Prologue
Scène 1
Nymphe, Apollon, Choeur, Nymphe Et Acante
Nymphe
Dieu du Parnasse et du sacré vallon Quelle aventure en ces lieux vous attire ?
Apollon
Mars, de tout temps ennemi d'Apollon, Me force à quitter mon empire.
Nymphe
Notre monarque vous promet Un repos qu'on n'a plus sur le double sommet.
Apollon
Jupiter lui-même aurait peine À calmer aujourd'hui tant de peuples divers : Rien n'impose à présent silence à l'Univers Et cependant je vois les Nymphes de la Seine S'occuper à l'envi de musique et de vers.
Nymphe
Nous tenons ces faveurs d'un roi plein de sagesse : La Terreur et l'Effroi respectent ces beaux lieux. Des chants les plus délicieux Nos bois retentissent sans cesse. La Paix règne dans nos ombrages. Le murmure des eaux, les plaintes des amants, Les rossignols par leurs tendres ramages Occupent seuls l'écho dans ces lieux si charmants.
Apollon
Joignons tous nos accords : approchez-vous, Acante. Fille de l'Harmonie, ô Paix douce et charmante ! Comme j'unis les voix, reviens unir les coeurs. Par son retour la saison la plus belle Annonce en mille endroits la guerre et ses fureurs ; Fais qu'en ces lieux l'amour se renouvelle.
Apollon
Ô Paix ! reviens unir les coeurs. Par son retour la saison la plus belle Annonce en mille endroits la guerre et ses fureurs : Fais qu'en ces lieux l'amour se renouvelle.
Choeur
Fais qu'en ces lieux l'amour se renouvelle.
Apollon
Et vous, compagnons du printemps Zéphyrs, par qui les fleurs renaissent tous les ans Embellissez ces bords de leurs grâces naïves ; Ramenez ici les beaux jours Doux Zéphire, invitez à danser sur ces rives Flore et la mère des Amours.
Nymphe
Dans ces lieux les dons de Flore Font accourir les Zéphyrs, Et les larmes de l'Aurore Se joignent à leurs soupirs. Les fleurs n'en sont que plus belles Jouissez de leurs attraits : Flore à leurs grâces nouvelles Donne ici de nouveaux traits. Toutes saisons n'ont pas ces richesses légères Dont l'émail peint nos champs de diverses couleurs : Bergers, venez cueillir les fleurs, N'y venez point sans vos bergères ; Jouissez des dons du printemps : Tout finit, profitez du temps.
Choeur
Jouissons des dons du printemps. Tout finit, profitons du temps.
Choeur
Est-il quelques rivages Qui ne connaissent point l'Amour ?
Nymphe Et Acante
Si les bergers lui font leur cour, Les rois lui rendent leurs hommages.
Choeur
Est-il quelques rivages Qui ne connaissent point l'Amour ?
Nymphe Et Acante
Il n'est point de lieux si sauvages, De coeurs si fiers, d'esprits si sages, Que ce dieu ne dompte a leur tour.
Choeur
Est-il quelques rivages Qui ne connaissent point l'Amour ?
Apollon
Vos chants sont pour l'amour, ma lyre est pour la gloire Du nom de deux héros je veux remplir les cieux, De deux héros que la Victoire Doit reconnaître pour ses dieux. Muses, profitez d'un asile Où tout est paisible et tranquille. Représentez, dans ce séjour, Un spectacle où règne l'Amour. Ce dieu récompensa quelques moments de peine Qu'eurent Astrée et Céladon ; Faites voir aux bords de la Seine Les aventures du Lignon.
Choeur
Que nos chants expriment nos flammes ; Répandons dans tout ce séjour Le charme le plus doux des âmes Les chansons, les vers, et l'amour.
Acte I
Scène 1
Sémire
Sémire
Perfide que je suis ! infortuné Sémire ! Les bruits qu'en ces hameaux je répands tous les jours Soulageront-ils mon martyre ? Que me sert de troubler d'innocentes amours ? J'aime Astrée et je tente un dessein téméraire : Je détruis son amant, mais que fais-je pour moi ? Ce qui le rend suspect de violer sa foi Me rend-il capable de plaire ? Au sein d'Astrée en vain j'ai versé cent poisons. L'implacable dépit, les injustes soupçons, L'aveugle et la sourde colère, La jalousie, au repos si contraire, Enfants de l'art dont je me sers, M'ont en vain procuré le secours des Enfers. Quel fruit aura ton crime, infortuné Sémire ? Les mensonges divers à quoi tu donnes cours Soulageront-ils ton martyre ? Que te sert de troubler d'innocentes amours ? Je me venge, il suffit ; je fais des misérables. N'est-ce pas un bien assez doux ? Achevons ; puis retirons-nous En des déserts inhabitables. Amants, heureux amants, dont je détruis la foi, Puissiez-vous devenir plus malheureux que moi ! Je vois déjà cette bergère en larmes Ce doit être l'effet des dernières alarmes Par qui mon imposture a séduit sa raison ; Laissons sur son esprit agir notre poison.,
Scène 2
Astrée, Philis
Astrée
Avais-je tort, Philis ? Tu vois ces témoignages De sa main propre ils sont tracés ; Considère de quels outrages Mes feux y sont récompensés ; Ne me parle jamais du traître Céladon, Céladon, il est un dieu vengeur.
