Acte I
Scène 1
Bernardo, Francisco, Horatio, Marcellus, Spectre
Elseneur. — Une plate-forme devant le château ( 1 ) .
Bernardo
Qui est là ?
Francisco
Non, répondez-moi, vous ! Halte ! faites-vous reconnaître — vous-même.
Bernardo
Vive le roi !
Francisco
Bernardo !
Bernardo
Lui-même.
Francisco
— Vous venez très-exactement à votre heure.
Bernardo
— Minuit vient de sonner ; va te mettre au lit, Francisco.
Francisco
— Grand merci de venir ainsi me relever. Le froid est aigre, — et je suis transi jusqu’au cœur.
Bernardo
— Avez-vous eu une faction tranquille ?
Francisco
Pas même une souris qui ait remué !
Bernardo
Allons, bonne nuit ! — si vous rencontrez Horatio et Marcellus, — mes camarades de garde, dites-leur de se dépêcher.
Francisco
— Je pense que je les entends. Halte ! Qui va là !
Horatio
— Amis de ce pays.
Marcellus
Hommes liges du roi danois.
Francisco
— Bonne nuit !
Marcellus
Ah ! adieu, honnête soldat ; — qui vous a relevé ?
Francisco
Bemardo a pris ma place. — Bonne nuit !
Francisco
Francisco sort.
Marcellus
Holà ! Bernardo !
Bernardo
Réponds donc. — Est-ce Horatio qui est là ?
Horatio
Un peu.
Bernardo
— Bienvenu, Horatio ! Bienvenu, bon Marcellus !
Marcellus
— Eh bien ! cet être a-t-il reparu cette nuit
Marcellus
?
Bernardo
— Je n’ai rien vu.
Horatio
— Bah ! bah ! elle ne paraîtra pas.
Bernardo
Asseyez-vous un moment, — que nous rebattions encore une fois vos oreilles, — si bien fortifiées contre notre histoire, — du récit de ce que nous avons vu deux nuits.
Horatio
Soit ! asseyons-nous, — et écoutons ce que Bernardo va nous dire.
Bernardo
— C’était justement la nuit dernière, — alors que cette étoile, là-bas, qui va du pôle vers l’ouest, — avait terminé son cours pour illuminer cette partie du ciel — où elle flamboie maintenant. Marcellus et moi, — la cloche tintait alors une heure…
Marcellus
— Paix, interromps-toi !… Regarde ! Le voici qui revient.
Bernardo
— Avec la même forme, semblable au roi qui est mort.
Marcellus
— Tu es un savant : parle-lui, Horatio
Marcellus
.
Bernardo
— Ne ressemble-t-il pas au roi ? Regarde-le bien, Horatio.
Horatio
— Tout à fait ! Je suis labouré par la peur et par l’étonnement.
Bernardo
— Il voudrait qu’on lui parlât.
Marcellus
Questionne-le, Horatio.
Horatio
— Qui es-tu, toi qui usurpes cette heure de la nuit — et cette forme noble et guerrière — sous laquelle la majesté ensevelie du Danemark — marchait naguère ? Je te somme au nom du ciel, parle.
Marcellus
— Il est offensé.
Bernardo
Vois, il s’en va fièrement.
Horatio
— Arrête ; parle ! je te somme de parler ; parle !
Horatio
Le Spectre sort.
Marcellus
— Il est parti, et ne veut pas répondre.
Bernardo
— Eh bien, Horatio, vous tremblez et vous êtes tout pâle : — ceci n’est-il rien de plus que de l’imagination ? — Qu’en pensez-vous ?
Horatio
— Devant mon Dieu, je n’aurais pu le croire, — sans le témoignage sensible et évident — de mes propres yeux.
Marcellus
Ne ressemble-t-il pas au roi ?
Marcellus
— Deux fois déjà, et justement à cette heure sépulcrale, — il a passé avec cette démarche martiale près de notre poste.
Horatio
— Quel sens particulier donner à ceci ? Je n’en sais rien, — mais, à en juger en gros et de prime abord, — c’est le présage de quelque étrange catastrophe dans l’État.
Marcellus
— Eh bien, asseyons-nous, et que celui qui le sait me dise — pourquoi ces gardes si strictes et si rigoureuses — fatiguent ainsi toutes les nuits les sujets de ce royaume. — Pourquoi tous ces canons de bronze fondus chaque jour, — et toutes ces munitions de guerre achetées à l’étranger ? — Pourquoi ces presses faites sur les charpentiers de navire, dont la rude tâche — ne distingue plus le dimanche du reste de la semaine ? — Quel peut être le but de cette activité toute haletante, — qui fait de la nuit la compagne de travail du jour ? — Qui pourra m’expliquer cela ?
Bernardo
— Je pense que ce ne peut être autre chose ; tu as raison. — Cela pourrait bien expliquer pourquoi cette figure prodigieuse — passe toute armée à travers nos postes, si semblable au roi — qui était et qui est encore l’occasion de ces guerres.
Spectre
— Mais, chut ! Regardez, là ! il revient encore ! — Je vais lui barrer le passage, dût-il me foudroyer. Arrête, illusion ! — Si tu as un son, une voix dont tu fasses usage, — parle-moi ! — S’il y a à faire quelque bonne action — qui puisse contribuer à ton soulagement et à mon salut, — parle-moi ! — Si tu es dans le secret de quelque fatalité nationale, — qu’un avertissement pourrait peut-être prévenir, — oh ! parle ! — Ou si tu as enfoui pendant ta vie — dans le sein de la terre un trésor extorqué, — ce pourquoi, dit-on, vous autres esprits vous errez souvent après la mort, — dis-le-moi.
Spectre
Le coq chante.
Spectre
Arrête et parle… Retiens-le, Marcellus.
Marcellus
— Le frapperai-je de ma pertuisane ?
Horatio
— Oui, s’il ne veut pas s’arrêter.
Bernardo
Il est ici !
Horatio
Il est ici !
Horatio
Le spectre sort.
Marcellus
— Il est parti ! — Nous avons tort de faire à un être si majestueux — ces menaces de violence ; — car il est, comme l’air, invulnérable, — et nos vains coups ne seraient qu’une méchante moquerie.
Bernardo
— Il allait parler quand le coq a chanté.
Horatio
— Et alors, il a tressailli comme un être coupable — à une effrayante sommation. J’ai ouï dire — que le coq, qui est le clairon du matin, — avec son cri puissant et aigu, — éveille le dieu du jour ; et qu’à ce signal, — qu’ils soient dans la mer ou dans le feu, dans la terre ou dans l’air, — les esprits égarés et errants regagnent en hâte — leurs retraites ; et la preuve — nous en est donnée par ce que nous venons de voir.
Marcellus
— Il s’est évanoui au chant du coq. — On dit qu’aux approches de la saison — où l’on célèbre la naissance de notre Sauveur, — l’oiseau de l’aube chante toute la nuit, — et alors, dit-on, aucun esprit n’ose s’aventurer dehors. — Les nuits sont saines ; alors pas d’étoile qui frappe, — pas de fée qui jette des sorts, pas de sorcière qui ait le pouvoir de charmer, — tant cette époque est sanctifiée et pleine de grâce !
Horatio
— C’est aussi ce que j’ai ouï dire, et j’en crois quelque chose. — Mais, voyez, le matin, vêtu de son manteau roux, — s’avance sur la rosée de cette haute colline, là à l’orient. — Finissons notre faction, et, si vous m’en croyez, — faisons part de ce que nous avons vu cette nuit — au jeune Hamlet ; car, sur ma vie, — cet esprit, muet pour nous, lui parlera. — Consentez-vous à cette confidence, — aussi impérieuse à notre dévouement que conforme à notre devoir ?
Marcellus
— Faisons cela, je vous prie ! je sais où, ce matin, — nous avons le plus de chance de le trouver.
Marcellus
Ils sortent.
Marcellus
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Scène 2
Cornélius Et Voltimand, Roi, Polonius, Hamlet, Reine, Horatio, Marcellus, Horatlo, Tous, Bernardo Et Marcellus
Salle d’État dans le château.
Cornélius Et Voltimand
— En cela, comme en tout, nous vous montrerons notre dévouement.
Roi
— Nous n’en doutons pas ; adieu de tout cœur.
Roi
Voltimand et Cornélius sortent.
Roi
— Et maintenant, Laertes, qu’avez-vous de nouveau à nous dire ? — Vous nous avez parlé d’une requête. Qu’est-ce, Laertes ? — Vous ne sauriez parler raison au roi de Danemark — et perdre vos paroles. Que peux-tu désirer, Laertes, — que je ne sois prêt à t’accorder avant que tu le demandes ? — La tête n’est pas plus naturellement dévouée au cœur, — la main, plus serviable à la bouche, — que la couronne de Danemark ne l’est à ton père. — Que veux-tu, Laertes ?
Roi
— Avez-vous la permission de votre père ? que dit Polonius ?
Polonius
— Il a fini, monseigneur, par me l’arracher — à force d’importunités ; mais, enfin, — j’ai à regret mis à son désir le sceau de mon consentement. — Je vous supplie de le laisser partir.
Roi
— Pars quand tu voudras, Laertes : le temps t’appartient, emploie-le au gré de tes plus chers caprices. — Eh bien ! Hamlet, mon cousin et mon fils…
Hamlet
— Un peu plus que cousin, et un peu moins que fils.
Roi
— Pourquoi ces nuages qui pèsent encore sur votre front ?
Hamlet
— Il n’en est rien, seigneur ; je suis trop près du soleil.
Reine
— Bon Hamlet, dépouille ces couleurs nocturnes — et jette au roi de Danemark un regard ami. — Ne t’acharne pas, les paupières ainsi baissées, — à chercher ton noble père dans la poussière. — Tu le sais, c’est la règle commune : tout ce qui vit doit mourir, — emporté par la nature dans l’éternité.
Hamlet
— Oui, madame, c’est la règle commune.
Reine
S’il en est ainsi, — pourquoi, dans le cas présent, te semble-t-elle si étrange ?
Hamlet
— Elle me semble, madame ? non, elle est ! Je ne connais pas les semblants. — Ce n’est pas seulement ce manteau noir comme l’encre, bonne mère, — ni ce costume obligé d’un deuil solennel, — ni le souffle violent d’un soupir forcé, — ni le ruisseau débordant des yeux, — ni la mine abattue du visage, — ni toutes ces formes, tous ces modes, toutes ces apparences de la douleur, — qui peuvent révéler ce que j’éprouve. Ce sont là des semblants, — car ce sont des actions qu’un homme peut jouer ; — mais j’ai en moi ce qui ne peut se feindre. Tout le reste n’est que le harnais et le vêtement de la douleur.
Reine
— Que les prières de ta mère ne soient pas perdues, Hamlet ! — je t’en prie, reste avec nous ; ne va pas à Wittemberg.
Hamlet
— Je ferai de mon mieux pour vous obéir en tout, madame.
Roi
— Allons, voilà une réponse affectueuse et convenable. — Soyez en Danemark comme nous-même… Venez, madame : — cette déférence gracieuse et spontanée d’Hamlet — sourit à mon cœur : en actions de grâces, — je veux que le roi de Danemark ne boive pas aujourd’hui une joyeuse santé, — sans que les gros canons le disent aux nuages, — et que chaque toast du roi soit répété par le ciel, — écho du tonnerre terrestre. Sortons.
Roi
Le roi, la Reine, les Seigneurs, Polonius et Laertes sortent.
Horatio
— Salut à votre seigneurie !
Hamlet
Je suis charmé de vous voir bien portant : — Horatio, si j’ai bonne mémoire ?
Horatio
— Lui-même, monseigneur, et votre humble serviteur toujours.
Hamlet
— Dites mon bon ami ; j’échangerai ce titre avec vous. — Et que faites-vous loin de Wittemberg, Horatio ? — Marcellus ?
Marcellus
Mon bon seigneur.
Hamlet
— Je suis charmé de vous voir ; bonsoir, monsieur. — Mais vraiment pourquoi avez-vous quitté Wittemberg ?
Horatio
— Un caprice de vagabond, mon bon seigneur.
Hamlet
— Je ne laisserais pas votre ennemi parler de la sorte ; — vous ne voudrez pas faire violence à mon oreille — pour la forcer à croire votre propre déposition — contre vous-même. Je sais que vous n’êtes point un vagabond. — Mais quelle affaire avez-vous à Elseneur ? — Nous vous apprendrons à boire sec avant votre départ.
Horatio
— Monseigneur, j’étais venu pour assister aux funérailles de votre père.
Hamlet
— Ne te moque pas de moi, je t’en prie, camarade étudiant ! — je crois que c’est pour assister aux noces de ma mère.
Horatio
— Il est vrai, monseigneur, qu’elles ont suivi de bien près.
Horatio
Où donc, — monseigneur ?
Hamlet
Avec les yeux de la pensée, Horatio.
Horatio
— Je l’ai vu jadis, c’était un magnifique roi.
Hamlet
— C’était un homme auquel, tout bien considéré, — je ne retrouverai pas de pareil.
Horatio
— Monseigneur, je crois l’avoir vu la nuit dernière.
Hamlet
Vu ! qui ?
Horatio
— Monseigneur, le roi votre père.
Hamlet
Le roi mon père !
Horatio
— Calmez pour un moment votre surprise — par l’attention, afin que je puisse, — avec le témoignage de ces messieurs, — vous raconter ce prodige.
Hamlet
Pour l’amour de Dieu, parle !
Hamlet
Mais où cela s’est-il passé ?
Marcellus
— Monseigneur, sur la plate-forme où nous étions de garde.
Hamlet
— Et vous ne lui avez pas parlé ?
Horatio
Si, monseigneur ; — mais il n’a fait aucune réponse. Une fois pourtant, il m’a semblé — qu’il levait la tête et se mettait — en mouvement comme s’il voulait parler : — mais alors justement, le coq matinal a jeté un cri aigu ; — et, à ce bruit, le spectre s’est enfui à la hâte — et s’est évanoui de notre vue.
Hamlet
C’est très-étrange.
Horatlo
— C’est aussi vrai que j’existe, mon honoré seigneur ; — et nous avons pensé qu’il était écrit dans notre devoir — de vous en instruire.
Hamlet
— Mais vraiment, vraiment, messieurs, ceci me trouble. — Êtes-vous de garde cette nuit ?
Tous
Oui, monseigneur.
Hamlet
— Armé, dites-vous ?
Tous
Armé, monseigneur.
Hamlet
De pied en cap ?
Tous
— De la tête aux pieds, monseigneur.
Hamlet
Vous n’avez donc pas vu — sa figure ?
Horatio
Oh ! si, monseigneur : il portait sa visière levée.
Hamlet
— Eh bien ! avait-il l’air farouche ?
Horatio
Plutôt l’aspect — de la tristesse que de la colère.
Hamlet
Pâle ou rouge ?
Horatio
— Ah ! très-pâle.
Hamlet
Et il fixait les yeux sur vous ?
Horatio
— Constamment.
Hamlet
Je voudrais avoir été là.
Horatio
— Vous auriez été bien stupéfait.
Hamlet
C’est très-probable, — très-probable. Est-il resté longtemps ?
Horatio
— Le temps qu’il faudrait pour compter jusqu’à cent sans se presser.
Bernardo Et Marcellus
— Plus longtemps, plus longtemps.
Horatio
Pas la fois où je l’ai vu.
Hamlet
— La barbe était grisonnante, n’est-ce pas ?
Horatio
— Elle était comme je la lui ai vue de son vivant, — d’un noir argenté.
Hamlet
Je veillerai cette nuit ; — peut-être reviendra-t-il encore.
Horatio
Oui, je le garantis.
Hamlet
— S’il se présente sous la figure de mon noble père, — je lui parlerai, dût l’enfer, bouche béante, — m’ordonner de me taire. Je vous en prie tous, — si vous avez jusqu’ici tenu cette vision secrète, — gardez toujours le silence ; — et quoi qu’il arrive cette nuit, — confiez-le à votre réflexion, mais pas à votre langue. — Je récompenserai vos dévouements. Ainsi, adieu. — Sur la plate-forme, entre onze heures et minuit, — j’irai vous voir.
Tous
Nos hommages à votre seigneurie !
Hamlet
— À moi votre amitié, comme la mienne à vous. Adieux.
Hamlet
Horatio, Marcellus et Bernardo sortent.
Hamlet
Il sort.
Hamlet
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Scène 3
Laertes, Ophélia, Polonius
Une chambre dans la maison de Polonius.
Laertes
— Mes bagages sont embarqués, adieu ! — Ah ! sœur, quand les vents seront bons — et qu’un convoi sera prêt à partir, ne vous endormez pas, — mais donnez-moi de vos nouvelles.
Ophélia
En pouvez-vous douter ?
Laertes
— Pour ce qui est d’Hamlet et de ses frivoles attentions, — regardez cela comme une fantaisie, un jeu sensuel, — une violette de la jeunesse printanière, — précoce mais éphémère, suave mais sans durée, — dont le parfum remplit une minute ; — rien de plus.
Ophélia
Rien de plus, vraiment ?
Laertes
N’ayez pas de crainte pour moi. — Je tarde trop longtemps. Mais voici mon père.
Polonius
— Une double bénédiction est une double grâce ; — l’occasion sourit à de seconds adieux.
Polonius
— Encore ici, Laertes ! à bord ! à bord ! Quelle honte ! — Le vent est assis sur l’épaule de votre voile, — et l’on vous attend. Voici ma bénédiction !
Polonius
Il met sa main sur la tête de Laertes.
Laertes
— Je prends très-humblement congé de vous, monseigneur.
Polonius
— L’heure vous appelle : allez, vos serviteurs attendent.
Laertes
— Adieu, Ophélia ; et souvenez-vous bien — de ce que je vous ai dit.
Ophélia
Tout est enfermé dans ma mémoire, — et vous en garderez vous-même la clef.
Laertes
Adieu !
Laertes
Laertes sort.
Polonius
— Que vous a-t-il dit, Ophélia ?
Ophélia
— C’est, ne vous déplaise, quelque chose touchant le seigneur Hamlet.
Polonius
— Bonne idée, pardieu ! — On m’a dit que, depuis peu, il a eu avec vous de fréquents tête-à-tête ; et que vous-même — vous lui aviez prodigué très-généreusement vos audiences. — S’il en est ainsi
et l’on me l’a fait entendre — par voie de précaution
Polonius
, je dois vous dire — que vous ne comprenez pas votre position aussi nettement — qu’il convient à ma fille et à votre honneur. — Qu’y a-t-il entre vous ? Confiez-moi la vérité.
Ophélia
— Il m’a depuis peu, monseigneur, fait maintes offres — de son affection.
Polonius
— De son affection ? peuh ! Vous parlez en fille verte, — qui n’a point passé par le crible de tous ces dangers-là. — Croyez-vous à ses offres, comme vous les appelez ?
Ophélia
— Je ne sais pas, monseigneur, ce que je dois penser.
Polonius
— Eh bien ! moi, je vais vous l’apprendre. Pensez que vous êtes une enfant — d’avoir pris pour argent comptant des offres — qui ne sont pas de bon aloi. Estimez-vous plus chère ; — ou bien, pour ne pas perdre le souffle de ma pauvre parole — en périphrases, vous m’estimez pour un niais.
Ophélia
— Monseigneur, il m’a importunée de son amour, — mais d’une manière honorable.
Polonius
— Oui, appelez cela une manière ; allez ! allez !
Ophélia
— Et il a appuyé ses discours, monseigneur, — de tous les serments les plus sacrés.
Ophélia
— J’obéirai, monseigneur.
Ophélia
Ils sortent.
Ophélia
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Scène 4
Hamlet, Horatio, Marcellus
La plate-forme.
Hamlet
— L’air pince rudement. Il fait très-froid.
Horatio
— L’air est piquant et aigre.
Hamlet
— Quelle heure, à présent ?
Horatio
Pas loin de minuit, je crois.
Marcellus
— Non, il est déjà sonné.
Horatio
— Vraiment ? Je ne l’ai pas entendu ; alors le temps approche — où l’esprit a l’habitude de se promener.
Horatio
On entend au dehors une fanfare de trompettes et une décharge d’artillerie.
Horatio
— Qu’est-ce que cela signifie, monseigneur ?
Hamlet
— Le roi passe cette nuit à boire, — au milieu de l’orgie et des danses aux élans effrontées ; — et à mesure qu’il boit les rasades de vin du Rhin, — la timbale et la trompette proclament ainsi — le triomphe de ses toasts.
Horatio
Est-ce la coutume ?
Horatio
Regardez, monseigneur, le voilà !
Hamlet
— Anges, ministres de grâce, défendez-nous ! — Qui que tu sois, esprit salutaire ou lutin damné ; — que tu apportes avec toi les brises du ciel ou les rafales de l’enfer ; — que tes intentions soient perverses ou charitables, — tu te présentes sous une forme si émouvante — que je veux te parler. Je t’invoque, Hamlet, — sire, mon père, royal Danois ! Oh ! réponds-moi ! — Ne me laisse pas déchiré par le doute ; mais dis-moi — pourquoi tes os sanctifiés, ensevelis dans la mort, — ont déchiré leur suaire ! Pourquoi le sépulcre — où nous t’avons vu inhumé en paix, — a ouvert ses lourdes mâchoires de marbre — pour te rejeter dans ce monde ! Que signifie ceci ? — Pourquoi toi, corps mort, viens-tu, tout couvert d’acier, — revoir ainsi les clairs de lune — et rendre effrayante la nuit ? Et nous, bouffons de la nature, — pourquoi ébranles-tu si horriblement notre imagination — par des pensées inaccessibles à nos âmes ? — dis, pourquoi cela ? dans quel but ? que veux-tu de nous ?
Horatio
— Il vous fait signe de le suivre, — comme s’il voulait vous faire une communication — à vous seul.
Marcellus
Voyez avec quel geste courtois — il vous appelle vers un lieu plus écarté ; — mais n’allez pas avec lui !
Horatio
Non, gardez-vous-en bien !
Hamlet
— Il ne veut pas parler ici : alors je veux le suivre.
