Proverbe · 1768

Condamner sans entendre

de Louis de Carmontelle

Représentation
≈ 20 min
Distribution
2 femmes, 3 hommes
Répliques
173
Écriture
En prose
Dans l’app
Importable

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
La Comtesse du Mireval F 44 ≈ 6 min 5
Le Marquis de Brécy H 30 ≈ 6 min 6
Mademoiselle de Richevière F 49 ≈ 4 min 5
Le Chevalier de Clairefoid H 21 ≈ 2 min 4
Le Baron de Fonpré H 28 ≈ 2 min 5
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle
La Comtesse du Mireval absentabsentabsentabsentabsentabsent
Le Marquis de Brécy absentabsentabsentabsentabsent
Mademoiselle de Richevière absentabsentabsentabsentabsentabsent
Le Chevalier de Clairefoid absentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Le Baron de Fonpré absentabsentabsentabsentabsentabsent
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Scène 1

Le Marquis de Brécy

Le Marquis de Brécy

Le Baron me suivait, qu'est-il devenu ? Mon coeur a besoin d'un ami pour soulager la douleur qui m'accable, s'y refuserait-il ? Non, je le vois, j'ai tort de l'accuser, le malheur nous rend souvent injustes et coupables.

Scène 2

Le Baron de Fonpré, Le Marquis de Brécy

Le Baron de Fonpré

Eh bien ! Marquis, me confierez-vous enfin le sujet de votre tristesse ?

Le Marquis de Brécy

Oui, mon cher baron, à l'instant même : ce qui m'a fait désirer de vous parleer ici, c'est que je veux vous y montrer le seul objet de consolation qui me reste.

Le Baron de Fonpré

Ici, un objet de consolation ?

Le Marquis de Brécy

Ou de regrets, n'importe, écoutez-moi : vous savez que je devais épouser la comtesse à mon retour de Touraine, où je l'ai connue. Quel heureux temps ! Elle m'aimait alors, du moins je le croyais.

Le Baron de Fonpré

Qui peut vous faire imaginer qu'elle ait pu changer ?

Le Marquis de Brécy

Tout, baron. Que je regrette l'heureux séjour de la province ! On est aimé sans distraction, afin d'occuper entièrement l'objet qu'on aime, que faut-il plus ?

Le Baron de Fonpré

Quoique la comtesse y soit née, en vous épousant elle ne pouvait y demeurer longtemps.

Le Marquis de Brécy

Ah ! Sans l'état de ma mère, qui ne ma permet pas de quitter ce lieu-ci, je n'aurais pas été pressé de l'amener à Paris : j'espérais qu'ayant sa nièce avec elle en y arrivant, que demeurant avec ma mère à Auteuil, ce serait la même chose que quand nous étions en province.

Le Baron de Fonpré

Eh bien ?

Le Marquis de Brécy

Je n'avais pas pensé que demeurer à Auteuil c'est être à Paris.

Le Baron de Fonpré

C'est là ce qui vous fait retarder votre mariage ?

Le Marquis de Brécy

Sans doute : la comtesse a désiré découvrir Paris, le goût de la dissipation s'est emparé d'elle ; par exemple, les airs l'ont entraînée ; les plaisirs, les diverses connaissances, tout a contribué à la distraire de l'amour que je croyais qu'elle avait pour moi.

Le Baron de Fonpré

Ne la suiviez-vous pas dans ces différents amusements ?

Le Marquis de Brécy

Oui, mais semblable à l'homme qui donne le bras à une femme au bal, c'était moi dont elle était le moins occupée : témoin de toutes les agaceries qu'elle faisait, de ce désir de plaire à la multitude, mon coeur sans cesse déchiré ne put soutenir de la suivre en étant ainsi oublié, et j'ai voulu laisser passer les premiers moments de l'ivresse où tant d'objets nouveaux l'avaient plongée.

Le Baron de Fonpré

Sans lui faire aucun reproche de cette espèce d'oubli ?

Le Marquis de Brécy

Les reproches ne ramènent point un coeur : ils font craindre à une femme qu'on ne veuille attenter à sa liberté, et ils finissent par l'aigrir et par l'éloigner.

Le Baron de Fonpré

Elle est peut-être piquée de votre froideur, du peu d'empressement que vous montrez à l'épouser, ne l'ayant amenée à Paris que dans ce dessein.

