheureuse !

Le MARQUIS

Hem !

On entend quelque bruit.

La Fleur

Moi, je ne dis mot.

Le MARQUIS

Va donc voir ce qu'on veut. L'attente est un supplice. Ah ! Si ce pouvait être un billet d'Arthénice !

La Fleur

Tenez, c'est un billet joliment tortillé.

Le MARQUIS

"Mes résolutions sont prises. Venez où vous savez à huit heures précises.

La Fleur

Comme il a l'air émoustillé !

Il tire un écrin de sa poche.

Le MARQUIS

"Malgré tous mes parents... la maudite cohorte ! ... Pour vous suivre ce soir, je les tromperai tous. Je sens que mon devoir en murmure... qu'importe ? Mais l'on n'est plus à soi, lorsque l'on est à vous. " Ah ! Pour moi quel bonheur, ou plutôt quelle gloire ! Ne perdons point de temps.

La Fleur

Quelle est donc cette histoire ?

Le MARQUIS

Avec ces diamants va faire de l'argent ; Cours emprunter dessus à l'un de nos corsaires Les deux mille louis qui me sont nécessaires. Viens me les apporter : sur-tout, sois diligent. J'ai des ordres encore à te donner ensuite. Voici Madame Argant, sauve-toi, prends la fuite.

Scène 2

Madame ARGANT, Le MARQUIS

Madame ARGANT

Où va-t-il porter ces écrins ?

Le MARQUIS

Chez un metteur en oeuvre.

Madame ARGANT

Eh ! Pourquoi donc ?

Le MARQUIS

Je crains Pour quelques diamants, qui, du moins à ma vue, Paraissent en danger. Pour ne rien hasarder, J'envoie en faire la revue. Il s'en perd bien souvent, faute d'y regarder.

Madame ARGANT

C'est bien fait. Ce présent n'est il pas fort honnête ?

Le MARQUIS

Honnête ! Ah ! Pour le moins ; et j'en suis très content.

Madame ARGANT

Je brûle de le voir orner votre conquête. Votre père obstiné m'embarrasse pourtant ; Il paraît opposer la même résistance. En vain j'ai de sa nièce employé l'assistance. Ce refus me paraît d'autant plus surprenant Qu'elle a sur mon époux un empire étonnant ; Et que, pour ainsi dire, elle en est adorée. Vous souriez ?

Le MARQUIS

Qui ? Moi !

Madame ARGANT

Peut-on savoir pourquoi ?

Le MARQUIS

Ce n'est rien.

Madame ARGANT

Une mère aussi tendre que moi, De votre confiance a droit d'être honorée. De grâce, dites-moi...

Le MARQUIS

Daignez me dispenser...

Madame ARGANT

Non ; vous m'inquiétez. Plus vous voulez vous taire, Plus vous me donnez à penser ; Je veux absolument entrer dans ce mystère.

Le MARQUIS

Il ne fallait pas moins que cet ordre absolu Pour vous sacrifier toute ma répugnance. Si je me détermine à rompre le silence, Daignez vous souvenir que vous l'avez voulu. Mais cependant, Madame, il faudrait me promettre...

Madame ARGANT

Eh ! Quoi ?

Le MARQUIS

De ne me point commettre.

Madame ARGANT

Je m'en garderai bien.

Le MARQUIS

J'ose vous en prier. D'ailleurs, quoi qu'il en soit de cette confidence, Croyez que je n'en tire aucune conséquence. Le fait en question est assez singulier. Marianne, entre nous, vous est-elle connue ? Oui, lorsqu'avec mon père elle est ici venue, Saviez-vous, comme un fait bien sûr et bien constant, Qu'il existait encore en France Une autre Demoiselle Argant ?

Madame ARGANT

Sans doute.

Le MARQUIS

En aviez-vous une entière assurance ?

Madame ARGANT

Mon mari le disait.

Le MARQUIS

J'entends.

Madame ARGANT

Oui, je crois, dans mon jeune temps, Avoir ouï parler du père et de la fille. D'ailleurs, nous habitions des lieux trop différents Pour être bien au fait du sort de vos parents. Je n'ai pas autrement connu votre famille.

Le MARQUIS

Il y paraît.

Madame ARGANT

En quoi ?

Le MARQUIS

Surtout point de courroux.

Madame ARGANT

Je n'entends rien à ce mystère.

Le MARQUIS

Ni moi non plus. Mais, entre nous, Marianne n'est point la nièce de mon père.

Madame ARGANT

Elle ne serait point sa nièce ?

Le MARQUIS

Eh ! Vraiment non ; Et j'ignore à quel titre elle en a pris le nom.

Madame ARGANT

Ah ! Quelle découverte !

Le MARQUIS

Il l'entend à merveille !

Madame ARGANT

Mais avant que d'aller plus loin, Qui peut vous avoir fait une histoire pareille ? D'où la sait-on ? Comment ? Quel en est le témoin ?

Le MARQUIS

Un ancien valet de feu votre beau-frère, En buvant chez le suisse, a fort innocemment Révélé tout ce beau mystère. Il convient qu'effectivement Son maître eut une fille unique, Qu'on nommait Marianne.

Madame ARGANT

Après ?

Le MARQUIS

Mais il prétend Qu'elle est morte avant lui, que rien n'est plus constant ; Que c'est une histoire publique ; Et qu'enfin cette nièce aurait plus de vingt ans. Mais vraiment je me le rappelle.

