Scène 1
Le Mari, Sa Femme
Le Mari
Où êtes-vous, haï, dame Niche ? Si vous fussiez gente et faictice, Il fut bien temps que je dînisse.
Sa Femme
Votre ménage est si très misse Qu'il n'y a céans pain ni miche, Et de quoi faire soupe grasse.
Le Mari
Saint Jean, si a, c'est votre grâce. Devant que a ma journée allasse, J'ai trouvé des pois là-dedans.
Sa Femme
Mais des fèves.
Le Mari
Tant d'incidents Ma femme, vous m'êtes trop fine.
Sa Femme
N'en parlons plus, je vous entends ; Ils sont tous prêts à la cuisine.
Le Mari
Et à quoi tient-il qu'on ne dîne ?
Sa Femme
Allez faire bouillir le pot.
Le Mari
Dia, c'est office de machine.
Sa Femme
Dia, c'est office de varlet.
Le Mari
Si servirez-vous.
Sa Femme
Si me plaît.
Le Mari
Veuillez ou non, vous servirez.
Sa Femme
Ce sera donc un vif esplaict, Que je serve et vous vous servez.
Le Mari
C'est la raison, tant que vivrez, Que de nous vous portez la peine. Aussi en ce point le ferez, Ou bien battue vous serez.
Sa Femme
Je ferai, ta fièvre quartaine.
Le Mari
Femmes doivent couvrir la table, Mettre dessus linge honorable Aux gens de bien, s'on les amène, Montrer un semblant aimable Et faire chère convenable.
Sa Femme
Et ils font, ta fièvre quartaine.
Le Mari
Femmes doivent pour leur honneur Tenir leurs barons en douceur, Et faire loyauté certaine Et, si leur font quelque rigueur, Ils prennent le diable à seigneur.
Sa Femme
Et ils font, ta fièvre quartaine. Méchant, malheureux, tel est-il.
Le Mari
Aussi vrai comme l'Évangille, Et qu'alouettes sont grenouilles, Il est, au livre des quenouilles, Recité en catholicon...
Sa Femme
Et quoi ?
Le Mari
Qu'il faut que nous vainquons Et que les hommes soient les maîtres.
Sa Femme
La croix bieu, si je tiens les lettres, Ils seront en aussi mal an Entrez que le cul quoniam Qu'on reforma derrainement. Somme, dessus l'appointement, Je mets une opposition.
Le Mari
C'est un arrêt de parlement ; Il va sans appellation. Il faut que nous seigneurions. Droit le veut et force l'emporte.
Sa Femme
Et est-ce ton opinion ? Me veux-tu punir de tel sorte ? Ce sera quand je serai morte Doncques que je t'obéirai Car tant que l'âme du corps me parte, Un pas pour toi ne passerai.
Le Mari
Si obéiras-tu.
Sa Femme
Non ferai.
Le Mari
Si feras.
Sa Femme
Je fais voeu à Dieu ; J'aurais plus cher te voir du feu Brûler au marché de la ville.
Le Mari
Si obéiras-tu.
Sa Femme
Se je file.
Le Mari
Tu obéiras.
Sa Femme
Demain, demain, On obéira à ce vilain, Qui est plus ivre que un *****braquet.
Le Mari
Tire du vin.
Sa Femme
C'est tout acquêt.
Le Mari
Saque le pot.
Sa Femme
Ils sont tout cuits.
Le Mari
Dînerai-je point ?
Sa Femme
À l'autre huis Frappe tes varlets par les fesses.
Le Mari
Sang bieu, se sont droites diablesses Que femmes qu'ils ont aheurtées. Cha, des fèves.
Sa Femme
Ils sont mangées.
Le Mari
Cha donc, des pois.
Sa Femme
Ils sont en cosse. C'était pour une femme grosse, De pour qu'elle ne perdit son fruit.
Le Mari
Et mon Dieu, je suis bien détruit, Bien peneux, bien tablativé. Or dit un proverbe approuvé Que besoin fait la vieille trotter. Je n'y vois plus du cul frotter Car je suis au bout de mon sens. Aurai-je des pois ?
Sa Femme
Ha sont binés. Il ne les faut qu'empotager.
Le Mari
Il me cuide faire enrager. Par mon serment, si Dieu ne m'aide, Ha, vraiment, j'y mettrai remède, Devant qu'il soit trois jours d'ici.
Sa Femme
Je ne te crains.
