Dialogue · 1858

Dialogue sur les vacances et les ennuis de l’école

de [Anonyme]

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RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Édouard H 14 ≈ 4 min 1
Robert H 10 ≈ 4 min 1
Raymond H 8 ≈ 3 min 1
Louis H 7 ≈ 2 min 1
Armand H 7 ≈ 2 min 1
Clément H 6 ≈ 1 min 1
Henri H 4 ≈ 1 min 1
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Dialogue sur les Vacances et les Ennuis de l'École

Scène 1

Clément, Édouard, Louis, Armand, Raymond, Robert, Henri

Clément

Salut, jour de bonheur ! Jour d'une heureuse ivresse, Si chère à l'écolier, si chère à la jeunesse ! Te voilà revenu : vive la liberté ! Je vais briser les liens de ma captivité ; Adieu, devoirs, pensums, pain sec et pénitences, Adieu, punitions, avis et remontrances.

Édouard

Bravo ! Bravo ! Mon cher, moi j'en dis tout autant. Adieu donc, et l'école, et tout le bataclan, Adieu tous les soucis et toute inquiétude, Adieu triste séjour, adieu travail, étude, Vous, ennemis jurés de nos amusements, Qui ne nous laissez pas un moment de bon temps !

Louis

Oui, libre désormais, nous pourrons sans contrainte, Nous livrer au plaisir, à tous nos jeux sans crainte. Oh ! Quelle invention que celle de ce temps ! Et comme son auteur connaissait les enfants! 11 savait qu'à notre âge il faut, par indulgence, Donner peu de travail et beaucoup de vacance.

Clément

Quel mortel bienfaisant ! il a bien mérité De voir son nom passer à la postérité. Oui, le peuple écolier, consacrant sa mémoire, Doit élever partout des autels à sa gloire.

Armand

Il était bien meilleur, lui, que certains régents, Qui vous privent pour rien de vos amusements. Quelle ardeur, dites-moi, peut avoir à l'ouvrage Un élève au pain sec ? Ça donne du courage... Oui !...

Édouard

Ce serait mieux d'abréger nos leçons. On les saurait... à bas pain sec, punitions, Retenue et piquet ! Faut-il qu'un pauvre élève, Faut-il qu'en ce séjour il n'ait ni paix ni trêve !

Clément

Plus d'étude du moins pendant un mois entier. Non, qui pense autrement, n'est pas bon écolier.

Raymond

Ça vous ragaillardit, promener la journée, Dormir le lendemain la grasse matinée, Sans craindre d'arriver à l'école trop tard, Sans craindre d'un censeur les arrêts, le regard.

Édouard

C'est entendu, c'est la saison des jouissances. À bas ! À bas l'étude ! Et vivent les vacances !

Robert

Mais, quoi ! Contre l'école ! Oh ! Oh ! Quelle sortie ! Enfants, qui vous inspire, est-ce un mauvais génie ? Vous vouliez... je comprends... un peu vous mutiner, Et Ton s'est empressé de vous morigéner. C'est ainsi que toujours, guidés par la sagesse, Les maîtres, les parents punissent la paresse ; Mais il faudrait encor vous mener au violon, Et vous faire à tous cinq danser un rigaudon. Voilà la retenue et la peine qu'ensemble L'on doit vous infliger pour donner bon exemple.

Clément

Tiens ! Vois-tu ce maraud, cet austère Caton ; Ne vient-il pas ici nous faire la leçon ! Garde, garde pour toi tes morales si graves : Crois-tu que nous voulions être toujours esclaves ?

Édouard

S'imaginerait-il qu'on va se condamner À pâlir sur un livre ou bien à s'échiner, Cloué, matin et soir, sur un banc, à l'étude ? Est-il pour un enfant, est-il tâche plus rude ?

Louis

Ah ! Laissons, je vous prie, au studieux Caton, Tout ce bel attirail de devoir, de leçon.

Armand

Ne parle point surtout de la docte grammaire, De ce vieux rococo, vrai livre des chimères. De nos livres vraiment c'est bien le plus maudit : Combien il m'a causé de peine et de dépit !