Horatio
N’en faites rien, monseigneur.
Hamlet
Pourquoi ? Qu’ai-je à craindre ? — Je n’estime pas ma vie au prix d’une épingle ; — et quant à mon âme, que peut-il lui faire, — puisqu’elle est immortelle comme lui ? — Il me fait signe encore ; je vais le suivre.
Horatio
— Eh quoi ! monseigneur, s’il allait vous attirer vers les flots ou sur la cime effrayante de ce rocher — qui s’avance au-dessus de sa base, dans la mer ? — et là, prendre quelque autre forme horrible — pour détruire en vous la souveraineté de la raison — et vous jeter en démence ? Songez-y : — l’aspect seul de ce lieu donne des fantaisies de désespoir — au cerveau de quiconque — contemple la mer de cette hauteur — et l’entend rugir au-dessous.
Hamlet
Il me fait signe encore.
Hamlet
Au Spectre.
Hamlet
— Va ! je te suis.
Marcellus
— Vous n’irez pas, monseigneur !
Hamlet
Lâchez vos mains.
Horatio
— Soyez raisonnable ; vous n’irez pas !
Hamlet
Ma fatalité me hèle — et rend ma plus petite artère aussi robuste que les muscles du lion néméen.
Hamlet
Le Spectre lui fait signe.
Hamlet
— Il m’appelle encore.
Hamlet
S’échappant de leurs bras.
Hamlet
Lâchez-moi, messieurs. — Par le ciel ! je ferai un spectre de qui m’arrêtera ! — Arrière, vous dis-je !
Hamlet
Au spectre.
Hamlet
Marche ! je te suis.
Hamlet
Le Spectre et Hamlet sortent.
Horatio
— L’imagination le rend furieux.
Marcellus
— Suivons-le ; c’est manquer à notre devoir de lui obéir ainsi.
Horatio
— Allons sur ses pas. Quelle sera l’issue de tout ceci ?
Marcellus
— Il y a quelque chose de pourri dans l’empire du Danemark.
Horatio
— Le ciel avisera.
Marcellus
Eh bien ! suivons-le.
Marcellus
Ils sortent.
Marcellus
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Scène 5
Hamlet, Spectre, Horatio, Marcellus, Horatio Et Marcellus
Une autre partie de la plate-forme.
Hamlet
— Où veux-tu me conduire ? parle, je n’irai pas plus loin.
Spectre
— Écoute-moi bien.
Hamlet
J’écoute.
Hamlet
Hélas ! pauvre ombre !
Spectre
— Ne me plains pas, mais prête ta sérieuse attention — à ce que je vais te révéler.
Hamlet
Parle ! je suis tenu d’écouter.
Spectre
— Comme tu le seras de tirer vengeance, quand tu auras écouté.
Hamlet
— Comment ?
Spectre
Je suis l’esprit de ton père, — condamné pour un certain temps à errer la nuit, — et, le jour, à jeûner dans une prison de flamme, — jusqu’à ce que le feu m’ait purgé des crimes noirs — commis aux jours de ma vie mortelle. S’il ne m’était pas interdit — de dire les secrets de ma prison, — je ferais un récit dont le moindre mot — labourerait ton âme, glacerait ton jeune sang, — ferait sortir de leurs sphères tes yeux comme deux étoiles, — déferait le nœud de tes boucles tressées, — et hérisserait chacun de tes cheveux sur ta tête — comme des aiguillons sur un porc-épic furieux. — Mais ces descriptions du monde éternel ne sont pas faites — pour des oreilles de chair et de sang… Écoute, écoute, oh ! écoute ! — Si tu as jamais aimé ton tendre père…
Hamlet
— Ô ciel !
Spectre
Venge-le d’un meurtre horrible et monstrueux.
Hamlet
— D’un meurtre ?
Spectre
Un meurtre horrible ! le plus excusable l’est ; — mais celui-ci fut le plus horrible, le plus étrange, le plus monstrueux.
Hamlet
— Fais-le-moi vite connaître, pour qu’avec des ailes rapides — comme l’idée ou les pensées d’amour, — je vole à la vengeance !
Spectre
Tu es prêt, je le vois. — Tu serais plus inerte que la ronce qui s’engraisse — et pourrit à l’aise sur la rive du Léthé, — si tu n’étais pas excité par ceci. Maintenant, Hamlet, écoute ! — On a fait croire que, tandis que je dormais dans mon jardin, — un serpent m’avait piqué : ainsi, toutes les oreilles du Danemark — ont été grossièrement abusées par un récit forgé de ma mort. — Mais, sache-le, toi, noble jeune homme ! — le serpent qui a mordu ton père mortellement — porte aujourd’hui sa couronne.
Hamlet
Ô mon âme prophétique ! Mon oncle ?
Spectre
Le spectre sort.
Hamlet
— Ô vous toutes, légions du ciel ! Ô terre ! Quoi encore ? — Y accouplerai-je l’enfer ?… Infamie !… Contiens-toi, contiens-toi, mon cœur ! — et vous, mes nerfs, ne devenez pas brusquement séniles, — et tenez-moi raide ! Me souvenir de toi ! — Oui, pauvre ombre, tant que ma mémoire aura son siége — dans ce globe égaré. Me souvenir de toi ! — Oui, je veux du registre de ma mémoire — effacer tous les souvenirs vulgaires et frivoles, — tous les dictons des livres, toutes les formes, toutes les impressions — qu’y ont copiées la jeunesse et l’observation ; — et ton ordre vivant remplira seul — les feuillets du livre de mon cerveau, — fermé à ces vils sujets. Oui, par le ciel ! — Ô la plus perfide des femmes ! — Ô scélérat ! scélérat ! scélérat souriant et damné ! — Mes tablettes ! mes tablettes ! Il importe d’y noter — qu’un homme peut sourire, sourire, et n’être qu’un scélérat. — Du moins, j’en suis sûr, cela se peut en Danemark.
Hamlet
Il écrit.
Hamlet
— Ainsi, mon oncle, vous êtes là. Maintenant le mot d’ordre, c’est : Adieu ! adieu ! Souviens-toi de moi ! Je l’ai juré.
Horatio
Monseigneur ! monseigneur !
Marcellus
Seigneur Hamlet !
Horatio
— Le ciel le préserve !
Marcellus
Ainsi soit-il !
Horatio
Hillo ! ho ! ho ! monseigneur !
Hamlet
— Hillo ! ho ! ho ! page ! Viens, mon faucon, viens !
Marcellus
— Que s’est-il passé, mon noble seigneur ?
Horatio
Quelle nouvelle, monseigneur ?
Hamlet
— Oh ! prodigieuse !
Horatio
Mon bon seigneur, dites-nous-la.
Hamlet
Non ; — vous la révéleriez.
Horatio
Pas moi, monseigneur, j’en jure par le ciel.
Marcellus
Ni moi, monseigneur.
Hamlet
— Qu’en dites-vous donc ? quel cœur d’homme l’eût jamais pensé ?… — Mais vous serez discrets ?
Horatio Et Marcellus
Oui, par le ciel, monseigneur !
Hamlet
— S’il y a dans tout le Danemark un scélérat… — c’est un coquin fieffé.
Horatio
— Il n’était pas besoin, monseigneur, qu’un fantôme sortît de la tombe — pour nous apprendre cela.
Horatio
— Ce sont là des paroles égarées et vertigineuses, monseigneur.
Hamlet
— Je suis fâché qu’elles vous offensent, fâché du fond du cœur ; — oui, vrai ! du fond du cœur.
Horatio
Il n’y a pas d’offense, monseigneur.
Hamlet
— Si, par saint Patrick ! il y en a une, — une offense bien grave encore. En ce qui touche cette vision, — c’est un honnête fantôme, permettez-moi de vous le dire : — quant à votre désir de connaître ce qu’il y a entre nous, — maîtrisez-le de votre mieux. Et maintenant, mes bons amis, — si vous êtes vraiment des amis, des condisciples, des compagnons d’armes, accordez-moi une pauvre faveur.
Horatio
Qu’est-ce, monseigneur ? — volontiers.
Hamlet
Ne faites jamais connaître ce que vous avez vu cette nuit.
Horatio Et Marcellus
— Jamais, monseigneur.
Hamlet
Bien ! mais jurez-le.
Horatio
Sur ma foi ! — monseigneur, je n’en dirai rien.
Marcellus
Ni moi, monseigneur, sur ma foi !
Hamlet
— Jurez sur mon épée.
Marcellus
Nous avons déjà juré, monseigneur.
Hamlet
— Jurez sur mon épée, jurez !
Spectre
Jurez !
Hamlet
— Ah ! ah ! mon garçon, est-ce toi qui parles ? es-tu là, sou vaillant ? — Allons !… vous entendez le gaillard dans la cave, — consentez à jurer.
Horatio
Prononcez la formule, monseigneur !
Hamlet
— Ne jamais dire un mot de ce que vous avez vu ; — jurez-le sur mon épée.
Spectre
Jurez !
Hamlet
Hic et ubique. Alors, changeons de place. — Venez ici, messieurs, — et étendez encore les mains sur mon épée. — Vous ne parlerez jamais de ce que vous avez entendu, — jurez-le sur mon épée.
Spectre
Jurez !
Hamlet
— Bien dit, vieille taupe ! Peux-tu donc travailler si vite sous terre ? — L’excellent pionnier ! Éloignons-nous encore une fois, mes bons amis.
Horatio
— Nuit et jour ! voilà un prodige bien étrange !
Spectre
Jurez !
Hamlet
— Calme-toi ! calme-toi, âme en peine ! Sur ce, messieurs, — je me recommande à vous de toute mon affection ; — et tout ce qu’un pauvre homme comme Hamlet — pourra faire pour vous exprimer son affection et son amitié, — sera fait, Dieu aidant. Rentrons ensemble, — et toujours le doigt sur les lèvres, je vous prie. — Notre époque est détraquée. Maudite fatalité, — que je sois jamais né pour la remettre en ordre ! — Eh bien ! allons ! partons ensemble !
Hamlet
Ils sortent.
Hamlet
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Scène 6
Polonius, Reynaldo, Ophélia
Une chambre dans la maison de Polonius.
Polonius
Donnez-lui cet argent et ces billets, Reynaldo.
Reynaldo
Oui, monseigneur.
Polonius
— Il sera merveilleusement sage, bon Reynaldo, — avant de l’aller voir, de vous enquérir — de sa conduite.
Reynaldo
Monseigneur, c’était mon intention.
Polonius
— Bien dit, pardieu ! très bien dit ! Voyez-vous, mon cher ! — sachez-moi d’abord quels sont les Danois qui sont à Paris ; — comment, avec qui, de quelles ressources, où ils vivent ; — quelle est leur société, leur dépense ; et une fois assuré, — par ces évolutions et ce manége de questions, — qu’ils connaissent mon fils, avancez-vous plus — que vos demandes n’auront l’air d’y toucher. — Donnez-vous comme ayant de lui une connaissance éloignée, — en disant, par exemple : « Je connais son père et sa famille, — et un peu lui-même. » Comprenez-vous bien, Reynaldo ?
Reynaldo
— Oui, très bien, monseigneur.
Polonius
« Et un peu lui-même : — mais,
pourrez-vous ajouter
Polonius
bien imparfaitement ; — d’ailleurs, si c’est bien celui dont je parle, c’est un jeune écervelé, — adonné à ceci ou à cela… » et alors mettez-lui sur le dos — tout ce qu’il vous plaira d’inventer ; rien cependant d’assez odieux — pour le déshonorer ; faites-y attention ; — tenez-vous, mon cher, à ces légèretés, à ces folies, à ces écarts usuels, — bien connus comme inséparables — de la jeunesse en liberté.
Reynaldo
Par exemple, monseigneur, l’habitude de jouer.
Polonius
— Oui, ou de boire, de tirer l’épée, de jurer, de se quereller, — de courir les filles : vous pouvez aller jusque-là.
Reynaldo
— Monseigneur, il y aurait là de quoi le déshonorer !
Polonius
— Non, en vérité ; si vous savez tempérer la chose dans l’accusation. — N’allez pas ajouter à sa charge — qu’il est débauché par nature ; — ce n’est pas là ce que je veux dire : mais effleurez si légèrement ses torts, — qu’on n’y voie que les fautes de la liberté, — l’étincelle et l’éruption d’un cerveau en feu, — et les écarts d’un sang indompté, — qui emporte tous les jeunes gens.
Reynaldo
Mais, mon bon seigneur…
Polonius
— Et à quel effet devrez-vous agir ainsi ?
Reynaldo
C’est justement, monseigneur, — ce que je voudrais savoir.
Polonius
Eh bien, mon cher, voici mon but, — et je crois que c’est un plan infaillible. — Quand vous aurez imputé à mon fils ces légères taches — qu’on verrait chez tout être un peu souillé par l’action du monde, — faites bien attention ! — si votre interlocuteur, celui que vous voulez sonder, — a jamais remarqué aucun des vices énumérés par vous — chez le jeune homme dont vous lui parlez vaguement, — il tombera d’accord avec vous de cette façon : — Cher monsieur , ou mon ami , ou seigneur ! — suivant le langage et la formule, — adoptés par le pays ou par l’homme en question.
Reynaldo
Très-bien, monseigneur.
Polonius
— Eh bien, donc, monsieur, alors il… alors… Qu’est-ce que j’allais dire ? — J’allais dire quelque chose : où en étais-je ?
Reynaldo
— Vous disiez : « Il tombera d’accord de cette façon… »
Polonius
— Il tombera d’accord de cette façon… Oui. Morbleu, — il tombera d’accord avec vous comme ceci : « Je connais le jeune homme, — je l’ai vu hier ou l’autre jour, — à telle ou telle époque ; avec tel et tel ; et, comme vous disiez, — il était là à jouer ; » ou : « Je l’ai surpris à boire, » — ou, « se querellant au jeu de paume ; » ou, peut-être : — « Je l’ai vu entrer dans telle maison suspecte —
videlicet , un bordel
Polonius
, » et ainsi de suite. — Vous voyez maintenant, — la carpe de la vérité se prend à l’hameçon de vos mensonges ; — et c’est ainsi que, nous autres, hommes de bon sens et de portée, en — entortillant le monde et en nous y prenant de biais, — nous trouvons indirectement notre direction. — Voilà comment, par mes instructions et mes avis préalables, — vous connaîtrez mon fils. Vous m’avez compris, n’est-ce pas ?
Reynaldo
— Oui, monseigneur.
Polonius
Dieu soit avec vous ! bon voyage !
Reynaldo
— Mon bon seigneur…
Polonius
Faites par vous-même l’observation de ses penchants.
Reynaldo
— Oui, monseigneur.
Polonius
Et laissez-le jouer sa musique.
Reynaldo
Bien, monseigneur.
Polonius
— Adieu !
Polonius
Reynaldo sort.
Ophélia
Eh bien ! Ophélia, qu’y a-t-il ?
Ophélia
— Oh ! monseigneur ! monseigneur, j’ai été si effrayée !
Polonius
— De quoi, au nom du ciel ?
Ophélia
— Monseigneur, j’étais à coudre dans ma chambre, — lorsqu’est entré le seigneur Hamlet, le pourpoint tout défait, — la tête sans chapeau, les bas chiffonnés, — sans jarretières et retombant sur la cheville, — pâle comme sa chemise, les genoux s’entrechoquant, — enfin avec un aspect aussi lamentable — que s’il avait été lâché de l’enfer — pour raconter des horreurs… Il se met devant moi.
Polonius
— Son amour pour toi l’a rendu fou !
Ophélia
Je n’en sais rien, monseigneur, — mais, vraiment, j’en ai peur.
Polonius
Qu’a-t-il dit ?
Polonius
— Viens avec moi : je vais trouver le roi. — C’est bien là le délire même de l’amour : — il se frappe lui-même dans sa violence, — et entraîne la volonté à des entreprises désespérées, — plus souvent qu’aucune des passions qui, sous le ciel, — accablent notre nature. Je suis fâché… — Ah çà, lui auriez-vous dit dernièrement des paroles dures ?
Ophélia
— Non, mon bon seigneur ; mais, comme vous me l’aviez commandé, — j’ai repoussé ses lettres et je lui ai refusé — tout accès près de moi.
Polonius
C’est cela qui l’a rendu fou. — Je suis fâché de n’avoir pas mis plus d’attention et de discernement — à le juger. Je craignais que ce ne fût qu’un jeu, — et qu’il ne voulût ton naufrage. Mais maudits soient mes soupçons ! — Il semble que c’est le propre de notre âge — de pousser trop loin la précaution dans nos jugements, — de même que c’est chose commune parmi la jeune génération — de manquer de retenue. Viens, allons trouver le roi. — Il faut qu’il sache tout ceci : le secret de cet amour peut provoquer — plus de malheurs que sa révélation de colères. — Viens.
Polonius
Ils sortent.
Polonius
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Scène 7
Roi, Reine, Rosencrantz, Guildenstern, Polonius, Voltimand, Hamlet, Rosencrantz Et Guildenstern, Quatre, Premier Comédien
Une salle dans le château.
Roi
— Soyez les bienvenus, cher Rosencrantz et vous, Guildenstern ; — outre le désir que nous avions de vous voir, — le besoin que nous avons de vos services nous a provoqué — à vous mander en toute hâte. Vous avez su quelque chose — de la transformation d’Hamlet ; je dis transformation, — car, à l’extérieur comme à l’intérieur, c’est un homme — qui ne se ressemble plus. Un motif — autre que la mort de son père a-t-il pu le mettre — à ce point hors de son bon sens ? — je ne puis en juger. Je vous en supplie tous deux, — vous qui avez été élevés dès l’enfance avec lui, — et êtes restés depuis ses camarades de jeunesse et de goûts, — daignez résider ici à notre cour — quelque temps encore, pour que votre compagnie — le rappelle vers le plaisir, et recueillez — tous les indices que vous pourrez glaner dans l’occasion — afin de savoir si le mal inconnu, qui l’accable ainsi, — ne serait pas, une fois découvert, accessibles à nos remèdes.
Reine
— Chers messieurs, il a parlé beaucoup de vous ; — et il n’y a pas, j’en suis sûre, deux hommes au monde — auxquels il soit plus attaché. Si vous vouliez bien — nous montrer assez de courtoisie et de bienveillance — pour passer quelque temps avec nous, — afin d’aider à l’accomplissement de notre espérance, — cette visite vous vaudra des remercîments — dignes de la reconnaissance d’un roi.
Rosencrantz
Vos majestés — pourraient, en vertu du pouvoir souverain qu’elles ont sur nous, — signifier leur bon plaisir redouté, comme un ordre plutôt — que comme une prière.
Guildenstern
Nous obéirons tous deux ; — et tout courbés, nous nous engageons ici — à mettre libéralement nos services à vos pieds, — sur un commandement.
Roi
— Merci, Rosencrantz ; merci, gentil Guildenstern !
Reine
— Merci, Guildenstern ; merci, gentil Rosencrantz. — Veuillez, je vous en supplie, vous rendre sur-le-champ — auprès de mon fils. Il est bien changé !
Reine
Se tournant vers sa suite.
Reine
Que quelques-uns de vous aillent — conduire ces messieurs là où est Hamlet !
Guildenstern
— Fasse le ciel que notre présence et nos soins — lui soient agréables et salutaires !
Reine
Amen !
Reine
Sortent Rosencrantz, Guildenstern et quelques hommes de la suite.
Polonius
— Mon bon seigneur, les ambassadeurs sont joyeusement — revenus de Norwége.
Roi
— Tu as toujours été le père des bonnes nouvelles.
Polonius
— Vrai, monseigneur ? Soyez sûr, mon bon suzerain, — que mes services, comme mon âme, sont voués — en même temps à mon Dieu et à mon gracieux roi.
Polonius
À part, au roi.
Polonius
— Et je pense, à moins que ma cervelle — ne sache plus suivre la piste d’une affaire aussi sûrement — que de coutume, que j’ai découvert — la cause même de l’état lunatique d’Hamlet.
Roi
— Oh ! parle ! il me tarde de t’entendre.
Polonius
— Donnez d’abord audience aux ambassadeurs ; — ma nouvelle sera le dessert de ce grand festin.
Roi
Fais-leur toi-même les honneurs, et introduis-les.
Roi
Polonius sort.
Roi
À la reine.
Roi
— Il me dit, ma douce reine, qu’il a découvert — le principe et la source de tout le trouble de votre fils.
Reine
— Je doute fort que ce soit autre chose que le grand motif, — la mort de son père et notre mariage précipité.
Roi
— Bien ! nous l’examinerons. Soyez les bienvenus, mes bons amis ! — Parlez, Voltimand ! quelle est la réponse de notre frère de Norwége ?
Voltimand
Il remet au roi un papier.
Voltimand
— de vouloir bien accorder un libre passage — à travers vos domaines pour cette expédition, — sous telles conditions de sûretés et de garanties — qui sont proposées ici.
Roi
Cela ne nous déplaît pas. — Nous lirons cette dépêche plus à loisir, — et nous y répondrons après y avoir réfléchi. — En attendant, nous vous remercions de votre bonne besogne. — Allez vous reposer ; ce soir nous nous attablerons ensemble ; — soyez les bienvenus chez nous.
Roi
Sortent Voltimand et Cornélius.
Polonius
Voilà une affaire bien terminée. — Mon suzerain et madame, discuter — ce que doit être la majesté royale, ce que sont les devoirs des sujets, — pourquoi le jour est le jour, la nuit la nuit, et le temps le temps, — ce serait perdre la nuit, le jour et le temps. — En conséquence, puisque la brièveté est l’âme de l’esprit — et que la prolixité en est le corps et la floraison extérieure, — je serai bref. Votre noble fils est fou, — je dis fou ; car définir en quoi la folie véritable consiste, — ce serait tout simplement fou. — Mais laissons cela.
Reine
Plus de faits, et moins d’art !
Polonius
Il lit.
Polonius
« À la céleste idole de mon âme, à la belle des belles, à Ophélia. »
Polonius
Voilà une mauvaise phrase, une phrase vulgaire ; « belle des belles » est une expression vulgaire ; mais écoutez :
Polonius
« Qu’elle garde ceci sur son magnifique sein blanc. »
Reine
— Quoi ! ceci est adressé par Hamlet à Ophélia ?