Le MARQUIS

Tous deux sont morts depuis longtemps. Il est sûr de son fait. Ce ne peut pas être elle. Mais je vous jure encor que je pense trop bien Pour oser en conclure rien.

Haut.

Madame ARGANT

Quoi ! Chez moi ! Sous mes yeux ! Feignons de n'en rien croire, Et ne dégradons point le père aux yeux du fils. Non ; plus je pense à cette histoire, Plus je vois que ce sont autant de faux avis. Je connais mon mari. Vingt ans d'expérience Doivent, sur cet article, assurer mon repos. Pouvez-vous honorer de la moindre croyance Des rapports de valets, toujours ivres ou sots ? Qu'ils n'aillent pas plus loin. Imposez-leur silence ; Et du premier d'entre eux qui ne se taira pas, En le chassant d'ici, punissez l'insolence.

Le MARQUIS

Madame...

Madame ARGANT

N'ayons point là-dessus de débats : Il le faut ; je le veux : la chose est expliquée.

Le MARQUIS

Vous serez obéie.

Haut.

À part.

Haut.

Madame ARGANT

Ah ! Que je suis piquée ! Mon mari comblera mes voeux. L'honneur de s'allier à des gens d'importance, Quand il se verra devant eux, Indubitablement vaincra sa résistance. Je saurai l'y forcer. Je viens de recevoir Un billet d'assez bon augure. Chez le Comte d'Ausbourg on nous attend ce soir. Il est oncle de la future. C'est chez lui qu'on s'assemble ; et l'on y soupera.

Le MARQUIS

Fort bien.

Madame ARGANT

Vous savez sa demeure.

Le MARQUIS

Mes gens la chercheront.

Madame ARGANT

Arrivez de bonne heure.

Le MARQUIS

Mais... au sortir de l'opéra.

Madame ARGANT

Si vous veniez plutôt ?

Le MARQUIS

Ah ! Ce n'est pas l'usage ; Et partout où l'on soupe, il faut arriver tard.

Madame ARGANT

Oui ; mais l'occasion mérite quelque égard, Quand il s'agit d'un mariage.

Le MARQUIS

Je m'acheminerai, quand il en sera temps.

Madame ARGANT

Faites donc pour le mieux.

Le MARQUIS

Vous serez tous contents.

Scène 3

Le MARQUIS

Le MARQUIS

Rien n'est plus ravissant que cette conjoncture. Deux rendez-vous ensemble ! Un d'hymen, un d'amour. Ceci veut de l'ordre... Oui... Chacun aura son tour ; Et j'aurai mis à fin ma première aventure, Quand... C'est La Fleur.

Scène 4

Le MARQUIS, La Fleur

Le MARQUIS

Où sont mes deux mille louis ?

La Fleur

Dans votre cabinet.

Le MARQUIS

Bon ! Je m'en réjouis. Allons, preste, à cheval.

La Fleur

Quelle affaire nous presse ?

Le MARQUIS

Va-t-en faire arranger la petite maison ; Commande un souper propre, et suivant la saison ; Fais-y porter d'ici du vin de chaque espèce ; Que tout soit à la glace, et qu'on fasse grand feu Qu'on éclaire partout.

La Fleur

La fête sera belle ! Et la future y sera-t-elle ?

Le MARQUIS

Point de sotte demande.

La Fleur

Allons.

Le MARQUIS

Attends un peu. Que voulais-je dire ?... Ah !...

La Fleur

Ma surprise est extrême.

Le MARQUIS

Que ma chaise de poste y soit, et des relais. Fais-y porter aussi...

La Fleur

Voilà bien des apprêts !

Le MARQUIS

Combien ? Deux habits d'homme et du linge de même.

La Fleur

Des habits et du linge ?

Le MARQUIS

Oui. Fais ce qu'on te dit.

La Fleur

Est-ce que vous voulez y faire une retraite ?

Le MARQUIS

Tout comme il me plaira. Que rien ne t'inquiète. La curiosité te travaille l'esprit.

La Fleur

Mais, monsieur, tout ceci... franchement, à vrai dire, Un jour comme aujourd'hui, me donne du tintoin.

Le MARQUIS

C'est bien à toi d'en prendre ! Ah ! Parbleu, je t'admire ! Fait-il tout-à-fait nuit ?

La Fleur

Bon ! Le jour est bien loin.

Le MARQUIS

Qu'on mette les chevaux à la voiture grise. Eh ! Bien, va donc.

La Fleur

Allons. Il a de l'argent frais ; Je n'en serai jamais payé que par surprise.

Le MARQUIS

Tu ne pars pas ?

À part.

La Fleur

Je m'en y vais. Oui, risquons le paquet.

Le MARQUIS

Qui diable te retarde ?

La Fleur

Vous allez me gronder.

Le MARQUIS

Tu peux le mériter.

La Fleur

C'est qu'avec votre argent...

Le MARQUIS

Quoi ?

La Fleur

Je viens d'acquitter Pour vous, en votre nom, une dette criarde.

Le MARQUIS

Eh ! Qui t'en a prié ?

La Fleur

La pitié, le besoin.

Le MARQUIS

Je te trouve plaisant de prendre tant de soin !

La Fleur

Vous avez de l'argent.

Le MARQUIS

Qu'importe ? Emprunter pour payer, parbleu, rien n'est plus fou.

La Fleur

C'était un pauvre erre ; il n'avait pas le sou : Et puis six cens écus, la somme n'est pas forte. Me le pardonnez-vous ?

Le MARQUIS

Il faut bien.

