Pièce · 1853

Arlequin

d’Anonyme

Représentation
≈ 52 min
Distribution
11 hommes
Répliques
367
Écriture
En prose
Dans l’app
Importable

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Gustave H 48 ≈ 8 min 9
Ernest H 53 ≈ 7 min 9
Un Maître de Philosophie H 38 ≈ 6 min 2
Henri de Crac H 17 ≈ 6 min 2
Monsieur Jourdain H 62 ≈ 5 min 8
Merlin H 36 ≈ 4 min 8
La Rissole H 16 ≈ 4 min 1
Robert H 16 ≈ 2 min 4
Alfred H 20 ≈ 2 min 1
Maître À Danser N 19 ≈ 2 min 3
Un Maître d'Armes H 12 ≈ 2 min 2
Jules H 9 ≈ 1 min 3
Maître De Musique N 13 ≈ 1 min 3
Tous N 6 ≈ 1 min 1
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle Arlequin Pièce à Tiroirs
Gustave absentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Ernest absentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Un Maître de Philosophie absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Henri de Crac absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Monsieur Jourdain absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Merlin absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
La Rissole absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Robert absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
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Arlequin Pièce à Tiroirs

Scène 1

Gustave

D'un ton emphatique.

Il chante.

Il prend un manche à balai et le recouvre d'un chapeau.

HARANGUE DU CURÉ DE MONTLHÊRY.

Gustave

Vive la joie ! Certain jour, le bon roi Henri Revenant d'assez long voyage, Allait entrer à Montlhéry. Eh ! Vite, eh ! Vite à son passage Accourent tous les habitants. Le curé s'est mis à leur tête, À le haranguer il s'apprête ; Mais n'ayant eu que peu d'instants Pour préparer ce qu'il doit dire, 11 se présente, et lui dit : « Sire, Les habitants de Montlhéry Sont charmés de vous voir ici. - Bien, dit le vainqueur de la Ligue, Votre harangue me plaît fort ; Mais je voudrais l'entendre encor ; Bis, si cela ne vous fatigue. - Point du tout, sire. » Et sur-le-champ, D'une voiX plus ferme et plus nette, Notre bon curé lui répète Son court et naïf compliment. « Encor mieux, dit le roi ; j'ordonne Que, pour ses indigents, l'on donne Cent écus au digne pasteur. - Bis, sire, répond l'orateur. - Ventre-saint-gris ! J'aime cet homme, Dit le bon monarque en riant. Eh bien ! Soit. Je double la somme. » L'ordre s'exécute à l'instant ; Et pour terminer mon histoire, Le roi, le curé, l'auditoire,, Tout le monde s'en fut content. Comment ! Je suis le premier arrivé ! Ah ! Parbleu, voilà qui est surprenant. Il est vrai que je savais bien ne pas venir en classe, mais au contraire ma rendre ici pour assister à la cérémonie qui doit la fermer pour quelques temps, ce qui rend mon empressement assez explicable, après tout. Le voilà donc arrivé ce jour solennel, ce jour qui... ce jour que... PeUh ! Ah ! Mon Dieu ! Et moi qui n'y pensais plus ! Étourdi que je suis ! La distribution va commencer, j'ai un morceau à réciter, et je ne le sais pas encore bien. Si j'allais me troubler... Dame ! Quand on n'est pas habitué à parler en public ! Et personne ici à qui je puisse le réciter d'avance, pour me donner un peu de hardiesse. Si je pouvais m'improviser un auditeur. Oh ! Une idée lumineuse. C'est l'intelligence, a dit quelque part un auteur, qui distingue l'homme delà bête : distinguons-nous, distinguons-nous... Là ! Voilà mon affaire ; un auditeur bienveillant, qui ne battra pas des mains, c'est possible, mais qui ne me fera pas les cornes non plus, j'aime à le croire. Attention maintenant, et voyons un peu mon histoire. Eh bien, monsieur mon auditeur, que dites-vous de cette tirade, hein ?...

Scène 2

Ernest, Gustave

Ernest

Bravo ! Gustave, bravo ! Bravo !

Gustave

Tiens, tu m'as entendu ?

Ernest

Parfaitement, et je ne sais pas si je dois en croire mes oreilles ; jamais je ne t'ai entendu en dire si long.

Gustave

Que veux-tu, mon cher ? Il faut bien savoir se mettre à la hauteur des circonstances.

Ernest

Ah ! Mon Dieu ! Oh, oh, oh ! Voilà qui est curieux. Est-ce que tu as peur des moineaux, par hasard ?

Gustave

Peur des moineaux ! Que veux-tu dire ?

Ernest

C'est très simple : je te demande quel rôle joue ici cet énorme tromblon, dressé sur une perche, en guise d'épouvantail ?

Gustave

Qu'est-ce que tu appelles un tromblon ?

Ernest

Parbleu ! C'est ce chapeau vénérable et de couleur d'oreille d ours, qui te vient sans doute de ton arrière-grand-père.

Gustave

Ce chapeau... mais, mon cher, je te prie de parler de mon auditoire avec un peu plus de circonspection.

Ernest

Ton auditoire !

Gustave

Certainement, ou, si tu l'aimes mieux, mon auditeur ; c'est à lui que je récitais tout à l'heure le morceau que tu as entendu.

Ernest

Ah bien ! Il est joli ton auditeur ! J'ai bien envie de lui réciter quelque chose de mon côté, pour voir quelle mine il fera.

Gustave

Ne t'y trompe pas ; je te préviens qu'il est très difficile, et qu'il ne veut entendre que des morceaux choisis et peu connus.

Ernest

Dans ce cas, j'ai de quoi le satisfaire.

Gustave

C'est ce que nous allons voir.

Ernest

Voyons : si je lui récitais la mort d Hippolyte ?

Avec emphase.

Gustave

À peine nous sortions des portes de Vincennes, Sur son âne il était; moi j'étais sur le mien.; 11 ne me disait mot, je ne répondais rien; Ainsi finit, seigneur, ce pénible entretien. Seigneur, ayez pitié de nous ! Tu ne te rappelles donc pas que cet interminable récit m'a valu plus de trente pensums ? As-tu envie de me faire bâiller à me démonter les mâchoires ?

Ernest

Soit, je respecte tes scrupules. Veux-tu que je lui dise alors les Animaux malades de la peste ?

Gustave

Eh ! Mon cher, que la peste t'étouffe toi-même ! Aimez-vous la peste ? On en a mis partout : la peste d'Athènes, la peste de Florence, la peste de Marseille. Peste de la peste ! Est-ce là, mon ami, ce que tu appelles du nouveau ?

Ernest

Tu es bien difficile : je vais donc réciter Philémon et Baucis.