Philis
Ne le soupçonnez pas, ma soeur.
Astrée
Voici pourtant ses traits, peux-tu les méconnaître ?
Philis
Je connais encor mieux son coeur ; Tout m'est suspect, tout vous doit l'être Quelque ennemi secret vient d'imiter sa main.
Astrée
Dédiras-tu nos yeux, qui l'ont vu ce matin Embrasser les genoux d'Aminte ?
Philis
C'est un reste de feinte ; Vous-même avez pu voir avec quelle contrainte Il feignait des transports qu'il ne pouvait sentir. Qu'un véritable amant a de peine à mentir !
Astrée
Eh ! qu'il ne mente plus.
Philis
Sait-il votre pensée ? Il voit, depuis quelques jours Que sa flamme est traversée, Et qu'on trouble vos amours il veut vous ménager, en exposant Aminte.
Astrée
Que ne me l'a-t-il dit ?
Philis
Sans doute il ne l'a pu.
Astrée
Mon coeur à Céladon n'était que trop connu N'aurait-il pas prévu ma crainte Si l'ingrat, d'autres soins occupé, prévenu...
Philis
Ma soeur, bannissez ces alarmes Quel objet vous peut-on préférer sous les cieux ?
Astrée
Aminte est engageante, et prévient par ses charmes ; Ton amitié me rend trop parfaite à tes yeux. Hélas ! qui feint d'aimer est toujours téméraire De la feinte à l'effet on n'a qu'un pas à faire ; C'est un écueil fatal pour la fidélité : Une première ardeur n'est bientôt plus qu'un songe ; La vérité devient mensonge, Et le mensonge, vérité.
Philis
Les coquettes les plus belles Ne touchent que faiblement. On peut, par amusement Feindre de brûler pour elles ; Et le plus crédule amant Les regarde seulement Comme on fait les fleurs nouvelles, Avec quelque plaisir, mais sans attachement.
Astrée
Quand il plaît à l'Amour, tout objet est à craindre. Ce dieu met bien souvent sa gloire à nous atteindre Du trait le plus commun et le moins redouté ; Une première ardeur n'est bientôt plus qu'un songe La vérité devient mensonge, Et le mensonge, vérité. Il le prévoyait bien, le traître, l'infidèle J'eus peine à l'obliger à feindre ces amours ; Il résista longtemps, je persistai toujours Trouvait-il Aminte si belle ? Je lisais dans ses yeux une secrète peur L'ingrat avait raison de craindre pour son coeur.
Philis
C'était à vous d'avoir de la prudence, En l'éloignant du danger De changer.
Astrée
C'était à lui d'avoir de la constance, En résistant au danger De changer.
Philis
À vos soupçons je ne saurais me rendre ; Mais voici mon dessein, ma soeur : D'Hylas depuis deux jours je ménage le coeur ; Je veux que pour Aminte il feigne de l'ardeur, C'est le moyen de tout apprendre Elle lui dira son secret. Je l'attends ; vous savez combien il est discret. Le voici.
Scène 3
Philis, Hylas, Astrée, Astrée Et Philis
Philis
J'ai besoin, Hylas, de votre adresse. Puis-je compter sur vos serments ? Vous me rendez des soins ; mais ces empressements Sont-ils des effets de tendresse ? Ou ne sont-ce qu'amusements ? Sans cesse vous allez de bergère en bergère, Jurant de sincères amours : Zéphire n'eut jamais d'ardeur si passagère ; Eh ! comment s'assurer qu'une âme si légère Puisse ne l'être pas toujours ?
Hylas
Quoi ! Vous doutez si je vous aime ? Eh ! Qui pourrait, Philis, vous voir sans vous aimer ? Vous avez plus d'appas que n'en a l'Amour même, Des traits à tout ravir, des yeux à tout charmer, Et vous doutez si je vous aime !
Philis
Déclarer si bien son ardeur, Ce n'est pas ce qui nous engage Les vrais interprètes du coeur Ne sont pas les traits du langage.
Astrée
Ma soeur, j'ose aujourd'hui te garantir sa foi ; L'Amour ne réservait ce miracle qu'à toi.
