Acte I
Scène 1
Roderigo, Iago, Brabantio
Venise. — Une place sur laquelle est située la maison de Brabantio. Il fait nuit.
Roderigo
— Fi ! Ne m’en parle pas. Je suis fort contrarié — que toi, Iago, qui as usé de ma bourse, — comme si les cordons t’appartenaient, tu aies eu connaissance de cela.
Iago
— Tudieu !
Iago
Mais vous ne voulez pas m’entendre. — Si jamais j’ai songé à pareille chose, — exécrez-moi.
Roderigo
Tu m’as dit que tu le haïssais.
Roderigo
— Par le ciel, j’eusse préféré être son bourreau.
Iago
— Pas de remède à cela ! C’est la plaie du service. — L’avancement se fait par apostille et par faveur, — et non d’après la vieille gradation, qui fait du second — l’héritier du premier. Maintenant, monsieur, jugez vous-même — si je suis engagé par de justes raisons — à aimer le More.
Roderigo
Moi, je ne resterais pas sous ses ordres.
Roderigo
Quel bonheur a l’homme aux grosses lèvres, — pour réussir ainsi !
Iago
Appelez le père, — réveillez-le, et mettez-vous aux trousses de l’autre ! Empoisonnez sa joie ! — Criez son nom dans les rues ! Mettez en feu les parents, — et, quoiqu’il habite sous un climat favorisé, — criblez-le de moustiques. Si son bonheur est encore du bonheur, — altérez-le du moins par tant de tourments — qu’il perde de son éclat !
Roderigo
— Voici la maison du père ; je vais l’appeler tout haut.
Iago
— Oui, avec un accent d’effroi, avec un hurlement terrible, — comme quand, par une nuit de négligence, l’incendie — est signalé dans une cité populeuse.
Roderigo
— Holà ! Brabantio ! Signor Brabantio ! Holà !
Iago
— Éveillez-vous ! Holà ! Brabantio ! Au voleur ! au voleur ! au voleur ! — Ayez l’œil sur votre maison, sur votre fille et sur vos sacs ! Au voleur ! au voleur !
Brabantio
— Quelle est la raison de cette terrible alerte ? — De quoi s’agit-il ?
Roderigo
— Signor, toute votre famille est-elle chez vous ?
Iago
— Vos portes sont-elles fermées ?
Brabantio
Pourquoi ? Dans quel but me demandez-vous cela ?
Iago
— Sang-dieu ! monsieur, vous êtes volé. Par pudeur, passez votre robe ! — Votre cœur est déchiré : vous avez perdu la moitié de votre âme ! — Juste en ce moment, en ce moment, en ce moment même, un vieux bélier noir — est monté sur votre blanche brebis. Levez-vous, levez-vous ! — Éveillez à son de cloche les citoyens en train de ronfler, — ou autrement le diable va faire de vous un grand-papa. — Levez-vous, vous dis-je.
Brabantio
Quoi donc ? Avez-vous perdu l’esprit ?
Roderigo
— Très révérend signor, est-ce que vous ne reconnaissez pas ma voix ?
Brabantio
— Non. Qui êtes-vous ?
Roderigo
— Mon nom est Roderigo.
Brabantio
Tu n’en es que plus mal venu. — Je t’ai défendu de rôder autour de ma porte ; — tu m’as entendu dire en toute franchise — que ma fille n’est pas pour toi ; et voici qu’en pleine folie, — rempli du souper et des boissons qui te dérangent, — tu viens, par une méchante bravade, — alarmer mon repos.
Roderigo
— Monsieur ! Monsieur ! Monsieur ! Monsieur !
Brabantio
Mais tu peux être sûr — que ma colère et mon pouvoir sont assez forts — pour te faire repentir de ceci.
Roderigo
Patience, mon bon monsieur.
Brabantio
— Que me parlais-tu de vol ? Nous sommes ici à Venise : — ma maison n’est point une grange abandonnée.
Roderigo
Très grave Brabantio, — je viens à vous, dans toute la simplicité d’une âme pure. —
Iago
Pardieu, monsieur vous êtes de ces gens qui refuseraient de servir Dieu, si le diable le leur disait. Parce que nous venons vous rendre un service, vous nous prenez pour des chenapans et vous laissez couvrir votre fille par un cheval de Barbarie ! Vous voulez avoir des étalons pour cousins et des genets pour alliés !
Brabantio
Quel misérable païen es-tu donc, toi ?
Iago
Je suis, monsieur, quelqu’un qui vient vous dire que votre fille et le More sont en train de faire la bête à deux dos.
Brabantio
— Tu es un manant.
Iago
vous êtes… un sénateur.
Brabantio
— Tu me répondras de ceci ! Je te connais, toi, Roderigo !
Roderigo
— Monsieur, je vous répondrai de tout. Mais, de grâce, une question. — Est-ce d’après votre désir et votre consentement réfléchi, — comme je commence à le croire, que votre charmante fille, — à cette heure indue, par une nuit si épaisse, — est allée, sous la garde pure et simple — d’un maraud de louage, d’un gondolier, — se livrer aux étreintes grossières d’un More lascif ? — Si cela est connu et permis par vous, — alors nous avons eu envers vous le tort d’une impudente indiscrétion. — Mais, si cela se passe à votre insu, mon savoir-vivre me dit — que nous recevons à tort vos reproches. Ne croyez — pas que, m’écartant de toute civilité, — j’aie voulu jouer et plaisanter avec votre honneur ! — Votre fille, si vous ne l’avez pas autorisée, — je le répète, a fait une grosse révolte, — en attachant ses devoirs, sa beauté, son esprit, sa fortune, — à un vagabond, à un étranger qui à roulé — ici et partout. Édifiez-vous par vous-même tout de suite
Roderigo
. — Si elle est dans sa chambre et dans votre maison, — faites tomber sur moi la justice de l’État — pour vous avoir ainsi abusé.
Brabantio
Il se retire de la fenêtre.
Iago
— Adieu. Il faut que je vous quitte. — Il ne me paraît ni opportun, ni sain, dans mon emploi, — d’être assigné, comme je le serais — en restant, pour déposer contre le More ; car, je le sais bien, — quoique ceci puisse lui attirer quelque cuisante mercuriale, — l’État ne peut pas se défaire de lui sans danger. Il est engagé, — par des raisons si impérieuses, dans la guerre de Chypre — qui se poursuit maintenant, que, s’agit-il du salut de leurs âmes, — nos hommes d’État n’en trouveraient pas un autre à sa taille — pour mener leurs affaires. En conséquence, — bien que je le haïsse à l’égal des peines de l’enfer — je dois, pour les nécessités du moment, — arborer les couleurs, l’enseigne de l’affection, — pure enseigne, en effet !… Afin de le découvrir sûrement, — dirigez les recherches vers le Sagittaire
Iago
. — Je serai là avec lui. Adieu donc !
Iago
Il s’en va.
Brabantio
— Le mal n’est que trop vrai : elle est partie ! — Et ce qui me reste d’une vie méprisable — n’est plus qu’amertume… Maintenant, Roderigo, — où l’as-tu vue ?… Oh ! malheureuse fille ! — Avec le More, dis-tu ?… Qui voudrait être père, à présent ? — Comment l’as-tu reconnue ?… Oh ! elle m’a trompée — incroyablement !… Que t’a-t-elle dit, à toi !… D’autres flambeaux ! — Qu’on réveille tous mes parents !… Sont-ils mariés, crois-tu ?
Roderigo
— Oui, sans doute, je le crois.
Brabantio
— Ciel ! comment a-t-elle échappé ? Ô trahison du sang ! — Pères, à l’avenir, ne vous rassurez pas sur l’esprit de vos filles, — d’après ce que vous leur verrez faire… N’y a-t-il pas de sortiléges — au moyen desquels les facultés de la jeunesse et de la virginité — peuvent être déçues ? N’as-tu pas lu, Roderigo, — quelque chose comme cela ?
Roderigo
Oui, monsieur, certainement.
Brabantio
— Éveillez mon frère !… Que ne te l’ai-je donnée ! — Que ceux-ci prennent une route, ceux-là, une autre !
Brabantio
À Roderigo.
Brabantio
Savez-vous — où nous pourrions les surprendre, elle et le More ?
Roderigo
— Je crois que je puis le découvrir, si vous voulez — prendre une bonne escorte et venir avec moi.
Brabantio
— De grâce, conduisez-nous. Je vais frapper à toutes les maisons ; — je puis faire sommation, au besoin.
Brabantio
À ses gens.
Brabantio
Armez-vous, holà ! — et appelez des officiers de nuit spéciaux ! — En avant, mon bon Roderigo, je vous dédommagerai de vos peines.
Brabantio
Tous s’en vont.
Brabantio
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Scène 2
Iago, Othello, Cassio, Roderigo, Brabantio, Un Officier
Venise. La place de l’Arsenal. Il fait toujours nuit.
Iago
— Bien que j’aie tué des hommes au métier de la guerre, — je regarde comme l’étoffe même de la conscience — de ne pas commettre de meurtre prémédité ; je ne sais pas être inique — parfois pour me rendre service : neuf ou dix fois, — j’ai été tenté de le trouer ici, sous les côtes.
Othello
— Les choses sont mieux ainsi.