La Fleur

Mais d'honneur ?

Le MARQUIS

Oui. Quel est ce coquin de créancier ?

La Fleur

La Fleur.

Le MARQUIS

Toi ?

La Fleur

Moi.

Le MARQUIS

Mons de La Fleur, vous n'aurez plus la bourse. Va.

La Fleur

Droit au cabinet dirigeons notre course. Et vite et vite, allons nous payer par nos mains.

Scène 5

Marianne, Le MARQUIS

Marianne

D'où viennent tout-à-coup de si cruels dédains ? D'abord, en me voyant, comme elle s'est aigrie ! Il faut absolument quitter cette maison.

Le MARQUIS

Vous rêvez ?

Marianne

Il est vrai.

Le MARQUIS

Ce n'est pas sans raison. Mais il faut vous laisser dans votre rêverie. Vous avez besoin d'y penser.

Marianne

Pourriez-vous m'éclaircir ? ...

Le MARQUIS

Daignez m'en dispenser. Ma chère petite cousine, Tout ne réussit pas toujours selon nos voeux. Il arrive par fois des contre-temps fâcheux ; Pour y remédier, il faut être bien fine ; Mais comme vous avez un esprit infini, Vous vous en tirerez. C'est ce que je désire.

Scène 6

Marianne

Marianne

Quoi ! Tout le monde ici se trouve réuni Pour me désespérer ! Mais qu'a-t-il voulu dire ? Quelqu'un adresse ici ses pas.

Scène 7

Marianne, Rosette

Marianne

Rosette, si tu peux, tire-moi d'embarras. Ma tante est contre moi d'une colère extrême. Qu'ai-je dit ? Qu'ai-je fait ? Que m'est-il arrivé ? J'ai beau m'examiner moi-même ; Dans le fond de mon coeur, hélas ! Je n'ai trouvé Que zèle, que respect, que tendresse pour elle.

Rosette

J'ignore à quel sujet cet accès de rigueur La prend d'une façon si brusque et si cruelle ; D'autant plus qu'une fois, d'abondance de coeur, Elle disait, j'oublie en quelle conjoncture : "Il faudra s'en laisser charmer ; Cette petite créature Finira par se faire aimer. " Il faut bien que le diable ait ici fait des siennes : Je ne connais que lui pour jouer de ces tours. Mais vos recherches et les miennes Ne nous avancent pas ; il faut d'autres secours : Vous ne savez pas tout. Je me suis évadée Pour vous dire à quel point madame est en courroux ; En un mot, elle est dans l'idée De vous faire enlever, de s'assurer de vous.

Marianne

Qu'on me ramène où l'on m'a prise.

Rosette

Monsieur adresse ici ses pas. Voyez si vous pourrez parer cette entreprise ; Et surtout ne me nommez pas.

Scène 8

Monsieur ARGANT, Marianne

Monsieur ARGANT

Marianne ! Et pourquoi te trouvé-je éplorée ?

Marianne

Hélas ! Mon oncle, au nom de la tendre amitié Dont par vous seul ici je me trouve honorée, De grâce, dites-moi, par bonté, par pitié, Qu'est-ce donc qui se passe à mon désavantage ? Il doit m'être, en ce jour, arrivé des malheurs ; Tout inconnus qu'ils sont, ils m'arrachent des pleurs. Ne me les laissez pas ignorer davantage ; Innocente, ou coupable, instruisez-moi de tout.

Monsieur ARGANT

De quoi ?

Marianne

Cette infortune est réelle et publique.

Monsieur ARGANT

C'est une énigme obscure, ou plutôt chimérique, Dont je ne puis venir à bout. Je ne te connais point de nouvelle infortune.

Marianne

Ah ! Vous dissimulez.

Monsieur ARGANT

Non, je n'en sache aucune.

Marianne

Pourquoi donc, à présent, attiré-je les yeux De tout ce qui nous environne ? D'où viennent ces regards furtifs et curieux Qu'on attache en secret sur toute ma personne ?

Monsieur ARGANT

Eh ! Mais, tout cela vient du plaisir de te voir ; C'est qu'ici tout le monde t'aime.

Marianne

Quoi donc ! Ai-je changé ? Ne suis-je plus la même ? Ils ont d'autres motifs que je ne puis savoir. Et par quelle aventure, à nulle autre pareille, N'est-ce que d'aujourd'hui qu'on m'examine ainsi ; Et qu'en me regardant tout le monde d'ici Sourit avec malice, et se parle à l'oreille ? Et ma tante elle-même, avec la dureté La plus grande et la plus cruelle, Vient de me chasser de chez elle. Elle a poussé la cruauté Jusques à me défendre à jamais sa présence.

Monsieur ARGANT

D'où pourrait lui venir un courroux si soudain ?

Marianne

Et moi, toute éperdue, examinant en vain Ma triste et timide innocence, Je suis venue ici ; j'ai trouvé votre fils, Qui m'a dit quelques mots, où je n'ai rien compris. À peine il m'a laissée incertaine et flottante, Au milieu de mon trouble et du plus grand effroi, Qu'alors on est venu m'avertir que ma tante, Toujours de plus en plus en courroux contre moi, Veut se débarrasser de ma vue importune, Et me faire enlever.

Monsieur ARGANT

Ah ! Tout est découvert ; Un indiscret ami nous perd : Elle sait tout.

Marianne

Quoi donc ?

Monsieur ARGANT

Grand dieu ! Quelle infortune ! Mon secret est trahi.

Marianne

Quel est donc ce regret ?