Gustave

Serviteur, au plaisir de te revoir ! « Baucis devint tilleul, Philémon devint chêne ; » et toi, mon très cher, tu deviens perruque, classique et ennuyeux au quatorzième degré.

Ernest

Ah ! Ma foi, je ne sais plus qu'une fable ; et tant pis si tu n'es pas content.

Gustave

Voyons un peu.

Ernest

C'est la Cigale et la Fourmi.

Gustave

La cigale ayant chanté Tout l'été, Se trouva fort... De mieux en mieux ! C'est amusant, instructif, touchant, et surtout nouveau.

Ernest

Ce n'est pas cela du tout, mon cher Monsieur Gustave; vous donnez tout à fait de travers. Parlons peu et parlons bien, s'il vous plaît.

Gustave

Comment ! Ce n'est pas la fable de la Fontaine que tu vas réciter ?

Ernest

Pas le moins du monde.

Gustave

Eh bien ! Je suis curieux de l'entendre.

LA CIGALE ET LA FOURMI.

Ernest

Les vents d'hiver soufflaient, et les prés sans verdure, Aux insectes ailés refusaient la pâture, Et la pauvre cigale, hélas ! Se morfondait sur le verglas. A la fourmi, grosse rentière, On se souvient qu'alors, un jour qu'elle avait faim, Elle alla conter son chagrin En lui disant à sa manière : Je n'ai pas une mouche à mettre sous la dent, Prêtez-moi,je vous prie, à cinquante pour cent, Je vous rendrai le tout à la saison nouvelle, Intérêt, capital, en mouches ou millet, Et je vais sur-le-champ vous signer mon billet. Mais on sait aussi que la belle Lui répond brusquement : J'ai gagné mes trésors À force de travail, de peines et d'efforts, Pendant que dans votre boutique Vous faisiez.... quoi? de la musique, Cessez donc de m'importuner, Et de ce pas, ma mie, allez vous promener.

Gustave

Malhonnête !

Ernest

Ah ! Ne m'interromps pas, je te prie, garde tes réflexions pour quand j'aurai fini.

Gustave

C'est bien, continue. Je suis muet...

Ernest

La cigale aussitôt, dévorant ses souffrances,

Gustave

Comme un poisson.

Ernest

Comment ! Comment ! La cigale dévorant ses souffrances comme un poisson.

Gustave

Mais non, mais non, mais non. « Je suis muet comme un poisson. » Tu ne me laisses pas achever...

Ernest

La cigale aussitôt, dévorant ses souffrances,...

Gustave

Tu me coupes la parole.

Ernest

Ah ! Pour le coup, voilà qui est un peu fort. C'est moi qui...

Gustave

Oui, c'est toi qui me la coupes, tu me l'as coupée.

Ernest

S'en fut sur un brin d'herbe, et pour calmer ses maux, Voulut chanter une de ses romances; Mais, hélas ! Elle chanta faux. Soit encore, coupons court. Je continue.

Gustave

Juste, comme notre professeur de musique.

Ernest

Cependant l'ouvrière, au fond bonne personne, Se disait : La cigale a faim, le fait est sûr; Et moi, qu'on trouve douce et bonne, J'ose la repousser ! Ah ! J'ai le coeur bien dur. Cela dit, elle prend force provisions, Mil[le], vermisseaux et moucherons, Et sur-le-champ va remplir la cuisine De la cigale, sa voisine. Sur le soir celle-ci rentre dans son logis, Abattue et presque sans vie. Soudain elle aperçoit une table servie ; Qu'est ceci? se dit-elle, aurais-je des amis ? Et d'où me vient une telle abondance? Je te rends grâce, ô Providence ! Mais que vois-je ? Ô fourmi ! Je reconnais ton pas, C'est toi qui viens ici m'arracher au trépas.... Oui, fourmi bonne et généreuse, Je veux à l'avenir, toujours laborieuse, Semer pour recueillir une riche moisson.... Grâces à ton bon coeur, j'ai compris la leçon.

Gustave

À la bonne heure ! Voilà qui me réconcilie avec la fourmi. D'ailleurs, parce qu'on aime l'activité et le travail, ce n'est pas une raison pour manquer de coeur ; qu'en dis-tu, mon ami?

Ernest

Assurément, et cet éloge des gens laborieux me plaît infiniment dans ta bouche, je lui trouve deux fois plus de prix.

Gustave

Mauvais plaisant.

Scène 3

Merlin, Gustave, Ernest

Merlin

Ah, pardieu ! Enchanté de vous rencontrer ici. Comment paortez vous, vous, comme disent les Anglais ?

Gustave

Tiens, c'est ce cher Merlin ! Quelle bonne surprise !

Ernest

D'où diable sors-tu ? Sur quels bords fortunés s'écoule ton existence, depuis que nous ne jouons plus ensemble au cheval-fondu ?

Merlin

Oh ! Pas loin d'ici, à deux pas, aux bureaux du Mercure.

Gustave

Comment donc es-tu devenu si rare ?

Merlin

Parbleu ! Je ne sors presque jamais ; j'ai toujours de la besogne à faire frémir feu Hercule lui-même.

Ernest

Ah, bah ! Et quelle besogne?

Merlin

Imaginez-vous que je suis aujourd'hui un grand écrivain ; du moins, c'est moi qui soigne les papiers du rédacteur en chef, qui taille ses plumes et ses crayons, et vous comprenez...

Ernest

Que tu es un homme de plume, forcément.

Il s'assied à une table.

Merlin

C'est cela même, et un fameux, je peux m'en vanter. J'ai sous ma direction les faits divers, annonces, réclames, mariages et décès, et j'ai recommandé à mon garçon de bureau (car j'ai aussi un garçon de bureau qui soigne mes papiers, qui taille mes plumes, mes crayons, etc.) ; j'ai, dis-je, recommandé à ce digne subalterne de m'envoyer ici les chalands qui se présenteraient à mon bureau en mon absence ; et, tenez, en voici un précisément. Attention, mes amis ! vous allez assister, gratis, à une scène de moeurs intéressante. J'en savoure comme cela vingt par jour.

Scène 4

La Rissole, Merlin, Ernest

La Rissole

Bonjour, mes camarades. J'entre sans dire gare, et cherche à m'informer Où se trouve un monsieur que je ne puis nommer. Est-ce ici ?

Merlin

Quel homme est-ce ?

La Rissole

Un bon vivant, allègre ; Qui n'est grand ni petit, noir ni blanc, gras ni maigre. J'ai su de son libraire, où souvent je le vois, Qu'il fait jeter en moule un livre tous les mois. C'est un vrai juif errant, qui jamais ne repose.

Merlin

Dites-moi, s'il vous plaît ; voulez-vous quelque chose ? L'homme que vous cherchez est mon maître.

La Rissole

Est-il là ?

Merlin

Non.