Iago
— Non, mais il bavardait tant ! il parlait en termes si ignobles et si provocants — contre Votre Honneur, — qu’avec le peu de sainteté que vous me connaissez, — j’ai eu grand-peine à le ménager. Mais, de grâce, monsieur, — êtes-vous solidement marié ? Soyez sûr — que ce Magnifique est très-aimé : — il a, par l’influence, une voix aussi puissante que — celle du doge. Il vous fera divorcer. — Il vous opposera toutes les entraves, toutes les rigueurs — pour lesquelles la loi, tendue de tout son pouvoir, — lui donnera de la corde.
Iago
— C’est le père et ses amis qu’on a mis sur pied. — Vous feriez bien de rentrer.
Othello
Non pas : il faut que l’on me trouve. — Mon caractère, mon titre, ma conscience intègre, — me montreront tel que je suis. Sont-ce bien eux ?
Iago
Par Janus ! Je crois que non.
Othello
Les gens du doge et mon lieutenant ! — Que la nuit vous soit bonne, mes amis ! — Quoi de nouveau ?
Cassio
Le doge vous salue, général, — et réclame votre comparution immédiate.
Othello
De quoi s’agit-il, — à votre idée ?
Othello
Il est heureux que j’aie été trouvé par vous. — Je n’ai qu’un mot à dire ici, dans la maison.
Othello
Il montre le Sagittaire.
Othello
— Et je pars avec vous.
Othello
Il s’éloigne et disparaît.
Cassio
Enseigne, que fait-il donc là ?
Iago
— Sur ma foi ! Il a pris à l’abordage un galion de terre ferme. — Si la prise est déclarée légale, sa fortune est faite à jamais.
Cassio
— Je ne comprends pas.
Iago
Il est marié.
Cassio
À qui donc ?
Iago
Marié à…
Iago
Allons ! Général, voulez-vous venir ?
Othello
Je suis à vous.
Cassio
— Voici une autre troupe qui vient vous chercher.
Cassio
Entrent Brabantio, Roderigo et des officiers de nuit, armés et portant des torches.
Iago
— C’est Brabantio : général, prenez garde. — Il vient avec de mauvaises intentions.
Othello
Holà ! Arrêtez.
Roderigo
— Seigneur, voici le More.
Brabantio
Sus au voleur !
Brabantio
Ils dégainent des deux côtés.
Iago
— C’est vous, Roderigo ? Allons, monsieur, à nous deux !
Othello
— Rentrez ces épées qui brillent : la rosée pourrait les rouiller.
Othello
À Brabantio.
Brabantio
À ses gardes.
Brabantio
Emparez-vous de lui ; s’il résiste, — maîtrisez-le à ses risques et périls.
Othello
Retenez vos bras, — vous, mes partisans, et vous, les autres ! — Si ma réplique devait être à coups d’épée, je me la serais rappelée — sans souffleur.
Othello
À Brabantio.
Othello
Où voulez-vous que j’aille — pour répondre à votre accusation ?
Brabantio
En prison ! Jusqu’à l’heure rigoureuse — où la loi, dans le cours de sa session régulière, — t’appellera à répondre.
Othello
Et, si je vous obéis, — comment pourrai-je satisfaire le doge, — dont les messagers, ici rangés à mes côtés, — doivent, pour quelque affaire d’État pressante, — me conduire jusqu’à lui ?
Un Officier
C’est vrai, très-digne signor, — le doge est en conseil, et votre excellence elle-même — a été convoquée, j’en suis sûr.
Brabantio
Comment ! le doge en conseil ! — à cette heure de la nuit !… Emmenez-le. — Ma cause n’est point frivole : le doge lui-même — et tous mes frères du Sénat — ne peuvent prendre ceci que comme un affront personnel. — Car, si de telles actions peuvent avoir un libre cours, — des serfs et des païens seront bientôt nos gouvernants !
Brabantio
Ils s’en vont.
Brabantio
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Scène 3
Doge, Premier Sénateur, Deuxième Sénateur, Un Matelot, Officier, Matelot, Un Officier, Messager, Brabantio, Un Sénateur, Doge Et Les Sénateurs, Othello, Desdémona, Roderigo, Iago
Venise. La salle du conseil.
Doge
— Il n’y a pas dans ces nouvelles assez d’harmonie — pour y croire.
Premier Sénateur
En effet, elles sont en contradiction. — Mes lettres disent cent sept galères.
Doge
— Et les miennes, cent quarante.
Deuxième Sénateur
Et les miennes, deux cents. — Bien qu’elles ne s’accordent pas sur le chiffre exact —
vous savez que les rapports fondés sur des conjectures — ont souvent des variantes
Deuxième Sénateur
, elles confirment toutes — le fait d’une flotte turque se portant sur Chypre.
Doge
— Oui ! Cela suffit pour former notre jugement. — Je ne me laisse pas rassurer par les contradictions, — et je vois le fait principal prouvé — d’une terrible manière.
Un Matelot
Holà ! holà ! holà !
Officier
L’OFFICIER.
Officier
— Un messager des galères !
Doge
Eh bien ! qu’y a-t-il ?
Matelot
— L’expédition turque appareille pour Rhodes
Matelot
; — c’est ce que je suis chargé d’annoncer au gouvernement — par le seigneur Angelo.
Doge
Que dites-vous de ce changement ?
Premier Sénateur
Il n’a pas de motif — raisonnable. C’est une feinte — pour détourner notre attention. Considérons — la valeur de Chypre pour le Turc ; — comprenons seulement — que cette île est pour le Turc plus importante que Rhodes, — et qu’elle lui est en même temps plus facile à emporter, — puisqu’elle n’a ni l’enceinte militaire — ni aucun moyen de défense — dont Rhodes est investie : songeons à cela, — et nous ne pourrons pas croire que le Turc fasse la faute — de renoncer à la conquête qui l’intéresse le plus — et de négliger une attaque d’un succès facile — pour provoquer et risquer un danger sans profit
Premier Sénateur
.
Doge
— Non, à coup sûr, ce n’est pas à Rhodes qu’il en veut.
Un Officier
— Voici d’autres nouvelles.
Messager
— Révérends et gracieux seigneurs, les Ottomans, — après avoir gouverné tout droit sur l’île de Rhodes, — ont été ralliés là par une flotte de réserve.
Premier Sénateur
— C’est ce que je pensais… Combien de bâtiments, à votre calcul ?
Messager
— Trente voiles. Maintenant ils reviennent — sur leur route et dirigent manifestement — leur expédition sur Chypre… Le seigneur Montano, — votre fidèle et très-vaillant serviteur, — prend la respectueuse liberté de vous en donner avis, — et vous prie de le croire.
Doge
— Il est donc certain que c’est contre Chypre ! — Est-ce que Marcus Luccicos n’est pas à la ville ?
Premier Sénateur
— Il est maintenant à Florence.
Doge
— Écrivez-lui de notre part de revenir, au train de poste.
Premier Sénateur
— Voici venir Brabantio et le vaillant More.
Premier Sénateur
Entrent Brabantio, Othello, Iago, Roderigo et des officiers.
Doge
— Vaillant Othello, nous avons à vous employer sur-le-champ — contre l’ennemi commun, l’Ottoman.
Doge
À Brabantio.
Doge
— Je ne vous voyais pas : soyez le bienvenu, noble seigneur. — Vos conseils et votre aide nous ont manqué cette nuit.
Doge
De quoi s’agit-il donc ?
Brabantio
— Ma fille ! Ô ma fille !
Un Sénateur
Morte ?
Brabantio
Oui, morte pour moi. — On l’a abusée ! on me l’a volée ! on l’a corrompue — à l’aide de talismans et d’élixirs achetés à des charlatans. — Car, qu’une nature s’égare si absurdement, — n’étant ni défectueuse, ni aveugle, ni boiteuse d’intelligence
Brabantio
, — ce n’est pas possible sans sorcellerie…
Brabantio
le doge .
Brabantio
— Quel que soit celui qui, par d’odieux procédés, — a ainsi ravi votre fille à elle-même — et à vous, voici le livre sanglant de la loi. — Vous en lirez vous-même la lettre rigoureuse, — et vous l’interpréterez à votre guise : oui, quand mon propre fils — serait accusé par vous !
Brabantio
Je remercie humblement votre Grâce. — Voici l’homme ; c’est ce More que, paraît-il, — votre mandat spécial a, pour des affaires d’État, — appelé ici.
Doge Et Les Sénateurs
Lui ! nous en sommes désolés.
Doge
— Qu’avez-vous, de votre côté, à répondre à cela ?
Brabantio
Rien, sinon que cela est.
Brabantio
Une enfant toujours si modeste, — d’une nature si douce et si paisible — qu’au moindre mouvement — elle rougissait d’elle-même ! Devenir, en dépit de la nature, — de son âge, de son pays, de sa réputation, de tout, — amoureuse de ce qu’elle avait peur de regarder ! — Il n’y a qu’un jugement difforme et très-imparfait — pour déclarer que la perfection peut faillir ainsi — contre toutes les lois de la nature ; il faut forcément — conclure à l’emploi des maléfices infernaux — pour expliquer cela. J’affirme donc, encore une fois, — que c’est à l’aide de mixtures toutes-puissantes sur le sang — ou de quelque philtre enchanté à cet effet — qu’il a agi sur elle
Brabantio
.
Doge
Affirmer cela n’est pas le prouver. — Des témoignages plus certains et plus évidents — que ces maigres apparences et que ces pauvres vraisemblances — d’une probabilité médiocre, doivent être produits contre lui.