Hylas
Si je n'aime Philis, que ce dieu me haïsse ! Qu'il me livre à des coeurs ennemis de ses traits ! Qu'à la fin mon bonheur dépende du caprice D'une bergère sans attraits !
Philis
J'en croirai vos serments, si votre amour s'applique À m'instruire des feux d'Aminte et d'un berger.
Hylas
N'est-ce pas Céladon ? La chose est si publique Qu'à de trop grands efforts ce n'est pas m'engager.
Philis
Il vient, partez.
Hylas
Je vole où votre ordre m'appelle.
Astrée Et Philis
Voyons comment le traître, l'infidèle, Soutiendra son manque de foi.
Philis
Adieu ; vous pourrez mieux vous éclaircir sans moi.
Scène 4
Céladon, Astrée
Céladon
Hé quoi ! seule en ces lieux, sans songer à la fête Dont vous serez tout l'ornement ! C'est un triomphe qui s'apprête Pour les dieux et pour vous, aux yeux de votre amant. On n'entend en tous lieux que des chants d'allégresse ; Bergères, bergers, tout s'empresse De célébrer ce jour charmant. Cependant vous rêvez : d'où vient cette tristesse ?
Astrée
Berger, vous paraissez aujourd'hui bien paré De cet ajustement quels yeux vous sauront gré ?
Céladon
Les vôtres, ma déesse. Il n'est rien en ces lieux Qui ne s'efforce de vous plaire ; Et c'est pour attirer vos regards précieux, Que ces prés, que ces bois, et cette onde si claire, Étalent ce qu'ils ont de plus délicieux L'astre même qui nous éclaire Ne se montre si beau que pour plaire à vos yeux.
Astrée
Céladon, bannissez ces discours d'entre nous ; Je sais qu'en votre coeur une autre est préférée, Et vos voeux ne sont pas pour l'innocente Astrée.
Céladon
Ciel ! Mes voeux ne sont pas pour vous ! Dieux puissants qu'ici l'on révère, Dieux vengeurs des forfaits, je vous atteste tous Si quelque autre qu'Astrée à mes désirs est chère, Faites tomber sur moi vos plus terribles coups
Astrée
Sois traître seulement, et ne sois pas impie.
Céladon
Juste Ciel ! vous doutez encore de ma foi ! Mais quel est cet objet dont mon âme est ravie ?
Astrée
Va, perfide, va, garde-toi D'oser jamais paraître devant moi.
Céladon
Ah ! du moins...
Astrée
Non.
Céladon
Quoi ! sans l'entendre, Condamner un amant si fidèle et si tendre !
Astrée
Non, perfide, non, garde-toi D'oser jamais paraître devant moi.
Céladon
Mon sort est dans vos mains, il faut vous satisfaire ; Et, puisque votre arrêt me livre au désespoir, J'y cours ; et respectant votre injuste colère, Je me fais du trépas un funeste devoir. Vous me regretterez, j'en suis sûr, et votre âme, Au vain ressouvenir d'une constante flamme Se laissant trop tard émouvoir, Me donnera des pleurs que je ne pourrai voir.
Scène 5
Astrée
Astrée
Serait-il innocent ? me serais-je trompée ? Soupçons dont j'ai l'âme occupée, Dois-je donc vous bannir ? L'ai-je à tort condamné ? En quel trouble me met cette fuite soudaine ! Qu'as-tu fait, bergère inhumaine ? Où s'en va cet infortuné ? Ne le pas écouter ! se rendre inexorable ! Ses pas précipités, ses regards pleins d'effroi, Me font craindre pour lui ; que ne dis-tu pour toi, Bergère misérable ! Tu ne l'as pu haïr, quand tu l'as cru coupable ; Que sera-ce, s'il meurt en te prouvant sa foi ? Cours, malheureuse, cours, va retarder sa fuite. Céladon ! Céladon ! Hélas ! il précipite Ses pas et son cruel dessein : Il est sourd à mes cris et je l'appelle en vain ; Je n'en puis plus, la force et la voix, tout me quitte.
Scène 6
Un Druide, Druide Et Le Choeur, Un Berger Et Le Choeur, Choeur
Un druide conduisant la cérémonie de la fête du gui de l'an neuf, à la place d'Adamas.
Un Druide
Maîtres de l'Univers, dieux puissants, nos hameaux Vous présentent le don que viennent de nous faire Ces antiques palais qu'habitent les oiseaux : Conservez dans nos bois leur ombre tutélaire. Nous ne vous demandons, en faveur de ce don, Ni des grandeurs, ni du renom Ni des richesses excessives ; Que les sources de l'or soient pour d'autres que nous Nos destins seront assez doux Si les bergères de ces rives Ne font régner que de chastes désirs, Et d'innocents plaisirs.