Polonius
— Attendez, ma bonne dame, je cite textuellement :
Polonius
 « Doute que les astres soient de flammes ;  Doute que le soleil tourne ;  Doute que la vérité soit la vérité,  Mais ne doute jamais de mon amour !
Polonius
Ô chère Ophélia, je suis mal à l’aise en ces vers ; je n’ai point l’art d’aligner mes soupirs, mais je t’aime bien ! oh ! par-dessus tout, crois-le. Adieu !
Polonius
À toi pour toujours, ma dame chérie, tant que cette machine mortelle m’appartiendra !
Roi
Mais comment a-t-elle — accueilli son amour ?
Polonius
Que pensez-vous de moi ?
Roi
— Ce que je dois penser d’un homme loyal et honorable.
Polonius
— Je voudrais toujours l’être. Mais que penseriez-vous de moi, — si, quand j’ai vu cet ardent amour prendre essor —
je m’en étais aperçu, je dois vous le dire, — avant que ma fille m’en eût parlé
Polonius
, que penseriez-vous de moi, — que penserait de moi sa majesté bien-aimée la reine ici présente, — si, jouant le rôle de pupitre ou d’album, — ou faisant de mon cœur un complice muet, — j’avais regardé cet amour d’un œil indifférent ? — Que penseriez-vous de moi ?… Ah ! je suis allé rondement au fait — et j’ai dit à cette petite maîtresse : — Le seigneur Hamlet est un prince hors de ta sphère, — cela ne doit pas être . Et alors je lui ai donné pour précepte — de se tenir enfermée hors de sa portée, — de ne pas admettre ses messagers, ni recevoir ses cadeaux. — Ce que faisant, elle a pris les fruits de mes conseils ; — et lui
pour abréger l’histoire
Polonius
se voyant repoussé, — a été pris de tristesse, puis d’inappétence, — puis d’insomnie, puis de faiblesse, — puis de délire, et enfin, par aggravation, — de cette folie qui l’égare maintenant — et nous met tous en deuil.
Roi
Croyez-vous que cela soit ?
Reine
— C’est très-probable.
Polonius
— Quand m’est-il arrivé, je voudrais le savoir, — de dire positivement : Cela est , — lorsque cela n’était pas ?
Roi
Jamais, que je sache.
Polonius
— Séparez ceci de cela, s’il en est autrement ; — pourvu que les circonstances me guident, je découvrirai toujours — la vérité, fût-elle cachée, ma foi, — dans le centre de la terre.
Roi
Comment nous assurer de la chose ?
Polonius
— Vous savez que parfois il se promène, pendant quatre heures de suite, — ici, dans la galerie.
Reine
Oui, c’est vrai.
Polonius
— Au moment où il y sera, je lui lâcherai ma fille ; — cachons-nous alors, vous et moi, derrière une tapisserie. — Surveillez l’entrevue. S’il est vrai qu’il ne l’aime pas, — si ce n’est pas pour cela qu’il a perdu la raison, — que je cesse d’assister aux conseils de l’État — et que j’aille gouverner une ferme et des charretiers !
Roi
Essayons cela.
Reine
— Voyez le malheureux qui s’avance tristement, un livre à la main.
Polonius
Sortent le Roi, la Reine et leur suite.
Polonius
Comment va mon bon seigneur Hamlet ?
Hamlet
Bien, Dieu merci !
Polonius
Me reconnaissez-vous, monseigneur ?
Hamlet
Parfaitement, parfaitement ; vous êtes un marchand de poisson.
Polonius
Non, monseigneur.
Hamlet
Alors, je voudrais que vous fussiez honnête comme un de ces gens-là.
Polonius
Honnête, monseigneur ?
Hamlet
Oui, monsieur. Pour trouver un honnête homme, au train dont va le monde, il faut choisir entre dix mille.
Polonius
C’est bien vrai, monseigneur.
Hamlet
Le soleil, tout dieu qu’il est, fait produire des vers à un chien mort, en baisant sa charogne. Avez-vous une fille ?
Polonius
Oui, monseigneur.
Hamlet
Ne la laissez pas se promener au soleil : la conception est une bénédiction du ciel ; mais, comme votre fille peut concevoir, ami, prenez garde.
Polonius
Que voulez-vous dire par là ?
Polonius
À part.
Polonius
Toujours à rabâcher de ma fille !… Cependant il ne m’a pas reconnu d’abord ; il m’a dit que j’étais un marchand de poisson. Il n’y est plus ! il n’y est plus ! et, de fait, dans ma jeunesse, l’amour m’a réduit à une extrémité bien voisine de celle-ci. Parlons-lui encore… Que lisez-vous là, monseigneur ?
Hamlet
Des mots, des mots, des mots, des mots.
Polonius
De quoi est-il question, monseigneur ?
Hamlet
Entre qui ?
Polonius
Je demande de quoi il est question dans ce que vous lisez, monseigneur !
Hamlet
De calomnies, monsieur ! Ce coquin de satiriste dit que les vieux hommes ont la barbe grise et la figure ridée ; que leurs yeux jettent une ambre, épaisse comme la gomme du prunier ; qu’ils ont une abondante disette d’esprit, ainsi que des jarrets très-faibles. Toutes choses, monsieur, que je crois de toute ma puissance et de tout mon pouvoir, mais que je regarde comme inconvenant d’imprimer ainsi : car vous-même, monsieur, vous auriez le même âge que moi, si, comme une écrevisse, vous pouviez marcher à reculons.
Polonius
Quoique ce soit de la folie, il y a pourtant là de la suite.
Polonius
Haut.
Hamlet
Dans mon tombeau ?
Polonius
Ce serait, en réalité, changer d’air…
Polonius
À part.
Polonius
Comme ses répliques sont parfois grosses de sens ! Heureuses reparties qu’a souvent la folie, et que la raison et le bon sens ne trouveraient pas avec autant d’à-propos. Je vais le quitter et combiner tout de suite les moyens d’une rencontre entre lui et ma fille.
Polonius
Haut.
Polonius
Mon honorable seigneur, je vais très-humblement prendre congé de vous.
Hamlet
Vous ne sauriez, monsieur, rien prendre dont je fasse plus volontiers l’abandon ; excepté ma vie, excepté ma vie.
Polonius
Adieu, monseigneur.
Hamlet
Sont-ils fastidieux, ces vieux fous !
Polonius
Vous cherchez le seigneur Hamlet ; le voilà.
Rosencrantz
Dieu vous garde, monsieur !
Rosencrantz
Sort Polonius.
Guildenstern
Mon honoré seigneur !
Rosencrantz
Mon très-cher seigneur !
Rosencrantz
Comme la moyenne des enfants de la terre.
Guildenstern
Heureux, en ce sens que nous ne sommes pas trop heureux. Nous ne sommes point l’aigrette du chapeau de la fortune.
Hamlet
Ni la semelle de son soulier ?
Rosencrantz
Ni l’une, ni l’autre.
Hamlet
Alors, vous vivez près de sa ceinture, au centre de ses faveurs.
Guildenstern
Oui, nous sommes de ses amis privés.
Hamlet
Dans les parties secrètes de la fortune ? Oh ! rien de plus vrai, c’est une catin… Quelles nouvelles ?
Rosencrantz
Aucune, monseigneur, si ce n’est que le monde est devenu vertueux.
Hamlet
Alors le jour du jugement est proche ; mais votre nouvelle n’est pas vraie. Laissez-moi vous faire une question plus personnelle : qu’avez-vous donc fait à la fortune, mes bons amis, pour qu’elle vous envoie en prison ici ?
Guildenstern
En prison, monseigneur ?
Hamlet
Le Danemark est une prison.
Rosencrantz
Alors le monde en est une aussi.
Hamlet
Une vaste prison, dans laquelle il y a beaucoup de cellules, de cachots et de donjons. Le Danemark est un des pires.
Rosencrantz
Nous ne sommes pas de cet avis, monseigneur.
Hamlet
C’est qu’alors le Danemark n’est point une prison pour vous ; car il n’y a de bien et de mal que selon l’opinion qu’on a. Pour moi, c’est une prison.
Rosencrantz
Soit. Alors, c’est votre ambition qui en fait une prison pour vous ; votre pensée y est trop à l’étroit.
Hamlet
Ô Dieu ! je pourrais être enfermé dans une coquille de noix, et me regarder comme le roi d’un espace infini, si je n’avais pas de mauvais rêves.
Guildenstern
Ces rêves-là sont justement l’ambition ; car toute la substance de l’ambition n’est que l’ombre d’un rêve.
Hamlet
Un rêve n’est lui-même qu’une ombre.
Rosencrantz
C’est vrai, et je tiens l’ambition pour chose si aérienne et si légère, qu’elle n’est que l’ombre d’un rêve.
Hamlet
En ce cas, nos gueux sont des corps, et nos monarques et nos héros démesurés sont les ombres des gueux… Irons-nous à la cour ? car, franchement, je ne suis pas en train de raisonner.
Rosencrantz Et Guildenstern
Nous vous accompagnerons.
Rosencrantz
Vous voir, monseigneur ; pas d’autre motif.
Hamlet
Gueux comme je le suis, je suis pauvre même en remercîments ; mais je ne vous en remercie pas moins, et je vous assure, mes bons amis, mes remercîments sont trop chers à un sou. Vous a-t-on envoyé chercher, ou venez-vous me voir spontanément, de votre plein gré ? Allons, agissez avec moi en confiance ; allons, allons ! parlez.
Guildenstern
Que pourrions-nous dire, monseigneur ?
Hamlet
Eh bien, n’importe quoi… qui réponde à ma question ! On vous a envoyé chercher ; il y a dans vos regards une sorte d’aveu que votre candeur n’a pas le talent de colorer. Je le sais, le bon roi et la bonne reine vous ont envoyé chercher.
Rosencrantz
Dans quel but, monseigneur ?
Hamlet
C’est ce qu’il faut m’apprendre. Ah ! laissez-moi vous conjurer ; par les droits de notre camaraderie, par l’harmonie de notre jeunesse, par les engagements de notre amitié toujours constante, enfin par tout ce qu’un meilleur orateur pourrait invoquer de plus cher, soyez nets et francs avec moi. Vous a-t-on envoyé chercher, oui ou non ?
Rosencrantz
Que dites-vous ?
Hamlet
Oui, allez, j’ai l’œil sur vous.
Hamlet
Haut.
Hamlet
Si vous m’aimez, ne me cachez rien.
Guildenstern
Monseigneur, on nous a envoyé chercher.
Hamlet
Je vais vous dire pourquoi. De cette manière, mes pressentiments préviendront vos aveux, et votre discrétion envers le roi et la reine ne perdra rien de son duvet. J’ai depuis peu, je ne sais pourquoi, perdu toute ma gaieté, renoncé à tous mes exercices accoutumés ; et, vraiment, tout pèse si lourdement à mon humeur, que la terre, cette belle construction, me semble un promontoire stérile ; le ciel, ce dais splendide, regardez ! ce magnifique plafond, ce toit majestueux, constellé de flammes d’or, eh bien, il ne m’apparaît plus que comme un noir amas de vapeurs pestilentielles. Quel chef-d’œuvre que l’homme ! qu’il est noble dans sa raison ! qu’il est infini dans ses facultés ! dans sa forme et dans ses mouvements, comme il est expressif et admirable ! par l’action, semblable à un ange ! par la pensée, semblable à un dieu ! C’est la merveille du monde, l’animal idéal ! Et pourtant qu’est à mes yeux cette quintessence de poussière ? L’homme n’a pas de charme pour moi… ni la femme non plus, quoi que semble dire votre sourire.
Rosencrantz
Monseigneur, il n’y a rien de cela dans ma pensée.
Hamlet
Pourquoi avez-vous ri, alors, quand j’ai dit : L’homme n’a pas de charme pour moi ?
Hamlet
Celui qui joue le roi sera le bienvenu ; sa majesté recevra tribut de moi ; le chevalier errant aura le fleuret et l’écu ; l’amoureux ne soupirera pas gratis ; le personnage fantasque achèvera en paix son rôle ; le clown fera rire ceux même dont une toux sèche chatouille les poumons, et la princesse exprimera librement sa passion, dût le vers blanc en être estropié… Quels sont ces comédiens ?
Rosencrantz
Ceux-là mêmes qui vous charmaient tant d’habitude, les tragédiens de la cité.
Hamlet
Par quel hasard deviennent-ils ambulants ? Une résidence fixe, et pour l’honneur et pour le profit, leur serait plus avantageuse.
Rosencrantz
Je crois qu’elle leur est interdite en conséquence de la dernière innovation
Rosencrantz
.
Hamlet
Sont-ils toujours aussi estimés que lorsque j’étais en ville ? Sont-ils aussi suivis ?
Rosencrantz
Non, vraiment, ils ne le sont pas.
Hamlet
D’où cela vient-il ? Est-ce qu’ils commencent à se rouiller ?
Hamlet
Comment ! ce sont des enfants ? Qui les entretient ? D’où tirent-ils leur écot ? Est-ce qu’ils ne continueront pas leur métier quand leur voix aura mué ? Et si, plus tard, ils deviennent comédiens ordinaires,
ce qui est très-probable, s’ils n’ont pas d’autre ressource,
Hamlet
ne diront-ils pas que les auteurs de leur troupe ont eu grand tort de leur faire diffamer leur futur héritage ?
Rosencrantz
Ma foi ! il y aurait beaucoup à faire de part et d’autre ; et la nation ne se fait pas faute de les pousser à la querelle. Il y a eu un temps où la pièce ne rapportait pas d’argent, à moins que poëtes et acteurs n’en vinssent aux coups.
Hamlet
Est-il possible ?
Guildenstern
Il y a déjà eu bien des cervelles broyées.
Hamlet
Et ce sont les enfants qui l’emportent ?
Rosencrantz
Oui, monseigneur ; ils emportent Hercule et son fardeau
Rosencrantz
.
Hamlet
Ce n’est pas fort surprenant. Tenez mon oncle est roi de Danemark ; eh bien ! ceux qui lui auraient fait la grimace du vivant de mon père donnent vingt, quarante, cinquante et cent ducats pour son portrait en miniature. Sangdieu ! il y a là quelque chose qui n’est pas naturel ; si la philosophie pouvait l’expliquer !
Hamlet
Fanfare de trompettes derrière le théâtre.
Guildenstern
Les acteurs sont là.
Hamlet
Messieurs, vous êtes les bienvenus à Elseneur. Votre main ! Approchez. Les devoirs de l’hospitalité sont la politesse et la cérémonie ; laissez-moi m’acquitter envers vous dans les règles, de peur que ma cordialité envers les comédiens, qui, je vous le déclare, doit être noblement ostensible, ne paraisse dépasser celle que je vous témoigne. Vous êtes les bienvenus ; mais mon oncle-père et ma tante-mère sont dans l’erreur.
Guildenstern
En quoi, mon cher seigneur ?
Hamlet
Je ne suis fou que par le vent du nord-nord-ouest ; quand le vent est au sud, je peux distinguer un faucon d’un héron.
Polonius
Salut, messieurs !
Hamlet
Écoutez, Guildenstern…
Hamlet
À Rosencrantz.
Hamlet
Et vous aussi ; pour chaque oreille un auditeur. Ce grand bambin que vous voyez là, n’est pas encore hors de ses langes.
Rosencrantz
Peut-être y est-il revenu ; car on dit qu’un vieillard est enfant pour la seconde fois.
Hamlet
Je vous prédis qu’il vient pour me parler des comédiens. Attention !… Vous avez raison, monsieur, c’est effectivement lundi matin…
Polonius
Monseigneur, j’ai une nouvelle à vous apprendre.
Hamlet
Monseigneur, j’ai une nouvelle à vous apprendre. Du temps que Roscius était acteur à Rome…
Polonius
Les acteurs viennent d’arriver ici, monseigneur.
Hamlet
Bah ! bah !
Polonius
Sur mon honneur.
Hamlet
« Alors arriva chaque acteur sur son âne. »
Polonius
Ce sont les meilleurs acteurs du monde pour la tragédie, la comédie, le drame historique, la pastorale, la comédie pastorale, la pastorale historique, la tragédie historique, la pastorale tragico-comico-historique ; pièces sans divisions ou poëmes sans limites. Pour eux, Sénèque ne peut être trop lourd, ni Plaute trop léger. Pour concilier les règles avec la liberté, ils n’ont pas leurs pareils.
Hamlet
« Ô Jephté ! juge d’Israël , » quel trésor tu avais !
Polonius
Quel trésor avait-il, monseigneur ?
Hamlet
Eh bien !
Hamlet
  Une fille unique charmante   Qu’il aimait passionnément.
Polonius
Toujours ma fille !
Hamlet
Ne suis-je pas dans le vrai, vieux Jephté ?
Polonius
Si vous m’appelez Jephté, monseigneur, c’est que j’ai une fille que j’aime passionnément.
Hamlet
Non, cela ne s’ensuit pas.
Polonius
Qu’est-ce donc qui s’ensuit, monseigneur ?
Hamlet
Eh bien !
Hamlet
  Mais par hasard Dieu sait pourquoi.
Hamlet
Et puis, vous savez :
Hamlet
  Il arriva, comme c’était probable…
Hamlet
Le premier couplet de cette pieuse complainte vous en apprendra plus long ; mais regardez, voici qui me fait abréger.
Quatre
Vous êtes les bienvenus, mes maîtres ; bienvenus tous.
Quatre
À l’un d’eux.
Quatre
Je suis charmé de te voir bien portant… Bienvenus, mes bons amis !…
Quatre
À un autre.
Premier Comédien
Quelle tirade, monseigneur ?
Hamlet
Je t’ai entendu déclamer une tirade qui n’a jamais été dite sur la scène, ou, dans tous les cas, ne l’a été qu’une fois ; car la pièce, je m’en souviens, ne plaisait pas à la foule ; c’était du caviar
Hamlet
pour le populaire ; mais, selon mon opinion et celle de personnes dont le jugement, en pareilles matières, a eu plus de retentissement que le mien, c’était une excellente pièce, bien conduite dans toutes les scènes, écrite avec autant de réserve que de talent. On disait, je m’en souviens, qu’il n’y avait pas assez de sel dans les vers pour rendre le sujet savoureux, et qu’il n’y avait rien dans le style qui pût faire accuser l’auteur d’affectation ; mais on trouvait la pièce d’un goût honnête, aussi saine que suave, et beaucoup plutôt belle par la simplicité que par la recherche. Il y avait surtout un passage que j’aimais : c’était le récit d’Énée à Didon, et spécialement l’endroit où il parle du meurtre de Priam. Si ce morceau vit dans votre mémoire, commencez à ce vers… voyons… voyons…
Hamlet
  Pyrrhus hérissé comme la bête d’Hyrcanie,
Hamlet
Ce n’est pas cela : ça commence par Pyrrhus…
Hamlet
Le hérissé Pyrrhus avait une armure de sable, Qui, noire comme ses desseins, ressemblait à la nuit, Quand il était couché dans le cheval sinistre. Mais son physique affreux et noir est barbouillé D’un blason plus effrayant ; des pieds à la tête, Il est maintenant tout gueules ; il est horriblement coloré Du sang des mères, des pères, des filles, des fils, Cuit et empâté sur lui par les maisons en flammes Qui prêtent une lumière tyrannique et damnée
Hamlet
À ces vils massacres. Rôti par la fureur et par le feu, Et ainsi enduit de caillots coagulés, Les yeux comme des escarboucles, l’infernal Pyrrhus Cherche l’ancêtre Priam…
Hamlet
Maintenant, continuez, vous.
Polonius
Par Dieu ! monseigneur, voilà qui est bien dit ! bon accent et bonne mesure !
Premier Comédien
    Bientôt il le trouve Lançant sur les Grecs des coups trop courts ; son antique épée, Rebelle à son bras, reste où elle tombe, Indocile au commandement. Lutte inégale ! Pyrrhus pousse à Priam ; dans sa rage, il frappe à côté ; Mais le sifflement et le vent de son épée cruelle suffisent Pour faire tomber l’aïeul énervé. Alors Ilion, inanimée, Semble ressentir ce coup ; de ses sommets embrasés Elle s’affaisse sur sa base et, dans un fracas affreux, Fait prisonnière l’oreille de Pyrrhus. Mais tout à coup son épée, Qui allait tomber sur la tête blanche comme le lait Du vénérable Priam, semble suspendue dans l’air. Ainsi Pyrrhus est immobile comme un tyran en peinture ; Et, restant neutre entre sa volonté et son œuvre, Il ne fait rien. Mais, de même que nous voyons souvent, à l’approche de l’orage, Le silence dans les cieux, les nuages immobiles, Les vents hardis sans voix, et la terre au-dessous Muette comme la mort, puis tout à coup un effroyable éclair Qui déchire la région céleste ; de même, après ce moment d’arrêt, Une fureur vengeresse ramène Pyrrhus à l’œuvre ; Et jamais les marteaux des Cyclopes ne tombèrent Sur l’armure de Mars, pour en forger la trempe éternelle, Avec moins de remords que l’épée sanglante de Pyrrhus Ne tombe maintenant sur Priam. Arrière, arrière, Fortune ! prostituée ! Vous tous, dieux Réunis en synode général, enlevez-lui sa puissance ; Brisez tous les rayons et toutes les jantes de sa roue,
Premier Comédien
Et roulez-en le moyeu arrondi en bas de la colline du ciel, Aussi bas que chez les démons !
Polonius
C’est trop long.
Hamlet
Nous l’enverrons chez le barbier avec votre barbe… Je t’en prie, continue : il lui faut une gigue ou une histoire de mauvais lieu ; sinon, il s’endort… Continue ; arrive à Hécube.
Premier Comédien
Mais celui, oh ! celui qui eût vu la reine emmitouflée…
Hamlet
La reine emmitouflée ?
Polonius
C’est bien ! la reine emmitouflée est bien !