Le Marquis de Brécy

Bien loin de pouvoir m'en flatter, je ne lis plus que de l'indifférence dans ses yeux.

Le Baron de Fonpré

Et dans les vôtres y voit-elle la même vivacité ?

Le Marquis de Brécy

Cherche-t-elle seulement à pénétrer ce qui se passe dans mon âme ?

Le Baron de Fonpré

Au lieu de vous livrer à la douleur que ne lui parlez-vous ? Le manque de confiance éloigne souvent des coeurs faits pour s'aimer toujours. Permettez-moi de vous servir, je veux...

Le Marquis de Brécy

Non, mon cher baron, il serait inutile. Cette froideur n'est pas encore le seul reproche que je puisse faire à la Comtesse.

Le Baron de Fonpré

Comment ?

Le Marquis de Brécy

Un goût nouveau m'a entièrement banni de son coeur : le chevalier s'est occupé de lui plaire et il n'y a que trop réussi.

Le Baron de Fonpré

Vous verrez que c'est encore une autre erreur.

Le Marquis de Brécy

Mon malheur ne me permet pas de douter : un coeur qui sait aimer reconnaît facilemment quand il a un rival qu'on lui préfère.

Le Baron de Fonpré

Les amants sont souvent injustes lorsqu'ils sont jaloux ; mais quel est donc votre espoir ?

Le Marquis de Brécy

Hélas ! Aucun.

Le Baron de Fonpré

Et cet objet de consolation que vous devez goûter ici, quel est-il ? Vous proposez-vous de devenir infidèle avec tant d'amour ?

Le Marquis de Brécy

J'en suis bien éloigné : je ne veux jamais cesser d'aimer la comtesse, je veux ici la regretter toujours, et y adorer son image, que moi seul y verra.

Le Baron de Fonpré

Je ne vous comprends point.

Le Marquis de Brécy

Je vais vous expliquer ce mystère ; ceci vous paraîtra un peu romanesque, mais n'importe. Ce bosquet, caché dans l'épaisseur de ce bois, vient d'être ***i depuis huit jours : je l'avais consacré à la comtesse ; je comptais l'y amener le lendemain de mon mariage et l'y surprendre agréablement, en lui faisant voir une statue qui la représente. Malheureusement, hélas ! Ce n'est plus le temps de penser à faire cette galanterie ! J'ai fait cacher cette figure derrière ce treillage qui se sépare et la laisse voir quand je veux, en poussant un souple ressort. Voilà, mon ami, la divinité que je veux adorer le reste de ma vie.

Le Baron de Fonpré

C'est un délire que ce projet : je veux absolument vous en guérir, et...

Il s'échappe.

Le Marquis de Brécy

J'entends quelqu'un : c'est la voix de la Comtesse et celle de sa nièce. Comment ont-elles pu pénétrer jusqu'ici ? Tâchez de le découvrir, je m'enfuis ; restez un moment avec elles, et revenez me trouver, nous choisirons le temps où elles seront rentrées pour revenir ici.

Scène 3

La Comtesse du Mireval, Le Baron de Fonpré

La Comtesse du Mireval

Ah ! Monsieur le Baron, vous connaissez ce bosquet que le Marquis vient de faire faire et qu'il nous cachait ?

Le Baron de Fonpré

Madame, je le vois pour la première fois.

La Comtesse du Mireval

Le hasard me l'a fait découvrir : je cherchais un endroit écarté pour causer avec ma nièce, et je ne croyais pas en trouver un aussi agréable. Mais vous étiez avec le Marquis ?

Le Baron de Fonpré

Oui, madame.

La Comtesse du Mireval

Mais que faisiez-vous donc ici ? Il vous montrait son ouvrage apparemment ?

Il s'en va.

Le Baron de Fonpré

Il est vrai, mais vous avez affaire avec mademoiselle, ainsi...

La Comtesse du Mireval

Nous vous reverrons : vous ne retournez pas aujourd'hui à Paris ?

Le Baron de Fonpré

Non, madame, je n'irai que demain.

Scène 4

La Comtesse du Mireval, Mademoiselle de Richevière

La Comtesse du Mireval

Il m'évite : il connaît sans doute l'infidélité du marquis, et il peut l'approuver !

