Comédie · 1773 · 5 actes

La Gouvernante

de Pierre Claude Nivelle de la Chaussee

Représentation
≈ 1 h 44
Distribution
4 femmes, 2 hommes
Répliques
746
Écriture
En vers
Dans l’app
Importable

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Sainville H 162 ≈ 26 min 9
Une Gouvernante F 136 ≈ 23 min 9
Angélique F 216 ≈ 20 min 9
Le Président de Sainville H 88 ≈ 17 min 7
Juliette F 100 ≈ 12 min 9
Une Baronne F 41 ≈ 5 min 6
Laquais N 3 ≈ 1 min 2
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle IIIIIIVV
Sainville absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Une Gouvernante absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Angélique absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Le Président de Sainville absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Juliette absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Une Baronne absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Laquais absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
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Acte I

Scène 1

Juliette, Angélique

Juliette

Angélique, est-ce tout ? Faites-vous violence : Je voudrais bien savoir à quoi sert le silence Il ne guérit de rien ; au contraire, il aigrit Les maux et les tourments du coeur et de l'esprit. Se taire est n'être plus qu'une ombre qui s'ennuie ; Le babil est le charme et l'âme de la vie... Vous ne répondez rien ! Quel est donc votre but, Et votre idée ?

Angélique

Hélas !

Juliette

Un soupir ! Beau début ! Après, continuez.

Angélique

Je n'ai plus rien à dire.

Juliette

On n'a que trop de quoi parler quand on soupire. Où sont donc ces transports, cette vivacité ? Nos entretiens faisaient votre félicité ; Vous ne pouviez finir. Lorsque je me rappelle...

Angélique

Je ne te parlais pas alors d'un infidèle.

Juliette

Doit-on, lorsque l'on perd le coeur d'un inconstant, Perdre aussi la parole ? Allons, il faut d'autant Soulager son dépit ; rien n'est plus salutaire.

Angélique

Où parle la raison, le dépit doit se taire ?

Juliette

Et la raison vous parle, à vous, Angélique ?

Angélique

Oui.

Juliette

Ah ! Le bel entretien ! Ma foi, gare l'ennui ; Mais il est tout venu.

Angélique

Non, ce guide propice A porté la lumière au fond du précipice Où j'aurais essuyé le plus grand des malheurs.

Juliette

Bon ! Bon ! L'amour bientôt le comblera de fleurs.

Angélique

Non, je n'ai plus en lui la moindre confiance. Où m'allait entraîner mon peu d'expérience ! Eh ! Comment pouvons-nous ne nous pas égarer ? Comment fuir les dangers qu'on nous laisse ignorer ? À qui notre jeunesse est-elle confiée ? Hélas ! Pour l'ordinaire elle est sacrifiée. Quel est le sort du sexe ! Ah ! Juliette, il s'ensuit Qu'on croit qu'il ne vaut pas la peine d'être instruit.

Juliette

Ah ! Diantre, vous voilà tout-à-fait surprenante ! Ce beau chef-d'oeuvre vient de notre gouvernante. Depuis six ou sept mois qu'elle a trouvé moyen De s'impatroniser ; je n'y connais plus rien ; La Baronne elle-même en a fait son amie, Et ne fait que vanter sa rare prud'hommie : Nous étions, vous et moi, bien mieux auparavant.

Angélique

Je voudrais l'avoir eue en sortant du couvent : oui, Juliette, ce sont quatre ans que je regrette.

Juliette

Oui, votre tante a fait une fort belle emplette... Cette femme n'entend qu'à donner des vapeurs. Mais parlons de Sainville. Espérez que vos coeurs Seront bientôt remis en bonne intelligence. Je sais que de sa part un peu de négligence...

Angélique

Tu nommes négligence un total abandon ! L'excuse n'a plus lieu non plus que le pardon.

Juliette

Si Sainville a quitté sa retraite profonde Pour aller se fourrer dans le tracas du monde, C'est malgré lui ; pour moi, j'ai tout lieu de douter Qu'il puisse encor longtemps s'y plaire et le goûter ; Il n'a fait qu'obéir, et par force, à son père ; Son esprit, son humeur, son goût, son caractère, Feront qu'il y sera tout-à-fait étranger : Il est trop philosophe.

Angélique

Ils l'auront fait changer.

Juliette

Non, il est trop bien né ; c'est sur quoi je me fonde. Quel triomphe pour vous ! Quand dégoûté du monde...

Angélique

Qu'il y reste, et s'y fasse un nom bien éclatant. Juliette, je médite un projet important.

Juliette

Vous voulez tout-à-fait renoncer à Sainville ?

Angélique

Je voudrais être encor dans mon premier asile.

Juliette

Eh ! Pourquoi faire ? Au lieu de bénir chaque jour La main qui vous a fait sortir de ce séjour, Où les infortunés de qui vous êtes née, Dès vos plus jeunes ans vous ont abandonnée, Vous songez à rentrer dans le sein de l'ennui ?

Elle entraîne Angélique.

Angélique

Le monde n'a plus rien qui me plaise. Aujourd'hui ; Mais demain il pourra vous plaire davantage. Le dépit prend toujours le parti le moins sage. Demeurez... les absents sont bientôt oubliés. La Baronne vous fait mille et mille amitiés ; elle a pour vous les yeux de la plus tendre mère ; C'est une tante enfin comme il ne s'en voit guère ; Mais si vous ne restez sous ses yeux, j'ai bien peur Qu'un autre ne parvienne à vous ôter son coeur, Et qu'avec un époux elle ne s'en console. La veuve la plus sage est toujours assez folle Pour se remarier ; cela se voit souvent. Il ne sera plus temps de sortir du couvent ; Il y faudra gémir, enrager comme une autre, Et pleurer à la fois sa folie et la vôtre : Je vous en avertis, craignez cet incident. Mais la voici qui vient avec le Président. Sortons.

Scène 2

Le Président de Sainville, Une Baronne

Le Président de Sainville

Vous n'avez fait aucune découverte ? Ah ! Ciel, n'aurais-je plus qu'à gémir de leur perte ? Faudra-t-il que j'emporte avec moi la douleur De n'avoir jamais pu réparer un malheur, Dont en quelque façon je suis presque coupable ?

Une Baronne

Mais vous ne l'êtes point : est-ce qu'on est comptable Des jugements qu'on croit rendre avec équité ? Quoi ! Ne peut-on jamais cacher la vérité ? Tant de gens sont payés pour conspirer contre elle, Pour lui tendre toujours une embûche cruelle ! Quel juge est à l'abri d'un semblable malheur ?

Le Président de Sainville

Et voilà justement ce qui fit mon erreur, Et l'arrêt dont je fus l'organe trop funeste : Mais se peut-il qu'enfin nul espoir ne vous reste, Et qu'en dix ou douze ans à peine révolus, Des gens d'un si grand nom ne se retrouvent plus ?

Une Baronne

Eh ! Croyez-moi, monsieur, quand on est misérable, C'est un fardeau de plus qu'un nom considérable ; Ils en ont pu changer. Peut-être que la mort Au sein de l'indigence aura fini leur sort.

Le Président de Sainville

Mais le défunt avait une femme, une fille ; Il doit être resté quelqu'un de leur famille.

Une Baronne

J'ai bien quelques soupçons ; mais ils sont si légers, Ils sont si dépourvus...

Le Président de Sainville

Qu'importe ? Ils me sont chers ; Ne les négligez pas, redoublez votre zèle ; Vous n'aurez jamais eu d'occasion plus belle D'obliger un parent que vous-même avez mis Depuis longtemps au rang de vos plus vrais amis.

Une Baronne

Croyez que c'est à quoi mon zèle s'intéresse.

Le Président de Sainville

Je vois d'un pas rapide arriver la vieillesse ; J'aurai bientôt fini le cours qui m'est prescrit : Que je serais content et de coeur et d'esprit, Si je pouvais, avant le terme qui s'approche, N'être plus accablé d'un si cruel reproche ! Ce serait mon plus cher et mon plus grand bonheur. En tout cas, j'ai mon fils ; il est homme d'honneur, Et capable, entre nous, j'ai tout lieu de le croire, De faire une action qui le couvrant de gloire, Éternise après moi le sang dont il est né, Et me donne en mourant un repos fortuné. Oui, j'en jouis d'avance, et mon âme est tranquille. Il pourrait cependant arriver que Sainville, Répandu, dissipé comme il l'est à présent, Eût altéré ses moeurs.

Une Baronne

L'exemple est séduisant ; Mais...

Le Président de Sainville

D'un autre côté, c'est sur quoi je me fonde, Sainville a grand besoin de l'école du monde. Philosophe un peu jeune, et même trop ardent, Il s'abandonne trop à son zèle imprudent : Ami de la franchise, il croit que la souplesse Est indigne d'un homme, et taxe de bassesse Ces égards mutuels dont la nécessité A forgé les liens de la société. Que sert une sagesse âpre et contrariante ? Heureuse la vertu douce, aimable et liante, Dont les ris et les jeux accompagnent les pas ; La raison même a tort, quand elle ne plaît pas.

Une Baronne

La sienne se ressent des défauts de son âge, Le temps adoucira ce qu'elle a de sauvage. Espérez.

Le Président de Sainville

Que je crains qu'il n'ait été trop loin ! Tel est des jeunes gens le malheureux besoin, Qu'il faut, pour les polir, risquer de les corrompre ; Avec lui-même enfin je l'ai forcé de rompre, D'aller, de se répandre, et de se faire voir ; Mais son obéissance a passé mon espoir : Vous ne le voyez plus, moi-même il me néglige.

Une Baronne

Croyez que l'amour seul aura fait ce prodige.

Le Président de Sainville

Ah ! Pourvu qu'il ne soit devenu qu'amoureux, L'amour ne gâte point un caractère heureux ; Je lui laisse le choix entre d'aimables filles Qu'il pourra rencontrer dans de riches familles Où je l'ai présenté ; mais je l'attends ici, Et par lui-même enfin je vais être éclairci. Vous, madame, de grâce, achevez votre ouvrage ; Et surtout, point d'éclat, le moindre est un outrage : Vous avez des soupçons, ne les méprisez pas.

Une Baronne

J'approfondirai tout, et j'y vais de ce pas.

Scène 3

Le Président de Sainville, Sainville

Haut.

Le Président de Sainville

Il me semble qu'il a plus de grâce et d'aisance. Je n'abuserai pas de votre complaisance, Le temps vous est trop cher pour en perdre avec moi.

Sainville

Puis-je en faire un plus doux et plus heureux emploi ?

Le Président de Sainville

Vous devenez flatteur.

Sainville

Je dis ce que je pense.

Le Président de Sainville

Ce sont des compliments, et je vous en dispense. Eh ! Bien, vous voilà donc au milieu du torrent. Votre genre de vie est un peu différent : Que dites vous du monde ? Allons, daignez m'instruire.

Sainville

Moi, mon père, j'en dis tout ce qu'on en peut dire ; Il n'est qu'une façon de le bien définir.

Le Président de Sainville

Je ne crois pas qu'il soit aisé d'en convenir.

Sainville

Avec sincérité, s'il faut que je réponde, J'ai vu que l'impudence est la reine du monde, Et qu'il faut, quand on veut y faire son chemin, Aller à la fortune avec un front d'airain ; Que l'art d'en imposer est le seul art utile ; Qu'une louange aride, une estime stérile, Est tout ce qu'on accorde à peine aux gens de bien.

Le Président de Sainville

En exagérant tout, on ne définit rien : Brisons là. Mais d'ailleurs, dites-moi, je vous prie, Vous avez fréquenté la bonne compagnie ?

Sainville

La bonne compagnie ! Eh ! Croyez-vous aussi À cette rareté que l'on appelle ainsi ? J'ai tout vu, j'ai partout cherché cette merveille, Dont le nom résonnait sans cesse à mon oreille ; Mais ce n'est qu'un grand mot nouvellement admis, Qui n'a rien de réel, que l'usage a transmis Par l'organe des sots dans la langue ordinaire, Qui sert à désigner un être imaginaire, Ouvrage de l'orgueil et de la vanité ; Tout cercle, quel qu'il soit, toute société Croit en être, de droit, la véritable sphère : Du bien, de la naissance, et telle autre chimère, De la fatuité, des airs et du jargon, Voilà tout ce qu'il faut pour usurper ce nom. Quant à moi, j'en appelle ; elle est mal définie : Ce sont les moeurs qui font la bonne compagnie.

Le Président de Sainville

Il en est cependant à qui ce titre est dû ; Mais avec ces défauts le monde vous a plu, Et j'en vois la raison : parlons avec franchise, L'amour... eh ! Comment donc, ce mot vous scandalise ! À votre âge, parbleu, c'est une nouveauté !

Sainville

Qui m'en aurait donné ?

Le Président de Sainville

L'esprit, ou la beauté.

Sainville

La beauté, j'en conviens, peut, quand elle est réelle, Inspirer un amour aussi passager qu'elle. Quant à l'esprit du sexe...

Le Président de Sainville

Il est sans contredit, Que l'on ne vit jamais tant de femmes d'esprit.

Sainville

Qu'une femme aisément passe pour un prodige ! Mais c'est nous qui faisons nous-même le prestige.

Le Président de Sainville

Comment ?

Sainville

Pour peu qu'elle ait de jeunesse et d'appas, L'amour et les désirs attirent sur ses pas Une foule empressée à porter jusqu'aux nues Mille perfections qu'elle aurait peut-être eues, Si l'on ne l'accablait d'un encens trop flatteur : Elle peut tout risquer ; plus d'un adulateur Lui prête avidement et le coeur et l'oreille, Et d'avance applaudit. Qu'alors cette merveille, Aux dépens du bon-sens, anime ses propos, Et surtout avec art distribue à propos Une oeillade traîtresse, un souris infidèle, Et voilà tous nos sots enchantés autour d'elle.