Premier Comédien
Courir pieds nus çà et là, menaçant les flammes Des larmes qui l’aveuglent ; ayant un chiffon sur cette tête Où était naguère un diadème, et, pour robe, Autour de ses reins amollis et par trop fécondés, Une couverture, attrapée dans l’alarme de la crainte ; Celui qui aurait vu cela, la langue trempée dans le venin, Aurait déclaré la Fortune coupable de trahison. Mais si les dieux eux-mêmes l’avaient vue alors Qu’elle voyait Pyrrhus se faire un jeu malicieux D’émincer avec son épée les membres de son époux, Le cri de douleur qu’elle jeta tout à coup
À moins que les choses de la terre ne les touchent pas du tout
Premier Comédien
, Aurait trait les larmes des yeux brûlants du ciel Et le courroux des Dieux
Premier Comédien
.
Polonius
Voyez donc s’il n’a pas changé de couleur. Il a des larmes dans les yeux ! Assez, je te prie !
Hamlet
C’est bien. Je te ferai dire le reste bientôt.
Hamlet
À Polonius.
Hamlet
Veillez, je vous prie, monseigneur, à ce que ces comédiens soient bien traités. Entendez-vous ? qu’on ait pour eux des égards ; car ils sont le résumé, la chronique abrégée des temps. Mieux vaudrait pour vous une méchante épitaphe après votre mort que leurs blâmes pendant votre vie.
Polonius
Monseigneur, je les traiterai conformément à leurs mérites.
Hamlet
Morbleu ! l’ami, beaucoup mieux. Traiter chacun d’après son mérite, qui donc échappera aux étrivières ?… Non. Traitez-les conformément à votre propre rang, à votre propre dignité. Moins vos égards seront mérités, plus votre bienveillance aura de mérite. Emmenez-les.
Polonius
Venez, messieurs.
Polonius
Polonius sort avec quelques-uns des acteurs.
Hamlet
Suivez-le, mes amis ; nous aurons une représentation demain.
Hamlet
Au premier comédien, auquel il fait signe de rester.
Hamlet
Écoutez-moi, vieil ami pourriez-vous jouer le meurtre de Gonzague ?
Premier Comédien
Oui, monseigneur.
Hamlet
Eh bien ! vous le jouerez demain soir. Vous pourriez, au besoin, étudier une tirade de douze ou quinze vers que j’écrirais et que j’y intercalerais ? Vous le pourriez, n’est-ce pas ?
Premier Comédien
Oui, monseigneur.
Hamlet
Fort bien… Suivez ce seigneur, et ayez soin de ne pas vous moquer de lui.
Hamlet
Sort le comédien.
Hamlet
À Rosencrantz et à Guildenstern.
Hamlet
Mes bons amis, je vous laisse jusqu’à ce soir : vous êtes les bienvenus à Elseneur.
Rosencrantz
Mon bon seigneur !
Rosencrantz
Rosencrantz et Guildenstern sortent.
Hamlet
Il sort.
Hamlet
‌
Scène 8
Roi, Rosencrantz, Guildenstern, Reine, Polonius, Ophélia, Hamlet
Une autre salle dans le château.
Roi
— Et vous ne pouvez pas, dans le courant de la causerie, — savoir de lui pourquoi il montre tout ce désordre, — et déchire si cruellement le repos de toute sa vie — par cette démence turbulente et dangereuse ?
Rosencrantz
— Il avoue qu’il se sent égaré ; — mais pour quel motif, il n’y a pas moyen de le lui faire dire.
Guildenstern
— Nous le trouvons peu disposé à se laisser sonder. — Il nous échappe avec une malicieuse folie, — quand nous voulons l’amener à quelque aveu — sur son état véritable.
Reine
Vous a-t-il bien reçus ?
Rosencrantz
— Tout à fait en gentilhomme.
Guildenstern
Oui, mais avec une humeur forcée.
Rosencrantz
— Avare de questions ; mais, à nos demandes, — très-prodigue de réponses.
Reine
L’avez-vous convié — à quelque passe-temps ?
Polonius
Cela est très vrai, — et il m’a supplié d’engager vos majestés — à écouter et à voir la pièce.
Roi
— De tout mon cœur, et je suis ravi — de lui savoir cette disposition. — Mes chers messieurs, stimulez-le encore, — et poussez ses idées vers ces distractions.
Rosencrantz
— Oui, monseigneur.
Rosencrantz
Sortent Rosencrantz et Guildenstern.
Roi
Chère Gertrude, laissez-nous. — Car nous avons secrètement envoyé chercher Hamlet, — afin qu’il se trouve, comme par hasard, — face à face avec Ophélia. — Son père et moi, espions légitimes, — nous nous placerons de manière que, voyant sans être vus, — nous puissions juger nettement de leur rapports, — et conclure d’après sa façon d’être — si c’est le chagrin d’amour, ou non, — qui le tourmente ainsi.
Reine
Je vais vous obéir. — Et pour vous, Ophélia, je souhaite — que vos nobles beautés soient l’heureuse cause — de l’égarement d’Hamlet ; je pourrais alors espérer que vos vertus — le ramèneront dans le droit chemin, — pour votre honneur à tous deux.
Ophélia
Je le voudrais, madame.
Ophélia
La reine sort.
Polonius
— Ophélia, promenez-vous ici… Gracieux maître, s’il vous plaît, — nous irons nous poster.
Polonius
À Ophélia.
Polonius
Lisez dans ce livre ; — cette apparence d’occupation colorera — votre solitude. C’est un tort que nous avons souvent : — il arrive trop fréquemment qu’avec un visage dévot — et une attitude pieuse, nous parvenons à emmieller — le diable lui-même.
Roi
Oh ! cela n’est que trop vrai ! Quel cuisant — coup de fouet ce mot-là donne à ma conscience ! — La joue d’une prostituée, embellie par un savant plâtrage, — n’est pas plus hideuse sous ce qui la couvre — que mon forfait, sous le fard de mes paroles. — Ô poids accablant !
Polonius
— Je l’entends qui vient : retirons-nous, — monseigneur.
Polonius
Sortent le roi et Polonius.
Ophélia
Mon bon seigneur, — comment s’est porté votre honneur tous ces jours passés ?
Hamlet
— Je vous remercie humblement ; bien, bien, bien.
Ophélia
— Monseigneur, j’ai de vous des souvenirs — que, depuis longtemps, il me tarde de vous rendre. — Recevez-les donc maintenant, je vous prie.
Hamlet
— Non, non pas. Je ne vous ai jamais rien donné.
Hamlet
Ha ! ha ! vous êtes vertueuse ?
Ophélia
Monseigneur ?
Hamlet
Et vous êtes belle !
Ophélia
Que veut dire votre seigneurie ?
Hamlet
Que si vous êtes vertueuse et belle, vous ne devez pas permettre de relation entre votre vertu et votre beauté.
Ophélia
La beauté, monseigneur, peut-elle avoir une meilleure compagne que la vertu ?
Hamlet
Oui, ma foi : car la beauté aura le pouvoir de faire de la vertu une maquerelle, avant que la vertu ait la force de transformer la beauté à son image. Je vous ai aimée jadis.
Ophélia
Vous me l’avez fait croire en effet, monseigneur.
Hamlet
Vous n’auriez pas dû me croire ; car la vertu a beau être greffée à notre vieille souche, celle-ci sent toujours son terroir. Je ne vous aimais pas.
Ophélia
Je n’en ai été que plus trompée.
Ophélia
Chez lui, monseigneur.
Hamlet
Qu’on ferme les portes sur lui, pour qu’il ne joue pas le rôle de niais ailleurs que dans sa propre maison. Adieu.
Ophélia
Oh ! secourez-le, cieux cléments !
Hamlet
Si tu te maries, je te donnerai pour dot cette vérité empoisonnée : Sois aussi chaste que la glace, aussi pure que la neige, tu n’échapperas pas à la calomnie… Va-t’en dans un couvent. Adieu. Ou, si tu veux absolument te marier, épouse un imbécile ; car les hommes d’esprit savent trop bien quels monstres vous faites d’eux. Au couvent, allons, et vite ! Adieu.
Ophélia
Ô puissances célestes, guérissez-le !
Hamlet
Sort Hamlet
Hamlet
.
Ophélia
— Oh ! que voilà un noble esprit bouleversé ! — L’œil du courtisan, la langue du savant, l’épée du soldat ! — l’espérance, la rose de ce bel empire, — le miroir du bon ton, le moule de l’élégance, — l’observé de tous les observateurs ! perdu, tout à fait perdu ! — Et moi, de toutes les femmes la plus accablée et la plus misérable, — moi qui ai sucé le miel de ses vœux mélodieux, — voir maintenant cette noble et souveraine raison — faussée et criarde comme une cloche fêlée ! — voir la forme et la beauté incomparables de cette jeunesse en fleur — flétries par la démence ! Oh ! malheur à moi ! — avoir vu ce que j’ai vu, et voir ce que je vois !
Roi
— L’amour ! non, son affection n’est pas de ce côté-là ; — non, ce qu’il disait, quoique manquant un peu de suite, — n’était pas de la folie. Il y a dans son âme quelque chose — que couve sa mélancolie ; — et j’ai peur de voir éclore et sortir de l’œuf — quelque catastrophe. Pour l’empêcher, — voici, par une prompte détermination, — ce que j’ai résolu : Hamlet partira sans délai pour l’Angleterre, — pour réclamer le tribut qu’on néglige d’acquitter. — Peut-être les mers, des pays différents, — avec leurs spectacles variés, chasseront-ils — de son cœur cet objet tenace — dont son cerveau est sans cesse frappé, et qui le met ainsi — hors de lui-même… Qu’en pensez-vous ?
Roi
Il en sera fait ainsi : — la folie chez les grands ne doit pas rester sans surveillance.
Roi
Ils sortent.
Roi
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Scène 9
Premier Comédien, Hamlet, Polonius, Rosencrantz Et Guildenstern, Horatio, Roi, Rosencrantz, Reine, Ophélia, Prologue, Roi De La Pièce, Reine De La Pièce, Lucianus, Tous, Guildenstern
La grand’salle du château.
Premier Comédien
Je le promets à votre honneur.
Hamlet
Ne soyez pas non plus trop châtié, mais que votre propre discernement soit votre guide : mettez l’action d’accord avec la parole, la parole d’accord avec l’action, en vous appliquant spécialement à ne jamais violer la nature ; car toute exagération s’écarte du but du théâtre, qui, dès l’origine comme aujourd’hui, a eu et a encore pour objet d’être le miroir de la nature, de montrer à la vertu ses propres traits, à l’infamie sa propre image, et à chaque âge, à chaque transformation du temps, sa figure et son empreinte. Maintenant, si l’expression est exagérée ou affaiblie, elle aura beau faire rire l’ignorant, elle blessera à coup sûr l’homme judicieux dont la critique a, vous devez en convenir, plus de poids que celle d’une salle entière. Oh ! j’ai vu jouer des acteurs, j’en ai entendu louer hautement qui n’avait ni accent, ni la tournure d’un chrétien, d’un païen, d’un homme ! Ils s’enflaient et hurlaient de telle façon que, pour ne pas offenser Dieu, je les ai toujours crus enfantés par quelque journalier de la nature, qui, voulant faire des hommes, les avaient manqués, tant ils imitaient abominablement l’humanité.
Premier Comédien
J’espère que nous avons réformé cela passablement chez nous.
Hamlet
Sortent les comédiens.
Hamlet
Eh bien, monseigneur le roi entendra-t-il ce chef-d’œuvre ?
Polonius
Oui. La reine aussi, et cela tout de suite.
Hamlet
Dites aux acteurs de se dépêcher.
Hamlet
Sort Polonius.
Hamlet
À Rosencrantz et à Guildenstern.
Hamlet
Voudriez-vous tous deux presser leurs préparatifs ?
Rosencrantz Et Guildenstern
Oui, monseigneur.
Rosencrantz Et Guildenstern
Sortent Rosencrantz et Guildenstern.
Hamlet
Holà ! Horatio !
Horatio
— Me voici, mon doux seigneur, à vos ordres.
Hamlet
— Entre tous ceux avec qui j’ai jamais été en rapport, — Horatio, tu es par excellence l’homme juste.
Horatio
— Oh ! mon cher seigneur !
Horatio
C’est bien, monseigneur. — Si, pendant la représentation, il me dérobe un seul mouvement, — et s’il échappe à mes recherches, que je sois responsable du vol !
Hamlet
— Les voici qui viennent voir la pièce. Il faut que j’aie l’air désœuvré.
Hamlet
À Horatio.
Hamlet
— Allez prendre place…
Hamlet
Marche danoise. Fanfares.
Roi
Comment se porte notre cousin Hamlet ?
Hamlet
Parfaitement, ma foi ! Je vis du plat du caméléon : je mange de l’air, et je me bourre de promesses. Vous ne pourriez pas nourrir ainsi des chapons.
Roi
Cette réponse ne s’adresse pas à moi, Hamlet ; je ne suis pour rien dans vos paroles.
Hamlet
Ni moi non plus, je n’y suis plus pour rien.
Hamlet
À Polonius.
Hamlet
Monseigneur, vous jouâtes jadis à l’Université, m’avez-vous dit ?
Polonius
Oui, monseigneur ; et je passais pour bon acteur.
Hamlet
Et que jouâtes-vous ?
Polonius
Je jouai Jules César ; Je fus tué au Capitole ; Brutus me tua.
Hamlet
C’était un acte de brute de tuer un veau si capital… Les acteurs sont-ils prêts ?
Rosencrantz
Oui, monseigneur ; ils attendent votre bon plaisir.
Reine
Venez ici, mon cher Hamlet, asseyez-vous près de moi.
Hamlet
Non, ma bonne mère.
Hamlet
Montrant Ophélia.
Hamlet
Voici un métal plus attractif.
Polonius
Oh ! oh ! remarquez-vous cela ?
Hamlet
Madame, m’étendrai-je entre vos genoux ?
Ophélia
Non, monseigneur.
Hamlet
Je veux dire la tête sur vos genoux.
Ophélia
Oui, monseigneur.
Hamlet
Pensez-vous que j’eusse dans l’idée des choses grossières ?
Ophélia
Je ne pense rien, monseigneur.
Hamlet
C’est une idée naturelle de s’étendre entre les jambes d’une fille.
Ophélia
Quoi, monseigneur ?
Hamlet
Rien.
Ophélia
Vous êtes gai, monseigneur.
Hamlet
Qui ? moi ?
Ophélia
Oui, monseigneur.
Hamlet
Oh ! je ne suis que votre baladin. Qu’a un homme de mieux à faire que d’être gai ? Tenez, regardez comme ma mère a l’air joyeux, et il n’y a que deux heures que mon père est mort.
Ophélia
Mais non, monseigneur, il y a deux fois deux mois.
Hamlet
Si longtemps ? Oh ! alors que le diable se mette en noir ; pour moi, je veux porter des vêtements écarlates. Ô ciel ! mort depuis deux mois, et pas encore oublié ! Alors, il y a espoir que la mémoire d’un grand homme lui survive six mois. Mais pour cela, par Notre-Dame, il faut qu’il bâtisse force églises. Sans quoi, il subira l’oubli comme le cheval de bois dont vous savez l’épitaphe :
Hamlet
  Hélas ! hélas ! le cheval de bois est oublié.
Hamlet
Les trompettes sonnent. La pantomime commence.
Ophélia
Que veut dire ceci, monseigneur ?
Hamlet
Parbleu ! c’est une embûche ténébreuse qui veut dire crime.
Ophélia
Cette pantomime indique probablement le sujet de la pièce.
Hamlet
Nous le saurons par ce gaillard-là. Les comédiens ne peuvent garder un secret ils diront tout.
Ophélia
Nous dira-t-il ce que signifiait cette pantomime ?
Hamlet
Oui, et toutes les pantomimes que vous lui ferez voir. Montrez-lui sans honte n’importe laquelle, il vous l’expliquera sans honte.
Ophélia
Vous êtes méchant ! vous êtes méchant ! Je veux suivre la pièce.
Prologue
  Pour nous et pour notre tragédie,   Ici, inclinés devant votre clémence,   Nous demandons une attention patiente.
Hamlet
Est-ce un prologue, ou la devise d’une bague ?
Ophélia
C’est bref, monseigneur.
Hamlet
Comme l’amour d’une femme.
Roi De La Pièce
Trente fois le chariot de Phébus a fait le tour Du bassin salé de Neptune et du domaine arrondi de Tellus ;
Roi De La Pièce
Et trente fois douze lunes ont de leur lumière empruntée Éclairé en ce monde trente fois douze nuits, Depuis que l’amour a joint nos cœurs et l’hyménée nos mains Par les liens mutuels les plus sacrés.
Reine De La Pièce
Puissent le soleil et la lune nous faire compter Autant de fois leur voyage, avant que cesse notre amour ! Mais, hélas ! vous êtes depuis quelque temps si malade, Si triste, si changé, Que vous m’inquiétez. Pourtant, tout inquiète que je suis, Vous ne devez pas vous en troubler, monseigneur ; Car l’anxiété et l’affection d’une femme sont en égale mesure : Ou toutes deux nulles ou toutes deux extrêmes. Maintenant, ce qu’est mon amour, vous le savez par épreuve ; Et mes craintes ont toute l’étendue de mon amour. Là où l’amour est grand, les moindres appréhensions sont des craintes ; Là où grandissent les moindres craintes, croissent les grandes amours.
Roi De La Pièce
Vraiment, amour, il faut que je te quitte, et bientôt. Mes facultés actives se refusent à remplir leurs fonctions. Toi, tu vivras après moi dans ce monde si beau, Honorée, chérie ; et, peut-être un homme aussi bon Se présentant pour époux, tu…
Reine De La Pièce
Oh ! grâce du reste ! Un tel amour dans mon cœur serait trahison. Que je sois maudite dans un second mari ! Nulle n’épouse le second sans tuer le premier.
Hamlet
De l’absinthe ! voilà de l’absinthe !
Reine De La Pièce
Les motifs qui poussent un second mariage Sont des raisons de vil intérêt, et non pas d’amour. Je donne une seconde fois la mort à mon seigneur, Quand un second époux m’embrasse dans mon lit.
Roi De La Pièce
Je crois bien que vous pensez ce que vous dites là ; Mais on brise souvent une détermination, La résolution n’est que l’esclave de la mémoire, Violemment produite, mais peu viable. Fruit vert, elle tient à l’arbre, Mais elle tombe sans qu’on la secoue, dès qu’elle est mûre. Nous oublions fatalement De nous payer ce que nous nous devons. Ce que, dans la passion, nous nous proposons à nous-mêmes, La passion finie, cesse d’être une volonté. Les douleurs et les joies les plus violentes Détruisent leurs décrets en se détruisant. Où la joie a le plus de rires, la douleur a le plus de larmes, Gaieté s’attriste et tristesse s’égaie au plus léger accident. Ce monde n’est pas pour toujours, et il n’est pas étrange Que nos amours mêmes changent avec nos fortunes. Car c’est une question encore à décider, Si c’est l’amour qui mène la fortune, ou la fortune, l’amour. Un grand est-il à bas ? voyez ! ses courtisans s’envolent. Le pauvre qui s’élève fait des amis de ses ennemis. Et jusqu’ici l’amour a suivi la fortune : Car celui qui n’a pas besoin ne manquera jamais d’ami ; Et celui qui, dans la nécessité, veut éprouver un ami superficiel, Le convertit immédiatement en ennemi. Mais, pour conclure logiquement là où j’ai commencé, Nos volontés et nos destinées courent tellement en sens contraires, Que nos projets sont toujours renversés. Nos pensées sont nôtres ; mais leur fin, non pas ! Ainsi, tu crois ne jamais prendre un second mari ; Mais, meure ton premier maître, tes idées mourront avec lui.
Reine De La Pièce
Que la terre me refuse la nourriture, et le ciel la lumière ! Que la gaieté et le repos me soient interdits nuit et jour ! Que ma foi et mon espérance se changent en désespoir ! Que le plaisir d’un anachorète soit la prison de mon avenir ! Que tous les revers qui pâlissent le visage de la joie Rencontrent mes plus chers projets et les détruisent !
Reine De La Pièce
Qu’en ce monde et dans l’autre, une éternelle adversité me poursuive, Si, une fois veuve, je redeviens épouse !
Hamlet
Si maintenant elle rompt cet engagement-là !
Roi De La Pièce
Voilà un serment profond. Chère, laissez-moi un moment ; Ma tête s’appesantit, et je tromperais volontiers Les ennuis du jour par le sommeil.
Roi De La Pièce
Il s’endort.
Reine De La Pièce
Que le sommeil berce ton cerveau, Et que jamais le malheur ne se mette entre nous deux !
Reine De La Pièce
Elle sort.
Hamlet
Madame, comment trouvez-vous cette pièce ?
Reine
La dame fait trop de protestations, ce me semble.
Hamlet
Oh ! mais elle tiendra parole !
Roi
Connaissez-vous le sujet de la pièce ? tout y est-il inoffensif ?
Hamlet
Oui, oui ! Ils font tout cela pour rire ; du poison pour rire ! rien que d’inoffensif !
Roi
Comment appelez-vous la pièce ?
Lucianus
Celui-ci est un certain Lucianus, neveu du roi.
Ophélia
Vous remplacez parfaitement le chœur, monseigneur.
Hamlet
Je pourrais expliquer ce qui se passe entre vous et votre amant, si je voyais remuer les marionnettes.
Ophélia
Vous êtes piquant, monseigneur, vous êtes piquant !
Hamlet
Il ne vous en coûterait qu’un cri, pour que ma pointe fût émoussée.
Ophélia
De mieux en pire.
Hamlet
C’est la désillusion que vous causent tous les maris… Commence, meurtrier, laisse là tes pitoyables grimaces, et commence. Allons !
Hamlet
  « Le corbeau croasse : Vengeance ! »
Lucianus
Noires pensées, bras dispos, drogue prête, heure favorable. L’occasion complice ; pas une créature qui regarde. Mixture infecte, extraite de ronces arrachées à minuit, Trois fois flétrie, trois fois empoisonnée par l’imprécation d’Hécate, Que ta magique puissance, que tes propriétés terribles Ravagent immédiatement la santé et la vie !
