Comédie · 1778

Dialogue entre Voltaire et Rousseau

de [Anonyme]

Représentation
≈ 10 min
Distribution
2 hommes
Répliques
36
Écriture
En prose
Dans l’app
Importable

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Rousseau H 18 ≈ 6 min 1
Voltaire H 18 ≈ 4 min 1
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Dialogue

Scène 1

Voltaire, Rousseau

Voltaire

Eh ! Quoi, vous voilà, Monsieur Rousseau !

Rousseau

Pourquoi ne m'appelez-vous donc plus Jean-Jacques ?

Voltaire

Les noms de baptême ne font pas en usage dans ce pays : ici l'on n'a plus besoin de rémunération.

Rousseau

Comment êtes-vous jugé ?

Voltaire

Je ne le suis point encore : on prétend que je serai condamné à douter toute l'éternité ; c'est un horrible supplice.

Rousseau

Il vous punirait moins qu'un autre : vous n'avez jamais eu une idée fixe ; vous n'avez jamais affirmé qu'il y eût un Dieu dispensateur de bienfaits et de peines éternelles ; vous en faisiez un Être indifférent ; vous insinuiez que la conscience finit avec l'homme ; vous n'avez jamais assuré que l'âme était indestructible : on ne savait pas si vous craigniez l'Être des êtres, si vous espériez en lui ; vous vous efforciez à raisonner sur son essence, sans avoir un sentiment stable.

Voltaire

Il me semble que vous avez dit à peu près comme moi. Nous sommes tous d'accord, nous autres ; et vous n'avez paru différer d'avec nous, que par la bizarrerie de vos paradoxes, la singularité de vos pensées, et le caractère original de vos expressions. Convenez que votre but a été de ne pas paraître un homme comme un autre ?

Rousseau

Que n'ai-je été le singe de l'homme tel qu'il devrait être, tel que je voudrais qu'il fut ! Ah ! Monsieur de Voltaire, sans ces Arts corrupteurs, ces Sciences incertaines, ces Sociétés si mal constituées, ces Lois si incohérentes, il eût été encore possible d'en faire quelque chose. Mais l'espèce est abâtardie : il n'y a plus d'homme de race.

Voltaire

Quand on désespère des remèdes destructeurs du vice, on emploie les palliatifs. J'ai donc bien fait d'égayer, de consoler et de faire traîner mes malades.

Rousseau

Méthode de Charlatan.

Voltaire

La Médecine n'est qu'une Science conjecturale.

Rousseau

En fermant une plaie, combien n'en avez-vous pas ouvertes ?

Voltaire

La tolérance était mon baume spécifique.

Rousseau

Prêchée par vous, elle a produit l'impunité.

Voltaire

La Religion mal entendue a causé bien des troubles.

Rousseau

Elle a prévenu bien des crimes ; elle a quelquefois fait le malheur des États ; mais la Religion proprement dite a toujours contribué à la félicité des particuliers. En voulant détruire le Culte, vous avez attaqué la Morale ; vous avez ébranlé ce que vous désiriez raffermir, et renversé ce que vous vouliez édifier : on vous a lu, et on n'est plus entré dans les Temples que par habitude, par respect humain, par hypocrisie : le corps s'est prosterné, l'âme ne s'est point élevée.

Voltaire

À votre avis, j'aurais dû paraphraser votre Héloïse, votre Émile, votre Discours sur l'inégalité des Conditions, votre Contrat S***, et commenter vos L*** de la M****.

Rousseau

Il fallait rendre mes idées en beaux vers ; vous les faisiez à merveille. Dans vos vers , vous invitiez à penser ; dans votre prose vous séduisiez, ou vous révoltiez. Vous êtes peut-être le seul homme qui ayez souvent satisfait la raison des hommes en leur parlant le langage des Dieux.

Voltaire

Mais j'ai vu des vers de vous ; ils sont agréables,

Rousseau

Il ne faut, que cela. Les vers ne doivent que plaire, et ne peuvent convaincre ; ils entraînent le sentiment ; le raisonnement se raidit contre leurs charmes.

Voltaire

On ne vous a pas tant persécuté que moi.

Rousseau

C'est qu'on vous craignait davantage.

Voltaire

Vous êtes flatteur.

Rousseau

Pas plus que je ne l'étais : vous m'avez mal saisi : je m'explique. La scolastique oppose des réponses à toutes les difficultés qu'on élève en Théologie. Vous n'avez jamais eu l'argument bien redoutable. Mais la plaisanterie, vous en avez joué comme d'une épée à deux tranchants. Vous avez plus empiété sur le domaine des Gens d'Eglise, que sur leur autorité. Vous avez plus ridiculisé les Livres de la Loi, que vous n'avez combattu les Dogmes. Votre acharnement a nui a votre cause, et vous n'aimiez pas vos clients. Je chérissais les hommes; je les croyais nés bons, mais pervertis : je voulais les rendre meilleurs. J'ai toujours regardé la Religion comme le moyen le plus simple d'arriver à mon but. Tous les régimes ont leur principe dans le gouvernement théocratique ; et si j'ai tenu pour les Républiques, c'est que les membres du corps Souverain le représentent plutôt par leurs vertus que par leurs vices dans les constitutions populaires.