Le Président de Sainville

Vous n'avez pas été du nombre ?

Sainville

Ah ! Vraiment non.

Le Président de Sainville

Quand tout le monde a tort, tout le monde a raison. Pourquoi se distinguer ?

Sainville

Je n'en suis pas le maître.

Le Président de Sainville

Lorsqu'on est comme un autre, on est comme on doit être ; Qui donne de l'encens ne donne rien du sien.

Sainville

Eh ! Mais, pardonnez-moi, mon estime est mon bien.

À part.

Haut.

Le Président de Sainville

Le bel amendement ! Souffrez que je réponde.

Sainville

À des faits ?

Le Président de Sainville

Permettez. Quand j'entrai dans le monde, Je le vis à peu près des mêmes yeux que vous ; Chacun m'y déplaisait, et je déplus à tous ; Ne faisant point de grâce, on ne m'en fit aucune.

Sainville

On s'en passe.

Le Président de Sainville

L'on prit ma franchise importune Pour un fiel répandu par la malignité ; D'autres ne la taxaient que de rusticité ; Et chacun s'élevait sur mes propres ruines. Où l'on cueillait des fleurs, je cueillais des épines. Ainsi par un scrupule un peu trop rigoureux, J'ôtais à la vertu le droit de rendre heureux. Alors, par une erreur qui n'est que trop commune, J'imputais mes malheurs à l'aveugle fortune, J'en faisais son forfait, loin de m'en accuser. L'expérience enfin sut me désabuser : Je rompis mon humeur, rompez aussi la vôtre. Nos besoins nous ont faits esclaves l'un de l'autre. Il faut suivre ce joug ; qui se révolte à tort, Et devient l'artisan de son malheureux sort. Sachez donc vous soumettre à cette dépendance : L'usage des vertus a besoin de prudence. Dans un juste milieu la raison l'a borné : D'ailleurs il faut toujours que leur front soit orné Des grâces et des fleurs qui sont à leur usage. Quand la vertu déplaît, c'est la faute du sage. Sachez la faire aimer, vous serez adoré.

Sainville

Son éclat naturel doit être décoré ! Quoi ! D'un fard étranger, secours de l'imposture, L'art oserait souiller la beauté la plus pure ! Mon père, croyez-moi, son attrait lui suffit.

Le Président de Sainville

Je n'ajoute qu'un mot à tout ce que j'ai dit. Ma fortune, mon fils, est moins considérable Qu'on ne le croit ; je suis dans un poste honorable, Où l'on n'amasse point ; ainsi je vous préviens, Que, bien loin de trouver après moi de grands biens, Vous serez étonné d'un si faible partage : Il faut vous faire ailleurs un plus grand héritage ; Et vous ne le pourrez qu'en cherchant un parti Qui soit digne, en un mot, de vous être assorti Par son nom, par son rang, et par son opulence ; Mais, pour le mériter, faites-vous violence : Allez, voyez le monde ; et mettez à profit Ce que mon amitié vous dicte et vous prescrit.

Scène 4

Sainville

Il va pour sortir.

Sainville

Qui ? Moi ! Pour mendier les biens les plus frivoles, J'irais de porte en porte encenser des idoles, Et feindre d'adorer l'objet de mes mépris ! La plus haute fortune est trop chère à ce prix. Ah ! Mon père, en effet, quelle erreur est la vôtre ! Mon bonheur dépend-il d'être au-dessus d'un autre, De briller dans le monde un peu plus, un peu moins ? Eh ! Bien, mon existence aura moins de témoins. Est-ce un si grand malheur de n'éblouir personne, De n'avoir que l'éclat que la probité donne ? Quoi qu'il en soit enfin, je serai dans le cas ; Et c'est un être heureux qu'on ne connaîtra pas. Oui, cet objet charmant aura la préférence : Adorable Angélique, ah ! Quelle différence ! Le ciel a pris plaisir à la former pour moi. C'en est fait pour jamais, je rentre sous sa loi... Depuis que j'ai cessé de cultiver sa flamme, Puis-je encore espérer de régner dans son âme ? Elle m'a tant aimé, que je dois me flatter D'obtenir un pardon que je vais mériter.

Scène 5

Juliette, Sainville

Juliette

Monsieur, un mot, de grâce ; Angélique m'envoie.

Sainville

Angélique ?

Juliette

Elle-même.

Sainville

Ah ! Ciel ! Quelle est ma joie ! Dieux ! Elle me prévient.

Juliette

Sans vous le reprocher, C'est la dixième fois que je viens vous chercher.

Sainville

Ah ! Je suis trop heureux.

Juliette

Apprenez à quels titres, Et prenez ce paquet ; c'est un recueil d'épîtres.

Sainville

Ô gages fortunés du plus fidèle amour ! Ô bonheur qui m'assure un éternel retour ! Quand je semblais avoir abjuré son empire, Elle pensait à moi, s'occupait à m'écrire ; Ce sont tous ses billets.

Juliette

Vous verrez à loisir.

Sainville

Je ne me souviens pas de t'avoir fait plaisir.

Juliette

Ni moi non plus.

Il lui donne de l'argent. Il lui donne sa bourse.

Sainville

Tu m'as trop bien servi près d'elle, Pour ne pas aujourd'hui récompenser ton zèle. Tiens, Juliette... Ah ! Prends tout.

Juliette

Que de biens à la fois !

Sainville

Eh ! Puis-je trop payer tous ceux que je reçois ?

Juliette

Je suis votre servante.

Sainville

Attends.

Juliette

Monsieur, je n'ose.

Sainville

Sois témoin des transports que mon bonheur me cause. Tu lui diras... Grands dieux ! Quel retour inhumain ! Je vois, je lis ma perte écrite de ma main ; Mes lettres, mon portrait ! Il faudra que j'en meure !

Juliette

Je ne crois pas qu'il soit besoin que je demeure.

À Juliette.

Sainville

L'espoir n'a donc servi qu'à mieux m'assassiner. Eh ! Quoi ! Tu fuis !

Juliette

Je crains de vous importuner.

Sainville

Parle donc, ton silence augmente mon supplice. Tu ne te tairais pas, si tu n'étais complice.

Juliette

Mais en serez-vous mieux, quand je vous aurai dit, Que jusqu'à la rupture on pousse le dépit, Qu'à l'amour d'Angélique il ne faut plus prétendre, Et qu'elle ne veut plus vous voir ni vous entendre ?

Sainville

On ne peut donc jamais former qu'un noeud fatal. Il n'est donc que trop vrai que tout choix est égal. À tout âge, en tout lieu, l'amour n'est qu'en idée. Enfin, c'en est donc fait, ma perte est décidée : Je n'ai donc plus ce coeur que j'avais enflammé.

Juliette

Jugez-vous. Quand on a le bonheur d'être aimé, Il faudrait résider auprès d'une maîtresse, Cultiver par soi-même, et nourrir sa tendresse. L'amour qu'on nous inspire exige bien du soin ; Des yeux qui l'ont fait naître, il a toujours besoin ; La moindre négligence y porte un coup funeste. Est-ce que notre coeur a des forces de reste ?

Sainville

Et parce que j'ai tort, m'abandonneras-tu ?

Juliette

La bonne volonté fait toute ma vertu : Mais je suis sans crédit ; je rougis de le dire. Certaine gouvernante a sur elle un empire, Que, pendant votre absence, elle a jusqu'à ce jour Acquis, malgré moi-même, aux dépens de l'amour.

Sainville

Mais, malgré cette femme, au moins je puis écrire.

Juliette

Et l'on refusera constamment de vous lire ; Car ce maudit Argus pense à tout, n'omet rien... Écrivez cependant.

Sainville

Je m'en garderai bien. Ah ! C'en est trop enfin... je ne veux rien entendre ; Puisqu'on me rend mon coeur, il faut bien le reprendre ; Puisqu'on brise ma chaîne, il faut bien en sortir. Non, je ne prétends pas perdre mon repentir. Laisse-moi, c'est en vain que la perfide y compte : J'aime encor mieux mourir de rage que de honte : J'aurais vécu pour elle, et je vivrai pour moi. Que je suis soulagé d'avoir repris ma foi ! Que je vais désormais vivre heureux et tranquille ! Tu le veux, j'écrirai ; mais ce sera d'un style... Elle apprendra qu'on peut cesser de l'adorer.

Juliette

Perdez-vous la raison ? Au lieu de réparer...

Il sort.

Sainville

Un seul regret me tue, il faut que j'en convienne, C'est que son inconstance ait prévenu la mienne. Toi, tu lui remettras ma lettre en temps et lieu ; Tu la lui feras lire... allons, j'y compte. Adieu.

Scène 6

Juliette

Juliette

Voilà comme ils sont tous, quand on leur rend le change ; Furieux, hors de sens : c'est une espèce étrange ; Mais enfin, quels qu'ils soient, tout bien apprécié, Il ne faut pas laisser que d'en avoir pitié.

Acte II

Scène 1

Une Gouvernante

Une Gouvernante

Ô tendresse du sang ! Doux charme de ma vie, Qui devrait dès longtemps m'avoir été ravie ! Quel état m'as-tu fait préférer à la mort ? Grands dieux ! Lorsque j'y pense, était-ce là mon sort ? Mais je n'en rougis point, la cause en est trop chère. Continuons les soins de la plus tendre mère ; Avant que de rentrer dans ce cloître écarté, Où la main d'un parent a daigné par bonté Assurer mon destin, consommons mon ouvrage. Ah ! Ciel, permets enfin qu'à travers un nuage, J'achève de verser sur l'objet de mes pleurs, Les seuls biens qui me soient restés de mes malheurs ; Et du moins, qu'au défaut de tout autre avantage, L'usage des vertus lui serve d'héritage. Voyons ce que sur elle ont produit mes avis ; Et si, pour son bonheur, elle les a suivis.

Scène 2

Angélique, Une Gouvernante

Angélique

Ma bonne, embrassez-moi. Que je suis satisfaite !

Une Gouvernante

Quoi donc, ma chère enfant ?

Angélique

Ma victoire est complète.

À part.

Haut.

Une Gouvernante

Que je crains ces transports ! Qu'est-il donc arrivé ?

Angélique

Que j'ai tout renvoyé, je n'en ai rien sauvé. J'ignorais qu'on aimât si fort ces bagatelles ; Je n'ai pu m'en priver sans des peines mortelles : Je les regrette encor ; mais j'ai fait mon devoir. Ah ! Je suis bien vengée ; il est au désespoir.

Une Gouvernante

Il en fait semblant.

Angélique

Non ; il n'est pas homme à feindre, Et Juliette m'a dit qu'il était fort à plaindre.

Une Gouvernante

Elle a pensé vous perdre, et sa fausse amitié Voudrait contre vous-même armer votre pitié. De ces personnes-là craignez le caractère ; On ne se perd jamais que par leur ministère ; Et, si vous m'en croyez, détachez-la de vous ; En un mot, fuyez-la, rompez.

Angélique

Mais, entre nous, Me voilà donc réduite à ne voir plus personne ? Car vous m'ordonnerez, du moins je le soupçonne, De ne plus voir Sainville.

Une Gouvernante

Oui, ne balancez pas.

Angélique

Mais s'il m'écrit ?

Une Gouvernante

Peut-être.

Angélique

Ah ! Sans doute.

Une Gouvernante

En ce cas, Sans la décacheter renvoyez-lui sa lettre... Voilà précisément ce qu'il faut me promettre. Eh ! Quoi ! Vous hésitez ! Vous vous taisez ? Parlez.

Angélique

Ah ! Vous faites de moi tout ce que vous voulez.

Une Gouvernante

Mais c'est pour votre bien.

Angélique

Hélas !

Une Gouvernante

Daignez m'en croire, C'est pour vous conserver votre honneur, votre gloire.

Angélique

L'honneur est donc toujours l'ennemi de l'amour ?

Une Gouvernante

Non vraiment ; au contraire, il l'approuve à son tour.

Angélique

Et pourquoi donc le mien vous semble-t-il un crime ?

Une Gouvernante

C'est qu'il faut que l'amour ait un but légitime. Puisque vous m'y forcez : devez-vous ignorer Que pour pouvoir aimer sans se déshonorer, Il faut qu'un doux espoir mieux fondé que le vôtre, Assortisse deux coeurs qui soient faits l'un pour l'autre ?

Angélique

Eh ! Pour qui donc Sainville et moi sommes-nous faits ?

À part.

Haut.

Une Gouvernante

Que de faiblesse encor ! Que j'en crains les effets ! Sans nous trop avancer, ôtons-lui l'espérance Qu'elle ose concevoir contre toute apparence. Ma fille, (vous m'avez permis un si doux nom,) Il faut, à vous guérir, forcer votre raison. Non, ce n'est point à vous que le ciel le destine : Peut-il s'associer avec une orpheline Inconnue, et d'ailleurs réduite à ses attraits, Qui n'a ni bien, ni rang, qui n'en aura jamais ? Sur La Baronne en vain vous fondez votre attente.

Angélique

Et par quelle raison ? N'est-elle pas ma tante ?

Une Gouvernante

Hélas !

Angélique

Que dites-vous ?

Une Gouvernante

Ôtez-vous cet espoir.

Angélique

Mais encor, pourquoi donc ?

Une Gouvernante

Voulez-vous le savoir ? Elle ne vous est rien, le rapport est fidèle.