Druide Et Le Choeur
Conservez nos troupeaux, arrosez nos prairies ; Faites régner la paix sur ces rives fleuries : Que Mars n'y trouble point les jeux et les chansons ; Gardez nos fruits et nos moissons.
Un Berger Et Le Choeur
Accourez, bergers fidèles, Célébrez tous, en ce jour, Vos bergères et l'amour ; Chantez vos feux et vos belles.
Choeur
Venez, Amours, volez de cent climats divers En ce séjour tranquille. Ces feuillages épais, ces gazons toujours verts, Vous offrent un charmant asile. Venez, Amours, volez de cent climats divers, Pour enflammer nos coeurs, seuls dignes de vos fers, Laissez dans un repos languissant, inutile, Tout le reste de l'Univers.
Scène 7
Un Berger, Choeur, Berger, Druide
Un Berger
Pour pleurer Céladon cessez vos doux accords ; Du Lignon l'onde impitoyable Vient de l'ensevelir.
Choeur
Ô perte irréparable !
Berger
Nous n'avons pu le trouver sur ces bords.
Druide
Portons ce sacré don sur un autel du temple, Et que chacun, à mon exemple, À chercher ce berger fasse tous ses efforts.
Scène 8
Philis, Astrée
Philis
Céladon dans les flots a terminé sa vie ; Comment le dirai-je à ma soeur ?
Astrée
Je le sais, Philis ; ce malheur Est l'effet de ma jalousie. Déteste-moi ; c'est peu de me haïr Céladon ne périt que pour mieux m'obéir. Il s'est perdu ! je me perdrai moi-même Que me sert la clarté du jour ? Je ne verrai plus ce que j'aime ! Cher amant, as-tu pu me quitter sans retour ? Notre bonheur était suprême ; Les dieux nous enviaient du haut de leur séjour. Tu t'es perdu ! je me perdrai moi-même Que me sert la clarté du jour ?
Acte II
Scène 1
Galatée
Galatée
Je ne me connais plus ; quelle nouvelle ardeur Se rend maîtresse de mon coeur ? Un berger cause ces alarmes. Doux et tranquilles voeux, qu'êtes-vous devenus ? Le sort offre à mes yeux un berger plein de charmes, Et depuis ce moment je ne me connais plus.
Scène 2
Léonide, Galatée
Léonide
Princesse, cherchez-vous ici la solitude ?
Galatée
Je me laisse conduire à mon inquiétude. Mais que fait Céladon ? Dis-moi, qu'en penses-tu ? Je vois qu'en secret tu me blâmes D'avoir pu concevoir de si honteuses flammes ; Mais, hélas ! qui n'aurait vainement combattu Contre les traits dont il a su m'atteindre ? Il allait expirer ; l'onde venait d'éteindre Le vif éclat de ses attraits : La pitié lui prêta ses traits. L'oracle, les destins, tout lui fut favorable. Rien ne vint s'opposer à ma naissante ardeur.
Léonide
Que de raisons ont fait entrer dans votre coeur Un ennemi si redoutable !
Galatée
Mes yeux me trompent-ils ? C'est à toi d'en juger.
Léonide
Princesse, il est charmant ; mais ce n'est qu'un berger.
Galatée
Par les noeuds de l'hymen le sceptre et la houlette Se sont unis plus d'une fois. L'amour n'est plus amour, dès qu'il cherche en ce choix Une égalité si parfaite. Mon coeur est excusable, et Galatée enfin Serait-elle, sans toi, dans cette peine extrême ? Léonide, ce fut toi-même Qui me fis, malgré moi, consulter ce devin. " Princesse, me dit-il, voici votre destin Une étoile ennemie autant que favorable, Peut vous rendre en hymen heureuse ou misérable. Dans ce miroir regardez bien ces lieux : Vers le déclin du jour il faudra vous y rendre ; Celui qui s'offrira le premier à vos yeux Est l'époux que le Ciel vous ordonne de prendre. " J'aperçus ce berger : résisterai-je aux dieux ?
Léonide
Princesse, son Astrée a pour lui trop de charmes.
Galatée
Eh ! n'ai-je pas les mêmes armes ? N'est-ce rien que mon rang auprès de Céladon ?
Léonide
Vous ne connaissez pas les bergers du Lignon. Leurs amours sont leurs dieux : l'offense la plus noire Pour eux est l'infidélité. Aimer fait leur félicité ; Aimer constamment fait leur gloire.
Galatée
Toutes les conquêtes d'éclat Flattent la vanité des hommes. Quelque constants qu'ils soient dans les lieux où nous sommes, La beauté dans mon rang ne fit jamais d'ingrat. Je tremble : je le vois. Quoi ! même en ma présence Il soupire, il se plaint aux échos d'alentour !
