Farce

Farce nouvelle tres bonne et fort joyeuse

de [Anonyme]

Représentation
≈ 13 min
Distribution
1 femme, 2 hommes
Répliques
72
Écriture
En vers
Dans l’app
Importable

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Le Pardonneur H 31 ≈ 6 min 2
Le Triacleur H 31 ≈ 5 min 2
La Tavernière F 10 ≈ 2 min 1
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle Le Pardonneur
Le Pardonneur
Le Triacleur
La Tavernière absent
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Le Pardonneur

Scène 1

Le Pardonneur, Le Triacleur

Il nomme.

Le Pardonneur

Saintes paroles pacifiques Soient entre vous résidents Par vertu de saintes reliques Qui reposent ici dedans. Messieurs, il y a longtemps Que ne visitai ce pays ; Mais, s'il plaît à Dieu, je prétends De vous faire tous éjouis. J'apporte ici de[s] ouïes De Saint Couillebault confesseur Et de Sainte Velue, sa soeur, Dont il appert de grands miracles. Je vous vueil compter les obstacles Et les miracles qu'ils ont fait. Au pays d'Afrique tout à fait Cestuy monsieur Saint Couillebault, Délivra je le vous afferme Une juive étant à l'assaut D'enfant et n'était à terme. Item après [ouez] que fit Sainte Velue, prudente et sage À une autre j'en suis tout sûr, Elle rendit sou pucelage, Et si avait grand passage De membres, je le vous assure. Elle mit hors de servage, Par bien, en moins de demi-heure. Maintenant faut que labeure À nommer les paroissiens Et les confrères anciens Qui furent de leur confrérie. Jehan Pigault, Bietrix Barbarie, Colin Mulet et Jelian Bigace, Jenin Gringecte, Jehan La Gace, Tassin Pigard, Perrin Bicorne, Jehan Sousseron, Jehanne La Sorne, Martin Marteaulx, Regnault Frasie, Pierre Sourys et sa maignie. Or vous orrez sa confrérie, Seigneur, de vos anciens pères ; Vous orrez vos oncles, vos frères Vos parents, vos cousins germains. Prenez congé à jointes mains, Et venez gagner les pardons. Apportez flèches et lardons, Jambons, échinées, côtelettes, Fusées, nappes, touaillons, Chausses, robes, chapeaux, cornettes. Cuidez-vous qne ce soient sornettes Des pardons de Saint Couillebault ? Nenni dea, veez en ci lettres Et les grands pardons généraux ; Regardez, veez en ci les seaux Impétrez par Mélusine Au grand château de généraux En la grand terre sarrasine. Voire, et le Turc m'en raisine Son droit touchant sa seigneurie.

Adoncq il monstre une anguille au lieu d'une couleuvre, et dit

Le Triacleur

Vierge Marie, Vierge Marie, Croit-on en ta cabusion ? Arrière, arrière, arrière, mesgnie ! Sa, Margot, sa, se musequin, Saluez cette compagnie.

Le Pardonneur

Et voilà belle moquerie. Le fait-on par dérision ? Je n'ai point à pris qu'on crie Devant ma prédication. J'ai ci la tête Saint-Pion Et les noms de tous les confrères ; Je crois qui furent vos grands pères. Attendez, je les nommerai Jehan Beaufort, Tassin le Brun, Jehan Fort-en-gueule.

Le Triacleur

Ça, messeigneurs, J'ai ci des oingnements plusieurs, Touchant...

Le Pardonneur

Quel folâtre est-ce là ? Faites taire ce fol.

Le Triacleur

Paix là ! C'est trop prêcher ; faites le taire.

Le Pardonneur

Jehan Huart, Colin forte here, Pierre boit bien, Guillot tout néant.

Le Triacleur

Seigneurs, voici d'un gringatoire Un très bon morcel et friant.

Le Pardonneur

Et par bieu, tu es bien truand ; Dusses-tu pas avoir grand honte ? Vela, on ne fait plus de compte Des bons saints ni de leurs miracles. Menteurs et approuveurs Ont le bruit.

Le Triacleur

Tais-toi.

Le Pardonneur

Mais toi-mêmes.

Le Triacleur

J'ai des oignemens de Bresmes Que j'ai pris sur le prêtre Jehan.

Le Pardonneur

Ha qu'il soit entré en mal an Qui le croira. Quel lanternier.

Le Triacleur

Laisse-moi faire mon métier. Suis-je pas en ville jurée ? Si suis, ou le diable t'emporte. J'avais ma santé recouverte Avant qu'aller à cette porte Car il n'y a poison si forte, Soit régal ou arsenic, Avant que vous eussiez dit pic Vous seriez guéri très tôt sain. Et, fussiez-vous mord[u] d'un aspic, Par bieu, il n'est rien plus certain.

