Comédie · 1749 · 5 actes

École des amis

de Pierre Claude Nivelle de la Chaussee

Représentation
≈ 1 h 57
Distribution
2 femmes, 5 hommes
Répliques
855
Écriture
En vers
Dans l’app
Importable

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Monrose H 203 ≈ 29 min 13
Aramont H 221 ≈ 25 min 15
Hortense F 154 ≈ 20 min 14
Ariste H 76 ≈ 16 min 6
Dornane H 78 ≈ 15 min 5
Clorine F 116 ≈ 13 min 11
Un Garde H 4 ≈ 1 min 1
Valet N 3 ≈ 1 min 2
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle IIIIIIIVV
Monrose absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Aramont absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Hortense absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Ariste absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Dornane absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Clorine absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Un Garde absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Valet absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
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Acte I

Scène 1

Clorine, Monrose

Clorine

Quoi, vous voulez sortir ?

Monrose

Laisse-moi, je te prie. Je ne puis différer ma première sortie, Ni demeurer ici davantage en suspens : Ma blessure m'a fait assez perdre de temps.

Clorine

Oui : mais, Monsieur, à peine est-elle refermée.

Monrose

Eh ! depuis que je suis revenu de l'armée, Blessé dans ce combat où mon oncle a péri, Deux mois se sont passez : je dois être guéri.

Clorine

Quelle raison !

Monrose

Après la perte que j'ai faite, Je veux savoir comment la fortune me traite. D'ailleurs, un intérêt plus pressant, et plus fort Que celui qui me touche, exige cet effort. Mon oncle était chargé des biens de ta Maîtresse ; Et je lui dois un compte... il le faut... le temps presse... D'autant plus qu'elle va retourner au couvent.

Clorine

Monsieur, vous vous verrez, sans doute, auparavant ?

Monrose

Qui, moi, Clorine ? Hélas ! je ne l'ai que trop vue.

Clorine

Ah ! cette répugnance est assez imprévue. Vous craignez de revoir l'objet de votre ardeur ?

Monrose

La révolution...

Clorine

A changé votre coeur.

Monrose

Plut au Ciel !... quand j'étais un peu plus digne d'elle, Je l'ai vue insensible à l'ardeur la plus belle. Que serait-ce à présent que je puis n'être rien ?

Clorine

Est-on si prévoyant lorsque l'on aime bien ? Monsieur, est-ce donc-là cette âme si charmée Est-ce vous, qui depuis le départ pour l'armée Avez écrit vingt fois pour avoir son portrait, Qu'on vous eut envoyé, s'il avait été fait ? Hortense eut obéi.

Monrose

Cesse de m'entreprendre. Si j'avais son portrait, il faudrait le lui rendre ; Il faudrait la revoir encore, et me plonger...

Clorine

Du moins, la bienséance...

Monrose

Il n'y faut plus songer.

Scène 2

Clorine

Elle rêve.

Clorine

Fort bien, il va se perdre, en fuyant ma maîtresse. Je veux les rapprocher tous deux avec adresse. Eh ! le portrait d'Hortense est propre à cet effet. Il faut lui procurer en secret ce bienfait, Et lui faire trouver par quelque stratagème Cette heureuse ressource, en dépit de lui-même. Je veux que ce portrait serve à vous réunir : Oui, Monsieur, je saurai vous forcer à venir Le remettre vous-même entre les mains d'Hortense. Alors ils se verront. L'amour d'intelligence Les mènera plus loin qu'ils ne veulent tous deux. Au reste, puisse-t-il avoir un sort heureux ! Espérons que la Cour lui sera moins contraire. Il va lui-même agir. C'est le point nécessaire ; Car... ses amis ont beau le servir de leur mieux ; L'un d'eux n'est qu'un bon homme, ardent, officieux, Qui tracasse, et qui veut toujours être de fête : L'autre n'a que du faste et du vent dans la tête.

Scène 3

Aramont, Clorine

Aramont

Eh bien ! où sont-ils donc fourrez ? Hola, quelqu'un ?

Clorine

Bon ! voici justement notre vieil importun ! Qu'il va bien signaler son zèle impitoyable !

Aramont

Quand le Maître est dehors, les Valets sont au diable. C'est Clorine ! Eh ! parbleu, je la trouve à propos. J'avais à vous parler. J'aurai fait en deux mots. Hortense s'en va donc ?

Clorine

Oui, Monsieur, sans remise. Elle rentre au Couvent où le défunt l'a prise. Il l'avait fait venir pour la former un peu, Avant que de lui faire épouser son neveu. Elle y serait déjà retournée au plus vite, Si l'éternelle tant attachée à sa suite, N'avait été malade : elle se porte mieux.

Aramont

Tant-pis.

Clorine

Et nous faisons aujourd'hui nos adieux.

Aramont

Cette vieille radote ; et ta maîtresse rêve.

Clorine

En quoi ?

Aramont

C'est aujourd'hui que le scellé se lève. Hortense a tous ses biens.

Clorine

Quelqu'un en prendra soin. À quoi servirait-elle ? On n'en a pas besoin.

Aramont

Elle est riche, et très riche.

Clorine

Oui, Monsieur, je l'espère.

Aramont

Ah ! je vous en réponds. D'autant plus que son père N'avait point d'intendant. C'était un vieux marin, Qui, pour être partout Maître de son destin, Ne posséda jamais, pour toutes Seigneuries, Qu'un riche porte-feuille, et force pierreries.

Clorine

Chacun, suivant son goût, prend ses arrangements.

Aramont

Ainsi donc ta Maîtresse, outre ses diamants, Est un des grands partis qui soient peut-être en France : à moins que le défunt, contre toute apparence, N'ait altéré des biens confiez à ses soins ; Mais c'est ce que l'on doit appréhender le moins, Or cela supposé, comme aussi que Clorine Soit une fille aimable, intelligente, et fine...

Elle se retourne, comme si on l'appelait.

Clorine

Ah ! point du tout, Monsieur... Oui... j'entends... excusez ; On vient de m'appeler.

Aramont

Non ; vous vous abusez : Et quand cela serait, qu'importe ? On peut attendre. En faveur de Monrose, il faudrait nous entendre. Tu vois comme au moment de faire son bonheur, Son oncle un peu trop-tôt est mort au lit d'honneur : Tu sais, pour son neveu, quelle était sa tendresse ; Et qu'en le mariant à ta belle Maîtresse, Il lui cédait sa Charge et son Gouvernement : Il croyait être sûr d'en avoir l'agrément. Un coup de foudre a mis l'édifice par terre. Thésauriser n'est pas le fait des gens de guerre ; Et l'on doit peu compter sur leurs successions. Le défunt ne roulait que sur des pensions, De forts appointements, qu'il mangeait à mesure, Ainsi de ce côté la fortune est peu sûre. A l'égard de la Cour, je doute, et je ne sais Si l'on achèvera des projets commencés : Et franchement j'ai peur qu'en cet état funeste Ta Maîtresse ne soit le seul bien qui nous reste. Voila ce qu'il faudrait tous deux négocier.

Clorine

A quoi servirait-il de nous associer ? Hortense va passer sous une autre puissance. On exigera d'elle une autre obéissance.

Aramont

On exigera d'elle une infidélité : Vous n'y voyez aucune impossibilité. Si Monrose a son coeur...

Clorine

Mais il fuit ma maîtresse !

Aramont

Elle n'en est pas moins l'objet de sa tendresse ; Mais il compte si peu sur un heureux destin, Ou du moins l'avenir est si fort incertain, Qu'il n'ose plus tenter d'achever sa conquête. Il est intimidé : voilà ce qui l'arrête. Tant de discrétion lui ferait trop de tort. Il faut les rapprocher, et les mettre d'accord.

Clorine

J'entends.

Aramont

Il faudrait donc autoriser mon zèle. Il n'est qu'un mot qui serve. Hortense l'aime-t-elle ?

Clorine

Vous me le demandez, à moi ?

Aramont

Sans contredit.

Clorine

Mais vous n'y pensez pas. Eh ! Qui me l'aurait dit ?

Aramont

Elle-même, parbleu : Du moins je le suppose. Suivante et confidente est bien la même chose.

Clorine

Non pas auprès d'Hortense.

Aramont

Ah ! ah ! mais en tout cas. On peut bien deviner.

Clorine

Je ne m'en méle pas.

Aramont

On surprend un secret qu'on ne veut pas nous dire ; On le lit dans les yeux, dans...

Clorine

Je n'y sais pas lire.

Aramont

Les filles d'à présent ne savent jamais rien De tout ce que l'on sait qu'elles savent très bien.

Clorine

On ne saurait penser plus à notre avantage. Monsieur, vous souvient-il d'un certain mariage Que vous avez fait faire ?

Aramont

Oui, j'aime à m'en mêler.

Clorine

C'est le dernier sur-tout que je veux rappeler. Oh !... la suite en est belle, et le chef-d'oeuvre est rare. Ces gens sont en procès afin qu'on les sépare ; Et vous sollicitez leur séparation.

Aramont

Je ne dispose pas de l'inclination.

Clorine

Bon ! Et ces deux rivaux, Monsieur, que vous en semble ? Vous les aviez si bien raccommodez ensemble ! D'où vient sont-ils partis aussi-tôt de la main Pour s'aller battre ?

Aramont

Ils ont pris querelle en chemin.

Clorine

Vous souvient-il encore ?...

Aramont

Ah ! Trêve de mémoire. Il n'est pas question de faire mon histoire. C'est-à-dire qu'Hortense aura jusqu'à ce jour Fait perdre à notre ami son temps et son amour ?

Clorine

Et ne voulez-vous pas que je l'en dédommage ?

Aramont

Eh ! ventrebleu, pourquoi se laisser rendre hommage, Lorsque l'on ne veut pas se laisser enflammer ?

Clorine

Hortense obéissait en se laissant aimer.

Aramont

La complaisance est grande.

Clorine

Assez

Aramont

Se peut-il faire !... Eh mais, combien de temps faut-il donc pour lui plaire, Si depuis une année et plus qu'elle est ici, L'amour de son amant n'a pas mieux réussi ? Hortense s'amusait du plaisir d'être aimée. L'hymen se devait faire au retour de l'armée.

Clorine

Il est vrai.

Aramont

Cette époque est bonne à remarquer. À quoi pensait Hortense ? Elle allait s'embarquer ; Et toutefois l'amour n'était pas du voyage.

Clorine

C'est bien assez qu'il vienne après le mariage : L'amour qui le prévient n'est pas le plus certain. Il vaut mieux ne donner son coeur qu'après sa main. Quand on est sa maîtresse, alors c'est autre chose. Hortense était soumise à l'oncle de Monrose ; Il lui servait de père ; il en avait les droits, Que le sien, en mourant, lui remit autrefois. Ils avaient toujours eu cette alliance en vue. Hortense eut obéi : mais l'affaire est rompue. Aurait-elle bien fait d'aimer auparavant ?

Aramont

Allez, morbleu, partez ; retournez au couvent. Ainsi Monrose est libre ; et s'il est raisonnable, On pourra lui trouver un parti convenable. Quelqu'autre aura des yeux, du bien, de la beauté ; Oui, l'on pourra tourner de tel autre côté, Que...

Clorine

Eh ! qui menacez-vous ? Je suis votre servante.

Scène 4

Aramont

Aramont

Du moins, cette menace a fâché la suivante. Qu'elle aille à sa Maîtresse apprendre ce discours. Tant mieux. La jalousie est d'un puissant secours ; Et jamais la fierté ne doit être épargnée. Une femme piquée est à moitié gagnée.

Scène 5

Dornane, Aramont

Dornane

Serviteur au Baron. J'aime à te rencontrer. Qu'as-tu fait de Monrose ?

Aramont

Il va bientôt rentrer.

Dornane

Tu ne le quittes plus ! Je te trouve adorable. Ah ! si l'événement lui devient favorable, Que d'amis fugitifs se verront confondus !

Aramont

Ils ne sont qu'égarez ; ils ne sont pas perdus. Cette espèce d'amis n'est pas la moins commune. Habiles à prévoir de loin une infortune, Ils ne paraissent plus dans le temps orageux. Le calme revient-il ? On peut compter sur eux. Il ramène avec lui leur troupe mercenaire. Dans le monde, en un mot, c'est l'usage ordinaire, Qui fut, et qui sera toujours comme aujourd'hui ; On n'aime à partager que le bonheur d'autrui.

Dornane

Monrose n'aura point ce reproche à me faire : Et que la Cour lui soit favorable, ou contraire, Il n'en sera ni plus ni moins cher à mes yeux.

Aramont

Sans doute. Le malheur est-il contagieux ?

Dornane

On cesse d'être ami sitôt que l'on varie. D'abord que l'amitié balance, elle est trahie : La moindre alternative y porte un coup mortel ; Et ce n'est plus qu'un nom qui n'a rien de réel.

Aramont

Sais-tu que tu dis vrai ?

Dornane

Voilà comme je pense. Mais ce n'est point assez ; j'agis en conséquence. Depuis qu'il est malade, on n'imagine pas Ce que j'ai vu de gens, combien j'ai fait de pas. J'ai mis en action toutes nos connaissances. N'ai-je pas fait ma cour à toutes les puissances ?

Aramont

Car il faut bien les voir, quand on en a besoin. Quelle fatuité !

Dornane

J'aurais été plus loin Si je l'avais trouvé possible et nécessaire : Mais Dieu sait de quel air j'ai mené cette affaire !

Aramont

De quel air, s'il vous plaît ?

Dornane

Je crois qu'il est permis De parler un peu haut quand c'est pour ses amis :

Aramont

Tout est perdu.

Dornane

J'agis avec cette assurance Qui subjugue, ou détruit toute autre concurrence. Quoi qu'il en soit, j'ai mis l'épouvante et l'effroi Parmi les prétendants ; ils sont en désarroi. Je leur ai fait un tour qui nous sert à merveille... J'ai publié partout... en secret... à l'oreille... Que Monrose avait tout obtenu de la Cour : Et c'est, grâce à mes soins, la nouvelle du jour. Par-là j'ai dérouté la brigue et la cabale.

Aramont

Je crains que cela n'ait une suite fatale.

Dornane

Tu t'y connais !

Aramont

Pour moi, je me borne à des soins Qui sont à ma portée ; et je risque un peu moins. Sans moi, des créanciers bloqueraient cette porte : J'ai du moins, pour un temps, écarté leur cohorte,

Dornane

Comment donc ?

Aramont

En disant partout avec éclat Que la succession est en très bon état Ainsi j'ai suspendu leurs cris et leurs poursuites.

Dornane

C'est une minutie.

