Parodie
Scène 1
La Serre, Chapelain
La Serre
Enfin vous l'emportez, et la faveur du Roi Vous accable de dons, qui n'étaient dus qu'à moi On voit rouler chez vous tout l'or de la Castille.
Chapelain
Les trois fois mille francs, qu'il met dans ma famille, Témoignent mon mérite, et font connaître assez. Qu'on ne hait pas mes vers pour être un peu forcés.
La Serre
Vous présumez toujours, dans le temps ou nous sommes : On se trompe en auteurs ainsi qu'en d'autres hommes : Mais la Pucelle montre à tous les bons esprits, Qu'un ouvrage ennuyeux le met à trop haut prix.
Chapelain
Ne parlons point d'un vers dont votre esprit s'irrite, En galimatias vous avez du mérite, Parmi les Ignorants vous avez fait du bruit Et ce bruit sert parfois, quand il est bien conduit. À l'honneur qu'on m'a fait ajoutez en un autre, Unissons pour jamais ma Cabale à la vôtre J'ai mes prôneurs aussi, quoi qu'un peu moins fréquents, Depuis que mes sonnets ont détrompé les gens. Si vous me célébrez, je dirai que La Serre Volume fur volume incessamment desserre, Je parlerai de vous avec Monsieur Colbert, Et vous éprouverez, si mon amitié sert : Ma Nièce même en vous peut me donner un gendre.
La Serre
À de meilleurs partis ta nièce doit prétendre, Et le nouvel éclat de ces trois cents Louis De cent jeunes auteurs a les yeux éblouis. Efforce toi rimeur, et vantant le Monarque De ton rare savoir donne nous quelque marque, En chante comme moi mille peuples divers Par de méchante prose, et de plus méchants vers, Ajoute à ces vertus celles d'un parasite, Dîne comme je fais sans obole ni pite. Va jusques sous le Nord assassiner un grand De Maroquin doré, qui pipe l'Allemand. S'il est avare et dur, en dépit du libraire Rechange hardiment l'épître liminaire. Mon galimatias a trouvé des rébus. Mais j'en ai distillé pour trente mille écus. Tu crois servir d'exemple, et penses tu pauvre haze Que mon effronterie en doive à ton emphase.
Chapelain
Exemple des auteurs en dépit de l'envie À jamais ils liront l'histoire de ma vie. Là dans un long tissu de métiers différents On verra comme il faut attraper l'or des grands, Duper d'un grave ton gens de robe et d'armée Et sur l'erreur des sots bâtir la renommée. Vous en trouvez aussi, mais vous êtes moins fin On se défend de vous comme d'un assassin, Vous allez débiter vos ouvrages vous même, Et la berne souvent vous rendit le teint blême. Mol par mêmes détours j'arrive à même but, Je cache un fier orgueil sous un humble salut, Parleur devant les lots, discret devant les sages, À toute heure, en tous lieux j'ai pris mes avantages, Ma phrase altitonante, et mon vers éclatant Ne te sont découverts, qu'en se manifestant. Je cache donc mes vers ; mais je ne vante guère Voiture ni Scarron, Corneille ni Molière Ces esprits naturels, m'ont toujours fait horreur, Et souvent leur renom excita ma fureur. Jusques au firmament j'élève mes novices, J'attire leur encens par de petits services: Mais si quelqu'un d'entre eux devient trop renommé, Je rabaisse, ou je dis, c'est moi qui l'ai formé. Ces pauvres éblouis entassent pour ma gloire Lauriers dessus lauriers, victoire sur victoire. D'un Poème caché qu'ils vantaient à l'envi Un malheureux fragment plus d'un m'en a ravi, Habile ostentateur par ma sourde pratique Je me vois le tyran de notre République.
La Serre
Vous me parlez en vain de ce que je connais, Je t'ai vu rimailler et traduire sous moi, Tu débutas d'abord pat Gusman d'Alfarache, Oeuvre dont aujourd'hui la mémoire te fâche : Tu n'étais pas alors un grand clerc en Latin, Et tu ne l'entends guère encor quand il est fin. Ton Gusman fut vendu vingt écus au Libraire ; Depuis tu te formas, et tu sais la Grammaire. Enfin, pour épargner ces discours superflus, D'Archer tu te rendis un rimeur, et rien plus.
Chapelain
Tout beau, j'étais archer la chose n'est pas feinte, Mais j'étais un archer à la casaque peinte. Mon juste-au-corps de pourpre, et mon bonnet fourré Sont encor les atours, dont je me suis paré ? Hocqueton diapré de mon maître La Trousse, Je le suivais à pied, quand il allait en housse.
La Serre
Recors impitoyable et recors éternel Tu traînais aux cachots le pâle criminel.
Chapelain
Vous voyez cependant, que dans cette occurrence Le mérite entre nous met de la différence.
La Serre
Tu m'usurpes mon bien avec trop de fierté.
Chapelain
Qui l'a gagné sur vous l'avait mieux mérité.
La Serre
Qui peut mieux composer en est bien le plus digne.
Chapelain
En être refusé n'en est pas un bon signe.
La Serre
Vous l'avez eu par brigue étant vieux courtisan.
Chapelain
L'éclat de mes hauts vers fut mon seul partisan.
La Serre
Parlons mieux, peu de gens ont lu vos longs ouvrages.
Chapelain
Tant mieux, il me suffit qu'on en compte les pages.
La Serre
Et par là tu n'as fait que marcher sur mes pas.
Chapelain
Qui n'obtient point les dons ne les mérite pas.
La Serre
Ne les mérite pas, moi ?
Chapelain
Vous.
Il lui arrache sa perruque.
La Serre
Ton arrogance Téméraire rimeur aura sa récompense.
Chapelain
Arrache aussi ma tête après un tel affront ; Le seul dont ma pelade ait fait blêmir mon front.
La Serre
Et que penses tu faire !
Chapelain
Ô dieux ! Ma carabine Manque bien au besoin à ma fureur divine.
La Serre
Ta perruque est à moi, mais tu serais trop vain, Si ce sale trophée avait souillé ma main. Adieu, nos beaux esprits en dépit de l'envie Pour s'instruire liront l'histoire de ta vie.
Chapelain
Épargne tu mon sang ?
La Serre
Ma victoire est complète, Si j'en vais triompher.
Scène 2
Chapelain
Cette pièce a été faite peu après les présents faits aux auteurs par le Roi, desquels La Serre n'eut point sa part. 1664.
Chapelain
Ô rage! Ô désespoir ! Ô ma chère perruque ! Qui couvrant seulement le sommet de ma nuque, Après avoir traîné chez divers perruquiers Sur ma tête fumeuse usas mille Lauriers. Perruque, dont la France admirait la durée, Faut-il, que de mon chef un fat t'ait séparée, Et l'emphatique voix dont je louais le Roi, Ait trahi ma querelle ; et m'ait manque d'effroi ? Après que sans peigner vingt ans je t'ai portée Faut-il t'abandonner, ou te mettre crottée ? Ô cruel souvenir de tes honneurs passés ! Services de vingt ans en un jour effacés ! Faut-il de mon toupet voir triompher La Serre ! Et que ce flagorneur sur notre Parnasse erre !