La Rissole

Tant pis, je voulais lui parler.

Merlin

Me voilà ; L'un vaut l'autre. Je tiens un registre fidèle, Où chaque heure du jour, j'écris quelque nouvelle ; Fable, histoire, aventure, enfin quoi que ce soit, Par ordre alphabétique est mis en son endroit. Parlez.

La Rissole

Je voudrais bien être dans Le Mercure ; J'y ferais, que je crois, une bonne figure. Tout à l'heure, en buvant, j'ai fait réflexion Que je fis autrefois une assez belle action ; Si le roi la savait, j'en aurais de quoi vivre. La guerre est un métier que je suis las de suivre. Mon capitaine, instruit du courage que j'ai, Ne saurait se résoudre à me donner congé. J'en enrage.

Merlin

Il fuit bien : donnez-vous patience....

La Rissole

Mordié ! Je ne saurais avoir ma subsistance.

Ernest

Il est vrai, le pauvre homme ! Il fait compassion.

La Rissole

Or donc, pour en venir à ma belle action, Vous saurez que toujours je fus homme de guerre, Et brave sur la mer autant que sur la terre. J'étais sur un vaisseau, quand Ruyter fut tué, Et j'ai même à sa mort le plus contribué : Je fus chercher le feu que l'on mit à l'amorce Du canon qui lui fit rendre l'âme par force. Lui mort, les Hollandais souffrirent bien des mais ; On lit couler à fond les deux vice-amirals.

Merlin

Il faut dire des maux, vice-amiraux ; c'est l'ordre.

La Rissole

Les vice-amiraux donc ne pouvant plus nous mordre, Nos coups aux ennemis furent des coups fataux ; Nous gagnâmes sUr eux quatre combats navaux.

Merlin

Il faut dire fatals et navals, c'est la règle.

La Rissole

Les Hollandais réduits à du biscuit de seigle, Ayant connu qu'en nombre ils étaient inégals, Firent prendre la fuite aux vaisseaux principals,

Merlin

Il faut dire inégaux, principaux, c'est le terme.

La Rissole

Enfin, après cela nous fûmes à Palerme. Les bourgeois, à l'envi, nous firent des régaux ; Les huit jours qu'on y fut furent huit carnavaux.

Merlin

Il faut dire régals et carnavals.

La Rissole

Ah ! Dame, M'interrompre à tout coup, c'est me chiffonner l'âme, Franchement.

Merlin

Parlez bien. On ne dit point navaux. Ni fataux, ni régaux, non plus que carnavaux; Vouloir parler ainsi, c'est faire une sottise.

La Rissole

Eh, mordié ! Comment donc voulez-vous que je dise ? Si Vous me reprenez lorsque je dis des mais, Inégals, principals, et des vice-amirals ; Lorsqu'un moment après, pour me mieux faire entendre, Je dis fataux, régaux, devez-vous me reprendre? J'enrage de bon coeur, quand je trouve un trigaud Qui souffle tout ensemble et le froid et le chaud.

Merlin

J'ai la raison pour moi, qui.me fait vous reprendre, Et je vais clairement vous le faire comprendre. Al est un singulier dont le pluriel fait aux ; On dit : C'est mon égal, et ce sont mes égaux. Par conséquent on voit, par cette raison seule....

La Rissole

J'ai des démangeaisons de te casser la gueule.

Merlin

Vous !

La Rissole

Oui, palsandié ! moi. Je n'aime point du tout Qu'on me berne d'un conte à dormir tout debout. Lorsqu'on veut me railler, je donne sur la face.

Merlin

Et tu crois au Mercure occuper une place ? Toi ? Tu n'y seras point, je t'en donne ma foi.

La Rissole

Mordié ! Je me bats l'oeil du Mercure et de toi ! Et pour faire dépit, tant à toi qu'à ton maître, Je te déclare, moi, que je n'y veux pas être ; Plus de mille soldats en auraient acheté, Pour voir en quel endroit la Rissole eût été ; C'était argent comptant, car j'avais leur parole. Adieu, pays; c'est moi qu'on nomme La Rissole; Ces bras te deviendront ou fatals ou fataux.

Merlin

Adieu, guerrier fameux par tes combats navaux.

La Rissole

Adieu, je m'en vais boire avec mon caporaux, J'aurais dit tout à l'heure avec, mon caporal; C'est comme mon chapeau qu'il faut nommer chapal.

Scène 5

Ernest, Merlin, Gustave

Ernest

Parbleu ! Voilà encore un drôle d'original avec son chapal ! Tu as joliment plus de patience que moi, car il y a longtemps que je lui aurais ouvert la porte.

Merlin

Bah ! Mon cher, il faut bien laisser dire les imbéciles. Si les hommes d'esprit seuls avaient le don de la parole, Dieu ! Que de gens, dans ce bas monde, n'ouvriraient la bouche que pour bâiller I

Ernest

Oh, oh ! On voit bien que tu fréquentes les gens de lettres ; tu fais des réflexions satiriques à l'adresse de ton prochain.

Merlin

Tu penses bien que ce n'est pas pour vous que je parle.

Gustave

Il ne manquerait plus que cela.

Scène 6

Gustave, Jules, Merlin, Ernest

Gustave

Qu'est-ce que tu viens faire ici, bambin ? Allons, fais ta commission, et laisse-nous causer tranquillement.

Jules

J'ai interrompu monsieur ?... J'en suis vraiment désolé.

Gustave

Voyez-vous bien ! Savez-vous, Monsieur Jules, que vous avez l'air de me berner ?

Jules

Seulement l'air !... Je vous jure, Monsieur Gustave, que vous êtes beaucoup trop modeste, et cela vous arrive si rarement que j'éprouve un véritable plaisir de vous en faire l'observation.

Merlin

Parfait ! Il s'y prend de bonne heure pour mordre, le petit. Il a l'étoffe d'un véritable journaliste.

À Jules.

Ernest

Bravo, Merlin ! Nourri dans le sérail, tu... Mais, voyons, que veux-tu ? Tu n'es pas venu ici, je suppose, pour faire des compliments à Gustave.

Jules

Tu as raison, Ernest : seulement, ce n'est pas vous que je cherchais. J'ai quelques vers à réciter pour la distribution, et je désirais trouver quelqu'un qui pût me donner des conseils.

Gustave

Toi, des vers ! Apprends donc tes prières, mon garçon, cela vaudra beaucoup mieux.

Jules

Je crois savoir assez mes prières ; du moins on ne me les a jamais données a rapporter, parce que je récitais du latin-chinois, comme quelqu'un que je pourrais bien nommer.

Ernest

Est-ce que, par hasard, on voudrait parler de toi, Gustave ?

Gustave

Oh, mon cher ! je m'en moque ; seulement j'ai bien envie de m'assurer si les oreilles de ce bambin-là sont solides !

