Scène 1
Le Marquis de Brécy
Le Marquis de Brécy
Le Baron me suivait, qu'est-il devenu ? Mon coeur a besoin d'un ami pour soulager la douleur qui m'accable, s'y refuserait-il ? Non, je le vois, j'ai tort de l'accuser, le malheur nous rend souvent injustes et coupables.
Scène 2
Le Baron de Fonpré, Le Marquis de Brécy
Le Baron de Fonpré
Eh bien ! Marquis, me confierez-vous enfin le sujet de votre tristesse ?
Le Marquis de Brécy
Oui, mon cher baron, à l'instant même : ce qui m'a fait désirer de vous parleer ici, c'est que je veux vous y montrer le seul objet de consolation qui me reste.
Le Baron de Fonpré
Ici, un objet de consolation ?
Le Marquis de Brécy
Ou de regrets, n'importe, écoutez-moi : vous savez que je devais épouser la comtesse à mon retour de Touraine, où je l'ai connue. Quel heureux temps ! Elle m'aimait alors, du moins je le croyais.
Le Baron de Fonpré
Qui peut vous faire imaginer qu'elle ait pu changer ?
Le Marquis de Brécy
Tout, baron. Que je regrette l'heureux séjour de la province ! On est aimé sans distraction, afin d'occuper entièrement l'objet qu'on aime, que faut-il plus ?
Le Baron de Fonpré
Quoique la comtesse y soit née, en vous épousant elle ne pouvait y demeurer longtemps.
Le Marquis de Brécy
Ah ! Sans l'état de ma mère, qui ne ma permet pas de quitter ce lieu-ci, je n'aurais pas été pressé de l'amener à Paris : j'espérais qu'ayant sa nièce avec elle en y arrivant, que demeurant avec ma mère à Auteuil, ce serait la même chose que quand nous étions en province.
Le Baron de Fonpré
Eh bien ?
Le Marquis de Brécy
Je n'avais pas pensé que demeurer à Auteuil c'est être à Paris.
Le Baron de Fonpré
C'est là ce qui vous fait retarder votre mariage ?
Le Marquis de Brécy
Sans doute : la comtesse a désiré découvrir Paris, le goût de la dissipation s'est emparé d'elle ; par exemple, les airs l'ont entraînée ; les plaisirs, les diverses connaissances, tout a contribué à la distraire de l'amour que je croyais qu'elle avait pour moi.
Le Baron de Fonpré
Ne la suiviez-vous pas dans ces différents amusements ?
Le Marquis de Brécy
Oui, mais semblable à l'homme qui donne le bras à une femme au bal, c'était moi dont elle était le moins occupée : témoin de toutes les agaceries qu'elle faisait, de ce désir de plaire à la multitude, mon coeur sans cesse déchiré ne put soutenir de la suivre en étant ainsi oublié, et j'ai voulu laisser passer les premiers moments de l'ivresse où tant d'objets nouveaux l'avaient plongée.
Le Baron de Fonpré
Sans lui faire aucun reproche de cette espèce d'oubli ?
Le Marquis de Brécy
Les reproches ne ramènent point un coeur : ils font craindre à une femme qu'on ne veuille attenter à sa liberté, et ils finissent par l'aigrir et par l'éloigner.
Le Baron de Fonpré
Elle est peut-être piquée de votre froideur, du peu d'empressement que vous montrez à l'épouser, ne l'ayant amenée à Paris que dans ce dessein.
Le Marquis de Brécy
Bien loin de pouvoir m'en flatter, je ne lis plus que de l'indifférence dans ses yeux.
Le Baron de Fonpré
Et dans les vôtres y voit-elle la même vivacité ?
Le Marquis de Brécy
Cherche-t-elle seulement à pénétrer ce qui se passe dans mon âme ?
Le Baron de Fonpré
Au lieu de vous livrer à la douleur que ne lui parlez-vous ? Le manque de confiance éloigne souvent des coeurs faits pour s'aimer toujours. Permettez-moi de vous servir, je veux...
Le Marquis de Brécy
Non, mon cher baron, il serait inutile. Cette froideur n'est pas encore le seul reproche que je puisse faire à la Comtesse.