Premier Sénateur
— Mais parlez, Othello. — Est-ce par des moyens équivoques et violents — que vous avez dominé et empoisonné les affections de cette jeune fille ? — ou bien n’avez-vous réussi que par la persuasion et par ces loyales requêtes — qu’une âme soumet à une âme ?
Othello
Je vous en conjure, — envoyez chercher la dame au Sagittaire , — et faites-la parler de moi devant son père. — Si vous me trouvez coupable dans son récit, — que non seulement votre confiance et la charge que je tiens de vous — me soient retirées, mais que votre sentence — retombe sur ma vie même !
Doge
Qu’on envoie chercher Desdémona !
Othello
— Enseigne, conduisez-les : vous connaissez le mieux l’endroit.
Othello
Iago et quelques officiers sortent.
Doge
— Parlez, Othello.
Othello
Entrent Desdémona, Iago et les officiers de l’escorte.
Doge
— Il me semble qu’une telle histoire séduirait ma fille même. — Bon Brabantio, — réparez aussi bien que possible cet éclat. — Il vaut encore mieux se servir d’une arme brisée — que de rester les mains nues.
Brabantio
De grâce, écoutez-la ! — Si elle confesse qu’elle a fait la moitié des avances, — que la ruine soit sur ma tête si mon injuste blâme — tombe sur cet homme !… Approchez, gentille donzelle ! — Distinguez-vous dans cette noble compagnie — celui à qui vous devez le plus d’obéissance ?
Desdémona
Mon noble père, — je vois ici un double devoir pour moi. — À vous je dois la vie et l’éducation, — et ma vie et mon éducation m’apprennent également — à vous respecter. Vous êtes mon seigneur selon le devoir… — Jusque-là je suis votre fille.
Desdémona
Montrant Othello.
Desdémona
Mais voici mon mari ! — Et autant ma mère montra de dévouement — pour vous, en vous préférant à son père même, — autant je prétends en témoigner — légitimement au More, mon seigneur.
Brabantio
— Dieu soit avec vous ! J’ai fini.
Brabantio
Au doge.
Brabantio
— Plaise à votre Grâce de passer aux affaires d’État… Que n’ai-je adopté un enfant plutôt que d’en faire un !…
Brabantio
À Othello.
Brabantio
À Desdémona.
Brabantio
Grâce à toi, mon bijou, — je suis heureux dans l’âme de n’avoir pas d’autres enfants ; — car ton escapade m’eût appris à les tyranniser — et à les tenir à l’attache… J’ai fini, monseigneur.
Doge
— Laissez-moi parler à votre place, et placer une maxime — qui serve à ces amants de degré, de marchepied — pour remonter à votre faveur. — Une fois irrémédiables, les maux sont terminés — par la vue du pire qui put nous inquiéter naguère. — Gémir sur un malheur passé et disparu — est le plus sûr moyen d’attirer un nouveau malheur. — Lorsque la fortune nous prend ce que nous ne pouvons garder, — la patience rend son injure dérisoire. — Le volé qui sourit dérobe quelque chose au voleur. — C’est se voler soi-même que dépenser une douleur inutile.
Brabantio
— Ainsi, que le Turc nous vole Chypre ! — nous n’aurons rien perdu, tant que nous pourrons sourire ! — Il reçoit bien les conseils, celui qui ne reçoit — en les écoutant qu’un soulagement superflu. — Mais celui-là reçoit une peine en même temps qu’un conseil, — qui n’est quitte avec le chagrin qu’en empruntant à la pauvre patience. — Ces sentences, tout sucre ou tout fiel, — ont une puissance fort équivoque. — Les mots ne sont que des mots, et je n’ai jamais ouï dire — que dans un cœur meurtri on pénétrât par l’oreille… — Je vous en prie humblement, procédons aux affaires de l’État.
Othello
— Très graves sénateurs, ce tyran, l’habitude, — a fait de la couche de la guerre, couche de pierre et d’acier, — le lit de plume le plus doux pour moi. Je le déclare, — je ne trouve mon activité, mon énergie naturelle, — que dans une vie dure. Je me charge — de cette guerre contre les Ottomans. — En conséquence, humblement incliné devant votre gouvernement, — je demande pour ma femme une situation convenable, — les priviléges et le traitement dus à son rang, avec une résidence et un train — en rapport avec sa naissance.
Doge
Si cela vous plaît, elle peut aller chez son père.
Brabantio
— Je n’y consens pas.
Othello
Ni moi.
Desdémona
— Ni moi. Je n’y voudrais pas résider, — de peur de provoquer l’impatience de mon père — en restant sous ses yeux. Très-gracieux doge, — prêtez à mes explications une oreille indulgente, — et laissez-moi trouver dans votre suffrage une charte — qui protège ma faiblesse.
Doge
Que désirez-vous, Desdémona ?
Othello
— Vos voix, seigneurs ! Je vous en conjure, laissez à sa volonté — le champ libre. Si je vous le demande, — ce n’est pas pour flatter le goût de ma passion, — ni pour assouvir l’ardeur de nos jeunes amours — dans ma satisfaction personnelle, — mais bien pour déférer généreusement à son vœu. — Que le ciel défende vos bonnes âmes de cette pensée — que je négligerai vos sérieuses et grandes affaires quand — elle sera près de moi, — si jamais, dans ses jeux volages, — Cupidon ailé émoussait par une voluptueuse langueur — mes facultés spéculatives et actives, — si jamais les plaisirs corrompaient et altéraient mes devoirs, — que les ménagères fassent un chaudron de mon casque, — et que tous les outrages et tous les affronts conjurés — s’attaquent à mon renom !
Doge
— Décidez entre vous — si elle doit partir ou rester. L’affaire crie : hâtez-vous ! — Votre promptitude doit y répondre. Il faut que vous soyez en route cette nuit.
Desdémona
— Cette nuit, monseigneur
Desdémona
?
Doge
Cette nuit même.
Othello
De tout mon cœur.
Doge
— À neuf heures du matin, nous nous retrouverons ici. — Othello, laissez derrière vous un officier : — il vous portera notre brevet — et toutes les concessions de titres et d’honneurs — qui vous importent.
Othello
— S’il plaît à votre Grâce, ce sera mon enseigne, — un homme de probité et de confiance. — C’est lui que je charge d’escorter ma femme — et de me remettre tout ce que votre gracieuse Seigneurie jugera nécessaire — de m’envoyer.
Doge
— Soit !… Bonne nuit à tous !
Doge
À Brabantio.
Doge
Eh ! Noble signor, — s’il est vrai que la vertu a tout l’éclat de la beauté, — vous avez un gendre plus brillant qu’il n’est noir.
Premier Sénateur
— Adieu, brave More ! Rendez heureuse Desdémona.
Brabantio
— Veille sur elle, More. Aie l’œil prompt à tout voir. — Elle a trompé son père ; elle pourrait bien te tromper.
Brabantio
Le doge, les sénateurs et les officiers sortent.
Othello
— Ma vie, sur sa foi !… Honnête Iago, — il faut que je te laisse ma Desdémona ; — mets, je te prie, ta femme à son service, — et amène-les au premier moment favorable. — Viens, Desdémona, je n’ai qu’une — heure d’amour, de loisirs et de soins intérieurs — à passer avec toi. Nous devons obéir au temps.
Othello
Othello et Desdémona sortent.
Roderigo
Iago !
Iago
Que dis-tu, noble cœur ?
Roderigo
Que crois-tu que je vais faire ?
Iago
Pardieu ! te coucher et dormir.
Roderigo
Je vais incontinent me noyer.
Iago
Si tu le fais, je ne t’aimerai plus après. Niais que tu es !
Roderigo
La niaiserie est de vivre quand la vie est un tourment. Nous avons pour prescription de mourir quand la mort est notre médecin.
Iago
Oh ! Le lâche !… Voilà quatre fois sept ans que je considère le monde ; et, depuis que je peux distinguer un bienfait d’une injure, je n’ai jamais trouvé un homme qui sût s’aimer. Avant de pouvoir dire que je vais me noyer pour l’amour de quelque guenon, je consens à être changé en babouin.
Roderigo
Que faire ? J’avoue ma honte d’être ainsi épris ; mais il ne dépend pas de ma vertu d’y remédier.
Roderigo
Impossible !
Roderigo
Te dévoueras-tu à mes espérances, si je me rattache à cette solution ?
Iago
Tu es sûr de moi. Va, trouve de l’argent. Je te l’ai dit souvent et je te le redis : je hais le More. Mes griefs m’emplissent le cœur ; tes raisons ne sont pas moindres. Liguons-nous pour nous venger de lui. Si tu peux le faire cocu, tu te donneras un plaisir, et à moi une récréation. Il y a dans la matrice des heures bien des événements dont elles accoucheront. En campagne ! Va, munis-toi d’argent. Demain nous reparlerons de ceci. Adieu.
Roderigo
Où nous reverrons-nous dans la matinée ?
Iago
À mon logis.
Roderigo
Je serai chez toi de bonne heure.
Iago
Bon ! Adieu. M’entendez-vous bien, Roderigo ?
Roderigo
Que dites-vous ?
Iago
Plus de noyade ! entendez-vous ?
Roderigo
Je suis changé. Je vais vendre toutes mes terres.
