Drame · 1851 · 2 actes

André Del Sarto

d’Alfred de Musset

Représentation
≈ 1 h
Distribution
2 femmes, 7 hommes
Répliques
372
Écriture
En prose
Dans l’app
Voix prêtes

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
André Del Sarto H 122 ≈ 29 min 12
Cordiani H 49 ≈ 8 min 7
Grémio H 43 ≈ 6 min 8
Damien H 44 ≈ 5 min 5
Lionel H 48 ≈ 4 min 10
Lucrèce F 30 ≈ 3 min 6
Césario H 17 ≈ 3 min 7
Spinette F 11 ≈ 1 min 2
Mathurin H 8 ≈ 1 min 3
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle III
André Del Sarto absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Cordiani absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Grémio absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Damien absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Lionel absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Lucrèce absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Césario absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Spinette absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
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Acte I

Scène 1

Grémio, Cordiani

Cordiani enveloppé d'un manteau et masqué descend de la fenêtre de gauche.

Grémio

Je crois que j'ai dormi cette nuit un peu plus longtemps que de coutume ; non, l'aurore commence à peine à paraître ; tout repose dans cette maison ; il n'est pas temps encore d'ouvrir les portes. Était-ce un rêve que je faisais ? Il m'a semblé, en vérité, que j'entendais du bruit dans la cour ; à l'heure qu'il est, c'est singulier.

descendant

Cordiani

Dans une heure ! Par la porte du jardin dans une heure et à toujours !

Grémio

Qu'ai-je entendu ? Arrête, qui que tu sois !

Il le frappe et s'enfuit dans le jardin.

Cordiani

Laisse-moi passer, ou je te tue !

Grémio

Au meurtre ! Au voleur ! Mathurin ! Au secours !

Scène 2

Damien, Grémio, Cordiani

Damien

Qu'est-ce ? Qu'as-tu à crier, Grémio ?

Grémio

Il y a un voleur dans le jardin, venez avec moi, monsieur, je vous prie, il ne saurait nous échapper ; tout est fermé.

Damien

Vieux fou ! Tu te seras grisé !

Grémio

De cette fenêtre, Monsieur, de la fenêtre de madame Lucrèce, je l'ai vu descendre. Ah ! Je suis blessé ! Il m'a frappé au bras de son stylet.

Damien

Tu veux rire ? Ton pourpoint est à peine déchiré. Quel conte viens-tu faire, Grémio ? Qui diable veux-tu avoir vu descendre de la fenêtre de Lucrèce à cette heure-ci ? Sais-tu, sot que tu es, qu'il ne ferait pas bon l'aller redire à son mari ?

Grémio

Je l'ai vu comme je vous vois, et j'ai entendu quelques mots...

Damien

Tu as bu, Grémio, tu vois double.

Grémio

Double ! Je n'en ai vu qu'un.

Damien

Pourquoi réveilles-tu une maison entière, et une maison comme celle-ci, pleine de jeunes gens, de valets ? T'a-t-on payé pour imaginer ce mauvais roman sur le compte de la femme de mon meilleur ami ? Tu cries au voleur, et tu prétends qu'on a sauté par la fenêtre ? Es-tu fou ou es-tu payé ? Dis, réponds, que je t'entende.

Grémio

Mon Dieu ! Mon Dieu ! Je l'ai vu, en vérité de Dieu je l'ai vu ; que vous ai-je fait ? Je l'ai vu.

Damien

Écoute, Grémio... Prends cette bourse, elle est peut-être moins lourde que celle qu'on t'a donnée pour inventer cette histoire-là. Va-t'en boire à ma santé ; tu sais que je suis l'ami de ton maître, n'est-ce pas ? Je ne suis pas un voleur, moi, je ne suis pas de moitié dans le vol qu'on lui ferait... Tu me connais depuis dix ans, comme je connais André... Eh bien ! Grémio, pas un mot là-dessus, pas un mot, entends-tu, ou je te fais chasser de la maison. Va, Grémio, rentre chez toi, mon vieux camarade, que tout cela soit oublié.

Il rentre.

Grémio

Je l'ai vu, mon Dieu, sur ma tête, sur celle de mon père ! Je l'ai vu, bien vu !

Cordiani paraît.

Damien

Cordiani ! Cordiani ! Insensé ! En es-tu venu là ? André, ton ami, le mien, le pauvre André !

Cordiani

Elle m'aime, ô Damien, elle m'aime ! Que vas-tu me dire ? Je suis heureux, regarde-moi, elle m'aime !

Damien

Et cet homme qui te surprend ! À quoi penses-tu ? Et André, André, Cordiani ?

Cordiani

Que sais-je ? Je puis être coupable, tu peux avoir raison ; nous en parlerons demain ;... un jour... plus tard ;... Laisse-moi être heureux.

Damien

Tu peux être coupable, dis-tu ? Et tu brises comme une paille un lien de vingt-cinq années ! Tu peux être coupable... et l'homme qui te voit sortir crie au meurtre !

Cordiani

Ah ! Mon ami, qu'elle est belle !

Damien

Insensé ! Insensé !

Cordiani

Si tu savais quelle région j'habite ! Comme le son de sa voix seulement éveille en moi une vie nouvelle ! Damien, les poètes se sont trompés. Est-ce l'esprit du mal qui est l'ange déchu ? C'est celui de l'amour qui, après la création, ne voulut pas quitter la terre, et, tandis que ses frères remontaient au ciel, laissa tomber ses ailes d'or en poudre aux pieds de la beauté qu'il avait créée.

Damien

Je te parlerai dans un autre moment ; le soleil se lève ; tout à l'heure quelqu'un viendra s'asseoir aussi sur ce banc ; il posera comme toi ses mains sur son visage, et ce ne sont pas des larmes de joie qu'il cachera.

Cordiani

Tout à l'heure, je n'y serai plus.

Damien

Que veux-tu dire ?

Cordiani

Rien, rien, tu le sauras bientôt.

Damien

Explique-toi ; tu parles comme en délire ! Que veux-tu faire ? À quoi songes-tu ?

Cordiani

Je pense au coin obscur de mon atelier où je me suis assis tant de fois regrettant ma journée ; je pense à Florence qui s'éveille, aux promenades, aux passants qui se croisent, au monde où j'ai erré vingt ans comme un spectre sans sépulture, à ces rues désertes où je me plongeais au sein des nuits, poussé par quelque dessein sinistre ; j'ouvre les bras, et je vois passer les fantômes des femmes que j'ai cru aimer, mes plaisirs, mes peines, mes espérances ! Ah ! Mon ami, comme tout est foudroyé ! Comme tout ce qui fermentait en moi s'est réuni en une seule pensée : n'aimer qu'elle ! C'est ainsi que mille insectes épars dans la poussière viennent se réunir dans un rayon de soleil !

Damien

Que veux-tu que je te dise ? Un amour comme le tien n'a pas d'ami.

Cordiani

Qu'ai-je eu dans le coeur jusqu'à présent ? Dieu merci ! Je n'ai jamais cherché ni la science, ni la fortune ; j'ai vécu de mon pinceau, de mon travail ; mais mon travail n'a nourri que mon corps ; mon âme a gardé sa faim céleste ; Dieu merci, je n'ai jamais aimé ; mon coeur n'était à rien jusqu'à ce qu'il fût à elle.

Damien

Comment te dire ce qui se passe dans mon âme ? Ne m'es-tu pas aussi cher que lui ?

Cordiani

Et maintenant qu'assis à ma table je laisse couler comme de douces larmes les vers insensés qui lui parlent de mon amour, et que je crois sentir derrière moi son fantôme charmant s'incliner sur mon épaule pour les lire ; maintenant que j'ai un nom sur les lèvres, ô mon ami ! Quel est l'homme ici-bas qui n'a pas vu apparaître cent fois, mille fois dans ses rêves, un être adoré, fait pour lui, devant vivre pour lui ? Eh bien, quand, un seul jour au monde, on devrait rencontrer cet être, le serrer dans ses bras et mourir ?

Damien

Tout ce que je puis te répondre, Cordiani, c'est que ton bonheur m'épouvante !