Le Mari
Ni moi aussi Non plus qu'un enfant de dix ans.
Sa Femme
Si tu me veux rien, me voici ; Je ne te crains.
Le Mari
Ni moi aussi. Si ne dut-on pas faire ainsi.
Sa Femme
Somme, pour tous les médisants Je ne te crains.
Le Mari
Ni moi aussi, Non plus qu'un enfant de dix Saintes ans. Sang bieu, quels mots cuisants, Quel double mors, quel tronche-file ; Elle dévide plus qu'elle ne file De babil sans comparaison. Bien, bien, j'en dirai la raison Se je parviens à mon entente.
Scène 2
Messire Domine de, Le Mari
Messire Domine de
Jo so la persona prudente Acouchat à notre amante Fresto jam de tantI quante In amoriante vallente.
Le Mari
Je vois, au long de cette sente, Un homme très bien appointé.
Messire Domine de
Jo so la persona prudente Acouchat à notre amante Fresto jam de tanti quante In amoriante vallente.
Le Mari
Si Dieu me le devait de rente, Ou qu'il eut forme de soleil, Pour me donner quelque conseil Il me servira à ma guise.
Messire Domine de
Ve qui a donc malle prisse, Que homo per mo je reprisse Comme lo parfait amante Debet servir ; en sa devise Dio lo commande et l'Eglise.
Le Mari
C'est messire Domine de.
Messire Domine de
Si queré juga de mestrisse, La dosne debet estre prinse De lui proximi parente, Et s'elle no sa couta ne misse Comme servante s'y amisse.
Le Mari
C'est messire Domine de.
Messire Domine de
Per scientia tant esquisse De longtemps a me contisse Jo so mestro cognossente ; De Calabriafina puisse Tout y segreite sy de vist.
Le Mari
C'est messire Domine de. Ah, Seigneur, le bien abordé, Le bien venant en cette terre, Par amour je vous viens requerre De conseil, sans aller plus loin.
Messire Domine de
Emin, te clames-tu ?
Le Mari
Besoin.
Messire Domine de
Besoin, a la veritat, C'est verbo de necessitat. Ot, fradel, dis qui te mène.
Le Mari
Helas, Monsieur, pour votre peine, Je suis bien content qu'il me coûte Écu par dessus le coûte, Puis qu'il faut jouer d'être mie.
Messire Domine de
Ot, fradel, favelle mie, Et jo te ferai la raison.
Le Mari
Hélas c'est à notre maison Un diable, monsieur, un diable ; Par ma foi, il est véritable Je suis mort si n'est conjuré. [C'est ma femme elle a juré] L'ennemi, le pape et le roi. Qu'elle ne fera jamais pour moi Un pas, quelque petit qui soit, Et que je serve tort ou droit, Et que je batte et que je vanne.
Messire Domine de
Vade, tenez le pont aux ânes.
Le Mari
Dia, monsieur, il y a bien pis. Il me faut tirer l'eau au puits, S'on veut mettre le pot au feu. Chacun mot elle désavoue Dieu Qu'elle ne fera ne lit ni couche, Et faut qu'en dépit de ma bouche Que je fasses les fèves baynes.
Messire Domine de
Vade, tenez le pont aux ânes.
Le Mari
Le diable m'emporte, monsieur, S'elle (ne) me porte nom plus d'honneur Qu'elle ferait à notre chien. Mais pourtant je ne vous dis rien Je vous requiers bouche cousue Il n'est chose qui ne soit sue Elle est plus tristesse que ganes.
Messire Domine de
Vade, tenez le pont aux ânes. Et va[de] le mode de faire.
Le Mari
Ce sont motS maudits ou profanes.
Messire Domine de
Vade, tenez le pont aux ânes.
Le Mari
Voir les faucons voler les canes, Dessus la rivière de laire.
Messire Domine de
Vade, tenez le pont aux ânes, Et vade le monde de faire.
Le Mari
Et bien doncq, pour vous complaire, J'irai voir que ces ânes font, Et c'on leur fait dessus ce pont. Et puis je vous dirai, beau sire.
Messire Domine de
Basta tant qui debet suffire.
Scène 3
Le Bûcheron, Le Mari
Le Bûcheron
Sus, Nolly, sus, tire avant, tire. Hury, ho ! Le diable y ait part, Tant tu me donnes de martyre ; Sus, Nolly, sus, tire avant, tire.