Lucianus
Il verse le poison dans l’oreille du roi endormi.
Ophélia
Le roi se lève.
Hamlet
Quoi ! effrayé par un feu follet ?
Reine
Comment se trouve monseigneur ?
Polonius
Arrêtez la pièce !
Roi
Qu’on apporte de la lumière ! Sortons.
Tous
Des lumières ! des lumières ! des lumières !
Tous
Tous sortent, excepté Hamlet et Horatio.
Hamlet
Oui, que le daim blessé fuie et pleure,  Le cerf épargné folâtre !  Car les uns doivent rire et les autres pleurer.  Ainsi va le monde.
Hamlet
Si jamais la fortune me traitait de Turc à More, ne me suffirait-il pas, mon cher, d’une scène comme celle-là, avec l’addition d’une forêt de plumes et de deux roses de Provins sur des souliers bigarrés, pour être reçu compagnon dans une meute de comédiens ?
Horatio
Oui, à demi-part.
Hamlet
Oh ! à part entière
Hamlet
.
Hamlet
 Car tu le sais, ô Damon chéri,  Ce royaume démantelé était  À Jupiter lui-même ; et maintenant celui qui y règne,  Est un vrai, un vrai… Baïoque
Hamlet
.
Horatio
Vous auriez pu rimer.
Hamlet
Ô mon bon Horatio, je tiendrais mille livres sur la parole du fantôme. As-tu remarqué ?
Horatio
Parfaitement, monseigneur.
Hamlet
Quand il a été question d’empoisonnement ?
Horatio
Je l’ai parfaitement observé.
Hamlet
Ah ! Ah !… allons ! un peu de musique !… allons ! les flageolets.
Hamlet
   Car si le roi n’aime pas la comédie…    C’est sans doute qu’il ne l’aime pas, pardi !
Rosencrantz
Allons ! de la musique !
Guildenstern
Mon bon seigneur, daignez permettre que je vous dise un mot.
Hamlet
Toute une histoire, monsieur.
Guildenstern
Le roi, monsieur…
Hamlet
Ah ! oui, monsieur, quelles nouvelles de lui ?
Guildenstern
Il s’est retiré étrangement indisposé.
Hamlet
Par la boisson, monsieur ?
Guildenstern
Non, monseigneur, par la colère.
Hamlet
Vous vous seriez montré plus riche de sagesse en allant en instruire le médecin ; car, pour moi, si j’essayais de le purger, je le plongerais peut-être dans une plus grande colère.
Guildenstern
Mon bon seigneur, soumettez vos discours à quelque logique, et ne vous dérobez pas avec tant d’emportement à ma demande.
Hamlet
Me voici apprivoisé, monsieur ; parlez.
Guildenstern
La reine votre mère, dans la profonde affliction de son âme, m’envoie auprès de vous.
Hamlet
Vous êtes le bienvenu.
Guildenstern
Non, mon bon seigneur, cette politesse n’est pas de bon aloi. S’il vous plaît de me faire une saine réponse, j’accomplirai l’ordre de votre mère ; sinon, votre pardon et mon retour termineront ma mission.
Hamlet
Monsieur, je ne puis…
Guildenstern
Quoi, monseigneur ?
Hamlet
Vous faire une saine réponse : mon esprit est malade. Mais, monsieur, pour une réponse telle que je puis la faire, je suis à vos ordres, ou plutôt, comme vous le disiez, à ceux de ma mère. Ainsi, sans plus de paroles, venons au fait : ma mère, dites-vous ?…
Rosencrantz
Voici ce qu’elle dit : votre conduite l’a frappée d’étonnement et de stupeur.
Hamlet
Ô fils prodigieux, qui peut ainsi étonner sa mère !… Mais cet étonnement de ma mère n’a-t-il pas de suite aux talons ? Parlez.
Rosencrantz
Elle demande à vous parler dans son cabinet, avant que vous alliez vous coucher.
Hamlet
Nous lui obéirons, fût-elle dix fois notre mère. Avez-vous d’autres paroles à échanger avec nous ?
Rosencrantz
Monseigneur, il fut un temps où vous m’aimiez.
Hamlet
Et je vous aime encore, par ces dix doigts filous et voleurs
Hamlet
.
Rosencrantz
Mon bon seigneur, quelle est la cause de votre trouble ? Vous barrez vous-même la porte à votre délivrance, en cachant vos peines à un ami.
Hamlet
Monsieur, je veux de l’avancement.
Rosencrantz
Comment est-ce possible, quand la voix du roi lui-même vous appelle à lui succéder en Danemark ?
Hamlet
Oui, mais, en attendant, l’herbe pousse , et le proverbe lui-même se moisit quelque peu.
Hamlet
Entrent les Acteurs , chacun avec un flageolet.
Hamlet
Ah ! les flageolets !… Voyons-en un.
Hamlet
À Rosencrantz et à Guildenstern qui lui font signe.
Guildenstern
Oh ! monseigneur, si mon zèle est trop hardi, c’est que mon amour pour vous est trop sincère.
Hamlet
Je ne comprends pas bien cela. Voulez-vous jouer de cette flûte ?
Guildenstern
Monseigneur, je ne sais pas.
Hamlet
Je vous en prie.
Guildenstern
Je ne sais pas, je vous assure.
Hamlet
Je vous en supplie.
Guildenstern
J’ignore même comment on en touche, monseigneur.
Hamlet
C’est aussi facile que de mentir. Promenez les doigts et le pouce sur ces soupapes, soufflez ici avec la bouche, et cela proférera la plus parfaite musique. Voyez ! voici les trous.
Guildenstern
Mais je ne puis forcer ces trous à exprimer aucune harmonie. Je n’ai pas ce talent.
Polonius
Dieu vous bénisse, monsieur !
Polonius
Monseigneur, la reine voudrait vous parler, et sur-le-champ.
Hamlet
Voyez-vous ce nuage là-bas qui a presque la forme d’un chameau ?
Polonius
Par la messe ! on dirait que c’est un chameau, vraiment.
Hamlet
Je le prendrais pour une belette.
Polonius
Oui, il est tourné comme une belette.
Hamlet
Ou comme une baleine.
Polonius
Tout à fait comme une baleine.
Hamlet
Alors, j’irai trouver ma mère tout à l’heure… Ils pèsent sur ma folie presque à casser la corde… J’irai tout à l’heure.
Polonius
Je vais le lui dire.
Polonius
Polonius sort.
Hamlet
Tout à l’heure, c’est facile à dire. Laissez-moi, mes amis.
Hamlet
Sortent Guildenstern, Rosencrantz, Horatio, etc.
Hamlet
Il sort.
Hamlet
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Scène 10
Roi, Guildenstern, Rosencrantz Et Guildenstern, Polonius, Hamlet
Une chambre dans le château.
Roi
— Je ne l’aime pas ; et puis il n’y a point de sûreté pour nous — à laisser sa folie errer. Donc, tenez-vous prêts ; — je vais sur-le-champ expédier votre commission, — et il partira avec vous pour l’Angleterre : — la sûreté de notre empire est incompatible — avec les périlleux hasards qui peuvent surgir à toute heure — de ses lunes.
Guildenstern
Nous allons nous préparer. — C’est un scrupule religieux et sacré — de veiller au salut des innombrables existences — qui se nourrissent de la vie de votre majesté.
Roi
— Équipez-vous, je vous prie, pour ce pressant voyage ; — car nous voulons enchaîner cet épouvantail — qui va maintenant d’un pas trop libre.
Rosencrantz Et Guildenstern
Nous allons nous hâter.
Rosencrantz Et Guildenstern
Sortent Rosencrantz et Guildenstern.
Polonius
— Monseigneur, il se rend dans le cabinet de sa mère ; — je vais me glisser derrière la tapisserie — pour écouter la conversation. Je garantis qu’elle va le tancer vertement ; — mais, comme vous l’avez dit, et dit très-sagement, — il est bon qu’une autre oreille que celle d’une mère
car la nature rend les mères partiales
Polonius
recueille — adroitement ses révélations. Adieu, mon suzerain. — J’irai vous voir avant que vous vous mettiez au lit, — pour vous dire ce que je saurai.
Roi
Merci, mon cher seigneur !
Roi
Sort Polonius.
Roi
Il se met à genoux, à l’écart.
Hamlet
— Je puis agir à présent ! justement il est en prière ! — Oui, je vais agir à présent… Mais alors il va droit au ciel ; — et est-ce ainsi que je suis vengé ? Voilà qui mérite réflexion. — Un misérable tue mon père ; et pour cela, — moi, son fils unique, j’envoie ce misérable — au ciel ! — Ah ! c’est une faveur, une récompense, non une vengeance. — Il a surpris mon père plein de pain
Hamlet
, brutalement, — quand ses péchés épanouis étaient éclatants comme le mois de mai. — Et qui sait, hormis le ciel, quelles charges pèsent sur lui ? — D’après nos données et nos conjectures, — elles doivent être accablantes. Serait-ce donc me venger — que de surprendre celui-ci au moment où il purifie son âme, — quand il est en mesure et préparé pour le voyage ? — Non. — Arrête, mon épée ! Réserve-toi pour un coup plus horrible : — quand il sera soûl et endormi, ou dans ses fureurs, — ou dans les plaisirs incestueux de son lit, — en train de jouer ou de jurer, ou de faire une action — qui n’ait pas même l’arrière-goût du salut, — alors culbute-le, de façon que ses talons ruent contre le ciel, — et que son âme soit aussi damnée, aussi noire, — que l’enfer où elle ira ! Ma mère m’attend.
Hamlet
Se tournant vers le roi.
Hamlet
— Ce palliatif-là ne fait que prolonger tes jours malades.
Hamlet
Il sort.
Hamlet
Le roi se lève, et s’avance.
Roi
— Mes paroles s’envolent ; mes pensées restent en bas. — Les paroles sans les pensées ne vont jamais au ciel.
Roi
Il sort.
Roi
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Scène 11
Polonius, Hamlet, Reine, Spectre
La chambre de la reine.
Polonius
— Il va venir à l’instant. Grondez-le à fond, voyez-vous ! — Dites-lui que ses escapades ont été trop loin pour qu’on les supporte, — et que votre grâce s’est interposée entre — lui et une ardente colère. Je m’impose silence dès à présent. — Je vous en prie, menez-le rondement.
Hamlet
— Mère ! mère ! mère !
Reine
Je vous le promets. — Confiez-vous à moi. Éloignez-vous ; je l’entends venir.
Reine
Polonius se cache.
Hamlet
— Me voici, mère ! De quoi s’agit-il ?
Reine
— Hamlet, tu as gravement offensé ton père.
Hamlet
— Mère, vous avez gravement offensé mon père.
Reine
— Allons, allons ! votre réponse est le langage d’un extravagant.
Hamlet
— Tenez, tenez, votre question est le langage d’une coupable.
Reine
— Eh bien ! qu’est-ce à dire, Hamlet ?
Hamlet
Que me voulez-vous ?
Reine
— Avez-vous oublié qui je suis ?
Hamlet
Non, sur la sainte croix ! non. — Vous êtes la reine, la femme du frère de votre mari, — et, plût à Dieu qu’il en fût autrement ! vous êtes ma mère.
Reine
— Eh bien ! je vais vous envoyer des gens qui sauront vous parler.
Hamlet
— Allons, allons, asseyez-vous ; vous ne bougerez pas ; — vous ne sortirez pas que je ne vous aie présenté un miroir — où vous puissiez voir la partie la plus intime de vous-même.
Reine
— Que veux-tu faire ? veux-tu pas m’assassiner ? — Au secours ! au secours ! holà !
Polonius
Quoi donc ? Holà ! au secours !
Hamlet
Tiens ! un rat !
Hamlet
Il donne un coup d’épée dans la tapisserie.
Hamlet
— Mort ! Un ducat qu’il est mort !
Polonius
Oh ! je suis tué.
Polonius
Il tombe et meurt.
Reine
— Ô mon Dieu, qu’as-tu fait ?
Hamlet
Ma foi ! je ne sais pas. — Est-ce le roi ?
Hamlet
Il soulève la tapisserie et traîne le corps de Polonius.
Reine
— Oh ! quelle action insensée et sanglante !
Hamlet
— Une action sanglante ; presque aussi mauvaise, ma bonne mère, — que de tuer un roi et d’épouser son frère.
Reine
— Que de tuer un roi ?
Hamlet
Oui, madame, ce sont mes paroles.
Hamlet
À Polonius.
Hamlet
— Toi, misérable impudent, indiscret imbécile, adieu ! — Je t’ai pris pour un plus grand que toi ; subis ton sort. — Tu sais maintenant que l’excès de zèle a son danger.
Hamlet
À sa mère.
Hamlet
— Cessez de vous tordre les mains ! Silence ! asseyez-vous, — que je vous torde le cœur ! Oui, j’y parviendrai, — s’il n’est pas d’une étoffe impénétrable, — si l’habitude du crime ne l’a pas fait bronzé — et rendu inaccessible au sentiment.
Reine
— Qu’ai-je fait, pour que ta langue me flagelle — de ces clameurs si rude ?
Hamlet
Une action — qui flétrit la rougeur et la grâce de la pudeur ; — qui traite la vertu d’hypocrite ; qui enlève la rose — au front pur de l’amour innocent — et y fait un ulcère ; qui rend les vœux du mariage — aussi faux que les serments du joueur ! Oh ! une action — qui du corps du contrat arrache — l’esprit, et fait de la religion la plus douce — une rapsodie de mots. La face du ciel en flamboie, — et la terre, cette masse solide et compacte, — prenant un aspect sinistre comme à l’approche du jugement, — a l’âme malade de cette action.
Reine
Hélas ! quelle est l’action — qui gronde si fort dans cet exorde foudroyant ?
Hamlet
— Regardez cette peinture-ci, et celle-là. — Ce sont les portraits des deux frères. — Voyez quelle grâce respirait sur ce visage : — les boucles d’Hypérion ! le front de Jupiter lui-même ! — l’œil pareil à celui de Mars pour la menace ou le commandement ! — l’attitude comme celle du héraut Mercure, — quand il vient de se poser sur une colline à fleur de ciel ! — Un ensemble, une forme, vraiment, — où chaque dieu semblait avoir mis son sceau, — pour donner au monde le type de l’homme : — c’était votre mari !… Regardez maintenant, à côté : — c’est votre mari : mauvais grain gâté, — fratricide du bon grain. Avez-vous des yeux ? — Avez-vous pu renoncer à vivre sur ce sommet splendide — pour vous vautrer dans ce marais ? Ah ! avez-vous des yeux ? — Vous ne pouvez pas appeler cela de l’amour ; car, à votre âge, — le sang le plus ardent s’apprivoise, devient humble, — et suit la raison.
Hamlet
Montrant les deux tableaux
Hamlet
.
Reine
Oh ! ne parle plus, Hamlet. — Tu tournes mes regards au fond de mon âme, — et j’y vois des taches si noires et si tenaces que rien ne peut les effacer.
Hamlet
Et tout cela pour vivre — dans la sueur fétide d’un lit immonde, — dans une étuve d’impureté, emmiellée et faisant l’amour — sur un sale fumier !
Reine
Oh ! ne me parle plus ! — Ces paroles m’entrent dans l’oreille comme autant de poignards. — Assez, mon doux Hamlet !
Hamlet
Un meurtrier ! un scélérat ! — un maraud ! dîme vingt fois amoindrie — de votre premier seigneur ! un bouffon de roi ! — un coupe-bourse de l’empire et du pouvoir, — qui a volé sur une planche le précieux diadème — et l’a mis dans sa poche !
Reine
Assez !
Hamlet
Un roi de chiffons et d’oripeaux !… — Sauvez-moi et couvrez-moi de vos ailes, — vous, célestes gardes !
Hamlet
Au spectre.
Reine
— Hélas ! il est fou !
Hamlet
— Ne venez-vous pas gronder votre fils tardif — de différer, en laissant périmer le temps et la passion, — l’importante exécution de vos ordres redoutés ? — Oh ! dites !
Spectre
N’oublie pas. Cette visitation — n’a pour but que d’aiguiser ta volonté presque émoussée. — Mais regarde, la stupeur accable ta mère. — Oh ! interpose-toi dans cette lutte entre elle et son âme ; — plus le corps est faible, plus la pensée agit fortement. — Parle-lui, Hamlet.
Hamlet
Qu’avez-vous, madame ?
Reine
— Hélas ! qu’avez-vous vous-même ? — Pourquoi vos yeux sont-ils fixés dans le vide, — et échangez-vous des paroles avec l’air impalpable ? — Vos esprits regardent avec effarement par vos yeux, — et, comme des soldats, réveillés par l’alarme, — vos cheveux, excroissances animées, — se lèvent de leur lit et se dressent. Ô mon gentil fils, — jette sur la flamme brûlante de ton délire — quelques froides gouttes de patience. Que regardez-vous ?
Hamlet
— Lui ! lui !… Regardez comme sa lueur est pâle ! — Une pareille forme, prêchant une pareille cause à des pierres, — les rendrait sensibles.
Hamlet
Au spectre.
Hamlet
Ne me regardez pas, — de peur que l’attendrissement ne change — ma résolution rigoureuse. L’acte que j’ai à faire — perdrait sa vraie couleur, celle du sang, pour celle des larmes.
Reine
— À qui dites-vous ceci ?
Hamlet
Ne voyez-vous rien là ?
Reine
— Rien du tout ; et pourtant je vois tout ce qui est ici.
Hamlet
— N’avez-vous rien entendu ?
Reine
Non, rien que nos propres paroles.
Hamlet
— Tenez, regardez, là ! Voyez comme il se dérobe ! — Mon père, vêtu comme de son vivant ! — Regardez, le voilà justement qui franchit le portail.
Hamlet
Sort le spectre.
Reine
— Tout cela est forgé par votre cerveau : — le délire a le don — de ces créations fantastiques.
Reine
— Ô Hamlet ! tu m’as brisé le cœur en deux.
Hamlet
— Oh ! rejetez-en la mauvaise moitié, — et vivez, purifiée, avec l’autre. — Bonne nuit ! mais n’allez pas au lit de mon oncle ; — affectez la vertu, si vous ne l’avez pas. — L’habitude, ce monstre qui dévore tout sentiment, — ce démon familier, est un ange en ceci — que, pour la pratique des belles et bonnes actions, — elle nous donne aussi un froc, une livrée — facile à endosser. Abstenez-vous cette nuit : — cela rendra un peu plus aisée — l’abstinence prochaine. La suivante sera plus aisée encore ; — car l’usage peut presque changer l’empreinte de la nature, — il peut dompter le démon ou le rejeter — avec une merveilleuse puissance. Encore une fois, bonne nuit ! — Et quand vous désirerez pour vous la bénédiction du ciel, — je vous demanderai la vôtre.
Hamlet
Montrant Polonius.
Hamlet
Quant à ce seigneur, — j’ai du repentir ; mais les cieux ont voulu — nous punir tous deux, lui par moi, moi par lui, — en me forçant à être leur ministre et leur fléau. — Je me charge de lui, et je suis prêt à répondre — de la mort que je lui ai donnée. Allons, bonne nuit, encore ! — Il faut que je sois cruel, rien que pour être humain. — Commencement douloureux ! Le pire est encore à venir.
Reine
— Que dois-je faire ?
Reine
— Sois sûr que, si les mots sont faits de souffle, — et si le souffle est fait de vie, je n’ai pas de vie pour souffler mot — de ce que tu m’as dit.
Hamlet
— Il faut que je parte pour l’Angleterre ; vous le savez ?
Reine
Hélas ! — je l’avais oublié ; c’est décidé.
Hamlet
— Il y a des lettres cachetées, et mes deux condisciples, — auxquels je me fie comme à des vipères prêtes à mordre, — portent les dépêches : ce sont eux qui doivent me frayer le chemin — et m’attirer au guet-apens. Laissons faire — c’est un plaisir de faire sauter l’ingénieur — avec son propre pétard : j’aurai du malheur — si je ne parviens pas à creuser d’un mètre au-dessous de leur mine, — et à les lancer dans la lune. Oh ! ce sera charmant — de voir ma contre-mine rencontrer tout droit leur projet.
Hamlet
Montrant Polonius.
Hamlet
— Commençons nos paquets par cet homme, — et fourrons ses entrailles dans la chambre voisine. — Mère, bonne nuit ! Vraiment ce conseiller — est maintenant bien tranquille, bien discret, bien grave, — lui qui, vivant, était un drôle si niais et si bavard. — Allons, monsieur, finissons-en avec vous. — Bonne nuit, ma mère !
Hamlet
La reine sort d’un côté, Hamlet, d’un autre, en traînant Polonius.
Hamlet
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Scène 12
Roi, Reine, Rosencrantz
La salle d’État dans le château.
Roi
— Il y a une cause à ces soupirs, à ces palpitations profondes ; — il faut que vous l’expliquiez ; il convient que nous la connaissions. — Où est votre fils ?
Reine
Laissez-nous ici un moment.
Reine
Rosencrantz et Guildenstern sortent.
Reine
— Ah ! mon bon seigneur, qu’ai-je vu cette nuit !
Roi
— Quoi donc, Gertrude ?… Comment est Hamlet ?
Reine
— Fou comme la mer et comme la tempête, quand elles luttent — à qui sera la plus forte. Dans un de ses accès effrénés — entendant remuer quelque chose derrière la tapisserie, — il a fait siffler son épée en criant : Un rat ! un rat ! — et dans le trouble de sa cervelle, il a tué — sans le voir le bon vieillard.
Reine
— Mettre à l’écart le corps qu’il a tué. — Dans sa folie même, comme l’or — dans un gisement de vils métaux, — son âme reste pure. Il pleure sur ce qu’il a fait.
Roi
— Ô Gertrude, sortons ! — Dès que le soleil aura touché les montagnes, — nous le ferons embarquer. Quant à cette odieuse action, — il nous faudra toute notre majesté et notre habileté — pour la couvrir et l’excuser. Holà ! Guildenstern !