Léonide
Il n'est plein que de son amour Par ses chagrins, jugez de sa constance.
Scène 3
Galatée, Céladon
Galatée
Céladon, contemplez nos jardins et nos bois Qui ne croirait que Flore y tienne son empire ? De ces oiseaux qu'Amour inspire Écoutez les charmantes voix. À charmer vos ennuis en ces lieux tout conspire Cependant c'est en vain que tout vous fait la cour. Nos soins, nos voeux, ce beau séjour, N'ont point d'agrément qui vous flatte. Galatée a sujet de se plaindre de vous : Faut-il que sans effet sa présence combatte Cette tristesse ingrate Que vous osez conserver parmi nous ?
Céladon
Princesse, ma douleur n'est pas en ma puissance Je sors, vous le savez, du plus affreux danger ; Puis-je m'empêcher d'y songer ?
Galatée
Songez plutôt à ma présence ; C'est la seule reconnaissance À quoi je veux vous engager. Vous soupirez, vous vous plaignez sans cesse Si c'est d'une ingrate maîtresse, Changez : vous pouvez faire un choix rempli d'appas. À souffrir tant de maux quel coeur peut vous contraindre ? Hélas ! le mien ne comprend pas Que vous deviez jamais vous plaindre. Mais quelle est cette Astrée ? Et depuis quand ses coups Tiennent-ils votre âme asservie ? Votre esclavage était-il doux ?
Céladon
Belle princesse, comme à vous, Hélas ! je suis bien loin de lui devoir la vie !
Galatée
Du Lignon en fureur dans ce fatal moment Contez-moi l'accident funeste.
Céladon
J'y tombai, vous savez le reste ; Je ne veux vous parler que de vous seulement.
Galatée
Vous pâlissez ; vous changez de visage.
Céladon
Nymphe, c'est malgré moi que sous un doux ombrage L'aspect de ce fatal rivage A rappelé les maux que je viens d'endurer.
Galatée
De vos chagrins, de cette triste image Puisse le Ciel vous délivrer ! Divertis ses soins, Léonide ; Fais-lui voir de ces lieux toutes les raretés ; Parle-lui de cet antre, où des flots enchantés Faisaient connaître un coeur ou constant ou perfide.
Scène 4
Léonide, Céladon
Léonide
Dans le fond de ce bois est un antre sacré. Là, jadis chacun à son gré Pouvait, en regardant dans une onde fidèle Qui coule en ce lieu révéré, Connaître si l'objet en son coeur adoré Ne brûlait point de quelque ardeur nouvelle. Cette fontaine a nom la Vérité d'amour : On n'en approche plus ; deux monstres à l'entour Interdisent l'abord d'une source si belle.
Céladon
Léonide, je sais que cet enchantement Nuit ou sert à plus d'un amant. Voyez combien il m'est contraire Sans ces monstres pleins de fureur, Astrée aurait pu lire en cette onde sincère Mon innocence et son erreur ; Elle m'aurait trouvé fidèle.
Léonide
Vous aimez trop une beauté cruelle : Oubliez-la : cédez à des transports plus doux, Et songez qu'en ces lieux il est une princesse Dont les appas et la tendresse Sont dignes d'un amant aussi parfait que vous. Laissez la constance Aux heureux amants. Vous souffrez mille tourments ; Vous aimez sans espérance. Laissez la constance. Des plaisirs les plus charmants Amour ici récompense De si justes changements. Laissez la constance Aux heureux amants.
Céladon
Vous voulez m'engager sous un nouvel empire ; Et dans mes premiers feux je veux persévérer. Ce n'est point par conseil que notre coeur soupire, Ou qu'il cesse de soupirer.
Céladon
Ce n'est point par conseil que notre coeur soupire, Ou qu'il cesse de soupirer.
Céladon
Votre princesse est jeune et belle Elle mériterait le coeur d'un souverain ; Mais celui d'un berger ! quelle gloire pour elle ! Nymphe, vous combattez en vain La foi que j'ai jurée. Combattez-la quand vous verrez Astrée.
Léonide
Sa beauté ne saurait excuser sa rigueur. Céladon, il est vrai, votre bergère est belle ; Mais elle est fière, elle est cruelle, Elle abuse de votre coeur.
Céladon
Ah ! si j'étais dans nos bocages ! Si leurs frais et sacrés ombrages Pouvaient servir de temple à l'objet de mes feux ! Si mon coeur y pouvait sacrifier sans cesse Au souvenir de sa déesse, Que je me trouverais heureux !
Scène 5
Ismène, Léonide, Céladon
Ismène
Le Ciel exaucera vos voeux ; Il me l'a fait savoir. Je suis la fée Ismène. Ma puissance et mon art vont vous tirer de peine.