Aramont

On verra dans les suites. Mais au surplus, Marquis, n'es-tu pas étonné Que Monrose aujourd'hui se trouve abandonné Par l'homme, sur lequel il comptait d'avantage, Ariste ?

Dornane

L'amitié n'est point un héritage.

Scène 6

Aramont, Dornane, Ariste

Aramont

Quoi ! l'ami le plus cher que le défunt ait eu, Laisse ainsi son neveu, tandis qu'il aurait pu Agir, et lui prêter son heureuse assistance ? Son appui nous serait d'une grande importance ; Car enfin son crédit est plus grand qu'on ne croit

Dornane

Il le garde pour lui. Ce n'est qu'un homme adroit, Un Courtisan masqué par la misanthropie, Recouvert du manteau de la Philosophie ; Un Politique sombre, équivoque et caché, Qui se donne à la Cour pour être détaché Des postes, des emplois, des grandeurs, et des grâces ; Mais qui secrètement vise aux premières places ; Et dont l'ambition, quand il en sera temps, Se manifestera peut-être à nos dépens.

Aramont

Cet Ariste pourtant... il avait paru prendre Au destin de Monrose un intérêt si tendre : Je l'ai cru son ami.

Dornane

Lui ? Sur quel fondement ? Quand on est tel, crois-moi, l'on s'annonce autrement. En effet, l'amitié donne un air moins austère. Un véritable ami n'a d'autre caractère Que celui qui nous plaît. Il se règle sur nous, Il adopte nos moeurs ; il se fait à nos goûts ; Il se métamorphose au gré de nos caprices ; Il prend nos Passions, nos vertus, et nos vices : C'est un caméléon qui reçoit tour-à-tour...

Ariste

Ce portrait-là, Monsieur, est celui de l'amour.

Dornane

C'est Ariste ! Ah, morbleu !

Ariste

Mon abord vous étonne !

Dornane

Ah ! Monsieur, qui pouvait vous croire-là ?

Ariste

Personne. Si j'ai bien entendu votre entretien...

Dornane

Tant-pis.

Ariste

Les amis de Monrose étaient sur le tapis. Vous paraissez avoir épuisé la matière ; Et Monrose vous doit sa confiance entière. Oui, par provision vous nous excluez tous. Il ne doit plus compter sur d'autres que sur vous. Vous suffirez à tout ; du moins, je le souhaite. L'amitié qui se vante est souvent indiscrète. Cependant trouvez bon qu'au rang de ses amis Quelqu'autre puisse encore avec vous êtes mis. L'amitié n'admet point de basses jalousies, C'est à l'amour qu'il faut laisser ces frénésies.

Scène 7

Monrose, Ariste, Dornane, Aramont

Apercevant Ariste.

Monrose

Mes amis, prenez part à la joie où je suis. Mon bonheur est prochain ; si j'en crois tous les bruits, On dit qu'en ma faveur la Cour est réunie. Ah ! Monsieur. C'est me faire une grâce infinie. Ces Messieurs sont témoins si depuis mon retour Ma santé m'a permis de vous faire ma cour.

Ariste

Votre santé va bien ; je vous en félicite.

Dornane

Et moi, de la nouvelle...

Aramont

En cas de réussite.

Monrose

Tout Paris là-dessus n'a qu'une seule voix.

Dornane

C'est qu'il te rend justice. On l'obtient quelquefois, Quand on a le secret de se la faire rendre. Une affaire dépend du tour qu'on lui fait prendre. La fortune et l'amour se ressemblent tous deux : C'est la même façon pour traiter avec eux.

Monrose

Je commence à le croire.

Dornane

Osais-tu te promettre Un aussi bon effet ?...

Monrose

De quoi ?

Dornane

De cette lettre Qu'il a fallu te faire écrire, et t'arracher ? Car avec toi, mon cher, à moins de se fâcher...

Monrose

Je trouvais que le style en était un peu ferme.

Dornane

Eh ! Tant mieux. Tu voulais mesurer chaque terme.

Monrose

Ou du moins adoucir...

À Ariste.

Dornane

Va, va, le style est bien. La souplesse est pour nous un indigne moyen, Presque toujours nuisible, et jamais légitime : Qui s'abaisse soi-même est sa propre victime. On ne cherche que trop à nous humilier. Nous devons exiger, et non pas supplier. N'est-il pas vrai, Monsieur ?

Ariste

Chacun a ses usages.

Monrose

J'ai vu tous nos amis...

Ariste

Qui ne sont pas plus sages.

Monrose

Je ne pouvais suffire à leurs embrassements.

Ariste

Quoi ! vous avez reçu tous ces vains compliments ?

Monrose

Oui, je les ai reçus. Devais-je m'en défendre ?

Ariste

Vous n'empêcherez pas ces bruits de se répandre ?

Dornane

Les empêcher ? Je dis que c'est un coup d'état. On n'y saurait donner trop de cours et d'éclat. Sur la foi de ce bruit heureux et profitable, Chacun trouve que rien n'était plus équitable. Tout le monde applaudit. Je vous laisse à penser Si la Cour, qui le voit, pourra se dispenser D'un acte d'équité que l'on trouve à sa place. Il ne dépend plus d'elle. Il faut qu'elle le fasse, Et qu'enfin elle cède à la nécessité...

Ariste

Vous en parlez, Monsieur, avec capacité.

Dornane

En seriez-vous surpris ?

Ariste

Vous êtes politique.

Dornane

Et bien meilleur ami. C'est de quoi je me pique.

À Monrose.

Ariste

Contre cet étourdi je ne saurais tenir. Dans un instant, Monsieur, pourrais-je revenir ?

Monrose

Commandez.

Ariste

J'aurais eu quelque chose à vous dire. Je veux prendre mon temps.

Dornane

Enfin il se retire.

Scène 8

Monrose, Dornane

Il les embrasse.

Monrose

Je puis donc m'applaudir avec vous sans témoins, Et vous féliciter du succès de vos soins. Permettez ce transport à ma reconnaissance : D'autres effets seront peut-être en ma puissance. Ma chute était horrible ; il faut en convenir. Si je vous faisais voir quel affreux avenir Était devant mes yeux !...

Dornane

Éloignons cette idée ; Puisqu'aussi-bien l'affaire est presque décidée. D'ailleurs, ton désespoir m'était injurieux. Suis-je donc un ami si frivole à tes yeux ? Que le sort te trahisse, ou soit qu'il te seconde, Mets-toi bien dans l'esprit que je n'ai rien au monde Qui ne te soit acquis : je crois que là-dessus Tu veux bien m'épargner des serments superflus. Bien souvent ce ne sont que des mots d'habitude Qui joignent le parjure avec l'ingratitude.

Monrose

Va, j'en suis convaincu ; ce n'est pas d'aujourd'hui : Mais je ne veux pas être a la charge d'autrui. Vous dirai-je pourtant que la froideur d'Ariste Jette dans mon esprit un doute qui m'attriste ?

Dornane

C'est un homme fâché, qui voit avec dépit Que nous n'ayons point eu recours à son crédit. Eh ! combien n'est-il pas de ces gens tyranniques, De ces jaloux amis qui veulent être uniques ; Assez durs, pour trouver mauvais qu'un malheureux Leur fasse voir enfin qu'on peut se passer d'eux ? Heureux, qui peut ainsi mortifier leur gloire. Et venger l'amitié !... Mais si tu veux m'en croire, Le temps est cher, il faut, et même dès ce jour, Aller tête levée, et paraître à la Cour.

Monrose

Oui, c'est bien mon dessein, dès que je serai quitte Du rendez-vous d'Ariste.

Dornane

Expédie au plus vite. Sans adieu. Tout ira comme je le prévois. Je vais nous faire écrire à dix ou douze endroits.

Scène 9

Aramont

Aramont

Moi, je vais faire un tour chez tous nos gens d'affaires, Pour rassembler ici ceux qui sont nécessaires.

Scène 10

Monrose

Monrose

Hortense, est-il possible ?... Ah, qu'il me serait doux D'avoir à vous offrir un rang digne de vous !

Acte II

Scène 1

Monrose, Ariste

Monrose

Quel entretien fâcheux !... Il finira peut-être ?

Ariste

Je puis donc vous parler ?

Monrose

Vous en êtes le Maître. Usez de tous vos droits.

Ariste

Vous me le permettez ?

Monrose

Ma famille a toujours éprouvé vos bontés.

Ariste

Une étroite amitié m'unissait avec elle. Votre oncle n'eut jamais un ami plus fidèle, Et plus tendre que moi. Je vous trahirais tous, Si je dissimulais davantage avec vous. Vous vous perdez.

Monrose

Daignez me le faire connaître.

Ariste

Vous entrez dans le monde ; et vous allez paraître Sur ce fameux théâtre, où j'ignore comment J'ai pu me soutenir jusques à ce moment. Vous n'êtes pas encore instruit de ses mystères. Jusqu'ici vos emplois, vos devoirs militaires, Vous en ont écarté. La Cour est en tout temps Une terre inconnue à tous ses habitants. Après un long séjour, après un long usage, On s'y retrouve encore à son apprentissage ; On y marche toujours sur des pièges nouveaux ; On y vit, entouré d'un peuple de rivaux, Ou d'amis dangereux. Heureux qui les devine ! On n'y peut s'élever que sur quelque ruine ; On n'y peut profiter que des fautes d'autrui. Tel, au gré de ses voeux, s'y maintient aujourd'hui, Qui demain ne pourra faire tête à l'orage : Et l'on finit souvent par y faire naufrage. Mais d'après ce portrait qu'on ne peut qu'ébaucher, N'avez-vous en secret rien à vous reprocher ?

Monrose

Je ne crois pas avoir de reproche à me faire : Et du moins le succès vous prouve le contraire.

Ariste

Le succès ! Puissiez-vous n'être point dans l'erreur ! Je voudrais avoir pris une fausse terreur : Mais je tremble pour vous.

Monrose

Je vous suis redevable.

Ariste

Votre sécurité me semble inconcevable.

Monrose

J'apprends de toutes parts le bonheur que j'attends : N'ai-je pas à la Cour des droits assez constants ? Et d'ailleurs, un refus est-il en sa puissance ? Je dois tout espérer de sa reconnaissance.

Ariste

Dites de ses bontés.

Monrose

Je réclame mon bien.

Ariste

Vous méritez beaucoup ; mais on ne vous doit rien.

Monrose

Du moins on doit à ceux dont le Ciel m'a fait naître.

Ariste

Vous vous faites un droit qui pourrait ne pas être. Vos aïeux ont chacun obtenu dans leur temps, Le prix que méritaient leurs services constants. Ce sont leurs actions, plutôt que leurs Ancêtres, Qui les ont fait combler des faveurs de leurs Maîtres, Et monter aux honneurs que vous sollicitez. Les bienfaits sont à ceux qui les ont méritez. Les grâces ne sont point des biens héréditaires : Nous n'en sommes jamais que les dépositaires : Mais par la même voie on peut les obtenir. Vos pères ont laissé leur nom à soutenir, Leur vertu, leur exemple, et leur carrière à suivre. Voilà ce qu'après eux il faut faire revivre, Et dont vous vous devez mettre en possession. Tout le reste n'est point de leur succession.

Monrose

Ma poursuite, Monsieur, n'est donc pas raisonnable ?

Ariste

La façon pouvait être un peu plus convenable. Lorsque j'ose avancer qu'il ne vous est rien du, Je ne dis pas, Monsieur, qu'il vous soit défendu D'employer les moyens qui sont à votre usage, Pour sauver le débris d'un aussi grand naufrage. Vous y devez songer ; et je dois vous aider.

Monrose

Je ne vois pas en quoi j'ai pu me dégrader. Ce serait trop payer la plus haute fortune. Non, non, Monsieur, perdez cette crainte importune. Je ne sais point jouer un rôle humiliant : Et l'on peut demander, sans être Suppliant. J'ai fait solliciter, avec cette décence, Et cette liberté, digne de ma naissance : J'en aurais épargné la peine à mes amis ; Mais enfin, ma santé ne me l'a pas permis. S'ils ont agi pour moi, c'est sans me compromettre. J'ai même écrit en Cour...

Ariste

La voici cette lettre. Quelqu'un veillait pour vous. Son bonheur a permis Qu'il ait su le danger où vous vous étiez mis. Quoi ? Vous osez, Monsieur, dans l'état où vous êtes, Poursuivre des bienfaits comme on poursuit des dettes ? L'orgueil et la fierté sollicitent pour vous ? Si vous aviez des droits, vous les détruiriez tous. C'est indirectement s'attaquer à son Maître, C'est l'offenser lui-même, et c'est le méconnaître, Quand on manque aux égards que l'on doit à son choix.

Monrose

Vous m'effrayez, Monsieur.

Ariste

Je fais ce que je dois. Je ne sais point flatter quand le mal est extrême. Mais vous n'étiez pas fait pour vous perdre vous-même. Eh ! laissez-vous aller à votre naturel, Au caractère heureux qui vous est personnel. Vous êtes né prudent, humain, doux, et flexible : Ce sont-là les moyens qui rendent tout possible. Il faut gagner les coeurs ; la fortune les suit. Lorsque vous le pouvez, quelle erreur vous séduit ? On ne peut s'observer avec trop de scrupule, Un langage superbe est toujours ridicule : Plus on est élevé, plus il est messéant. C'est ainsi que le Peuple, au fond de son néant, Toujours séditieux, quelque bien qu'on lui fasse, Parle indiscrètement de ceux qui sont en place : Vous en seriez traité de même, à votre tour, Si vous étiez chargé de le régir un jour.

Monrose

Vous m'en dites assez ; épargnez-moi le reste. Vous venez de détruire un charme trop funeste.

Ariste

Que la décision n'est-elle en mon pouvoir ! Mais c'est un dénouement que l'on ne peut prévoir. Peut-être est-il prochain : et votre destinée Peut, d'un moment à l'autre, être déterminée. Attendez votre sort ; et ne recevez plus Ces compliments suspects autant que superflus. Peut-être des amis un peu trop pleins de zèle, Ou des Rivaux, ont fait courir cette nouvelle. Un bruit trop favorable est souvent dangereux. Voyez des gens qui soient un peu mieux instruits qu'eux ; Et du reste daignez agréer mes services.

Monrose

C'est à moi d'implorer toujours vos bons offices. Souffrez que pour jamais je commence aujourd'hui À vous être attaché, comme à mon seul appui.

Ariste

Vous n'avez pas besoin de faire aucune instance. Allez : et moi, je vais prendre congé d'Hortense.

Scène 2

Ariste

Ariste

Cherchons en même temps à servir son amour. Sachons si sa Maîtresse a pour lui du retour. En cas qu'il soit aimé, je pourrais par la suite... Mais, la voici qui vient recevoir ma visite.