Mademoiselle de Richevière

Mais le marquis vous aimait sincèrement ! Comment pouvez-vous le soupçonner d'infidélité ? Ah ! Ma tante, je mourrais plutôt que d'avoir un pareil soupçon sur l'amour que le chevalier a pour moi.

La Comtesse du Mireval

Vous êtes bien jeune, ma nièce, vous ne connaissez pas encore les hommes.

Mademoiselle de Richevière

S'il y en a de perfides, je jurerais bien que le chevalier ne sera jamais de ce nombre-là.

La Comtesse du Mireval

J'approuve cette façon de penser : il faut estimer ce qu'on aime. Voilà comme je croyais que je ferais toujours avec le marquis avant de venir à Paris : j'ai vu naître la froideur, j'ai cru la pouvoir ranimer par la jalousie. Il ignore que le chevalier doit vous épouser ; en essayant de le faire paraître amoureux de moi, j'ai eu la douleur de voir le marquis insensible à cette épreuve ; non, il ne m'aime plus !

Mademoiselle de Richevière

Peut-être craint-il de vous offenser en vous montrant de la jalousie. Cessez cette feinte puisqu'elle est inutile.

La Comtesse du Mireval

Elle ne durera pas longtemps, ma chère nièce, je suis même fâchée d'avoir retardé pour ceci votre bonheur : dès ce jour même je vais tout réparer.

Mademoiselle de Richevière

Quoi ! Dès ce jour ! Ah ! Ma chère tante !... Mais si vous n'êtes pas heureuse, il manquera toujours quelque chose à la satisfaction que je vais goûter.

La Comtesse du Mireval

Ce sentiment prouve bien votre tendresse pour moi et me la rend plus chère à chaque ****. Apprenez donc tout ce que je redoute. Je me promenais avant-hier seule et fort tard : je m'égarai en cédant à la froideur du marquis. Il faisait clair de lune : le hasard m'amena proche de ce bosquet. J'entendis parler, c'était lui : il se plaignait. Je m'avançai sans bruit, et j'écoutai.

Mademoiselle de Richevière

Ô ciel ! Avec qui était-il ? Je frémis pour vous !

La Comtesse du Mireval

Il était seul.

Mademoiselle de Richevière

Et il parlait ? Vous n'avez sûrement pas vu à qui ?

La Comtesse du Mireval

Il était seul, vous dis-je. Il adressait des plaintes entrecoupées de soupirs à une statue qu'il accusait d'ingratitude. Voilà souvent comme les hommes abandonnent qui les aime pour vouloir être aimé de qui les délaisse.

Mademoiselle de Richevière

Il parlait à une statue ! Ici ?

La Comtesse du Mireval

Ici.

Mademoiselle de Richevière

Mais il n'y en a point.

La Comtesse du Mireval

Il y en a sûrement une que nous ne voyons pas.

Mademoiselle de Richevière

Parler à une statue ! Ma tante, vous vous moquez de moi. Que peut-on lui dire ?

La Comtesse du Mireval

Ah ! Ma nièce ! Il lui disait qu'il l'adorait toujours.

Mademoiselle de Richevière

Je crains en vérité que la tète lui ait tourné : cela est effrayant au moins, et je ne vois pas pourquoi vous seriez jalouse de cette statue.

La Comtesse du Mireval

Je vais vous l'apprendre. Avant de m'aimer, le marquis aimait la marquise de Vermont, et en était aimé : mais la fortune de la marquise étant réduite à rien, ses parents la forcèrent d'épouser Vermont, qui est très riche. Il y avait dix ans qu'elle était mariée lorsque je connus le marquis, il la regrettait toujours aussi vivement. Un coeur si tendre me parut aimable: je désirai de pouvoir le consoler, j'y parvins, je l'aimai comme je l'aime encore. Si cette statue était de la marquise, si c'est cet amour qui s'est ravivé, j'en mourrai de douleur.

Elle regarde de tous côtés.

Mademoiselle de Richevière

Mais où est-elle ? Cherchons-la. Je ne vois rien.

Elle tire un papier.

La Comtesse du Mireval

Elle ne saurait paraître sans savoir le secret qui peut ouvrir ce qui nous la cache ; mais à force d'argent, l'ouvrier qui l'a faite m'a donné ce secret. Je l'ai ici.