Jules

Je n'en sais rien, mon ami Gustave, car elles n'ont pas été mises à l'épreuve aussi souvent que les tiennes.

Gustave

Ah ! Décidément, tu en veux ; prends garde, mon petit, j'ai la main un peu leste.

Merlin

Voyons : c'est assez comme cela. Tu dis, mon bonhomme, que tu as des vers à réciter ; tu vas nous les dire ; je me flatte de m'y connaître un peu, et on pourra te donner un bon conseil.

Gustave

C'est vrai, nous allons nous constituer ton auditoire, et si tu manques seulement une virgule, gare les coups de sifflet.

L'ANGE ET L'ENFANT.

Jules

Pour te prouver que je n'ai peur ni de toi, ni de ton sifflet, je récite sur-le-champ.

Gustave

C'est fini ! À la bonne heure, mon pauvre petit. J'ai cru que tu allais te mettre à pleurer en finissant ton élégie, qui n'est pas gaie du tout.

Merlin

Le fait est que ces vers me paraissent un peu fades.

Ernest

Ma foi ! Messieurs, je suis fâché d'être d'un avis contraire. Mais ces vers me semblent, à moi, les plus touchants, les plus délicats, les plus gracieux que j'aie jamais entendus; ils m'ont causé un véritable plaisir, plaisir d'autant plus grand qu'ils sont sortis de la plume d'un ouvrier-poète, de Monsieur Reboul, boulanger à Nîmes.

Scène 7

Robert, Ernest, Merlin, Gustave

Robert

Bonjour,les amis ! Serviteur ! Comment va la santé ?

Ernest

Tiens, c'est Robert. J'étais bien étonné de ne pas t'avoir encore aperçu aux environs du théâtre ; c'est cependant une vue qui doit ne pas t'attrister plus que les autres.

Robert

La tristesse ! Connais pas. Est-ce que les gens comme moi sont bâtis pour la tristesse ?

Merlin

Quelle fatuité, Monsieur Robert !

Robert

Que de faquins dans cette ville. Monsieur Merlin, sans vous compter ! Fatuité ! Eh ! mon cher, parlez pour vous.

Merlin

Morbleu, cessez de plaisanter : Un railleur m'échauffe la bile.

Robert

Eh bien ! Soit, changeons de style, Déridez ce front mécontent. Que de faquins dans cette ville, Monsieur Merlin, en vous comptant !

Merlin

Savez-vous que vous êtes un mauvais plaisant ?

Robert

Pourquoi me taquinez-vous ? Comme si je n'avais pas déjà assez de guignon.

Ernest

Toi ! C'est pour rire.

Robert

Mais non ! Imaginez-vous que tout à l heure je fais une réflexion très sensée, à ce que je crois. Je me dis : Robert, mon cher ami, voici les vacances, que vas-tu faire de tes livres ? Moins que rien assurément. Alors, j'en fais un paquet, je le porte chez le bouquiniste d'en face qui ouvre thèmes, grammaires, dictionnaires, etc., les visite minutieusement, et finit par m'en offrir... devinez.

Merlin

Sept ou huit francs peut-être ? Ces gens-là sont si... consciencieux.

Ernest

Dix francs ?

Gustave

Douze francs ?

Robert

Ah bien ! Oui, douze francs ; il m'en a offert dix sous.

Merlin

Le scélérat !

Gustave

Le juif !

Ernest

L'Arabe !

Gustave

Et tu ne lui as pas jeté ses dix sous à la tête ?

Robert

Non, mon cher, je les ai jetés... dans ma poche.

Ernest

Des livres qui nous coûtent si cher !

Robert

C'est vrai, mais que veux-tu ? Il les a examinés, m'a fait remarquer qu'il y avait des oreilles à chaque feuille, que beaucoup de pages étaient déchirées, que les autres étaient pleines de bons hommes et de polichinelles, un tas de fariboles, quoi. Je me suis cru encore bien heureux d'en attraper cinquante centimes. Et puis les temps sont durs. Avec cela j'aurai toujours une fort jolie toupie d'Allemagne.

Scène 8

Henri de Crac, Gustave, Ernest, Robert, Merlin

Ils s'embrassent.

Henri de Crac

Ah ! Sapristi, quel bonheur de vous rencontrer !

Gustave

Tiens ! C'est ce cher Henri de Crac. Que devenais-tu donc depuis tantôt six mois que l'on ne t'a vu ?

Henri de Crac

J'ai voyagé.

Ernest

Et te voilà revenu pour toujours ? Les voyages sont terminés ?

Henri de Crac

Pour quelque temps du moins ; mais c'est si agréable de voyager ! Que je vous plains d'essuyer ainsi la poussière des bancs, quand il fait si bon à courir le monde.

Robert

Appuyé ; c'est mon opinion.

Gustave

Tu as dû voir de jolies choses en voyageant. Que de belles histoires tu vas nous raconter, hein !

Henri de Crac

Le fait est qu'il m'est arrivé d'assez singulières aventures.

Gustave

Tu pourrais bien nous en raconter une, qu'en dis-tu ? Voyons, sois bien gentil.

Henri de Crac

C'est qu'il m'en est tarit survenu ! Vraiment, je suis embarrassé.

Robert

Dis ce que tu voudras, prends au hasard ; mais surtout pas de mensonges ; la vérité, toute la vérité, rien que la vérité, comme l'on dit en termes de palais.

Ernest

Alors il ne dira rien.

Henri de Crac

Des mensonges ! Moi qui traverserais la mer à pied sec pour fuir les menteurs ! Sois tranquille, je ne suis pas de ces soi-disant voyageurs qui, bien souvent, ne sont pas sortis de leur chambre, et à qui il est toujours arrivé les aventures les plus étranges.

Ernest

À la bonne heure ; comme cela, nous t'écoutons.

Henri de Crac

Eh bien ! Voilà. Je parcourais le nord de la Russie au coeur de l'hiver ; grâce à une épaisse couche de neige et à une bonne gelée, les grandes routes de la Courlande, plus difficiles, au rapport des voyageurs, que le chemin du Temple de la Vertu, étaient devenues praticables. Je voyageais à cheval, ce qui est la meilleure manière de voyager, pourvu que le cheval et le cavalier se portent bien.

Merlin

Bien entendu.

Henri de Crac

Or, imaginez-vous, messieurs, qu'un jour, ou plutôt une nuit, je m'égarai dans une espèce de désert, au milieu de l'obscurité la plus complète. Il soufflait une bise à me geler le coeur dans la poitrine. J'avais beau regarder autour de moi, j'avais beau écouter de toutes mes oreilles ; pas un village, pas un hameau, pas une maison, ni de près ni de loin. Le pays tout entier était couvert de neige, et je ne savais ni route ni chemin. Que faire ? me demandai-je.