Le Mari
Voici ce que mon coeur désire Il me faut tirer cette part.
Le Bûcheron
Sus, Nolly, [sus] tire avant, tire, Hury, ho ! Le diable y ait part, Et da, hai, que de malle hart, Ou des loups soies-tu étranglée ; Sus, Nolly, [sus] tire avant, tire.
Le Mari
Elle ne marchera plus avant.
Le Bûcheron
Et sus, Nolly, [tire avant] tire.
Le Mari
Midieux, son âne est arrêtée.
Le Bûcheron
Et da, hai, que la clavelée Vous puis serrer le musel. Agarez, le chemin est bel. Et si ne marchera jà pas.
Le Mari
Le bon vieil âne craint les bats, Tout ainsi que fait notre femme.
Le Bûcheron
Et da, hai, de par Notre Dame, Sus, Nolly, si te merray paître.
Le Mari
Elle ne fait non plus pour son maître. Que ma femme ferait pour moi.
Il frappe.
Le Bûcheron
Et hai, de par le diable, hai ! Tout aussi bien vous irez. Puisque j'ai ce bâton de houx, Je vous frotterai les côtés Trottez, Nolly, trottez, trottez; Vous avez trouvé votre maître.
Le Mari
Vertu bieu, comme vous frottez.
Le Bûcheron
Trottez, Nolly, trottez, trottez. Gens mariés, notez, notez Tout s'explique en cette lettre. Trottez, Nolly, trottez, trottez ; Vous avez trouvé votre maître.
Le Mari
Et ne faut-il que bois de hêtre Pour frotter les côtés (de) sa femme ? Ha, par le saint jour Dieu, no dame, Vous vous sentirez de la fête. Par mon serment, je suis bien bête Voilà le propre enseignement, Et j'ai bien pou d'entendement, Dont le sage homme me parla, Ho, saint Jourd'hui, est-ce cela? J'en aurai tantôt la raison. Ça, ça, qui est en ma maison? Que je soie servi à souper.
Scène 4
Sa Femme, Le Mari
Sa Femme
Et qui vous a fait tant truper ; Méchant, les fèves étaient baynes.
Le Mari
Dia, j'ai été aux pont aux ânes, Où j'ai appris un tour de maître. Sus, tôt, qu'on vous voie entremettre De me servir à l'oeil et au doigt. Dépêchez-vous.
Sa Femme
Pour qui ? Pour toi, Méchant vilain ? Le dos, le dos.
Le Mari
Qu'on ne m'use plus de tels mots Si hardi.
Sa Femme
Pour qui, notre maître ?
Le Mari
Sus, sus, au vin ; rincez les pots Mettez la table sur le traître.
Sa Femme
Par le vrai Dieu qui me fit naître, Je mourrais plus tôt. Quel propos ?
Le Mari
Qu'on ne me use plus de tels mots Si hardi.
Sa Femme
Pour qui, notre maître ?
Le Mari
Et pour ce gros bâton de hêtre Dont je vous casserai les os.
Sa Femme
Hélas hélas ! Les reins, le dos Au meurtre sur ce traître Ganes
Le Mari
Dia, j'ai été au pont aux ânes; Je sais comme il faut les conduire.
Sa Femme
Hélas je suis morte, Johannes.
Le Mari
Dia, j'ai été au pont aux ânes. Ferez-vous point les fèves baines ? Hen, quoi, ferez-vous le pot cuire ? Dia, j'ai été au pont aux ânes. Je sais comme il les faut conduire.
Sa Femme
Hélas ! Besoin, je les vois frire, Et si (je) vois allumer le feu. Pardonnez-moi, au nom de Dieu, Et je ferai vos volontés.
Le Mari
Trottez, vieille, trottez, trottez, Et servez quand il est besoin.
Sa Femme
Hélas ! Épargnez mes côtés.
Le Mari
Trottez, vieille, trottez, trottez.
Sa Femme
Vos chausses seront décrottés Et si vous chaufferai le bain.
Le Mari
Trottez, vieille, trottez, Et trottez, servez quant il est besoin.
Sa Femme
Nobles dames qui avez soin, Vous pouvez par ceci noter, Le pont aux ânes est témoin : Besoin fait la vieille trotter.
Le Mari
Adieu, Seigneurs, et près et loin, Qu'il vous a pieu nous écouter. Le pont aux ânes est témoin : Besoin fait la vieille trotter.