Angélique

Depuis plus de quatre ans que je suis avec elle, Elle fait tout pour moi.

Une Gouvernante

Vous l'avez mérité ; Mais ce n'en est pas moins l'effet de sa bonté. Vous étiez, dans un cloître une charge importune, Où l'on était enfin las de votre infortune.

Angélique

Mais d'où provenait donc cet abandon total ?

Une Gouvernante

Vos parents ruinés par un procès fatal, Furent forcés de faire un si grand sacrifice. Plaignez-les ; ce fut là leur plus cruel supplice.

Angélique

Vous vous attendrissez. Vous les avez connus ? S'il est vrai, dites-moi ce qu'ils sont devenus, Ne me cachez plus rien.

Une Gouvernante

Votre malheureux père Saisit l'occasion d'une guerre étrangère : Son courage lui fit espérer tout du sort ; Mais il s'exposa trop, il y trouva la mort.

Angélique

Ah ! Grands dieux ! Et ma mère alors que devint-elle ?

Une Gouvernante

Votre mère ! Jugez de sa douleur mortelle ; Peignez-vous son état et son adversité. Enfin, après avoir longtemps sollicité, D'une pension faible, à peine suffisante Pour soutenir sa vie infirme et languissante, On crut payer assez les jours de son époux. Elle comptait alors se réunir à vous, Et vous faire venir pour essuyer ses larmes ; Toute prête à jouir d'un bien si plein de charmes, Sa santé succomba sous des maux si constants. Dans les bras de la mort elle resta longtemps ; À peine elle en sortait que ce bienfait modique, Qui faisait sa fortune et sa ressource unique, Fut discontinué sans espoir de retour.

Angélique

Sans doute que depuis un si malheureux jour, Elle n'a pu survivre à ce coup si funeste ; Vos larmes, vos soupirs m'apprennent tout le reste.

Une Gouvernante

Ne comptez plus sur elle, et revenons à vous. Vous étiez au couvent, où je sens, entre nous, Jusqu'où pouvait aller votre disgrâce affreuse, Quand le ciel qui voulait que vous fussiez heureuse, De La Baronne un jour y conduisit les pas : On lui parla de vous. Votre âge, vos appas, Des larmes, qui pour lors vous prêtèrent leurs charmes. Tout força La Baronne à vous rendre les armes ; Elle vous prodigua ses généreux secours : Enfin, son amitié s'augmentant tous les jours, Elle vous prit chez elle, et sa vive tendresse Daigna vous honorer du titre de sa nièce.

Angélique

Ah ! Quelle différence !

Une Gouvernante

Ainsi, ne l'étant pas, Voyez quel précipice est ouvert sous vos pas. Pouvez-vous vous livrer à l'espoir inutile De devenir un jour l'épouse de Sainville ? Non ; cessez de compter sur cet heureux lien. La Baronne pourra vous faire quelque bien ; Mais ce n'est pas assez pour que l'on vous préfère Au plus riche parti que lui cherche son père : Sainville en a besoin pour vivre avec l'éclat Qu'exigeront bientôt son rang et son état.

Angélique

Et le plus tendre amour n'est donc rien dans la vie ? Au gré de la fortune il faut qu'on se marie. Pourvu qu'on soit bien riche, on est donc bien content ? Je ne l'aurais pas cru.

Une Gouvernante

Le plus sûr est pourtant De ne plus espérer que l'hymen vous unisse : N'attendez pas, vous dis-je, un si grand sacrifice, Je n'imagine pas qu'il y puisse songer.

Angélique

Vous découvrez l'abîme où j'allais me plonger. Que de combats vont être arrosés de mes larmes ! Ce n'est que loin de lui que je trouve des armes. Je dois vous avouer que mon coeur révolté Sur mes réflexions l'a toujours emporté ; Et si je reste ici...

Une Gouvernante

Venez.

Angélique

Où donc, ma bonne ?

Une Gouvernante

Où l'honneur vous attend, aux pieds de La Baronne : Venez lui confier votre état dangereux ; Elle aime la vertu, son coeur est généreux : Priez-la de finir une peine si rude, En vous faisant rentrer dans cette solitude Où vous étiez. Pressez, redoublez votre effort ; Elle est riche, elle y peut assurer votre sort. Doutez-vous du succès ? La Baronne vous aime.

Angélique

Je ne puis avouer ma honte qu'à moi-même.

Une Gouvernante

Mais vous vous êtes bien confiée à ma foi ?

Angélique

Vous n'êtes pas un tiers entre mon coeur et moi. N'est-il que ce moyen ? Si je vous intéresse, Ma bonne, sauvez-moi l'aveu de ma faiblesse.

Une Gouvernante

Hâtez-vous d'employer des motifs si pressants : Les remèdes tardifs sont toujours impuissants.

Angélique

Disposez d'un aveu que je vous abandonne, Chargez-vous-en vous-même auprès de La Baronne.

Une Gouvernante

Vous me le permettez ?

Angélique

Oui, je vous le permets.

Une Gouvernante

Vous me désavouerez.

Angélique

Non, je vous le promets.

Une Gouvernante

J'y vais donc.

Angélique

Attendez... partez, volez, ma bonne : Je pourrais révoquer l'ordre que je vous donne.

Une Gouvernante

J'obéis.

Angélique

Écoutez ; c'est à condition, Si l'on daigne accepter ma proposition, Que vous viendrez aussi, que nous vivrons ensemble ; Je me soumets à tout, pourvu qu'on nous rassemble. N'y consentez-vous pas ?

Elle sort.

Une Gouvernante

Oui, c'est bien mon dessein.

Angélique

Ah ! Je pourrai du moins soupirer dans son sein ; Car je ne compte pas guérir de ma faiblesse.

Scène 3

Juliette, Laquais

Juliette

Viens quand je tousserai.

Laquais

Comptez sur mon adresse.

Scène 4

Juliette, Angélique

Juliette

Pourrait-on vous parler ?

Angélique

Tu lui diras que non.

Juliette

C'est moi qui vous demande audience en mon nom.

Angélique

Qui ? Toi !

Juliette

Moi-même.

Angélique

Eh ! Bien, je ne veux plus t'entendre.

Juliette

Et par quelle raison ?

Angélique

Je n'en ai plus à rendre.

Juliette

On vous l'a défendu ?

Angélique

Je n'obéis qu'à moi.

Juliette

Depuis assez longtemps, parlons de bonne foi, Votre bonne, jalouse, envieuse, inquiète, Cherche à me supplanter ; sa victoire est complète. Votre humeur trop facile a comblé son désir. N'agissez, ne pensez que sous son bon plaisir, Ayez pour tout instinct celui qu'elle vous prête, Soyez comme un enfant qu'on mène à la baguette.

Angélique

De grâce, finissons ; je ne vois que trop bien Quel est le but secret de ce bel entretien.

Juliette

Vous pourriez vous tromper.

Angélique

Va, je sais qui t'envoie.

Juliette

Ne vous en faites pas une si grande joie.

Angélique

Quoi ! Tu me soutiendras ?

Juliette

Moi, je ne soutiens rien.

Angélique

Tu ne viens pas exprès pour trouver le moyen D'apaiser, s'il se peut, une amante outragée ?

Juliette

Ce serait volontiers, s'il m'en avait chargée ; Et d'ailleurs, (ce n'est pas que je parle pour lui : ) Mais enfin, croyez-vous les hommes d'aujourd'hui D'humeur à nous passer tous nos petits caprices, À faire tous les jours les plus grands sacrifices, À braver, à souffrir les mépris, les rebuts, À demeurer constants lorsque l'on n'en veut plus, À revenir à nous, si-tôt qu'on les rappelle ? Non ; l'art d'aimer a pris une forme nouvelle : C'est à nous à présent à remplir, en aimant, Tout ce qu'une maîtresse exigeait d'un amant ; Encore arrive-t-il qu'on croit nous faire grâce. Nos esclaves ont mis leurs vainqueurs à leur place ; Ils se sont emparés de nos droits les plus doux ; Tout le poids de l'amour est retombé sur nous.

Angélique

Que m'importe ?

Juliette

Avouez que si, par aventure, Sainville revenait après cette rupture, Plus tendre que jamais, vous rapporter son coeur, Le vôtre aurait pour lui la dernière rigueur.

Angélique

Sans doute.

Juliette

Il fait donc bien de ne se pas commettre : je dis plus, s'il osait hasarder une lettre, Pleine de désespoir, (je suppose le cas,) Vous la refuseriez ?

Angélique

Je n'y toucherais pas.

Elle tousse.

Juliette

Il se le tient pour dit. Il est temps que je tousse. À la dernière épreuve il faut que je la pousse.

Angélique

Qu'as-tu donc ?

Elle tousse.

Juliette

Est-il sourd ? Recommençons encor.

Scène 5

Laquais, Juliette, Angélique

Laquais

N'avez-vous pas toussé !

Juliette

Peste soit du butor.

Laquais

J'ai donc mal entendu.

Juliette

Donne.

Angélique

Qu'est-ce ?

Juliette

Une lettre Que ce drôle a sans doute ordre de me remettre.

Scène 6

Angélique, Juliette

Angélique

Ah ! La belle finesse !

Juliette

En quoi donc, s'il vous plaît ? De grâce, expliquez-vous.

Angélique

Va, je sais ce que c'est. Il faut, pour m'attraper, être un peu plus habile. Ce billet qu'on t'apporte est...

Juliette

De qui ?

Angélique

De Sainville.

Juliette

De lui ?

Angélique

Je gagerais.

Juliette

Il faut voir.

Angélique

Que fais-tu ?

Juliette

Je l'ouvre.

Angélique

Je dirai que je ne l'ai pas lu.

Elle lit haut.

Juliette

Pour la pousser à bout, changeons un peu le texte, Et lisons autrement. Pourquoi prendre un prétexte ?

Angélique

Arrête, ou je m'en vais.

Juliette

Eh ! Bien, lisons tout bas.

Angélique

Lis, puisque tu le veux ; mais je n'entendrai pas.

Juliette

"Lorsque nous avons cru nous aimer l'un et l'autre, Nous nous sommes trompés."

Angélique

Dieux ! Qu'est-ce que j'entends ?

Juliette

"Il n'est pas malheureux de rompre en même temps ; Car mon erreur n'a pas duré plus que la vôtre. J'accepte la rupture, ainsi n'en parlons plus. "

Angélique

Est-ce à moi qu'on écrit ?... Regardons le dessus.

Juliette

À qui, diantre, en veut-on ? Quelle est cette aventure ? Pourriez-vous, par hasard, connaître l'écriture ?

Angélique

Elle est de mon perfide.

Juliette

Ah ! Vous l'avez bien dit.

Angélique

Oui, Juliette, elle en est ; c'est à moi qu'il écrit, Et c'est lui qui m'outrage après m'avoir trahie, Et qui joint le mépris avec la perfidie... Poursuis.

Juliette

Restons-en là.

Angélique

Quelle était mon erreur ! Achève, j'ai besoin de l'avoir en horreur.

Juliette

Vous l'aimiez donc encore ?

Angélique

Aimer sans espérance Est un état cruel. Mais quelle différence ! Haïr est le tourment le plus affreux de tous. Donne-moi ce billet.

À part.

Elle sort.

Juliette

Tenez, contentez-vous. Avertissons Sainville, il est temps qu'il arrive.

Scène 7

Sainville, Angélique

Sainville

Cédons, l'impatience où je suis est trop vive.

Angélique

Fuyons, sans doute il vient jouir de son forfait.

Sainville

Vous me fuyez ?

Angélique

Tenez, voilà votre billet.

Sainville

A-t-il pu vous déplaire ?

Angélique

Autre insulte mortelle.

Sainville

C'est de mes sentiments l'expression fidèle.

Angélique

De peur que je n'en doute encore, il en convient.

Sainville

Je viens vous assurer de tout ce qu'il contient.

Angélique

C'en est trop.

Sainville

Quel courroux !

Angélique

Auriez-vous bien l'audace, Auriez-vous la fureur de m'insulter en face ?

Sainville

Quel est donc mon forfait ?

Angélique

Feignez de l'ignorer.

Sainville

D'un éclaircissement pourriez-vous m'honorer ?

Angélique

Perfide, on n'en doit point à ceux qui nous outragent.

Sainville

Ah ! Je ne vois que trop quels motifs vous engagent À m'accabler encor d'un si cruel refus. Hélas ! Tout ce qui vient de ce qu'on n'aime plus Dégénère en offense, et se tourne en injure.

Angélique

Cessez de m'arrêter.

Sainville

Je ne puis. Non, parjure ; La révolte devient permise au désespoir : Vous me rendrez raison d'un procédé si noir.

Scène 8

Juliette, Sainville, Angélique

Juliette

Eh ! Je vous cherche.

Sainville

Parle, est-ce là cette lettre Qu'à l'instant de ma part tu viens de lui remettre ? Tu dois la reconnaître, est-ce elle ?

Juliette

En doutez-vous ?

Sainville

Eh ! Bien, mademoiselle en est dans un courroux Qui ne se conçoit pas ; sa fureur est extrême.

Juliette

Vous pourrez la calmer en la lisant vous-même.

Angélique

Mais à quoi servira...

Juliette

Je puis avoir mal lu.

Angélique

Puisqu'il convient de tout, c'est un soin superflu.

Sainville lit.

Juliette

Écoutez ; vous, lisez. "Le secours de l'absence M'a bien mieux fait sentir le prix de votre coeur ; Et lorsque je reviens à mon premier vainqueur, C'est avec plus d'amour et plus de connaissance. "

Sainville, en lui présentant le billet .