Iago
Bon ! Adieu. Remplissez bien votre bourse.
Iago
Roderigo sort.
Iago
— Voilà comment je fais toujours ma bourse de ma dupe. — Car ce serait profaner le trésor de mon expérience — que de dépenser mon temps avec une pareille bécasse — sans en retirer plaisir et profit. Je hais le More. — On croit de par le monde qu’il a, entre ses draps, — rempli son office d’époux. J’ignore si c’est vrai ; — mais, moi, sur un simple soupçon de ce genre, — j’agirai comme sur la certitude. Il fait cas de moi. — Je n’en agirai que mieux sur lui pour ce que je veux… — Cassio est un homme convenable… Voyons maintenant… — Obtenir sa place et donner pleine envergure à ma vengeance : — coup double ! Comment ? comment ? Voyons… Au bout de quelque temps, faire croire à Othello — que Cassio est trop familier avec sa femme. — Cassio a une personne, des manières caressantes, qui — prêtent au soupçon ; il est bâti pour rendre les femmes infidèles. — Le More est une nature franche et ouverte — qui croit honnêtes les gens, pour peu qu’ils le paraissent ; — il se laissera mener par le nez aussi docilement — qu’un âne. — Je tiens le plan : il est conçu. Il faut que l’enfer et la nuit — produisent à la lumière du monde ce monstrueux embryon !
Iago
Il sort.
Iago
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Scène 4
Montano, Premier Gentilhomme, Deuxième Gentilhomme, Troisième Gentilhomme, Cassio, Voix Au Dehors, Quatrième Gentilhomme, Desdémona, Iago, Émilia, Othello, Roderigo
Chypre. Près de la plage.
Montano
— Que pouvons-nous distinguer en mer du haut du cap ?
Premier Gentilhomme
— Rien du tout, tant les vagues sont élevées ! — Entre le ciel et la pleine mer, je ne puis — découvrir une voile.
Montano
Il me semble que le vent a parlé bien haut à la terre ; — jamais plus rudes rafales n’ont ébranlé nos créneaux. — S’il a fait autant de vacarme sur mer, — quelles sont les côtes de chêne qui, sous ces montagnes en fusion, — auront pu garder la mortaise ? Qu’allons-nous apprendre à la suite de ceci ?
Deuxième Gentilhomme
— La dispersion de la flotte turque. — Pour peu qu’on se tienne sur la plage écumante, — les flots irrités semblent lapider les nuages ; — la lame, secouant au vent sa haute et monstrueuse crinière, — semble lancer l’eau sur l’Ourse flamboyante — et inonder les satellites du pôle immuable. — Je n’ai jamais vu pareille agitation — sur la vague enragée.
Montano
Si la flotte turque — n’était pas réfugiée dans quelque baie, elle a sombré. — Il lui est impossible d’y tenir.
Montano
Quoi ! Vraiment ?
Troisième Gentilhomme
Le navire est ici mouillé, — un bâtiment véronais. Michel Cassio, lieutenant du belliqueux More, Othello, — a débarqué ; le More lui-même est en mer — et vient à Chypre avec des pleins pouvoirs.
Montano
— J’en suis content : c’est un digne gouverneur.
Troisième Gentilhomme
— Mais ce même Cassio, tout en parlant avec satisfaction — du désastre des Turcs, paraît fort triste, — et prie pour le salut du More : car ils ont été séparés — au plus fort de cette sombre tempête.
Montano
Fasse le ciel qu’il soit sauvé ! — J’ai servi sous lui, et l’homme commande — en parfait soldat… Eh bien, allons sur le rivage. — Nous verrons le vaisseau qui vient d’atterrir, — et nous chercherons des yeux le brave Othello — jusqu’au point où la mer et l’azur aérien — sont indistincts à nos regards.
Troisième Gentilhomme
Oui, allons ! — Car chaque minute peut nous amener — un nouvel arrivage.
Cassio
— Merci à vous, vaillant de cette île guerrière, — qui appréciez si bien le More ! Oh ! Puissent les cieux — le défendre contre les éléments, — car je l’ai perdu sur une dangereuse mer !
Montano
Est-il sur un bon navire ?
Cassio
— Son bâtiment est fortement charpenté, et le pilote — a la réputation d’une expérience consommée. — Aussi mon espoir, loin d’être ivre-mort, — est-il raffermi par une saine confiance.
Voix Au Dehors
Une Voile ! une voile ! une voile !
Cassio
— Quel est ce bruit ?
Quatrième Gentilhomme
— La Ville est déserte. Sur le front de la mer — se pressent un tas de gens qui crient : Une voile !
Cassio
— Mes pressentiments me désignent là le gouverneur.
Cassio
On entend le canon.
Deuxième Gentilhomme
— Ils tirent la salve de courtoisie ; — ce sont des amis, en tout cas.
Cassio
Je vous en prie, Monsieur, partez — et revenez nous dire au juste qui vient d’arriver.
Deuxième Gentilhomme
— J’y vais.
Deuxième Gentilhomme
Il sort.
Montano
— Ah çà ! bon lieutenant, votre général est-il marié ?
Deuxième Gentilhomme
— C’est un certain Iago, enseigne du général.
Cassio
— Il a eu la plus favorable et la plus heureuse traversée. — Les tempêtes elles-mêmes, les hautes lames, les vents hurleurs, — les rocs hérissés, les bancs de sable, — ces traîtres embusqués pour arrêter la quille inoffensive, — ont, comme s’ils avaient le sentiment de la beauté, oublié — leurs instincts destructeurs et laissé passer saine et sauve — la divine Desdémona.
Montano
Quelle est cette femme ?
Cassio
— C’est celle dont je parlais, le capitaine de notre grand capitaine ! — Celle qui, confiée aux soins du hardi Iago, — vient, en mettant pied à terre, de devancer notre pensée — par une traversée de sept jours… Grand Jupiter ! Protège Othello, — et enfle sa voile de ton souffle puissant. — Puisse-t-il vite réjouir cette baie de son beau navire, — revenir tout palpitant d’amour dans les bras de Desdémona
Cassio
, — et, rallumant la flamme dans nos esprits éteints, — rassurer Chypre tout entière
Cassio
!… Oh ! regardez !
Cassio
Entrent Desdémona, Émilia, Iago, Roderigo et leur suite.
Desdémona
Merci, vaillant Cassio. — Quelles nouvelles pouvez-vous me donner de monseigneur ?
Cassio
— Il n’est pas encore arrivé : tout ce que je sais, — c’est qu’il va bien et sera bientôt ici.
Desdémona
— Oh ! j’ai peur pourtant… Comment vous êtes-vous perdus de vue ?
Cassio
— Les efforts violents de la mer et du ciel — nous ont séparés… Mais écoutez ! une voile !
Cassio
Cris, au loin.
Cassio
Une voile ! une voile !
Cassio
On entend le canon.
Deuxième Gentilhomme
— Ils font leur salut à la citadelle : — c’est encore un navire ami.
Cassio
Allez aux nouvelles.
Cassio
Le gentilhomme sort.
Cassio
À Iago.
Cassio
À Émilia.
Cassio
La bienvenue, mistress ! — Que votre patience, bon Iago, ne se blesse pas — de la liberté de mes manières : c’est mon éducation — qui me donne cette familiarité de courtoisie.
Cassio
Il embrasse Émilia.
Iago
— Monsieur, si elle était pour vous aussi généreuse de ses lèvres — qu’elle est pour moi prodigue de sa langue, — vous en auriez bien vite assez.
Desdémona
Hélas ! Elle ne parle pas !
Iago
Beaucoup trop, ma foi ! — Je m’en aperçois toujours quand j’ai envie de dormir. — Dame ! j’avoue que devant votre Grâce — elle renfonce un peu sa langue dans son cœur — et ne grogne qu’en pensée.
Émilia
Vous n’avez guère motif de parler ainsi.
Iago
— Allez, allez, vous autres femmes, vous êtes des peintures hors de chez vous, — des sonnettes dans vos boudoirs, des chats sauvages dans vos cuisines, — des saintes quand vous injuriez, des démons quand on vous offense, — des flâneuses dans vos ménages, des femmes de ménage dans vos lits.
Desdémona
— Oh ! fi ! calomniateur !
Iago
— Je suis Turc, si cela n’est pas vrai ; — vous vous levez pour flâner et vous vous mettez au lit pour travailler.
Émilia
— Je ne vous chargerai pas d’écrire mon éloge.
Iago
Certes, vous ferez bien.
Desdémona
— Qu’écrirais-tu de moi si tu avais à me louer ?
Iago
— Ah ! Noble dame, ne m’en chargez pas. — Je ne suis qu’un critique.
Desdémona
— Allons ! Essaye… On est allé au port, n’est-ce pas ?
Iago
— Oui, madame.
Desdémona
— Je suis loin d’être gaie mais je trompe — ce que je suis, en affectant d’être le contraire. — Voyons ! Que dirais-tu à mon éloge ?
Iago
— Je cherche ; mais, en vérité, mon idée — tient à ma caboche, comme la glu à la frisure ; — elle arrache la cervelle et le reste. Enfin, ma muse est en travail, — et voici ce dont elle accouche :
Iago
Si une femme a le teint et l’esprit clairs, Elle montre son esprit en faisant montre de son teint.
Desdémona
Bien loué ! Et si elle est noire et spirituelle ?