Rosencrantz
— Mes amis, prenez du renfort. — Hamlet, dans sa folie, a tué Polonius, — et l’a traîné hors du cabinet de sa mère. — Allez le trouver, parlez-lui doucement, et transportez le corps — dans la chapelle. Je vous en prie, hâtez-vous.
Rosencrantz
Sortent Rosencrantz et Guildenstern.
Rosencrantz
Ils sortent.
Rosencrantz
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Scène 13
Hamlet, Voix, Rosencrantz
Un appartement dans le château.
Hamlet
Déposé en lieu sûr !
Voix
Hamlet ! seigneur Hamlet !
Hamlet
Quel est ce bruit ? Qui appelle Hamlet ? Oh ! on vient ici !
Rosencrantz
Qu’avez-vous fait du cadavre, monseigneur ?
Hamlet
Confondu avec la poussière dont il est parent.
Rosencrantz
Dites-nous où il est, que nous puissions le retirer et le porter à la chapelle.
Hamlet
N’allez pas croire cela.
Rosencrantz
Quoi ?
Hamlet
Que je puisse garder votre secret, et pas le mien. Et puis, être questionné par une éponge ! Quelle réponse peut lui faire le fils d’un roi ?
Rosencrantz
Me prenez-vous pour une éponge, monseigneur ?
Hamlet
Oui, monsieur, une éponge qui absorbe les grâces du roi, ses récompenses, son autorité. Du reste, de tels officiers finissent par rendre au roi les plus grands services. Il les garde comme ferait un singe, dans le coin de sa mâchoire, pour les mâcher avant de les avaler. Quand il aura besoin de ce que vous aurez glané, il n’aura qu’à vous presser, éponges, et vous redeviendrez à sec.
Rosencrantz
Je ne vous comprends pas, monseigneur.
Hamlet
J’en suis bien aise. Un méchant propos se niche dans une sotte oreille.
Rosencrantz
Monseigneur, vous devez nous dire où est le corps, et venir avec nous chez le roi.
Hamlet
Le corps est avec le roi, mais le roi n’est pas avec le corps. Le roi est une créature…
Hamlet
Guildenstern .
Hamlet
Une créature, monseigneur ?
Hamlet
De rien. Conduisez-moi vers lui. Renard, nous allons jouer à cache-cache.
Hamlet
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Scène 14
Roi, Rosencrantz, Hamlet
La salle d’État dans le château.
Roi
— J’ai envoyé à sa recherche et à la découverte du corps.
Roi
À part.
Roi
— Combien il est dangereux que cet homme soit libre ! — Pourtant ne le soumettons pas à la loi rigoureuse : — il est adoré de la multitude en délire, — qui aime, non par le jugement, mais par les yeux ; — et, dans ce cas-là, c’est le châtiment du criminel qu’elle pèse, — jamais le crime. Pour que tout se passe doucement et sans bruit, — il faut que cet embarquement soudain paraisse — une décision réfléchie. Aux maux désespérés — il faut des remèdes désespérés.
Rosencrantz
— Ou il n’en faut pas du tout. Eh bien ! que s’est-il passé ?
Rosencrantz
— Où le cadavre est déposé, monseigneur, — c’est ce que nous n’avons pu savoir de lui.
Roi
Mais où est-il lui-même ?
Rosencrantz
— Ici près, monseigneur ; gardé, en attendant votre bon plaisir.
Roi
— Amenez-le devant nous.
Rosencrantz
— Holà ! Guildenstem. Amenez monseigneur. —
Roi
Eh bien ! Hamlet, où est Polonius ?
Hamlet
À souper.
Roi
À souper ! Où donc ?
Hamlet
Quelque part où il ne mange pas, mais où il est mangé : une certaine réunion de vers politiques est groupée autour de lui. Le ver, voyez-vous, est votre empereur pour la bonne chère. Nous engraissons toutes les autres créatures pour nous engraisser ; et nous nous engraissons nous-mêmes pour les infusoires. Le roi gras et le mendiant maigre ne sont qu’un service différent, deux plats pour la même table. Voilà la fin.
Roi
Hélas ! hélas !
Hamlet
Un homme peut pêcher avec un ver qui a mangé d’un roi, et manger du poisson qui s’est nourri de ce ver.
Roi
Que veux-tu dire par là ?
Hamlet
Rien ; je veux seulement vous montrer comment un roi peut faire un voyage à travers les boyaux d’un mendiant.
Roi
Où est Polonius ?
Hamlet
Au ciel ; envoyez-y voir : si votre messager ne l’y trouve pas, cherchez-le vous-même dans l’endroit opposé. Mais, ma foi, si vous ne le trouvez pas d’ici à un mois, vous le flairerez en montant l’escalier de la galerie.
Roi
Allez l’y chercher.
Hamlet
Il attendra que vous veniez.
Hamlet
Les gens sortent.
Roi
— Hamlet, dans l’intérêt de ta santé, — qui nous est aussi chère que nous est douloureux — ce que tu as fait ; ton action exige que tu partes d’ici — avec la rapidité de l’éclair. Va donc te préparer. — Le navire est prêt, et le vent vient à l’aide ; — tes compagnons t’attendent, et tout est disposé — pour ton voyage en Angleterre.
Hamlet
En Angleterre ?
Roi
Oui, Hamlet.
Hamlet
C’est bien.
Roi
— Tu parles comme si tu connaissais nos projets. —
Hamlet
Je vois un chérubin qui les voit. Mais, allons, en Angleterre ! Adieu, chère mère !
Roi
Et ton père qui t’aime, Hamlet ?
Hamlet
Ma mère ! père et mère, c’est mari et femme : mari et femme, c’est même chair. Donc, ma mère ! en Angleterre, allons !
Hamlet
Il sort.
Roi
— Suivez-le pas à pas ; attirez-le vite à bord. — Pas de délai. Je le veux parti ce soir. — Allez ! j’ai expédié et scellé — tout ce qui se rapporte à l’affaire. Hâtez-vous, je vous prie.
Roi
Sortent Rosencrantz et Guildenstern.
Roi
Il sort.
Roi
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Scène 15
Fortinbras, Capitaine, Hamlet, Rosencrantz
Une plaine en Danemark.
Fortinbras
Allez, capitaine, saluer de ma part le roi danois. — Dites-lui qu’avec son agrément, Fortinbras — réclame l’autorisation promise pour passer — à travers son royaume. Vous savez où est le rendez-vous. — Si sa majesté veut quelque chose de nous, — nous irons lui rendre hommage en personne ; — faites-le-lui savoir.
Capitaine
J’obéirai, monseigneur.
Fortinbras
— Avancez avec précaution.
Fortinbras
Fortinbras et son armée sortent.
Fortinbras
Entrent Hamlet, Rosencrantz, Guildenstern .
Hamlet
À qui sont ces forces, mon bon monsieur ?
Capitaine
— À la Norwége, monsieur.
Hamlet
Où sont-elles dirigées, monsieur, — je vous prie ?
Capitaine
Contre certain point de la Pologne.
Hamlet
Qui — les commande, monsieur ?
Capitaine
— Le neveu du vieux roi de Norwége, Fortinbras.
Hamlet
— Marche-t-il au cœur de la Pologne, monsieur, — ou sur quelque frontière ?
Capitaine
À parler vrai, et sans exagération, — nous allons conquérir un petit morceau de terre — qui a un revenu purement nominal. — Pour cinq ducats, cinq, je ne le prendrais pas à ferme ; — et ni la Norwége, ni la Pologne n’en retireraient — un profit plus beau, s’il était vendu en toute propriété.
Hamlet
— Eh bien ! alors, les Polonais ne le défendront jamais.
Capitaine
— Si, il y a déjà une garnison.
Hamlet
— Deux mille âmes et vingt mille ducats — ne suffiront pas à décider la question de ce fétu. — Voilà un abcès causé par trop d’abondance et de paix, — qui crève intérieurement, et qui, sans cause apparente, — va faire mourir son homme… Je vous remercie humblement, monsieur.
Capitaine
— Dieu soit avec vous, monsieur !
Capitaine
Sort le capitaine.
Rosencrantz
Vous plaît-il de repartir, monseigneur ?
Hamlet
— Je suis à vous dans un instant. Marchez un peu en avant.
Hamlet
Sortent Rosencrantz et Guildenstern.
Hamlet
Il sort.
Hamlet
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Scène 16
Reine, Horatio, Ophélia, Roi, Gentilhomme, Laertes, Danois
La salle d’armes dans le château.
Reine
— Je ne veux pas lui parler.
Horatio
— Elle est exigeante ; pour sûr, elle divague ; — elle est dans un état à faire pitié.
Reine
Que veut-elle ?
Horatio
— Elle parle beaucoup de son père ; elle dit qu’elle sait — qu’il n’y a que fourberies en ce monde ; elle soupire et se bat la poitrine ; — elle frappe du pied avec rage pour un fétu ; elle dit des choses vagues — qui n’ont de sens qu’à moitié. Son langage ne signifie rien, — et cependant, dans son incohérence, il fait — réfléchir ceux qui l’écoutent. On en cherche la suite, — et on en relie par la pensée les mots décousus. — Les clignements d’yeux, les hochements de tête, les gestes qui l’accompagnent, — feraient croire vraiment qu’il y a là une pensée — bien sinistre, quoique non arrêtée.
Reine
Sort Horatio.
Reine
— Telle est la vraie nature du péché ! À mon âme malade — la moindre niaiserie semble le prologue d’un grand malheur. — Le crime est si plein de maladroite méfiance, — qu’il se divulgue lui-même par crainte d’être divulgué. —
Ophélia
Où est la belle majesté du Danemark ?
Reine
Qu’y a-t-il, Ophélia ?
Ophélia
 Comment puis-je reconnaître votre amoureux  D’un autre ?  À son chapeau de coquillages, à son bâton,  À ses sandales.
Reine
Hélas ! dame bien-aimée, que signifie cette chanson ?
Ophélia
Vous dites ? Eh bien ! attention, je vous prie !
Ophélia
Elle chante.
Ophélia
 Il est mort et parti, madame,  Il est mort et parti.  À sa tête une motte de gazon vert,  À ses talons une pierre.
Ophélia
Oh ! oh !
Ophélia
Elle sanglote.
Reine
Mais voyons, Ophélia !
Ophélia
Attention, je vous prie.
Ophélia
Elle chante.
Ophélia
 Son linceul blanc comme la neige des monts…
Reine
Hélas ! regardez, seigneur.
Ophélia
 Est tout garni de suaves fleurs.  Il est allé au tombeau sans recevoir l’averse  Des larmes de l’amour.
Roi
Comment allez-vous, jolie dame ?
Ophélia
Bien. Dieu vous récompense ! On dit que la chouette a été jadis la fille d’un boulanger
Ophélia
. Seigneur, nous savons ce que nous sommes, mais nous ne savons pas ce que nous pouvons être. Que Dieu soit à votre table !
Roi
Quelque allusion à son père.
Ophélia
Ne parlons plus de cela, je vous prie ; mais quand on vous demandera ce que cela signifie, répondez :
Ophélia
 Bonjour ! c’est la Saint-Valentin
Ophélia
.  Tous sont levés de grand matin.  Me voici, vierge, à votre fenêtre,  Pour être votre Valentine.  Alors, il se leva et mit ses habits,  Et ouvrit la porte de sa chambre ;  Et vierge, elle y entra, et puis oncques vierge  Elle n’en sortit.
Roi
Jolie Ophélia !
Ophélia
En vérité, je finirai sans blasphème.
Ophélia
 Par Jésus ! par sainte Charité !  Au secours ! ah ! fi ! quelle honte !  Tous les jeunes gens font ça, quand ils en viennent là.  Par Priape, ils sont à blâmer !  Avant de me chiffonner, dit-elle,  Vous me promîtes de m’épouser.
Ophélia
Et la réponse :
Ophélia
 C’est ce que j’aurais fait, par ce soleil là-bas,  Si tu n’étais venue dans mon lit.
Roi
Depuis combien de temps est-elle ainsi ?
Ophélia
J’espère que tout ira bien. Il faut avoir de la patience : mais je ne puis m’empêcher de pleurer, en pensant qu’ils l’ont mis dans une froide terre. Mon frère le saura, et sur ce, je vous remercie de votre bon conseil. Allons, mon coche ! Bonne nuit, mes dames ; bonne nuit, mes douces dames ; bonne nuit, bonne nuit.
Ophélia
Elle sort.
Roi
— Suivez-la de près ; veillez bien sur elle, je vous prie.
Roi
Horatio sort.
Roi
Bruit derrière le théâtre.
Reine
Dieu ! quel est ce bruit ?
Roi
Holà ! quelqu’un ! — Où sont mes Suisses ? Qu’ils gardent la porte. — De quoi s’agit-il ?
Gentilhomme
Sauvez-vous, monsieur. — L’Océan, franchissant ses limites, — ne dévore pas la plaine avec une rapidité plus impitoyable — que le jeune Laertes, porté sur le flot de l’émeute, — ne renverse vos officiers. La populace l’acclame, seigneur ; — et comme si le monde ne faisait que commencer, — comme si l’Antiquité qui ratifie tous les titres, la coutume — qui les soutient, étaient oubliées et inconnues, — elle crie : À nous de choisir ! Laertes sera roi ! — Les chapeaux, les mains, les voix applaudissent jusqu’aux nuages — à ce cri : Laertes sera roi ! Laertes roi !
Reine
— Avec quelle joie ils jappent sur une piste menteuse ! — Oh ! vous faites fausse route, infidèles chiens danois.
Roi
— Les portes sont enfoncées !
Roi
Bruit derrière le théâtre.
Laertes
— Où est ce roi ?… Messieurs, tenez-vous tous dehors.
Danois
— Non, entrons.
Laertes
Je vous en prie, laissez-moi faire.
Danois
— Oui ! oui !
Danois
Ils se retirent dehors.
Laertes
— Je vous remercie… Gardez la porte… Ô toi, roi vil, — rends-moi mon père.
Reine
Du calme, mon bon Laertes !
Laertes
— Chaque goutte de sang qui se calme en moi me proclame bâtard, — crie à mon père : — Cocu ! et marque du mot : Prostituée ! — le front chaste et immaculé — de ma vertueuse mère.
Roi
Par quel motif, Laertes, — ta rébellion prend-elle ces airs de géants ? — Lâchez-le, Gertrude ; ne craignez rien pour notre personne : — une telle divinité fait la haie autour d’un roi — que la trahison ne fait qu’entrevoir ses projets — et reste impuissante… Dis-moi, Laertes, — pourquoi tu es si furieux. Lâchez-le, Gertrude ; — parle, l’ami !
Laertes
Où est mon père ?
Roi
Mort.
Reine
Mais pas par la faute du roi.
Roi
— Laissez-le faire toutes ses questions.
Laertes
Comment se fait-il qu’il soit mort ? Je ne veux pas qu’on jongle avec moi ! — Aux enfers, l’allégeance ! au plus noir démon, la foi jurée ! — Conscience, religion, au fond de l’abîme ! — J’ose la damnation… Je suis résolu — à sacrifier ma vie dans les deux mondes ; — advienne que pourra ! je ne veux qu’une chose, venger — jusqu’au bout mon père.
Roi
Qui donc vous arrêtera ?
Laertes
— Ma volonté, non celle du monde entier. — Quant à mes moyens, je les ménagerai si bien — que j’irai loin avec peu.
Roi
Bon Laertes, — parce que vous désirez savoir la vérité — sur la mort de votre cher père, est-il écrit dans votre vengeance — que vous ruinerez par un coup suprême amis et ennemis, — ceux qui perdent et ceux qui gagnent à cette mort ?
Laertes
— Je n’en veux qu’à ses ennemis.
Roi
Eh bien ! voulez-vous les connaître ?
Roi
Ah ! — voilà que vous parlez — comme un bon enfant, comme un vrai gentilhomme. — Que je suis innocent de la mort de votre père — et que j’en éprouve une douleur bien profonde, — c’est ce qui apparaîtra à votre raison aussi clairement — que le jour à vos yeux.
Danois
Laissez-la entrer.
Laertes
Qu’y a-t-il ? quel est ce bruit ?
Ophélia
— Ô incendie, dessèche ma cervelle ! Larmes sept fois salées, — brûlez mes yeux jusqu’à les rendre insensibles et impuissants ! — Par le ciel, ta folie sera payée si cher que le poids — de la vengeance retournera le fléau. Ô rose de mai ! — chère fille, bonne sœur, suave Ophélia ! — Ô cieux ! est-il possible que la raison d’une jeune fille — soit aussi mortelle que la vie d’un vieillard ? — Sa nature se volatilise, et, devenue subtile, — elle envoie les plus précieuses émanations de son essence — vers l’être aimé.
Ophélia
Ils l’ont porté tête nue sur la civière. Hey no nonny ! nonny hey nonny ! Et sur son tombeau il a plu bien des larmes.
Laertes
— Tu aurais ta raison et tu me prêcherais la vengeance, — que je serais moins ému. —
Ophélia
Il faut que vous chantiez :
Ophélia
 À bas ! à bas ! jetez-le à bas !
Ophélia
Oh ! comme ce refrain est à propos. Il s’agit de l’intendant perfide qui a volé la fille de son maître.
Laertes
Ces riens-là en disent plus que bien des choses.
Ophélia
Voici du romarin ; c’est comme souvenir
Ophélia
: de grâce, amour, souvenez-vous ; et voici des pensées, en guise de pensées.
Laertes
Leçon donnée par la folie ! Les pensées et les souvenirs
Laertes
réunis.
Ophélia
Voici pour vous du fenouil
Ophélia
et des colombines
Ophélia
.
Ophélia
À la reine.
Ophélia
Voilà de la rue
Ophélia
pour vous, et en voici un peu pour moi ; nous pouvons bien l’appeler religieusement herbe de grâce, mais elle doit avoir à votre main un autre sens qu’à la mienne… Voici une pâquerette
Ophélia
. Je vous aurais bien donné des violettes, mais elles se sont toutes fanées, quand mon père est mort… On dit qu’il a fait une bonne fin.
Ophélia
Elle chante.
Ophélia
 Car le bon cher Robin est toute ma joie
Ophélia
.
Laertes
Mélancolie, affliction, frénésie, enfer même, — elle donne à tout je ne sais quel charme et quelle grâce.
Ophélia
 Et ne reviendra-t-il pas ?  Et ne reviendra-t-il pas ?  Non ! non ! il est mort.  Va à ton lit de mort.  Il ne reviendra jamais.
Ophélia
 Sa barbe était blanche comme neige,  Toute blonde était sa tête.  Il est parti ! il est parti !  Et nous perdons nos cris.  Dieu ait pitié de mon âme
Ophélia
!
Ophélia
Et de toutes les âmes chrétiennes ! Je prie Dieu. Dieu soit avec vous !
Ophélia
Sort Ophélia.
Laertes
Voyez-vous ceci, ô Dieu ?
Roi
— Laertes, il faut que je m’associe à votre douleur ; — sinon, c’est un droit que vous me refusez. Retirons-nous un moment ; — faites choix de vos amis les plus sages ; ils nous entendront et jugeront entre vous et moi. — Si directement ou indirectement — ils nous trouvent compromis, nous vous abandonnerons — notre couronne, notre vie et tout ce que nous appelons nôtre, — en réparation. Sinon, — résignez-vous à nous accorder votre patience ; — et nous travaillerons d’accord avec votre ressentiment, — pour lui donner une juste satisfaction.
Laertes
Soit ! — L’étrange mort de mon père, ses mystérieuses funérailles, — où tout a manqué : trophée, panoplie, écusson au-dessus du corps, — rite nobiliaire, apparat de rigueur, — me crient comme une voix que le ciel ferait entendre à la terre, — que je dois faire une enquête.
Roi
Faites-la, — et que la grande hache tombe là où est le crime ! — Venez avec moi, je vous prie.
Roi
Ils sortent.
Roi
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Scène 17
Horatio, Serviteur, Premier Matelot, Hamlet
Une chambre chez Horatio.
Horatio
— Qui sont ceux qui voudraient me parler ?
Serviteur
Des matelots, monsieur ; — ils disent qu’ils ont des lettres pour vous.
Horatio
Qu’ils entrent !
Horatio
Sort le serviteur.
Horatio
— J’ignore de quelle partie du monde — ce salut peut me venir, si ce n’est du seigneur Hamlet. —
Premier Matelot
Dieu vous bénisse, seigneur !
Horatio
Qu’il te bénisse aussi !
Premier Matelot
Il le fera, monsieur, si ça lui plaît. Voici une lettre pour vous, monsieur ; elle est de l’ambassadeur qui s’était embarqué pour l’Angleterre ; si toutefois votre nom est Horatio, ainsi qu’on me l’a fait savoir.
Hamlet
— Venez, je vais vous donner le moyen de remettre ces lettres, — et dépêchez-vous, pour que vous puissiez me conduire plus vite — vers celui de qui vous les tenez.
Hamlet
Ils sortent.
Hamlet
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Scène 18
Roi, Laertes, Messager, Hamlet, Reine
Dans le château.
Roi
— Maintenant il faut que votre conscience scelle mon acquittement, — et que vous m’inscriviez dans votre cœur comme ami, — puisque vous savez par des renseignements certains — que celui qui a tué votre noble père — en voulait à ma vie.
Laertes
Cela paraît évident. Mais dites-moi — pourquoi vous n’avez pas fait de poursuite contre des actes — d’une nature si criminelle et si grave, — ainsi que votre sûreté, votre sagesse, tout enfin — devait vous y exciter ?
Roi
Oh ! pour deux raisons spéciales — qui peut-être vous sembleront peu valides, — mais qui pour moi sont fortes. La reine, sa mère, — ne vit presque que par ses yeux ; et quant à moi, — est-ce une vertu ? est-ce une calamité ? — elle est tellement liée à ma vie et à mon âme — que comme l’astre qui ne peut se mouvoir que dans sa sphère, — je ne puis me mouvoir que par elle. L’autre motif — pour lequel j’ai évité une enquête publique, — c’est la grande affection que le peuple lui porte. — Celui-ci plongerait toutes les fautes d’Hamlet dans son amour, — et comme la source qui change le bois en pierre, — ferait de ses chaînes des reliques. Si bien que mes flèches, — faites d’un bois trop léger pour un vent si violent, — retourneraient vers mon arc — au lieu d’atteindre le but.
