Parodie
Scène 1
La Serre, Chapelain
La Serre
Enfin vous l'emportez, et la faveur du Roi Vous accable de dons, qui n'étaient dus qu'à moi. On voit rouler chez vous tout l'or de la Castille.
Chapelain
Les trois fois mille francs, qu'il met dans ma famille Témoignent qu'il est juste, et font connaître assez Qu'il sait récompenser les poèmes forcés.
La Serre
Pour grands que soient les Rois, ils sont ce que nous sommes, Ils se trompent en vers comme les autres hommes, Et ce choix sert de preuve à tous les Courtisans, Qu'à de méchants auteurs ils font de beaux présents.
Chapelain
Ne parlons point d'un choix, dont notre esprit s'irrite : La Cabale l'a fait plutôt que le mérite, Vous choisissant peut-être on eut peu mieux choisir : Mais le Roi m'a trouvé plus propre à son désir. À l'honneur qu'il m'a fait ajoutez en un autre, Unissons désormais ma Cabale à la vôtre. Les sots aiment mes vers, et ce digne sujet De leurs affections est le plus cher objet : Ma nièce même en vous peut rencontrer un gendre.
La Serre
À de plus hauts partis Phlipotte doit prétendre, Et le nouvel éclat de cette pension Lui doit bien mettre au coeur, une autre ambition ; Exerce nos rimeurs, et vante notre Prince, Va te faire admirer chez les gens de Province, Fais marcher en tous lieux les rimeurs sous ta loi, Sois des flatteurs l'amour et des railleurs l'effroi : Joins à ces qualités celle d'une âme vaine, Montre leur comme il faut endurcir une veine, Au métier de Phoebus bander tous les ressorts Endosser nuit et jour un rouge juste-au-corps, Pour avoir de l'encens donner une bataille, Ne laisser de sa bourse échapper une maille : Sur tout sers leur d'exemple et ressouviens toi bien De leur former un style aussi dur que le tien.
Chapelain
Tour s'instruire d'exemple en dépit de Lignière Ils liront seulement ma Jeanne toute entière : Là dans un long tissu d'amples narrations Ils verront comme il faut berner les nations Duper d'un grave ton gens de robe et d'armée, Et sur l'erreur des sots bâtir la renommée.
La Serre
L'exemple de La Serre a bien plus de pouvoir. Un auteur dans ton livre apprend mal son devoir, Et qu'a fait après tout ce grand nombre de pages, Que ne puisse égaler un de mes cent ouvrages. Si tu fus grand flatteur, je le suis aujourd'hui, Et ce bras de la presse est le plus ferme appui. Billaine et de Sercy sans moi seraient des drilles, Mon nom seul au palais nourrit trente familles ; Les marchands fermeraient leurs boutiques sans moi, Et s'ils ne m'avaient plus ils n'auraient plus d'emploi. Chaque heure, chaque instant fait sortir de ma plume Cahiers dessus Cahiers, volume sur volume, Un auteur écrivant ce que j'aurais dicté Ferait un livre entier marchant à mon côté, Et loin de ces durs vers qu'à mon style on préfère Il deviendrait hâbleur en me regardant faire.
Chapelain
Tu me parles en vain de ce que je connais : Je t'ai vu rimailler, et traduire sous moi. Si j'ai traduit Gusman, si j'ai fait sa préface, Ton galimatias a bien rempli ma place. Enfin pour épargner ces discours superflus Si je suis grand flatteur, tu l'es et tu le fus. Tu vois bien cependant qu'en cette concurrence Un Monarque entre nous met de la différence.
La Serre
Ce que je méritais, tu me l'as emporté.
Chapelain
Qui l'a gagné sur toi l'avait mieux mérité.
La Serre
Qui sait mieux composer en est bien le plus digne.
Chapelain
En être refusé n'en est pas un bon signe.
La Serre
Tu l'as gagné pas brigue étant vieux courtisan.
Chapelain
L'éclat de mes grands vers fut mon seul partisan.
La Serre
Parlons en mieux, le Roi fait honneur à ton âge.
Chapelain
Le Roi, quand il en fait, le mesure à l'ouvrage.
La Serre
Et par là je devais emporter ces ducats.
Chapelain
Qui ne les obtient point ne les mérite pas.
La Serre
Ne les mérite pas, moi !
Chapelain
Toi.
La Serre
Ton insolence Téméraire vieillard aura sa récompense.
Chapelain
Achève et prends ma tête après un tel affront, Le premier dont ma Muse a vu rougir son front.
La Serre
Et que penses-tu faite avec tant de faiblesse ?
Chapelain
Ô Dieux ! Mon Apollon à ce besoin me laisse.
La Serre
Ta perruque est à moi ; mais tu serais trop vain, Si ce sale trophée avait souillé ma main. Adieu fais lire au peuple en dépit de Lignière De tes fameux travaux l'histoire toute entière : D'un insolent discours ce juste châtiment Ne lui servira pas d'un petit ornement.
Chapelain
Rends moi donc ma perruque.
La Serre
Elle est trop malhonnête. De tes lauriers sacrés va te couvrir la tête.
Chapelain
Rends la calotte au moins.
La Serre
Va, va, tes cheveux d'ours Ne pourraient sur ta tête encor durer trois jours.