Iago
Si elle est noire et qu’elle ait de l’esprit, Elle trouvera certain blanc qui ira bien à sa noirceur.
Desdémona
De pire en pire !
Émilia
Et si la belle est bête ?
Iago
Celle qui est belle n’est jamais bête : Car elle a toujours assez d’esprit pour avoir un héritier.
Desdémona
Ce sont de vieux paradoxes absurdes pour faire rire les sots dans un cabaret. Quel misérable éloge as-tu pour celle qui est laide et bête ?
Iago
Il n’est de laide si bête Qui ne fasse d’aussi vilaines farces qu’une belle d’esprit.
Desdémona
Oh ! La lourde bévue ! La pire est celle que tu vantes le mieux ! Mais quel éloge accorderas-tu donc à une femme réellement méritante, à une femme qui, en attestation de sa vertu, peut à juste titre invoquer le témoignage de la malveillance elle-même ?
Iago
Celle qui, toujours jolie, ne fut jamais coquette, Qui, ayant la parole libre, n’a jamais eu le verbe haut, Qui, ayant toujours de l’or, ne s’est jamais montrée fastueuse, Celle qui s’est détournée d’un désir en disant : « Je pourrais bien ! » Qui, étant en colère et tenant sa vengeance, A gardé son offense et chassé son déplaisir, Celle qui ne fut jamais assez frêle en sagesse Pour échanger une tête de morue contre une queue de saumon
Iago
, Celle qui a pu penser et n’a pas révélé son idée, Qui s’est vu suivre par des galants et n’a pas tourné la tête, Cette créature-là est bonne, s’il y eut jamais créature pareille.
Desdémona
À quoi ?
Iago
À faire téter des niais et à déguster de la petite bière.
Desdémona
Oh ! Quelle conclusion boiteuse et impotente !… Ne prends pas leçon de lui, Émilia, tout ton mari qu’il est… Que dites-vous, Cassio ? Voilà, n’est-ce pas ? un conseiller bien profane et bien licencieux.
Cassio
Il parle sans façon, madame : vous trouverez en lui le soldat de meilleur goût que l’érudit.
Cassio
Cassio parle à voix basse à Desdémona et soutient avec elle une conversation animée.
Iago
Cassio envoie du bout des doigts un baiser à Desdémona.
Iago
Très-bien ! bien baisé ! excellente courtoisie ! C’est cela, ma foi. Oui, encore vos doigts à vos lèvres ! Puissent-ils être pour vous autant de canules de clystère !…
Iago
Fanfares.
Iago
Le More ! je reconnais sa trompette.
Cassio
C’est vrai.
Desdémona
Allons au-devant de lui pour le recevoir.
Cassio
Ah ! le voici qui vient !
Othello
— Ô ma belle guerrière !
Desdémona
Mon cher Othello !
Desdémona
Fasse le ciel — au contraire que nos amours et nos joies augmentent avec — nos années !
Othello
Dites amen à cela, adorables puissances ! — Je ne puis pas expliquer ce ravissement. — Il m’étouffe… C’est trop de joie. — Tiens ! Tiens encore !
Othello
Il l’embrasse.
Othello
Que ce soient là les plus grands désaccords — que fassent nos cœurs !
Iago
Oh ! vous êtes en harmonie à présent ! — Mais je broierai les clefs qui règlent ce concert, — foi d’honnête homme !
Othello
Allons ! au château !… — Vous savez la nouvelle, amis ; nos guerres sont terminées, les Turcs sont noyés.
Othello
Aux gens de Chypre.
Othello
— Comment vont nos vieilles connaissances de cette île ?
Othello
À Desdémona.
Othello
Othello, Desdémona, Cassio, Émilia et leur suite sortent.
Iago
Viens me rejoindre immédiatement au havre… Approche… Si tu es un vaillant, s’il est vrai, comme on le dit, que les hommes, une fois amoureux, ont dans le caractère une noblesse au-dessus de leur nature, écoute-moi. Le lieutenant est de service cette nuit dans la Cour des gardes… Mais d’abord il faut que je te dise ceci… Desdémona est éperdument amoureuse de lui.
Roderigo
De lui ? Bah ! ce n’est pas possible.
Roderigo
Je ne puis croire cela d’elle. Elle est pleine des plus angéliques inclinations.
Iago
Angélique queue de figue ! Le vin qu’elle boit est fait de grappes. Si elle était angélique à ce point, elle n’aurait jamais aimé le More. Angélique crème fouettée !… N’as-tu pas vu son manége avec la main de Cassio ? N’as-tu pas remarqué ?
Roderigo
Oui, certes : c’était de la pure courtoisie.
Roderigo
Bon !
Iago
Il est vif, monsieur, et très-prompt à la colère ; et peut-être vous frappera-t-il de son bâton. Provoquez-le à le faire, car de cet incident je veux faire naître parmi les gens de Chypre une émeute qui ne pourra se calmer sérieusement que par la destitution de Cassio. Alors vous abrégerez la route à vos désirs par les moyens que je mettrai à leur disposition, dès qu’aura été très-utilement écarté l’obstacle qui s’oppose à tout espoir de succès.
Roderigo
Je ferai cela si vous pouvez m’en fournir l’occasion.
Iago
Compte sur moi. Viens tout à l’heure me rejoindre à la citadelle. Il faut que je débarque ses bagages. Au revoir.
Roderigo
Adieu.
Roderigo
Il sort.
Iago
Se frappant le front.
Iago
L’idée est là, mais confuse encore : — la fourberie ne se voit jamais de face qu’à l’œuvre.
Iago
Il sort.
Iago
‌
Scène 5
Héraut
Une place publique.
Héraut
Tous sortent.
Héraut
‌
Scène 6
Othello, Cassio, Iago, Montano, Tous, Cris Au Dehors, Roderigo, Desdémona
Dans le château.
Othello
— Mon bon Michel, veillez à la garde cette nuit ; sachons contenir le plaisir dans l’honorable limite — de la modération.
Cassio
Iago a reçu les instructions nécessaires. — Néanmoins, je veux de mes propres yeux — tout inspecter.
Othello
Iago est très-honnête. — Bonne nuit, Michel ! Demain, de très-bonne heure, — j’aurai à vous parler.
Othello
À Desdémona.
Othello
Venez, cher amour : — l’acquisition faite, l’usufruit doit s’ensuivre ; — le rapport est encore à venir entre vous et moi.
Othello
À Cassio.
Othello
— Bonne nuit !
Othello
Sortent Othello, Desdémona et leur suite.
Cassio
Vous êtes le bienvenu, Iago : rendons-nous à notre poste.
Iago
Pas encore, lieutenant : il n’est pas dix heures. Notre général ne nous a renvoyés si vite que par amour pour sa Desdémona. Ne l’en blâmons pas. Il n’a pas encore fait nuit joyeuse avec elle, et la fête est digne de Jupiter.
Cassio
C’est une femme bien exquise.
Iago
Et, je vous le garantis, pleine de ressources.
Cassio
Vraiment, c’est une créature d’une fraîcheur, d’une délicatesse suprêmes.
Iago
Quel regard elle a ! il me semble qu’il bat la chamade de la provocation.
Cassio
Le regard engageant, et pourtant, ce me semble, parfaitement modeste.
Iago
Et quand elle parle, n’est-ce pas le tocsin de l’amour ?
Cassio
Vraiment, elle est la perfection même.
Iago
C’est bien ! bonne chance à leurs draps !… Allons, lieutenant, j’ai là une cruche de vin, et il y a à l’entrée une bande de galants Chypriotes qui seraient bien aises d’avoir une rasade à la santé du noir Othello.
Cassio
Pas ce soir, bon Iago ! j’ai pour boire une très-pauvre et très-malheureuse cervelle. Je ferais bien de souhaiter que la courtoisie inventât quelque autre plaisir sociable.
Iago
Oh ! ils sont tous nos amis. Une seule coupe ! je la boirai pour vous.
Cassio
Je n’en ai bu qu’une ce soir, et prudemment arrosée encore ; voyez pourtant quel changement elle fait en moi. J’ai une infirmité malheureuse, et je n’ose pas imposer à ma faiblesse une nouvelle épreuve.
Iago
Voyons, l’homme ! c’est une nuit de fête. Nos galants le demandent.
Cassio
Où sont-ils ?
Iago
Là, à la porte : je vous en prie, faites-les entrer.
Cassio
J’y consens, mais cela me déplaît.
Cassio
Il sort.
Iago
— Si je puis seulement lui enfoncer une seconde coupe — sur celle qu’il a déjà bue ce soir, — il va être aussi querelleur et aussi irritable — que le chien de ma jeune maîtresse… Maintenant, mon fou malade, Roderigo, — que l’amour a déjà mis presque sens dessus dessous, — a ce soir même porté à Desdémona — des toasts profonds d’un pot, et il est de garde ! — Et puis ces trois gaillards chypriotes, esprits gonflés d’orgueil, — qui maintiennent leur honneur à une méticuleuse distance, — et en qui fermente le tempérament de cette île belliqueuse, — je les ai ce soir même échauffés à pleine coupe, — et ils sont de garde aussi… Enfin, au milieu de ce troupeau d’ivrognes, — je vais engager Cassio dans quelque action — qui mette l’île en émoi… Mais les voici qui viennent. — Si le résultat confirme mon rêve, — ma barque va filer lestement, avec vent et marée !