Monsieur ARGANT

Je vois que j'ai commis une imprudence extrême.

Marianne

Daignez m'en éclaircir... Vous parlez de secret !

Monsieur ARGANT

Il faut que je le cherche... Ah ! Le voici lui-même.

Scène 9

Monsieur ARGANT, Monsieur DOLIGNI père, Marianne

Monsieur ARGANT

Cruel ! Qu'avez-vous fait ?

Monsieur DOLIGNI père

Qui ? Moi ! Qu'est-ce que c'est ?

Monsieur ARGANT

Eh ! Morbleu, l'on sait tout.

Monsieur DOLIGNI père

Doucement, s'il vous plaît.

Monsieur ARGANT

Je suis désespéré.

Monsieur DOLIGNI père

Quel courroux est le vôtre !

Monsieur ARGANT

Votre indiscrétion...

Monsieur DOLIGNI père

Quoi ?

Monsieur ARGANT

Nous perd l'un et l'autre. Vous aviez mon secret !

Monsieur DOLIGNI père

Il est encor entier.

Monsieur ARGANT

Ma femme est furieuse.

Monsieur DOLIGNI père

Elle fait son métier.

Monsieur ARGANT

Que la plaisanterie est ici mal placée ! Je vous dis que ma femme est si fort courroucée Contre elle et contre moi, qu'elle est dans le dessein, Comme je l'ai prévu, d'user de violence, De me l'arracher de mon sein, De la mettre en lieu sûr.

Monsieur DOLIGNI père

Ah ! Quelle turbulence ! Parbleu, c'est qu'elle sait, à n'en pouvoir douter, Que ce n'est point là votre nièce. Votre femme croit vous ôter Une jeune et tendre maîtresse.

À Monsieur Argant.

Marianne

Qu'entends-je ? Que m'apprenez-vous ? Ce n'est pas sur la foi du lien le plus doux Que je suis chez vous et chez elle ? Eh ! Pourquoi donc ici m'avez-vous fait venir ? ... Ciel ! Je frémis de tout ce que je me rappelle. Ah ! Cessez de me retenir. De toutes les horreurs j'éprouve la plus noire. Ah ! Dieu ! Peut-on former un si cruel projet ? Du plus affreux roman je me vois le sujet.

Monsieur DOLIGNI père

Elle ne sait donc pas sa véritable histoire ?

Monsieur ARGANT

Eh ! Non. Vous me jetez dans un autre embarras.

Marianne

Je veux savoir de qui j'ai reçu la naissance. Remettez-moi sous leur puissance ; Quels que soient mes parents...

Monsieur ARGANT

Dans peu tu le sauras.

Marianne

Parlez ; je ne veux plus languir dans cette attente. Je vais m'aller jeter aux genoux de ma tante... Quel nom m'échappe encor !

Monsieur DOLIGNI père

Elle vient de partir.

Monsieur ARGANT

Attends.

Marianne

De cette horreur faites-moi donc sortir ; La fin n'en peut être trop prompte.

Monsieur ARGANT

Crains d'apprendre ton sort.

Marianne

Je ne crains que la honte De nourrir plus longtemps l'opprobre où je me vois.

Monsieur ARGANT

Modère donc un peu les accents de ta voix.

Marianne

Non ; c'est au désespoir à rétablir ma gloire ; Je ne puis faire trop d'éclat.

Monsieur ARGANT

Je suis moins criminel que tu ne l'oses croire. Sois instruite de ton état. Cette vive amitié qui t'outrage et te blesse, Trouvera dans ton âme un retour éternel ; Apprends que toute ma tendresse N'est que de l'amour paternel. Ah ! ... ma fille...

Marianne

Qui ! Vous... Mon père ? Eh ! Pourquoi si longtemps me cacher mon bonheur ?

Monsieur ARGANT

Peut-être ne vas-tu que changer de malheur.

Marianne

J'entrevois à présent le fond de ce mystère. Puisque j'ai le bonheur de vous appartenir, Le sort peut, à son gré, régler mon avenir. Il m'a plus fait de bien qu'il n'en saurait détruire.

Monsieur ARGANT

Non ; j'ai pris mon parti, puisqu'on me pousse à bout Mais pour toi, laisse-moi le soin de te conduire. Argant n'envahira point tout. Je m'en vais déclarer qu'il n'est point fils unique ; Que nous avons encor une fille à pourvoir. Je ne souffrirai point qu'un abus tyrannique, Qu'un usage cruel, au gré de son pouvoir, Me réduise à pleurer ma fille infortunée : J'empêcherai plutôt cet injuste hyménée ; Je comptais obtenir ce qu'il faut arracher. Pour la première fois je vais parler en maître.

Marianne

Quel malheur est le mien !

Monsieur ARGANT

On te viendra chercher. Quand il en sera temps, je te ferai paraître.

Marianne

Eh ! Pourquoi voulez-vous que je sois à jamais Le fléau de ceux que j'adore ? Joignez à vos bontés la grâce que j'implore ; Et souffrez qu'en partant je vous rende la paix.

Monsieur ARGANT

On m'attend ; obéis. Et vous, ami fidèle, Ne m'abandonnez pas ; daignez prendre soin d'elle. Restez ; je vous remets en main Ce que j'ai de plus cher.

Monsieur DOLIGNI père

Partez ; mais en chemin...

Monsieur ARGANT

Eh ! Bien, quoi ?

Monsieur DOLIGNI père

N'allez pas user votre courage.