Angélique

Vous lisez faux. Voyez.

Angélique regarde, et lit en même temps.

Juliette

N'interrompez donc pas. Suivez des yeux.

Sainville

"Partout où j'ai porté mes pas, Je n'ai trouvé que vous, dont mon âme asservie Pût faire son bonheur le reste de ma vie. "

Angélique

Il a raison... Juliette.

Juliette

Eh ! Bien, vous vous aimez.

Angélique

Mais, quoi !

En leur prenant la main.

Juliette

Plus que jamais vos coeurs sont enflammés. Quelle explication faut-il que je vous donne ? Eh ! Trop heureuse encor l'amante qui pardonne.

Angélique

Voilà ce que j'ai craint... Sainville, il n'est plus temps, Je retourne au couvent.

Sainville

Dieux ! Qu'est-ce que j'entends ? Vous voulez donc ma mort ?

Haut.

Angélique

Et sans doute la mienne. J'ai donné ma parole, il faut que je la tienne.

Sainville

L'amour n'avait-il pas la vôtre auparavant ? Eh ! Que voulez-vous donc faire dans ce couvent ?

Angélique

On est allé, pour moi, le demander en grâce.

Sainville

En grâce, dites-vous ?

Angélique

Voilà ce qui se passe, J'en attends la réponse : et je vous dirai plus, Je tremble...

Sainville

Et de quoi donc ?

Angélique

De n'avoir qu'un refus.

Sainville

Cette grâce, en effet, vous doit être fort chère.

Angélique

Entendez mes raisons, sans vous mettre en colère.

Sainville

En pouvez-vous avoir pour me désespérer, Lorsqu'à tout l'univers je viens vous préférer ; Quand je mets mon bonheur, ma fortune, ma vie, À vous faire régner sur mon âme ravie, À m'assurer la vôtre, à vous lier à moi Par le don éternel de ma main, de ma foi ?

Angélique

Auriez-vous ce dessein ?

Sainville

Puis-je en avoir un autre ?

Angélique

On l'a craint.

Sainville

Justes dieux ! Quel soupçon est le vôtre ! Il ne vient point de vous ; et je vois en ce jour L'horreur qu'on a voulu verser sur mon amour, Et l'effroi qu'on a mis dans le fond de votre âme. Oui, pendant mon absence on vous a peint ma flamme Comme un amusement frivole et criminel, Qui pourrait vous couvrir d'un opprobre éternel. Avez-vous pu souffrir qu'on me fît cette injure ? A-t-on vu dans mon coeur le germe du parjure Et de la perfidie ? Et vous, qui me blessez, Angélique, est-ce ainsi que vous me connaissez ?

Angélique

On a jugé bien mal de l'amour de Sainville.

Juliette

Et vous avez été trop prompte et trop facile À vous déterminer.

Sainville

Vos beaux yeux sont baissés ! Eh ! Regardez du moins ceux que vous offensez.

Angélique

Ah ! Sainville.

Sainville

Quoi donc ! Qui fait couler vos larmes ?

Angélique

Vous ne savez pas tout.

Sainville

Quelles sont ces alarmes ? Quels secrets devez-vous cacher à mon amour ?

Juliette se retire au fond du théâtre pour faire le guet.

Angélique

J'ignore qui sont ceux à qui je dois le jour. Vous croyez que je suis nièce de La Baronne ?

Sainville

Comment ?

Angélique

Il n'en est rien, je ne tiens à personne.

Sainville

Ah ! Grands dieux ! Quel sera mon bonheur de pouvoir vous tenir lieu de tout ! Couronnez mon espoir.

Angélique

Quoi ! Malgré cet aveu ?

Sainville

Je n'en aurai point d'autre ; Assurez à la fois mon bonheur et le vôtre.

Angélique

Je pourrais être à vous ?

Sainville

Oui, le plus tendre amant S'engage, et pour jamais vous en fait le serment. Tendez-moi cette main... mais quel trouble vous presse ?

Angélique

Mais, Sainville, comment retirer ma promesse ?

Il lui baise la main.

Sainville

Nous verrons. Cependant, cachons bien notre amour ; Dissimulons tous deux jusques à l'heureux jour.

Scène 9

Juliette, Angélique, Sainville

Juliette

Levez-vous, et fuyez.

Angélique

Que vois-je ! C'est ma bonne !

Tous s'enfuient.

Sainville

Évitons cette femme, et fuyons La Baronne.

Scène 10

Une Baronne, Une Gouvernante

Une Baronne

Sont-ce là les adieux de ces pauvres enfants ?

Une Gouvernante

Je suis au désespoir.

Une Baronne

Vos soins sont triomphants.

Une Gouvernante

Ah ! Madame.

Une Baronne

En voilà l'heureuse réussite : Ils ont bien opéré ; je vous en félicite.

Une Gouvernante

Ah ! Daignez me traiter avec moins de rigueur. Ce que je viens de voir a déchiré mon coeur.

Une Baronne

Et croyez-vous encor qu'Angélique ait envie D'aller dans un couvent passer toute sa vie ?

Une Gouvernante

Ne la consultez point en cette extrémité, Madame ; il faut user de votre autorité. Eh ! Comment voulez-vous qu'une fille à son âge Puisse de sa raison faire un heureux usage, Quand la séduction, avec tous ses appas, L'environne, l'obsède, et la suit pas à pas ? Arrachez au péril une aveugle victime, que son propre penchant entraîne dans l'abîme.

À part.

Haut.

Une Baronne

Feignons. Il peut avoir dessein de l'épouser.

Une Gouvernante

Angélique à ce point ne saurait s'abuser ; Sa facilité seule emporte la balance. Sait-elle seulement qu'elle est sans espérance ? Dans l'ivresse où son coeur est plongé sans retour, Ses yeux ne portent pas plus loin que son amour ; Et son bonheur présent, qui n'est qu'une chimère, Fait que son avenir ne l'embarrasse guère : Elle ne sait qu'aimer, et ne sait rien prévoir. Mais enfin, supposé qu'un si fatal espoir, Sur la foi des serments, autorise sa flamme, Et, malgré la raison, règne au fond de son âme, Que de sujets pour vous de crainte et de terreur ! Jusqu'où peut la conduire une semblable erreur ! Je frémis ; ôtez-vous cette frayeur mortelle. Eh ! L'amour et l'hymen ne sont pas faits pour elle.

Une Baronne

Je le sais comme vous, Sainville est dépendant ; Jamais il n'obtiendrait l'aveu du président. Mais sur une terreur qui peut être indiscrète, L'enterrer toute vive au fond d'une retraite, C'est une cruauté.

Une Gouvernante

Qui lui sauve l'honneur. Leur amour passera. Vous-même, en sa faveur, Empruntez un moment des entrailles de mère. Quoi ! Vous priveriez-vous d'une fille si chère ? Vous soupirez ? Parlez.

Une Gouvernante

J'y résoudrais mon coeur.

À part.

Haut.

Une Baronne

Fort bien. Je ne saurais avoir cette rigueur. Mais je veux lui parler ; et, si ma remontrance Est sans succès, j'irai jusques à la défense.

Une Gouvernante

Elle ne servira que d'un attrait de plus.

Une Baronne

Veillez-la de plus près encor.

Elle se jette à ses pieds.

Une Gouvernante

Soins superflus ! Contre deux coeurs unis que sert la vigilance ? J'embrasse vos genoux.

Une Baronne

Faisons-nous violence.

Une Gouvernante

Éloignez Angélique, ôtez-la de ces lieux. Ah ! Voulez-vous la voir se perdre sous vos yeux ?

Une Baronne

C'en est trop ; laissez-moi, je vous demande grâce. Tant de vivacité m'importune et me lasse.

En se relevant.

En s'en allant.

Une Gouvernante

Eh ! Puis-je en mettre moins ? Allons cacher mes pleurs. Ah ! Ciel, daigne empêcher le plus grand des malheurs !

Scène 11

Une Baronne

Une Baronne

Le piège a réussi ; ma froideur affectée A produit les effets dont je m'étais flattée. Achevons ; on a dû lui surprendre en secret Des papiers qui pourront m'instruire tout-à-fait.

Acte III

Scène 1

Juliette, Angélique

Juliette

Allons, il faut un peu faire tête à l'orage.

Angélique

Trop de confusion a glacé mon courage.

Juliette

L'amour est cependant fait pour en inspirer.

Angélique

Je ne puis que rougir, me taire, et soupirer.

Juliette

Reprenez vos esprits.

Angélique

Non, quoi que je me dise, Je ne puis revenir d'avoir été surprise.

Juliette

Pour un petit malheur faut-il se dérouter ? La Baronne, entre nous, n'est pas à redouter ; Elle est femme du monde, et n'en fera que rire : Pour l'autre, au pis aller, il faut la laisser dire.

Angélique

C'est elle qui me cause aussi le plus d'effroi.

Juliette

Quelle enfance ! Eh ! Qui peut, malgré vous, malgré moi, Vous contraindre à rester ainsi sous sa tutelle ?

Angélique

Sa raison, sa vertu.

Juliette

Je n'en ai pas moins qu'elle.

Angélique

Je ne sais, mais je sens qu'elle ne me dit rien, Qui véritablement ne soit que pour mon bien : C'est un fait ; mais j'ai beau m'en convaincre moi-même, Quelle conviction tient contre ce qu'on aime ? Quand Sainville paraît, tout est évanoui.

Juliette

Cela se doit ; il va venir.

Angélique

Eh ! Vraiment, oui.

Juliette

Arrangez-vous tous deux, tandis que La Baronne Dans le fond du jardin est avec votre bonne, En un grand pour-parler.

Angélique

C'est à notre sujet.

Juliette

Bon ! Bon ! Qu'importe ? Adieu, je vais faire le guet.

Scène 2

Sainville, Angélique

Sainville

Nous nous étions promis qu'une ombre salutaire De nos voeux mutuels couvrirait le mystère : Cependant vous voyez que tout est découvert. Vous puis-je, à ce sujet, parler à coeur ouvert ?

Angélique

Hélas ! Vous le pouvez ; je répondrai de même. Que vois-je dans vos yeux ?

Sainville

Mon désespoir extrême.

Angélique

D'où vient ?

Sainville

Je suis perdu.

Angélique

Vous ! Quel trouble est le mien !

Sainville

On pourrait me sauver ; mais vous n'en ferez rien. Vous savez que l'amour nous a faits l'un pour l'autre.

Angélique

Eh ! Bien ?

Sainville

Vous trahirez et son choix, et le vôtre. Les persécutions vous feront succomber On travaille au malheur où nous allons tomber.

Angélique

De quoi me grondez-vous ? Puis-je aimer davantage ?

Sainville

Je veux autant d'amour avec plus de courage.

Angélique

Laissez-moi vous aimer comme je puis aimer.

Sainville

Non, ce n'est pas assez.

Angélique

Qui peut vous alarmer ?

Sainville

L'instant où je vous parle est le seul qui nous reste ; On va vous accorder cette grâce funeste Que votre complaisance a fait solliciter ; On saura vous résoudre enfin à l'accepter. Que dis-je ! On obtiendra de votre obéissance D'agréer les horreurs d'une éternelle absence.

Angélique

À subir cet arrêt je dois me préparer ; Mais sans nous désunir on peut nous séparer.

Sainville

Oui, je dois prendre en vous de grandes assurances ! Jamais l'éloignement, le temps, les remontrances Ne produiront sur vous leur infaillible effet, Et vous braverez tout, comme vous avez fait.

Angélique

Que me reprochez-vous ?

Sainville

Une épreuve cruelle.

Angélique

Eh ! N'avais-je pas lieu de vous croire infidèle ?

Sainville

Cruelle ! On vous aidait à vous l'imaginer ; mais au fond du désert où l'on va vous mener, On ne tardera guère à vous le faire croire, À noircir un absent par quelque fausse histoire Que l'on aura grand soin de circonstancier ; Et je n'y serai point pour me justifier. Vos feux ne pourront pas se nourrir de leurs cendres.

Angélique

Ne m'écrirez-vous pas ?

Sainville

Les lettres les plus tendres Ne peuvent soutenir longtemps un faible coeur : Notre ennemie alors usera de noirceur ; Les unes en secret seront interceptées ; Les autres à son gré seront interprétées. La perfide saura, d'un air doux et trompeur, Vous fasciner les yeux de l'esprit et du coeur.

Angélique

Mais je les lirai seule.

Sainville

Elle les aura vues : Vous n'en recevrez point qu'elle ne les ait lues ; Elle s'en servira, vous dis-je, à mes dépens, Et les supprimera quand il en sera temps.

Angélique

Je vois, en frémissant, quel péril nous menace. Puis-je le détourner ? Que faut-il que je fasse ?

En lui donnant l'écrit.

Sainville

Me croire, m'imiter, et m'en signer autant ; Voilà ce que l'amour exige en cet instant : De notre sûreté c'est-là l'unique gage.

Angélique

Quel est donc ce papier ?

Sainville

Le serment qui m'engage À rendre à vos appas un hommage éternel, Le garant et le sceau de ce don solennel, Que vous font à jamais l'amour et l'hyménée, De ma main, de mon coeur, et de ma destinée... Quoi donc ! Vous hésitez à recevoir ma foi, Et votre main balance à se donner à moi !

Angélique

Eh ! Le puis-je ?

Sainville

Comment !

Angélique

Quel courroux vous enflamme ?