Voltaire

Mais quel fut donc le prix des éloges pompeux Que vous fîtes des Lois qui fascinaient nos yeux ? Riant de vos travers, chantant votre musique, ÏLs France vous plaignit, et vous crut frénétique. J'ai vu les deux partis contre vous conjurés, Les cachots entrouverts et vos fers préparés ; Le Parlement , *****, et la Cour et la Ville, N'ont-ils pas censuré votre garçon Émile ? Je vous ai vu fêté, puis proscrit tour-à-tour, Aux lieux que vous nommiez objets de votre amour : Vous vécûtes errant, loin de votre patrie.

Rousseau

Par les persécuteurs l'âme n'est point flétrie : Je dois plus à mes maux qu'à mes félicités, Et mon coeur s'épura dans ses adversités. J'étouffai dans mon sein les passions rivales ; Même en les méprisant j'animai les cabales Les vices des vertus sont souvent les ressorts. D'un peuple inconséquent j'approuvai les efforts, Quand des auteurs Jaloux, tourmentés par l'envie, Jetaient les fondements de l'Encyclopédie. La flamme du Génie a pâli sur leur front: Oui, le Français rougit d'être profond.

Voltaire

Malgré mes ennemis sous des loisirs tranquilles ; Je vous offris souvent d'honorer mes asiles. On a vu diviser l'empire des Césars ; Nous eussions partagé le trône des beaux Arts.

Rousseau

Je ne vous aimais pas.

Voltaire

C'est un aveu farouche.

Rousseau

Peut-être qu'à regret il échappe à ma bouche ; Mais c'était bien assez que de vous admirer, Sans tromper avec vous ceux qu'on doit éclairer.

Voltaire

Vous n'auriez jamais cru mon amitié sincère. N'avez-vous pas rougi des dons de l'Angleterre ? L'homme compatissant et l'ami généreux, Y lut avec douleur le soupçon dans vos yeux : Vous en repentez-vous ?

Rousseau

Un peu d'inquiétude, D'un monde corrompu la dégoûtante étude, Ont renversé dans moi tout espoir de bonheur, Et j'ai cru qu'il n'était qu'au fond de notre coeur : J'ai fui mes partisans.

Voltaire

Le plus touchant des hommes Devoir nous estimer ; faibles, tels que nous sommes, L'orgueil a prévalu ; vous naquîtes trop fier, Et moi j'étais trop vain. Convenons-en, mon cher ; Vous étiez Diogène, et j'étais Erostrate ; Vous fûtes Scipion, et j'étais Mithridate : Par des chemins divers nous marchions aux succès : Je franchis les hauteurs ; vous passiez les marais ; Je fis des Sectateurs, et vous des Fanatiques ; Vous eûtes des Censeurs, et jamais de Critiques. Je foulais mollement les tapis de Platon ; Vous, d'un cynique outré vous aimiez le haillon : Et Copiste à Paris, et Licurgue à Genève, Vous fûtes un Adam avec sa compagne Eve; D'abord favorisé des dons du Créateur, Puis traité sans pitié par le Flagellateur. Soyons amis, Rousseau, c'est moi qui t'en convie. Eh bien, que penses-tu de ta nouvelle vie ?

Rousseau

Ce monde me plaît mieux : plus de tien, plus de mien ; Mon âme est à son aise et n'a plus de lien ; Dans mon coeur attiédi la passion s'énerve.

Voltaire

L'éternité m'effraie, elle amortit ma verve ; Est-ce là le néant ?... Sommes-nous tous égaux ?... Il faut donc exister sans prôneurs, sans rivaux, Que, de privations offertes à la gloire, Sans savoir si l'on vit au Temple de Mémoire !

Rousseau

Qu'importe, avec le temps mille autres disparus, Ont eu des noms éteints et des lauriers perdus. Du tourment de sentir le trépas nous délivre : Mourir n'est, je l'ai dit, que commencer à vivre. Sans haine, sans amour, exempts de tous les maux Qu'entraînent avec eux les germes végétaux, Que la vertu là-haut combatte avec le crime, Dieu se perd dans l'espace, et l'homme dans l'abîme. Hélas ! Dieu juste et bon, pour un Être fini, Peut-il punir encor celui qui l'a béni ?

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

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