Louis

Va ! tous mes goûts pour lui sont très peu sympathiques, Je n'aimerai jamais ces règles syntaxiques. Tantôt je suis perdu dans ses élisions, Tantôt je n'aperçois que contradictions. Par ici, je ne vois que phrases elliptiques, Et par là que régime ou compléments logiques ; Je tombe une autrefois sur tous les collectifs, Et me trouve empêtré dans un tas d'adjectifs.

Édouard

Moi je ne vois ailleurs que règles embrouillées, De mille exceptions toujours accompagnées. Accord et désaccord, c'est pour moi de l'hébreu, Véritable chaos, je n'y vois que du bleu.

Raymond

« Bravo, mon cher, bravo, c'est parler en vrai sage ; Il faut un grand courage Pour s'exprimer ainsi. Tu hais cette grammaire, oh ! Je la hais aussi. Tu ne dis rien des insse, ou des isse, ou des asse, Comme que j'écrivisse ou que je m'en allasse ; Des embrassassions ou bien des suçassiez, Enfin, des pu... pu... pu... comme dans pussiez. »

Ils répètent à bas le participe.

Édouard

Et ce monstre, dis donc, qu'on nomme participe, Qui m'a donné déjà plus de cent fois la grippe ; Tu l'oubliais, je crois ; est-ce que, par hasard, De tes affections il aurait quelque part ? C'est mon croque-mitaine, oh ! Puisse, en sa colère, L'horrible choléra venir nous en défaire. Je ne suis pas méchant, non, mais de tout mon coeur, Je voudrais le voir mort... Répétons tous en choeur : À bas le participe !...

Édouard

Ou bien plutôt qu'il vive, Mais dans tout le discours, bon gré, malgré, qu'il suive, Pour les divers accords, de l'adjectif les lois, Et sans s'en affranchir même une seule fois.

Armand

Très bien ! Oui, que ce drôle Aille aux enfers s'il veut jouer son triste rôle.

Louis

Disons à ce bouquin un éternel adieu ; Puissé-je ne jamais le revoir en ce lieu !

La considérant.

Il les jette sur une table à son côté.

Raymond

Très bien !... C'est toi, vraiment, infernale grammaire, À mes yeux irrités qui t'offres la première. M'en as-tu fait souffrir de milliers de douleurs, M'en as-tu fait verser de ces torrents de pleurs ! Ah ! Je vais te punir, j'en tressaille d'avance, Tu ne l'as pas volé, c'est bien juste vengeance ! Mais pourquoi ce dépit ? Pourquoi ces mots railleurs ? Je te méprise : va te faire pendre ailleurs !

Robert

Quoi, jeunes insensés ! Tenir pareil langage Contre l'art de parler, contre les lois, l'usage ! Contre un livre toujours qui régit lés humains, Et corrige en tous lieux les faux grammairiens. Oui, dans l'instruction, les arts et la science, La grammaire toujours aura la préséance. Gardez-vous d'attaquer ses hauts enseignements, L'on pourrait vous rogner les oreilles... enfants !...

Il feint en le regardant d'examiner.

Louis

Oui, qu'on commence alors par toi-même, compère, Car je t'en aperçois [une assez belle paire.]

Armand

Et la chronique encor des Francs et des Gaulois, Les contes fabuleux des peuples d'autrefois : Chinois, Mèdes, Hébreux que l'histoire nous vante, Tous ces héros fameux de la race géante ! Devons-nous donc, au prix de nos amusements, Revenir sur nos pas jusqu'à quatre mille ans !

Édouard

Oh ! Pas le moins du monde, laissons, je vous en prie, Ces pays inconnus, l'Egypte, la Syrie, Et l'empire éternel de nos fameux Chinois, Tous ces peuples : Romains, Grecs et Carthaginois ; Il faudrait se suer pour mettre dans sa tête Quelques grotesques noms... je ne suis pas si bête. En voulez-vous en ir, en ert, en is, en oths ? Marcomir, Clodomir, Visigoths, OstrogothS... Vit-on jamais plus affreuse musique !

Armand

Vous n'êtes pas au bout ! Et tous les mots en ique, Salique, Childéric, et puis tous ceux en ert : Caribert, Childebert, Clotaire et Dagobert.

Robert

Gardez-vous d'insulter à l'auguste mémoire Des grands rois que toujours nous vantera l'histoire, Des pères des humains... de ces princes vaillants...