Le Baron de Fonpré
Comment ?
Le Marquis de Brécy
Un goût nouveau m'a entièrement banni de son coeur : le chevalier s'est occupé de lui plaire et il n'y a que trop réussi.
Le Baron de Fonpré
Vous verrez que c'est encore une autre erreur.
Le Marquis de Brécy
Mon malheur ne me permet pas de douter : un coeur qui sait aimer reconnaît facilemment quand il a un rival qu'on lui préfère.
Le Baron de Fonpré
Les amants sont souvent injustes lorsqu'ils sont jaloux ; mais quel est donc votre espoir ?
Le Marquis de Brécy
Hélas ! Aucun.
Le Baron de Fonpré
Et cet objet de consolation que vous devez goûter ici, quel est-il ? Vous proposez-vous de devenir infidèle avec tant d'amour ?
Le Marquis de Brécy
J'en suis bien éloigné : je ne veux jamais cesser d'aimer la comtesse, je veux ici la regretter toujours, et y adorer son image, que moi seul y verra.
Le Baron de Fonpré
Je ne vous comprends point.
Le Marquis de Brécy
Je vais vous expliquer ce mystère ; ceci vous paraîtra un peu romanesque, mais n'importe. Ce bosquet, caché dans l'épaisseur de ce bois, vient d'être ***i depuis huit jours : je l'avais consacré à la comtesse ; je comptais l'y amener le lendemain de mon mariage et l'y surprendre agréablement, en lui faisant voir une statue qui la représente. Malheureusement, hélas ! Ce n'est plus le temps de penser à faire cette galanterie ! J'ai fait cacher cette figure derrière ce treillage qui se sépare et la laisse voir quand je veux, en poussant un souple ressort. Voilà, mon ami, la divinité que je veux adorer le reste de ma vie.
Le Baron de Fonpré
C'est un délire que ce projet : je veux absolument vous en guérir, et...
Il s'échappe.
Le Marquis de Brécy
J'entends quelqu'un : c'est la voix de la Comtesse et celle de sa nièce. Comment ont-elles pu pénétrer jusqu'ici ? Tâchez de le découvrir, je m'enfuis ; restez un moment avec elles, et revenez me trouver, nous choisirons le temps où elles seront rentrées pour revenir ici.
Scène 3
La Comtesse du Mireval, Le Baron de Fonpré
La Comtesse du Mireval
Ah ! Monsieur le Baron, vous connaissez ce bosquet que le Marquis vient de faire faire et qu'il nous cachait ?
Le Baron de Fonpré
Madame, je le vois pour la première fois.
La Comtesse du Mireval
Le hasard me l'a fait découvrir : je cherchais un endroit écarté pour causer avec ma nièce, et je ne croyais pas en trouver un aussi agréable. Mais vous étiez avec le Marquis ?
Le Baron de Fonpré
Oui, madame.
La Comtesse du Mireval
Mais que faisiez-vous donc ici ? Il vous montrait son ouvrage apparemment ?
Il s'en va.
Le Baron de Fonpré
Il est vrai, mais vous avez affaire avec mademoiselle, ainsi...
La Comtesse du Mireval
Nous vous reverrons : vous ne retournez pas aujourd'hui à Paris ?
Le Baron de Fonpré
Non, madame, je n'irai que demain.
Scène 4
La Comtesse du Mireval, Mademoiselle de Richevière
La Comtesse du Mireval
Il m'évite : il connaît sans doute l'infidélité du marquis, et il peut l'approuver !
Mademoiselle de Richevière
Mais le marquis vous aimait sincèrement ! Comment pouvez-vous le soupçonner d'infidélité ? Ah ! Ma tante, je mourrais plutôt que d'avoir un pareil soupçon sur l'amour que le chevalier a pour moi.
La Comtesse du Mireval
Vous êtes bien jeune, ma nièce, vous ne connaissez pas encore les hommes.
Mademoiselle de Richevière
S'il y en a de perfides, je jurerais bien que le chevalier ne sera jamais de ce nombre-là.