Robert

En effet, la perspective n'était pas séduisante.

Henri de Crac

Ma résolution fut bientôt prise. Harassé de fatigue, je descendis des étriers et attachai mon cheval à une espèce de tronc d'arbre dont la pointe sortait de la neige. Pour plus de sûreté, je pris mes pistolets sous mon bras, je m'enveloppai soigneusement dans mon manteau et me couchai non loin de là sur la neige, où je m'endormis d'un si doux sommeil, que le jour était entièrement levé quand je rouvris les yeux. Mais quel fut mon étonnement en me trouvant, à mon réveil, au milieu d'un village et couché dans un cimetière ! Je regardai d'abord autour de moi, cherchant des yeux mon cheval sans le trouver. Ma surprise fut extrême, comme vous pouvez bien penser. Mais au même instant, j'entendis au-dessus de moi des gémissements sourds et prolongés. Je levai la tête, et j'aperçus mon pauvre compagnon attaché à la pointe du clocher, où il se trouvait suspendit par la bride. Diable ! m'écriai-je.

Ernest

Il y avait de quoi.

Henri de Crac

Aussi de la main je me frappai le front ; j'avais compris la cause de ce singulier événement. Car, sachez, messieurs, que le village avait été entièrement couvert de neige la veille, et que, pendant la nuit, le dégel était subitement survenu, de sorte que, durant mon sommeil, j'étais descendu tout doucement, tout doucement, à mesure que la neige s'était fondue. Ce que, dans l'obscurité, j'avais pris pour une tige d'arbre qui pointait au-dessus de la neige, et à laquelle j'avais attaché mon cheval, était tout bonnement la croix du clocher de l'église.

Robert

Et ton cheval y est encore pendu?

Henri de Crac

Non pas : sans me perdre en longs expédients, je pris un de mes pistolets, visai droit à la bride du cheval et lâchai la détente. De cette manière je revins heureusement en possession de ma monture et me remis immédiatement en route, laissant suspendu derrière moi un témoin oculaire de cette, miraculeuse aventure.

Ernest

Eh bien, mon cher, c'est un témoin que je voudrais bien voir.

Henri de Crac

Parbleu ! Tu n'as qu'à y aller ; je te jure que tu le verras encore.

À part.

Ernest

Merci, c'est un peu trop loin ; J'aime mieux ne pas te croire.

Henri de Crac

Je continuais joyeusement ma route, quand j'aperçus au détour d'une forêt, un admirable renard noir. En vérité, c'eût été un péché de trouer d'une balle cette magnifique fourrure. J'avisai donc au moyen de le prendre d'une autre façon : messire renard se trouvait alors près du tronc d'un gros arbre ; cette position, comme vous allez voir, favorisait merveilleusement mon projet. Je laissai glisser dans mon fusil un gros clou en guise de balle : je fis feu, et j'eus la satisfaction de voir le projectile frapper la queue de l'animal, et la clouer fortement contre l'arbre. Alors j'avançai vers mon prisonnier, tirai mon couteau de chassé, et après lui avoir fait au front une entaille en forme de croix, je me mis à le fouetter impitoyablement de toutes mes forces. J'y allais de si beau jeu et d'une main si ferme, que, chose merveilleuse et plaisante à voir, il se dégagea entièrement de sa peau, et me laissa en fuyant la plus belle fourrure que j'aie vue de ma vie.

Merlin

Mon Dieu ! Quelle belle chose que les voyages ! Voilà une histoire qui va me fournir un article mirobolant de quatre grandes colonnes dans mon journal. On n'a pas tous les jours d'aussi belles occasions.

Scène 9

Monsieur Jourdain, Gustave, Robert, Ernest, Jules, Merlin

Monsieur Jourdain

Messieurs, j'ai bien l'honneur de vous saluer.

Gustave

Ah ! Mon Dieu ; regardez donc un peu ce costume !

Robert

Tiens, ce doit être un marchand d'orviétan...

Ernest

Ou bien un avaleur de sabres et de poignards.

Jules

Ou un vendeur de racines recueillies au sommet du mont Caucase.

Merlin

Voyons un peu : je vais probablement trouver un article à confectionner sur ceci.

Robert

Ah ! ah ! ah ! La bonne farce ! C'est Jourdain qui a pris la distribution pour un bal masqué.

Gustave

Tiens, en effet, c'est Jourdain.

Monsieur Jourdain

Moi-même, mes amis. Est-ce que vous ne me trouvez pas bien ainsi ?

Ernest

Oui, pour faire rire. Explique-nous donc un peu pourquoi tu t'es costumé de la sorte.

Monsieur Jourdain

Voilà l'affaire : Je me suis arrangé avec quatre de mes amis, pour jouer quelques scènes de Molière, et j'attends mon maître de musique, mon maître de danse, mon maître d'armes et mon maître de philosophie. Attention, je les entends qui viennent ; asseyez-vous, prenez vos places, et vous allez assister à la répétition,

Scène 10

Maître De Musique, Maître À Danser, Monsieur Jourdain

Maître De Musique

Vous devriez apprendre la musique, Monsieur, comme vous faites la danse. Ce sont deux arts qui ont une étroite liaison ensemble.

Maître À Danser

Et qui ouvrent l'esprit d'un nomme aux belles choses.

Monsieur Jourdain

Est-ce que les gens de qualité apprennent aussi la musique ?

Maître De Musique

Oui, monsieur.

Monsieur Jourdain

Je l'apprendrai donc, mais je ne sais quel temps je pourrai prendre ; car, outre le maître d'armes qui me montre, j'ai arrêté encore un maître de philosophie qui doit commencer ce matin.

Maître De Musique

La philosophie est quelque chose, mais la musique, monsieur, la musique...

Maître À Danser

La musique et la danse... La musique et la danse, c'est là tout ce qu'il faut.

Maître De Musique

Il n'y a rien qui soit si utile dans un État que la musique.

Maître À Danser

Il n'y a rien qui soit si nécessaire aux hommes que la danse.

Maître De Musique

Sans la musique, un État ne peut subsister.

Maître À Danser

Sans la danse, un homme ne saurait rien faire.

Maître De Musique

Tous les désordres, toutes les guerres qu'on voit dans le monde, n'arrivent que pour n'apprendre pas la musique.

Maître À Danser

Tous les malheurs des hommes, tous les revers funestes dont les histoires sont remplies, les bévues des politiques, et les manquements des grands capitaines, tout cela n'est venu que faute de savoir danser.

Monsieur Jourdain

Comment cela ?

Maître De Musique

La guerre ne vient-elle pas d'un manque d'union entre les hommes ?

Monsieur Jourdain

Cela est vrai.

Maître De Musique

Et si tous les hommes apprenaient la musique, ne serait-ce pas le moyen de s'accorder ensemble, et de voir dans le monde la paix universelle ?