Sainville

L'impossibilité n'est qu'au fond de votre âme. Eh ! Quel obstacle empêche un noeud si plein d'appas ? Hélas ! Vous le cherchez et ne le trouvez pas. Si vous m'avez dit vrai, vous êtes à vous-même, Vous dépendez de vous ; votre infortune extrême, Dont je rends grâce au sort, vous met en liberté De choisir qui vous plaît.

Angélique

Oui, c'est la vérité ; Je n'ai point de parents, du moins que je connaisse. Mais, quoi ! Puis-je, à mon âge, être assez ma maîtresse, Pour que mon seul aveu dispose de ma main ?

Sainville

Non : j'attendais de vous ce refus inhumain.

Angélique

Une raison n'est pas un refus.

Sainville

L'inconstante !

Angélique

Mais si je consultais...

Sainville

Qui ? Votre gouvernante ? Et vous consulterez ensuite votre coeur ?

Angélique

Tenez, vous me traitez avec trop de rigueur ; Vous me troublez si fort, qu'à peine je respire : Je ne sais déjà plus ce que j'avais à dire.

Sainville

Si vous daigniez sur vous faire un juste retour...

Angélique

Eh ! Je crains ma raison autant que mon amour.

Sainville

Croyez donc l'un et l'autre. Eh ! Comment, je vous prie, M'assurer autrement de vous, et de ma vie ? Je ne veux seulement, pour calmer mes frayeurs, Que le titre d'époux : consentez, ou je meurs...

Angélique

Ah ! Ciel !

Sainville

Je règne, ou non, dans le fond de votre âme. Le temps nous presse ; optez d'accorder à ma flamme Le titre que le ciel semble me désigner, Ou de m'ôter la vie.

Angélique

Eh ! Bien, je vais signer : Mais vous en répondrez.

Sainville

On a bien de la peine À vous faire agréer d'éterniser ma chaîne, À vous faire accepter le plus heureux lien. Est-ce ainsi qu'on se rend ?

Angélique

Vous ne pardonnez rien.

Sainville

Non, sans doute, à l'amour.

Angélique

Ah ! Quelle tyrannie !

Scène 3

Juliette, Sainville, Angélique

Juliette

Décampez au plus vite ; il nous vient compagnie.

Sainville

Qui donc ?

Juliette

Le président.

Angélique

Ah ! J'ai le coeur transi.

Juliette

Par où diantre allez-vous ? Sauvez-vous par ici.

Scène 4

Sainville, Juliette

Sainville

Toi, ne la quitte pas ; ton soin m'est nécessaire.

Elle sort.

Juliette

Je suis piquée au jeu ; laissez, laissez-moi faire.

Scène 5

Le Président de Sainville, Sainville

Le Président de Sainville

Bon ; nous serons ici plus en particulier : On voudrait votre avis sur un cas singulier.

Sainville

Mon père, vous savez que jamais je ne flatte.

Le Président de Sainville

C'est par cette raison. L'affaire est délicate ; Les conseils les plus vrais sont ici les meilleurs. Un juge assez habile, honnête homme d'ailleurs... Vous riez ?

Sainville

C'est de voir ce titre imaginaire Être si constamment l'épithète ordinaire Que s'accordent, entre eux, les hommes indulgents.

Le Président de Sainville

Ainsi, vous ne croyez guère aux honnêtes gens.

Sainville

Ma foi, ceux que j'ai vus me font douter des autres.

Le Président de Sainville

Mon fils, quels préjugés étranges que les vôtres ! Il est des gens de bien... je pense, sur ma foi, Que vous ne jugez pas plus sainement que moi.

Sainville

Mon père, en vérité, ce reproche me pique.

Le Président de Sainville

Vous me croyez, du moins, un peu trop politique. Eh ! Prenez, ou laissez les hommes tels qu'ils sont, Tout aussi-bien que vous, je les connais à fond : Mais je suis envers eux, avec moins de rudesse, Indulgent par lumière, et non pas par faiblesse. Mais revenons enfin. Ce juge en question Fut chargé d'un procès, dont la décision Devait, à son rapport, régler la destinée De gens de qualité qu'un heureux hyménée venait d'unir.

Sainville

Laissons la noblesse du sang : Aux yeux de l'équité tous ont le même rang. Pesons les droits réels : la plus haute naissance Ne doit pas faire un grain de plus dans la balance.

Le Président de Sainville

Oui, mais tout l'embarras est de bien rencontrer ; Souvent le meilleur droit ne sait pas se montrer : Car vous n'ignorez pas qu'il n'est rien que n'emploie Ce monstre ingénieux à poursuivre sa proie, Dont le métier cruel, et cependant permis, Est souvent de corrompre ou d'égarer Thémis. À ce fléau funeste, à ce mal sans remède, Ajoutez pour surcroît que la main qui nous aide Peut se laisser surprendre, ou gagner. En effet, Ne saurait-on nous faire un infidèle extrait ?

Sainville

Tout juge qui s'en sert a tort : c'est mon système ; Jamais il n'est trop bon pour voir tout par lui-même : Et s'il ne donne pas tous ses soins, tout son temps, Cette épargne est un vol qu'il fait à ses clients. Pourquoi se charge-t-il des fortunes publiques ?

Le Président de Sainville

Vous êtes bien rigide !

Sainville

Et des plus véridiques. Je vois d'ici ce juge, indigne de pardon, Comme il le méritait, dupé par un fripon.

Le Président de Sainville

Vous l'avez dit. Un traître, un serpent domestique, Priva la vérité de sa preuve authentique. Le titre disparut ; le bon droit succomba ; L'erreur dicta l'arrêt, et le malheur tomba Sur des infortunés trop pleins de confiance, Et qui n'avaient, d'ailleurs, aucune expérience.

Sainville

Mais leur juge était fait pour en savoir plus qu'eux. Peut-il se consoler de leur désastre affreux, Et d'en avoir été la cause ?

Le Président de Sainville

Involontaire.

Sainville

Qu'importe ? Il a laissé trahir son ministère ; Il avait un dépôt ; à qui l'a-t-il remis ? Si l'excuse avait lieu, tout deviendrait permis.

Le Président de Sainville

Le temps et le hasard firent enfin connaître, Mais trop tard, les excès qu'avait commis ce traître. On sut la vérité : le titre n'était plus ; Et le juge, accablé de regrets superflus, Fut réduit à verser des pleurs trop légitimes ; Ensuite l'on apprit que l'une des victimes, Cherchant à réparer les rigueurs de leur sort, Sous un ciel étranger avait trouvé la mort ; Que sa veuve, sans biens, pour élever leur fille, Unique rejeton d'une illustre famille, L'avait abandonnée aussi-bien que son nom.

Sainville

Eh ! Bien, s'il est ainsi, que me demande-t-on ?

Le Président de Sainville

Ce que doit faire un juge en ce malheur extrême.

Sainville

Tout homme qui consulte est peu sûr de lui-même ; Et que dire à celui qui ne se juge pas ?

Le Président de Sainville

Mais, vous, qu'auriez-vous fait en un semblable cas ? Ce juge le demande.

Sainville

Il veut que je prononce : Qu'il tremble ? Mais à quoi servira ma réponse ? Quoi qu'il en soit, enfin, j'aurais déjà rendu À ces infortunés tout ce qu'ils ont perdu. C'est à quoi je condamne un juge qui s'abuse. Qu'il répare ses torts, s'il veut qu'on les excuse ; L'ignorance et l'erreur sont des crimes pour lui.

Le Président de Sainville

On prononce aisément dans la cause d'autrui : Celui dont je vous parle est peu riche.

Sainville

Qu'importe ?

Le Président de Sainville

La restitution pourrait être si forte...

Sainville

La somme n'y fait rien. L'exacte probité Ne peut jamais avoir de terme limité.

Le Président de Sainville

Ainsi vous vous seriez exécuté vous-même ?

Sainville

Assurément.

Le Président de Sainville

Fort bien.

Sainville

Je vous parais extrême ; Ma façon de penser, contraire aux moeurs du temps, N'attirera sur moi que des ris insultants.

Le Président de Sainville

Pardonnez-moi, mon fils.

Sainville

Que dites-vous, mon père ?

Le Président de Sainville

J'ai pensé comme vous ; j'ai fait plus, et j'espère Que vous y donnerez l'aveu le plus flatteur. Vous voyez le coupable, et le réparateur.

Sainville

Vous ?

Le Président de Sainville

Moi-même.

Il l'embrasse.

Sainville

Ah ! Grands dieux ! Que ma source m'est chère ! Que je suis enchanté de vous avoir pour père ! Pardonnez ces transports à mon coeur éperdu.

Le Président de Sainville

Sitôt que je l'ai pu, j'ai fait ce que j'ai dû, Et je viens d'expier ma méprise funeste ; Il vous en coûtera.

Sainville

Votre vertu me reste.

Le Président de Sainville

Ah ! Qu'il m'est doux de voir que je revis en vous ! Ah ! Père fortuné !

Juliette paraît, et fait des signes.

Sainville

Vous méritez de tous La vénération, l'estime la plus haute. Que vous êtes heureux d'avoir fait une faute Qui vous a procuré l'heureuse occasion De faire une si grande et si bonne action.

Le Président de Sainville

Le ciel me l'inspira, le ciel la récompense ; Sachez ce qui m'arrive en cette circonstance. Un ancien ami, de même rang que nous, Et qui m'attend chez moi, vient de m'offrir, pour vous, Un des meilleurs partis qui soient peut-être en France ; C'est une fille unique, une fortune immense : Je réponds de ses moeurs, et j'en suis enchanté : Car c'est-là, selon moi, la première beauté. D'ailleurs, elle est charmante. Enfin, l'on vous préfère. Je vous en parle ici de la part de son père. Et c'est un mariage à conclure au plutôt. Vous savez notre état, je vous l'ai dit tantôt ; Ce qui vient d'arriver, comme vous pouvez croire, Nous dérange beaucoup, en nous couvrant de gloire. J'ai vendu cette terre où vous vous plaisiez tant.

Sainville

Donnez, engagez tout, j'en serai plus content.

Le Président de Sainville

Vous paraissiez bien froid, quand la fortune même...

Sainville

Mon père, pardonnez ma répugnance extrême.

Le Président de Sainville

L'hymen vous fait-il peur ?

Sainville

Non, j'y vois mille appas : Cette fille est trop riche, et ne me convient pas.

Juliette reparaît encore.

Le Président de Sainville

Comment donc ?

Sainville

Il faudrait lui devoir ma fortune ; C'est une dépendance un peu trop importune. Les grands biens d'une femme augmentent trop ses droits, Et par reconnaissance il faut subir ses lois ; Ce bienfait-là devient une dette éternelle, Dont on ne peut jamais s'acquitter avec elle. Quoi qu'il en soit, malgré ma situation, Je ne veux pas avoir cette obligation.

Le Président de Sainville

Bon ! Est-ce qu'un mari n'est pas toujours le maître ?

Sainville

Je ne veux point d'esclave, et je ne veux pas l'être.

Le Président de Sainville

Votre prudence ici me paraît en défaut.

Sainville

Une compagne aimable est tout ce qu'il me faut ; J'épouse pour aimer, pour être aimé de même : Je ne pourrais prétendre à ce bonheur extrême. Vingt exemples pour un semblent m'en avertir ; C'est se vendre, en un mot, et non pas s'assortir.

Il sort.

Le Président de Sainville

Ah ! Vos réflexions détruiront ce scrupule ; Car, entre nous, mon fils, il est trop ridicule. Je vous laisse y penser, et je vais de ce pas Engager cet hymen.

Sainville

Qui ne se fera pas.

Scène 6

Juliette, Sainville

Juliette

Que diantre un fils a-t-il tant à dire à son père ? Votre Angélique est folle, elle me désespère ; La crainte, l'épouvante, et la timidité Triomphent pour le coup de sa facilité. Vous ne la tenez plus.

Sainville

Ah ! Ciel, quel coup de foudre !

Juliette

Voyez si vous pouvez vous-même la résoudre ; Mais ne l'espérez plus.

Sainville

Je m'en vais la trouver.

Sainville sort.

Juliette

Elle est dans le jardin qui s'occupe à rêver.

Scène 7

Juliette

Juliette

Être fille, et vouloir l'être toute sa vie, Me paraît, par ma foi, la dernière folie. Le beau titre à garder ! N'est-il pas bien charmant, Surtout lorsque l'on peut épouser son amant !

Scène 8

Une Gouvernante, Juliette, Une Baronne

Une Gouvernante

Où peut être Angélique ?

Juliette

Ah ! Je vous le demande ! L'ai-je à ma garde ? Elle est, ce me semble, assez grande Pour être sa maîtresse ?

Une Gouvernante

Il faut me l'amener.

Juliette

J'obéis à madame, elle peut ordonner ; Mais, vous...

Une Baronne

Obéissez, quand madame l'ordonne.

Elle sort.

Juliette

Madame ! Ah ! Par ma foi, l'épithète m'étonne !

Scène 9

Une Baronne, Une Gouvernante

Une Baronne

Eh ! Bien, ma chère amie !

Une Gouvernante

Ah ! C'est trop m'honorer.

Une Baronne

Ce titre vous est dû, je ne puis l'ignorer ; Avouez que c'est vous qu'un procès déplorable A contrainte à subir un sort si misérable.

Une Gouvernante

Vous me désespérez.

Une Baronne

Eh ! Madame, achevez Cet aveu que j'implore, et que vous me devez.

Une Gouvernante

Que voulez-vous de plus de ma reconnaissance ?