Scène 3

Ariste, Hortense

Ariste

Ah ! Madame, excusez... en ce même moment J'allais vous prévenir dans votre appartement.

Hortense

Monsieur, j'ai su l'honneur que vous vouliez me faire.

Ariste

C'en est donc fait, Madame ! un départ nécessaire Éloigne de la Cour son plus bel ornement ? Il est bien douloureux de vous perdre, au moment Où tout semblait devoir fixer ici vos charmes. Que vous allez coûter de soupirs et de larmes !

Hortense

Je sais apprécier des discours si flatteurs.

Ariste

Ce sont les sentiments qui sont dans tous les coeurs. Madame, il en est un, sans vous parler du reste, Pour qui ce contretemps doit être bien funeste. Il semblait être fait pour vous appartenir. Pourrez-vous conserver un tendre souvenir ? Vous garantirez-vous des effets de l'absence ?

Hortense

Elle n'en aura point sur ma reconnaissance.

Ariste

Que deviendront ces noeuds que l'amour avait faits ? Votre coeur, votre main, sont les plus grands bienfaits, Que puissent procurer l'Amour et la Fortune. L'espoir va ranimer une foule importune. On cherchera sans doute à forcer votre choix. Vous ressouviendrez-vous qu'un autre avait des droits ?...

Hortense

Celui dont vous parlez mérite mon estime.

Ariste

Un sentiment plus doux est-il moins légitime ?

Hortense

Monsieur ; vous m'étonnez ?

Ariste

Par des noeuds pleins d'appas Vous alliez être unis.

Hortense

Nous ne le sommes pas.

Ariste

Quoi donc ? Que voulez-vous par-là me faire entendre ?

Hortense

Que pour m'abandonner au penchant le plus tendre, Il faudrait que l'hymen m'en eut fait un devoir.

Ariste

Quand l'amour vous aurait soumise à son pouvoir Sur la foi d'un hymen prochain et convenable...

Hortense

À vos yeux, comme aux miens, j'eusse été condamnable. Nous avons des devoirs qui ne sont que pour nous. Vous pouvez être amants avant que d'être époux, Et vous livrer sans crainte à votre ardeur extrême : Mais, que pour notre sexe il n'en est pas de même ! Quand nous prenons trop-tôt un légitime amour, Il peut nous coûter cher. Par un affreux retour Il arrive souvent qu'on nous en fait un crime, Qu'un trop injuste époux nous ôte son estime : Et qu'il se croit alors en droit de nous taxer, D'avoir un coeur, hélas ! trop facile à blesser.

Ariste

Vous ne m'honorez point de votre confiance, Madame, je le vois : j'ai quelque expérience. Pourquoi me craignez-vous ? Ne dissimulez plus.

Hortense

Ah de grâce, cessez d'insister là-dessus.

Ariste

Un intérêt plus tendre, et plus fort qu'on ne pense, M'oblige à redoubler une si vive instance. J'espère par la suite obtenir mon pardon. À quelque chose enfin l'on peut vous être bon, Et même auprès de ceux dont vous allez dépendre. De mon faible crédit je puis assez prétendre...

Hortense

Un homme tel que vous...

Ariste

Ah ! vous y comptez peu. Si vous ne daignez pas m'accorder votre aveu, Donnez-moi les moyens d'agir en assurance ; Dites-moi votre goût, ou votre répugnance ; Par pitié pour vous-même, ordonnez ; et comptez...

Hortense

Je ressens vivement de si grandes bontés : Mais je ne dois penser, ni vous dire autre chose. Pour changer d'entretien... Que dit-on de Monrose ?

Ariste

Que l'espoir d'être à vous faisait tout son bonheur.

Hortense

Parlons de sa fortune, et non pas de son coeur.

Ariste

Il est vrai que depuis qu'il est sous votre empire, Son coeur vous est assez connu pour n'en rien dire.

Hortense

Dites-moi seulement ce qu'il va devenir.

Ariste

Je vous l'ai demandé, sans pouvoir l'obtenir.

Hortense

Est-ce-là m'éclaircir ?... Lui rendra-t-on justice ?

Ariste

Il l'attendait de vous, Madame.

Hortense

Ah, quel supplice ? Vous me persécutez.

Ariste

J'en ai bien du regret.

Hortense

Eh bien, Monsieur, gardez aussi votre secret.

À Hortense.

Ariste

Ah ! je ne métais pas trompé dans mon attente. Il faut vous deviner ; et vous serez contente. Je ne vous presse plus. Puisse un retour heureux Satisfaire au plutôt mes désirs et vos voeux !

Scène 4

Hortense, Clorine

Elle rêve.

Hortense

Ses désirs, et mes voeux !

Clorine

Le portrait est en vue. Monrose va rentrer ; attendons-en l'issue.

Hortense

Je ne puis revenir de mon émotion, Je viens de soutenir la persécution, L'attaque la plus vive, et la plus continue... Qu'ai-je fait ? Qu'ai-je dit ? Que suis-je devenue ? Conçois-tu les efforts, peut-être superflus, Que j'ai faits ?

Clorine

Contre qui ? Je ne sais rien de plus.

Hortense

Pour pénétrer au fond de mon coeur trop sensible, Ariste...

Clorine

Eh bien, Ariste ?

Hortense

Il a fait son possible.

Clorine

C'est-à-dire qu'enfin cet homme a deviné.

Hortense

J'en serais accablée.

Clorine

Il s'est imaginé Ce que depuis longtemps j'imagine moi-même.

Hortense

Conçois-tu ses desseins ? D'où vient ce soin extrême, Dis ?

Clorine

C'est pour contenter certains vouloirs malins, Où naturellement les hommes sont enclins : Ils ont tous la fureur de savoir nos faiblesses.

Hortense

Je me flatte d'avoir éludé ses finesses.

Clorine

Et que sait-on ? Peut-être il vous trouve à son goût.

Hortense

Lui ?

Clorine

Mon Dieu ! Pourquoi non ? Il faut s'attendre à tout, Quand on a, comme vous, tant d'attraits en partage.

Hortense

Va, tu n'y songes pas : c'est un homme trop sage.

Clorine

Ne sont-ce que des fous qui peuvent nous aimer ? Mais à propos d'amant, vous m'allez bien blâmer.

Hortense

De quoi donc ?

Clorine

Que je cherche au fond de ma mémoire ! C'est à l'occasion... tenez... voilà l'histoire. Il faut vous l'avouer ; c'est pour votre portrait... Que diantre ! Il ne peut pas se perdre tout-à-fait.

Hortense

Tu l'auras égaré. C'est une bagatelle.

Clorine

Je vais plus loin. Par tout ce que je me rappelle, Je ne sais... J'entrevois du mystère en ceci.

Hortense

Comment ?

Clorine

Je gagerais qu'il n'est pas loin d'ici.

Hortense

Ni moi, ni mon portrait, n'intéressent personne. On le rapportera.

Clorine

Celui que je soupçonne... Si Monrose l'avait !... Eh bien, vous m'entendez ?

Hortense

Que veux-tu qu'il en fasse ?

Clorine

Ah ! vous me demandez Ce qu'on fait du portrait d'une femme qu'on aime ?

Hortense

Qui, lui, m'aimer encore ? Ah, quelle erreur extrême ! Hélas ! Son infortune, ou quelqu'autre sujet, M'ont ôté son amour : je n'en suis plus l'objet. Tu vois depuis un temps comme il fuit ma présence. Lui-même il a déjà commencé notre absence. Nous sommes en exil dans la même maison.

Clorine

Si vous ne l'aimiez pas, il peut avoir raison.

Hortense

Si je ne l'aime pas... Étais-je la maîtresse ? Ne m'a-t-on pas livrée à toute ma faiblesse, Aux charmes d'un espoir que le sort a trahi ? Apprends-moi donc comment j'aurais désobéi. Qu'on s'en prenne au devoir : c'est lui qui m'a séduite.

Clorine

Madame, j'en reviens au soupçon qui m'agite. Monrose, si j'en crois ce que j'ai dans l'esprit, Aura votre portrait, comme je vous l'ai dit. La restitution peut en être incertaine. Madame, il vous convient de vous en mettre en peine. Enfin, à tout hasard, et sans plus marchander, Je vous conseillerais de le lui demander.

Hortense

Qui ! Moi, lorsqu'il me suit, je chercherais sa vue !

Clorine

Vous avez tous les deux besoin d'une entrevue.

Hortense

Ce serait trop risquer mon malheureux secret, Mon amour vient de prendre un essor indiscret ; C'est le dernier.

Clorine

Mais si d'un air soumis et tendre Il vous le rapportait, sans vouloir vous le rendre ! Pourriez-vous le forcer ?...

Hortense

Puis-je faire autrement ! Clorine, il faudrait bien...

Clorine

Qu'il vienne seulement !

Scène 5

Aramont, Hortense, Clorine

Aramont

Ah ! Madame, c'est vous ! J'en suis comblé de joie. C'est à propos qu'ici la fortune m'envoie Pour vous marquer mon zèle et ma discrétion.

Hortense

Je n'ai jamais douté de votre attention.

Aramont

Je viens de ramasser ce portrait ici proche : Sans doute qu'il était tombé de votre poche : Quelqu'autre moins fidèle aurait pu s'en saisir.

Clorine

Eh bien, quel enragé !

Aramont

Je me fais un plaisir...

Hortense

Clorine était en peine...

À part.

Clorine

Et la voilà finie. Fussiez-vous dans le fond de votre Baronnie !

À Clorine

Hortense

Monsieur, je suis sensible à votre procédé. Reprenez ce portrait.

Scène 6

Clorine, Aramont

Clorine

Cet homme-est possédé.

Aramont

Ouais ! mon petit service est pris en déplaisance !

Clorine

En vous remerciant de votre diligence.

Aramont

Fallait-il le garder afin qu'on le cherchât, Et ne pas vous le rendre avant qu'on l'affichât ?

Clorine

J'aurais pu le trouver tout aussi bien qu'un autre.

Aramont

En cela mon bonheur a prévenu le vôtre.

Clorine

Il vaudrait tout autant qu'il eût été perdu.

Aramont

Ma foi, vous avez fait ce que vous avez pu.

Clorine

Donnez, Monsieur, donnez, puisqu'il faut le reprendre. Mais ce n'était pas vous qui deviez nous le rendre.

Scène 7

Aramont

Aramont

Je serais bien surpris si je n'étais qu'un sot, Oui, vraiment, à la fin j'entends à demi-mot. Il s'ensuit qu'il fallait d'abord entr'autre chose Remettre ce portrait dans les mains de Monrose : Et je conclus de-là qu'Hortense a le coeur pris. Travaillons là-dessus ; il n'importe à quel prix.

Scène 8

Dornane, Aramont

Dornane

Parbleu, tu nous as fait une belle bévue !

Aramont

Laquelle ?

Dornane

A ton avis ?

Aramont

L'aurait-il déjà sue ?

Dornane

Tu prônes l'héritage...

Aramont

Oui : c'est un tour d'ami.

Dornane

Et que le défunt laisse un argent infini.

Aramont

Sans doute : je l'ai dit en faveur de Monrose. Peut-on se maintenir à moins qu'on n'en impose ? Par-là, ses créanciers, prêts à fondre sur lui, Se sont tranquillisez.

Dornane

Tu vas voir aujourd'hui Que ta finesse aura des suites bien contraires. Tous ces coquins mettront le feu dans les affaires. Ils savent qu'on les joue : ils vont saisir partout. J'ignore si Monrose en pourra voir le bout ; Pourvu que son honneur n'en soit pas la victime.

Aramont

Quelle chimère !

Dornane

Point : ma crainte est légitime. Pour être serviable, il faut être prudent. On est bien dangereux, quand on est trop ardent. J'aimerais cent fois mieux une amitié stérile, Que celle qui me nuit, en voulant m'être utile.

Aramont

J'ignorais que mon zèle eut si mal réussi. Mais de plus d'un endroit il me revient aussi Que le vôtre n'a pas tout le succès possible : À Monrose, au contraire, on dit qu'il est nuisible.

Dornane

On dit, fut de tout temps la gazette des sots.

Aramont

C'est le Public.

Dornane

Ah ! Ah ! Quels sont donc ces propos ?

Aramont

Que Monrose se perd, et que c'est par la faute De ceux qui lui font prendre une allure trop haute. La Cour trouve mauvais qu'il ait entretenu La croyance où l'on est qu'il a tout obtenu.

Dornane

La Cour trouve mauvais !

Aramont

Voilà ce qui se passe. On conseille un ami, sans se mettre à sa place, Ce qui fait qu'on le perd, c'est qu'ordinairement La vanité, l'humeur, et le tempérament Suggèrent la plupart des avis qu'on lui donne. Il vaudrait cent fois mieux ne conseiller personne.

Dornane

Nous verrons qui des deux aura le plus de tort. Monrose qui survient va nous mettre d'accord.

Scène 9

Dornane, Aramont, Monrose

Dornane

Le Baron me contait de plaisantes nouvelles.

Aramont

Le Marquis m'en disait qui sont assez cruelles.

Monrose

Je faisais un beau songe ; il faut se réveiller. De quels biens à la fois je me vois dépouiller ! La mort m'enlève un oncle, illustre, et secourable ; Je perds l'espoir prochain d'un hymen favorable ; Par un inévitable et triste enchaînement Je manque tout, la Charge, et le Gouvernement. Il ne restera rien de tant de récompenses, De ses travaux, des miens, de toutes mes dépenses. Mon bien ne suffira qu'à peine à m'acquitter. Que vais-je devenir ? Il faudra tout quitter.

Dornane

Entendons-nous un peu. Quelle est cette aventure, Ou plutôt cette énigme ?

Monrose

Elle n'est point obscure. Tout est perdu.

Dornane

Quel conte ?

Monrose

Oui ; c'est la vérité. On vient de me tirer de ma sécurité.

Dornane

Comment ? La Cour aurait !...

Monrose

Il lui plaît de répandre Ses grâces sur quelqu'un qui peut mieux y prétendre. Elle accorde au plus digne...

Dornane

Eh ! dis au plus heureux. Le nomme-t-on ?

Monrose

Non : mais le fait n'est plus douteux. C'est un autre que moi.

Dornane

N'es-tu point trop crédule ?

Monrose

Mon malheur est certain.

Dornane

Mais il est ridicule.

Monrose

Ceux que je viens de voir ne m'ont que trop instruit. Un autre est désigné. Ce n'est point un faux bruit. Ma plus grande infortune en cette conjoncture Vient d'avoir devancé ma fortune future. Comptant sur l'avenir que j'ai trop espéré, J'en avais pris l'état ; je me suis obéré.

Dornane

Parbleu, qui ne l'est pas ! Surtout parmi nous autres ! Messieurs tes créanciers feront comme les nôtres. Ils prendront patience. Ils sont faits pour cela. Ne va pas, en payant, nous gâter ces gens-là.