Monsieur Jourdain

Vous avez raison.

Maître À Danser

Lorsqu'un homme a commis un manquement dans sa conduite, soit aux affaires de sa famille, ou au gouvernement d'un État, ou au commandement d'une armée, ne dit-on pas toujours : un tel a fait un faux pas dans telle affaire ?

Monsieur Jourdain

Oui, on dit cela.

Maître À Danser

Et faire un faux pas, peut-il procéder d'autre chose que de ne savoir pas danser ?

Monsieur Jourdain

Cela est vrai, et vous avez raison tous deux.

Maître À Danser

C'est pour vous faire voir l'excellence et l'utilité de la danse et de là musique.

Monsieur Jourdain

Je comprends cela à cette heure.

Scène 11

Laquais, Monsieur Jourdain

Laquais

Monsieur, voilà votre maître d'armes qui est là.

Au maître de musique et au maître de danse.

Monsieur Jourdain

Dis-lui qu'il entre ici pour me donner leçon ; je veux que vous me voyiez faire.

Scène 12

Un Maître d'Armes, Monsieur Jourdain, Maître À Danser, Maître De Musique

Un Maître d'Armes

Je vous l'ai déjà dit, tout le secret des armes ne consiste qu'en deux choses ; à donner et à ne point recevoir; et comme je vous le lis voir l'autre jour par raison démonstrative, il est impossible que vous receviez, si vous savez détourner l'épée de votre ennemi de la ligne de votre corps ; ce qui ne dépend seulement que d'un petit mouvement du poignet, en dedans ou en dehors.

Monsieur Jourdain

De cette façon donc, un homme, sans avoir du coeur, est sûr de tuer son homme et de n'être point tué ?

Un Maître d'Armes

Sans doute, n'en vîtes-vous pas la démonstration ?

Monsieur Jourdain

Oui.

Un Maître d'Armes

Et c'est en quoi l'on voit de quelle considération nous autres, nous devons être dans un état ; et combien la science des armes l'emporte hautement sur toutes les autres sciences inutiles, comme la danse, la musique, la...

Maître À Danser

Tout beau, Monsieur le tireur d'armes. Ne parlez de la danse qu'avec respect.

Maître De Musique

Apprenez, je vous prie, à mieux traiter l'excellence de la musique.

Un Maître d'Armes

Vous êtes de plaisantes gens, de vouloir comparer votre science à la mienne !

Maître De Musique

voyez un peu l'homme d'importance !

Maître À Danser

Voilà un plaisant animal, avec son plastron !

Un Maître d'Armes

Mon petit maître à danser, je vous ferai danser, comme il faut. Et vous, mon petit musicien, je vous ferai chanter de la belle manière.

Maître À Danser

Monsieur le batteur de fer, je vous apprendrai votre métier.

Monsieur Jourdain

Êtes-vous fou de l'aller quereller, lui qui entend la tierce et la quarte, et qui sait tuer un homme par raison démonstrative ?

Maître À Danser

Je me moque de sa raison démonstrative, et de sa tierce et de sa quarte.

Monsieur Jourdain

Tout doux, vous dis-je.

Un Maître d'Armes

Comment ! Petit impertinent

Monsieur Jourdain

Hé ! Mon maître d armes !

Maître À Danser

Comment ! Grand cheval de carrosse !...

Monsieur Jourdain

Hé ! Mon maître à danser !

Un Maître d'Armes

Si je me jette sur vous...

Monsieur Jourdain

Doucement !

Maître À Danser

Si je mets sur vous la main...

Monsieur Jourdain

Tout beau !

Un Maître d'Armes

Je vous étrillerai d'un air...

Monsieur Jourdain

De grâce !

Maître À Danser

Je vous rosserai d'une manière...

Monsieur Jourdain

Je vous prie.

Maître De Musique

Laissez-nous un peu lui apprendre à parler.

Monsieur Jourdain

Mon Dieu ! Arrêtez-vous !...

Scène 13

Monsieur Jourdain, Un Maître de Philosophie, Maître À Danser, Un Maître d'Armes, Maître De Musique

Monsieur Jourdain

Holà ! Monsieur le philosophe, vous arrivez tout à propos avec votre philosophie. Venez un peu mettre la paix entre ces personnes-ci.

Un Maître de Philosophie

Qu'est-ce donc ? Qu'y a-t-il, messieurs?

Monsieur Jourdain

Ils se sont mis en colère pour la préférence de leurs professions, jusqu'à se dire des injures, et à vouloir en venir aux mains.

Un Maître de Philosophie

Eh quoi, Messieurs, faut-il s'emporter de la sorte ? Et n'avez-vous point lu lé docte traité que Sénèque a composé sur la colère ? Y a-t-il rien de plus bas et de plus honteux que cette passion, qui fait d'un homme une bête féroce ? Et la raison ne doit-elle pas être maîtresse de tous nos mouvements ?

Maître À Danser

Comment, monsieur, il vient nous dire des injures à tous deux, en méprisant la danse que j'exerce, et la musique dont il fait profession.

Un Maître de Philosophie

Un homme sage est au-dessus de toutes les injures qu'on lui peut dire ; et la grande réponse qu'on doit faire aux outrages, c'est la modération et la patience.

Un Maître d'Armes

Ils ont tous deux l'audace de vouloir comparer leurs professions à la mienne !

Un Maître de Philosophie

Faut-il que cela vous émeuve ! Ce n'est pas de vaine gloire que les hommes doivent disputer entre eux ; et ce qui nous distingue parfaitement les uns des autres, c'est la sagesse et la vertu.

Maître À Danser

Je lui soutiens que la danse est une science à laquelle on ne peut faire assez d'honneur.

Maître De Musique

Et moi, que la musique en est une que tous les siècles ont révérée.

Un Maître d'Armes

Et moi, je leur soutiens à tous deux que la science de tirer des armes est la plus belle et la plus nécessaire de toutes les sciences.

Un Maître de Philosophie

Et que sera donc la philosophie ? Je vous trouve tous trois bien impertinents, de parler devant moi avec cette arrogance, et de donner impudemment le nom de sciences à des choses que l'on ne doit pas même honorer du nom d'art, et qui ne peuvent être comprises que sous le nom de métier misérable de gladiateur, de chanteur et de baladin !

Un Maître d'Armes

Allez, philosophe de chien.

Maître De Musique

Allez, bélître de pédant.

Maître À Danser

Allez, cuistre fieffé.

Le philosophe se jette sur eux, et tous trois le chargent de coups.

Un Maître de Philosophie

Comment ! Marauds que vous êtes...

Monsieur Jourdain

Monsieur le philosophe !

Un Maître de Philosophie

Infâmes, coquins, insolents !