Léonide
Qui vous rend à ces lieux, Ismène, dites-moi ?
Ismène
L'ordre secret des dieux ; j'exécute leur loi.
Léonide
Quels biens votre pouvoir ne va-t-il pas répandre Dans cet heureux séjour !
Ismène
Mon oracle doit vous l'apprendre Avant la fin du jour. Céladon, mettez fin à vos tristes alarmes. Votre bergère par ses larmes Veut elle-même vous venger. Elle croit que de son berger L'âme encor dans les airs, faute de sépulture, Autour de ces hameaux errante à l'aventure, Attend qu'un vain tombeau la vienne soulager.
Céladon
Confidente des dieux, un amant trop fidèle Attend tout de votre savoir ; Faites, par son divin pouvoir, Que, libre et dans nos bois, j'adore ma cruelle.
Ismène
Je ferai plus encore et pour vous et pour elle Dans ce moment mon art vous fera voir Ses regrets et son désespoir.
Les esprits aériens descendent sur un tourbillon de nuages, et construisent un temple dédié à Astrée : le jardin se change entièrement en forêt.
Ismène
Princes de l'air, Nymphes, Héros, Génies, Calmez de ce berger les peines infinies. Faites-lui voir Astrée, [et] cachez-le à ses yeux. Rendez à cet objet l'honneur qu'on rend aux dieux. Et le temple, et l'autel, et les cérémonies, Vous ont été déjà par mon ordre prescrits. Faites votre devoir, purs et légers esprits, Princes de l'air, Nymphes, Héros, Génies.
Scène 6
Philis, Astrée
Philis
Nous parcourons en vain tous les bords du Lignon. Reposons-nous, ma soeur ; entrons dans ce bocage.
Astrée
Ô dieux ! j'y vois un temple.
Philis
Il porte votre nom. Je viens de voir, au fond de cet ombrage, Ces mots écrits par Céladon "C'est dans cette demeure Qu'un amant exilé cherche en vain quelque paix. Que, pour le prix des pleurs qu'il y verse à toute heure, Puisse Astrée être heureuse, et n'en verser jamais !"
Astrée
Quoi ! de son ennemie il en fait sa déesse ! Au moment que je viens de causer son trépas, Il me consacre un temple, et demeure ici-bas Afin de m'adorer sans cesse ! Dans ce sombre réduit retirons-nous, ma soeur. Pourrais-je, après de tels outrages, Sans honte et sans remords jouir d'un tel honneur ? Un tombeau m'est mieux dû qu'un temple et des hommages.
Scène 7
Un Génie, Choeur, Génie, Hylas, Tircis
Un Génie
N'approchez point, profanes coeurs ! C'est ici le temple d'Astrée : Qu'aucun mortel en ce lieu n'ait entrée, S'il ne sent de pures ardeurs.
Choeur
C'est ici le temple d'Astrée N'approchez point, profanes coeurs !
Génie
Soyez sensible, Astrée, au sort de votre amant. Pour lui nos voix à tout moment Font résonner ici mille plaintes nouvelles. Il ne pense qu'à vous : il n'a pour tous désirs Que de se consoler, en ses peines cruelles, Par de vains et tristes plaisirs.
Hylas
Voilà l'effet que produit la constance ! Vantez, bergers, votre persévérance !
Tircis
C'est un devoir de persister toujours Dans les mêmes amours.
Hylas
C'est une erreur de persister toujours Dans les mêmes amours.
Tircis
C'est un devoir de persister toujours C'est une erreur de persister toujours Dans les mêmes amours.
Tircis
Hylas, y songes-tu ? Profaner un tel temple !
Génie
N'imitez pas son exemple. Régnez, divin objet, et triomphez des coeurs ; Daignez recevoir les honneurs Que le Ciel fait rendre à vos charmes ; Ne les profanez point, ne versez plus de larmes. Régnez, divin objet, et triomphez des coeurs.
Choeur
Régnez, divin objet, et triomphez des coeurs, etc. Que sous les pas d'Astrée ici tout s'embellisse ! Que de son nom tout retentisse ! Faisons-le répéter aux échos d'alentour Tous les coeurs lui rendent les armes ; Et célébrer ses charmes, C'est célébrer le pouvoir de l'Amour.
Scène 8
Philis, Astrée
Philis
Retirons-nous aussi, quittons cette demeure ; La peur m'y saisit à toute heure. Il est tard, et chacun s'en retourne aux hameaux ; L'ombre croît en tombant de nos prochains coteaux ; Rejoignons ces bergers : déjà la nuit s'avance, Dans ces lieux règne le silence. Bergers, attendez-nous... Ils ne m'écoutent pas...