Une Baronne

La faveur d'être admise en votre confidence : Mais je lis dans votre âme une noble fierté, Un courage au-dessus de toute adversité, Vous fait désavouer votre infortune extrême ; Et vous vous imposez ce déni de vous-même, Par égard pour le rang où vous avez été, Par mépris pour le sort qui vous a tout ôté : Mais ce que vous cachez, n'en est pas moins visible ; Vous brillez, malgré vous, d'un éclat trop sensible ; Vous voulez vous couvrir d'une ombre qui vous fuit ; Madame, écartez donc le charme qui vous suit.

Une Gouvernante

Vous êtes dans l'erreur, le Président s'abuse.

Une Baronne

Eh ! Bien, pour vous convaincre, il faut que je m'accuse.

Une Gouvernante

De quoi ?

Une Baronne

Votre secret n'en est plus un pour moi, J'ai surpris des papiers qui sont dignes de foi.

Une Gouvernante

Ciel !

Une Baronne

J'ai vu de mes yeux la preuve la plus claire D'un fait dont vous voulez soutenir le contraire ; Vous êtes sûrement la Comtesse d'Arsfleurs.

Une Gouvernante

Qu'entends-je ?

Une Baronne

Pardonnez : pour finir vos malheurs, Cette conviction m'était trop nécessaire.

Une Gouvernante

Madame, quel usage en avez-vous pu faire ? Fallait-il me trahir ? Jugez de mon regret, Et de quelle importance est pour moi mon secret, Puisque je le cachais à tout ce que j'adore, À ma fille, en un mot !

Une Baronne

Angélique l'ignore !

Une Gouvernante

Et jamais de ma part elle n'en saura rien.

Une Baronne

Eh ! Quoi, la pouvez-vous priver d'un si grand bien ?

Une Gouvernante

Je la sers beaucoup mieux que vous ne pouvez croire. Eh ! Que lui produirait ma douloureuse histoire ?

Une Baronne

Qu'en peut-il arriver, de lui faire savoir Sa naissance ?

Une Gouvernante

L'orgueil et l'affreux désespoir. Non, madame, laissons à cette infortunée L'esprit de son état, et de sa destinée. On n'est point malheureux, quand on peut ignorer Tout ce que l'on pourrait avoir à déplorer. J'ai dit ce qu'il fallait.

Une Baronne

Ah ! Ma chère comtesse, Mes soins n'ont point blessé votre délicatesse ; Croyez que je n'ai fait nul éclat indiscret. Aucun autre que moi ne sait votre secret ; J'ai su le ménager avec un soin extrême. Le président, qui veut être inconnu lui-même, Et qui m'en imposait la plus expresse loi, A daigné s'en fier aveuglément à moi ; Content de relever votre illustre famille, Madame, il ne connaît ni vous, ni votre fille ; Son bonheur lui suffit : en effet, il est tel Qu'il se croit à présent le plus heureux mortel.

Scène 10

Le Président de Sainville, Une Baronne, Une Gouvernante

Le Président de Sainville

Madame, prenez part à ma douleur extrême ; Je croyais être heureux, vous l'avez cru vous-même ; Pour moi, tout votre zèle en vain s'est déployé. Je suis au désespoir, on m'a tout renvoyé ; Oui, tout m'est revenu.

Une Baronne

Ciel ! Quelle est ma surprise !

Le Président de Sainville

Il faut qu'absolument vous vous soyez méprise ; Et votre erreur me rend d'autant plus malheureux, Que j'avais pu me croire au comble de mes voeux.

Une Baronne

Comment voulez-vous donc que je me justifie ?

Au président.

Une Gouvernante

Ah ! Je vois bien qu'il faut que je me sacrifie, Et que j'avoue enfin un secret échappé. C'est vous-même, monsieur, qui vous êtes trompé.

Le Président de Sainville

Est-elle du secret ?

Une Baronne

Elle sait tout.

Le Président de Sainville

Qu'entends-je ? Votre indiscrétion me paraît bien étrange !

Une Gouvernante

Vous me pardonnerez ce que j'ose avancer. Ce renvoi vous étonne ! Avez-vous dû penser Qu'il pût être permis à cette infortunée, De relever ainsi sa triste destinée, Et de vous dépouiller en cette occasion ? La générosité vous fait illusion.

Le Président de Sainville

De quel droit, s'il vous plaît, prenez-vous sa querelle ?

Une Gouvernante

Ah ! Je n'en ai que trop, je puis parler pour elle ; Mettez-vous à sa place : auriez-vous accepté ? Elle a tout refusé ; ce n'est point par fierté, Par dédain, par mépris ; elle en est incapable.

Le Président de Sainville

Mais n'avouez-vous pas que son juge est coupable D'avoir été surpris ?

Une Gouvernante

Qui peut ne l'être pas ?

Le Président de Sainville

Il compte que l'erreur est un crime en ce cas, Et qu'il doit l'expier.

Une Gouvernante

La victime en appelle ; Il a cru bien juger, il est quitte envers elle.

Le Président de Sainville

Mais de son ministère il s'est mal acquitté.

Une Gouvernante

Dès qu'il n'est point coupable aux yeux de l'équité, Il ne peut l'être aux yeux de cette infortunée ; Vous ne la vaincrez point, elle est déterminée : N'en parlons plus ; elle a subi son jugement, Le ciel même a pris soin du dédommagement. Comment ?

Une Gouvernante

En lui donnant la force et le courage D'accepter, de braver constamment son naufrage, De voir, d'envisager désormais le passé, Et tout ce qu'elle fut, comme un songe effacé Que l'on ne devrait plus offrir à sa mémoire. Dans son abaissement laissez-lui cette gloire ; C'est tout ce qu'elle veut.

Le Président de Sainville

Je serais criminel...

Elle sort.

Une Gouvernante

Vous ne lui devez plus qu'un secret éternel.

Scène 11

Le Président de Sainville, Une Baronne

Le Président de Sainville

Pardonnez ma surprise, elle est trop légitime ; Je n'en saurais douter, voilà donc ma victime ! C'est moi qui suis la sienne... ô refus douloureux ! Dieux ! Qu'elle m'a rendu confus et malheureux ! Que son abaissement l'élève et m'humilie ! Ainsi j'aurai causé le malheur de sa vie ; Et pour le réparer mes soins sont sans effet, Elle veut à jamais me laisser mon forfait. Eh ! C'est trop se venger : unissons-nous contre elle. Je prétends m'acquitter ; la dette est trop cruelle.

Une Baronne

J'admire, entre elle et vous, ces généreux combats.

Le Président de Sainville

Eh ! L'admiration ne la sauvera pas.

Une Baronne

Aussi ne veux-je point y borner tout mon zèle. J'en ressens, comme vous, une peine mortelle : S'il est quelque moyen ; venez, j'ose espérer Que le ciel aura soin de nous le suggérer.

Acte V

Scène 1

Une Gouvernante, Angélique

Une Gouvernante

Elle rêve... feignons de ne l'avoir pas vue, Lorsque tous deux ont eu leur dernière entrevue.

Angélique

Vous m'avez fait chercher ?

Une Gouvernante

Oui : mon empressement Vous donne, je le vois, du refroidissement ; Il m'a, dans votre coeur, en secret desservie.

Angélique

Quand j'ai de l'amitié, c'est pour toute ma vie.

Une Gouvernante

Puis-je vous demander, sans indiscrétion, S'il vous souvient encor d'une commission, Dont vous m'aviez chargée auprès de La Baronne ?

Angélique

Vous me la rappelez... mais à propos... ma bonne...

Une Gouvernante

Quoi ?

Angélique

Si vous m'en croyez, sans trop précipiter, Vous attendrez encore à vous en acquitter.

À part.

Une Gouvernante

Pourquoi ? Dissimulons.

Angélique

C'est qu'il faut que j'y pense. Mettez-vous à ma place en cette circonstance ; Il s'agit de quitter, et d'abandonner tout.

Une Gouvernante

Le monde vous doit-il inspirer tant de goût ? Se peut-il qu'à vos yeux il offre tant de charmes Pour préférer d'y vivre au milieu des alarmes, Et de l'incertitude où je vois votre sort ? Lorsqu'à l'abri de tout, tranquille dans le port, On peut, ainsi que vous, se rendre fortunée, Faut-il mettre au hasard toute sa destinée ? On ne doute de rien dans le cours des beaux jours, On croit que l'avenir y répondra toujours.

Angélique

Je m'en flatte. Calmez vos frayeurs indiscrètes.

Une Gouvernante

Vous vous éblouissez de l'état où vous êtes ; Et s'il vient à changer, que ferez-vous alors ? Le néant est caché sous de si beaux dehors ; La Baronne vous aime, et j'en suis convaincue ; Mais d'un moment à l'autre, une mort imprévue Peut, en vous l'enlevant, vous laisser sans espoir.

Angélique

Vous mettez tout au pis.

Une Gouvernante

Je ne fais que prévoir. Je ne soutiendrai point cette disgrâce affreuse.

Angélique

Ne craignez rien pour moi, je serai plus heureuse.

Une Gouvernante

Vous ne le voulez pas, j'en mourrai de douleurs, Et ce sera pour vous le moindre des malheurs. Je sais que la retraite, à des gens de votre âge, N'offre pas d'elle-même une riante image ; La jeunesse s'en fait un portrait peu charmant, Bientôt l'expérience en décide autrement. Que ne m'est-il permis de vous citer la mienne ? Mais vous n'y croirez pas, on ne croit que la sienne ; À tout ce qu'il vous plaît, il faut se conformer ; On ne veut pas vous perdre. Eh ! Qui pourrait former Un projet, un complot si cruel ? Non, vous dis-je, Un sacrifice entier n'est point ce qu'on exige : Bien loin de vous réduire à cette extrémité, Consentez seulement, pour un temps limité, D'essayer avec moi d'un séjour plus tranquille, Jusques au mariage...

Angélique

Eh ! De qui ?

Une Gouvernante

De Sainville. Convient-il à vos yeux d'en être les témoins ?

Angélique

En parle-t-on ?

Une Gouvernante

Son père y donne tous ses soins.

Angélique

Et quelle est la future ?

Une Gouvernante

Une riche héritière ; C'est de quoi l'on m'a fait la confidence entière.

Angélique

On vous trompe.

Une Gouvernante

Eh ! Pourquoi voulez-vous vous flatter, Quand cet événement va bientôt éclater ? Je vous ai toujours dit que jamais l'hyménée N'attacherait Sainville à votre destinée ; Et s'il vous l'a juré, c'est le serment trompeur D'un traître, d'un perfide, et d'un lâche imposteur.

Angélique

À votre zèle ardent je me livre moi-même ; Mais n'allez pas plus loin, respectez ce que j'aime.

Une Gouvernante

Vous l'aimez ?

Angélique

Et jamais je n'aurai d'autre amour ; Oui, mon coeur le lui jure à chaque instant du jour : Je le dois, je remplis un devoir plein de charmes.

Une Gouvernante

Un devoir ! ... excusez de trop vives alarmes ; Si j'ai tort, il en faut accuser l'amitié : Mais enfin, par tendresse autant que par pitié, Ne me direz-vous rien de plus de ce mystère ? Faut-il que je l'ignore ?

Angélique

Oui, j'aurais dû me taire.

Une Gouvernante

Eh ! Pourquoi me celer vos secrets les plus doux, À moi, qui ne puis être heureuse que par vous, Que par votre bonheur ? Je n'en puis avoir d'autre, Et vous me le cachez ? Quel refus est le vôtre ? Que vous ai-je donc fait pour l'avoir mérité ?

Angélique

L'état où je vous vois, et la nécessité De me justifier dans tout ce que j'adore, Vont vous ouvrir mon coeur.

Une Gouvernante

Quels secrets vont éclore ?

Angélique

Sainville n'est pas tel que vous l'avez pensé : Quels regrets vous aurez de l'avoir offensé ! Cet hymen que l'on croit si prêt à se conclure, Ne se fera jamais, comptez que j'en suis sûre... Sainville est engagé.

Haut.

Une Gouvernante

Ciel ! Quel est mon effroi ! Sainville est engagé, dites-vous ?

Angélique

Avec moi.

Une Gouvernante

Qui ? Vous, Angélique ?

Angélique

Oui, moi-même.

Une Gouvernante

Est-il possible ?

Angélique

Un noeud qu'à tous les yeux nous rendrons invisible, Nous enchaîne à jamais au gré de nos soupirs. Quoi ! N'était-ce pas-là l'objet de vos désirs ? Vous doutiez seulement que l'amour de Sainville Eût un but légitime ? Eh ! Bien, soyez tranquille. J'ai sa main et sa foi, mes destins sont les siens.

Une Gouvernante

Eh ! De quel droit ?

Angélique

Faut-il d'autres droits que les miens ? Mon aveu doit suffire, à ce que j'imagine : Ne m'avez-vous pas dit que j'étais orpheline, Et sans nulle fortune, à la merci du sort ? S'il est vrai, j'ai donc pu, sans avoir aucun tort, Ne prendre auparavant les ordres de personne.

Une Gouvernante

Du moins vous auriez dû consulter La Baronne : Peut-être auriez-vous pu me faire cet honneur... Mais, non, je ne crois point ce prétendu bonheur.

En tirant la promesse de Sainville.

Angélique

Vous ne le croyez pas ? Il faut donc vous confondre. Tenez, voyez, lisez. Qu'aurez-vous à répondre ? Est-ce là, de sa foi, le garant immortel ? Dès que nous le pourrons, nous irons à l'autel, confirmer, en secret, cette union parfaite... vous en serez témoin... êtes-vous satisfaite ? Surtout, ne dites rien de ma félicité ; Gardez bien le secret.