Cordiani

Que veut dire cela ? Crois-tu que je l'aie séduite ? Qu'elle ait réfléchi et que j'aie réfléchi ? Depuis un an je la vois tous les jours, je lui parle et elle me répond ; je fais un geste, et elle me comprend ; elle se met au clavecin, elle chante, et moi, les lèvres entr'ouvertes, je regarde une longue larme s'échapper de ses yeux ; pourquoi ne m'aimerait-elle pas ?

Damien

Pourquoi ? Tu le demandes?

Cordiani

Silence ! J'aime et je suis aimé. Je ne veux rien analyser, rien savoir ; il n'y a d'heureux que les enfants qui cueillent un fruit et le portent à leurs lèvres sans penser à autre chose, sinon qu'ils l'aiment et qu'il est a portée de leurs mains.

Damien

Sophisme ! Sophisme d'un coeur qui s'aveugle !

Ils sortent à gauche.

Cordiani

Non ! non ! Toi que voilà, Damien, depuis combien de temps m'as-tu vu l'aimer ? Qu'as-tu à dire à présent, toi qui es resté muet, toi qui as vu pendant une année chaque battement de mon coeur, chaque minute de ma vie se détacher de moi pour s'unir à elle ! Et je suis coupable aujourd'hui ? Alors pourquoi suis-je heureux ? Et que me diras-tu d'ailleurs que je ne me sois dit cent fois à moi-même ? Suis-je un libertin sans coeur ? Ai-je jamais parlé avec mépris de tous ces mots sacrés qui, depuis que le monde existe, errent sur les lèvres des hommes ? Tous les reproches imaginables, je me les suis adressés... et cependant je suis heureux ! Le remords, la vengeance hideuse, la triste et muette douleur, tous ces spectres terribles sont venus se présenter au seuil de ma porte ; aucun n'a pu rester debout devant l'amour de Lucrèce !... Viens avec moi dans mon atelier ; là, dans une chambre fermée à tous les yeux, j'ai taillé dans le marbre le plus pur l'image adorée de ma maîtresse ; je veux te répondre devant elle ; viens, la cour s'emplit de monde et l'Académie va s'ouvrir.

Scène 3

Césario, Lionel

Le jour paraît, les peintres entrent par la grille.

Musique de M. Ancessis.

DEUXIÈME COUPLET.

TROISIEME COUPLET.

Césario

Il se levait de bon matin Pour se mettre à l'ouvrage, Le bon gros père Célestin, Tintaine, tintin. Il se levait de bon matin, Comme un coq de village. Lorsque, pour chanter au lutrin, Nous manquions de courage, Le bon gros père Célestin, Tintaine, tintin, Il buvait pour nous mettre en train, C'était là son usage. Quand il mourra le verre en main Un jour, vide dans son grand âge, Le bon gros père Célestin, Tintaine, tintin, Quand il mourra le verre en main, Ce sera grand' dommage.

Lionel

Le maître est-il levé ?

Césario

Comme le pape à l'église, toujours le dernier qui arrive, et le premier quand il y est.

Lionel

Que d'écoliers autrefois dans cette Académie ! Comme on se disputait pour l'un, pour l'autre ! Quel événement que l'apparition d'un nouveau tableau ! Sous Michel-Ange, les écoles étaient de vrais champs de bataille ; aujourd'hui on travaille pour vivre, et les arts deviennent des métiers.

Césario

C'est ainsi que tout passe sous le soleil ; moi, Michel-Ange m'ennuyait ; je suis bien aise qu'il soit mort.

Lionel

Quel génie que le sien !

Césario

Eh bien, oui, c'est un homme de génie, qu'il nous laisse tranquilles. As-tu vu le portrait du Pontormo?

Lionel

Et j'y ai vu le siècle tout entier ; un homme incertain entre mille chemins divers, la caricature des grands maîtres se noyant dans son propre enthousiasme, capable de se retenir, pour s'en tirer, au manteau gothique d'Albert Durer.

Césario

Vive le gothique ! Si les arts se meurent, l'antiquité ne rajeunira rien ; il nous faut du nouveau.

Scène 4

André Del Sarto, Césario, Lionel, Damien, Mathurin, Grémio

André Del Sarto

Dites à Grémio de seller deux chevaux, un pour lui et un pour moi ; nous allons à la ferme.

Césario

Du nouveau à tout prix, du nouveau ! Eh bien ! Maître, quoi de nouveau ce matin ?

André Del Sarto

Toujours gai, Césario ? Tout est nouveau aujourd'hui, mon enfant ; la verdure, le soleil et les fleurs, tout sera encore nouveau demain ; il n'y a que l'homme qui se fasse vieux, tout se fait plus jeune autour de lui chaque jour. Bonjour, Lionel ; levé de si bonne-heure, mon vieil ami ?

Césario

Alors les jeunes peintres ont donc raison de demander du neuf, puisque la nature elle-même en veut pour elle, et en donne à tous.

Lionel

Songes-tu à qui tu parles ?

À Lionel.

André Del Sarto

Ah ! Ah ! Déjà en train de discuter ? La discussion, mes bons amis, est une terre stérile, croyez-moi ; c'est elle qui tue tout : moins de préfaces et plus de livres. Vous êtes peintres, mes enfants ; que votre bouche soit muette, et que votre main parle pour vous. Écoute-moi cependant, Césario. La nature veut toujours être nouvelle, c'est vrai; mais elle reste toujours la même. Es-tu de ceux qui souhaiteraient qu'elle changeât la couleur de sa robe, et que les bois se colorassent en bleu ou en rouge ? Ce n'est pas ainsi qu'elle l'entend. À côté d'une fleur fanée naît une fleur toute semblable, et des milliers de familles se reconnaissent sous la rosée aux premiers rayons du soleil ; chaque matin, l'ange de vie et de mort apporte à la mère commune une nouvelle parure, mais toutes ces parures se ressemblent ; que les arts tâchent de faire comme elle, puisqu'ils ne sont rien qu'en l'imitant ; que chaque siècle voie de nouvelles moeurs, de nouveaux costumes, de nouvelles pensées, mais que le génie soit invariable comme la beauté ; que déjeunes mains pleines de force et de vie reçoivent avec respect le flambeau sacré des mains tremblantes des vieillards ; qu'ils la protègent contre le souffle des vents, cette flamme divine qui traversera les siècles futurs, comme elle a fait les siècles passés ! Retiendras-tu cela, Césario ? Et maintenant, va travailler ; à l'ouvrage ! À l'ouvrage ! La vie est si courte !... Nous vieillissons, mon pauvre ami ; la jeunesse ne veut plus guère de nous ; je ne sais si c'est que le siècle est un nouveau-né ou un vieillard tombé en enfance.

Lionel

Morbleu ! Il ne faut pas que vos nouveaux venus l'échauffent par trop les oreilles ; je finirai par garder mon épée pour travailler.

À Damien qui entre.

André Del Sarto

Te voilà bien avec tes coups de rapière, brave Lionel ; le temps des épées est passé en Italie... Allons, allons, mon vieux, laissons dire les bavards et tâchons d'être de notre temps jusqu'à ce qu'on nous enterre. Eh bien ! Mon cher Damien, Cordiani vient-il?

Damien

Je ne crois pas qu'il vienne aujourd'hui.

André Del Sarto

Est-ce qu'il est malade ?

Damien

Je le pense.

André Del Sarto

Malade, lui ! Je l'ai vu hier soir, il ne l'était point. Sérieusement malade ? Allons chez lui. Que peut-il avoir ?

Damien

N'allez pas chez lui, il ne saurait vous recevoir ; il s'est enfermé pour toute la journée.

André Del Sarto

Oh ! Non pas pour moi. Allons, Damien.

Damien

Sérieusement, il veut être seul.

Aux peintres qui sont restés et qui l'attendent.

André Del Sarto

Seul ! Et malade ! Tu m'effraies... lui est-il arrivé quelque chose ? Une dispute ? Un duel ? Violent comme il est !... Ah ! Mon Dieu ! Mais qu'est-ce donc ? Il ne m'a rien fait dire. Pardonnez-moi, mes amis ; mais, vous le savez, c'est mon ami d'enfance, c'est mon meilleur, mon plus fidèle compagnon.