Mademoiselle de Richevière

Voyons promptement.

La Comtesse du Mireval

Voici le treillaige... comme il est fait. Lisons. « En poussant le bouton A, la niche s'ouvre ; en poussant le bouton B, elle se referme. »

Elle va pousser un bouton.

Mademoiselle de Richevière

Ah ! Ma tante ! Que ce soit moi je vous prie. Eh bien ! La niche ne s'ouvre pas.

Le treillage s'ouvre, et l'on voit une statue de femme.

La Comtesse du Mireval

C'est que c'est l'autre bouton sans doute ; essayons.

Mademoiselle de Richevière

Ah ! Ma tante, que vois-je ?

La Comtesse du Mireval

Quoi donc ?

Mademoiselle de Richevière

C'est vous-même.

La Comtesse du Mireval

Moi ?

Elle embrasse la comtesse.

Mademoiselle de Richevière

Oui, examinez bien, ce sont tous vos traits. Il vous aime toujours !

La Comtesse du Mireval

J'ai peine à retenir l'excès de ma joie.

Mademoiselle de Richevière

Ah ! Jouissez de tout votre bonheur.

La Comtesse du Mireval

C'était donc à moi qu'il parlait, qu'il adressait des plaintes si tendres !

Mademoiselle de Richevière

Et vous le croyiez ingrat ! Voyez, voyez bien, ma tante, qu'il ne faut pas soupçonner légèrement son amant d'être infidèle.

Elle rêve.

La Comtesse du Mireval

Oui, ma chère nièce, vous avez raison.

Mademoiselle de Richevière

À quoi pensez-vous donc ?

La Comtesse du Mireval

Il me vient une idée... Oui.

Mademoiselle de Richevière

Qu'est-ce que c'est ?

La Comtesse du Mireval

Je dois récompenser le marquis de tous les maux que je lui ai causés.

Mademoiselle de Richevière

Oh ! Pour cela, oui.

La Comtesse du Mireval

Je gagerais qu'il est ici avec le baron, pour lui faire voir cette statue.

Mademoiselle de Richevière

J'en jurerais, moi.

La Comtesse du Mireval

Nous allons refermer ce treillage.

Elles ferment le treillage.

Mademoiselle de Richevière

Oui, oui, venez.

La Comtesse du Mireval

Je pourrai pénétrer à travers la charmille qui est derrière la figure, me mettre à sa place, et quand le marquis reviendra pour la montrer au baron, ce sera moi qu'il trouvera.

Mademoiselle de Richevière

Ah ! Ma tante ! C'est l'amour même qui vous inspire.

La Comtesse du Mireval

Ma robe est blanche, une gaze, un tulle... Julie m'ajustera tout cela à merveille, pour qu'au premier coup d'oeil il s'y méprenne un instant.

Mademoiselle de Richevière

Qu'il sera délicieux pour lui, cet instant!

La Comtesse du Mireval

Restez ici pour l'empêcher, ainsi que le Baron, d'approcher avant que j'aie pu me placer.

Mademoiselle de Richevière

Je ne demande pas mieux.

La Comtesse du Mireval

Asseyez-vous sur ce banc, et faites semblant de lire. Avez-vous un livre?

Mademoiselle de Richevière

Ma tante, voilà le chevalier.

La Comtesse du Mireval

J'entends, vous n'aurez pas besoin de livre, n'est-ce pas ?

Mademoiselle de Richevière

Si vous permettez...

La Comtesse du Mireval

Quand le marquis et le baron viendront, vous ne vous en irez que lorsque je vous enverrai dire de venir me parler.

Mademoiselle de Richevière

Je n'ai point d'autre affaire, je vous en réponds.

La Comtesse du Mireval

Ne dites rien au chevalier de mon **** : sa vivacité, sa joie pourraient le déranger.

Mademoiselle de Richevière

Ne craignez rien.

La Comtesse du Mireval

La contrainte ne sera pas longue.

Scène 5

La Comtesse du Mireval, Le Chevalier de Clairefoid

La Comtesse du Mireval

Monsieur le chevalier, j'ai une affaire qui ne me permet pas de rester ici, mais je vous y laisse en bonne compagnie : vous n'avez pas, je crois, à vous plaindre de ma confiance en vous.