Aramont

D'autant plus qu'ils ont fait avec vous leurs affaires.

Dornane

Ils t'auront rançonné : ce sont tous des Corsaires.

Monrose

Quand tout cela serait, j'en ai subi la loi. L'on ne me verra point réclamer contre moi.

Dornane

Ah ! si tu veux payer, il faut te laisser faire. Mais cela ne conduit à rien ; tout au contraire. Ou tu veux t'acquitter par un nouvel emprunt, Ou tu comptes beaucoup sur les biens du défunt ?

Monrose

Point du tout, je vous jure : et j'ai tout lieu de croire Que mon oncle, après lui, ne laisse que sa gloire. Il ne fut jamais riche : et tout ce que l'on dit Ne sera qu'un faux bruit, qu'on répand à crédit. Je crois que je pourrai conserver ce Domaine, Que vous me connaissez au fond de la Touraine ; C'est-là que pour jamais je m'ensevelirai.

Dornane

J'empêcherai ta fuite.

Aramont

Et moi, je vous suivrai.

Monrose

Le dessein en est pris, et j'y resterai ferme. Il faut s'exécuter.

Dornane

Je n'entends point ce terme.

Monrose

Je veux me libérer.

Dornane

Te libérer ? Comment ?

Monrose

Pour payer, je vendrai jusqu'à mon Régiment.

Dornane

C'est te couper la gorge.

Monrose

Il le faut bien. Que faire ?

Dornane

Que deviendras-tu ?

Monrose

Rien. Suis-je si nécessaire ? Faut-il pour soutenir toujours le même état ? À mille malheureux emprunter mon éclat ? À l'abri d'une fausse et coupable importance, Les forcer de m'aider de leur propre substance, Et braver à la fois mes remords et leurs cris ? J'aime mieux n'être plus, que de vivre à ce prix.

Il va pour sortir.

Dornane

C'est une extrémité fâcheuse, abominable. Que diable ! au bout du compte elle n'est pas tenable. Je voudrais bien t'aider, mais je ne sais par où. Mon fripon d'Intendant dit qu'il n'a pas un sou. Mais qu'il en ait, ou non, il faut bien qu'il m'en donne : J'ai promis une fête à certaine personne, Que j'avais ménagée expressément pour toi. De plus, je te dirai... Tu le sais comme moi ; Il semble qu'on avait un présage infaillible, Qu'aux besoins d'un ami je serais trop sensible. On m'a lié les mains : sans quoi... Mais après tout, Ne précipitons rien. Il faut voir jusqu'au bout. La révolution me paraît un peu prompte. Je le saurais. Je vais m'en faire rendre compte. C'est encore un faux bruit que l'on aura semé. Ne conclus rien avant que j'en sois informé.

Monrose

Tu parais pénétré de mon malheur extrême.

Aramont

Je ne le soutiens pas aussi-bien que vous-même.

Monrose

Il faut s'en consoler.

Aramont

Que nous veut le Marquis ?

Dornane

Je reviens. Quand j'y pense... Il faut tout mettre au pis. Nous vivons dans un siècle où rien n'est impossible ; Où, bien loin de servir, le mérite est nuisible. Il pourrait arriver que, sans savoir pourquoi, La Fortune aurait pris un travers avec toi. Tu perdrais à beau jeu. Mais en cas de disgrâce, J'entre dans tes raisons, je me mets à ta place. Je sens que le dépit justement irrité, Ton honneur, en un mot, et la nécessité, Malgré tous tes amis, pourraient bien te réduire À prendre le parti dont tu viens de m'instruire : En ce cas, je propose un accommodement, Qui nous arrangerait tous deux également.

Monrose

Parle.

Dornane

Ton régiment est à ma bienséance. Pourrais-je de ta part avoir la préférence ?

Monrose

De tout mon coeur.

Aramont

Oui : mais vous n'avez point d'argent.

Dornane

Parbleu, j'en trouverai.

Aramont

Cet homme est obligeant.

Dornane

Pour un si bon usage, on n'est point sans ressources. Mes amis m'aideront...

Aramont

Oui-da.

Dornane

Si dans leurs bourses Je ne trouve pas tout, je ferai mon billet Du surplus.

Aramont

Un billet : je suis votre valet.

Monrose

On peut s'ajuster.

Aramont

Mal.

Monrose

Je t'en laisse l'arbitre.

Dornane

Je te suis obligé.

Aramont

Ce serait à bon titre.

Dornane

Puisque nous convenons, mon cher, en attendant, Garde-moi le secret, de crainte d'accident.

Scène 10

Aramont, Monrose

Aramont

La proposition me paraît surprenante, Et pour trancher le mot, elle est impertinente. Quoi ! de votre dépouille il veut s'accommoder, Après vous avoir dit qu'il ne peut vous aider ?

Monrose

Je ne vois pas d'où vient cette surprise extrême, Dornane ne peut rien pour moi ni pour lui-même, Mais quand il s'agira de faire son chemin, Sa famille pour lors y donnera la main.

Aramont

Ce marché ridicule aura donc lieu ?

Monrose

Sans doute. Puisqu'il faut que je vende. Heureux dans ma déroute De pouvoir obliger quelqu'un de mes amis C'est le dernier plaisir qui me sera permis !

Aramont

On pourrait s'en passer.

Monrose

Souffre que je te quitte. Je voudrais voir Ariste ; et j'y cours au plus vite.

Scène 11

Aramont

Aramont

Nous n'avons plus qu'Hortense en cette extrémité. Allons hâter le coup que j'ai prémédité ; Portons au coeur d'Hortense une atteinte fatale ; Faisons-lui redouter une heureuse rivale ; Et puisqu'il faut, contre elle, employer ce détour, Armons la jalousie en faveur de l'amour.

Acte III

Scène 1

Ariste

Ariste

J'attendrai son retour. Surtout, qu'on l'avertisse, Sitôt qu'il rentrera.

Scène 2

Ariste

Ariste

Faut-il que je ne puisse Lui dire mon secret ? Monrose est étonnant De ne pas voir quel est le péril imminent, Où son humeur facile expose sa fortune. La remontrance ici deviendrait importune ; Et loin de s'éclairer par mes avis secrets, Il irait les traduire à ces gens indiscrets, À qui sa confiance est un peu trop livrée. Oh ! jeunesse, toujours d'elle-même enivrée ! Monrose est dans ce temps difficile à passer. Il faut y suppléer, et ne nous point lasser : Du moins j'ai réparé les fautes qu'ils ont faites. Quoi qu'il puisse arriver, j'ai mis ordre à ses dettes ; Il ne se perdra point.

Scène 3

Ariste, Monrose

Ariste

Nous nous cherchons tous deux.

Monrose

Oui, je sors de chez vous.

Ariste

Quel est ce bruit fâcheux ? Ce qu'on dit, est-il vrai ? Vous quittez le service ?

Monrose

Je ferai malgré moi ce cruel sacrifice.

Ariste

On vous prendrait au mot.

Monrose

Je vends mon Régiment Afin de m'acquitter. Puis-je faire autrement ?

Ariste

Peut-être, rien ne presse encore ; il faut attendre...

Monrose

Attendre.... Quoi, Monsieur ? Qu'ai-je encore à prétendre ? C'est d'un autre que moi dont la Cour a fait choix.

Ariste

Savez vous si cet autre accepte ?

Monrose

Ah ! je le crois.

Ariste

Ou vous le supposez. Est-ce une conséquence ? On revient quelquefois de plus loin qu'on ne pense. Empêchez cependant qu'on n'aille débiter À la Cour, et par-tout, que vous voulez quitter. Un bruit si ridicule a l'air d'une menace, Ou du moins d'un dépit qui n'est pas à sa place.

Monrose

Ce sont mes ennemis...

Ariste

Non ; ce n'est point eux. Il est bien d'autres gens qui sont plus dangereux. Ne croyez pas, Monsieur, que je taxe personne Dans ces réflexions que je vous abandonne. Quand j'y pense, entre nous, je vois présentement Que l'amitié se donne et se prend aisément ; Elle est, comme l'amour, hasardeuse et légère. Une conformité frivole et passagère D'âge, d'état, d'humeur, et surtout de plaisir, Sans nul autre examen, suffit pour nous saisir. Nous nous associons, comme on fait en voyage, Sans savoir avec qui le hasard nous engage ; Et l'on devient ami comme on devient amant : Pour faire une maîtresse, il ne faut qu'un moment : Mais l'amitié, du moins comme je l'envisage, De part et d'autre exige un long apprentissage ; Et vous devez savoir à vos propres dépens, Qu'un ami véritable est l'ouvrage du temps.

Monrose

On peut me reprocher quelques moments d'ivresse, Trop de facilité, des erreurs de jeunesse ; Ma confiance a pu s'égarer quelquefois Dans la prospérité peut-on faire un bon choix ? Et comment démêler l'amitié véritable D'avec la flatterie alors inévitable ? La Fortune nous met un bandeau sur les yeux. Depuis qu'elle a changé la face de ces lieux, Pouvais-je mieux choisir dans cette circonstance, Que ceux qui sont venus m'offrir leur assistance ? Je n'ai retrouvé qu'eux dans mon adversité. L'ascendant, l'habitude, et la nécessité, M'ont forcé d'accepter leurs secours salutaires ; Ils se sont partagé le poids de mes affaires ; Ils s'en sont emparez. S'ils ne sont pas heureux, Que voulez-vous ? Du moins, je ne crains avec eux Aucune ingratitude, aucune fourberie.

Ariste

Mais ne craignez-vous rien de leur étourderie ?... Pardonnez ; je m'échappe ici mal-à-propos : C'est, je crois, vous en dire assez en peu de mots. Du reste est-il permis de vous parler d'Hortense ?

Monrose

Hélas !

Ariste

Qu'est-ce ? On soupçonne un peu votre constance. Vous ne la voyez plus. D'où vient ce changement ? Parlez ; auriez-vous pris quelqu'autre engagement ?

Monrose

Quand la fortune change, et devient si cruelle, Le coeur d'un malheureux devrait changer comme elle. Ma constance est du moins un secret ignoré. Je dévore mes feux, et j'en suis dévoré.

Ariste

Qui peut vous imposer ce pénible silence ?

Monrose

La probité l'exige, et l'intérêt d'Hortense : Tous deux font qu'à ses yeux j'ai cessé de m'offrir. J'ai craint de l'offenser, j'ai craint de l'attendrir. Son repos m'est trop cher, pour oser le détruire, Et je l'estime trop, pour vouloir la séduire. La distance à présent est trop grande entre nous. Il faut que son amant puisse être son époux. Ainsi je dois cesser une vaine poursuite. Je n'ai plus que les pleurs, le silence, et la fuite.

Ariste

C'est assez. On me mande ; et je vais à la Cour. Peut-être vous verrai-je avant la fin du jour.

Scène 4

Monrose

Monrose

Il n'est plus temps ; ses soins ne me serviront guéres.

Scène 5

Clorine, Monrose

Clorine

On vous attend. Ce sont, je crois, des gens d'affaires ; Ils en ont bien la mine.

Monrose

Allons, je vais les voir.

Clorine

Le départ de Madame est fixé pour ce soir.

Monrose

Je sais que je lui dois rendre un compte fidèle. Dis-lui que je m'occupe à travailler pour elle.

Scène 6

Clorine

Clorine

S'il voulait la revoir, il ferait beaucoup mieux. Mais la voici qui vient d'achever ses adieux.

Scène 7

Hortense, Clorine

Hortense

Je suis au désespoir ; la méprise est cruelle : Comment la réparer ?

Clorine

Madame quelle est-elle ?

Hortense

Mes gens se sont trompez.

Clorine

Peut-on savoir en quoi ?

Hortense

J'ai lu, sans y penser, ce qui n'est pas pour moi.

Clorine

Ah ! n'est-ce que cela ? Quitte à brûler la lettre, Et ne s'en pas vanter !

Hortense

Il faut la lui remettre Absolument.

Clorine

Madame, à qui donc, s'il vous plaît ?

Hortense

Et peut-être ai-je lu mon arrêt. On finit ses malheurs, s'il veut être sensible : Ce billet l'en assure.

Clorine

Ah ! Serait-il possible ?

Hortense

Des offres qu'on lui fait il peut-être charmé. S'il n'est pas inconstant, du moins il est aimé.

Clorine

Oui, c'est un grand attrait.

Hortense

Hélas ! qu'elle est heureuse De pouvoir à son gré se montrer généreuse, Et d'employer ainsi !...

Clorine

Je ne sais ; mais enfin Cela sent la beauté qui touche à son déclin.

Hortense

Va trouver Aramont... lui-même. Il faut lui dire Que je veux lui parler, avant qu'il se retire.

Clorine

Eh, qu'en voulez-vous faire ? Ah ! si vous l'employez, Vous l'allez bien charmer. Mais si vous m'en croyez... Vous le voulez charger de rendre cette lettre ?

Hortense

Sans doute.

Clorine

En quelles mains allez-vous la remettre ?

Hortense

La supprimerait-il ?

Clorine

Ah ! n'en ayez pas peur. D'un bout du monde à l'autre il irait de bon coeur. Ils la liront ensemble ; et puis, gare la glose ! Il fera ses efforts pour pervertir Monrose.

Hortense

Il n'importe.

Clorine

Madame, il vous sacrifiera.

Hortense

Plus il est son ami, mieux il me servira.

Clorine

Monrose est son idole ; il l'aime ; il l'a vu naître ; Son zèle est sa folie ; il n'en est pas le maître.

Hortense

Sais-tu bien que je suis lasse de t'écouter ?

Scène 8

Hortense

Elle paraît inquiète.

Hortense

J'ai donc une rivale ? Il n'en faut point douter. La preuve que je tiens a de quoi me suffire. Je ne suis pas la seule à qui l'amour inspire En faveur de Monrose un projet généreux ! Une autre s'intéresse à son sort malheureux... Si nous nous rencontrons dans la même pensée, J'ai le secret plaisir de l'avoir devancée... Mais on ne revient point... Ah ! que les Valets sont...

Scène 9

Valet, Hortense

Valet

J'ai lassé le paquet chez Monsieur Aramont.

Hortense

Avez-vous bien pris garde à ne vous pas méprendre ?

Valet

Oui. Son Valet de chambre aura soin de le lui rendre.

Scène 10

Hortense

Hortense

Qu'ai-je fait ? Quand je veux l'empêcher de périr, N'est-ce point un ingrat que je vais secourir ? Eh ! dois-je me livrer à cette inquiétude, Et le sacrifier à cette incertitude ? N'est-ce que l'intérêt qui doit nous émouvoir ? Pour être généreuse, a-t-on besoin d'espoir ? Employons les moyens qui sont en ma puissance. Et qu'il n'en ait jamais la moindre connaissance, Il est perdu pour moi. Sauvons le seulement : Que ce soit comme ami, si ce n'est comme amant.