Damien

Rassurez-vous, il ne lui est rien arrivé...

André Del Sarto

Dieu le veuille ! Dieu le veuille ! Ah ! Que de prières j'ai adressées au ciel pour la conservation d'une vie si chère !... Vous le dirai-je, ô mes amis ! Dans ces temps de décadence où la mort de Michel-Ange nous a laissés, c'est en lui que j'ai mis mon espoir ; c'est un coeur chaud, et un bon coeur ; la Providence ne laisse pas s'égarer de telles facultés ! Que de fois, assis derrière lui, tandis qu'il parcourait du haut en bas son échelle, une palette à la main, j'ai senti se gonfler ma poitrine... J'ai étendu les bras, prêt à le serrer sur mon coeur, à baiser ce front si jeune et si ouvert d'où le génie rayonnait de toutes parts ! Quelle facilité ! Quel enthousiasme ! Mais quel sévère et cordial amour de la vérité ! Que de fois j'ai pensé avec délices qu'il était plus jeune que moi ! Je regardais tristement mes pauvres ouvrages et je m'adressais en moi-même aux siècles futurs : Voilà tout ce que j'ai pu faire, leur disais je, mais je vous lègue mon ami !

Mathurin

Monseigneur, un homme est là qui vous demande.

André Del Sarto

Qu'est-ce ? Qu'y a-t-il ?

Mathurin

C'est un homme en longue robe, avec des cheveux gris ; vous l'avez, dit-il, fait demander hier.

À Damien.

André Del Sarto

J'y vais. Mais il n'a rien de grave, n'est-ce pas ?

Grémio

Les chevaux sont prêts, Monseigneur.

À Damien.

Il sort par le pavillon, les autres personnages par le fond à gauche.

André Del Sarto

Dans un instant : attends-moi, Grémio. Et nous le verrons demain ? Viens donc dîner avec nous, et si tu vois Lucrèce, dis-lui que je vais à la ferme et que je reviens. Vous allez à l'atelier, n'est-ce pas ? À tantôt, mes amis.

Scène 5

Grémio

Il compte dans sa main.

Grémio

Hum ! Hum ! Je l'ai bien vu pourtant... Quel intérêt Monsieur Damien peut-il avoir à me dire le contraire ? Il faut cependant qu'il en ait un, puisqu'il m'a donné... Quatre... Cinq... Six... Diable ! Il y a quelque chose là-dessous... Non, certainement, pour un voleur, ce n'en était pas un... J'avais bien une autre idée, mais... Ah ! Mais, c'est là qu'il faut s'arrêter. Tais-toi, me suis-je dit, Grémio, holà, mon vieux, point de ceci... Cela serait drôle à penser !... Penser n'est rien, qu'est-ce qu'on en voit ?... On pense ce qu'on veut... Et on dira ce qu'on voudra, j'ai entendu distinctement une voix de femme sur le balcon. Il m'est avis que c'est Spinette la camériste, et quelle autre qu'elle pouvait être là, sinon sa maîtresse elle-même ? Bon ! Quelle apparence !... Cependant une fenêtre ne s'ouvre pas toute seule, et comment Spinette aurait-elle reconduit voleur ou amant par ce chemin-là ?... Ai-je entendu ou non ces paroles ; « Dans une heure et à toujours !... » Hé ! Oui, je les ai entendues.

Scène 6

André Del Sarto, Grémio

André Del Sarto

Eh bien ! Sommes-nous prêts ?

Grémio

Mathurin est là qui tient les chevaux.

André Del Sarto

Dis-lui qu'il les mène à la grille, et qu'on attende.

Scène 7

André Del Sarto

Il se lève.

André Del Sarto

Point d'argent de ce juif ! Des supplications continuelles et point d'argent ! Que dirai-je quand les envoyés du roi de France... Ah ! André, pauvre André ! Comment peux-tu prononcer ce mot-là ? Des monceaux d'or entre tes mains ; la plus belle mission qu'un roi ait jamais confiée à un homme, cent chefs d oeuvre à rapporter, cent artistes pauvres et souffrants à guérir, à enrichir ! Le rôle d'un bon ange à jouer ! Les bénédictions de la patrie à recevoir, et, après tout cela, avoir peuplé un palais d'ouvrages magnifiques, et rallumé le feu sacré des arts prêt à s'éteindre à Florence ! André, comme tu te serais mis à genoux de bon coeur au chevet de ton lit le jour où tu aurais rendu fidèlement tes comptes ! Et c'est François Ier qui te les demande ! Lui, le chevalier sans reproche, l'honnête homme aussi bien que l'homme généreux ! Lui, le protecteur des arts, le père d'un siècle aussi beau que l'Antiquité ! Il s'est fié à toi, et tu l'as trompé ! Tu l'as volé, André ! Car cela s'appelle ainsi, ne t'abuse pas là-dessus... Où est passé cet argent ? Des bijoux pour ta femme... des plaisirs, des fêtes plus tristes que l'ennui... Songes-tu à cela, André ? Tu es déshonoré ! Aujourd'hui te voilà respecté, chéri de tes élèves, aimé d'un ange... Ô Lucrèce ! Lucrèce !... Demain la fable de Florence !... Car enfin, il faut bien que tôt ou tard ces comptes terribles... Oh ! Mon Dieu ! Et ma femme elle-même n'en sait rien ! Ah ! Voilà ce que c'est que de manquer de caractère... Que faisait-elle de mal en me demandant ce qui lui plaisait ? Et moi, je le lui donnais parce qu'elle me le demandait, rien de plus : faiblesse maudite ! Pas une réflexion !... À quoi tient donc l'honneur ? Ah ! S'il s'agissait d'entrer la nuit chez un grand seigneur, de briser un coffre-fort et de s'enfuir, cela est horrible à penser... Impossible... Mais quand l'argent est là, entre vos mains, qu'on n'a qu'à y puiser, que la pauvreté vous talonne, non pas pour vous, mais pour Lucrèce ! Mon seul bien ici-bas, ma seule joie, un amour de dix ans ! Et quand on se dit qu'après tout, avec un peu de travail, on pourra remplacer... Oui, remplacer !... Le portique de l'Annonciade m'a valu un sac de blé ! Grémio ! Grémio !

Scène 8

Grémio, André Del Sarto

Grémio

Nous partirons quand vous voudrez.

André Del Sarto

Qu'as-tu, Grémio ? Je te regardais arranger ces brides ; tu te sers aujourd'hui de ta main gauche.

Grémio

De ma main ?... Ah ! Ah ! Je sais ce que c'est ; plaise à Votre Excellence, j'ai le bras droit un peu blessé... Oh ! Pas grand'chose, mais je me fais vieux, et dame ! De mon temps... j'aurais dit...

André Del Sarto

Tu es blessé, dis-tu ?... Qui t'a blessé?

Grémio

Ah ! Voilà le difficile... Qui ? Personne... Et cependant je suis blessé. Oh ! Ce n'est pas à dire qu'on puisse se plaindre en conscience...

André Del Sarto

Personne ? Toi-même apparemment.

Grémio

Non pas, non pas ; où serait le fin sans cela ? Personne, et moi moins que tout autre.

André Del Sarto

Si tu veux rire, tu prends mal ton temps ; montons à cheval et partons.

Grémio

Ainsi soit-il ! Ce que j'en disais n'était point pour vous fâcher, encore moins pour rire ; aussi bien riait-il fort peu ce matin quand il me l'a donné en courant.

André Del Sarto

Qui ? Que veut dire cela ? Qui te l'a donné ! Tu as un air de mystère singulier, Grémio.

Grémio

Ma foi, au fait, écoutez. Vous êtes mon maître, on aura beau dire, cela doit se savoir; et, qui le saurait, si ce n'est vous ? Voilà l'histoire. J'avais entendu du bruit ce matin dans la cour, je me suis levé, et j'ai vu descendre un homme de la fenêtre.

André Del Sarto

De quelle fenêtre ?