Monsieur Jourdain

Monsieur le philosophe !

Un Maître d'Armes

La peste ! L'animal !

Monsieur Jourdain

Messieurs.

Un Maître de Philosophie

Impudents !

Monsieur Jourdain

Monsieur le philosophe !

Maître À Danser

Diantre soit de l'âne bâté !

Monsieur Jourdain

Messieurs !

Un Maître de Philosophie

Scélérats !

Monsieur Jourdain

Monsieur le philosophe !

Un Maître de Philosophie

Au diable l'impertinent 1

Monsieur Jourdain

Messieurs !

Un Maître de Philosophie

Fripons, gueux, traîtres, imposteurs !

Ils sortent en se battant.

Monsieur Jourdain

Monsieur le Philosophe, Messieurs, Monsieur le Philosophe, Messieurs, Monsieur le Philosophe !

Scène 14

Monsieur Jourdain

Monsieur Jourdain

Oh ! Battez-vous tant qu'il vous plaira : je n'y saurais que faire, et je n'irai pas gâter une robe de chambre toute neuve pour vous séparer. Je serais bien fou de m'aller fourrer parmi eux, pour recevoir quelque coup qui me ferait mal.

Scène 15

Un Maître de Philosophie, Monsieur Jourdain

Un Maître de Philosophie

Venons à notre leçon.

Monsieur Jourdain

Ah ! Monsieur, je suis fâché des coups qu'ils vous ont donnés.

Un Maître de Philosophie

Ce n'est rien : un philosophe sait recevoir comme il faut les choses; et je vais composer contre eux une satire du style de Juvénal, qui les déchirera de la belle sorte. Laissons cela. Que voulez-vous apprendre?

Monsieur Jourdain

Tout ce que je pourrai ; car j'ai toutes les envies du monde d'être savant ; et j'enrage que mon père et ma mère ne m'aient pas fait étudier dans toutes les sciences, quand j'étais jeune.

Un Maître de Philosophie

Ce sentiment est raisonnable, nam sine doctrine, vita est quasi mortis imago. Vous entendez cela, et vous savez le latin, sans doute ?

Monsieur Jourdain

Oui ; mais faites comme si je ne le savais pas. Expliquez-moi ce que cela veut dire.

Un Maître de Philosophie

Cela veut dire que sans la science, la vie est presque une image de la mort.

Monsieur Jourdain

Ce latin-là a raison.

Un Maître de Philosophie

N'avez-vous point quelques principes, quelques commencements des sciences ?

Monsieur Jourdain

Ah ! Oui, je sais lire et écrire.

Un Maître de Philosophie

Par où vous plaît-il que nous commencions ? Voulez-vous que je vous apprenne la logique?

Monsieur Jourdain

Qu'est-ce que c'est que cette logique ?

Un Maître de Philosophie

C'est elle qui enseigne les trois opérations de l'esprit.

Monsieur Jourdain

Qui sont-elles, ces trois opérations de l'esprit ?

Un Maître de Philosophie

La première, la seconde et la troisième. La première est de bien concevoir, par le moyen des universaux ; la seconde, de bien juger, par le moyen des catégories ; et la troisième, de bien tirer une conséquence, par le moyen des figures : Barbara, Celarent, Darii, Serio, Baralipton, etc.

Monsieur Jourdain

Voilà des mots qui sont trop rébarbatifs. Cette logique-là ne me revient point. Apprenez-moi autre chose qui soit plus joli.

Un Maître de Philosophie

Voulez-vous apprendre la morale ?

Monsieur Jourdain

Qu'est-ce qu'elle dit cette morale ?

Un Maître de Philosophie

Elle traite de la félicité, enseigne aux hommes à modérer leurs passions, et,..

Monsieur Jourdain

Non : laissons cela. Je suis bilieux comme tous les diables, et il n'y a morale qui tienne, je me veux mettre en colère tout mon soûl, quand il m'en prend envie.

Un Maître de Philosophie

Est-ce la physique que vous voulez apprendre ?

Monsieur Jourdain

Qu'est-ce qu'elle chante, cette physique?

Un Maître de Philosophie

La physique est celle qui explique les principes des choses naturelles et les propriétés des corps ; qui discourt de la nature, des éléments, des métaux, des minéraux, des pierres, des plantes et des animaux, et nous enseigne les causes de tous les météores, l'arc en ciel, les feux volants, les comètes, les éclairs, le tonnerre, la foudre, la pluie, la neige, la grêle, les vents et les tourbillons.

Monsieur Jourdain

Il y a trop de tintamarre là-dedans, trop de brouillamini.

Un Maître de Philosophie

Que voulez-vous donc que je vous apprenne ?

Monsieur Jourdain

Apprenez-moi l'orthographe.

Un Maître de Philosophie

Très volontiers.

Monsieur Jourdain

Après, vous m'apprendrez l'almanach pour savoir quand il y a de la lune, et quand il n'y en a point.

Un Maître de Philosophie

Soit. Pour bien suivre votre pensée et traiter cette matière en philosophe, il faut commencer, selon l'ordre des choses ; par une exacte connaissance de la nature des lettres et de la différente manière de les prononcer toutes. Et là-dessus, j'ai à vous dire que les lettres sont divisées en voyelles, parce qu'elles expriment la voix, et en consonnes, ainsi appelées consonnes, parce qu'elles sonnent avec les voyelles, et ne font que marquer les diverses articulations des voix. H y a cinq voyelles ou voix : A, E, I, O, U.

Monsieur Jourdain

J'entends tout cela.

Un Maître de Philosophie

La voix A se forme en ouvrant fort la bouche : A.

Monsieur Jourdain

A, A. Oui.

Un Maître de Philosophie

La voix E se forme en rapprochant la mâchoire d'en bas de celle d'en haut : A, E.

Monsieur Jourdain

A, E ; A, E, Ma foi, oui. Ah ! Que cela est beau !

Un Maître de Philosophie

Et la voix I, en rapprochant encore davantage les mâchoires l'une de l'autre, et écartant les deux coins de la bouche vers les oreilles : A, E, I.

Monsieur Jourdain

A, E, I, I, I, I. Cela est vrai, vive la science !

Un Maître de Philosophie

La voix O se forme en rouvrant les mâchoires et en rapprochant les lèvres par les deux coins, le haut et le bas : O.

Monsieur Jourdain

0, 0. Il n'y a rien de plus juste. A, E, I, 0,1, 0. Cela est admirable ! I, 0; I, 0.

Un Maître de Philosophie

L'ouverture de la bouche fait justement comme un petit rond qui représente un O.

Monsieur Jourdain

O, O, O. Vous avez raison, O. Ah ! La belle chose que de savoir quelque chose ! O, O, O.