Le Pardonneur

Mes amis, pour le peuple humain, Pour vous garder de grand essoyne, Je vous ai apporté le groin Du pourceau monsieur Saint Antoine.

Le Triacleur

Messeigneurs, voici l'oeuf d'un moine Qui fut pondu en Barbarie, Qui est plein quand la lune est pleine, Et tari quand elle est tarie. Encore ai-je de droguerie Beaucoup, que je vous montrerai.

Le Pardonneur

Il ment, le ribaud, croyez lai, Sangbieu, ce n'est que joncherie Tout partout y a tromperie, Fors a gens de notre métier.

Le Triacleur

Cuidez-vous qu'il est fort ouvrier ? Il cuide faire les gens bêtes.

Le Pardonneur

Je vous vueil montrer la crête Du coq qui chanta chez Pilate ; Et la moitié d'une latte De la grand arche de Noé.

Le Triacleur

Je viens du mont qui est gelé, Mi j'ai cueilli cette racine.

Le Pardonneur

Ce n'est que merde de géline. Le croyez-vous ? Le ribaud ment.

Le Triacleur

Seigneurs, voici de l'oignement Qui croit emprès la Sainte Terre.

Le Pardonneur

La forte fièvre serre Qui en ment ; sang bieu, c'est bouillie.

Le Triacleur

Il a menti. Dieu le maudi[ss]e, Si ce n'est vraie médecine Que j'ai pris au Mont de Turgine, En la montagne d'Arcana.

Le Pardonneur

Ha, par le ventrebieu non a. Coquelicoq.

Le Triacleur

Tenez, quel prêtre! Par la chair bien, on le dut mettre En bonne prison. Comme(nt) il jure Mais est-ce pas bien grand injure À un prêtre d'ainsi jurer ?

Le Pardonneur

Comment ne sais-tu endurer Et attendre que j'aie fait Ma collation ? En effet, Si tu ne te tais, j'en appelle. Regardez, Seigneurs, voici l'aile D'un des séraphins d'emprès Dieu. Ne cuidez pas que ce soit jeu Voilà là, afin qu'on la voie.

Le Triacleur

Sang bieu, c'est la plume d'une oie Qu'il a mangée à son dîner. Ha ! que tu sais bien affiner Et abuser les bonnes gens.

Le Pardonneur

Et, par la vertu bieu, tu mens Coquelicoq, alleluia.

Le Triacleur

Tenez, est-ce juré cela ? Je pense que oui pour un coup. Je porte des drogues beaucoup. J'ai ci, en mes deux petits caques De la tête de Cerberus, Que je conquis le jour de Pâques Es parties d(e l)'infernal palus.

Le Pardonneur

Benedicite, dominus. Tu mens bien à bon escient.

Le Triacleur

Et j'ai ci tout pareillement De la barbe de Proserpine, Et si ai ci d'une racine De quoi on joue d'arquemie, Et l'ai prise, je vous affie, En la racine jusqu'au fonds, Et m'y portèrent mes griffons, Qui sont tous duis à cella faire.

Le Pardonneur

Et très doux Jésus, roi de gloire, Et que tu mens terriblement.

Le Triacleur

J'ai [i]ci tout pareillement Du premier fruit d'une châtaigne, Que j'ai prise en un mouvement Au fonds de la grand mer d'Espagne.

Le Pardonneur

Écoutez, cuidez-vous qui plaigne A bien mentir ? Corps bleu, nenni. Que plut à Dieu qui fut ennui À la grand rivière de Seine, Attaché d'une bonne chêne, Au moins tant que j'eusse prêché. J'ai ci, seigneurs, d'un couvre-chef De Notre-Dame-de-Laval.

Le Triacleur

Voici du pied de Hannibal Et de la tête et des cuisses.

Le Pardonneur

Il ne m'en chaut, non que tu disses. Tu mens de tout ce que tu dis.

Le Triacleur

J'ai ci des murs de paradis Un petit caillou vé le là.

Le Pardonneur

As-tu [donc] monté jusques là ? Il est à la plus haute notte.

Le Triacleur

J'y fus porté en une hotte Le jour du vendredi aourez

Le Pardonneur

Or ça, messieurs, écoutez Je vous veux compter un miracle.

Le Triacleur

Ça qui veut avoir du triacle ? J'en ai ici du medragan, J'ai l'oreille d'un pélican, Et les pieds de quatre phénix, Et les ai pris dedans les niez Près [de] la montagne d'Artos.

Le Pardonneur

Je vous vueil ci montrer les os De la tête de Bigourdin L'un est de monsieur Saint Boudin, Voici l'autre de Sainte Fente.