Cassio
Par le ciel ! ils m’ont déjà fait boire un coup.
Montano
Un bien petit, sur ma parole : pas plus d’une pinte, foi de soldat !
Iago
Holà ! Du vin !
Iago
Il chante.
Iago
 Et faites-moi trinquer la canette,  Et faites-moi trinquer la canette. Un soldat est un homme, et la vie n’est qu’un moment.  Faites donc boire le soldat.
Iago
Du vin, pages !
Iago
On apporte du vin.
Cassio
Par le ciel ! voilà une excellente chanson.
Iago
Je l’ai apprise en Angleterre, où vraiment les gens ne sont pas impotents devant les pots. Votre Danois, votre Allemand et votre Hollandais ventru… À boire, holà !… ne sont rien à côté de votre Anglais.
Cassio
Votre Anglais est-il donc si expert à boire ?
Iago
Oh ! il vous boit, avec facilité, votre Danois ivre-mort ; il peut sans suer renverser votre Allemand, et il a déjà fait vomir votre Hollandais, qu’il a encore un autre pot à remplir !
Iago
Tous remplissent leurs verres.
Cassio
À la santé de notre général !
Montano
J’en suis, lieutenant, et je vous fais raison.
Iago
Ô suave Angleterre !
Iago
Il chante.
Iago
Le roi Étienne était un digne pair. Ses culottes ne lui coûtaient qu’une couronne ; Il trouvait ça six pence trop cher, Et aussi il appelait son tailleur un drôle. C’était un être de haut renom, Et toi, tu n’es qu’un homme de peu. C’est l’orgueil qui ruine le pays. Prends donc sur toi ton vieux manteau
Iago
!
Iago
Holà ! Du vin !
Cassio
Tiens ! Cette chanson est encore plus exquise que l’autre.
Iago
Voulez-vous l’entendre de nouveau ?
Cassio
Non, car je tiens pour indigne de son rang celui qui fait ces choses… Bon !… Le ciel est au-dessus de tous ; il y a des âmes qui doivent être sauvées, et il y a des âmes qui ne doivent pas être sauvées
Cassio
.
Iago
C’est vrai, bon lieutenant.
Cassio
Pour ma part, sans offenser le général ni aucun homme de qualité, j’espère être sauvé.
Iago
Et moi aussi, lieutenant.
Tous
Excessivement bien.
Cassio
Donc, c’est très bien : vous ne devez pas croire que je suis ivre.
Cassio
Il sort, en chancelant.
Montano
À la plate-forme, mes maîtres ! Allons relever le poste.
Iago
— Vous voyez ce garçon qui vient de sortir : — c’est un soldat digne d’être aux côtés de César — et fait pour commander. Eh bien, voyez son vice : — il fait avec sa vertu un équinoxe exact ; — l’un est égal à l’autre. C’est dommage. — J’ai bien peur, vu la confiance qu’Othello met en lui, qu’un jour — quelque accès de son infirmité — ne bouleverse cette île.
Montano
Mais est-il souvent ainsi ?
Iago
— C’est pour lui le prologue continuel du sommeil ; — il resterait sans dormir deux fois douze heures, — si l’ivresse ne le berçait pas.
Montano
Il serait bon — que le général fût prévenu de cela. — Peut-être ne s’en aperçoit-il pas ; peut-être sa bonne nature, — à force d’estimer le mérite qui apparaît en Cassio, — ne voit-elle pas ses défauts. N’ai-je pas raison ?
Iago
Ah ! C’est vous, Roderigo ! — Je vous en prie, courez après le lieutenant, allez !
Iago
Roderigo sort.
Montano
— C’est grand dommage que le noble More — hasarde un poste comme celui de son lieutenant — sur un homme ayant une infirmité si enracinée. — Ce serait une honnête action de le dire — au More.
Iago
Moi, je ne le ferais pas pour toute cette belle île. — J’aime fort Cassio, et je ferais beaucoup — pour le guérir de son mal… Mais écoutez ! Quel est ce bruit ?
Cris Au Dehors
Au secours ! au secours !
Cassio
— Coquin ! chenapan !
Montano
Qu’y a-t-il, lieutenant ?
Cassio
— Le drôle ! vouloir m’apprendre mon devoir ! — Je vais battre ce drôle jusqu’à ce qu’il entre dans une bouteille d’osier.
Roderigo
— Me battre !
Cassio
Tu bavardes, coquin ?
Cassio
Il frappe Roderigo.
Montano
Voyons, bon lieutenant ; — Je vous en prie, monsieur, retenez votre main.
Cassio
Lâchez-moi, monsieur, — ou je vous écrase la mâchoire.
Montano
Allons ! allons ! Vous êtes ivre.
Cassio
Ivre !
Cassio
Cassio et Montano dégainent et se battent.
Iago
En route, vous dis-je ! Sortez et criez à l’émeute !
Iago
Roderigo sort.
Iago
— Voyons, mon bon lieutenant !… par pitié, messieurs !… — Holà ! au secours !… Lieutenant ! seigneur Montano !… — Au secours, mes maîtres !… Voilà une superbe faction, en vérité.
Iago
Le tocsin sonne.
Iago
— Qui est-ce qui sonne la cloche ?… Diable ! ho ! — Toute la ville va se lever… Au nom de Dieu ! lieutenant ! arrêtez ! — Vous allez être déshonoré à jamais !
Othello
Que se passe-t-il ici ?
Montano
— Mon sang ne cesse de couler : je suis blessé à mort. Qu’il meure !
Montano
Il s’élance sur Cassio.
Othello
— Sur vos têtes, arrêtez !
Iago
Le tocsin sonne toujours. Les combattants se séparent.
Othello
— Voyons ! qu’y a-t-il ? Holà ! Quelle est la cause de ceci ? — Sommes-nous changés en Turcs pour nous faire à nous-mêmes — ce que le ciel a interdit aux Ottomans ? — Par pudeur chrétienne, laissez là cette rixe barbare ; — celui qui bouge pour se faire l’écuyer tranchant de sa rage — tient son âme pour peu de chose : il meurt au premier mouvement.
Othello
Aux gens de sa suite.
Othello
— Qu’on fasse taire cette horrible cloche qui met cette île effarée — hors d’elle-même ! De quoi s’agit-il, mes maîtres ? — Honnête Iago, toi qui sembles mort de douleur, — parle. Qui a commencé ? Sur ton dévouement, je te somme de parler.
Iago
— Je ne sais pas : tout à l’heure, tout à l’heure encore, il n’y avait au quartier — que de bons amis, affectueux comme des fiancés — se déshabillant pour le lit ; et aussitôt, — comme si quelque planète avait fait déraisonner les hommes, — les voilà, l’épée en l’air, qui se visent à la poitrine — dans une joûte à outrance. Je ne puis dire comment — a commencé cette triste querelle, — et je voudrais avoir perdu dans une action glorieuse — les jambes qui m’ont amené pour être témoin de ceci.
Othello
— Comment se fait-il, Michel, que vous vous soyez oublié ainsi ?
Cassio
— De grâce, pardonnez-moi ! Je ne puis parler.
Othello
— Digne Montano, vous étiez de mœurs civiles ; — la gravité et le calme de votre jeunesse — ont été remarqués par le monde, et votre nom est grand — dans la bouche de la plus sage censure. Comment se fait-il — que vous gaspilliez ainsi votre réputation, — et que vous échangiez votre riche renom pour le titre — de tapageur nocturne ? Répondez-moi.
Montano
— Digne Othello, je suis dangereusement blessé. — Votre officier Iago peut, — en m’épargnant des paroles qui en ce moment me feraient mal, — vous raconter tout ce que je sais. Je ne sache pas — que cette nuit j’aie dit ou fait rien de blâmable, — à moins que la charité pour soi-même ne soit parfois un vice, — et que ce ne soit un péché de nous défendre — quand la violence nous attaque.
Othello
Ah ! par le ciel, — mon sang commence à dominer mes inspirations les plus tutélaires, — et la colère, couvrant de ses fumées mon calme jugement, — essaye de m’entraîner. Pour peu que je bouge, — si je lève seulement ce bras, le meilleur d’entre vous — s’abîmera dans mon indignation. Dites-moi — comment cette affreuse équipée a commencé et qui l’a causée ; — et celui qui sera reconnu coupable, — me fût-il attaché dès la naissance comme un frère jumeau, — je le rejetterai de moi… Quoi ! Dans une ville de guerre, — encore frémissante, où la frayeur déborde de tous les cœurs, — engager une querelle privée et domestique, — la nuit, dans la salle des gardes, un lieu d’asile ! — C’est monstrueux !… Iago, qui a commencé ?
Iago
Ne me touchez pas de si près… — J’aimerais mieux avoir la langue coupée — que de faire tort à Michel Cassio ; — mais je suis persuadé que je puis dire la vérité — sans lui nuire en rien, voici les faits, général : — tandis que nous causions, Montano et moi, — arrive un individu criant au secours ! — et, derrière lui, Cassio, l’épée tendue, — prêt à le frapper. Alors, seigneur,
Iago
Montrant Montano.