Un Maître de Philosophie

La voix U se forme en rapprochant les dents sans les joindre entièrement, et allongeant les deux lèvres en dehors, les approchant aussi l'une de l'autre sans les joindre tout à fait : U.

Monsieur Jourdain

U, U. Il n'y a rien de plus véritable : U.

Un Maître de Philosophie

Vos deux lèvres s'allongent comme si vous faisiez la moue : d'où vient que si vous vouliez la faire à quelqu'un, et vous moquer de lui, vous, ne sauriez lui dire que : U.

Monsieur Jourdain

U, U. Cela est vrai. Ah ! Que n'ai-je étudié plus tôt, pour savoir tout cela !

Un Maître de Philosophie

Demain, nous verrons les autres lettres, qui sont les consonnes.

Monsieur Jourdain

Est-ce qu'il y a des choses aussi curieuses qu'à celles-ci ?

Un Maître de Philosophie

Sans doute. La consonne D, par exemple, se prononce en donnant du bout de la langue au-dessus des dents d'en haut : DA.

Monsieur Jourdain

DA, DA. Oui. Ah ! les belles choses ! Les belles choses !

Un Maître de Philosophie

L'F, en appuyant les dents d'en haut sur la lèvre de dessous : FA.

Monsieur Jourdain

FA, FA. C'est la vérité. Ah ! Mon père et ma mère, que je vous veux du mal !

Un Maître de Philosophie

Et l'R, en portant le bout de la langue jusqu'au haut du palais ; de sorte qu'étant frôlée par l'air qui sort avec force, elle lui cède et revient toujours au même endroit, faisant une manière de tremblement : R, RA.

Monsieur Jourdain

R, R, RA ; R, R, R, R, R, RA. Cela est vrai. Oh ! L'habile homme que vous êtes, et que j'ai perdu de temps ! R. R, R, RA,

Un Maître de Philosophie

Je vous enseignerai à fond toutes ces curiosités.

Scène 16

Alfred, Gustave, Ernest, Henri de Crac, Merlin, Tous, Jules, Monsieur Jourdain, Robert, Philosophe

Il frappe plusieurs petits coups dans ses mains comme pour donner le signal des applaudissements.

AIR : La bonne aventure au gué

Alfred

Est-ce que j'arriverais trop tard?

Gustave

Comment cela, Alfred ? '

Alfred

Je vous vois réunis comme si la distribution des prix était ouverte.

Ernest

Mon cher, nous sommes rassemblés pour répéter encore une fois ce que nous avons à dire devant nos parents et nos amis, lorsqu'ils seront arrivés.

Alfred

Devant vos parents et devant vos amis, lorsqu'ils seront arrivés ?

Henri de Crac

Comme tu le dis : mais explique-nous donc pourquoi tu as l'air si interloqué ?

Alfred

Ah ! Mais, c'est à ne pas y croire. Ah ça ! Est-ce que vous êtes sourds !

Gustave

Je ne le pense pas.

Alfred

Vous avez donc la berlue ?

Ernest

Pas le moins du monde, mon cher.

Alfred

Alors, c'est que vous êtes fous.

Merlin

Voyons, Alfred, explique-toi, et ne parle plus par énigmes.

Alfred

Vous attendez vos parents et vos amis, n'est-ce pas ?

Tous

Oui.

Alfred

Et aussitôt qu'ils seront réunis, vous réciterez devant eux, solennellement, les morceaux de prose et de poésie que vous avez appris dans cette intention ?

Tous

Oui ! Oui !

Alfred

Toi, Gustave, la Harangue du curé de Montlhéry ?

Gustave

Oui.

Alfred

Toi, Ernest, la fable de la Cigale et la Fourmi?

Ernest

Oui.

Alfred

Toi, Merlin, ton Dialogue avec La Rissole ?

Merlin

Oui.

Alfred

Toi, Henri, les Aventures merveilleuses de Monsieur de Crac ?

Henri de Crac

Oui.

Alfred

Toi, Jules une charmante poésie de Monsieur Reboul ?

Jules

Oui, l Ange et l Enfant.

Alfred

Enfin, toi, Jourdain, quelques scènes comiques du Bourgeois Gentilhomme ?

Monsieur Jourdain

Oui ! oui ! Cent fois oui ! Mais où veux-tu en venir ?

Reprenant.

Alfred

Un peu de patience, mon cher Jourdain, un peu de philosophie. Et vous dites que vous n'avez pas la berlue ?

Tous

Non !

Alfred

Que vous n'êtes pas sourds ?

Tous

Non !

Alfred

Enfin, que vous n'êtes pas fous, archifous ?

Tous

Non ! Non !! Non !

Alfred

Mais, misérables étourdis que vous êtes, regardez donc devant vous, et dites-moi ce que vous y voyez ?

Tous

C'est vrai.

Ernest

C'est à n'y pas croire. Comment ne nous en sommes-nous pas aperçus ?

Gustave

Et moi qui croyais parler à mon chapeau !

Henri de Crac

Ah ! Ma foi, tant pis ! Je ne reviens pas sur ce que j'ai dit.

Ernest

Tu as tes raisons pour cela.

Merlin

Comment faire, maintenant?

Ernest

Oui, comment nous tirer delà ?

Se tournant vers le public.

Alfred

C'est bien simple, laissez-moi faire. Messieurs; mes amis, par une étourderie naturelle à leur âge, se croyant en petit comité, viennent de réciter entre eux quelques morceaux, sans paraître, pour le moment, ambitionner vos suffrages. Si cependant vous pensez qu'ils n'en sont pas tout à fait indignes, veuillez ne pas vous gêner pour leur en donner quelques preuves. Je connais mes amis ; ils ne sont pas fiers, et je suis sûr qu'ils les accepteront de grand coeur.

Gustave

Le curé de Montlhéry Était un brave homme, Aussi le bon roi Henri Lut bissa la somme.

Ernest

Dame fourmi reçut mal La pauvre emprunteuse, N'est-ce que chez ranimai La chose est douteuse.

Merlin

On lira demain matin Dans notre Mercure, Que l'on a hisse Merlin, J'en fais la gageure.

Jules

Un bel ange aux ailes d'or Est bien lait pour plaire, Mais je veux rester encor Auprès de ma mère.

Robert

Je possède un demi-franc, Faut-il que j'achète Un château ?... Non, je suis franc, Dix sous de galette.

Henri de Crac

Je vous le dis sans façon, Mon fameux voyage Est un voyage gascon : Vérité soulage.

Monsieur Jourdain

Monsieur qui d'science est imbu M'a montré-z-à lire. Lire ba, be, bi, bo, bu ; Ce n'est pas peu dire.

Philosophe

J'ai beaucoup étudié La philosophie, Pourtant si je suis sifflé Ça me contrarie.

Alfred

Si quelqu'un n'est pas content De cette séance On lui rendra son argent Moyennant quittance

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

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