Raymond

Est-ce les rois fameux qu'on nomme fainéants, Ou celui que nous peint l'histoire légendaire, Tout occupé du peuple, et jaloux de lui plaire, À qui nos intérêts étaient tellement chers, Qu'il mettait, par oubli, sa culotte à l'envers ? (Et sans son grand ministre il l'eût ainsi portée, Notre bonheur étant son unique pensée.)

Robert

Cessez vos tons railleurs et ces airs de mépris Sur de grands souverains et sur notre pays ; Vous ne vous attachez qu'à quelques noms burlesques, Qu'à des rois peu connus, qu'à quelques faits grotesques. Vous ne connaissez point nos héros merveilleux, Nos actions d'éclat, nos combats glorieux ; Et peut-on voir avec indifférence, Tous ces rois conquérants, ces gloires de la France, Clovis, Pépin le Bref, Charles, qui le premier Reçut le nom de Grand, législateur, guerrier, Qui des Saxons renversa les idoles Et releva la France, en fondant des écoles ; Et mille autres qu'il est trop long d'énumérer ?

Henri

Mais qu'il serait vraiment bien honteux d'ignorer ; Nous devons rappeler surtout dans cette foule, Le bon, très bon Henri, qui voulait que la poule Fût pour tous ses sujets chaque dimanche au pot.

Édouard

Fallait-il que ce roi nous fût ravi sitôt ?

Robert

Mais parlons de ces jours où notre belle France Faillit perdre son nom, sa gloire et sa puissance, Sans le grand capitaine et ses braves soldats, Qui sortirent vainqueurs de plus de cent combats.

Henri

Oui, l'immortel guerrier que l'univers révère, Aux lois qu'il lui donna soumit l'Europe entière. Napoléon Ier sauva la France un jour, Et Napoléon III l'a sauvée à son tour.

Robert

Or, jeunes écoliers, pourriez-vous sans l'histoire Connaître ces héros dont les noms et la gloire Seront bénis, chantés et gravés à jamais. Aux fastes de l'histoire et dans les coeurs français ?

Armand

Je trouve aussi l'histoire ennuyeuse, inutile, De ce peuple pour qui l'oiseau, le crocodile, Le boeuf et la carotte, et le chat, et l'oignon, Étaient dieux, des objets de vénération.

Édouard

Et que penser aussi du roi Sardanapale, Qui, malgré tout un peuple et malgré le scandale, Affublé d'un jupon et coiffé d'un bonnet, S'amusait à filer tout comme un grand benêt.

Louis

Et les dieux, demi-dieux et la mythologie, Ne faut-il pas encor que chacun l'étudie ; Ne faut-il pas connaître et Chloris et Clotho, Et Pluton et Junon, Antiope, Atropos !

Armand

Tranchons le mot, peut-on rien trouver de plus bête, Que ce dieu Jupiter qui fait fendre sa tête Pour en faire sortir la déesse Pallas, Armée de haut en bas ?

Il le jette sur la table.

Édouard

Et que m'importe, à moi, le passé, tous ses faits ? Laissons, laissons les morts reposer tous en paix. Pourquoi, par des récits, pour ma part, que j'abhorre, Venir troubler ici ceux qui vivent encore ? Fi ! du livre d'histoire ; on peut vivre sans toi. Allons donc, file vite, ou bien prends garde à moi.

Clément

Et ce bouquin, amis, c'est la géographie, L'Afrique, l'Amérique et puis l'Océanie, Qu'il faut, bon gré, mal gré, mettre dans son cerveau ; J'en suis tout dégoûté, ah ! J'en ai plein le dos. À quoi sert, dites-moi, de connaître l'Afrique, Climat diabolique, Peuplé d'hommes camards et de teints bigarrés, Noirs, jaunes et bronzés, olives, bleus, cuivrés ; Capables d'effrayer, par leur laideur extrême, Les hôtes des enfers et Lucifer lui-même ?

Raymond

Et ces mots : Négritie et Monomotapa, Barbarie ou Congo, Cafrerie, Angola ? C'est fait pour rendre un enfant pulmonique.

Henri

C'est vrai, c'est assommant ; il n'est que l'Amérique Qui soit digne d'attention, Qui nous donne du sucre avec profusion.