La Comtesse du Mireval
J'approuve cette façon de penser : il faut estimer ce qu'on aime. Voilà comme je croyais que je ferais toujours avec le marquis avant de venir à Paris : j'ai vu naître la froideur, j'ai cru la pouvoir ranimer par la jalousie. Il ignore que le chevalier doit vous épouser ; en essayant de le faire paraître amoureux de moi, j'ai eu la douleur de voir le marquis insensible à cette épreuve ; non, il ne m'aime plus !
Mademoiselle de Richevière
Peut-être craint-il de vous offenser en vous montrant de la jalousie. Cessez cette feinte puisqu'elle est inutile.
La Comtesse du Mireval
Elle ne durera pas longtemps, ma chère nièce, je suis même fâchée d'avoir retardé pour ceci votre bonheur : dès ce jour même je vais tout réparer.
Mademoiselle de Richevière
Quoi ! Dès ce jour ! Ah ! Ma chère tante !... Mais si vous n'êtes pas heureuse, il manquera toujours quelque chose à la satisfaction que je vais goûter.
La Comtesse du Mireval
Ce sentiment prouve bien votre tendresse pour moi et me la rend plus chère à chaque ****. Apprenez donc tout ce que je redoute. Je me promenais avant-hier seule et fort tard : je m'égarai en cédant à la froideur du marquis. Il faisait clair de lune : le hasard m'amena proche de ce bosquet. J'entendis parler, c'était lui : il se plaignait. Je m'avançai sans bruit, et j'écoutai.
Mademoiselle de Richevière
Ô ciel ! Avec qui était-il ? Je frémis pour vous !
La Comtesse du Mireval
Il était seul.
Mademoiselle de Richevière
Et il parlait ? Vous n'avez sûrement pas vu à qui ?
La Comtesse du Mireval
Il était seul, vous dis-je. Il adressait des plaintes entrecoupées de soupirs à une statue qu'il accusait d'ingratitude. Voilà souvent comme les hommes abandonnent qui les aime pour vouloir être aimé de qui les délaisse.
Mademoiselle de Richevière
Il parlait à une statue ! Ici ?
La Comtesse du Mireval
Ici.
Mademoiselle de Richevière
Mais il n'y en a point.
La Comtesse du Mireval
Il y en a sûrement une que nous ne voyons pas.
Mademoiselle de Richevière
Parler à une statue ! Ma tante, vous vous moquez de moi. Que peut-on lui dire ?
La Comtesse du Mireval
Ah ! Ma nièce ! Il lui disait qu'il l'adorait toujours.
Mademoiselle de Richevière
Je crains en vérité que la tète lui ait tourné : cela est effrayant au moins, et je ne vois pas pourquoi vous seriez jalouse de cette statue.
La Comtesse du Mireval
Je vais vous l'apprendre. Avant de m'aimer, le marquis aimait la marquise de Vermont, et en était aimé : mais la fortune de la marquise étant réduite à rien, ses parents la forcèrent d'épouser Vermont, qui est très riche. Il y avait dix ans qu'elle était mariée lorsque je connus le marquis, il la regrettait toujours aussi vivement. Un coeur si tendre me parut aimable: je désirai de pouvoir le consoler, j'y parvins, je l'aimai comme je l'aime encore. Si cette statue était de la marquise, si c'est cet amour qui s'est ravivé, j'en mourrai de douleur.
Elle regarde de tous côtés.
Mademoiselle de Richevière
Mais où est-elle ? Cherchons-la. Je ne vois rien.
Elle tire un papier.
La Comtesse du Mireval
Elle ne saurait paraître sans savoir le secret qui peut ouvrir ce qui nous la cache ; mais à force d'argent, l'ouvrier qui l'a faite m'a donné ce secret. Je l'ai ici.
Mademoiselle de Richevière
Voyons promptement.
La Comtesse du Mireval
Voici le treillaige... comme il est fait. Lisons. « En poussant le bouton A, la niche s'ouvre ; en poussant le bouton B, elle se referme. »
Elle va pousser un bouton.
Mademoiselle de Richevière
Ah ! Ma tante ! Que ce soit moi je vous prie. Eh bien ! La niche ne s'ouvre pas.