Astrée
C'est de moi seulement qu'ils détournent leurs pas Eût-on dit qu'un jour cette Astrée Serait l'horreur de la contrée ? Tout le monde me fuit ! on a raison, Philis ; Qui ne détesterait mes fureurs excessives ? Ô lieux que mon berger a longtemps embellis, Redemandez-moi tous l'ornement de vos rives.
Acte III
Scène 1
Astrée
Astrée
Enfin me voilà seule, et j'ai trompé Philis. Venez, monstres cruels : ce n'est pas que j'espère Que ma beauté faible et légère Donne atteinte à des sorts par l'Enfer établis. Je ne veux que mourir. Céladon, tu m'appelles. Si parmi les choses mortelles Quelqu'une peut encor t'attacher ici-bas, Plains la bergère qui t'adore ; Ce n'est plus pour moi que l'Aurore Reparaîtra dans nos climats. Chère ombre, je te suis. Adieu, rives cruelles ; Adieu, Soleil, adieu, mes compagnes fidèles : N'aimez point, ou tâchez de bannir de l'amour Les soupçons, les dépits, les injustes querelles Celui que je regrette en a perdu le jour. Je ne vous fuis que pour le suivre ; À ce devoir il me faut recourir Si je vous ai promis de vivre, Aux mânes d'un amant j'ai promis de mourir. C'est trop tarder, ombre chérie Viens voir mon crime s'expier Aide mon coeur à défier Ces animaux pleins de furie. Mais d'où vient que je perds l'usage de mes sens ? La mort sur mes yeux languissants Étend un voile plein de charmes. Avec quelle douceur je termine mes jours ! Quel plaisir de céder à de telles alarmes, Pour se rejoindre à ses amours !
Scène 2
Céladon
Céladon
Sous ces ombrages verts je viens de voir Astrée Bois, dont elle parcourt les détours ténébreux, Ne me la cachez pas sous votre ombre sacrée. Ô dieux ! Je l'aperçois aux pieds d'un monstre affreux ! Des puissances d'Enfer ministre malheureux, Par quel droit nous l'as-tu ravie ? Inhumain, devais-tu seulement l'approcher ? Ce dard punira ta furie ! Tous mes efforts sont vains, et je frappe un rocher. Meurs, Céladon : qui me retient la main ? Fiers animaux, je vous réclame en vain ; Tout est marbre pour moi, tout est sourd à ma peine. Léonide, est-ce là cette faveur d'Ismène ? Je meurs enfin ; et plût aux dieux Que j'eusse pour témoins de ma mort ces beaux yeux !
Scène 3
Tircis, Hylas
Tircis
C'est ici que se doit accomplir le miracle Que la Fée a prédit aux rives du Lignon.
Hylas
Raconte-moi donc son oracle. Que vois-je, juste Ciel ! Astrée et Céladon De ces monstres cruels ont éprouvé la rage !
Tircis
Le sort est accompli, ne nous alarmons pas ; Le Ciel en ces amants achève son ouvrage. Pour finir tes frayeurs, entends l'oracle, Hylas « Le plus constant et la plus belle, Pour rendre à l'Univers cette glace fidèle, Détruiront un enchantement : On les verra mourir, mais d'une mort nouvelle ; Ils revivront en un moment. »
Hylas
De ces monstres horribles L'aspect n'est plus à redouter.
Tircis
Ne troublons point du sort les mystères terribles ; Sortons : à nos hameaux allons tout raconter.
Scène 4
Astrée, Céladon
Astrée
Qui me ramène au jour ? et d'où vient que je vois L'ombre de Céladon se présenter à moi ? Mes yeux me trompent-ils ? Son ombre ! C'est lui-même. Quoi ! je reverrais ce que j'aime ! Hélas ! il est sans mouvement. Vains et trompeurs démons, rendez-moi mon amant. Il ouvre enfin les yeux ! il reprend tous ses charmes ! L'ai-je ranimé par mes larmes ?
Céladon
Où suis-je ? Le soleil éclaire-t-il les morts ? Quoi ! je revois les mêmes bords Où ma divinité m'interdit sa présence ? C'est elle-même que je vois.
Astrée
Ah ! ne rappelez point une injuste défense Mes pleurs ont lavé cette offense ; Deviez-vous suivre cette loi ?
Céladon
Quoi ! vous m'avez pleuré ! Ces larmes précieuses Auraient arrosé mon tombeau ! Divinités, de mon sort envieuses, Avez-vous un destin si beau ? Les yeux de la divine Astrée M'ont vengé de votre courroux ; Vous ignorez les plaisirs les plus doux Descendez en une contrée Où de semblables yeux puissent pleurer pour vous.