Grémio

Un homme à qui j'ai crié de s'arrêter; j'ai cru naturellement que c'était un voleur ; et donc, au lieu de s'arrêter, vous voyez à mon bras ; c'est un stylet qui m'a effleuré.

André Del Sarto

De quelle fenêtre, Grémio ?

Grémio

Ah ! Voilà encore... Dame, écoutez, puisque j'ai commencé... C'était de la fenêtre de madame Lucrèce.

André Del Sarto

De Lucrèce ?

Grémio

Oui, Monsieur.

André Del Sarto

C'est singulier.

Grémio

Bref, il s'est enfui dans le jardin ; j'ai bien appelé et crié au voleur, mais là-dessus, voilà le fin : Monsieur Damien est arrivé, qui m'a dit que je me trompais, que lui le savait mieux que moi ; enfin, il m'a donné une bourse pour me taire.

André Del Sarto

Damien ?

Grémio

Oui, Monsieur, la voilà.

André Del Sarto

De la fenêtre de Lucrèce !... Damien l'a donc vu, cet homme ?

Grémio

Non, monsieur, il est sorti comme j'appelais.

André Del Sarto

Comment était-il ?

Grémio

Qui ? Monsieur Damien ?

André Del Sarto

Non, l'autre.

Grémio

Oh ! Ma foi, je ne l'ai guère vu.

André Del Sarto

Cela est étrange... et Damien t'a défendu d'en parler ?

Grémio

Sous peine d'être chassé par vous.

André Del Sarto

Chassé par moi !... Il s'est enfui, dis-tu, dans le jardin ?... Était-il seul, cet homme ?

Grémio

Seul ? Oui, dans le jardin, mais pas à la fenêtre.

André Del Sarto

Comment ? Achève de t'expliquer.

Grémio

Mais, monseigneur...

André Del Sarto

Je te l'ordonne.

Grémio

Eh bien ! Monseigneur, quand l'homme est sorti, quelqu'un était sur le balcon, et ils ont échangé quelques mots.

André Del Sarto

Qu'as-tu entendu ?

Grémio

Quatre mots seulement : l'homme a fait un signe d'adieu, et il a dit : « Dans une heure, et à toujours. »

André Del Sarto

Dans une heure ?

Grémio

Et à toujours !...

À part.

Haut.

André Del Sarto

Dans une heure ! Et l'on savait ici que je devais aller à la ferme peut-être pour toute la journée... C'est donc de mon absence que l'on voulait profiter... Dieu juste ! Tu n'en as pas entendu davantage ?

Grémio

Non, que je sache... Ah ! J'oubliais... On a ajouté : « Venez par la porte du jardin. »

André Del Sarto

Par la porte...

Grémio

Du jardin... Mais je ne crois pas qu'on voulût parler de celle-ci, c'est plutôt l'autre, je suppose, la petite porte qui donne sur le derrière de la maison.

André Del Sarto

Écoute, Grémio : Va dire à Mathurin qu'il ramène les chevaux, et que nous sortirons plus tard ; après quoi, tu iras à cette petite porte, et tu y resteras, mais caché, tu entends ? Prends ton épée, et si, par hasard, quelqu'un essayait... Tu me comprends, appelle à haute voix, ne te laisse pas intimider, je serai là ; qui que ce soit, arrête-le.

Grémio

Qui que ce soit, monseigneur ? Il pourrait arriver...

André Del Sarto

Qui que ce soit... J'irais bien moi-même, mais il faut qu'on me croie sorti, et j'en chargerais bien un autre que toi, mais je crois savoir ce que c'est... C'est de peu d'importance, vois-tu ? Une bagatelle !... Quelque plaisanterie !... Et tu n'as pas vu son visage ?

Grémio

Il avait un masque.

André Del Sarto

J'en parlerai à Cordiani... Ainsi donc, c'est convenu, Grémio... N'aie aucune peur, je te le dis : c'est une pure bagatelle ; tu as très bien fait de me le dire... Je ne voudrais pas qu'un autre que toi le sût, et c'est pour cela que je te charge... As-tu vu comment il était vêtu ?

Grémio

Il avait un manteau ; il s'est sauvé si vite... et puis le coup de stylet...

André Del Sarto

Tu ne connais pas la voix ?

Grémio

Peut-être, je ne sais pas ; tout a été l'affaire d'un instant.

André Del Sarto

C'est incroyable ! Allons, fais ce que je t'ai dit : il faudra que j'en parle à Cordiani... Tu es sûr de la fenêtre ?

Grémio

Très sûr.

I1 sort.

André Del Sarto

Oui, à Cordiani, et d'abord à Damien. Dis que je suis sorti seul, n'oublie pas cela. Va, mon ami. - C'est bien étrange.

Scène 9

Grémio

Grémio

Oui, c'est étrange, et je savais bien que mon maître m'écouterait ; cet argent de Monsieur Damien ne me semble ni clair ni bien gagné... Patience ! Nous saurons cela. Voici Madame Lucrèce, je vais à mon poste.

Scène 10

Lucrèce, Grémio

Lucrèce

Où est ton maître, Grémio ?

Grémio

Je pense, madame, qu'il est à la ferme.

Lucrèce

Ne devais-tu pas l'accompagner ?

Grémio

Il m'a ordonné de rester ici.

Lucrèce

Il est sorti seul ?

Il sort.

Grémio

Oui, madame.

Scène 11

Lucrèce, Spinette

Lucrèce

Ainsi je ne le verrai plus.

Spinette

Est-ce bien possible, ma chère maîtresse? vous m'avez confié votre dessein, je vous vois prête à l'exécuter, et malgré moi je ne puis y croire.

Lucrèce

Tout à l'heure tu y croiras.

Spinette

Il ne m'appartient pas de vous en dissuader, je n'ai que le droit d'en souffrir, et je suis aussi incapable d'oser vous blâmer que de vous trahir... Mais y avez-vous bien réfléchi?

Lucrèce

******

Spinette

Quitter une maison, une famille... Briser en un jour tous les liens d'une vie si belle et si heureuse !...

Lucrèce

Si heureuse !...

Spinette

Vous l'étiez, Madame.

Lucrèce

Maintenant, je ne le serai plus. Oui, Spinette, je vais, dans un instant, quitter, comme tu dis, une famille, une maison... Je vais perdre mon nom, mon rang, ma fortune, et le premier des biens, l'honneur ! Je vais partir avec Cordiani ; qui commet la faute en porte la peine ! Mais lui, qui pourrait l'en punir ? Ce n'est pas lui qu'on peut accuser. Il n'a prononcé aucun serment sur la terre, il n'a pas trahi une épouse ; il n'a rien fait qu'aimer, et qu'être aimé.

Spinette

Vous cherchiez tout à l'heure monseigneur André.

Lucrèce

Oui, je voulais le voir une dernière fois.

Spinette

Plût au ciel que vous l'eussiez vu !

Lucrèce

Que veux-tu dire? Penses-tu que ma résolution puisse être ébranlée ? André m'est cher, mais je ne sais ni tromper ni aimer à demi.

Spinette

Que de larmes vont couler, Madame !

Lucrèce

Comptes-tu donc pour rien les miennes ? Crois-tu qu'on perde, sans souffrir, son repos et son avenir ? Toi qui lis dans mon coeur comme dans le tien, toi pour qui ma vie est un livre ouvert dont tu connais toutes les pages, crois-tu qu'on puisse renoncer sans regrets à dix ans d'innocence et de tranquillité ?

Spinette

Que je vous plains !

Lucrèce

Silence, l'heure sonne ! Il va venir, Spinette, peut-être m'attend-il déjà. Tu me suivras ; tout est il préparé ?

Spinette

Où allez-vous ?

Lucrèce

Où il voudra. Mes cheveux sont-ils en désordre ? Ne suis-je point pâle ? Insensée que je suis d'avoir pleuré !... Il vient, il vient, ma chère !... Suis-je belle ? Lui plairai-je ainsi ?