Une Gouvernante

Cette nécessité de vous envelopper des ombres du mystère, Aurait dû vous donner un remords salutaire. Voyez quel est l'abîme où vous vous enchaînez ! Ces noeuds défectueux, toujours infortunés, Sont un piège couvert d'une fausse espérance, Un écueil invisible aux yeux de l'innocence, Et qu'elle n'aperçoit que lorsqu'il n'est plus temps. Ah ! Pourquoi voulez-vous l'apprendre à vos dépens Eh ! N'est-on pas assez à plaindre quand on aime ? Un amant n'est déjà que trop fort par lui-même, Sans lui fournir encor des titres et des droits, Dont on a vu l'amour abuser tant de fois.

Angélique

Je ne serai jamais dans ce cas déplorable.

Une Gouvernante

La sagesse n'est pas toujours inaltérable ; C'est en vain qu'on se flatte, et qu'on croit être sûr De ne brûler jamais que du feu le plus pur ; Malgré soi-même, enfin, l'on manque à sa promesse, Et l'on cède, par force, à sa propre faiblesse : Tout se découvre alors, un noeud si criminel Ne laisse, en se brisant, qu'un opprobre éternel.

Haut.

Angélique

Cette femme n'a rien à voir que de funeste. Eh ! Tranquillisez-vous, je prendrai soin du reste.

Une Gouvernante

Un si grand intérêt ne saurait vous toucher ; Je n'ajoute qu'un mot.

Angélique

Je ne puis l'empêcher.

Une Gouvernante

Sainville vous est cher ?

Angélique

Cent fois plus que moi-même.

Une Gouvernante

Eh ! Bien, vous le perdrez.

Angélique

Ma surprise est extrême ! Eh ! Comment ?

Une Gouvernante

Sa fortune est au-dessous de lui : Le plus riche parti se présente aujourd'hui ; S'il rejette, pour vous, l'hymen qu'on lui propose, Le président, surpris, en cherchera la cause : Craignez tout d'un courroux justement mérité ; N'en doutez pas, son fils sera déshérité, Et vous aurez causé son malheur et le vôtre ; Alors vous deviendrez à charge l'un à l'autre. Vous croyez que l'amour, qui vous unit tous deux, Vous tiendra lieu de tout ! Il fuit les malheureux : Il aime la fortune, et n'est pas plus fidèle ; On ne l'a que trop vu s'envoler avec elle, Et ne laisser à ceux qu'il avait enflammés, Que l'affreux désespoir de s'être trop aimés... Vous ne m'écoutez pas ?

Angélique

Il est vrai, je ne songe Qu'à ma félicité.

Une Gouvernante

Mais ce n'est qu'un mensonge... Enfin, vous persistez ?

Angélique

Oui, sans doute, à jamais.

Une Gouvernante

Je n'ai donc plus qu'à voir si ces noeuds sont bien faits ; Je n'en sais pas assez touchant cette matière ; Pour prendre en ce papier une assurance entière, Il faut que je consulte.

Angélique

Il n'en est pas besoin ; Je ne souffrirai pas que vous preniez ce soin. La moindre défiance est un manque d'estime ; Sainville, avec raison, pourrait m'en faire un crime. Je ne veux, contre lui, ni garants, ni témoins ; Je ne l'aimerais pas, si je l'estimais moins.

Une Gouvernante

Pour plus de sûreté, souffrez que je m'informe ; Je crains que cet écrit ne pêche par la forme.

Angélique

Eh ! Que m'importe, à moi ? Mes voeux sont satisfaits. Je crois mieux les serments que Sainville m'a faits, Que tout ce qu'on pourrait vous dire : ainsi, ma bonne, Rendez-moi...

Une Gouvernante

Je ne puis.

Angélique

Votre refus m'étonne !

Une Gouvernante

Laissez-moi le garder, j'ose vous en prier.

Angélique

Non, vraiment... mais on vient...

Scène 2

Sainville, Angélique, Une Gouvernante

Sainville

Quel est donc ce papier Qu'elle cache avec soin ?

Angélique

C'est notre mariage. Vous allez me gronder.

Sainville

Quel est donc ce langage ? Qu'avez-vous fait ?

Angélique

J'ai cru pouvoir m'y confier.

Sainville

Qu'entends-je ?

Angélique

J'ai tout dit, pour vous justifier.

Sainville

De quoi donc ?

Angélique

Elle a tort ; il lui plaisait de croire Que vos feux offensaient votre honneur et ma gloire, Que l'hymen ne pouvant jamais les couronner, Au plus fatal espoir j'osais m'abandonner. À présent, je ne sais quel scrupule l'arrête ; Tenez, demandez-lui ce qu'elle a dans la tête.

Une Gouvernante

Tout ce qu'on peut penser d'un hymen clandestin.

Sainville

Pouvions-nous autrement fixer notre destin Que par un noeud secret ? Il était nécessaire ; Mais enfin, je le sais, vous m'êtes trop contraire Pour ne pas abuser du malheureux secret Dont elle vous a fait l'aveu trop indiscret. Vous fûtes, vous serez toujours mon ennemie ; Et cependant jamais je ne vous ai haïe. Je vous détesterais, si j'étais criminel : Connaissez un amour qui doit être éternel ; Sachez qu'il n'en est pas moins pur pour être extrême. J'adore sa vertu, j'en fais mon bien suprême ; Je n'ai rien qui me soit plus cher que son honneur : Pourrais-je l'en priver, sans perdre mon bonheur, Sans me déshonorer, sans m'avilir moi-même ? Ce n'est qu'à ses dépens qu'on corrompt ce qu'on aime. Connaissez mes désirs ; je borne tous mes droits Au seul titre secret...

Une Gouvernante

Ignorez-vous les lois Et les droits paternels ?

Sainville

Hélas ! Qui les ignore ? Je les sais comme vous ; mais je connais encore Un pouvoir au-dessus de leur autorité, C'est celui de l'honneur et de la probité. Ne peut-il arriver des temps plus favorables ? Et les pères sont-ils toujours inexorables ? Un fils au désespoir en peut tout espérer ; Mais j'ai fait un serment, rien ne peut l'altérer, Et c'est entre vos mains que je le renouvelle.

Une Gouvernante

Je ne le reçois point.

Angélique

Eh ! Soyez moins cruelle, Et consentez. D'abord que je réponds de lui...

Sainville

Eh ! Bien, séparez-nous, même dès aujourd'hui, C'était votre dessein ; loin que je le combatte, Je vous offre un moyen : La Baronne vous flatte.

Une Gouvernante

Comment ? Expliquez-vous.

À Angélique.

Sainville

Je sais, à ce sujet, Qu'elle ne compte point remplir votre projet ; Elle adore Angélique ; et, malgré votre zèle, Elle n'a pas dessein de se séparer d'elle. Puisque vous me craignez, partez dès-à-présent ; J'ai le bien de ma mère, il sera suffisant Pour vous faire à jamais le sort le plus paisible, En cas que mon bonheur soit toujours impossible. Avec elle, en un mot, abandonnez ces lieux, Je remets à vos soins ce dépôt précieux ; Recevez-le de moi, pour le garder vous-même, Et pour le rendre un jour à ma tendresse extrême. N'y consentez-vous pas jusqu'à des temps plus doux ?

Angélique

Moi, Sainville ? Ah ! Pourvu que je vive pour vous, au milieu des transports d'une si douce attente, Fût-ce dans un désert, je serai trop contente ; L'espérance tient lieu des biens qu'elle promet. Oui, ma bonne y consent... votre coeur s'y soumet.

Une Gouvernante

Vous êtes-vous flattés, aveugles que vous êtes, que je me prêterais au complot que vous faites ? Voilà donc la vertu que vous me supposez ? C'est un enlèvement que vous me proposez. Pouvez-vous concevoir cette affreuse chimère ? Moi, je vous aiderais à trahir votre père, À son sang révolté je servirais d'appui ? La nature y répugne, et me parle pour lui. Eh ! Croyez que sa voix ne m'est pas étrangère.

Sainville

Mais songez qu'Angélique...

Une Gouvernante

Elle a beau m'être chère, Je ne porterai point un coup si douloureux Au mortel le plus digne et le plus généreux.

Sainville

Je ne veux que du temps, pour amener mon père À m'accorder enfin cet aveu que j'espère ; Il m'aime, je ne crains qu'un premier mouvement : Du moins, en attendant l'heureux événement, Gardez-nous le secret, ayez la complaisance...

Une Gouvernante

Qui ? Moi ! Je garderais un coupable silence ! Je me suis contenue autant que je l'ai pu ; Mais vous ne cessez point d'offenser la vertu. Vous doutez qu'on en puisse avoir dans la misère ; Il faudra prendre un juge.

Scène 3

Sainville, Une Gouvernante, Le Président de Sainville

À la gouvernante.

Sainville

Ah ! Grands dieux, c'est mon père Je frémis ! Elle est femme à lui révéler tout. Madame, gardez-vous de me pousser à bout.

Une Gouvernante

Je ferai mon devoir.

Sainville

Qu'est-ce qu'elle m'annonce ?

Le Président de Sainville

Eh ! Bien, mon fils, je viens chercher votre réponse Au sujet d'un hymen qui flatte mes souhaits. Elle est entre mes mains, et je vous la remets.

Le Président de Sainville

Quoi donc ?

Une Gouvernante

Ceci n'a pas besoin que je l'explique. Mais en tout cas, monsieur, je vous laisse Angélique.

Sainville

Tout est perdu.

Elle s'en va.

Une Gouvernante

Restez, attendez votre sort.

Sainville

Ce sera votre arrêt, et celui de ma mort.

Scène 4

Le Président de Sainville, Sainville, Angélique

Le Président de Sainville

Dites-moi donc, Sainville, est-ce moi qui m'abuse ? Qu'ai-je lu ?

Sainville

Vous voyez ma faute et mon excuse.

Le Président de Sainville

Quel est donc cet écrit ?

Sainville

Le serment solennel Qui m'engage à lui rendre un hommage éternel.

Le Président de Sainville

Quoi donc ? êtes-vous libre ? Avez-vous pu promettre ? Et tant qu'il me plaira de ne le pas permettre, Pouvez-vous acquitter un semblable serment ?

À Angélique.

Sainville

Eh ! Regardez, mon père, un objet si charmant. Voyez. Pouvais-je prendre une chaîne plus belle ? Rassurez-vous.

Le Président de Sainville

C'est donc avec mademoiselle ?

Sainville

Oui, voilà mon vainqueur.

Le Président de Sainville

Quelque soit votre choix, Ainsi donc vous croyez être au-dessus des lois ? Voilà de votre part un oubli qui me passe.

Sainville

Mon père, je sais tout ; mais je demande grâce : La forme est contre moi ; mais, sans aller plus loin, Voulez-vous mon bonheur ? Laissez-m'en donc le soin. Eh ! Qui peut mieux choisir sa chaîne que soi-même ? Si vous avez sur moi l'autorité suprême, Est-ce un droit tyrannique, une loi de rigueur ? Ah ! Voulez-vous m'ôter l'usage de mon coeur, Et des liens du sang me faire des entraves ? Les enfants sont-ils donc de malheureux esclaves ?

Le Président de Sainville

Non, mon fils ; mais enfin nous en savons plus qu'eux ; Ce n'est donc que par nous qu'ils peuvent être heureux, Et c'était-là le droit d'un père qui vous aime.

Sainville

Eh ! Que n'ai-je pas fait pour me vaincre moi-même ? Depuis plus de trois mois errant jusqu'à ce jour, J'ai cherché dans le monde à perdre mon amour ; Je me suis répandu pour éteindre ma flamme ; J'ai moi-même frayé le chemin de mon âme ; Aux plus rares beautés j'ai mendié des fers, Qu'en vain plus d'une fois les plaisirs m'ont offerts : À ce premier objet d'une flamme si belle, Le ciel même a voulu que je fusse fidèle.

Le Président de Sainville

Oui, le ciel a tout fait. Eh ! Quelle illusion ! Je ne vous parle point de la séduction Qu'on peut vous accuser d'avoir mis en usage ; Mon fils, j'aurais sur vous un trop grand avantage.

Angélique

Ah ! Monsieur, arrêtez ; il a dû me charmer. Est-ce séduction que de se faire aimer ? Reprochez-moi plutôt l'ardeur dont je l'enflamme. Oui, monsieur, c'est sur moi que doit tomber le blâme ; On séduit, quand on plaît sans l'avoir mérité.

Le Président de Sainville

Qu'il use, contre lui, de sa sévérité. Devait-il vous laisser ignorer qu'à votre âge, Se donner sur la foi d'un pareil mariage, Est un vol que l'on fait à ceux dont on dépend ? L'amour rend, comme un autre, un sage inconséquent.

Angélique

Il ne m'a point ravie à ceux dont je suis née, Dès ma plus tendre enfance ils m'ont abandonnée ; Il savait que je puis disposer de mon sort ; À cet égard encor vous l'accusez à tort.

Le Président de Sainville

Sans doute ; et je me dois rendre à cette chimère.

Angélique

Pourquoi non ?

Le Président de Sainville

Une tante a les droits d'une mère.

Angélique

Eh ! Ne savez-vous pas ?...

Le Président de Sainville

Quoi ?

Angélique

Qu'elle ne m'est rien.

Le Président de Sainville

La Baronne ?

Angélique

Oui, monsieur, elle me veut du bien ; Mais...

Le Président de Sainville

Comment ?

Angélique

Je n'en suis point du tout héritière.

Sainville

C'en est fait.

Le Président de Sainville

Quel soupçon !

Sainville

Ma disgrâce est entière.

Le Président de Sainville

Ce que vous m'apprenez...