Laertes
J’ai perdu un noble père ; — ma sœur est réduite à un état désespéré, — elle dont le mérite, si je puis louer ce qui n’est plus, — se porterait à la face du siècle entier le champion — de son incomparable perfection. — Ah ! je serai vengé !
Roi
Entre un messager.
Roi
— Qu’est-ce ? quelle nouvelle ? —
Messager
Monseigneur, des lettres d’Hamlet : — celle-ci pour votre majesté ; celle-là pour la reine.
Roi
D’Hamlet ! Qui les a apportées ?
Messager
Des matelots, à ce qu’on dit, monseigneur : je ne les ai pas vus. Elles m’ont été transmises par Claudio qui les a reçues le premier.
Roi
— Laertes, vous allez les entendre. Laissez-nous.
Roi
Sort le messager.
Roi
« Haut et puissant seigneur, vous saurez que j’ai été déposé nu sur la terre de votre royaume. Demain je demanderai la faveur de voir votre royale personne, et alors, après avoir réclamé votre indulgence, je vous raconterai ce qui a occasionné mon retour soudain et plus étrange encore.
Hamlet
— Qu’est-ce que cela signifie ? Est-ce que tous les autres sont de retour ? — Ou est-ce une mystification, et n’y a-t-il rien de vrai ?
Laertes
Reconnaissez-vous la main ?
Roi
— C’est l’écriture d’Hamlet. Nu ! — Et en post-scriptum, ici, il ajoute : Seul ! — Pouvez-vous m’expliquer cela ?
Laertes
Je m’y perds, monseigneur. Mais qu’il vienne ! — Je sens se réchauffer mon cœur malade, — à l’idée de vivre et de lui dire en face : — Voilà ce que tu as fait !
Roi
S’il en est ainsi, Laertes… — comment peut-il en être ainsi ?… — comment peut-il en être autrement ?… laissez-vous mener par moi, voulez-vous ?
Laertes
Oui, monseigneur, — pourvu que vous ne me meniez pas à faire la paix.
Roi
— Si fait, la paix avec toi-même. S’il est vrai qu’il soit de retour, — et que, reculant devant ce voyage, il soit résolu — à ne plus l’entreprendre, je le soumettrai — à une épreuve, maintenant mûre dans ma pensée, — à laquelle il ne peut manquer de succomber. — Sa mort ne fera pas murmurer un souffle de blâme, — et sa mère elle-même en absoudra la cause — et n’y verra qu’un accident.
Laertes
Monseigneur, je me laisse mener ; — d’autant plus volontiers, si vous faites en sorte — que je sois l’instrument.
Roi
Voilà qui tombe bien. — Depuis votre voyage, on vous a beaucoup vanté, — et cela en présence d’Hamlet, pour un talent — où vous brillez, dit-on : toutes vos qualités — réunies ont arraché de lui moins de jalousie — que celle-là seule qui, à mon avis, — est de l’ordre le plus insignifiant.
Laertes
Quelle est cette qualité, monseigneur ?
Roi
Un simple ruban au chapeau de la jeunesse, — mais nécessaire pourtant ; car une — parure légère et frivole ne sied pas moins à la jeunesse — qu’à l’âge mûr les sombres fourrures — qui sauvegardent la santé et la gravité. Il y a quelque deux mois, — se trouvait ici un gentilhomme de Normandie ; — j’ai vu moi-même les Français, j’ai servi contre eux, — et je sais qu’ils montent bien à cheval,… mais celui-ci — était un cavalier magique : il prenait racine en selle, — et il faisait exécuter à son cheval des choses si merveilleuses — qu’il semblait faire corps et se confondre à moitié — avec la noble bête ; il dépassait tellement mes idées, — que tout ce que je pouvais imaginer d’exercices et de tours d’adresse, — était au-dessous de ce qu’il faisait.
Laertes
Un Normand, dites-vous ?
Roi
— Un Normand.
Laertes
Sur ma vie, c’est Lamond.
Roi
Lui-même.
Laertes
— Je le connais bien : vraiment, il est le joyau, — la perle de son pays.
Laertes
Quel parti, monseigneur ?
Roi
— Laertes, votre père vous était-il cher ? — ou n’êtes-vous que la douleur en effigie, — un visage sans cœur ?
Laertes
Pourquoi me demandez-vous cela ?
Roi
— Ce n’est pas que je pense que vous n’aimiez pas votre père ; — mais je sais que l’amour procède du temps, — et j’ai vu, par les exemples de l’expérience, — que le temps amoindrit l’étincelle et la chaleur. — Il y a à la flamme même de l’amour — une sorte de mèche, de lumignon, qui finit par s’éteindre. — Rien ne garde à jamais la même perfection. — La perfection, poussée à l’excès, — meurt de pléthore. Ce que nous voulons faire, — faisons-le quand nous le voulons, car la volonté change ; — elle a autant de défaillances et d’entraves — qu’il y a de langues, de bras, d’accidents ; — et alors le devoir à faire n’est plus qu’un soupir épuisant, — qui fait du mal à exhaler… Mais allons au vif de l’ulcère : — Hamlet revient. Qu’êtes-vous prêt à entreprendre — pour vous montrer le fils de votre père en action — plus qu’en paroles ?
Laertes
À lui couper la gorge à l’église.
Laertes
Je ferai cela. — Et, dans ce dessein, j’empoisonnerai mon épée. — J’ai acheté à un charlatan une drogue — si meurtrière que, pour peu qu’on y trempe un couteau, — une fois que le sang a coulé, le cataplasme le plus rare, — composé de tous les simples qui ont quelque vertu — sous la lune, ne pourrait pas sauver de la mort l’être — le plus légèrement égratigné. Je tremperai ma pointe — dans ce poison ; et pour peu que je l’écorche, — c’est la mort.
Reine
— Qu’est-ce donc, ma douce reine ?
Reine
— Un malheur marche sur les talons d’un autre, — tant ils se suivent de près : votre sœur est noyée, Laertes.
Laertes
Noyée ! Oh ! où donc ?
Reine
Au bord du ruisseau croît un saule — qui mire ses feuilles grises dans la glace du courant. — Avec ce feuillage elle avait fait une fantasque guirlande, — de renoncules, d’orties, de marguerites et de ces longues fleurs pourpres, — que les bergers licencieux nomment d’un nom plus grossier
Reine
, mais que nos froides vierges appellent doigts d’hommes morts. — Alors comme elle grimpait pour suspendre sa sauvage couronne — aux rameaux inclinés, une branche envieuse s’est cassée, — et tous ses trophées champêtres sont, comme elle, — tombés dans le ruisseau en pleurs. Ses vêtements se sont étalés — et l’ont soutenue un moment, nouvelle sirène, — pendant qu’elle chantait des bribes de vieilles chansons, — comme insensible à sa propre détresse, — ou comme une créature naturellement formée — pour cet élément. Mais cela n’a pu durer longtemps ; ses vêtements, alourdis par ce qu’ils avaient bu, — ont entraîné la pauvre malheureuse de son chant mélodieux — à une mort fangeuse.
Laertes
Hélas ! elle est donc noyée ?
Reine
— Noyée, noyée.
Laertes
— Tu n’as déjà que trop d’eau, pauvre Ophélia ; — je retiendrai donc mes larmes… Et pourtant,
Laertes
Il sanglote.
Laertes
— c’est un tic chez nous : la nature garde ses habitudes, — quoi qu’en dise la honte. Quand ces pleurs auront coulé, — plus de femmelette en moi ! Adieu, Monseigneur ; — j’ai des paroles de feu qui flamboieraient, — si cette folle douleur ne les noyait pas.
Laertes
Il sort.
Roi
Suivons-le, Gertrude : — quelle peine j’ai eue à calmer sa rage ! — je crains bien que ceci ne lui donne un nouvel élan. — Suivons-le donc. —
Roi
Ils sortent.
Roi
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Scène 19
Premier Paysan, Deuxième Paysan, Hamlet, Horatio, Laertes, Premier Prêtre, Reine, Roi, Tous
Un cimetière.
Premier Paysan
Doit-elle être ensevelie en sépulture chrétienne, celle qui volontairement devance l’heure de son salut ?
Deuxième Paysan
Je te dis que oui. Donc creuse sa tombe sur-le-champ. Le coroner a tenu enquête sur elle, et conclu à la sépulture chrétienne.
Premier Paysan
Comment est-ce possible, à moins qu’elle ne soit noyée à son corps défendant ?
Deuxième Paysan
Eh bien ! la chose a été jugée ainsi.
Premier Paysan
Il est évident qu’elle est morte se offendendo , cela ne peut être autrement. Ici est le point de droit : si je me noie de propos délibéré, cela dénote un acte, et un acte a trois branches : le mouvement, l’action et l’exécution : argò , elle s’est noyée de propos délibéré.
Deuxième Paysan
Certainement ; mais écoutez-moi, bonhomme piocheur.
Premier Paysan
Permets. Ici est l’eau : bon ; ici se tient l’homme : bon. Si l’homme va à l’eau et se noie, c’est, en dépit de tout, parce qu’il y est allé : remarque bien ça. Mais si l’eau vient à l’homme et le noie, ce n’est pas lui qui se noie : argò , celui qui n’est pas coupable de sa mort, n’abrége pas sa vie
Premier Paysan
.
Deuxième Paysan
Mais est-ce la loi ?
Premier Paysan
Oui, pardieu, ça l’est : la loi sur l’enquête du coroner.
Deuxième Paysan
Veux-tu avoir la vérité sur ceci ? Si la morte n’avait pas été une femme de qualité, elle n’aurait pas été ensevelie en sépulture chrétienne.
Premier Paysan
Oui, tu l’as dit : et c’est tant pis pour les grands qu’ils soient encouragés en ce monde à se noyer ou à se pendre, plus que leurs frères chrétiens. Allons, ma bêche ! il n’y a de vieux gentilshommes que les jardiniers, les terrassiers et les fossoyeurs : ils continuent le métier d’Adam.
Deuxième Paysan
Adam était-il gentilhomme
Deuxième Paysan
?
Premier Paysan
Il est le premier qui ait jamais porté des armes.
Deuxième Paysan
Comment ! il n’en avait pas.
Premier Paysan
Quoi ! es-tu païen ? Comment comprends-tu l’Écriture ? L’Écriture dit : Adam bêchait ; pouvait-il bêcher sans armes ? Je vais te poser une autre question ; si tu ne réponds pas péremptoirement, confesse-toi…
Deuxième Paysan
Va toujours.
Premier Paysan
Quel est celui qui bâtit plus solidement que le maçon, le constructeur de navires et le charpentier ?
Deuxième Paysan
Le faiseur de potences ; car cette construction-là survit à des milliers d’occupants.
Premier Paysan
Ton esprit me plaît, ma foi ! La potence fait bien. Mais comment fait-elle bien ? Elle fait bien pour ceux qui font mal : or tu fais mal de dire que la potence est plus solidement bâtie que l’Église ; argò , la potence ferait bien ton affaire. Cherche encore : allons.
Deuxième Paysan
Qui bâtit plus solidement qu’un maçon, un constructeur de navires ou un charpentier ?
Premier Paysan
Oui, dis-le-moi, et tu peux débâter.
Deuxième Paysan
Parbleu ! je peux te le dire à présent.
Premier Paysan
Voyons.
Deuxième Paysan
Par la messe ! je ne peux pas.
Premier Paysan
Ne houspille pas ta cervelle plus longtemps ; car l’âne rétif ne hâte point le pas sous les coups. Et la prochaine fois qu’on te fera cette question, réponds : C’est un fossoyeur. Les maisons qu’il bâtit durent jusqu’au jugement dernier. Allons ! va chez Vaughan me chercher une chopine de liqueur.
Premier Paysan
Sort le deuxième paysan.
Premier Paysan
Il chante en bêchant.
Premier Paysan
Dans ma jeunesse, quand j’aimais, quand j’aimais, Il me semblait qu’il était bien doux, Oh ! bien doux d’abréger le temps : ah ! pour mon usage Il me semblait, oh ! que rien n’était trop bon
Premier Paysan
.
Hamlet
Ce gaillard-là n’a donc pas le sentiment de ce qu’il fait ? Il chante en creusant une fosse.
Horatio
L’habitude lui a fait de cela un exercice aisé.
Hamlet
C’est juste : la main qui travaille peu a le tact plus délicat.
Premier Paysan
 Mais l’âge, venu à pas furtifs,  M’a empoigné dans sa griffe,  Et embarqué sous terre,  En dépit de mes goûts.
Premier Paysan
Il fait sauter un crâne.
Horatio
C’est possible, monseigneur.
Hamlet
Ou celle d’un courtisan qui savait dire : Bonjour, doux seigneur ! Comment vas-tu, bon seigneur ? Peut-être celle de monseigneur un tel qui vantait le cheval de monseigneur un tel, quand il prétendait l’obtenir : pourquoi pas ?
Horatio
Sans doute, monseigneur.
Hamlet
Oui, vraiment ! et maintenant cette tête est à milady Vermine : elle n’a plus de lèvres, et la bêche d’un fossoyeur lui brise la mâchoire. Révolution bien édifiante pour nous, si nous savions l’observer ! Ces os n’ont-ils tant coûté à nourrir que pour servir un jour de jeu de quilles ? Les miens me font mal rien que d’y penser.
Premier Paysan
 Une pioche et une bêche, une bêche !  Et un linceul pour drap,  Puis, hélas ! un trou à faire dans la boue,  C’est tout ce qu’il faut pour un tel hôte !
Premier Paysan
Il jette un autre crâne.
Horatio
Pas une ligne de plus, monseigneur.
Hamlet
Est-ce que le parchemin n’est pas fait de peau de mouton ?
Horatio
Si, monseigneur, et de peau de veau aussi.
Hamlet
Ce sont des moutons et des veaux, ceux qui recherchent une assurance sur un titre pareil… Je vais parler à ce garçon-là. Qui occupe cette fosse, drôle ?
Premier Paysan
Moi, monsieur.
Premier Paysan
 Hélas ! un trou à faire dans la boue,  C’est tout ce qu’il faut pour un tel hôte.
Hamlet
Vraiment, je crois que tu l’occupes, en ce sens que tu es dedans.
Premier Paysan
Vous êtes dehors, et aussi vous ne l’occupez pas ; pour ma part, je ne suis pas dedans, et cependant je l’occupe.
Premier Paysan
Démenti pour démenti. Vous voulez me mettre dedans en me disant que je suis dedans.
Hamlet
Pour quel homme creuses-tu ici ?
Premier Paysan
Ce n’est pas pour un homme.
Hamlet
Pour quelle femme alors ?
Premier Paysan
Ce n’est ni pour un homme ni pour une femme.
Hamlet
Qui va-t-on enterrer là ?
Premier Paysan
Une créature qui était une femme, monsieur, mais, que son âme soit en paix ! elle est morte.
Hamlet
Comme ce maraud est rigoureux ! Il faut lui parler la carte à la main : sans cela, la moindre équivoque nous perd. Par le ciel, Horatio, voilà trois ans que j’en fais la remarque : le siècle devient singulièrement pointu, et l’orteil du paysan touche de si près le talon de l’homme de cour qu’il l’écorche… Combien de temps as-tu été fossoyeur ?
Premier Paysan
Je me suis mis au métier, le jour, fameux entre tous les jours, où feu notre roi Hamlet vainquit Fortinbras.
Hamlet
Combien y a-t-il de cela ?
Hamlet
Oui-dà, et pourquoi a-t-il été envoyé en Angleterre ?
Premier Paysan
Eh bien ! parce qu’il était fou, il retrouvera sa raison là-bas ; ou, s’il ne la retrouve pas, il n’y aura pas grand mal.
Hamlet
Pourquoi ?
Premier Paysan
Ça ne se verra pas : là-bas tous les hommes sont aussi fous que lui.
Hamlet
Comment est-il devenu fou ?
Premier Paysan
Très-étrangement, à ce qu’on dit.
Hamlet
Comment cela ?
Premier Paysan
Eh bien ! en perdant la raison.
Hamlet
Sous l’empire de quelle cause ?
Premier Paysan
Tiens ! sous l’empire de notre roi, en Danemark. — J’ai été fossoyeur ici, enfant et homme, pendant trente ans.
Hamlet
Combien de temps un homme peut-il être en terre avant de pourrir ?
Hamlet
Pourquoi lui plus qu’un autre ?
Premier Paysan
Ah ! sa peau est tellement tannée par le métier qu’il a fait, qu’elle ne prend pas l’eau avant longtemps : et vous savez que l’eau est le pire destructeur de votre putassier de corps mort. Tenez, voici un crâne : ce crâne-là a été en terre vingt-trois ans.
Hamlet
À qui était-il ?
Premier Paysan
À un extravagant fils de garce. À qui croyez-vous ?
Hamlet
Ma foi ! je ne sais pas.
Premier Paysan
Peste soit de l’enragé farceur ! Un jour il m’a versé un flacon de vin du Rhin sur la tête ! Ce même crâne, monsieur, était le crâne de Yorick, le bouffon du roi.
Hamlet
Celui-ci ?
Premier Paysan
Celui-là même.
Horatio
Quoi, monseigneur ?
Hamlet
Crois-tu qu’Alexandre ait eu cette mine-là dans la terre ?
Horatio
Oui, sans doute.
Hamlet
Et cette odeur-là ?… Pouah !
Hamlet
Il jette le crâne.
Horatio
Oui, sans doute, monseigneur.
Hamlet
À quels vils usages nous pouvons être ravalés, Horatio ! Qui empêche l’imagination de suivre la noble poussière d’Alexandre jusqu’à la retrouver bouchant le trou d’un tonneau ?
Horatio
Ce serait une recherche un peu forcée que celle-là.
Hamlet
Non, ma foi, pas le moins du monde : nous pourrions, sans nous égarer, suivre ses restes avec grande chance de les mener jusque-là. Par exemple, écoute : Alexandre est mort, Alexandre a été enterré, Alexandre est retourné en poussière ; la poussière, c’est de la terre : avec la terre, nous faisons de la glaise, et avec cette glaise, en laquelle Alexandre s’est enfin changé, qui empêche de fermer un baril de bière ?
Hamlet
L’impérial César, une fois mort et changé en boue, Pourrait boucher un trou et arrêter le vent du dehors. Oh ! que cette argile, qui a tenu le monde en effroi, Serve à calfeutrer un mur et à repousser la rafale d’hiver !
Hamlet
Mais chut ! chut !… écartons-nous !… voici le roi. —
Hamlet
— La reine ! les courtisans ! De qui suivent-ils le convoi ? — Pourquoi ces rites tronqués ? Ceci annonce — que le corps qu’ils suivent a, d’une main désespérée, — attenté à sa propre vie. C’était quelqu’un de qualité. — Cachons-nous un moment, et observons.
Hamlet
Il se retire avec Horatio.
Laertes
Quelle cérémonie reste-t-il encore ?
Hamlet
C’est Laertes, — un bien noble jeune homme ; attention !
Laertes
— Quelle cérémonie encore ?
Premier Prêtre
— Ses obsèques ont été célébrées avec toute la latitude — qui nous était permise. Sa mort était suspecte, — et, si un ordre souverain n’avait dominé la règle, — elle eût été placée dans une terre non bénite — jusqu’à la dernière trompette. Au lieu de prières charitables, — des tessons, des cailloux, des pierres eussent été jetés sur elle. — Et pourtant on lui a accordé les couronnes virginales, — l’ensevelissement des jeunes filles, et la translation — en terre sainte au son des cloches.
Laertes
— N’y a-t-il plus rien à faire ?
Premier Prêtre
Plus rien à faire : — nous profanerions le service des morts — en chantant le grave requiem , en implorant pour elle le même repos — que pour les âmes parties en paix.
Laertes
Mettez-la dans la terre ; — et puisse-t-il de sa belle chair immaculée — éclore des violettes
Laertes
! — Je te le dis, prêtre brutal, — ma sœur sera un ange officiant, — quand toi, tu hurleras dans l’abîme.
Hamlet
Quoi ! la belle Ophélia !
Reine
— Fleurs sur fleur ! Adieu ! — J’espérais te voir la femme — de mon Hamlet. Je comptais, douce fille, décorer ton lit nuptial — et non joncher ta tombe.
Laertes
Oh ! qu’un triple malheur — tombe dix fois triplé sur la tête maudite de celui — dont la cruelle conduite t’a privée — de ta noble intelligence ! Retenez la terre un moment, — que je la prenne encore une fois dans mes bras.
Laertes
Il saute dans la fosse.
Laertes
— Maintenant entassez votre poussière sur le vivant et sur la morte, — jusqu’à ce que vous ayez fait de cette surface une montagne — qui dépasse le vieux Pélion ou la tête céleste — de l’Olympe azuré.
Hamlet
Quel est celui dont la douleur — montre une telle emphase ? dont le cri de désespoir — conjure les astres errants et les force à s’arrêter, — auditeurs blessés d’étonnement ? Me voici, moi, — Hamlet le Danois !
Hamlet
Il saute dans la fosse.
Laertes
Que le démon prenne ton âme !
Hamlet
Tu fais là une mauvaise prière. — Ôte tes doigts de ma gorge, je te prie. — Car, bien que je ne sois ni irascible ni violent, — j’ai cependant en moi quelque chose de dangereux — que tu feras sagement de craindre. À bas la main !
Roi
— Arrachez-les l’un à l’autre.
Reine
Hamlet ! Hamlet !
Tous
— Messieurs !
Horatio
Mon bon seigneur, calmez-vous.
Horatio
Les assistants les séparent et ils sortent de la fosse.
Hamlet
— Oui, je veux lutter avec lui pour cette cause, — jusqu’à ce que mes paupières aient cessé de remuer.
Reine
— Ô mon fils, pour quelle cause ?
Hamlet
— J’aimais Ophélia. Quarante mille frères — ne pourraient pas, avec tous leurs amours réunis, — parfaire la somme du mien.