Le Triacleur

J'apporte du pays de Tarente La dent (de) Geoffroy à la grand dent, Qui va tout le monde mordant. Pour Dieu, reculez-vous arrière. Je la pris à une foudrière, En la vallée de Golgotas. J'ai ci encore un grand tas De coque-grues d'outre-mer. J'ai du chevron qui porte l'air Et du pied qui porte la lune.

Le Pardonneur

Par la mort bieu, c'est d'une prune D'un prunier de quelque jardin.

Le Triacleur

Voici du bois du tabourin De quoi David joue devant Dieu.

Le Pardonneur

Il a menti, par le sang bieu, Car David jouait de la harpe.

Le Triacleur

Par la mort bieu, si je te happe, Je t'enverrai prêcher ailleurs.

Scène 2

La Tavernière, Le Triacleur, Le Pardonneur

La Tavernière

Dea, il ne vient plus nuls buveurs Je perds toute ma chalandise. Tous ces triacleurs de Venise Et ses pardonneurs d'Amiens, Qui cueillent d'église en église, Soulaient tous venir céans.

Le Triacleur

Messieurs,j'ai beaucoup de biens, Dieu merci, de beaux et de bons. Seigneurs, voici un des crampons De l'huis qui soutient tout le monde, Et voici une pierre ronde, Que jamais aveugle ne vit ; C'est la pierre de quoi David Tua Goliath le géant.

Le Pardonneur

Je me tiens ici pour néant. J'y perds mon sens et [ma] mémoire.

Le Triacleur

Que veux-tu donc ? Irons-nous boire ? Je te prie, allons-y, beau sire. Nous ne faisons qu'entrenuire, Se nous ne faisons quelque accord. Tu sais, par ton même record, Que deux coquins ne valent rien À un huis.

Le Pardonneur

Tu dis très bien. Il nous faut aller gourmander ; A quelqu'un nous fault demander Où est le bon vin d'Orléans.

La Tavernière

C'est céans, seigneurs, c'est céans ; Venez, entrez, j'ai de bon vin.

Le Triacleur

Aussi l'entends-je en latin. Tenez, gardez-moi ce coffret.

La Tavernière

Messieurs, dites, s'il vous plaît, De quoi vous mêlez-vous tous deux ?

Le Pardonneur

De quoi ? Nous sommes pardonneur, Dame, à votre commandement. Au moins moi véritablement; Mais cestui ci est triacleur.

Le Triacleur

Par Saint Jehan, je me tiens Si sûr, mon mari était ici, Certes, il serait bien marri Si très bien ne vous festoyait Car aussi certes il soûlait Se mêler du même métier.

Le Triacleur

Comme quoi ?

La Tavernière

Il était ouvrier Excellent d'arracher les dents.

Le Pardonneur

Sang bieu, il étoit de nos gens.

La Tavernière

Ha c'était mon ; j'en suis bien aise. Or, messieurs, ne vous déplaise, Faites [donc] tous deux bonne chére Vous ne demourrez pas derrière Par ma foi jusques à un écu.

Le Pardonneur

Je crois que nous avons vécu Céans, dame, à vos dépens. Il y a choses ici dedans Qui est, certes, un grand trésor ; Il vaut plus d'un million d'or; S'il vous plaît, vous le garderez.

La Tavernière

Et qu'est-ce ?

Le Pardonneur

Vous le saurez C'est, ainsi comme je l'entends, Le béguin d'un des Innocents. Gardez-le nous bien à point ; Mais ne le développez point.

La Tavernière

Comment est-il si précieux ?

Le Triacleur

Oui dea.

La Tavernière

J'aimerais mieux Mourir que le développer.

Le Pardonneur

Or irons-nous après souper Nous en allons ; adieu, pou fille.

La Tavernière

Adieu, seigneurs, qui vous conduise.

Le Triacleur

Et benoîte soit tromperie ; Le corps bieu elle en a pour une.

La Tavernière

Et n'est-il manière aucune Que je puisse voir qu'est ceci ? Par bieu, j'en suis à grand souci Que ferai-je ? Y regarderai-je ? Oui, nenni lequel ferai-je Et si ferai par mon serment. Mais je prie premièrement A Dieu que point ne me punisse. Et, mon Dieu, que je suis nice Frêle et de propre nature, Si je regarde d'aventure Ce qu'il y a ici dedans, Pardonnez-moi car je prétends N'y faire aucune violence. Or ça, il faut que je m'avance De voir cette noble relique. Vierge Marie, et qu'est-ce sique ? Se sont brayes, par ma conscience, De quelqu'un mon Dieu, patience ; Vierge Marie, qu'ils sont bréneuses Que de finesses cauteleuses Se font aujourd'hui par le monde ! Je prie à Dieu qui les confonde. Je le dirai à mon mari ; Je m'y en vois adieu, vous dis, Et prenez en gré, je vous prie, Adieu, toute la compagnie.

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

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