Monsieur ARGANT

Oh ! J'en aurai de reste.

Monsieur DOLIGNI père

On est brave de loin... Le ciel lui soit en aide ! Il en a bien besoin.

Acte V

Scène 1

La Fleur

La Fleur

La bonne femme est folle, ou le diable s'en mêle. Comment donc ! Eh ! Pour qui madame me prend-elle ? Pour un benêt de précepteur ? J'eusse été bien venu, quand j'en serais capable. Mais a-t-on jamais fait payer au serviteur Les sottises du maître ? Il est assez probable Que je ne perdais pas dessus, grâce à mes soins ; Et j'allais m'arranger pour y perdre encor moins. Serviteur ; on me chasse : où diantre faire voile ?

Scène 2

Rosette, La Fleur

Rosette

La Fleur, que fais-tu là ?

La Fleur

Je maudis mon étoile.

Rosette

Ton étoile ! Comment ? Est ce qu'en bonne foi Tu crois en avoir une à toi ? Qu'as-tu ? Qu'arrive-t-il dans tes affaires ?

La Fleur

J'ai Que madame m'a fait agréer mon congé.

Rosette

Ton congé, mon enfant ?

La Fleur

Oui, pour présent de noce.

Rosette

Qu'as-tu fait ?

La Fleur

Moi ?

Rosette

Tu mens.

La Fleur

Mon crime est d'être un sot.

Rosette

Eh ! Bien, tu mens encor.

La Fleur

On m'impute un négoce Que mon maître a baclé, sans m'en dire un seul mot ; Et la prévention demeurant la plus forte, L'innocence est mise à la porte ; On m'oblige, avec elle, à prendre mon parti : Je vais lui chercher un refuge.

Rosette

Regrette moins ton maître ; il t'aurait perverti. D'ailleurs, peut-on savoir d'où vient tout ce grabuge ?

Scène 3

Madame ARGANT, La Fleur

Madame ARGANT

Comment, ce misérable est encore en ces lieux ! Fidèle confident d'un trop coupable maître...

La Fleur

En vérité, madame, il est à naître...

Madame ARGANT

Tais-toi ; sors ; et jamais ne parois à mes yeux.

Scène 4

Rosette, Madame ARGANT

Rosette

M'est-il permis d'entrer dans vos douleurs secrètes ? D'où viennent donc ces pleurs qui coulent malgré vous ? Je ne vous vis jamais dans l'état où vous êtes.

Rosette lui donne un fauteuil.

Madame ARGANT

On ne reçut jamais de plus sensibles coups. On vient d'empoisonner le bonheur de ma vie... Mon coeur est suffoqué... je ne puis respirer. Avec indignité ma tendresse est trahie. Ai-je assez de sujets de me désespérer ? L'objet dont je n'étais que trop préoccupée, Que j'aimais du plus tendre, ou du plus fol amour, Mon fils... ce n'est qu'un fourbe. Il m'a toujours trompée. Sa perfidie enfin éclate au plus grand jour. Ce qui vient d'arriver ne m'en laisse aucun doute. Je faisais tout pour lui : Rosette, tu le sais ; Et je craignais toujours de n'en pas faire assez. J'aurais donné mon sang jusqu'à la moindre goutte Pour assurer le sort, la fortune et l'état Du cruel qui m'a fait l'offense la plus noire. Une famille illustre ouvrait à cet ingrat Le chemin le plus sûr qui conduit à la gloire ; Dans leur sein, dans leurs bras il allait être admis ; Il allait devenir leur plus chère espérance, L'objet de tous leurs soins. Ah ! Quelle différence ! Ils vont être à jamais ses plus grands ennemis.

Rosette

Aurait-il refusé cette grande alliance ?

Madame ARGANT

Apprends comment il s'est perdu. Nous étions assemblés ; il était attendu. Moi-même j'aspirais, avec impatience, Au plaisir de le voir, de jouir des effets Que devait produire sa vue. Je comptais les moments... attente superflue ! Au mépris des serments que le traître m'a faits D'étouffer un amour qu'il condamnait lui-même ; De l'erreur de ses sens loin d'être détrompé, Il y sacrifiait ; et n'était occupé Que du soin d'enlever cette fille qu'il aime. Ne sachant que penser d'un retard indiscret, Pour l'excuser encor je faisais mon possible ; Enfin, l'on est venu m'en instruire en secret. Non, un coup de poignard m'eût été moins sensible. Alors, pleurant de rage, il a fallu sortir. Juge de mon état, de la douleur amère, De la confusion que j'ai dû ressentir. Je suis désespérée... Ô déplorable mère ! C'en est fait, je n'ai plus de fils.

Rosette

On pourra le sauver.

Madame ARGANT

Ah ! La raison m'éclaire, Je pénètre plus loin que jamais je ne fis. Supposé que l'on puisse apaiser cette affaire, Et dérober sa tête aux rigueurs de la loi, En est-il moins perdu pour moi, Sitôt qu'il ne peut plus mériter ma tendresse ? Sous les dehors trompeurs d'un caractère heureux, Je vois qu'il a toujours abusé ma faiblesse. Ce trait de lumière est affreux. Ah ! Grand dieu ! Que j'étais cruellement séduite ! J'en mourrai de douleur.

Rosette

Mais il pourrait un jour...

Madame ARGANT

Non, quand la confiance est une fois détruite, C'en est fait pour jamais ; il n'est plus de retour. Rosette, laisse-nous.