Raymond

Laisse-moi donc tranquille avec ton Amérique ; Moi, je la hais autant que l'Asie et l'Afrique, Iroquois, Algonquins, Canada, Candabord, Puis Lahore, Esquimaux, Rio, Chandernagor, C'est avec ces doux noms qu'on me casse la tête ; Si je ne l'étais pas, c'est à me rendre bête.

Édouard

Ce n'est pas tout ; écoutez un instant : Indoustan, Kurdistan et Houang et Kiang. Il faut du courage Pour lire seulement un semblable ramage.

Raymond

Puis viendra Kalmouck, Chibouk et Fernambouc, Et jamais musique pareille A-t-elle, dites-moi, caressé votre oreille ? Vous n'êtes pas au bout, et Nangozakiki, Kanischalka et puis Mississipi, Luxembourg, Mecklembourg...

Robert

« Pauvre élève, faut-il te prouver l'avantage D'une science dont l'usage Te prouve mieux que moi toute l'utilité ? Sans elle pourrais-tu, loi, petit entêté, Comprendre seulement la moitié d'une page Des trois quarts des récits d'un journal, d'un voyage ? »

Il le jette sur la table.

Raymond

Mais irons-nous jamais visiter ces peuplades, Les pieds noirs, les pieds blancs de ces troupes nomades, Péruviens, Canadiens, Tonkinois et Chinois, Lapons et Patagons et tous les Iroquois ? Ah ! De noms si charmants, hélas ! Qu'on me délivre ! Qu'on ne me vante plus ces leçons ni ce livre, Et, s'il ne veut avoir des malédictions, Qu'il s'en aille au plus vite, ou nous le maudissons ! Va-t'en joindre au plus tôt tes autres camarades ; Ne te relève pas.... où bien la bastonnade !

Robert

Eh quoi ! Parler ainsi, petits lutins, moutards, L'on saura vous châtier et punir vos écarts ! Vous méritez tous cinq, pour agir de la sorte, Vous méritez le f.... ou tout au moins la porte, Force pensums d'abord, puis être consignés.

Clément

Les censeurs comme toi sont toujours rechignés.

Henri

Moi, plus que la géographie, J'aime le dessin linéaire ; Ainsi que la géométrie, Ces s[c]iences, amis, doivent aussi vous plaire.

Louis

Moi, j'aime le dessin de tête, de paysage ; De celui-ci j'ai fait quelque petit ouvrage ; C'est amusant, au moins utile, j'en réponds ; Mais vos lignes, vos ronds ! Triangle, angle, carré, trapèze et rhomboïdes, Eptagone, octogone ou bien trapézoïde. Mon Dieu, à quoi bon, Abîmer sa mémoire avec un tel jargon !

Robert

Toujours de quelques noms le bizarre assemblage ! Cessez, messieurs, cessez tout votre verbiage ; On voit que vous n'avez d'autre raisonnement, Pour critiquer, blâmer un bon enseignement. Sans le dessin et la géométrie, Y pourrait-il avoir, dites-moi, je vous prie, Un seul bon arpenteur, un mécanicien, Un habile architecte, un seul opticien ? Ne méprisez jamais, vous sans expérience, De ces arts précieux l'utile convenance.

Édouard

Ah ! Trêve de morale et de conseils aussi ; Laissons à d'autres temps les chagrins, le souci ; Nous faisons nos adieux aux leçons, à l'école ; Pour trente jours, au moins, chacun de nous s'envole ; Nous sommes en vacance, il faut en profiter, Il nous faut ce bon temps pour nous ravigoter.

Robert

C'est ainsi que l'élève et léger et frivole Préfère un passe-temps et ses jeux à l'école ; Songez qu'on ne recueille, au déclin de ses ans, Que ce qu'on a semé les jours de son printemps. Que vous conserverez, selon ce vieil adage, Les vices, les vertus de votre premier âge.

Édouard

Oui, je vois que, séduit par de trompeurs appas, Je faisais fausse route et j'égarais mes pas ; Amis, convaincu que l'instruction, la science, Pour tout homme ici-bas vaut une autre naissance, À l'étude, au travail, nous voulons, dès ce jour, Après quelque repos nous livrer sans retour. Nous avons salué le beau temps des vacances, Et nous allons goûter ces douces jouissances. Mais nous reviendrons tous, dans cet asile heureux, Nous former au vrai bien, nous rendre vertueux.

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

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