Scène 11

Clorine, Hortense

Clorine

On attend Aramont.

Hortense

A-t-on quelques nouvelles ?

Clorine

Oui, Madame, beaucoup ; et même assez cruelles.

Hortense

Pourrais-je encore avoir de nouvelles douleurs ?

Clorine

Armez-vous de courage ; il est d'autres malheurs... Ils vous sont personnels.

Hortense

Serais-je condamnée À passer sous le joug d'un cruel hyménée ? Ma fortune sans doute aura tenté quelqu'un, Et l'on m'accorde aux voeux d'un amant importun !

Clorine

Vous n'avez plus à craindre aucune violence.

Hortense

S'il est vrai, tu peux rompre un si cruel silence. Tu pleures ? Les détours deviennent superflus ; Parle.

Clorine

Vous étiez riche, et vous ne l'êtes plus. Cet Oncle de Monrose...

Hortense

Explique ce mystère.

Clorine

Cet homme qu'on croyait un sûr dépositaire, Que votre père avait chargé de votre bien...

Hortense

L'aurait-il dissipé ?

Clorine

L'on ne retrouve rien ; Rien du tout, en un mot.

Hortense

Mais en es-tu bien sûre ?

Clorine

Hélas ! que trop, Madame ; et je vous en assure. À l'instant même on vient de lever le scellé. J'ai tout su d'un témoin qui me l'a révélé ; Et ce Témoin, Madame, est un des Commissaires.

Hortense

Que dit Monrose ?

Clorine

Il est avec ces gens d'affaires. D'un oeil presque insensible il voyait ses malheurs : Les vôtres l'ont atteint des plus vives douleurs. On dirait que lui-même il s'en croit responsable : Dans son accablement il est méconnaissable : Toute sa fermeté se change en désespoir : Sans détourner les yeux, il n'a pas pu me voir : Il m'a caché des pleurs, que sans doute il dévore ; J'en ai versé moi-même ;... Et j'en répands encore.

Hortense

Ah ! c'est trop m'attendrir, et me désespérer.

Clorine

En l'apprenant, j'ai cru que j'allais expirer.

Hortense

Quel bonheur ! j'ai sauvé ce qui m'est nécessaire.

Clorine

Qu'allez-vous devenir ?

Hortense

Ce sera mon affaire.

Clorine

J'envisage pour vous quelques soulagements Qui pourront...

Hortense

Quels sont-ils ?

Clorine

Ce sont vos diamants : Vous en avez ; ils sont d'un prix considérable. Du moins, vous vous ferez un sort moins déplorable.

Hortense

Le Baron par hasard saurait-il mon état ?

Clorine

La nouvelle n'a fait encore aucun éclat. Il peut n'en rien savoir.

Hortense

Si cela pouvait être !

Clorine

Il n'était point ici quand... je le vois paraître.

Hortense

Songe un peu que je pars dans deux heures d'ici.

Scène 12

Aramont, Hortense

Aramont

Voyons donc si ma lettre aura bien réussi.

À Aramont.

Hortense

Voici l'instant fatal ; tout mon coeur en frissonne. Monsieur, en arrivant, n'avez-vous vu personne ?

Aramont

En entrant, on m'a dit que je devais vous voir ; Et je viens m'acquitter de ce premier devoir.

Hortense

Puis-je compter sur vous ?

Aramont

Tout me sera facile.

Hortense

Je le souhaite.

Aramont

En quoi puis-je vous être utile ?

Hortense

Avant de m'exposer, il faudrait m'assurer...

Aramont

Choisissez le serment ; je suis prêt à jurer.

Hortense

Le service est unique ; et je vais vous surprendre.

Aramont

Voilà précisément comme j'aime à les rendre.

Hortense

Peut-être pourrez-vous le trouver indiscret. Il faut bien du courage, et beaucoup de secret.

Aramont

Je ferai l'impossible. En serez-vous contente ?

Hortense

Vous vous engagez donc à remplir mon attente ?

Aramont

Je m'en fais un plaisir, un devoir, une loi. Je vous engage tout, mon honneur, et ma foi. Que je sois réputé le plus grand des parjures !...

Hortense

Je vais donc vous donner les preuves les plus sûres De l'état que je fais de votre probité. Mon coeur va s'épancher avec sécurité. Monrose vous est cher ?

Aramont

Beaucoup plus que moi-même.

Hortense

Je vous crois trop sensible à son malheur extrême, Pour craindre de vous mettre avec moi de moitié,

Aramont

Sûrement.

Hortense

Unissons... l'amour et l'amitié. Cachez-moi la surprise où ce discours vous jette. Votre ami va périr. Je sais ce qu'il projette. Puisque le sort s'obstine à le persécuter, Vous ne l'ignorez pas, il va s'exécuter. S'il vend son Régiment, sa perte est infaillible : Il met à sa fortune un obstacle invincible.

Aramont

Il est vrai ; son dessein est de quitter la Cour : Son malheur l'y contraint ; ce sera sans retour. Que ne puis-je empêcher ce cruel sacrifice ! Ma fortune, mes biens, seraient à son service ; Je saurais employer des moyens détournez : Mais malheureusement mes pouvoirs sont bornez.

Hortense

Oserais-je vous prendre à vos propres paroles ?

Aramont

Je ne fais point ici des avances frivoles ; Et je voudrais pouvoir me vendre, où m'engager. Je n'ai qu'un revenu modique et viager ; C'est à quoi me réduit la fortune cruelle. Pour la première fois je murmure contre elle. Les malheurs d'un ami me font sentir les miens.

Hortense

Si quelqu'un par hasard vous offrait des moyens !...

Aramont

Je les saisirais tous : mais, hélas ! Qui sera-ce ?

Hortense

Moi-même.

Aramont

Vous, Madame ?... Ah ! ah ! ceci me passe.

Hortense

Ne pourrais-je être aussi généreuse que vous ? Avez-vous des vertus qui ne soient pas pour nous ?

Aramont

Je sais qu'il n'en est point qui ne vous soit commune ; Mais avec tout cela, Madame, il en est une Que l'on n'a point laissée à votre liberté : C'est malheureusement la générosité : Quoique vous jouissiez d'un bien considérable, Vous ne pouvez en rien nous être secourable.

Hortense

Mais si par un hasard je le pouvais !... Hé bien ?

Aramont

Un si, rend tout possible, et ne conduit à rien.

Hortense

Peut-être.

Aramont

Eh non. Les lois, votre sexe, votre âge, Vous mettant hors d'état...

Hortense

Je sais notre esclavage. Si vous voulez pourtant ne vous pas opposer... J'ai quelque superflu dont je puis disposer.

Aramont

Comment ?

Hortense

C'est peu de chose : et toutefois j'espère Que ce secours pourrait, du moins...

Aramont

Quelle chimère !

Scène 13

Clorine, Hortense

Clorine

Ah ! Madame... Monsieur, excusez, s'il vous plaît. Je suis toute saisie...

Hortense

Eh bien, qu'est-ce que c'est ?

Clorine

Tout est perdu.

Hortense

Quoi donc ?

Clorine

Ce sont vos pierreries...

Hortense

Clorine, parle bas.

Clorine

Qui sont évanouies : Je viens de les chercher, mais inutilement ; Et vous êtes volée... indubitablement.

Hortense

Que veux-tu que j'y fasse ?

Clorine

Eh, comment donc, Madame ? Ne savez-vous pas bien que cela le réclame ?

Hortense

Ce n'en est pas la peine.

Clorine

Ah ! vous me confondez.

Hortense

Taisez-vous.

Clorine

Je ne sais comment vous l'entendez... Mais je ne comprends rien à cette politique. J'entrevois du mystère ici.

Clorine sort, en regardant Aramont.

Hortense

Point de réplique. Sortez ; retirez-vous.

Scène 14

Aramont, Hortense

Aramont

Me serais-je mépris ? Ce sont vos diamants qui vous ont été pris ? Permettez ; je m'en vais chez tous les lapidaires, Leur donner sur ce vol les avis nécessaires : Il faut entre leurs mains arrêter ces bijoux.

Hortense

Épargnez-vous ce soin, Monsieur ; ils sont chez vous.

Aramont

Chez moi ?

Hortense

Je les ai fait porter, sans vous l'apprendre. Je craignais vos refus ; et j'ai du vous surprendre.

Aramont

Vous me l'aviez bien dit.

Hortense

Enfin j'ai vos serments, Songez à satisfaire à vos engagements. Le salut de Monrose est en votre puissance.

Aramont

Ah ! C'est trop exiger de mon obéissance.

Hortense

Son sort est dans vos mains, et vous en répondez : Vous nous sauvez tous trois, si vous me secondez.

Aramont

Oh ! parbleu, serviteur.

Hortense

Quelle froideur funeste ? Cette faible ressource est tout ce qui nous reste.

Aramont

Cessez de me séduire.

Hortense

Eh quoi ! vous hésitez ? Puis-je mieux employer ces superfluités ! Qui ne seraient pour moi qu'une charge importune ! N'aurait-il pas joui de toute ma fortune ?

Aramont

Il l'aurait partagée.

Hortense

Eh ! Peut-on me blâmer ? C'est un infortuné que l'on m'a fait aimer... C'est l'ami le plus cher que vous ayez au monde ; C'est sur vous à présent que notre espoir se fonde ; Par-là vous détournez son plus pressant malheur ; Et bientôt il devra le reste à sa valeur.

Aramont

Ce serait le moyen de lui sauver la vie.

Hortense

Hé bien, sauvez-le donc.

Aramont

J'en aurais bien envie. Mais si par un malheur que je ne puis prévoir, Monrose, quelque jour, venait à le savoir, Comptez qu'il en aurait une douleur amère, Et qu'il m'accablerait de toute sa colère. Je le connais, Madame ; il serait furieux.

Hortense

Mais il serait sauvé. Lequel aimez-vous mieux ? Son courroux est-il plus à craindre que sa perte ? Comment en ferait-il la moindre découverte ? Il ne peut le savoir que de vous, ou de moi. Ainsi bannissez donc un ridicule effroi. Comptez sur mon secret ; je compte sur le vôtre.

Aramont

Ô sexe, toujours sûr de triompher du nôtre ! L'action est si belle...

Hortense

Ah ! J'éprouve en ce jour, Que l'amitié n'est pas moins tendre que l'amour. Allez ; que votre zèle ait une heureuse suite ! De tous ces créanciers empêchez la poursuite. Ce n'est pas tout.

Aramont

Encore ?

Hortense

Oui ; j'exige de vous Un service moins grand, mais peut-être plus doux. Rendez-lui ce billet, qui s'adresse à lui-même : Il peut-être pour lui d'une importance extrême.

Scène 15

Monrose, Hortense

Monrose

Je te cherche... Que vois-je ? Hortense ? Ah ! si je puis, Cachons-lui sa ruine, et l'état où je suis.

Hortense

J'ai pris à vos malheurs la part qu'on y doit prendre.

Monrose

Vous les adoucissez, en daignant me l'apprendre. Continuez un soin qui m'est si précieux. Madame, je comptais ne m'offrir à vos yeux, Qu'après avoir donné quelque ordre à vos affaires. Je m'occupais des soins qui vous sont nécessaires.

Hortense

Monsieur, occupez-vous d'un objet plus pressant. Ne nous direz-vous rien de plus intéressant ?

Monrose

Je me trouve garant de votre destinée ; Et je compte qu'avant la fin de la journée...

Hortense

N'avez-vous plus d'espoir du côté de la Cour ? La fortune cruelle est-elle sans retour ?

Monrose

Ce serait me flatter contre toute apparence. J'ai reçu mon arrêt avec indifférence. Le sort peut à présent multiplier ses coups : Les maux dont on me plaint sont les moindres de tous.

Hortense

Mais d'un si grand malheur quelle sera la suite ?

Monrose

Si de mon avenir vous daignez être instruite, J'irai traîner ailleurs le reste de mes jours : Du moins aucun remords n'en troublera le cours. Un tendre souvenir me tiendra lieu du reste.

À part.

À Monrose.

Lui donnant la lettre.

À part.

À Monrose.

À part.

Hortense

On voudrait détourner cet avenir funeste... Monsieur, vous n'êtes pas si fort abandonné... À des voeux impuissants l'on ne s'est pas borné... Si le sort vous poursuit... Ô Ciel ! que vais-je faire ? Vous verrez que l'amour ne vous est pas contraire. Tenez... Ma fermeté commence à succomber. Lisez... À ses regards il faut me dérober.

Scène 16

Monrose, Aramont

Monrose

Hortense se déclare.

Aramont

On se lasse de feindre ; On vous aime.

Monrose

Voilà ce que j'avais à craindre.

Aramont

À craindre ? Votre coeur n'en est-il plus charmé ?

Monrose

Ne me parle jamais d'aimer, ni d'être aimé.

Aramont

Bon !

Il lit bas.

Monrose

Il ne manquait plus à cette infortunée Qu'un malheureux amour. Ah, quelle destinée !

Aramont

Quel changement est-il arrivé dans son coeur ?

Il donne le billet à Aramont.

Monrose

Si je veux renoncer à tout autre vainqueur, Elle offre... Ah ! je succombe à son malheur extrême. Vois comme elle m'écrit.

Aramont

Eh ! Morbleu, c'est le même !

Monrose

Ce billet-là t'étonne ?

Aramont

Il n'aurait jamais dû Tomber entre vos mains ; et j'en suis confondu.

Monrose

Eh, quand elle pourrait régler son hyménée, Que ferait-elle, hélas ! puisqu'elle est ruinée ?

Aramont

Elle est ruinée ?

Monrose

Oui.

Aramont

Je suis désespéré. Tout de bon ?

Monrose

C'est un fait.

Aramont

J'ai fort bien opéré.

Monrose

Je vois que tu la plains !

À part.

Aramont

Point du tout, je me loue ! Ah ! S'il savait le reste !

Monrose

Il faut que je l'avoue, Je ne reconnais guère Hortense à cet éclat.

Aramont

Pourquoi ne m'avoir pas instruit de son état ?

Monrose

Cher ami, le savais-je ? On vient de me confondre,

Aramont

Et moi, de même.

Monrose

Il faut cependant lui répondre.

Aramont

En voici la réponse. Il n'y faut plus penser.

Monrose

Je n'imagine pas pouvoir m'en dispenser. Faut-il que je l'abuse, ou que je la méprise ? Je ne puis.

À Monrose.

Aramont

Il faut donc avouer ma sottise. Si ce billet vous cause un si grand embarras, On peut vous en tirer.