Iago
Ce gentilhomme — s’interpose devant Cassio et le supplie de s’arrêter. — Moi, je me mets à la poursuite du criard — pour l’empêcher, comme cela est arrivé, — d’effrayer la ville par ses clameurs. Mais il avait le pied si leste — qu’il a couru hors de ma portée, et je suis revenu d’autant plus vite — que j’entendais le cliquetis et le choc des épées — et Cassio qui jurait très-fort : ce que jusqu’ici — il n’avait jamais fait, que je sache. Quand je suis rentré, — et ce n’a pas été long, je les ai trouvés l’un contre l’autre, — en garde et ferraillant, exactement comme ils étaient — quand vous êtes venu vous-même les séparer. — Je n’ai rien à dire de plus, — si ce n’est que les hommes sont hommes, et que les meilleurs s’oublient parfois. — Quoique Cassio ait eu un petit tort envers celui-ci —
on sait que les gens en rage frappent ceux à qui ils veulent le plus de bien
Iago
, — il est certain, selon moi, que Cassio — a reçu du fuyard quelque outrage excessif — que la patience ne pouvait supporter.
Othello
Je le vois, Iago, — ton honnêteté et ton affection atténuent cette affaire — pour la rendre légère à Cassio… Cassio, je t’aime, — mais désormais tu n’es plus de mes officiers.
Desdémona
— Voyez si ma douce bien-aimée n’a pas été réveillée !…
Desdémona
À Cassio.
Desdémona
— Que se passe-t-il donc, cher ?
Othello
Tout est bien, ma charmante ! — Viens au lit.
Othello
À Montano.
Othello
Monsieur, pour vos blessures, — je serai moi-même votre chirurgien… Qu’on l’emmène !
Othello
On emporte Montano.
Othello
— Iago, parcours avec soin la ville, — et calme ceux que cette ignoble bagarre a effarés… — Allons, Desdémona ! C’est la vie du soldat — de voir ses salutaires sommeils troublés par l’alerte.
Othello
Tous sortent, excepté Iago et Cassio.
Iago
Quoi ! Êtes-vous blessé, lieutenant ?
Cassio
Oui, et incurable.
Iago
Diantre ! au ciel ne plaise !
Cassio
Réputation ! Réputation ! Réputation ! Oh ! J’ai perdu ma réputation ! J’ai perdu la partie immortelle de moi-même, et ce qui reste est bestial !… Ma réputation, Iago, ma réputation !
Cassio
J’aimerais mieux implorer son mépris que d’égarer la confiance d’un si bon chef sur un officier si léger, si ivrogne et si indiscret !… Être ivre ! jaser comme un perroquet et se chamailler ! Vociférer, jurer et parler charabia avec son ombre
Cassio
!… Ô toi, invisible esprit du vin, si tu n’as pas de nom dont on te désigne, laisse-nous t’appeler démon !
Iago
Quel était celui que vous poursuiviez avec votre épée ? Que vous avait-il fait ?
Cassio
Je ne sais pas.
Iago
Est-il possible ?
Cassio
Je me rappelle une masse de choses, mais aucune distinctement ; une querelle, mais nullement le motif. Oh ! se peut-il que les hommes s’introduisent un ennemi dans la bouche pour qu’il leur vole la cervelle, et que ce soit pour nous une joie, un plaisir, une fête, un triomphe, de nous transformer en bêtes !
Iago
Eh ! mais, vous êtes assez bien maintenant : comment vous êtes-vous remis ainsi ?
Cassio
Il a plu au démon Ivrognerie de céder sa place au démon Colère : une imperfection m’en montre une autre pour me faire bien franchement mépriser de moi-même.
Iago
Allons ! Vous êtes un moraliste trop sévère. Vu l’époque, le lieu et l’état de ce pays, j’aurais cordialement désiré que ceci ne fût pas arrivé : enfin, puisque la chose est ce qu’elle est, réparez-la à votre avantage.
Cassio
Que je veuille lui redemander ma place, il me dira que je suis un ivrogne. J’aurais autant de bouches que l’Hydre, qu’une telle réponse me les fermerait toutes… Être à présent un homme sensé, tout à l’heure un fou, et bientôt une brute ! Oh ! étrange ! Chaque coupe de trop est maudite et a pour ingrédient un démon.
Iago
Allons, allons, le bon vin est un bon être familier quand on en use convenablement ; ne vous récriez plus contre lui. Bon lieutenant ! vous pensez, je pense, que je vous aime.
Cassio
Je l’ai bien éprouvé, monsieur !… Moi, ivre !
Cassio
Vous me donnez là de bons avis.
Iago
Ce sont ceux, je vous assure, d’une amitié sincère et d’une honnête bienveillance.
Cassio
Je le crois sans réserve ; aussi irai-je, de bon matin, supplier la vertueuse Desdémona d’intercéder pour moi. Je désespère de ma fortune, si elle me tient échoué là.
Iago
Vous êtes dans le vrai. Bonne nuit, lieutenant ! Il faut que je fasse ma ronde.
Cassio
Bonne nuit, honnête Iago.
Cassio
Sort Cassio.
Iago
Le jour commence à poindre.
Roderigo
Je suis ici à la chasse, non comme le limier qui relance, mais seulement comme celui qui donne le cri. Mon argent est presque entièrement dépensé ; j’ai été cette nuit parfaitement bâtonné, et l’issue que je vois à tout ceci, c’est que j’aurai de l’expérience pour mes peines, et qu’alors avec tout mon argent de moins et un peu d’esprit de plus, je retournerai à Venise.
Iago
Roderigo sort.
Iago
Deux choses restent à faire. — Ma femme doit agir pour Cassio auprès de sa maîtresse. — Je vais la faire mouvoir ; — moi-même, pendant ce temps, je prends le More à part, — et je l’amène brusquement dès qu’il peut surprendre Cassio — sollicitant sa femme… Oui, voilà la marche ; n’énervons pas l’idée par la froideur et les retards.
Iago
Il sort.
Iago
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Scène 7
Cassio, Clown, Premier Musicien, Iago, Émilia
Devant le château.
Cassio
— Jouez ici, mes maîtres ! Je vous récompenserai de vos peines. — Quelque chose de bref ! et puis souhaitez le bonjour au général.
Cassio
Musique.
Clown
Dites-donc, mes maîtres, est-ce que vos instruments ont été à Naples, qu’ils parlent ainsi du nez ?
Premier Musicien
Comment, monsieur, comment ?
Clown
Est-ce là, je vous prie, ce qu’on appelle des instruments à vent ?
Premier Musicien
Pardieu, oui, monsieur.
Clown
Ah ! c’est par là que pend la queue ?
Premier Musicien
Où voyez-vous pendre une queue, monsieur ?
Clown
Pardieu, à bien des instruments à vent que je connais. Mais, mes maîtres, voici de l’argent pour vous : et le général aime tant votre musique qu’il vous demande, au nom de votre dévouement à tous, de ne plus faire de bruit avec elle.
Premier Musicien
Bien, monsieur, nous cessons.
Clown
Si vous avez de la musique qui puisse ne pas s’entendre, vous pouvez continuer ; mais pour celle qui s’entend, comme on dit, le général ne s’en soucie pas beaucoup.
Premier Musicien
Nous n’avons pas de musique comme celle dont vous parlez, monsieur.
Clown
Alors remettez vos flûtes dans vos sacs, car je m’en vais. Partez ! évaporez-vous ! Allons !
Clown
Les musiciens sortent.
Cassio
Écoute, mon honnête ami !
Clown
Non, je n’écoute pas votre honnête ami. Je vous écoute.
Cassio
De grâce, suspends tes lazzi. Voici une pauvre pièce d’or pour toi ; si la dame qui accompagne la femme du général est levée, dis-lui qu’un nommé Cassio implore d’elle la faveur d’un instant d’entretien. Veux-tu ?
Clown
Elle est levée, monsieur : si elle veut venir, il est vraisemblable que je lui notifierai votre désir.
Cassio
Fais, mon bon ami.
Cassio
Le clown sort.
Iago
Heureuse rencontre, Iago.
Iago
— Vous ne vous êtes donc pas couché ?
Cassio
— Oh ! non ; il faisait jour — quand nous nous sommes quittés. J’ai pris la liberté, Iago, — d’envoyer quelqu’un à votre femme. J’ai à lui demander — de vouloir bien me procurer accès — auprès de la vertueuse Desdémona.
Iago
Je vais vous l’envoyer sur-le-champ ; — et je trouverai moyen d’attirer le More — à l’écart pour que vous puissiez causer de vos affaires — avec plus de liberté.
Cassio
— Je vous en remercie humblement.
Cassio
Iago sort.
Émilia
— Bonjour, bon lieutenant : Je suis fâchée — de votre mésaventure ; mais tout va s’arranger. — Le général et sa femme sont en train d’en causer, — et elle parle pour vous vaillamment. Le More répond — que celui que vous avez blessé a dans Chypre une haute réputation — et de hautes alliances, — et que, par une sainte prudence, — il est obligé de vous refuser ; mais il proteste qu’il vous aime, — et qu’il n’a pas besoin d’autre plaidoyer que ses sympathies — pour saisir aux cheveux la première occasion
Émilia
— de vous remettre en place.
Cassio
Pourtant, je vous en supplie, — si vous le jugez convenable ou possible, — donnez-moi l’avantage d’un court entretien — avec Desdémona seule.
Émilia
Entrez, je vous prie : — je vais vous mettre à même — de lui parler à cœur ouvert.
Cassio
Je vous suis bien obligé.
Cassio
Ils disparaissent dans le château.