Le Chevalier de Clairefoid

Non, madame; mais j'ai à me plaindre du retard que vous apportez à mon mariage. Je suis très aise de vous servir, mais il est cruel que ce soit un ingrat qui empêche l'amant tendre et constant d'être heureux.

La Comtesse du Mireval

Ne voyez-vous pas autant que vous le voulez ce que vous aimez ? Ce n'est pas une situation fâcheuse, et vous pourriez être plus malheureux.

Le Chevalier de Clairefoid

Il est vrai, mais que me sert de me faire jouer un personnage comme celui que je fais auprès de vous, quand le marquis ne montre pas la moindre jalousie?

La Comtesse du Mireval

Elle est peut-être sur le point d'éclore.

Le Chevalier de Clairefoid

Ah ! Madame, je ne vous comprends point : je vois régner sur votre visage une espèce de satisfaction...

La Comtesse du Mireval

C'est sans doute l'espoir qui renaît ; que sait-on ? Adieu, chevalier, je vous reverrai ici.

Scène 6

Le Chevalier de Clairefoid, Mademoiselle de Richevière

Le Chevalier de Clairefoid

Je ne comprends rien à tout ceci, Mademoiselle. La comtesse n'est point comme, à l'ordinaire ; vous-même ne semblez plus partager mon impatience; qu'est-ce que cela veut dire ? Que dois-je craindre ou espérer ?

Mademoiselle de Richevière

Le retard ne doit vous faire rien craindre.

Le Chevalier de Clairefoid

Ah ! Quand on aime bien vivement, tout doit alarmer.

Mademoiselle de Richevière

Non, tout au contraire : on doit jouir de son bonheur, surtout lorsque l'on est sûr d'être aimé.

Le Chevalier de Clairefoid

Mais ne peut-il pas échapper ce bonheur, lorsqu'on le craint le moins ? Votre tranquilité n'est-elle pas désespérante ? Vous n'êtes pas aujourd'hui comme je vous ai vue jusqu'à présent : loin de partager ma peine...

Mademoiselle de Richevière

Quelle peine voulez-vous que j'aime ? Vous m'aimez, que me faut-il de plus ?

Le Chevalier de Clairefoid

Aimer autant que je vous aime.

Mademoiselle de Richevière

Et qui vous dit que je sois vangée ? Je connais votre coeur : qui pourrait m'alarmer ?

Le Chevalier de Clairefoid

Je m'y perds. Ah ! Si je suis juste, pardonnez à l'amour le plus tendre qui fut jamais !

Mademoiselle de Richevière

Ah !

Le Chevalier de Clairefoid

Vous soupirez ?

Mademoiselle de Richevière

Si je pouvais lui dire...

Le Chevalier de Clairefoid

Vous parlez bas.

Mademoiselle de Richevière

Venez... Ce soir je vous dirai...

Le Chevalier de Clairefoid

Quoi ?

Mademoiselle de Richevière

Oui, vous le saurez.

Le Chevalier de Clairefoid

Vous augmentez mon inquiétude.

Mademoiselle de Richevière

Calmez-vous : je vous réponds qu'il ne peut nous arriver rien que d'heureux.

Le Chevalier de Clairefoid

Vous me trompez peut-être...

Mademoiselle de Richevière

Non, je vous le jure : je ne sais point feindre, et ce soupçon m'offense.

Le Chevalier de Clairefoid

Je suis injuste, je le sens ; je me tairai. Vous avez des secrets pour moi, quand jusqu'au moindre mouvement de mon coeur vous est connu. Où règne l'amour, la confiance doit aussi régner ; mais...

Mademoiselle de Richevière

Je ne vous aime pas ? Achever le pensez-vous?

Le Chevalier de Clairefoid

Comment voulez-vous que je croie...

Mademoiselle de Richevière

Je ne veux rien, monsieur.

Le Chevalier de Clairefoid

Ô ciel ! Que je meure à vos pieds si j'ai pu vous accuser...

Mademoiselle de Richevière

Douter de mon coeur et dans quel instant !

Le Chevalier de Clairefoid

Voyez mon repentir : je consens à vous perdre pour toujours, si j'ai jamais d'autres volontés que les vôtres.