Scène 12

André Del Sarto, Lucrèce

André Del Sarto

Bonjour, Lucrèce. Vous ne m'attendiez pas à cette heure, n'est-il pas vrai ? Que je ne vous importune pas, c'est tout ce que je désire. Dites-moi, de grâce, alliez-vous rentrer dans votre appartement ? J'attendrais, pour vous voir, le moment du dîner.

Lucrèce

Non, en vérité.

André Del Sarto

Les instants que nous passons ensemble sont si courts et si rares ! et ils me sont si chers !... Vous seule au monde, Lucrèce, me consolez du chagrin qui m'obsède... Ah ! Si je vous perdais !... Tout mon courage, toute ma philosophie sont dans vos yeux...

Lucrèce

Avez-vous quelque sujet de tristesse, mon ami ?... Vous étiez gai hier, il m'a semblé ?

André Del Sarto

La gaieté est quelquefois triste, et la mélancolie a le sourire sur les lèvres.

Lucrèce

Vous n'êtes pas allé à la ferme ? À propos, il y a une lettre pour vous ; les envoyés du roi de France doivent venir demain.

André Del Sarto

Demain !... Ils viennent demain ?

Lucrèce

L'apprenez-vous comme une fâcheuse nouvelle ? Alors, on pourrait vous dire éloigné de Florence, malade... en tout cas, ils ne vous verraient pas.

On entend un cri étouffé dans le jardin, et des pas précipités.

André Del Sarto

Pourquoi ?... Je les recevrai avec plaisir... Ne suis-je pas prêt à rendre mes comptes ? Que veut dire ce bruit ? Qu'y a-t-il ?

Scène 13

André Del Sarto, Lucrèce, Cordiani

André Del Sarto

Qu'as-tu, Cordiani ? Qui t'amène ? Que signifie ce désordre ? Que t'est-il arrivé ? Tu es pâle comme la mort.

Lucrèce

Ah ! Je suis morte !

André Del Sarto

Réponds-moi, qui t'amène ? As-tu une querelle ? Faut-il te servir de second ? Au nom du ciel, parle ! Tu es comme une statue.

Cordiani

Non, non... Je venais te parler... te dire... en vérité, je venais... je ne sais...

André Del Sarto

Qu'as-tu donc fait de ton épée ? Par le ciel ! Il se passe en toi quelque chose d'étrange... Veux-tu que nous allions chez toi ? Ne peux-tu parler devant ces femmes ? À quoi puis-je t'être bon ? Réponds ; il n'y arien que je ne fasse... Mon cher ami, doutes-tu de moi ?

Cordiani

Tu l'as deviné, j'ai eu une querelle... Je te cherchais... Je suis entré sans savoir pourquoi... On m'a dit que tu étais ici, et je venais... Je ne puis parler.

Scène 14

Lionel, André Del Sarto, Césario

Lionel

Maître ! Grémio est assassiné !

Plusieurs peintres, etc., entrent.

André Del Sarto

Qui dit cela ?

Cordiani se retire dans la foule.

Césario

Oui, maître, on vient de tuer Grémio ! Le meurtrier est dans la maison, on l'a vu entrer par la petite porte.

André Del Sarto

Des armes ! Des armes !... Parcourez le jardin, la maison..., qu'on ferme les portes.

Lionel

Il ne peut être loin ; le coup vient d'être fait à l'instant même.

Regardant sa main.

André Del Sarto

Il est mort ! mort !... Où est mon épée ?... Ah ! c'est singulier, ma main est pleine de sang. D'où me vient ce sang?

Lionel

Viens avec nous, maître, je te réponds de le trouver.

André Del Sarto

D'où me vient ce sang ? Ma main en est couverte !... Je n'ai pourtant touché que... tout à l'heure... Éloignez-vous, sortez d'ici!...

Lionel

Qu'as-tu, maître ? Pourquoi nous éloigner ?

Tous se retirent en silence. André regardant sa main.

André Del Sarto

Sortez ! Sortez ! Laissez-moi seul ! Qu'on ne fasse aucune recherche, aucune !... Je le défends! Sortez d'ici tous... Obéissez quand je vous parle. Pleine de sang ! Je n'ai touché que la main de Cordiani.

Acte II

Scène 1

Cordiani, Mathurin

Cordiani

Il veut me parler ?

Mathurin

Oui, Monsieur, sans témoins.

Mathurin sort. Cordiani s'assoit sur un banc à droite.

Cordiani

Dis-lui donc que je l'attends.

Scène 2

Damien, Cordiani, Lionel, Césario

Damien

Cordiani ! Où est Cordiani ?

Cordiani

Eh bien ! Que me veux-tu ?

Damien

Je quitte André, il ne sait rien, ou du moins, rien qui te regarde. Il connaît parfaitement, dit-il, le motif de la mort de Grémio, et n'en accuse personne, toi moins que tout autre.

Cordiani

Est-ce là tout ce que tu as à me dire ?

Damien

Oui, c'est à toi de te régler là-dessus.

Il va se rasseoir ; Lionel et Césario passent suivis des peintres, etc.

Cordiani

En ce cas, laisse-moi seul.

Lionel

Conçoit-on rien à cela ? Nous renvoyer, ne rien vouloir entendre, laisser sans vengeance un pareil coup ! Ce pauvre vieillard qui le sert depuis son enfance, qui l'a bercé sur ses genoux ! Ah ! Dieu ! Si c'était moi, il y aurait d'autre sang que celui-là.

Damien

Ce n'est pourtant pas un homme comme André qu'on peut accuser de lâcheté.

Lionel

Lâcheté ou faiblesse, qu'importe le nom ? Quand j'étais jeune, cela ne se passait pas ainsi. Il n'était, certes, pas difficile de trouver l'assassin ; et si l'on ne veut pas se compromettre soi-même, par mon patron ! On a des amis.

Césario

Quant à moi, je quitte la maison ; je suis venu ce matin ; l'Académie pour la dernière fois. Y viendra qui voudra, je vais chez Pontormo.

Lionel

Mauvais coeur que tu es ! Pour tout l'or du monde, je ne voudrais pas changer de maître.

Il sort à droite, suivi de tout le monde.

Césario

Bah ! Je ne suis pas le seul ; l'atelier est d'une tristesse... Juliette n'y veut plus poser, et comme on rit chez Pontormo ! Toute la journée on fait des armes, on boit, on danse ! Adieu, Lionel, au revoir.

Voyant entrer André, ils sortent par le fond à gauche.

Damien

Dans quel temps vivons-nous ?

Scène 3

André Del Sarto, Cordiani

Cordiani se lève à l'entrée d'André.

André Del Sarto

Vois-tu ce stylet, Cordiani ? Si, maintenant, je t'étendais à terre d'un revers de ma main, et si je t'enterrais là, au pied de cet arbre, le monde n'aurait rien à me dire ; j'en ai le droit, et ta vie m'appartient.

Cordiani

Tu peux le faire, ami, tu peux le faire.

André Del Sarto

Crois-tu que ma main tremblerait ? Pas plus que la tienne, tout à l'heure, sur la poitrine de mon vieux Grémio. Tu le vois, je le sais, tu me l'as tué ! À quoi t'attends-tu à présent ? Penses-tu que je ne sache pas tenir une épée ? Es-tu prêt à te battre ? N'est-ce pas là ton devoir et le mien ?

Cordiani

Je ferai ce que tu voudras.

André Del Sarto

Assieds-toi là et écoute-moi. Je suis né pauvre, tu le sais ; le luxe qui m'environne vient de mauvaise source ; c'est un dépôt dont j'ai abusé. Seul parmi tant de peintres illustres, je survis, jeune encore, au siècle de Raphaël, et je vois de jour en jour tout s'écrouler autour de moi. Rome et Venise sont encore florissantes, notre patrie n'est plus rien. Je lutte en vain contre les ténèbres, le flambeau sacré s'éteint dans ma main ; crois-tu que ce soit peu de chose pour un homme qui a vécu de son art vingt ans que de le voir tomber ?... Mes ateliers sont déserts, ma réputation est perdue, je n'ai point d'enfants, point d'espérance qui me rattache à la vie ; ma santé est faible, et le vent de la peste qui souffle de l'Orient me fait trembler comme une feuille. Dis-moi, que me restait-il au monde ? S'il m'arrivait, dans mes nuits d'insomnie, de me poser un poignard sur le coeur, dis-moi, qui a pu me retenir jusqu'à ce jour?