Le treillage s'ouvre, et l'on voit une statue de femme.
La Comtesse du Mireval
C'est que c'est l'autre bouton sans doute ; essayons.
Mademoiselle de Richevière
Ah ! Ma tante, que vois-je ?
La Comtesse du Mireval
Quoi donc ?
Mademoiselle de Richevière
C'est vous-même.
La Comtesse du Mireval
Moi ?
Elle embrasse la comtesse.
Mademoiselle de Richevière
Oui, examinez bien, ce sont tous vos traits. Il vous aime toujours !
La Comtesse du Mireval
J'ai peine à retenir l'excès de ma joie.
Mademoiselle de Richevière
Ah ! Jouissez de tout votre bonheur.
La Comtesse du Mireval
C'était donc à moi qu'il parlait, qu'il adressait des plaintes si tendres !
Mademoiselle de Richevière
Et vous le croyiez ingrat ! Voyez, voyez bien, ma tante, qu'il ne faut pas soupçonner légèrement son amant d'être infidèle.
Elle rêve.
La Comtesse du Mireval
Oui, ma chère nièce, vous avez raison.
Mademoiselle de Richevière
À quoi pensez-vous donc ?
La Comtesse du Mireval
Il me vient une idée... Oui.
Mademoiselle de Richevière
Qu'est-ce que c'est ?
La Comtesse du Mireval
Je dois récompenser le marquis de tous les maux que je lui ai causés.
Mademoiselle de Richevière
Oh ! Pour cela, oui.
La Comtesse du Mireval
Je gagerais qu'il est ici avec le baron, pour lui faire voir cette statue.
Mademoiselle de Richevière
J'en jurerais, moi.
La Comtesse du Mireval
Nous allons refermer ce treillage.
Elles ferment le treillage.
Mademoiselle de Richevière
Oui, oui, venez.
La Comtesse du Mireval
Je pourrai pénétrer à travers la charmille qui est derrière la figure, me mettre à sa place, et quand le marquis reviendra pour la montrer au baron, ce sera moi qu'il trouvera.
Mademoiselle de Richevière
Ah ! Ma tante ! C'est l'amour même qui vous inspire.
La Comtesse du Mireval
Ma robe est blanche, une gaze, un tulle... Julie m'ajustera tout cela à merveille, pour qu'au premier coup d'oeil il s'y méprenne un instant.
Mademoiselle de Richevière
Qu'il sera délicieux pour lui, cet instant!
La Comtesse du Mireval
Restez ici pour l'empêcher, ainsi que le Baron, d'approcher avant que j'aie pu me placer.
Mademoiselle de Richevière
Je ne demande pas mieux.
La Comtesse du Mireval
Asseyez-vous sur ce banc, et faites semblant de lire. Avez-vous un livre?
Mademoiselle de Richevière
Ma tante, voilà le chevalier.
La Comtesse du Mireval
J'entends, vous n'aurez pas besoin de livre, n'est-ce pas ?
Mademoiselle de Richevière
Si vous permettez...
La Comtesse du Mireval
Quand le marquis et le baron viendront, vous ne vous en irez que lorsque je vous enverrai dire de venir me parler.
Mademoiselle de Richevière
Je n'ai point d'autre affaire, je vous en réponds.
La Comtesse du Mireval
Ne dites rien au chevalier de mon **** : sa vivacité, sa joie pourraient le déranger.
Mademoiselle de Richevière
Ne craignez rien.
La Comtesse du Mireval
La contrainte ne sera pas longue.
Scène 5
La Comtesse du Mireval, Le Chevalier de Clairefoid
La Comtesse du Mireval
Monsieur le chevalier, j'ai une affaire qui ne me permet pas de rester ici, mais je vous y laisse en bonne compagnie : vous n'avez pas, je crois, à vous plaindre de ma confiance en vous.
Le Chevalier de Clairefoid
Non, madame; mais j'ai à me plaindre du retard que vous apportez à mon mariage. Je suis très aise de vous servir, mais il est cruel que ce soit un ingrat qui empêche l'amant tendre et constant d'être heureux.