Mademoiselle de Richevière

Si votre bonheur et le mien ne dépendaient pas du secret que je vous fais, pourrais-je me taire ?

Il se relève et lui baise la main.

Le Chevalier de Clairefoid

Ah ! Vous me ravissez !

Mademoiselle de Richevière

J'entends quelqu'un.

Le Chevalier de Clairefoid

C'est le Baron et le Marquis.

Scène 7

Le Marquis de Brécy, Le Baron de Fonpré, Le Chevalier de Clairefoid, Mademoiselle de Richevière

Le Marquis de Brécy

Relirons-nous, la Comtesse est peut-être près d'ici.

Ils avancent.

Le Baron de Fonpré

Je vais le savoir. Monsieur le Chevalier, je vous croyais ici avec Madame la Comtesse.

Le Chevalier de Clairefoid

Vous voyez que non : une affaire l'a fait rentrer chez elle.

Mademoiselle de Richevière

Oui, sans quoi nous y serions mais elle nous a promis de nous faire avertir quand elle serait libre.

Le Baron de Fonpré

Voici un de ses gens.

Scène 6

Mademoiselle de Richevière, Un Laquais, Le Chevalier de Clairefoid

Mademoiselle de Richevière

Ma tante me demande ?

Un Laquais

Oui, Mademoiselle.

Mademoiselle de Richevière

J'y vais. Venez-vous, monsieur chevalier ?

Le Chevalier de Clairefoid

Sûrement : je ne vous quitte pas.

Scène 9

Le Marquis de Brécy, Le Baron de Fonpré

Le Marquis de Brécy

Il ne la quitte pas ! Non, pour la suivre chez la comtesse. Ai-je tort d'être jaloux ?

Le Baron de Fonpré

Oui, car si la Comtesse aimait le Chevalier, l'aurait-elie laissé ici tête à tête avec sa nièce ?

Le Marquis de Brécy

Mais s'il était possible qu'elle m'aimât encore verrait-elle ma froideur sans inquiétude ? Pourquoi écouter le Chevalier avec tant de complaisance ? Tout ce qu'il fait la charme : elle ne cesse de le louer, en ma présence.

Le Baron de Fonpré

C'est ce qui me ferait croire...

Le Marquis de Brécy

Qu'elle ne l'aime pas ?

Le Baron de Fonpré

Sans doute, sans cela elle y mettrait plus de mystère.

Le Marquis de Brécy

Elle croit peut-être que j'ai cessé de l'aimer et elle se venge : ma situation est affreuse, j'en mourrai ; mais c'est ici que je veux expirer.

Le Baron de Fonpré

Quel délire !

Il ouvre le treillage, et l'on voit la Comtesse à la place de la statue.

Le Marquis de Brécy

Oui, viens, regarde cette image que j'adore.

Scène 10

Le Baron de Fonpré, Le Marquis de Brécy, La Comtesse du Mireval

Le Baron de Fonpré

Ah ! C'est elle-même ! Eh bien ! Tombe à ses pieds.

Le Marquis de Brécy

Que vois-je ?

La Comtesse du Mireval

Celle qui n'a jamais cessé de vous aimer et qui vous aimera toujours.

Le Marquis de Brécy

N'est-ce point un songe ?

La Comtesse du Mireval

Non, Marquis. Quand c'est parce que l'amour est extrême qu'il peut offenser, il mérite d'être excusé.

Le Marquis de Brécy

Je meurs de joie et de regret !

La Comtesse du Mireval

Au sein de la constance, comment pouvions-nous nous soupçonner d'infidélité ?

Le Marquis de Brécy

Je ne le comprendrai jamais.

Scène 11

La Comtesse du Mireval, Le Marquis de Brécy, Mademoiselle de Richevière

La Comtesse du Mireval

Tenez, Marquis, voilà l'objet de votre jalousie : voilà le chevalier, dont vous avez retardé sans le savoir, le mariage avec ma nièce.

Le Marquis de Brécy

Quoi ! Il l'épouse ?

La Comtesse du Mireval

Oui, dès demain.

Le Marquis de Brécy

Que de torts j'ai à réparer ! Et qu'il doivent tous deux m'en vouloir ?

Mademoiselle de Richevière

Vous allez faire le bonheur de ma tante, le nôtre le suivra : nous n'avons rien à vous reprocher.

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

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