Cordiani

N'achève pas, André !

André Del Sarto

Je l'aimais d'un amour indéfinissable ! Pour elle j'aurais lutté contre une armée ; j'aurais bêché la terre et traîné la charrue pour ajouter une perle à ses cheveux. Ce vol que j'ai commis, ce dépôt du roi de France qu'on vient me redemander demain, et que je n'ai plus, c'est pour elle, c'est pour lui donner une année de richesse et de bonheur, pour la voir, une fois dans ma vie, entourée de plaisirs et de fêtes, que j'ai tout dissipé. Sais-tu maintenant ce que tu as fait ?

Cordiani

André ! André !

Montrant son stylet.

André Del Sarto

Est-ce sur moi ou sur toi que tu pleures ? J'ai une faveur à te demander : grâce à Dieu, j'ai vu la foudre tomber sur mon édifice de vingt ans, sans en proférer une plainte et sans pousser un cri ; si le déshonneur était public, ou je t'aurais tué, ou nous irions nous battre demain ; pour prix du bonheur, le monde accorde la vengeance, et le droit de se servir de cela... doit tout remplacer pour celui qui a tout perdu ; voilà la justice des hommes ; encore n'est-il pas sûr, si tu mourais de ma main, que ce ne fût pas toi que l'on plaindrait.

Cordiani

Que veux-tu de moi ?

André Del Sarto

Si tu as compris ma pensée, tu sais que je n'ai vu ici ni un crime odieux, ni une sainte amitié foulée aux pieds... L'homme à qui je parle n'a pas de nom pour moi. Je parle au meurtrier de mon honneur, de mon amour et de mon repos. La blessure qu'il m'a faite peut-elle être guérie ? Une séparation éternelle, un silence de mort, car il doit songer que sa mort a dépendu de moi... De nouveaux efforts de ma part, une nouvelle tentative enfin de ressaisir la vie, peuvent-ils encore me réussir ? En un mot, qu'il parte ; qu'il soit rayé pour moi du livre de vie ; qu'une liaison coupable et qui n'a pu exister sans remords, soit rompue à jamais ; que le souvenir s'en efface lentement, dans un an, dans deux ans peut-être, et qu'alors moi, André, je revienne, comme un laboureur ruiné par le tonnerre, rebâtir ma cabane détruite sur mon champ dévasté !

Cordiani

Ô mon Dieu ! Mon Dieu !

André Del Sarto

Cela t'étonne, n'est-ce pas, que j'aie un tel courage ? Cela étonnerait aussi le monde, si le monde l'apprenait un jour... Je suis de son avis, un coup d'épée est plus tôt donné... Mais le jour où j'aurai la certitude que mon bonheur est à jamais détruit, je mourrai, n'importe comment ; jusque-là, j'accomplirai ma tâche. Je suis fait à la patience. Pour me faire aimer de cette femme, j'ai suivi, durant des années, son ombre sur la terre ; arrivé au terme de ma carrière, je recommencerai mon ouvrage. Qui sait ce qui peut advenir de la fragilité des femmes ? Qui sait jusqu'où peut aller leur inconstance, et si dix autres années d'amour et de dévouement sans bornes n'en pourront pas faire autant qu'un jour d'erreur ?

Cordiani

Quand dois-je partir ?

André Del Sarto

Un cheval est à la grille ; je te donne une heure, adieu.

Cordiani

Ta main, André, ta main !

Il fait quelques pas.

André Del Sarto

Ma main ! À qui ma main ? T'ai-je dit une injure ? T'ai-je appelé faux ami, traître aux serments les plus sacrés ? T'ai-je dit que toi qui me tues, je t'aurais choisi pour me défendre ? T'ai-je dit que j'eusse perdu autre chose que l'amour de Lucrèce ? T'ai-je parlé de quelqu'autre chagrin ? Tu le vois bien, ce n'est pas à Cordiani que j'ai parlé... À qui veux-tu donc que je donne ma main ?

Cordiani

André ! Au nom du ciel ! Ta main !

Il rentre dans le pavillon.

André Del Sarto

Je ne le puis, il y a du sang après la tienne !

Scène 4

Cordiani, Mathurin, Damien

Cordiani

Mathurin !

Mathurin

Plaît-il, Excellence ?

Cordiani

Prends mon manteau, mon épée, et tu les porteras à la grille du jardin.

Mathurin

Vous partez, Excellence ?

Cordiani

Fais ce que je te dis.

Damien

André m'apprend que tu pars, Cordiani ; est-ce pour quelque temps ?

À Mathurin, au fond.

Cordiani

Je ne sais. Dépêche-toi, Mathurin, dépêche-toi.

Il sort à gauche.

Mathurin

Cela est fait dans un instant.

Damien

Maintenant, mon ami, adieu.

Cordiani

Adieu ! Adieu ! Si tu vois ce soir... Je veux dire si demain, ou un autre jour...

Damien

Qui ? Que veux-tu dire ?

Cordiani

Rien ! Rien ! Adieu, Damien ! Au revoir !

Damien

Au revoir, adieu.

Cordiani

Tout est prêt, n'est-ce pas ?

Mathurin

Oui, Excellence. Vous accompagnerai-je ?

Mathurin sort à droite, Cordiani remonte la scène, puis redescend vivement.

Cordiani

Certainement, Mathurin. Je ne puis partir, Damien.

Damien

Tu ne pars pas ?

Cordiani

Non, c'est impossible, vois-tu ! Pâles statues, promenades chéries, sombres allées, comment voulez-vous que je parte ? Ô murs que j'ai franchis ! Terre que j'ai ensanglantée !...

Damien

Au nom du ciel !...

Cordiani

Dis-moi, Damien, où puis-je aller, où puis-je marcher, sans voir la mort sur mon chemin ? Te souviens-tu de ce que tu me disais ? J'aimais, je ne t'écoutais pas!... Maintenant...

Damien

Mon ami !...

Cordiani

Maintenant la mort est devant mon amour, elle est sous mes pas, elle est dans mon coeur ! Et ce portrait que je t'ai montré, cette ombre adorée d'une fatale beauté, n'est plus pour moi que le masque d'un spectre couvert des larmes d'un ami.

Damien

Où vas-tu ?

Ils sortent au fond à gauche.

Cordiani

La revoir encore une fois ! Ne t'effraie pas, je suis en délire... cela n'est rien ; écoute, André va venir, entouré de ses amis, et près de lui... en un mot, mon ami... je veux la voir un instant encore... Un seul instant !

Scène 5

André Del Sarto, Lucrèce

André Del Sarto

Mes amis viennent bien tard. Vous êtes pâle, Lucrèce ; celte mort vous a effrayée.

Lucrèce

Lionel et Damien sont cependant ici, je ne sais qui peut les retenir.

André Del Sarto

Vous ne portez plus de bagues ? Les vôtres vous déplaisent ? Ah ! Je me trompe, en voici une que je ne connaissais pas encore.

Lucrèce

Cette mort, en vérité, m'a effrayée... Je ne puis vous cacher que je suis souffrante.

André Del Sarto

Montrez-moi cette bague, Lucrèce... Est ce un cadeau ? Est-il permis de l'admirer ?

Lucrèce

C'est un cadeau de Marguerite, mon amie d'enfance.

André Del Sarto

C'est singulier, ce n'est pas son chiffre... Pourquoi donc ? C'est un bijou charmant, mais bien fragile !... Ah ! Mon Dieu : qu'allez-vous me dire ? Je l'ai brisé en le prenant.

Lucrèce

Il est brisé ? Mon anneau brisé ?

André Del Sarto

Que je m'en veux de cette maladresse! Mais, en vérité, le mal est sans ressource.

Lucrèce

N'importe, rendez-le-moi tel qu'il est.

Il le jette à terre et l'écrase.

André Del Sarto

Qu'en voudriez-vous faire ? L'orfèvre le plus habile n'y pourrait trouver remède.