Hamlet
À Laertes.
Hamlet
Qu’es-tu prêt à faire pour elle ?
Roi
— Oh ! il est fou, Laertes.
Reine
Pour l’amour de Dieu, laissez-le dire !
Reine
Ceci est pure folie ! — et son accès va le travailler ainsi pendant quelque temps. — Puis, aussi patient que la colombe, — dont la couvée dorée vient d’éclore, — il tombera dans un silencieux abattement.
Hamlet
Écoutez, monsieur : — Pour quelle raison me traitez-vous ainsi ? — Je vous ai toujours aimé. Mais n’importe ! — Hercule lui-même aurait beau faire !… — Le chat peut miauler, le chien aura sa revanche.
Hamlet
Il sort.
Roi
Je vous en prie, bon Horatio, accompagnez-le.
Roi
Horatio sort.
Roi
— Fortifiez votre patience dans nos paroles d’hier soir. — Nous allons sur-le-champ amener l’affaire au dénoûment.
Roi
À la reine.
Roi
— Bonne Gertrude, faites surveiller votre fils.
Roi
À part.
Roi
— Il faut à cette fosse un monument vivant. — L’heure du repos viendra bientôt pour nous. — Jusque-là, procédons avec patience.
Roi
Ils sortent.
Roi
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Scène 20
Hamlet, Horatio, Osric, Seigneur, Roi, Laertes, Reine, Osric Et Les Seigneurs, Fortinbras, Premier Ambassadeur, Fin Du Second Hamlet
Dans le château.
Hamlet
— Assez sur ce point, mon cher ! maintenant, venons à l’autre. — Vous rappelez-vous toutes les circonstances ?
Horatio
Je me les rappelle, monseigneur.
Hamlet
— Mon cher, il y avait dans mon cœur une sorte de combat — qui m’empêchait de dormir : je me sentais plus mal à l’aise — que des mutins mis aux fers. Je payai d’audace, — et bénie soit l’audace en ce cas !… Sachons — que notre imprudence nous sert quelquefois bien, — quand nos calculs les plus profonds avortent. Et cela doit nous apprendre — qu’il est une divinité qui donne la forme à nos destinées, — de quelque façon que nous les ébauchions.
Horatio
Voilà qui est bien certain.
Horatio
Est-il possible !
Hamlet
— Voici le message ; tu le liras plus à loisir. — Mais veux-tu savoir maintenant ce que je fis ?
Horatio
— Parlez, je vous supplie.
Hamlet
— Ainsi empêtré dans leur guet-apens, —
je n’aurais pas eu le temps de tracer un plan à mon inspiration, — qu’elle avait déjà commencé l’œuvre
Hamlet
, je m’assis ; — j’imaginai un autre message ; je l’écrivis de mon mieux. — Je croyais jadis, comme nos hommes d’État, — que c’est un avilissement de bien écrire, et je me suis donné beaucoup de peine — pour oublier ce talent-là. Mais alors, mon cher, — il me rendit le service tutélaire. Veux-tu savoir — la teneur de ce que j’écrivis ?
Horatio
Oui, mon bon seigneur.
Hamlet
— Une requête pressante adressée par le roi — à son cousin d’Angleterre, comme à un tributaire fidèle : — Si celui-ci voulait que la palme de l’affection pût fleurir entre eux deux, — que la paix gardât toujours sa couronne d’épis — et restât comme un trait d’union entre leurs amitiés, — et par beaucoup d’autres considérations de grand poids, — il devait, aussitôt la dépêche vue et lue, — sans autre forme de procès, — sans leur laisser le temps de se confesser, — faire mettre à mort sur-le-champ les porteurs.
Horatio
Comment avez-vous scellé cette dépêche ?
Hamlet
— Eh bien, ici encore s’est montrée la Providence céleste. — J’avais dans ma bourse le cachet de mon père, qui reproduisait le sceau de Danemark. — Je pliai cette lettre dans la même forme que l’autre, — j’y mis l’adresse, — je la cachetai, je la mis soigneusement en place, — et l’on ne s’aperçut pas de l’enfant substitué. Le lendemain, — eut lieu notre combat sur mer ; et ce qui s’ensuivit, — tu le sais déjà.
Horatio
— Ainsi, Guildenstern et Rosencrantz vont tout droit à la chose.
Hamlet
— Ma foi, l’ami ! ce sont eux qui ont recherché cette commission ; — ils ne gênent pas ma conscience ; leur ruine — vient de leur propre excès de zèle. — Il est dangereux pour des créatures inférieures de se trouver, — au milieu d’une passe, entre les épées terribles et flamboyantes — de deux puissants adversaires.
Horatio
Ah ! quel roi !
Hamlet
— Ne crois-tu pas que quelque chose m’est imposé maintenant ? — Celui qui a tué mon père et fait de ma mère une putain, — qui s’est fourré entre la volonté du peuple et mes espérances, — qui a jeté son hameçon à ma propre vie, — et avec une telle perfidie ! ne dois-je pas, en toute conscience, — le châtier avec ce bras. Et n’est-ce pas une action damnable — de laisser ce chancre de l’humanité — continuer ses ravages ?
Horatio
— Il apprendra bientôt d’Angleterre — quelle est l’issue de l’affaire.
Hamlet
— Cela ne tardera pas. L’intérim est à moi ; — la vie d’un homme, ce n’est que le temps de dire un. — Pourtant je suis bien fâché, mon cher Horatio, — de m’être oublié vis-à-vis de Laertes. — Car dans ma propre cause, je vois — l’image de la sienne. Je tiens à son amitié : — mais, vraiment, la jactance de sa douleur avait exalté — ma rage jusqu’au vertige.
Horatio
Silence ! Qui vient là ? —
Osric
Votre seigneurie est la bienvenue à son retour en Danemark.
Hamlet
Je vous remercie humblement, monsieur.
Hamlet
À Horatio.
Hamlet
Connais-tu ce moucheron ?
Horatio
Non, mon bon seigneur.
Hamlet
Tu n’en es que mieux en état de grâce ; car c’est un vice de le connaître. Il a beaucoup de terres, et de fertiles. Qu’un animal soit le seigneur d’autres animaux, lui, il aura toujours sa mangeoire à la table du roi. C’est un perroquet ; mais, comme je te le dis, vaste propriétaire de boue.
Osric
Doux seigneur, si votre seigneurie en a le loisir, j’ai une communication à lui faire de la part de sa majesté.
Osric
Je remercie votre seigneurie, il fait très-chaud.
Hamlet
Non, croyez-moi, il fait très-froid, le vent est au nord.
Osric
En effet, monseigneur, Il fait passablement froid.
Hamlet
Mais pourtant, il me semble qu’il fait une chaleur étouffante, pour mon tempérament…
Osric
Excessive, monseigneur ! une chaleur étouffante, à un point… que je ne saurais dire… monseigneur, sa majesté m’a chargé de vous signifier qu’elle a tenu sur vous un grand pari… Voici, monsieur, ce dont il s’agit.
Hamlet
De grâce, souvenez-vous…
Osric
Non, sur ma foi ; je suis plus à l’aise, sur ma foi ! monsieur, nous avons un nouveau venu à la cour, Laertes : croyez-moi, c’est un gentilhomme accompli, doué des perfections les plus variées, de très-douces manières et de grande mine. En vérité, pour parler de lui avec tact, il est le calendrier, la carte de la gentry ; vous trouverez en lui le meilleur monde qu’un gentilhomme puisse connaître.
Osric
Votre seigneurie parle de lui en juge infaillible.
Hamlet
À quoi bon tout ceci, monsieur ? Pourquoi affublons-nous ce gentilhomme de nos phrases grossières ?
Osric
Monsieur.
Horatio
On peut donc parler à n’importe qui sa langue ? Vraiment, vous auriez ce talent-là, seigneur ?
Hamlet
Que fait à la question le nom de ce gentilhomme ?
Osric
De Laertes ?
Horatio
Sa bourse est déjà vide : toutes ses paroles d’or sont dépensées.
Hamlet
De lui, monsieur.
Osric
Je pense que vous n’êtes pas sans savoir…
Hamlet
Tant mieux si vous avez de moi cette opinion ; mais quand vous l’auriez, cela ne prouverait rien en ma faveur… Eh bien, monsieur ?
Osric
Vous n’êtes pas sans savoir de quelle supériorité Laertes est à son arme ?
Osric
Je ne parle, monsieur, que de sa supériorité à cette arme-là ; d’après la réputation qu’on lui a faite, il a un talent sans égal.
Hamlet
Quelle est son arme ?
Osric
L’épée et la dague.
Hamlet
Ce sont deux de ses armes ; eh bien après ?
Osric
Le roi, monsieur, a parié six chevaux barbes, contre lesquels, m’a-t-on dit, Laertes risque six rapières et six poignards de France avec leurs montures, ceinturon, bandoulière, et ainsi de suite. Trois des trains sont vraiment d’une invention rare, parfaitement adaptés aux poignées, d’un travail très-délicat et très-somptueux.
Hamlet
Qu’appelez-vous les trains ?
Horatio
Vous ne le lâcherez pas, je sais bien, avant que ses explications ne vous aient édifié.
Osric
Les trains, monsieur, ce sont les étuis à suspendre les épées.
Osric
Le roi a parié, monsieur, que, sur douze bottes échangées entre vous et Laertes, celui-ci n’en porterait pas trois de plus que vous ; Laertes a parié vous toucher neuf fois sur douze. Et la question serait soumise à une épreuve immédiate, si votre seigneurie daignait répondre.
Hamlet
Comment ? Si je réponds non ?
Osric
Je veux dire, monseigneur, si vous daigniez opposer votre personne à cette épreuve.
Hamlet
Monsieur, je vais me promener ici dans cette salle : si cela convient à sa majesté, voici pour moi l’heure du délassement. Qu’on apporte les fleurets, si ce gentilhomme y consent ; et pour peu que le roi persiste dans sa gageure, je le ferai gagner, si je peux ; sinon, j’en serai quitte pour la honte et les bottes de trop.
Osric
Rapporterai-je ainsi votre réponse ?
Hamlet
Dans ce sens-là, monsieur ; ajoutez-y toutes les fleurs à votre goût.
Osric
Je recommande mon dévouement à votre seigneurie.
Osric
Il sort.
Hamlet
Tout à vous, tout à vous !… Il fait bien de se recommander lui-même ; il n’y a pas d’autres langues pour s’en charger.
Horatio
On dirait un vanneau qui fuit ayant sur la tête la coque de son œuf.
Hamlet
Il faisait des compliments à la mamelle de sa nourrice avant de la téter. Comme beaucoup d’autres de la même volée dont je vois raffoler le monde superficiel, il se borne à prendre le ton du jour et les usages extérieurs de la société : creuses billevesées qui les élèvent dans l’opinion des sots et des sages ; soufflez seulement sur elles pour en faire l’épreuve, elles crèvent !
Seigneur
Monseigneur, le roi vous a fait complimenter par le jeune Osric qui lui a rapporté que vous l’attendiez dans cette salle. Il m’envoie savoir si c’est votre bon plaisir de commencer la partie avec Laertes, ou de l’ajourner.
Hamlet
Je suis constant dans mes résolutions, elles suivent le bon plaisir du roi. Si Laertes est prêt, je le suis ; sur-le-champ, ou n’importe quand, pourvu que je sois aussi dispos qu’à présent.
Seigneur
Le roi, la reine et toute la cour vont descendre.
Hamlet
Ils seront les bienvenus.
Seigneur
La reine vous demande de faire un accueil cordial à Laertes, avant de vous mettre à la partie.
Hamlet
Elle me donne un bon conseil.
Hamlet
Sort le seigneur.
Horatio
Vous perdrez ce pari, monseigneur.
Hamlet
Je ne crois pas : depuis qu’il est parti pour la France, je me suis continuellement exercé : avec l’avantage qui m’est fait, je gagnerai. Mais tu ne saurais croire quel mal j’éprouve ici, du côté du cœur. N’importe !
Horatio
Pourtant, monseigneur…
Hamlet
C’est une niaiserie : une sorte d’appréhension qui suffirait peut-être à troubler une femme.
Horatio
Si vous avez dans l’esprit quelque répugnance, obéissez-y. Je vais les prévenir de ne pas se rendre ici, en leur disant que vous êtes mal disposé.
Hamlet
Pas du tout. Nous bravons le présage : il y a une providence spéciale pour la chute d’un moineau. Si mon heure est venue, elle n’est pas à venir ; si elle n’est pas à venir, elle est venue : que ce soit à présent ou pour plus tard, soyons prêts, voilà tout. Puisque l’homme n’est pas maître de ce qu’il quitte, qu’importe qu’il le quitte de bonne heure ? Laissons faire.
Roi
— Venez, Hamlet, venez, et prenez cette main que je vous présente.
Roi
Le roi met la main de Laertes dans celle d’Hamlet.
Laertes
Mon cœur est satisfait, — et ce sont ses inspirations qui, dans ce cas, me poussaient le plus — à la vengeance : mais sur le terrain de l’honneur, — je reste à l’écart et je ne veux pas de réconciliation, — jusqu’à ce que des arbitres plus âgés, d’une loyauté connue, — m’aient imposé, d’après les précédents, une sentence de paix — qui sauvegarde mon nom. Jusque-là — j’accepte comme bonne amitié l’amitié que vous m’offrez, — et je ne ferai rien pour la blesser.
Hamlet
J’embrasse franchement cette assurance : — et je m’engage loyalement dans cette joute fraternelle. — Donnez-nous les fleurets, allons !
Laertes
Voyons ! qu’on m’en donne un !
Laertes
Vous vous moquez de moi, monseigneur.
Hamlet
Non, je le jure.
Roi
— Donnez-leur les fleurets, jeune Osric. Cousin Hamlet, — vous connaissez la gageure ?
Hamlet
Parfaitement, monseigneur. — Votre grâce a mis un enjeu excessif du côté le plus faible.
Roi
Je n’en suis pas inquiet : je vous ai vus tous deux… — D’ailleurs, puisque Hamlet est avantagé, la chance est pour nous.
Laertes
Celui-ci est trop lourd, voyons-en un autre.
Hamlet
Celui-ci me va. Ces fleurets ont tous la même longueur ?
Osric
Oui, mon bon seigneur.
Osric
Ils se mettent en garde.
Hamlet
— En garde, monsieur !
Laertes
En garde, monseigneur !
Laertes
Ils commencent l’assaut.
Hamlet
Une.
Laertes
Non.
Hamlet
Jugement !
Osric
Touché ! très-positivement touché !
Laertes
Soit : recommençons.
Roi
— Attendez qu’on me donne à boire : Hamlet, cette perle est à toi ; — je bois à ta santé. Donnez-lui la coupe.
Roi
Les trompettes sonnent ; le bruit du canon au-dehors.
Hamlet
— Je veux auparavant terminer cet assaut ; mettez-la de côté un moment. — Allons !
Hamlet
L’assaut recommence.
Hamlet
Encore une ! qu’en dites-vous ?
Laertes
— Touché, touché, je l’avoue.
Roi
— Notre fils gagnera.
Reine
Il est gras et de courte haleine. — Tiens, Hamlet, prends mon mouchoir et essuie-toi le front. — La reine boit à ton succès, Hamlet.
Hamlet
— Bonne madame !
Roi
Gertrude, ne buvez pas !
Reine
— Je boirai, monseigneur ; excusez-moi, je vous prie.
Roi
— C’est la coupe empoisonnée ; il est trop tard.
Hamlet
— Je n’ose pas boire encore, madame ; tout à l’heure.
Reine
— Viens, laisse-moi essuyer ton visage.
Laertes
— Monseigneur, je vais le toucher cette fois.
Roi
Je ne le crois pas.
Laertes
— Et pourtant c’est presque contre ma conscience.
Hamlet
— Allons, la troisième, Laertes ; Vous ne faites que vous amuser, — je vous en prie, tirez de votre plus belle force ; — j’ai peur que vous ne me traitiez en enfant.
Laertes
— Vous dites cela ? En garde !
Laertes
Ils recommencent.
Osric
Rien des deux parts.
Laertes
— À vous maintenant.
Laertes
Laertes blesse Hamlet.
Laertes
Puis en ferraillant, ils échangent leurs fleurets.
Laertes
Et Hamlet blesse Laertes.
Roi
Séparez-les ; ils sont exaspérés.
Hamlet
— Non, recommençons.
Hamlet
La reine tombe.
Osric
Secourez la reine, là ! ho !
Horatio
— Ils saignent tous les deux. Comment cela se fait-il, monseigneur ?
Osric
— Comment êtes-vous, Laertes ?
Laertes
— Ah ! comme une buse prise à son propre piége, Osric ! — Je suis tué justement par mon guet-apens.
Hamlet
— Comment est la reine ?
Roi
Elle s’est évanouie à la vue de leur sang.
Reine
— Non ! non ! le breuvage ! le breuvage ! Ô mon Hamlet chéri ! le breuvage ! — le breuvage ! Je suis empoisonnée.
Reine
Elle meurt.
Hamlet
— Ô infamie !… Holà ! qu’on ferme la porte : — il y a une trahison : qu’on la découvre !
Laertes
— La voici, Hamlet : Hamlet, tu es assassiné ; nul remède au monde ne peut te sauver ; — en toi, il n’y a plus une demi-heure de vie ; — l’arme traîtresse est dans ta main, — démouchetée et venimeuse : le coup hideux — s’est retourné contre moi. Tiens, je tombe ici, — pour ne jamais me relever : ta mère est empoisonnée ; — je n’en puis plus… Le roi… le roi est le coupable.
Hamlet
La pointe — empoisonnée aussi ! Alors, venin, à ton œuvre !
Hamlet
Il frappe le roi.
Osric Et Les Seigneurs
Trahison ! trahison !
Roi
— Oh ! défendez-moi encore, mes amis ; je ne suis que blessé.
Hamlet
— Tiens, toi, incestueux, meurtrier, damné Danois ! — Bois le reste de cette potion !… Ta perle y est-elle ? — Suis ma mère.
Hamlet
Le roi meurt.
Laertes
Il a ce qu’il mérite : c’est un poison préparé par lui-même. — Échange ton pardon avec le mien, noble Hamlet. — Que ma mort et celle de mon père ne retombent pas sur toi, — ni la tienne sur moi !
Laertes
Il meurt.
Hamlet
— Que le ciel t’en absolve ! Je vais te suivre. — Je meurs, Horatio. Misérable reine, adieu ! — Vous qui pâlissez et tremblez devant cette catastrophe, — muets auditeurs de ce drame, — si j’en avais le temps, si la mort, ce recors farouche, — ne m’arrêtait si strictement, — oh ! je pourrais vous dire… — Mais résignons-nous : Horatio, je meurs, — tu vis, toi ! justifie-moi, explique ma cause — à ceux qui l’ignorent.
Horatio
Ne l’espérez pas. — Je suis plus un Romain qu’un Danois. — Il reste encore ici de la liqueur.
Hamlet
Marche militaire au loin ; bruit de mousqueterie derrière le théâtre.
Hamlet
Quel est ce bruit martial ?
Osric
— C’est le jeune Fortinbras qui arrive vainqueur de Pologne, — et qui salue les ambassadeurs d’Angleterre — de cette salve guerrière.
Hamlet
Oh ! je meurs, Horatio ; — le poison puissant triomphe de mon souffle : — je ne pourrai vivre assez pour savoir les nouvelles d’Angleterre ; — mais je prédis que l’élection s’abattra — sur Fortinbras ; il a ma voix mourante ; — raconte-lui, avec plus ou moins de détails, — ce qui a provoqué… Le reste… c’est… silence.
Hamlet
Il meurt.
Horatio
— Voici un noble cœur qui se brise. Bonne nuit, doux prince ; — que des essaims d’anges te bercent de leurs chants ! — Pourquoi ce bruit de tambours ici ?
Horatio
Marche militaire derrière la scène.
Fortinbras
— Où est ce spectacle ?
Horatio
Qu’est-ce que vous voulez voir ? — Si c’est un malheur ou un prodige, ne cherchez pas plus loin.
Premier Ambassadeur
Ce spectacle est effrayant ; — et nos dépêches arrivent trop tard d’Angleterre. — Il a l’oreille insensible celui qui devait nous écouter, — à qui nous devions dire que ses ordres sont remplis, — que Rosencrantz et Guildenstern sont morts. — D’où recevrons-nous nos remercîments ?
Horatio
Pas de sa bouche, — lors même qu’il aurait le vivant pouvoir de vous remercier ; — il n’a jamais commandé leur mort. — Mais puisque vous êtes venus si brusquement au milieu de cette crise sanglante, — vous, de la guerre de Pologne, et vous d’Angleterre, — donnez ordre que ces corps — soient placés sur une haute estrade à la vue de tous, — et laissez-moi dire au monde qui l’ignore encore, — comment ceci est arrivé. Alors vous entendrez parler — d’actes charnels, sanglants, contre nature ; — d’accidents expiatoires, de meurtres fortuits ; — de morts causées par la perfidie ou par une force majeure, — et, pour dénoûment, de complots retombés par méprise — sur la tête des auteurs : voilà tout ce que je puis — vous raconter sans mentir.
Fortinbras
Hâtons-nous de l’entendre, — et convoquons les plus nobles à l’auditoire ; — pour moi, c’est avec douleur que j’accepte ma fortune, — j’ai sur ce royaume des droits non oubliés, — que mon intérêt m’invite maintenant à revendiquer.
Fortinbras
Que quatre capitaines — portent Hamlet, comme un combattant, sur l’estrade ; — car, probablement, s’il eût été mis à l’épreuve, — c’eût été un grand roi ; et que, sur son passage, — la musique militaire et les salves guerrières — retentissent hautement en son honneur. — Enlevez les corps : un tel spectacle — ne sied qu’au champ de bataille ; ici, il fait mal. — Allez ! dites aux soldats de faire feu.
Fortinbras
Marche funèbre. Ils sortent, emportant les cadavres ; après quoi, on entend une décharge d’artillerie.
Fin Du Second Hamlet
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