Scène 5

Madame ARGANT, Monsieur ARGANT

Madame ARGANT

Eh ! Bien, quelle nouvelle ? En a-t-on ? L'aventure est-elle aussi cruelle Qu'on le dit ?

Monsieur ARGANT

Je vous en réponds. Avec son bel esprit qui vous avait séduite, Votre fils, comme un sot, a donné tout de suite Dans un piège grossier tendu par des fripons ; Et le premier exploit de ses premières armes Est un enlèvement bien conditionné. Dans un asile détourné Il croyait emmener, sans trouble et sans alarmes, Son illustre conquête ; il n'avait rien prévu ; Lorsque trahi par elle et pris au dépourvu, On est venu troubler sa joie. L'indiscret, qui pouvait échapper sans éclat, Au lieu d'abandonner sa proie, À tous les assaillants a livré le combat : Mais, étant le plus faible, il a fallu se rendre. Il est entre leurs mains, pris, et même blessé.

Madame ARGANT

Blessé ! Le malheureux ! Quel parti faut-il prendre ?

Monsieur ARGANT

Mais Doligni, que j'ai laissé, Croit avoir quelque espoir d'empêcher les poursuites ; Et, comme il est intelligent, Peut-être avec beaucoup d'argent Cette aventure-là n'aura pas d'autres suites.

À Monsieur Argant.

Madame ARGANT

Les suites n'en seront funestes que pour moi. Idole de mon coeur ! Malheureuse chimère ! Fils indigne ! Ah ! Le ciel te devait une mère Incapable d'avoir le moindre amour pour toi. Est-ce au fond de mon sein qu'il a puisé ces vices ? Pour lui seul j'ai laissé ma fille dans l'oubli ; La moitié de mon sang y reste enseveli ; Je faisais à l'ingrat les plus grands sacrifices : Et voilà tout le fruit que je vais retirer ! Ma honte est mon salaire ! Hélas ! Qui l'eût pu croire ? Pour détacher mon coeur, il faut le déchirer : Mais je remporterai cette affreuse victoire. Va, ma haine commence où mon erreur finit. Triomphez... le ciel me punit.

Monsieur ARGANT

Eh ! Ne séparez point mon intérêt du vôtre. Sans nous rien reprocher, gémissons l'un et l'autre Sur les égarements de ce fils trop ingrat. Si je l'ai toujours vu d'un oeil un peu sévère, Je n'en avais pas moins des entrailles de père ; Je l'aimais comme vous ; mais avec moins d'éclat. Je tenais ma tendresse un peu plus renfermée ; Et je ne demandais à votre âme charmée, Que de cacher l'excès de son enchantement. Hélas ! Si quelquefois je vous en ai blâmée, Excusez le motif ; trop sûre d'être aimée, La jeunesse abuse aisément Du faible qu'on a pour ses charmes. Plus les enfants sont chers, plus il est dangereux De leur trop laisser voir tout ce qu'on sent pour eux. Je gémis du sujet qui fait couler vos larmes : Votre courroux est juste ; Argant l'a mérité. Mais si vous le voyez, comme je l'envisage, Au milieu des transports et des fougues d'un âge Où la raison n'est pas à sa maturité, Vous devez conserver un rayon d'espérance. Je l'ai laissé confus, honteux, mortifié. Je vois que son état est digne de pitié. Un malheur instruit mieux qu'aucune remontrance. Il peut se corriger. Il est encore à temps. Ce qu'il vient d'essuyer finira son ivresse. Eh ! Croyez qu'il n'est point de plus sûre sagesse Que celle qu'on acquiert à ses propres dépens.

Madame ARGANT

Discourez un peu moins, et montrez-vous plus sage.

Monsieur ARGANT

Moi ?

Madame ARGANT

Sans doute.

Monsieur ARGANT

Eh ! Mais, s'il vous plaît, Qui peut me procurer cet avis à mon âge ?

Madame ARGANT

Vous ne l'ignorez pas.

Monsieur ARGANT

Je ne sais ce que c'est ; Je n'en ai, je vous jure, aucune connaissance.

Madame ARGANT

À quoi sert d'affecter cette fausse innocence ? Eh ! Comment voulez-vous que je ne sache pas, Ce qu'ici personne n'ignore ?

Monsieur ARGANT

Voyons, que savez-vous encore ?

Madame ARGANT

Que votre fils n'a fait que marcher sur vos pas. Monsieur, vous lui traciez une route assez belle ! Sans doute il vous sied bien de prendre son parti, Puisqu'en effet c'est vous qui l'avez perverti !

Monsieur ARGANT

J'entends ; voilà l'effet d'un rapport infidèle !

Madame ARGANT

Eh ! Quel moyen, hélas ! De n'être pas séduit Par l'exemple effréné des faiblesses d'un père ? Quel caractère heureux n'en serait pas détruit ? Ah ! C'est, de plus en plus, ce qui me désespère. Qui recevra mes pleurs ? Qui fermera mes yeux ?

Monsieur ARGANT

Vous vous abandonnez à de fausses alarmes. Calmez-vous sur mon compte ; et jugez un peu mieux... Mais on vient ; suspendez vos larmes.

Scène 6

Monsieur ARGANT, Monsieur DOLIGNI père, Madame ARGANT

Monsieur ARGANT

Quoi ! Déjà de retour !

Monsieur DOLIGNI père

Oui, vraiment, me voilà.

Monsieur ARGANT

Vous n'aurez pu conclure avec ces coquins-là ; Leurs propositions sans doute vous effrayent ?