Monrose

Que tu m'obligeras !

Aramont

Se déclarer un sot, est un grand sacrifice.

Monrose

Ne me refuse pas un aussi bon office.

Aramont

Vous vous tourmentez fort, vous vous creusez l'esprit Pour faire une réponse à ce maudit écrit ; Il n'en faut point.

Monrose

Pourquoi ?

Aramont

Non, vous dis-je ; et pour cause. Il n'est point d'elle.

Monrose

Il n'est ?...

Aramont

Oui ; j'en sais quelque chose.

Monrose

Il n'est point d'elle ?... Eh ; mais elle me l'a donné. N'en es-tu pas témoin ?

Aramont

J'en suis fort étonné. Les femmes vont toujours plus loin que l'on ne pense, Et que l'on ne voudrait. J'ai fait une imprudence...

Monrose

Est-il d'une autre ?

Aramont

Non.

Monrose

De grâce, explique-toi.

Aramont

Tempêtez, fulminez ; que diable ! il est de moi.

Monrose

De toi ?

Aramont

Vous l'avez dit ?

Monrose

Quelle est ta frénésie ?

Aramont

Je voulais lui donner un peu de jalousie Pour tirer son secret. C'est un petit secours Que j'avais employé pour aider vos amours.

Monrose

Quelle fureur as-tu de signaler ton zèle ? Que sais-tu si je veux qu'on me serve auprès d'elle T'ai-je employé pour être éclairci de mon sort ?

Aramont

Eh ! n'est-on pas assez puni quand on a tort ?

Monrose

Ce serait à présent contre toute apparence Que je pourrais douter de son indifférence. Hortense vient de faire éclater son mépris.

Aramont

Oui.

Monrose

Si du moindre amour son coeur était épris, Elle aurait supprimé cette lettre fatale, Que sans doute elle a dû croire d'une rivale.

Aramont

Une amante ordinaire eut commencé par-là.

Monrose

C'est un malheur de moins. Mais laissons tout cela, Et songeons à l'état de cette infortunée, Que, je ne sais comment, mon oncle a ruinée. Je tenais tout de lui ; je n'avais presque rien.

Aramont

Il est vrai.

Monrose

Jusqu'ici j'ai vécu sur son bien ; J'ai jusques à sa mort surchargé sa dépense : Ainsi j'ai partagé les dépouilles d'Hortense. Il me serait affreux de vivre à ses dépens. Autant que je pourrai, je dois, et je prétends Réparer en secret des pertes aussi grandes. Il me reste une Terre. Il faut que tu la vendes.

Aramont

Eh ! ne vous chargez point de semblables remords. S'il fallait réparer les sottises des morts, Ma foi, leurs héritiers n'y pourraient pas suffire, Ce n'est pas votre faute : on n'a rien à vous dire.

Monrose

L'honnête homme ne doit s'en rapporter qu'à lui : Il se juge lui-même ; et jamais par autrui : Sitôt qu'il se condamne, on ne saurait l'absoudre. En un mot, je le veux.

Aramont

Mais...

Monrose

Il faut t'y résoudre. Tiens ; voilà...

Aramont

Qu'est-ceci ?

Monrose

Ma procuration.

Aramont

Doucement ; s'il vous plaît.

Monrose

Point d'obstination ; L'affaire presse. Avant que sa ruine éclate, Va, cours, vends à tout prix.

Aramont

Ma foi, non.

Monrose

Je m'en flatte.

Aramont

À tort.

Monrose

Épargne-toi d'inutiles refus.

Aramont

Mais, vous dis-je...

Monrose

Je fuis ; je ne t'écoute plus.

Scène 17

Aramont

Aramont

Monrose, écoutez donc... Il est bien loin. Que faire ? C'est à vous, mon esprit, à me tirer d'affaire. Vous avez à combattre, en ce moment fâcheux, La probité, l'amour, et le diable avec eux.

Acte IV

Scène 1

Aramont, Clorine

Aramont

Puis-je obtenir d'Hortense un moment d'audience ?

Clorine

Madame va venir ; donnez-vous patience.

Aramont

Clorine a le coeur triste, à ce qui me paraît ?

Clorine

Vous êtes pénétrant.

Aramont

Ah ! je vois ce que c'est. Vous comptiez suivre Hortense au Couvent ; mais sa tante Avec impolitesse a frustré votre attente Par un sot compliment.

Clorine

Pareil à vos discours.

Aramont

Où diable vouliez-vous achever vos beaux jours ? Dans les ennuis forcez d'une triste clôture, Vous, dont l'esprit actif, toujours à la torture, Pétille dans un corps de salpêtre et de feu ? D'ailleurs, si vous voulez, vous m'en ferez l'aveu ; Mais, à proportion, vous êtes mieux qu'Hortense.

Clorine

Vous y mettez bon ordre.

Aramont

Et dans sa décadence Elle ne peut vous faire aucun bien désormais.

Clorine

Il me reste à gagner les biens qu'elle m'a faits.

Aramont

Clorine est héroïque !

Clorine

Et vous ne l'êtes guère. Je voudrais me charger de toute sa misère. Que ne puis-je ?... Du moins, je ne suis pas de ceux, Qui savent abuser d'un coeur trop généreux.

Aramont

Écoute, mon enfant. Je vois qu'auprès d'Hortense Il faut que je te serve.

Clorine

Ah ! je vous en dispense.

Aramont

Tu n'as jamais voulu me croire propre à rien ; Mais je veux t'en punir, en te faisant du bien.

Clorine

Non, Monsieur, s'il vous plaît.

Voyant Hortense.

Aramont

Parbleu, Mademoiselle, Ce sera malgré vous... Mais je la vois ; c'est elle.

Clorine

Moi, je vais vous servir de la bonne façon.

Aramont

Cette fille paroît avoir quelque soupçon.

Scène 2

Hortense, Aramont

Hortense

Vous m'apportiez, sans doute, une heureuse nouvelle ? Mon coeur impatient volait au devant d'elle.

Aramont

Oui-da.

Hortense

N'êtes-vous pas notre libérateur ?

Aramont

Vous me donnez, Madame, un titre trop flatteur.

Hortense

Ne vous est-il pas dû ?

Aramont

Que le Ciel m'en préserve ?

Hortense

D'où vient cet embarras ? Quelle est cette réserve ? Avez-vous fait usage ?...

Aramont

Ils sont toujours chez moi : Et mon dessein n'est pas d'en faire aucun emploi.

Hortense

Que dites-vous, Monsieur ? Ô Ciel ! est-il croyable ? Est-ce donc-là cet homme utile et serviable ? Je le trouve en défaut quand j'ai besoin de lui ! Vous vous démentez donc pour moi seule aujourd'hui ?

Aramont

Monrose m'est bien cher : mais je suis incapable De le servir ainsi. Je serais trop coupable.

Hortense

Eh ! Le serez-vous moins en le laissant périr ?

Aramont

Je voudrais, autrement, le pouvoir secourir.

Hortense

Vous prétendez l'aimer ?

Aramont

Autant qu'il est possible.

Hortense

Ne vous en vantez plus... Serez-vous inflexible ?

Aramont

Ce n'est pas sans raison. Eh ! Madame en effet, Pouviez-vous recueillir le fruit de ce bienfait ? La gloire que mérite une action si belle, Devait s'ensevelir et se perdre avec elle. Vous ne pouviez passer pour en être l'auteur.

Hortense

Toute ma récompense est au fond de mon coeur. La générosité n'en veut pas davantage.

Aramont

L'intention suffit.

Hortense

Eh ! quel est ce langage ? En périra-t-il moins ? Nous connaissons ses biens. Que peut faire un guerrier, borné dans ses moyens ? Il languit, s'il ne tient un état honorable ; Sa valeur n'est jamais dans un jour favorable. La gloire coûte cher à qui veut l'acquérir : Il la faut acheter ; il la faut conquérir. Et malheureusement (puisqu'il faut vous le dire) Le courage tout seul n'a pas de quoi suffire. Vous l'avez éprouvé.

À part.

À Hortense.

Aramont

Pour le faire briller. Du reste de vos biens faut-il vous dépouiller ? Songez à vous, Madame. Il faut que je m'en tire. Vous êtes ruinée. Il est bon de vous dire Que vous n'avez plus rien que ces faibles débris.

Hortense

S'il est vrai, mon désastre y met un nouveau prix. L'usage que j'en fais me tient lieu de fortune. Mais quelle prévoyance, un peu trop importune, En cette occasion vous révolte si fort ? Un peu plus, un peu moins, ne fait rien à mon sort.

Aramont

Pour qui conservez-vous un intérêt si tendre ? Savez-vous seulement si ?...

Hortense

C'est me faire entendre Que Monrose peut-être adresse ailleurs ses voeux.

Aramont

Jusqu'ici, vous avez si peu flatté ses feux...

Hortense

Eh ! ne vous chargez point d'excuser ce que j'aime : Je saurai mieux que vous m'en acquitter moi-même, Je lui pardonne tout pourvu qu'il soit heureux : Son bonheur me suffit, c'est tout ce que je veux. Et j'y dois concourir autant qu'il m'est possible. Pour trancher, en un mot, je demeure inflexible ; Vous ne me ferez point reprendre ce dépôt. Je désavouerai tout ; et je nierai plutôt... Au surplus, vous avez le secret de ma vie : Disposez-en, Monsieur, au gré de votre envie ; Voyez, quand je descends jusqu'à vous implorer, Si vous voulez me perdre, et vous déshonorer.

Scène 3

Aramont

Aramont

Oh ! parbleu, serviteur. Pour moi, je m'en désiste. Je remettrai le tout entre les mains d'Ariste. Allons...

Scène 4

Monrose, Aramont

Monrose

Arrête. Un mot. Daigne un peu m'éclaircir. Tu me vois furieux. On vient de te noircir D'une accusation que je crois téméraire. Il me serait cruel de trouver le contraire. Clorine...

Aramont

Ah ! C'en est fait.

Monrose

Vient de me confier Un mystère affreux. Songe à te justifier.

Aramont

Cette fille m'en veut.

Monrose

Ce n'est pas là répondre. Ne récrimine point, si tu veux la confondre. Cette fille fait plus que de te soupçonner. Que dis-je ? Elle prétend que tu t'es fait donner, Pour moi, les diamants d'Hortense. Est-ce une injure ? Les aurais-tu reçus ? Parle, je t'en conjure. Tu conviens de ta faute, en n'osant la nier. Il ne s'agit donc plus que d'y remédier.

Scène 5

Valet, Monrose, Aramont

Le Valet s'en va.

Valet

Monsieur, un étranger m'a chargé de vous rendre Ce paquet-là.

Monrose

Sachons ce que l'on veut m'apprendre. Que vois-je ? Mes billets qui me sont renvoyez ! Oui, vraiment, ce sont eux ; ils se trouvent payez !

Aramont

Tant mieux.

Monrose

Ah, malheureux, c'est donc-là ton ouvrage ? Qu'elle indigne ressource as-tu mise en usage ?

Aramont

Aucune.

Monrose

À quel complot as tu prêté la main ? Il faut avoir un coeur bien dur, bien inhumain. J'aurais donné mon sang pour cette infortunée, Si j'avais pu lui faire une autre destinée. Tu connais sa ruine, et tu vas l'achever ! Ah ! c'est m'assassiner, en voulant me sauver, Impitoyable ami, barbare que vous êtes !

Aramont

Est-ce ma faute, à moi, si l'on paye vos dettes ? J'ignore à qui l'on doit imputer ce bienfait : Mais je n'ai point de part au tour que l'on vous fait. Il est bien vrai qu'Hortense a voulu me séduire. Puisqu'enfin l'on m'y force, il faut vous en instruire. Elle avait fait porter chez moi ses diamants : Ils y sont : venez-y ; vous verrez si je mens.

Monrose

Ils y sont ? Et pourquoi ? Ne pouviez-vous les rendre ?

Aramont

Eh que diable ! ai-je pu les lui faire reprendre ? Ce que veut une femme est écrit dans le Ciel. Enfin, j'ai tenu bon : voilà l'essentiel. J'ai fait ce que j'ai pu contre cette obstinée, Jusqu'à lui découvrir qu'elle était ruinée.

Monrose

Nous étions convenus que tu n'en dirais rien, Puisque j'ai résolu d'y suppléer du mien.

Aramont

Elle a, fans sourciller, appris cette nouvelle. Alors, pour votre honneur, et par pitié pour elle, J'ai cru que je devais lui dire franchement Qu'elle n'est plus l'objet de votre attachement.

Monrose

Moi, je ne l'aime plus ! Moi, je suis infidèle !

Aramont

N'avez-vous pas rompu cette chaîne cruelle ? Je l'ai cru.

Monrose

Non ; jamais je n'en eus le dessein. Hélas ! c'est lui porter un poignard dans le sein.

Aramont

C'est pour son bien. Ma foi, j'ai cru faire merveilles.

Monrose

Ne me propose point des excuses pareilles... Mais à qui dois-je donc imputer ce bienfait ?

Scène 6

Dornane, Aramont, Monrose

À Aramont.

À Monrose.

Dornane

Tu grondes le Baron ! C'est toujours fort bien fait. Pardonne, si je viens troubler la vespérie. Sais-tu ce qui m'arrive ? Écoute, je te prie... Je n'en puis revenir. C'est pour ton régiment. Je pouvais me flatter d'en avoir l'agrément. Je vais chez qui tu sais en faire la poursuite. Je me nomme ; on m'annonce ; et j'entre tout de suite. Il me voit ; il se lève ; et d'un air prévenant Il m'embrasse, et me fait un accueil surprenant. Je le tire à quartier ; je lui fais ma semonce : Mon homme alors se trouble ; et voici sa réponse. "Je suis au désespoir (je crois qu'il disait vrai) Vous êtes malheureux pour votre coup d'essai." Bref, avec des discours à peu près de la sorte, Il s'est acheminé du côté de la porte. Nous nous sommes quittez. Ariste a manoeuvré : Il venait d'en sortir, lorsque je suis entré. Nous aurions fait ensemble une assez bonne affaire ; Car j'aurais rassemblé tout l'argent nécessaire : Mais enfin, je te rends ta parole.

Aramont

Tant mieux. Il s'agit d'un service un peu plus sérieux.

Monrose

Il est vrai ; l'aventure est presque inconcevable. Dis-moi si c'est à toi que je suis redevable D'un service récent...

Dornane

Ma foi, peut-être bien ; Car je sers tant de gens sans que j'en sache rien...

Monrose

Je viens de recevoir fous une simple adresse Tous mes billets.

Dornane

Que t'a renvoyez ta maîtresse ?

Monrose

Non : mes créanciers.

Dornane

Bon.

Monrose

Oui, te dis-je ; à l'instant.