Lucrèce

Ne l'écrasez pas !... J'y tenais beaucoup.

André Del Sarto

Eh bien ! S'il vous plaît, ramassez-le. Avons-nous beaucoup de monde ? Le dîner sera-t-il joyeux ?

Lucrèce

Mais nous aurons noire compagnie habituelle, je suppose, Lionel, Damien et Cordiani.

André Del Sarto

Cordiani aussi ?... Je suis désolé de la mort de Grémio.

Lucrèce

C'était votre père nourricier.

André Del Sarto

Qu'importe ? Qu'importe ? Tous les jours on perd un ami ; n'est-ce pas une chose ordinaire que d'entendre dire : Celui-là est mort, celui-là est ruiné ? On danse par là-dessus, tout n'est qu'heur et malheur !

Scène 6

André Del Sarto, Lionel, Lucrèce, Damien, Spinette

Ils s'assoient.

André Del Sarto

Allons, mes bons amis, à table ! Avez-vous quelque souci ? Quelque peine de coeur ? Il s'agit de tout oublier. Hélas ! Oui, vous en avez, sans doute, tout homme en a sous le soleil.

Lionel

Pourquoi reste-t-il une place vide ?

André Del Sarto

Cordiani est parti pour l'Allemagne.

Lucrèce

Parti !... Cordiani ?

André Del Sarto

Oui, pour l'Allemagne; que Dieu le conduise !

Lucrèce

Est-ce vrai, Damien, qu'il est parti ?

Damien

Très vrai.

Il tonne.

Lionel

Il fait mauvais temps pour voyager.

Montrant les flacons.

André Del Sarto

Allons, mon vieux Lionel, notre jeunesse est là-dedans.

Lionel

Parlez pour moi, maître ; puisse la vôtre durer longtemps encore pour vos amis et pour le pays !

André Del Sarto

Jeune ou vieux, que veut dire ce mot ? Les cheveux blancs ne font pas la vieillesse, et le coeur de l'homme n'a pas d'âge.

Lionel

Renonceriez-vous à vos espérances ?

André Del Sarto

Je crois que ce sont elles qui renoncent à moi. Ô mon vieil ami ! L'espérance est semblable à la fanfare guerrière ; elle mène au combat et divinise le danger ; tout est si beau, si facile, tant qu'elle retentit au fond du coeur ! Mais le jour où sa voix expire, le soldat s'arrête et brise son épée.

Damien

Qu'avez-vous, Madame ? Vous paraissez souffrir.

Lionel

Mais, en effet, quelle pâleur ! Nous devrions peut-être nous retirer.

Spinette entre dans le pavillon.

Lucrèce

Spinette, entre dans ma chambre, ma chère, et prends mon flacon sur ma toilette, tu me l'apporteras.

Spinette rentre épouvantée.

André Del Sarto

Qu'avez-vous, Lucrèce ? Ô ciel ! Seriez-vous réellement souffrante ?

Spinette

Monseigneur !... Monseigneur ! Un homme est là caché.

André Del Sarto

Où ?

Spinette

J'étais entrée, il m'a saisi la main comme je passais entre les deux portes.

Lionel

Voilà la suite de votre faiblesse, maître ; c'est le meurtrier de Grémio ; laissez-moi lui parler.

À Lucrèce.

André Del Sarto

Lionel, n'entre pas, c'est moi que cela regarde. Est-ce lui, malheureuse ? Est-ce lui ?

Elle s'évanouit.

Lucrèce

Ô mon Dieu !

Damien

André, empêchez-le de voir Cordiani.

Criant.

André Del Sarto

Cordiani ! Mon déshonneur est-il si public, si bien connu de tout ce qui m'entoure, que je n'aie qu'un mot à dire pour qu'on me réponde par celui-là : Cordiani ! Sors donc, misérable, puisque Damien t'appelle.

Scène 7

André Del Sarto, Lionel

Damien sort avec Lucrèce et Spinette.

André Del Sarto

Messieurs, je vous ai fait sortir tantôt... À présent je vous prie de rester. Emmenez cette femme ! Cet homme est l'assassin de Grémio. C'est pour entrer chez ma femme qu'il l'a tué... Dans quelque état qu'elle se trouve, vous, Damien, vous la conduirez à sa mère, à l'instant même. Maintenant, Lionel tu vas me servir de témoin ; Cordiani prendra celui qu'il voudra ; car tu vois ce qui se passe, mon ami ?

Lionel

Maître, il faut régler cette affaire et choisir l'heure et le lieu du combat.

À Cordiani.

Il entre dans le pavillon.

André Del Sarto

L'heure ? À l'instant. Le lieu ? Ici même. Ah ! Vous voulez que le déshonneur soit public ! Il le sera, Monsieur, il le sera. Mais la réparation va l'être de même, et malheur à celui qui la rend nécessaire ! Je vais prendre des épées.

Scène 8

Lionel, Cordiani

Lionel

N'allez-vous pas, monsieur, chercher un second ?

Cordiani

Non, monsieur.

Lionel

Ce n'est pas l'usage, et je vous avoue que pour moi j'en suis fâché. Du temps de ma jeunesse, il n'y avait guère d'affaires de cette sorte, sans quatre épées tirées.

Cordiani

Ceci n'est pas un duel, Monsieur ; André n'aura rien à parer, et le combat ne sera pas long.

Lionel

Qu'entends-je ? Voulez-vous faire de lui un assassin ?

Cordiani

Je m'étonne qu'il ne revienne pas.

Scène 9

André Del Sarto, Damien, Cordiani, Lionel

Lionel prend les épées des mains d'André ; après les avoir mesurées, il en donne une à Cordiani et l'autre à André.

André Del Sarto

Me voilà.

André Del Sarto

En garde !

Il tonne.

Damien

André, je n'ai pu remplir la mission dont tu m'avais chargé. Lucrèce refuse mon escorte... Elle est partie seule à pied, accompagnée de sa suivante.

André Del Sarto

Dieu du ciel ! Quel orage se prépare !...

Damien

Lionel, je me présente ici comme le second de Cordiani. André ne verra dans cette démarche qu'un devoir qui m'est sacré ; je ne tirerai l'épée que si la nécessité m'y oblige.

Cordiani

Merci, Damien, merci.

Lionel

Êtes-vous prêts ?

André Del Sarto

Je le suis.

Ils se battent, Cordiani est blessé.

Cordiani

Je le suis.

Damien

Cordiani est blessé.

André Del Sarto

Tu es blessé, mon ami ?

Lionel

Retirez-vous, nous nous chargeons du reste.

Cordiani

Ma blessure est légère, je puis encore tenir mon épée.

Lionel

Non, monsieur, vous allez souffrir beaucoup plus dans un instant. L'épée a pénétré ; si vous pouvez marcher, venez avec nous.

Cordiani

Vous avez raison ; viens-tu, Damien ? Donne-moi ton bras, je me sens bien faible. Vous me laisserez chez Manfredi.

André Del Sarto

La crois-tu mortelle ?

Ils sortent à droite.

Lionel

Je ne réponds de rien.

Scène 10

André Del Sarto

Il fait quelques pas vers la maison.

Il tonne.

Il va du côté des arbres.

Il regarde son épée.

Il la jette.

Il pleure à chaudes larmes ; quatre hommes passent derrière la grille, portant une bière ; Césario suit le convoi.