Monsieur DOLIGNI père

J'ai trouvé, par bonheur, de ces gens qui se payent De raison et d'argent comptant. À l'honneur de leur fille il n'en faut plus qu'autant. J'ai réglé, moyennant une somme assez forte, Dont ces honnêtes gens sont contents.

Monsieur ARGANT

Eh ! Qu'importe ?

Monsieur DOLIGNI père

Si vous le trouvez bon, sans perdre un seul moment, Il faut aller signer et consommer l'affaire. Ce n'est pas loin d'ici ; c'est chez votre notaire, Où l'acte est tout dressé.

À Madame Argant.

Monsieur ARGANT

Courons-y promptement ; Supposé, cependant, que cela vous convienne.

Madame ARGANT

Allez, messieurs.

Monsieur ARGANT

Partons.

Scène 7

Madame ARGANT

Madame ARGANT

Et nous, réglons aussi L'affaire qui me reste à terminer ici. Rosette ? Holà, quelqu'un ? Que Marianne vienne. Voyons donc ce que c'est ; perçons l'obscurité, Dont le mystère ici couvre la vérité. Quoi ! Tout ce qui m'est cher s'unit et se rassemble Pour me faire essuyer tous les malheurs ensemble ! Mon époux et mon fils !... J'adorais deux ingrats ! ... Ma rivale paraît... Ne la ménageons pas. Je te rendrai du moins outrage pour outrage. Sachons qui de nous deux doit imposer la loi.

Scène 8

Marianne, Madame ARGANT

Marianne

Que s'est-il donc passé ? Je vois, sur son visage, Tous les traits du courroux qui va tomber sur moi.

Madame ARGANT

Approchez... N'êtes-vous point lasse Du plaisir de semer le divorce en ces lieux ? N'en pouvez-vous jouir, si ce n'est sous mes yeux ? Voulez-vous me réduire à vous demander grâce ? Ou faut-il vous céder ? Prononcez entre nous.

Marianne

Sans doute que j'ai fait rompre ce mariage.

Madame ARGANT

Répondez donc ?

Marianne

Hélas ! Je tombe à vos genoux.

Madame ARGANT

Portez ailleurs ce faux hommage. Levez-vous. Les soupirs, les pleurs sont superflus. Ce ne sont pas toujours des preuves d'innocence.

Marianne

Disposez de mon sort. Que voulez-vous de plus ? N'est-il pas en votre puissance ? Ordonnez ; et comptez sur une obéissance Qui servira du moins à me justifier. Délivrez-vous de ma présence. Je ne demande, hélas ! Qu'à me sacrifier.

Madame ARGANT

Qu'à vous sacrifier ! Est-ce ici votre place ?

Marianne

Je n'ai que du malheur ; vous pouvez m'en punir.

Madame ARGANT

Mais le malheur, ici, vous a-t-il fait venir ?

Marianne

Accusez mon erreur et non pas mon audace. Madame, on m'a trompée en m'amenant ici : C'est une vérité qui peut être attestée. Si j'avais été libre, y serais-je restée ? D'aujourd'hui seulement mon sort est éclairci. Et dès que je l'ai su, j'ai tout mis en usage Pour qu'on me laissât fuir. Je n'ai pu l'obtenir. Ai-je rien de plus cher que de vous réunir ?

Haut.

Madame ARGANT

Ô ciel ! D'une rivale est-ce là le langage ? J'ai peine à résister à son air ingénu. Cette énigme est assez difficile à comprendre. Votre sort, dites-vous, vous était inconnu ? Quel est donc ce roman ?

Marianne

On a dû vous l'apprendre. Vous savez qui je suis.

Madame ARGANT

C'est un secret pour moi.

Marianne

On ne vous a point dit qui j'étais ?

Madame ARGANT

Je l'ignore. D'où vous vient ce nouvel effroi ?

Marianne

Je frémis d'une erreur où je vous vois encore.

Madame ARGANT

Cherchez donc à la dissiper.

Marianne

Hélas ! Je ne vois point mon père.

Madame ARGANT

Mais ne vous flattez pas de pouvoir me tromper.

Marianne

Cet abandon me désespère.

Madame ARGANT

Que cherchent vos regards ? épargnez-vous ces soins. Parlez en liberté, nous sommes sans témoins.

Marianne

Quand vous me connaîtrez...

Madame ARGANT

Quelle est votre fortune ?

Marianne

Qui ? Moi ! Je n'en possède et n'en prétends aucune.

Madame ARGANT

Que faisiez-vous auparavant ?

Marianne

Je menais hors du monde une vie inconnue.

Madame ARGANT

Continuez.

Marianne

Dans un couvent, Depuis que je suis née, on m'a toujours tenue. Fixez-y mon destin. Je suis prête à partir. J'offre d'y retourner, pour n'en jamais sortir.

Haut.

À part.

Haut.

Madame ARGANT

Je n'en avais jamais été si bien frappée. Comptez sur mes secours... On peut l'avoir trompée... Je vous les offre volontiers. Quel fut votre couvent ? Parlez avec franchise.

Marianne

Vous pouvez le connaître.

Madame ARGANT

Où vous avait-on mise ?

Marianne

Mais c'était auprès de Poitiers.

À part.

Haut.

Madame ARGANT

De Poitiers, dites-vous ? Useraient-ils d'adresse ? C'est un fait qui peut être aisément éclairci.

Marianne

Je le sais.

Haut.

À part.

Haut.