Astrée
N'irritez point les dieux, et craignez leur puissance Vos transports les pourraient contre nous animer. J'ai de vos feux assez de connaissance Vous m'aimez trop...
Céladon
Peut-on vous trop aimer ?
Astrée
Que je vous ai causé d'alarmes ! Ai-je trop pu les payer par mes larmes ? Ah ! que nous bénirons nos fers, Si l'Amour mesure ses charmes Sur les tourments qu'on a soufferts.
Astrée
Ô doux souvenir de nos peines ! Ô noeuds par qui l'Amour recommence à former L'espoir le plus cher de nos chaînes, Redoublez les plaisirs qui viennent nous charmer ! Ô doux souvenir de nos peines !
Scène 5
Céladon, Galatée, Astrée, Ismène
À Galatée.
Céladon
La Nymphe vient à nous. Princesse, notre sort Vous doit faire excuser ces marques de transport.
Galatée
J'ai déjà tout appris d'Ismène ; Tendres amants, vos voeux sont exaucés Venez voir en cette eau la fin de votre peine.
Astrée
Nous la voyons dans nos coeurs, c'est assez.
Ismène
Rien ne peut plus troubler une si douce chaîne ; Achevons de remplir les ordres du Destin. Tout obéit à mon pouvoir divin ; Rien ne peut plus troubler une si douce chaîne ; Unissons ces tendres amants : Ils n'ont que trop souffert ; finissons leurs tourments.
Galatée
Unissons ces (Unissez de) tendres amants. Ils n'ont que trop souffert, finissons (finissez)leurs tourments.
Ismène
Du haut de leur gloire éternelle Les dieux ont daigné voir ces amants en ce jour, Et veulent rendre leur amour Heureux autant qu'il fut fidèle.
Galatée
Unissons ces (Unissez de) tendres amants, Ils n'ont que trop souffert, finissons (finissez)leurs tourments.
Galatée
Le printemps, avec toutes ses grâces, Ne nous paraîtrait pas entouré de plaisirs, Si l'hiver, environné de glaces, N'avait interrompu le règne des Zéphyrs.
Ismène
Plus on a de tourments soufferts, Plus douce est la fin du martyre ; Plus Borée a troublé les airs, Et plus le retour de Zéphire Cause de joie à l'Univers.
Scène 6
Galatée, Ismène, Choeur, Hylas
Galatée
Que tout ce que ma Cour a de magnificence Accompagne aujourd'hui l'hymen de ces amants ; Inventez tous des divertissements Dignes de ma présence.
Ismène
Amants, votre persévérance Du sort surmonte les rigueurs ; Que l'Hymen et l'Amour, toujours d'intelligence, Vous comblent à jamais de toutes leurs douceurs.
Choeur
Que l'Hymen et l'Amour, toujours d'intelligence, Vous comblent à jamais de toutes leurs douceurs.
Hylas
Ces indiscrètes eaux vont vous accuser tous ; Vous feriez beaucoup mieux de croire que vos belles Sont fidèles. À quoi sert d'être jaloux ? C'est le moyen de déplaire, Et de faire Qu'à l'objet de vos voeux d'autres plaisent que vous.
Ismène
Esprits soumis à ma puissance, Venez, et, sous divers déguisements, Faites connaître à ces heureux amants Les surprenants effets de votre obéissance.
Scène 7
Lizette, Galioffo, Gambarini
Lizette
Chi pet mogl' mi vuol pigliar ? Son Lizetta, Fanciulletta, Vezzozetta, Leggiadretta, Son d'amore la saetta Fatta pet tutto infiammar. Chi per mogl' mi vuol pigliar ? Ogni fior, se non è colto, Cade, e da gli venti è tolto. Ahi, che tem' ch' al primo fiato Certo fior troppo guardato Meco piu non possa star ! Chi pet mogl' mi vuol pigliar ?
Galioffo
Di voi sono inamorato. Il fantolin dio bendato Con un stral avelenato M' ha per voi ferito il cor. Rispondete a tanto ardor, E fate entrar, en sto di fortunato, Il mio vascel' tormentato Nel dolce porto d'amor.
Gambarini
Tu sci matt' d'amar sta bella. Speri tu qualche merce ? Quest' amor convien'a te, Com' all' asino la sella. Lizetta è fatta pet me, Com' io son fatto per ella. Son gioven', le è giovanella ; Son fedel, le è pien' di fe. Com' io son fatto pet ella, Lizetta è fatta per me.
Lizette
Ô quanti becchi, Balordi e vecchi ! Qual bruttalacciol Qual nazonaccio ! Non voglio tal servitù, Ne mi maritaro più.
Galioffo
Voi mi sprezatte !
Gambarini
Voi mi beffate !
Lizette
Non voglio tal servitù, Ne mi maritaro più.