La Comtesse du Mireval
Ne voyez-vous pas autant que vous le voulez ce que vous aimez ? Ce n'est pas une situation fâcheuse, et vous pourriez être plus malheureux.
Le Chevalier de Clairefoid
Il est vrai, mais que me sert de me faire jouer un personnage comme celui que je fais auprès de vous, quand le marquis ne montre pas la moindre jalousie?
La Comtesse du Mireval
Elle est peut-être sur le point d'éclore.
Le Chevalier de Clairefoid
Ah ! Madame, je ne vous comprends point : je vois régner sur votre visage une espèce de satisfaction...
La Comtesse du Mireval
C'est sans doute l'espoir qui renaît ; que sait-on ? Adieu, chevalier, je vous reverrai ici.
Scène 6
Le Chevalier de Clairefoid, Mademoiselle de Richevière
Le Chevalier de Clairefoid
Je ne comprends rien à tout ceci, Mademoiselle. La comtesse n'est point comme, à l'ordinaire ; vous-même ne semblez plus partager mon impatience; qu'est-ce que cela veut dire ? Que dois-je craindre ou espérer ?
Mademoiselle de Richevière
Le retard ne doit vous faire rien craindre.
Le Chevalier de Clairefoid
Ah ! Quand on aime bien vivement, tout doit alarmer.
Mademoiselle de Richevière
Non, tout au contraire : on doit jouir de son bonheur, surtout lorsque l'on est sûr d'être aimé.
Le Chevalier de Clairefoid
Mais ne peut-il pas échapper ce bonheur, lorsqu'on le craint le moins ? Votre tranquilité n'est-elle pas désespérante ? Vous n'êtes pas aujourd'hui comme je vous ai vue jusqu'à présent : loin de partager ma peine...
Mademoiselle de Richevière
Quelle peine voulez-vous que j'aime ? Vous m'aimez, que me faut-il de plus ?
Le Chevalier de Clairefoid
Aimer autant que je vous aime.
Mademoiselle de Richevière
Et qui vous dit que je sois vangée ? Je connais votre coeur : qui pourrait m'alarmer ?
Le Chevalier de Clairefoid
Je m'y perds. Ah ! Si je suis juste, pardonnez à l'amour le plus tendre qui fut jamais !
Mademoiselle de Richevière
Ah !
Le Chevalier de Clairefoid
Vous soupirez ?
Mademoiselle de Richevière
Si je pouvais lui dire...
Le Chevalier de Clairefoid
Vous parlez bas.
Mademoiselle de Richevière
Venez... Ce soir je vous dirai...
Le Chevalier de Clairefoid
Quoi ?
Mademoiselle de Richevière
Oui, vous le saurez.
Le Chevalier de Clairefoid
Vous augmentez mon inquiétude.
Mademoiselle de Richevière
Calmez-vous : je vous réponds qu'il ne peut nous arriver rien que d'heureux.
Le Chevalier de Clairefoid
Vous me trompez peut-être...
Mademoiselle de Richevière
Non, je vous le jure : je ne sais point feindre, et ce soupçon m'offense.
Le Chevalier de Clairefoid
Je suis injuste, je le sens ; je me tairai. Vous avez des secrets pour moi, quand jusqu'au moindre mouvement de mon coeur vous est connu. Où règne l'amour, la confiance doit aussi régner ; mais...
Mademoiselle de Richevière
Je ne vous aime pas ? Achever le pensez-vous?
Le Chevalier de Clairefoid
Comment voulez-vous que je croie...
Mademoiselle de Richevière
Je ne veux rien, monsieur.
Le Chevalier de Clairefoid
Ô ciel ! Que je meure à vos pieds si j'ai pu vous accuser...
Mademoiselle de Richevière
Douter de mon coeur et dans quel instant !
Le Chevalier de Clairefoid
Voyez mon repentir : je consens à vous perdre pour toujours, si j'ai jamais d'autres volontés que les vôtres.
Mademoiselle de Richevière
Si votre bonheur et le mien ne dépendaient pas du secret que je vous fais, pourrais-je me taire ?
Il se relève et lui baise la main.