Dornane

Je voudrais que les miens en pussent faire autant.

Monrose

Tu n'en devrais pas moins. Tout ce qui m'embarrasse, C'est de savoir celui qui s'est mis à leur place. Quelqu'un les a payez pour moi.

Aramont

Sans contredit.

Monrose

Marquis, n'est-ce pas toi ?

Dornane

Moi ! je te l'aurais dit.

Monrose

Quoi, véritablement ?

Dornane

Non, parbleu, je te jure.

Aramont

Tu le prends pour un autre ; et c'est lui faire injure.

Monrose

Serait-ce le Baron ?

Aramont

Si j'étais dans le cas, Ce serait un secret que je n'avouerais pas.

Monrose

Serait-ce Ariste ?

Dornane

Ariste... Il mérite à merveille Qu'on mette sur son compte une action pareille.

Monrose

Tu l'en crois incapable ? Il n'est pas de ton goût.

Dornane

Ma foi, je crois qu'Ariste est capable de tout. Apprends où t'a conduit une erreur trop durable. Cet homme vertueux, ce sage inaltérable, Toujours pur au milieu d'un air empoisonné, Qui paraissait avoir acquis et moissonné De nouvelles vertus où l'on n'a que des vices ; Ce rare Courtisan, fameux par ses services, Dont tout autre que lui se serait prévalu, Qui pouvant être tout ce qu'il aurait voulu...

Monrose

Tu parais ironique !

Dornane

Il faut cesser de l'être. Ce grave personnage, Ariste n'est qu'un traître ; C'est lui qui te dépouille ; il a tout envahi.

Monrose

Cela ne se peut pas.

Aramont

Ariste l'a trahi ?

Dornane

Lui-même, il a commis une action si basse. Va le féliciter, te dis-je ; il est en place. Au moment que je parle, entouré de flatteurs. Le coupable et son crime ont des Adulateurs Eh bien ! Que penses-tu d'un tour de cette espèce ?

Monrose

Ah ! daignez-vous prêter à ma délicatesse. Je l'ai trop estimé pour ne pas l'excuser. Que savons-nous ? Sans doute il n'a pu refuser. D'ailleurs, j'étais exclus : je n'y pouvais prétendre. C'était des biens vacants, des grâces à répandre : Ariste en était digne ; il en est revêtu ; Et la Cour a du moins décoré la vertu.

Dornane

La vertu ! c'est un fourbe, et je ne puis m'en taire. Mais s'il t'avait servi, comme il aurait dû faire, Et comme j'eusse fait ; en parlerais-tu mieux ? Rends-lui justice : va, c'est un monstre odieux. Voilà mon dernier mot. Je le lui dirais en face, Et je l'afficherais... Si j'étais à ta place, Nous nous verrions de près.

Aramont

L'avis est assez doux.

Dornane

Je n'écouterais plus qu'un trop juste courroux ; Du haut de sa grandeur je le ferais descendre ; Ou je le forcerais du moins à la défendre.

Aramont

Par ma foi, ce serait des exploits mal placés. Son déshonneur nous verge, et le punit assez.

Dornane

Et sur ce faible espoir sa vengeance se fonde ? Se déshonore-t-on maintenant dans le monde ? Voit on que cette crainte alarme bien des gens ? N'en soyons point surpris. Nous sommes indulgents. Grâce à cette ressource un peu trop éprouvée, Le plus vil des Mortels va la tête levée. Nous laissons, parmi nous, habiter des proscrits : Bientôt leur impudence épuise nos mépris ; Et nous avons enfin la basse politesse De jouir avec eux de leur scélératesse. Ariste y peut compter : et peut-être, à mon tour, Serai-je un jour forcé de lui faire ma cour.

Aramont

Non pas moi, sûrement.

Monrose

Ce dénouement m'étonne ? Ariste... Ah ! c'en est fait... Puisque tout m'abandonne, Va, j'ai pris mon parti.

Dornane

C'est assez... je t'entends : Et j'ose me flatter que nous serons contents. Je m'en vais à la Cour savoir ce qui s'y passe ; Et je te l'écrirai. Serviteur ; je t'embrasse.

Scène 7

Monrose, Aramont

Monrose

Voilà donc mon Arrêt ! Espoir, Fortune, Amour, Vous ne m'êtes plus rien : je perds tout en un jour.

Aramont

Le coup dont tu gémis est celui qui m'accable. Viens, cher ami ; fuyons un siècle trop coupable ; Sous un Ciel étranger allons vivre pour nous ; Pourvu que je te suive, il me sera trop doux. De ma faible fortune accepte le partage. Que ne m'est-il permis de t'offrir davantage !

Monrose

Hélas ! Je puis devoir beaucoup plus à tes soins. Écoute ; je suis quitte ; et je n'en dois pas moins À l'auteur inconnu d'un aussi grand service. Cherche à le découvrir ; rends-moi ce bon office. Le soin de m'acquitter est mon premier devoir. Mais au destin d'Hortense il faut aussi pour voir. À ce nom, cher ami, tu vois couler mes larmes. Ah ! Quand mon coeur serait insensible à ses charmes, Pourrait-il n'être pas sensible à la pitié ! Partout ce que t'inspire une vive amitié, Ôte-moi de l'horreur où son état me plonge. C'est-là mon plus grand mal. Le reste n'est qu'un songe. Je mourrais mille fois : et je n'ai plus que toi Qui puisse dissiper un aussi juste effroi. Cher ami, sauve-moi dans un autre moi-même : D'une indigne détresse affranchi ce que j'aime ; Répare sa ruine autant qu'il m'est permis, Emploie en sa saveur ce que je t'ai remis ; Et surtout si tu crains, comme je dois le croire, Si tu crains de souiller ton honneur et ma gloire, À tel prix que ce soit, remets-lui ses bienfaits : Alors j'accepterai l'offre que tu me fais.

Scène 8

Clorine, Monrose

Clorine

Si vous avez un mot à dire à ma Maîtresse, Je viens vous avertir, Monsieur, que le temps presse. Elle part à l'instant.

Monrose

Ô Ciel ! Il faut... j'y cours.

Scène 9

Aramont, Clorine

Aramont

En vous remerciant de tous vos beaux discours.

Clorine

En êtes vous content ? Pour moi, j'en suis ravie. Je vous devais cela, pour m'avoir bien servie. Vous êtes bon ami.

Aramont

Vous vouliez me brouiller Avec Monrose ; mais...

Clorine

Vous vouliez dépouiller Ma Maîtresse ; mais...

Aramont

Moi.

Clorine

La ressource est commode. Ruiner une femme est si fort à la mode, Que ce n'est presque plus la peine d'en parler. On ne voit autre chose ; c'est un pis-aller Permis, et toujours sûr. On ne s'en fait pas faute.

Aramont

Vous vous formez de nous une idée assez haute.

Clorine

Vous n'aviez pas dessein de m'en faire changer, Notre sexe, vous dis je, est un Peuple étranger, Un ennemi, sur qui tout est de bonne prise : Ce sont-là des exploits que l'amour autorise.

Aramont

Mais sachez donc....

Clorine

Je sais que pour notre malheur Vous ne traitez pas mieux nos biens que notre honneur.

Aramont

Quand vous aurez lassé votre langue maudite, J'espère...

Clorine

On vient. J'ai fait, j'ai dit, et je vous quitte.

Scène 10

Hortense, Monrose

Hortense

Ah ! Ne m'exposez point devant un indiscret, Qui ne devait jamais avouer mon secret.

Monrose

Laisse-nous, cher ami ; ta présence la blesse.

Scène 11

Hortense, Monrose

Hortense

Ainsi, grâce à leurs soins, vous savez ma faiblesse ! N'êtes vous pas cruel de paraître à mes yeux ? À quoi nous serviront les plus tendres adieux ? Je partais sans vous voir, j'aurais fait l'impossible. Le sort qui me poursuit est toujours invincible.

Monrose

En suis-je mieux traité ? Pour comble de malheurs, Je dois le détester jusques dans ses faveurs. Il n'en est point pour moi qu'il n'ait empoisonnées. L'amertume et le fiel les ont assaisonnées. Tout, jusqu'à votre amour... Quand m'est-il annoncé ? Ah, que pour mon malheur tout est bien compensé !

Hortense

Eh ! N'examinons point quel est le plus à plaindre.

Monrose

Il n'importe ; achevez. Je ne saurais plus craindre Tout ce qui peut servir à me désespérer. Hortense, il est donc vrai, j'ai pu vous inspirer ?... Est-ce pour insulter davantage à vos larmes, Que j'ose demander un aveu plein de charmes, À qui doit me haïr autant que je me hais ?

Hortense

Pourquoi se reprocher des maux qu'on n'a point faits ? Voulez-vous que je sois injuste et malheureuse ? Ah ! C'est trop exiger....

Monrose

Quoi, toujours généreuse ? Hortense, hélas ! pourquoi nous avez-vous connus ? Un bonheur assuré, des plaisirs continus, La plus haute fortune, un brillant hyménée, Auraient rempli le cours de votre destinée. Quel contraste inouï ! funestes liaisons, Que le Ciel en courroux mit entre nos maisons ! Vous partez ; vous allez ensevelir vos charmes. L'exil, l'abaissement, l'infortune, les larmes, Voilà ce qui vous reste ; et je dois m'imputer D'avoir aidé le sort à vous persécuter. J'ai le remords affreux d'en être le complice, D'être un de vos Bourreaux ; jugez de mon supplice.

Hortense

Me consolerez-vous en vous désespérant ? Des coups de la fortune êtes-vous le garant ? Vous me plaignez ! Eh quoi ! Ne peut-on vivre heureuse, Si ce n'est au milieu d'une Cour orageuse ? À l'égard de ce bien qui s'est évanoui, Ne pouvant être à vous, en aurais-je joui ? En effet, à quoi sert une opulence extrême, Si l'on ne la partage avec ce que l'on aime ? Je ne sens pas qu'on puisse en jouir autrement.

Monrose

Vous l'avez bien fait voir.

Hortense

Et véritablement Ma ruine fera le repos de ma vie. Ma liberté me reste, on l'aurait poursuivie. L'autorité, contraire à nos voeux les plus doux, M'aurait voulu forcer à prendre un autre époux.

Monrose

Peut-être auriez-vous fait son bonheur et le vôtre.

Hortense

Il dépendait de vous ; je n'en connais point d'autre. J'ignore si l'on peut aimer plus d'une fois ; Mais quand on s'est livrée sans réserve à son choix, Il est bien dangereux de prendre d'autres chaînes. Que l'on s'apprête un jour de tourments et de peines ! Sait-on ce que l'on donne ? Est-on bien sûr d'un coeur, Qu'on arrache de force à son premier Vainqueur ? Et, puisque mon amour s'irritait, à mesure Que je pouvais vous croire infidèle, ou parjure...

Monrose

Non, vous n'avez jamais cessé de m'enflammer. Hélas ! vous ignorez comme on peut vous aimer. Depuis que ma fortune incertaine et flottante Me tient dans une triste et douloureuse attente, Il est vrai, mon amour craignait de se montrer. J'ai prévu le néant où je viens de rentrer : Et je ne suis pas fait pour être téméraire. Pouvais-je imaginer que j'avais pu vous plaire ? Et quand je l'aurais su, qu'avais-je à vous offrir ? Je devais vous tromper afin de vous guérir. Mais vous l'avez dû voir, même avant mon naufrage ; Je n'osais qu'en tremblant vous offrir mon hommage : Je ne l'ai jamais cru digne de vos appas. Si vous n'y suppléez, si vous n'en jugez pas Par ma discrétion et par ma retenue, La moitié de mes feux ne vous est pas connue.

Hortense

Hélas ! que dites-vous ? Croyez que mon devoir M'empêchait d'y répondre, et non pas de les voir.

Monrose

Quel aveu ! Permettez à mon âme ravie Un transport, qui sera le dernier de ma vie. Je puis donc une fois tomber à vos genoux ! Ah ! Devrait-on survivre à des moments si doux ?

Hortense

Il le faut cependant. Si je vous intéresse, Vivez, pour illustrer l'objet de ma tendresse ; Remplissez mon idée ; elle est digne de vous ; Soyez tel qu'il fallait pour être mon époux ; Devenez l'Artisan de votre destinée. Il est beau de dompter la fortune obstinée, D'arracher ses bienfaits, au lieu d'en hériter, Et de n'avoir que ceux qu'on a su mériter. Ce sont-là mes adieux, mes voeux, et mon présage... Va, l'on ne peut manquer quand on a du courage... Imitez mon exemple ; et sachez...

Monrose

Vous pleurez !

Hortense

Séparons-nous ; adieu.

Monrose

Pour jamais !...

Hortense

Demeurez.

Monrose

Je ne puis.

Elle fuit.

Hortense

Je le veux.

Monrose

L'instance est superflue. Non ; dussai-je expirer, en vous perdant de vue !...

Acte V

Scène 1

Monrose, Aramont

Monrose

Quel état est le mien ! Fortune, en est-ce assez ? À peine suis-je né, mes beaux jours sont passés. Ai-je pu mériter un sort si déplorable ? Le seul bien qui me reste, est un nom qui m'accable. Je ne sais où tourner mes pas ni mes regards. Ah ! je sens que mon coeur s'ouvre de toutes parts. Allons traîner ailleurs mon infortune extrême. Je ne puis plus ici me supporter moi-même.

Aramont

Quel est votre dessein ? Où voulez-vous aller ?

Monrose

Partout où je pourrai vivre, et me signaler. Dans l'état où je suis on n'a plus de Patrie : J'abandonne la mienne, où, malgré mon envie, Je ne puis plus m'ouvrir un illustre tombeau : Un sujet inutile est pour elle un fardeau. Je vais mourir ailleurs, ou mériter de vivre.

Aramont

Je frémis du projet ; gardez-vous de le suivre.

Monrose

Je crois que tu voudrais m'obliger à rester ?

Aramont

Vous êtes enchaîné.

Monrose

Qui pourrait m'arrêter ? Quelles raisons ? En quoi suis-je ici nécessaire ? Tu restes ; on n'a point de reproche à me faire.

Aramont

On m'en ferait d'affreux, si vous vous écartez.

Monrose

Comment ?

Aramont

Vous me perdez d'honneur, si vous partez.

Monrose

Quel rapport mon départ a-t-il avec ta gloire ?

Aramont

Le rapport est plus grand que vous ne pouvez croire.

Monrose

Je ne le comprends pas.

Aramont

On m'accuse...

Monrose

Eh de quoi ?

Aramont

D'être votre complice.

Monrose

Ah ! Tout autre que toi...

Aramont

Le Destin a comblé toutes ses injustices.