Scène 2
Chapelain
Chapelain
Ô rage ! Ô desespoir ! Ô perruque m'amie ! N'as tu donc tant vécu, que pour cette infamie, N'as tu trompé l'espoir de tant de perruquiers, Que pour voir en un jour flétrir tant de lauriers. Nouvelle pension fatale à ma calotte, Précipice élevé qui te jette en la crotte, Cruel ressouvenir de tes honneurs passés, Services de vingt ans en un jour effacés ! Faut il de ton vieil poil voir triompher La Serre, Et te mettre crottée, ou te laisser à terre. La Serre sois d'un Roy maintenant régalé Ce haut rang n'admet pas un poète pelé, Et ton jaloux orgueil par cet affront insigne Malgré le choix du Roi m'en a su rendre indigne. Et toi de mes travaux glorieux instrument ; Mais d'un esprit de glace inutile ornement, Plume, jadis vantée, et qui dans cette offense M'as servi de parade, et non pas de défense, Va, quitte désormais le dernier des humains. Passe pour me venger en de meilleures mains. Si Cassaigne a du coeur, et s'il est mon ouvrage, Voici l'occasion de montrer son courage, Son esprit est le mien, et le mortel affront, Qui tombe sur mon chef, rejaillit sur son front.
Scène 3
Chapelain, Cassaigne
Chapelain
Cassaigne as tu du coeur ?
Cassaigne
Tout autre que mon maître L'éprouverait sur l'heure.
Chapelain
Ah ! C'est comme il faut être. Digne ressentiment à ma douleur bien doux, Je reconnais ma nerve à ce noble courroux. Ma jeunesse revit en cette ardeur si prompte. Mon disciple, mon fils, viens réparer ma honte, Viens me venger.
Cassaigne
De quoi ?
Chapelain
D'un affront si cruel, Qu'à l'honneur de tous deux il porte un coup mortel. D'un insulte le traître eut payé la perruque Un quart d'écu du moins sans mon âge caduque. Ma plume, que mes doigts ne peuvent soutenir Je la remets aux tiens pour écrire et punir. Va contre un Insolent faire un bon gros ouvrage, C'est dedans l'encre seul qu'on lave un tel outrage. Rime ou crève, au surplus pour ne te point flatter, Je te donne à combattre un homme à redouter : Je l'ai vu fort poudreux au milieu des libraires Se faire un beau rempart de deux mille exemplaires.
Cassaigne
Son nom, c'est perdre temps en discours superflus.
Chapelain
Donc pour te dire encor quelque chose de plus. Plus enflé que Boyer, plus bruyant qu'un tonnerre, C'est...
Cassaigne
De grâce achevez.
Chapelain
Le terrible La Serre.
Cassaigne
Le...
Chapelain
Ne réplique point, je connais ton fatras, Combats sur ma parole, et tu l'emporteras. Donnant pour des cheveux ma pucelle en échange, J'en vais chercher ; barbouille, écris, rime, et nous venge.
Scène 4
Scène 5
Cassaigne, La Serre
Cassaigne
Moi, La Serre, un mot.
La Serre
Parle.
Cassaigne
Ôte moi d'un doute, Connais tu Chapelain ?
La Serre
Oui.
Cassaigne
Parlons bas, écoute, Sais tu que ce vieillard fut la même vertu, Et l'effroi des lecteurs de son temps ! Le sais tu ?
La Serre
Peut être.
Cassaigne
La froideur, qu'en mon style je porte, Sais tu que je la tiens de lui seul ?
La Serre
Que m'importe !
Cassaigne
À quatre vers d'ici je te le fais savoir.
La Serre
Jeune présomptueux.
Cassaigne
Parle sans t'émouvoir : Je suis jeune, il est vrai ; mais aux âmes bien nées La Rime n'attend pas le nombre des années.
La Serre
Mais t'attaquer à moi ! Qui t'a rendu si vain Toi, qu'on ne vit jamais une plume a la main.
Cassaigne
Mes pareils avec toi sont dignes de combattre, Et pour des coups d'essai veulent des Henrys quatre.
La Serre
Sais tu bien qui je suis.
Cassaigne
Oui, tout autre que moi En comptant tes écrits pourrait trembler d'effroi. Mille et mille papiers, dont la table est couverte, Semblent porter écrit le destin de ma perte. J'attaque en téméraire un gigantesque auteur ; Mais j'aurai trop de force ayant assez de coeur : Je veux venger mon maître, et ta plume indomptable Pour ne se point lasser n'est pas infatigable.
La Serre
Ce Phébus, qui paraît aux discours, que tu tiens, Souvent par tes écrits se découvrir aux miens, Et te voyant encor tout frais sorti de Classe Je disais Chapelain lui laissera fa place. Je sais ta pension, et suis ravi de voir Que ces bons mouvements excitent ton devoir, Qu'ils te font sans raison mettre rime sur rime Étayer d'un pédant l'agonisante estime, Et que voulant pour singe, un écolier parfait Il ne se trompait point au choix qu'il avait fait. Mais je sens que pour toi ma pitié s'intéresse, J'admire ton audace, et je plains ta jeunesse : Ne cherche point à faire un coup d'essai fatal, Dispense un vieux routier d'un combat inégal, Trop peu de gain pour moi suivrait cette victoire ; À moins d'un gros volume on compose sans gloire, Et j'aurais le regret de voir que tout Paris Te croirait accablé du poids de mes écrits.
Cassaigne
D'une indigne pitié ton orgueil s'accompagne, Qui pelé Chapelain craint de tondre Cassaigne.
La Serre
Retire toi d'ici.
Cassaigne
Hâtons nous de rimer.
La Serre
Es tu si près d'écrire !
Cassaigne
Es tu las d'imprimer.
La Serre
Viens tu fais ton devoir : L'écolier est un traître, Qui souffre sans cheveux la tête de son maître.