Le Chevalier de Clairefoid
Ah ! Vous me ravissez !
Mademoiselle de Richevière
J'entends quelqu'un.
Le Chevalier de Clairefoid
C'est le Baron et le Marquis.
Scène 7
Le Marquis de Brécy, Le Baron de Fonpré, Le Chevalier de Clairefoid, Mademoiselle de Richevière
Le Marquis de Brécy
Relirons-nous, la Comtesse est peut-être près d'ici.
Ils avancent.
Le Baron de Fonpré
Je vais le savoir. Monsieur le Chevalier, je vous croyais ici avec Madame la Comtesse.
Le Chevalier de Clairefoid
Vous voyez que non : une affaire l'a fait rentrer chez elle.
Mademoiselle de Richevière
Oui, sans quoi nous y serions mais elle nous a promis de nous faire avertir quand elle serait libre.
Le Baron de Fonpré
Voici un de ses gens.
Scène 6
Mademoiselle de Richevière, Un Laquais, Le Chevalier de Clairefoid
Mademoiselle de Richevière
Ma tante me demande ?
Un Laquais
Oui, Mademoiselle.
Mademoiselle de Richevière
J'y vais. Venez-vous, monsieur chevalier ?
Le Chevalier de Clairefoid
Sûrement : je ne vous quitte pas.
Scène 9
Le Marquis de Brécy, Le Baron de Fonpré
Le Marquis de Brécy
Il ne la quitte pas ! Non, pour la suivre chez la comtesse. Ai-je tort d'être jaloux ?
Le Baron de Fonpré
Oui, car si la Comtesse aimait le Chevalier, l'aurait-elie laissé ici tête à tête avec sa nièce ?
Le Marquis de Brécy
Mais s'il était possible qu'elle m'aimât encore verrait-elle ma froideur sans inquiétude ? Pourquoi écouter le Chevalier avec tant de complaisance ? Tout ce qu'il fait la charme : elle ne cesse de le louer, en ma présence.
Le Baron de Fonpré
C'est ce qui me ferait croire...
Le Marquis de Brécy
Qu'elle ne l'aime pas ?
Le Baron de Fonpré
Sans doute, sans cela elle y mettrait plus de mystère.
Le Marquis de Brécy
Elle croit peut-être que j'ai cessé de l'aimer et elle se venge : ma situation est affreuse, j'en mourrai ; mais c'est ici que je veux expirer.
Le Baron de Fonpré
Quel délire !
Il ouvre le treillage, et l'on voit la Comtesse à la place de la statue.
Le Marquis de Brécy
Oui, viens, regarde cette image que j'adore.
Scène 10
Le Baron de Fonpré, Le Marquis de Brécy, La Comtesse du Mireval
Le Baron de Fonpré
Ah ! C'est elle-même ! Eh bien ! Tombe à ses pieds.
Le Marquis de Brécy
Que vois-je ?
La Comtesse du Mireval
Celle qui n'a jamais cessé de vous aimer et qui vous aimera toujours.
Le Marquis de Brécy
N'est-ce point un songe ?
La Comtesse du Mireval
Non, Marquis. Quand c'est parce que l'amour est extrême qu'il peut offenser, il mérite d'être excusé.
Le Marquis de Brécy
Je meurs de joie et de regret !
La Comtesse du Mireval
Au sein de la constance, comment pouvions-nous nous soupçonner d'infidélité ?
Le Marquis de Brécy
Je ne le comprendrai jamais.
Scène 11
La Comtesse du Mireval, Le Marquis de Brécy, Mademoiselle de Richevière
La Comtesse du Mireval
Tenez, Marquis, voilà l'objet de votre jalousie : voilà le chevalier, dont vous avez retardé sans le savoir, le mariage avec ma nièce.
Le Marquis de Brécy
Quoi ! Il l'épouse ?
La Comtesse du Mireval
Oui, dès demain.
Le Marquis de Brécy
Que de torts j'ai à réparer ! Et qu'il doivent tous deux m'en vouloir ?
Mademoiselle de Richevière
Vous allez faire le bonheur de ma tante, le nôtre le suivra : nous n'avons rien à vous reprocher.