André Del Sarto

Pourquoi me laissent-ils ? Il faut que j'aille avec eux... Où veulent-ils que j'aille ? Il ne s'est pas défendu ; je n'ai pas senti son épée... Il a reçu le coup, cela est clair ; il va mourir chez Manfredi, c'est singulier, je me suis pourtant déjà battu... Lucrèce partie !... Est-ce que je n'entends pas marcher là dedans ?... Non, personne, il va mourir... Lucrèce seule avec sa suivante ! Eh bien ! Quoi ? Je suis trompé par cette femme, je me bats avec son amant... Je le blesse, me voilà vengé... Tout est dit. Ah ! Cette maison déserte ! Cela est affreux ! Quand je pense à ce qu'elle était hier au soir ! À ce que j'avais, à ce que j'ai perdu !... Qu'est-ce donc que la vengeance ? Quoi ! Voilà tout ? Et rester seul ainsi ? À qui cela rend-il la vie de faire mourir un meurtrier ? Quoi ? Répondez. Qu'avais-je affaire de chasser cette femme, d'égorger cet homme ? Je me soucie bien de vos lois d'honneur ! Cela me console bien, que vous ayez inventé cela, que vous l'ayez réglé comme une cérémonie ! Où sont mes dix années de bonheur, ma femme, mon ami, le soleil de mes jours, le repos de mes nuits ? Voilà ce qui me reste. Que me veux-tu, toi ? On t'appelle l'amie des offensés... Il n'y a point ici d'homme offensé... Il n'y a qu'un malheureux... Que l'eau du ciel essuie ton sang !... Ah ! Cette affreuse maison ! Mon Dieu ! Mon Dieu ! Je n'y rentrerai jamais ! Qui cela ?

Scène 11

Césario, André Del Sarto

Césario

Nicolas Grémio.

André Del Sarto

Et toi aussi, mon pauvre vieux, et toi aussi tu m'abandonnes !...

Césario

Moi, maître, je ne vous abandonnerai pas.

André Del Sarto

C'est toi, mon enfant ?

Césario

Oui, maître, je vous avais quitté ; j'étais allé chez Pontormo ; j'y allais chercher la gaieté, et je l'y ai bien trouvée en effet ; mais je ne m'en suis senti que plus triste.

André Del Sarto

C'est le malheur que tu trouveras ici.

Césario

Il pèse moins que l'ingratitude.

Il va pour sortir.

André Del Sarto

Donne-moi ta main ; merci, mon enfant. Va, entre là, car, pour moi, jamais...

Scène 12

Lionel, André Del Sarto, Césario

Lionel

Où allez-vous, André ?

André Del Sarto

Je vais voir la mère de ma femme.

Lionel

Elle n'est pas à Florence.

André Del Sarto

Ah ! Où est donc Lucrèce, en ce cas ?

Lionel

Je ne sais, mais ce dont je suis certain, c'est que Monna Flora est absente.

André Del Sarto

Comment le savez-vous, et par quel hasard êtes-vous là ?

Lionel

Je revenais de chez Manfredi, où j'ai laissé Cordiani ; en passant j'ai rencontré Césario, et nous avons voulu savoir...

André Del Sarto

Cordiani se meurt, n'est-il pas vrai ?

Césario

Non, maître, on espère le sauver.

Fausse sortie.

André Del Sarto

Laissez-moi.

Lionel

Qu'allez-vous faire, mon ami ? Si votre femme se respecte assez peu pour revoir l'auteur d'un crime...

André Del Sarto

Que veux-tu que je fasse ? Oui, oui, je les tuerais tous les deux ! Ah ! Ma raison est égarée ; je vois ce qui n'est pas... Je ne sais même...

Lionel

Que dis-tu ?

André Del Sarto

Rien ; je croyais l'avoir perdu. Ils sont ensemble, n'est-ce pas ?

Lionel

Au nom du Ciel, fiez-vous à moi... Votre honneur m'est aussi cher que le mien. Toute violence en cette occasion serait de la cruauté. Votre ennemi expire, que voulez-vous de plus ?

Il s'assied près de la table.

André Del Sarto

Il faut que j'écrive à Lucrèce.

À part.

Lionel

Que pouvez-vous lui dire ? Ah ! Malheureux ! Dieu veuille que sa raison affaiblie ne l'abandonne pas tout à fait.

Césario sort.

André Del Sarto

Tiens, Césario, je t'en conjure, va trouver Lucrèce, demande une réponse à ma lettre, et sois revenu tout à l'heure... Mais, pourquoi pas nous-mêmes, Lionel ?

Lionel

Mon ami !...

André Del Sarto

Quoi, plus rien ?... Tout devant moi se change donc en désert ? Ô solitude ! Solitude ! Que ferai-je de ces mains-là ?

Lionel

Eh ! Que demandez-vous dans cette fatale lettre ?

André Del Sarto

Ce que je demande... Ô comble de misère !... Je supplie, Lionel, lorsque je devrais punir... Ne me juge pas, mon ami, comme tu pourrais faire un autre homme... Je suis un homme sans caractère, vois-tu, j'étais né pour vivre tranquille.

Lionel

Sa douleur me confond malgré moi.

André Del Sarto

Elle ne répondra pas ! Comment en suis-je venu là ? Sais-tu ce que je lui demande ? Ah ! La lâcheté elle-même en rougirait, Lionel ! Je lui demande de revenir à moi.

Lionel

Est-ce possible ?

André Del Sarto

Oui, oui, je sais tout cela, j'ai fait un éclat ; eh bien ! Dis-moi, qu'y ai-je gagné ? Je me suis conduit comme lu l'as voulu... Eh bien ! Je suis le plus malheureux des hommes. Je l'aime ! Je l'aime plus que jamais !

Lionel

Calme-toi.

André Del Sarto

C'est singulier, je n'ai jamais éprouvé cela... Il m'a semblé qu'un coup me frappait... Tout se détache de moi... Il m'a semblé que Lucrèce partait.

Lionel

Que Lucrèce partait ?

André Del Sarto

Oui, je suis sûr que Lucrèce part sans me répondre.

Lionel

Comment cela ?

André Del Sarto

J'en suis sûr !... Je viens de la voir.

Lionel

Cela est étrange.

Scène 13

André Del Sarto, Césario, Lionel

André Del Sarto

Tiens, voilà Césario !... Eh bien ?

Césario

Madame Lucrèce a quitté Florence.

André Del Sarto

Et Cordiani ?

Césario

Je ne sais.

André Del Sarto

Vois-tu, Lionel ? Ils sont partis ensemble.

Lionel

Où vas-tu ?

Scène 14

Damien, André Del Sarto, Lionel, Mathurin

Damien

André !

André Del Sarto

Ah ! Tu as raison, la terre se dérobe...

Lionel

Cette journée l'a tué ! Il n'a pu supporter son malheur.

Il fait quelques pas et chancelle ; Damien et Lionel s'approchent pour le soutenir.

André Del Sarto

Ils sont partis ensemble ? Je me sens bien faible... Ne vous inquiétez pas... Je ne les poursuivrai point... Mes forces m'ont abandonné... Et aussi bien qu'ai-je à faire dans ce monde ? Ô lumière du soleil ! Ô belle nature ! Ils s'aiment, ils sont heureux ! Comme ils courent joyeux dans la plaine ! Leurs chevaux s'animent, et le vent qui passe emporte leurs baisers... La patrie ! La patrie !... Ils n'en ont point, ceux qui parlent ensemble !

Lionel

Sa main est froide comme le marbre.

André Del Sarto

Écoute-moi, Mathurin, écoute-moi, et rappelle-toi mes paroles : Tu vas prendre un cheval et le lancer au galop. Retiens ce que je te dis ; ne me fais pas répéter deux fois, je ne le pourrais pas ; tu les rejoindras dans la plaine, tu les aborderas, Mathurin, et tu leur diras : Pourquoi fuyez-vous si vite ? La veuve d'André del Sarto peut épouser Cordiani.

Mathurin

Faut-il dire cela, Monseigneur ?

Mathurin sort.

André Del Sarto

Va, va, ne me fais pas répéter.

Bas à Damien.

Lionel

Qu'as-tu dit à cet homme ? Est-ce que vraiment Cordiani...

Damien

Cordiani n'est plus.

Prenant la coupe.

Il verse à l'écart un flacon dans la coupe et boit.

André Del Sarto

Maintenant, qu'on m'apporte ma coupe, pleine d'un vin généreux. Menez-moi jusqu'à cette porte, mes amis. C'était celle des joyeux repas. À la mort des arts en Italie.

Lionel

Quel est ce flacon dont tu as versé quelques gouttes ?...

André Del Sarto

C'est un cordial puissant. Approche-le de tes lèvres, et tu seras guéri, quel que soit le mal dont tu souffres. Vos mains, et adieu, chers amis... Oh ! Combien je l'aimais !

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

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