Madame ARGANT

En effet, serait-elle ma nièce ? C'est le même couvent où ma fille est aussi. Que je suis coupable envers elle. Vous l'avez donc vue ?

Marianne

Oui.

Madame ARGANT

Si vous la connaissez, Je suis mère, excusez des désirs empressés ; ) Vous pouvez m'en tracer une image fidèle. Faites-moi son portrait... Quoi ! Vous ne l'osez pas ? Je ne me flatte point qu'elle ait autant d'appas Que vous en avez en partage.

Marianne

Ne me pressez pas davantage De vous entretenir de ses faibles attraits.

Madame ARGANT

En serait-elle dépourvue ?... Vous rougissez toujours, et vous baissez la vûe.

Marianne

Connaissez-la par d'autres traits Plus précieux, plus chers et pour vous et pour elle : C'est sa soumission et son profond respect. Cet éloge n'est point suspect. Quels que soient vos desseins, elle y sera fidèle. Votre fille, à jamais, saura s'y conformer. Vos projets lui sont tous aussi chers qu'à vous-même. Il me reste à vous informer...

Madame ARGANT

De quoi donc ? Achevez.

Marianne

De sa tendresse extrême.

Scène 9

Madame ARGANT, Marianne, Monsieur ARGANT, Monsieur DOLIGNI père

Madame ARGANT

Eh ! Pour qui ?

Marianne

Le demandez-vous ! Pour une mère qu'elle adore.

Madame ARGANT

Moi ! Puis-je mériter des sentiments si doux ? Elle ne m'a point vue encore.

Marianne

Hélas ! Pardonnez-moi.

Madame ARGANT

Que dites-vous ? Comment ? Éclaircissez en ce moment Le mystère que vous me faites. Seriez-vous !... Plût au ciel !... Dites-moi qui vous êtes. Ma nièce... Si j'en crois des transports pleins d'appas, Vous devez m'être bien plus chère.

Monsieur ARGANT

Votre coeur ne vous trompe pas. Embrassez votre fille.

Madame ARGANT

Ô trop heureuse mère !

Marianne

Qu'il m'est doux de me voir entre des bras si chers !

Madame ARGANT

Pardonnez-moi tous deux, et partagez ma joie. Dans la félicité que le ciel me renvoie, Je retrouve au-delà de tout ce que je perds.

Monsieur ARGANT

Vous me pardonnez donc cette ruse innocente !

Madame ARGANT

Si je vous la pardonne ! Elle fait mon bonheur.

Monsieur DOLIGNI père

Nous en voilà pourtant venus à notre honneur !

Monsieur ARGANT

Ma femme, il faut aussi que mon fils s'en ressente. Sous le poids de sa faute il paraît abattu. Je crois, pour l'avenir, qu'on peut tout s'en promettre. Il n'oserait paraître. Ah ! Daignez lui permettre De venir à vos pieds reprendre sa vertu.

Madame ARGANT

Je ne puis.

Marianne

Oserais-je, en faveur de mon frère, Unir ma faible voix à celle de mon père ? Pour qui réservez-vous un généreux pardon ? Me refuserez-vous une première grâce ?

À Doligni père.

Doligni va pour faire avancer son fils.

Madame ARGANT

L'ingratitude la plus basse Mérite un entier abandon. Appelez votre fils ; qu'il vienne en diligence.

Monsieur ARGANT

Je croirais que c'est trop écouter la vengeance, Et que le châtiment d'un si cher criminel Doit être passager et non pas éternel.

Scène 10

Madame ARGANT, Marianne, Monsieur DOLIGNI fils, Monsieur ARGANT

Madame ARGANT

Monsieur, voici ma fille et ma seule héritière. Je déshérite Argant ; j'en prononce l'arrêt : Ma fille occupera sa place toute entière. Je sais que votre fils l'adore, et qu'il lui plaît. Ne vous en cachez point. Leur amour m'intéresse. Qu'ils recueillent tous deux le fruit de leur tendresse.

Marianne

Eh ! Madame, croyez le serment que j'en fais, S'il en coûte si cher à mon malheureux frère, J'aime mieux, avec lui, pleurer votre colère, Que d'en accepter les bienfaits.

Madame ARGANT

Eh ! Que veux-tu ?

Marianne

Sa grâce. Elle sera la mienne. Si vous l'abandonnez, que faut-il qu'il devienne ?

Madame ARGANT

Il n'aurait pas parlé de même en ta faveur.

Marianne

Il m'aimera... craignez l'effet de sa douleur, Et de son désespoir extrême.

Madame ARGANT

Qui me garantira ce retour sur lui-même ?

Marianne

Sa faute et ses remords.

À Doligni fils.

Madame ARGANT

Tu m'imposes la loi. Puisse ce malheureux te prendre pour exemple ! Mais avant qu'un pardon plus ample Lui fasse partager ma tendresse avec toi, Je veux d'un oeil sévère observer sa conduite. L'ingrat, jusqu'à ce jour, ne m'a que trop séduite. Vous, recevez ma fille et vivez avec nous : Je ne puis me résoudre à me séparer d'elle ; C'est la condition que j'exige de vous.

Monsieur DOLIGNI fils

C'est rendre encor plus chère une union si belle.

Monsieur ARGANT

Enfin, vous me voyez au comble de mes voeux. En aimant ses enfants, c'est soi-même qu'on aime ; Mais, pour jouir d'un sort parfaitement heureux, Il faut s'en faire aimer de même. Comptez qu'on ne parvient à ce bonheur suprême, Qu'en partageant son âme également entre eux.

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

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