Monrose

Depuis quand l'innocence a-t-elle des complices ? Ce nom convient au crime. Eh, quel est donc le mien ?

Aramont

Il est imaginaire.

Monrose

Ah ! ne me cache rien. Quel que soit mon destin, je saurai m'y soumettre : Dis...

Il lit.

Aramont

Dornane m'écrit : jugez-en par sa lettre. "Je t'écris à la hâte. Ariste, non content Des biens de notre ami, lui ravit sa maîtresse ; Il l'a fait demander : le fait est très constant. Tu lui diras, en cas que cela l'intéresse. À propos ; on le croit riche ; et je te l'apprends. Entre nous, tu lui vaux cette galanterie. On l'accuse d'avoir détourné... tu m'entends ? Fait finir au plutôt cette plaisanterie."

Monrose

Je suis riche !

Aramont

On le dit.

Monrose

Comment ? Explique-moi... Et je suis accusé d'avoir détourné ?.... Quoi ?

Aramont

Les effets du défunt, et tous les biens d'Hortense. L'on croit que je vous ai prêté mon assistance.

Monrose

Ah Ciel ! quelle noirceur ! Je deviens furieux. D'où peuvent provenir ces bruits injurieux ? L'horreur qu'on m'attribue est-elle imaginable ? Ah ! Si j'en connaissais l'auteur abominable... Jusques à mon honneur, quoi, l'on ose attenter !

Aramont

Il n'est point de malheur qui ne puisse augmenter.

Monrose

Qui peut avoir fondé cette imposture affreuse ?

Aramont

Mon amitié constante, et toujours malheureuse. Sans elle, notre honneur serait encore entier. Je vous ai fait passer pour un riche héritier. Ces bruits avantageux m'ont paru nécessaires Pour vous donner le temps d'arranger vos affaires. Je les ai répandus ; c'était pour votre bien. On m'a cru. Cependant il ne s'est trouvé rien. Et je suis soupçonné. Vous devinez le reste.

Monrose

Quoi ! l'amitié m'aura toujours été funeste ! De mes jours malheureux elle est donc le fléau ? Le sort me réservait ce supplice nouveau.

Aramont

Soyez sûr que ces bruits ne seront pas durables. Vous n'êtes accusé que par des misérables : C'est par des gens comme eux que leurs discours sont crus.

Monrose

Dans la rage où je suis, je ne me connais plus.

Aramont

Opposez le courage à cette calomnie.

Monrose

Du courage ? En est-il contre l'ignominie ? On la mérite alors qu'on peut la supporter.

Aramont

Demeurez ; c'est à quoi j'ose vous exhorter.

Monrose

Non, tu n'entendras plus parler d'un misérable. Je comptais que mon nom me serait favorable : Il faut l'abandonner. Je ne dois plus songer Qu'à me cacher. Je vais me perdre, et me plonger Dans une obscurité la plus impénétrable. Périssent ma mémoire, et le sang déplorable Qui m'a fait naître ?

Aramont

Ô Ciel !

Monrose

Et toi, laisse-moi fuir. Pour la dernière fois, ne te fais point haïr. Adieu.

Scène 2

Monrose, Un Garde, Aramont

Monrose

Mais que nous veut cet homme ? Ô Ciel ! Serait-ce ?

Un Garde

Je suis chargé d'un ordre...

Monrose

Est-ce à moi qu'il s'adresse ?

Un Garde

Oui, Monsieur. À regret je remplis un devoir...

Monrose

On m'arrête ! Eh pourquoi ?

Un Garde

Vous devez le savoir ? Souffrez que je m'acquitte...

Monrose

Allons. Que faut-il faire ? Faut-il que je vous suive ?

Un Garde

Il n'est pas nécessaire, Et vous m'avez été consigné seulement.

Aramont

Voulez-vous bien passer dans cet appartement.

Scène 3

Monrose, Aramont

Monrose

On m'arrête ! Et déjà l'on me traite en coupable ! On m'enchaîne au forfait dont on me croit capable ! Mes fers me font horreur.

Aramont

D'où vient cet accident ? Dornane aura parlé. C'est un homme imprudent. Vous aurez devant lui projeté votre fuite. Ce bruit vous aura nui. La Cour en est instruite : Et voilà ce qui fait qu'on s'assure de vous.

Monrose

Comme d'un criminel.

Aramont

Vous les confondrez tous.

Monrose

Eh ! Comment les confondre ? Est-il en ma puissance. Le crime se défend bien mieux que l'innocence. Quelle preuve opposer ? Où pourrai-je en trouver !

Aramont

Votre ruine même.

Monrose

Eh, comment la prouver ? Par quels moyens veux-tu que je les désabuse ? En croit-on les serments de ceux que l'on accuse ? Ah ! tout concourt encore à ma conviction. Ces bruits avantageux à la succession ; Mes créanciers payez, et le bruit de ma fuite ; La fortune d'Hortense entièrement détruite ; Le reste de ses biens, dont malheureusement Tu te trouves chargé pour moi secrètement ; Clorine qui le sait, pourra-t elle se taire ? Moi-même puis-je et dois-je éclaircir ce mystère ? Non : Il faut que ce soit un secret éternel. Je serai convaincu, sans être criminel.

Scène 4

Monrose, Hortense

Monrose

Je me perds dans l'horreur de chaque circonstance. Lorsque pour réparer la ruine d'Hortense, Je détourne sur moi les indignes besoins, Qu'elle aurait par la suite éprouvé sans mes soins ; Lorsque pour la sauver de cet état funeste, Je me prive en secret de tout ce qui me reste, On croit que dans ses biens j'ai pu souiller mes mains ; Et je suis réputé le dernier des humains ! Ô Destin ! Est-ce assez maltraiter ta victime ? On m'arrête, on me force à me purger d'un crime, Qu'est-ce qu'un scélérat a de plus à souffrir ?

Hortense

Le remords...

Monrose

Quelle voix, quel objet vient s'offrir.

Hortense

C'est une amante en pleurs. On empêche ma fuite ; J'ignore à quel dessein, je n'en suis pas instruite. On m'a fait revenir.

Monrose

Laissez-moi me cacher.

Scène 5

Hortense, Monrose

Hortense

Quoi ! vous voulez me fuir ?

Monrose

Laissez-moi m'arracher.

Hortense

Eh ! ne nous quittons point dans l'état où nous sommes.

Monrose

Ces regards sont-ils faits pour le dernier des hommes ? Je ne puis soutenir vos yeux, ni mes revers.

Hortense

Je ne suis donc plus rien pour vous dans l'Univers ? Je ne croyais pas être un objet si funeste. Je ne puis que pleurer. Le temps fera le reste.

Monrose

Dites, mon désespoir.

Hortense

Ah ! Cruel, arrêtez.

Monrose

Il finira bientôt des jours trop détestés.

Hortense

Mon état, mon amour, ma présence, et mes larmes. N'auront donc point assez de puissance et de charmes, Pour vous rendre un peu moins sensible à vos malheurs ? Qu'on ne nous vante plus le pouvoir de nos pleurs ! Vous ne songez qu'à vous.

Monrose

Quel reproche !

Hortense

Il ne tombe Que sur ce désespoir où votre coeur succombe, Je sais de quels bienfaits vous vouliez me combler. Du reste de vos biens vous vouliez m'accabler.

Monrose

Qui m'a trahi ?

Hortense

C'est toi. Va, tu n'as qu'à poursuivre. Laisse-moi donc mourir, si tu ne veux plus vivre.

Monrose

Ah ! Madame, vivez... répondez-moi de vous, Et toute ma fureur expire à vos genoux.

Hortense

Que je vive ? Est-ce à moi d'avoir plus de courage ? Je conviens qu'on vous fait le plus sanglant outrage : Mais enfin ce n'est pas un opprobre éternel. Tombe-t-il sur vous seul ? M'est-il moins personnel ? L'amour qui nous unit n'admet point de partage. Je souffre autant que vous ; si ce n'est davantage. Et cependant mon coeur n'en est point abattu. La vérité fera triompher la vertu. Jusqu'à ce que le temps la mette en évidence, Ayons la fermeté qui sied à l'innocence : Elle en est la ressource, et le plus sûr garant. Rétablit-on sa gloire en se désespérant ? Le découragement autorise une injure. Il faut vivre pour vaincre ; et la victoire est sûre ; Et qui perd tout espoir mérite son malheur. Je vous parle sans doute avec trop de chaleur. Excusez une amante, ou plutôt une amie.

Monrose

Qui me condamne à vivre, accablé d'infamie ! Le sort qui me poursuit peut-il aller plus loin ? Il ne me manque plus que d'être le témoin Du bonheur d'un rival... Il en est un, Madame. Ariste jusqu'ici vous a caché sa flamme ; Jusques dans votre coeur il veut m'assassiner : Pour être votre époux, il s'est fait destiner.

Hortense

Ariste, dites-vous ? L'entreprise est hardie. Il m'aime ? Il payera bien cher sa perfidie.

Scène 6

Aramont, Monrose, Clorine, Hortense

Aramont

Je viens d'être éclairci. Vous n'êtes arrêté, Qu'en vertu d'un propos que l'on vous a prêté. Dornane...

Monrose

Eh bien ?

Aramont

Son zèle et sa prudence éclatent. C'est un homme qui veut que les autres se battent. Il dit que votre idée est de tirer raison Du procédé d'Ariste, et de sa trahison : Et voilà ce qui fait que l'on vous garde à vue. Mais vous allez avoir une étrange entrevue.

Monrose

Comment ?

Aramont

Ariste... Il ose ici...

Monrose

Quel embarras ?

Clorine

Vous l'allez voir paraître ; il marche sur mes pas.

Hortense

Ah Ciel ! que n'ai-je autant de charmes que de haine ? Je le veux accabler sous le poids de sa chaîne.

Aramont

Mais le voici qui vient ; contenons-nous un peu.

Scène 7

Ariste

Ariste

Vous pouvez nous laisser : votre ordre n'a plus lieu : Je me charge de tout ; la Cour en est instruite.

Scène Dernière

Ariste, Monrose, Aramont, Hortense, Clorine

Ariste

Je viens rendre raison de toute ma conduite.

Monrose

On n'en demande point à ceux qui sont heureux.

Ariste

Il est vrai, je le suis ; tout succède à mes voeux.

Aramont

Monsieur, vous voulez bien que je vous félicite ! Vous voyez quels transports votre bonheur excite.

Ariste

Je n'en suis point surpris.

Aramont

Ma foi, je le crois bien.

Ariste

On m'a tout accordé.

Aramont

Pour qu'il n'y manque rien, Tenez ; voilà leur reste : ils n'en savaient que faire. Ni moi non plus... Prenez toujours ; c'est votre affaire.

Ariste

Madame...

Hortense

Laissez-moi.

Aramont

Je suis hors d'embarras.

Hortense

Je ne sais ce que c'est, mais je n'ignore pas Qu'il vous a plu, Monsieur, d'empêcher ma retraite.

Ariste

Je crois que vous pourrez en être satisfaite.

Hortense

Quelle audace ! Est-ce à vous que je dois mon retour ?

Ariste

Oui ; j'ai sollicité cet ordre de la Cour. On ne vous perdra point. L'amour et l'hyménée Y vont fixer vos jours, et votre destinée. On m'a favorisé...

Hortense

Qui ? Vous, perfide ami ? C'est dans la trahison être bien affermi ! Vous voulez que ma main couronne votre ouvrage ; Mais il faut repousser l'injure par l'outrage. Notre état différent vous rend audacieux. Vous croyez m'éblouir, et je lis dans vos yeux Un espoir insultant fondé sur mes disgrâces : Mais je ne connais point de ressources si basses...

Ariste

Non, Madame, l'hymen vous garde un sort plus doux. D'ailleurs, vous êtes riche.

Aramont

En quoi ?

Monrose

Que dites-vous ?

Ariste

Qu'il est faux que Madame ait été ruinée.

Aramont

Quel conte !

Ariste

Cette histoire est mal imaginée. Ce bruit injurieux s'est détruit aussitôt. Chez un homme public ses biens sont en dépôt.

Hortense

Qu'entends-je ?

Clorine

Est-il possible ?

Monrose

Ô Ciel ! Quelle surprise ?

Ariste

C'est la précaution que votre oncle avait prise. Oui, Monsieur, ce n'est plus un secret aujourd'hui. Il est justifié ; vous l'êtes comme lui.

Monrose

Je suis justifié !

Ariste

C'est moi qui vous l'atteste.

À Hortense.

Monrose

Fortune, c'est assez, je te quitte du reste. Mes voeux sont épuisés. Mon honneur m'est rendu. Madame, pardonnez à mon coeur éperdu Ce transport excessif...

Il embrasse Monrose.

Ariste

Permettez ; je vous prie ; Il est bien juste aussi que je me justifie. J'ai dû jusqu'à la fin vous cacher des secrets, Où vous auriez pu faire entrer des indiscrets. Vos amis vous flattaient contre toute apparence. Lorsque je vous ai vu sans aucune espérance, J'ai brigué pour moi-même ; et j'ai tout obtenu : C'est depuis quelques jours que j'y suis parvenu. Mais j'avais mes raisons pour en faire un mystère. Je voulais obtenir une grâce plus chère. L'essentiel manquait à ma félicité. Après avoir longtemps pressé, sollicité, Ce n'est que d'aujourd'hui qu'à force de prière, Enfin la Cour m'a fait la faveur toute entière. Jouissez-en, Monsieur : ses bienfaits sont à vous. Le Prince m'a permis de vous les céder tous : Et je vous les remets avec toute la joie... Souffrez qu'en m'acquittant tout mon coeur se déploie.

Monrose

Monsieur, ce n'est pas-là tout ce que je vous dois. Mes créanciers...

Ariste

Laissons cet incident.

Monrose

Je vois. Que c'est à vous, Monsieur, que j'en suis redevable.

Aramont

J'ai pensé m'en douter.

Hortense

Que je me sens coupable !

Ariste

Madame, c'est pour lui que je viens d'obtenir Le don de votre main : vous pourrez vous unir.

Hortense

J'ai des torts avec vous.

Aramont

Bon, bon ; point de rancune : Pour moi, je vous réponds que je n'en garde aucune.

Ariste

Notre premier devoir nous appelle à la Cour. Venez ; partons ; l'hymen vous attend au retour.

Monrose

Ah ! permettez du moins que ma reconnaissance. Se manifeste autant qu'il est en ma puissance.

Ariste

En vous faisant jouir du destin le plus doux. Croyez-vous que je suis moins fortuné que vous ?

À Ariste.

Monrose

Ah ! Madame, souffrez que mon coeur se partage. Monsieur, je ne puis rien vous offrir davantage. Ô Fortune ! je sens et j'éprouve à présent. Qu'un ami véritable est ton plus grand présent.

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

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