Angélique

Doit le justifier, Et vous autoriser à me sacrifier.

À part.

Haut.

Le Président de Sainville

Quelle énigme ! En effet, vous n'êtes point sa nièce ?

Angélique

Non, monsieur, je ne dois ce nom qu'à sa tendresse.

Le Président de Sainville

À merveille.

Sainville

Il en est encor plus irrité.

Angélique

Ne faut-il pas toujours dire la vérité ?

Le Président de Sainville

Plus j'y songe... ah ! Grands dieux !

Sainville

Quel courroux vous enflamme ! Un rapport enchanteur règne au fond de notre âme. Quels titres sont plus doux, quels biens ont plus d'appas !

Le Président de Sainville

Laissez-moi... serait-elle ?... Allons voir de ce pas La Baronne.

Sainville

Ah ! Mon père, arrêtez, je vous prie ; Si vous nous séparez, il y va de ma vie. J'ai tort d'avoir formé ces noeuds sans votre aveu ; Mais, si dans votre coeur l'excuse n'a plus lieu, J'irai dans un désert déplorer ce que j'aime, Et subir les horreurs d'un désespoir extrême. Puisse le ciel, qui lit dans mon coeur éperdu, Ajouter à vos jours ceux que j'aurais vécu, Si vous l'eussiez voulu ! Que faut-il que j'espère ?

À son fils.

À Angélique.

À son fils.

Seul.

Le Président de Sainville

Eh ! Rapportez-vous-en, de grâce, à votre père : Croyez que je prendrai le plus sage parti ; Bientôt de votre sort vous serez averti. Rentrez... Et vous, allez retrouver votre bonne. Sortez, vous dis-je. Et nous, allons chez La Baronne La forcer de céder à mon empressement ; Il faut que j'en obtienne un éclaircissement.

Acte V

Scène 1

Juliette, Sainville

Juliette

Je vous dis qu'en un mot cela n'est pas possible ; Ni pour moi, ni pour vous, elle n'est pas visible : L'accès près d'Angélique est si bien interdit, Qu'avec tout votre amour, avec tout mon esprit...

Sainville

Mais comment ?

Juliette

C'est un fait : elle est comme enchaînée ; La porte du jardin vient d'être condamnée ; Car on a bien pensé que vraisemblablement Vous pourriez en venir à quelque enlèvement.

Sainville

J'aurais eu cette idée ?

Juliette

Enfin, on l'a prévue.

Sainville

Et que dit Angélique ?

Juliette

Il faudrait l'avoir vue : Mais il vous est aisé de vous l'imaginer ; Sans se voir, quand on s'aime, on peut se deviner.

Sainville

Ah ! Mon père, sans doute, achève la vengeance ! Et La Baronne est-elle aussi d'intelligence ?

Juliette

Je ne sais, mais souvent, au déclin des beaux jours, Notre sexe prend moins le parti des amours.

Il sort.

Sainville

Ils me l'enlèveront... ma perte est résolue ; Je veux la voir, dussé-je expirer à sa vue.

Scène 2

Juliette

Juliette

Je commence à douter qu'il soit si doux d'aimer ; D'abord, la seule idée avait su me charmer : Je le croyais le bien le plus grand de la vie ; Ce que j'en vois m'en fait presque passer l'envie. Quand l'amour tourne à mal, c'est un cruel vainqueur ; Il est vrai : cependant, que faire de son coeur ?

Scène 3

Juliette, Angélique

Juliette

Comment ! Vous voilà seule ?

Elle se promène.

Angélique

Ah ! Laisse-moi tranquille.

Elle sort.

Juliette

Allons, tout au plus vite, en avertir Sainville.

Scène 4

Une Gouvernante, Angélique

Une Gouvernante

Ah ! Ciel, je te rends grâce... Eh ! Daignez me parler.

Angélique

Non, cruelle.

Une Gouvernante

Arrêtez. Où voulez-vous aller ?

Angélique

Que m'importe à présent, pourvu que je vous fuie ? Ne vous attendez plus, après m'avoir trahie, Que je veuille avec vous passer mes tristes jours. Non, entre vous et moi, c'en est fait pour toujours. Je supporterai tout, pourvu qu'on nous sépare. Vous prononcez bien vite un arrêt si barbare.

Angélique

C'est qu'il est dans mon coeur.

Une Gouvernante

Juste ciel, quel aveu !

Angélique

Non, ce faux désespoir vous avancera peu. Je ne croirai jamais que vous m'ayez aimée.

Une Gouvernante

Eh ! De quels sentiments suis-je donc animée ?

Angélique

D'un zèle amer, toujours trop inconsidéré, Porté jusqu'à l'excès le plus immodéré, Et qui vient de m'ôter le bonheur de ma vie.

Une Gouvernante

Il n'était qu'apparent.

Angélique

Laissez-moi, je vous prie ; Dans toutes vos raisons je ne veux plus entrer. Quelle fatalité nous a fait rencontrer ! Je rendais grâce au ciel d'un présent si funeste ! Aveugle que j'étais !

Une Gouvernante

Ce ciel que j'en atteste, Connaît si je vous aime. Hélas ! Jusqu'à ce jour, Qu'ai-je fait qui ne serve à prouver mon amour, À mériter le vôtre ?

Angélique

Ah ! Grands dieux ! à quel titre !

Une Gouvernante

Je pourrais à présent vous en rendre l'arbitre.

Angélique

Quel intérêt cruel vous attache si fort ? Pourquoi vous êtes-vous subordonné mon sort ? D'où vous arrogez-vous ce pouvoir tyrannique ?

Une Gouvernante

Eh ! Non, il ne l'est pas... Ah ! Ma chère Angélique !

Angélique

Moi ?

Une Gouvernante

Vous ; pour un moment, laissez couler mes pleurs.

Angélique

Ne me voilà-t-il pas sensible à ses douleurs, Et presque hors d'état de soutenir ses larmes ? Quel est cet ascendant ? Où prenez-vous vos armes ?

Une Gouvernante

Au fond de votre coeur, qui ne peut se trahir, Et qui ne parviendra jamais à me haïr.

Angélique

Je ne vous conçois pas.

À part.

Une Gouvernante

Vous êtes étonnée De me voir si sensible à votre destinée ? Vous demandez pourquoi : craignez de le savoir. Par un ménagement que j'ai cru vous devoir, Je m'étais à jamais condamnée à me taire : Vous le voulez, il faut dévoiler ce mystère, Et vous causer peut-être un éternel regret. Que vais-je découvrir ?

Angélique

Quel est donc ce secret ?

Une Gouvernante

Vous dépendez...

Angélique

Comment ! De qui puis-je dépendre ? Autant qu'il m'en souvient, vous m'avez fait entendre Que vous connaissiez ceux à qui je dois le jour. Ne m'avez-vous pas dit qu'en un autre séjour, Un généreux trépas m'avait ravi mon père, Que je ne devais plus compter sur une mère, Qu'en ma plus tendre enfance à peine ai-je pu voir ? Vous a-t-elle en mourant laissé tout son pouvoir ? ... Vous la pleurez ?

Une Gouvernante

Le ciel n'a point fini sa vie.

Angélique

Que dites-vous ? La mort ne me l'a point ravie ? Achevez donc.

Une Gouvernante

Je n'ose.

Angélique

Elle vit ?

Une Gouvernante

Hélas ! Oui ; Et c'est pour vous aimer.

Angélique

Ô bonheur inouï ! Je vous pardonne tout. Ah ! Ciel ! Quelle est ma joie ! Ma bonne, absolument il faut que je la voie ?

Une Gouvernante

Cessez...

Angélique

Par ces refus cruels, injurieux, Vous me désespérez... que vois-je dans vos yeux ?

Une Gouvernante

Lui pardonnerez-vous son état et le vôtre ?

Angélique

Ah ! Vous êtes ma mère ; oui, je n'en veux point d'autre. Tout me le dit ; cédez, et qu'un aveu si doux Couronne tous les biens que j'ai reçus de vous.

Une Gouvernante

Eh ! Bien, vous la voyez. Puisque je vous suis chère, La nature triomphe, et vous rend votre mère.

Elle se jette à ses genoux.

Angélique

Ah ! Ciel ! Mais quel remords vient déchirer mon coeur ! C'est vous que j'ai traitée avec tant de rigueur !

Une Gouvernante

Ma fille, oublions tout. Je crains qu'on ne m'entende ; Cachons notre secret, je vous le recommande. M'en croirez-vous ? Laissons régner ici la paix. Vous voyez notre état ; renoncez pour jamais À l'espoir d'un hymen hors de toute apparence. Que sacrifiez-vous ? Une folle espérance. Dans le sein de l'oubli, cherchons un sort plus doux ; Abandonnons le monde, il n'est pas fait pour nous.

Angélique

Je me rends, et je sens que ce n'est que la fuite Qui pourra garantir mon âme trop séduite. Mais, hélas ! Comment fuir ?

Une Gouvernante

Le ciel en a pris soin ; De La Baronne, enfin, vous n'avez plus besoin. Un parent éloigné, dont j'étais héritière, A depuis quelques jours terminé sa carrière ; Je viens de le savoir, et que dès-à-présent Nous jouissons d'un bien qui sera suffisant Pour vivre, loin du monde, en une aisance honnête. Partons secrètement, que rien ne nous arrête ; Et, pour nous dérober, allons tout préparer.

Angélique

Quoi ! Si-tôt pour jamais il faut s'en séparer !

Une Gouvernante

Nous ne saurions trop tôt quitter cette demeure.

Angélique

Que va-t-il devenir ? Quoi ! Partir tout-à-l'heure, Sans se revoir du moins pour la dernière fois !

Une Gouvernante

Obtenez ce triomphe.

Angélique

Il le faut, je le dois... Arrachez-moi d'ici ; je me perds, si je reste.

Scène 5

Sainville, Une Gouvernante, Angélique

Sainville

Ah ! Vous me trahissez.

Une Gouvernante

Quel contre-temps funeste !

Sainville

Cruelle ! Il est donc vrai que vous lui pardonnez ! À ses séductions vous vous abandonnez ! Elle triomphe encore !

En lui baisant la main.

Angélique

Arrêtez ! C'est ma mère... Si vous saviez combien elle doit m'être chère !

Haut.

Sainville

Quel obstacle cruel ! ... ô sort plein de rigueur ! Madame... dites-vous... elle aurait ce bonheur ?

Angélique

J'en fais gloire.

Après avoir rêvé. À Angélique. En se jetant aux pieds de la gouvernante.

Sainville

Elle doit en faire aussi la sienne. C'est votre mère ? ... Eh ! Bien, soyez aussi la mienne. Eh ! Madame, d'où vient cette opposition ? Je ne reconnais point de disproportion ; La nature et l'amour ne l'ont jamais admise.

Une Gouvernante

Tant de félicité ne nous est pas permise. Un inutile espoir vous enivrait tous deux ; La fortune s'oppose au succès de vos voeux.

Sainville

Ah ! Vous m'allez quitter ! Votre fuite s'apprête ! Vous méditez ma mort !

Une Gouvernante

Que rien ne nous arrête.

Angélique

Nous ne nous verrons plus, recevez mes adieux.

Sainville

Que dites-vous ?

Angélique

Lisez le reste dans mes yeux.

Sainville

Barbares, arrêtez...

Scène 6

Sainville, Une Gouvernante, Une Baronne, Le Président de Sainville, Angélique

Sainville

Ah ! Madame ! Ah ! Mon père ! Vous n'avez plus de fils.

Une Gouvernante

Vous voyez ce qu'opère Votre indiscrétion.

À La Baronne.

Sainville

Je n'y survivrai pas. Ah ! Madame, c'est vous qui voulez mon trépas.

Une Baronne

Qui ? Moi !

Sainville

Vous permettez qu'Angélique me fuie ; Sa mère me l'arrache, elle emporte ma vie.

Une Baronne

Voilà ce que j'ignore.

Sainville

Arrêtez donc leurs pas ; Mais un père cruel n'y consentira pas.

À la gouvernante.

En montrant La Baronne.

Le Président de Sainville

Qui vous dit que j'exige un si grand sacrifice ? Nos enfants n'ont jamais su nous rendre justice. Madame, épargnons-nous des discours superflus. Nous nous connaissons tous, ne dissimulons plus ; Ce désaveu cruel n'a rien qui m'en impose. J'ai voulu réparer les maux dont je suis cause ; Vos refus m'ont porté le poignard dans le sein : Madame en est témoin. Est-ce votre dessein Que le père et le fils périssent l'un par l'autre ? C'en est fait si mon sang ne s'associe au vôtre. Ah ! Daignez nous admettre aux titres les plus doux.

Angélique

Ma mère, il y consent.

Le Président de Sainville

Pourquoi nous fuyez-vous ?

Une Gouvernante

Si nous fuyons, ce n'est que par reconnaissance.

Une Baronne

Ah ! Comtesse, agréez cette heureuse alliance.

Sainville

Ciel ! Qu'entends-je ?

Le Président de Sainville

Souffrez qu'un accord si charmant Puisse au moins vous servir de dédommagement.

Une Gouvernante

Mais dois-je consentir qu'il perde sa fortune ?

Une Baronne

Eh ! Madame, calmez cette crainte importune. En faveur d'un hymen qui comblera mes voeux, Ils auront tout mon bien, je l'assure à tous deux ; Ils seront mes enfants, ils sont dignes de l'être.

Une Gouvernante

Monsieur, qu'ils soient heureux ; vous en êtes le maître.

Sainville

Ah ! Quel bonheur ! La vie, au prix de ce bienfait, Est le moindre présent que vous nous ayez fait.

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

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