Cassio
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Scène 8
Othello, Iago, Gentilshommes
Dans le château.
Othello
— Ces lettres, Iago, donnez-les au pilote, — et chargez-le de présenter mes devoirs au sénat. — Après quoi
je vais visiter les travaux
Othello
, — vous viendrez m’y rejoindre.
Iago
Bien, mon bon seigneur, je n’y manquerai pas.
Othello
— Messieurs, allons-nous voir ces fortifications ?
Gentilshommes
— Nous escorterons votre Seigneurie.
Gentilshommes
Ils sortent.
Gentilshommes
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Scène 9
Desdémona, Émilia, Cassio, Iago, Othello
Devant le château.
Desdémona
Sois sûr, bon Cassio, que je ferai — en ta faveur tout mon possible.
Émilia
— Faites, bonne madame : je sais que cette affaire tourmente mon mari — comme si elle lui était personnelle.
Desdémona
— Oh ! c’est un honnête garçon !… N’en doutez pas, Cassio, — je réussirai à vous rendre, mon mari et vous, — aussi bons amis qu’auparavant.
Cassio
Généreuse madame, — quoi qu’il advienne de Michel Cassio, — il ne sera jamais que votre loyal serviteur.
Desdémona
— Je le sais et vous en remercie. Vous aimez mon seigneur, — vous le connaissez depuis longtemps, soyez persuadé — que dans son éloignement de vous il ne gardera — que la distance de la politique.
Cassio
Oui, madame ; — mais cette politique-là peut durer si longtemps, — elle peut s’alimenter d’un régime si subtil et si fluide, — ou se soutenir par la force des choses de telle sorte — que, moi absent et ma place remplie, — le général oublie mon dévouement et mes services.
Desdémona
— Ne crains pas cela. Ici, en présence d’Émilia, — je te garantis ta place : sois sûr — que, quand je fais un vœu d’amitié, je l’accomplis — jusqu’au dernier article. — Mon mari n’aura pas de repos ; — je l’apprivoiserai à force d’insomnies
Desdémona
! je l’impatienterai de paroles ! — Son lit lui fera l’effet d’une école ; sa table, d’un confessionnal ! — Je mêlerai à tout ce qu’il fera la supplique de Cassio. Donc sois gai, Cassio, — car ton avocat mourra plutôt — que d’abandonner ta cause.
Émilia
Madame, voici — monseigneur.
Cassio
Madame, je vais prendre congé de vous.
Desdémona
Bah ! restez, — vous m’entendrez parler !
Cassio
— Pas maintenant, madame : je me sens mal à l’aise — et impuissant pour ma propre cause.
Desdémona
Bien, bien, — faites à votre guise.
Desdémona
Sort Cassio.
Iago
Ha ! je n’aime pas cela.
Othello
— Que dis-tu ?
Iago
— Rien, monseigneur… ou si… Je ne sais quoi…
Othello
— N’est-ce pas Cassio qui vient de quitter ma femme ?
Iago
— Cassio, monseigneur ? Non, assurément ; je ne puis croire — qu’il se déroberait ainsi comme un coupable — en vous voyant venir.
Othello
Je crois que c’était lui.
Desdémona
— Eh bien, monseigneur ? — Je viens de causer ici avec un solliciteur, — un homme qui languit dans votre déplaisir.
Othello
De qui voulez-vous parler ?
Desdémona
— Eh ! de votre lieutenant Cassio. Mon bon seigneur, — si j’ai assez de grâce ou d’influence pour vous émouvoir, — veuillez dès à présent l’admettre à résipiscence. — Car, s’il n’est pas vrai que cet homme vous aime sincèrement — et que sa faute est une erreur involontaire, — je ne me connais pas en physionomie honnête… — Je t’en prie, rappelle-le.
Othello
C’est donc lui qui vient de partir d’ici ?
Desdémona
— Oui, vraiment ; mais si abattu — qu’il m’a laissé une partie de son chagrin — et que j’en souffre avec lui. Cher amour, rappelle-le.
Othello
Pas maintenant, ma douce Desdémona
Othello
! Dans un autre moment.
Desdémona
— Mais sera-ce bientôt ?
Othello
Le plus tôt possible, ma charmante, pour vous plaire.
Desdémona
— Sera-ce ce soir au souper ?
Othello
Non, pas ce soir.
Desdémona
— Demain, au dîner, alors ?
Othello
Je ne dînerai pas chez moi ; — je vais à un repas d’officiers, à la citadelle.
Desdémona
— Alors, demain soir ! ou mardi matin ! — ou mardi après-midi ! ou mardi soir ! ou mercredi matin !… — Je t’en prie, fixe une époque, mais qu’elle — ne dépasse pas trois jours ! Vrai, il est bien pénitent ; — et puis, aux yeux de notre raison vulgaire, — n’était la guerre qui exige, dit-on, qu’on fasse exemple — même sur les meilleurs, son délit est tout au plus une faute — qui mérite une réprimande privée. Quand reviendra-t-il ? — Dites-le-moi, Othello… Je cherche dans mon âme — ce que, si vous me le demandiez, je pourrais vous refuser — ou hésiter autant à vous accorder. Quoi ! ce Michel Cassio, — qui vous accompagnait dans vos visites d’amoureux et qui, si souvent, — lorsque j’avais parlé de vous défavorablement, — prenait votre parti ! Faut-il tant d’efforts — pour le ramener à vous ? Croyez-moi, je pourrais faire beaucoup…
Othello
— Assez, je te prie ; qu’il revienne quand il voudra ! — je ne veux rien te refuser.
Desdémona
Comment ! mais ceci n’est point une faveur ; — c’est comme si je vous priais de mettre vos gants, — de manger des mets nourrissants ou de vous tenir chaudement, — comme si je vous sollicitais de prendre un soin particulier — de votre personne. Ah ! quand je vous demanderai une concession, — dans le but d’éprouver réellement votre amour, — je veux qu’elle soit importante, difficile — et périlleuse à accorder.
Othello
Je ne te refuserai rien ; — mais toi, je t’en conjure, accorde-moi la grâce — de me laisser un instant à moi-même.
Desdémona
— Vous refuserai-je ? Non. Au revoir, monseigneur.
Othello
— Au revoir, ma Desdémona ; je vais te rejoindre à l’instant.
Desdémona
— Viens, Émilia.
Desdémona
À Othello.
Desdémona
Qu’il soit fait au gré de vos caprices ! — Quels qu’ils soient, je suis obéissante.
Desdémona
Elle sort avec Émilia.
Othello
— Excellente créature ! que la perdition s’empare de mon âme — si je ne t’aime pas ! Va, quand je ne t’aimerai plus, — ce sera le retour du chaos.
Iago
— Mon noble seigneur…
Othello
Que dis-tu, Iago ?
Iago
— Est-ce que Michel Cassio, quand vous faisiez votre cour à madame, — était instruit de votre amour ?
Othello
— Oui, depuis le commencement jusqu’à la fin. Pourquoi demandes-tu cela ?
Iago
— Mais, pour la satisfaction de ma pensée ; — je n’y mets pas plus de malice.
Othello
Et quelle est ta pensée, Iago ?
Iago
— Je ne pensais pas qu’il eût été en relation avec elle.
Othello
— Oh ! si ! même il était bien souvent l’intermédiaire entre nous.
Iago
— Vraiment ?
Othello
— Vraiment ! oui, vraiment !… Aperçois-tu là quelque chose ? — Est-ce qu’il n’est pas honnête ?
Iago
Honnête, monseigneur ?
Othello
Honnête ! oui, honnête.
Iago
— Monseigneur, pour ce que j’en sais !
Othello
— Qu’as-tu donc dans l’idée ?
Iago
Dans l’idée, monseigneur ?
Iago
— Monseigneur, vous savez que je vous aime.
Othello
Je le crois ; — et, comme je sais que tu es plein d’amour et d’honnêteté, — que tu pèses tes paroles avant de leur donner le souffle, — ces hésitations de ta part m’effrayent d’autant plus. — Chez un maroufle faux et déloyal, de telles choses — sont des grimaces habituelles : mais chez un homme qui est probe, — ce sont des dénonciations secrètes qui fermentent d’un cœur — impuissant à contenir l’émotion.
Iago
Pour Michel Cassio, — j’ose jurer que je le crois honnête.
Othello
— Je le crois aussi.
Iago
Les hommes devraient être ce qu’ils paraissent ; — ou plût au ciel qu’aucun d’eux ne pût paraître ce qu’il n’est pas !
Othello
— Certainement, les hommes devraient être ce qu’ils paraissent.
Iago
Eh bien, alors, — je pense que Cassio est un honnête homme.
Iago
Mon bon seigneur, pardonnez-moi. — Je suis tenu envers vous à tous les actes de déférence, — mais je ne suis pas tenu à ce dont les esclaves mêmes sont exemptés. — Révéler mes pensées ! eh bien, supposez qu’elles soient viles et fausses… — Quel est le palais où jamais chose immonde — ne s’insinue ? Quel est le cœur si pur — où jamais d’iniques soupçons — n’ont ouvert d’assises et siégé — à côté des méditations les plus équitables ?
Othello
— Iago, tu conspires contre ton ami, — si, croyant qu’on lui fait tort, tu laisses son oreille — étrangère à tes pensées.
Iago
Je vous en supplie !… — Voyez-vous, je puis être injuste dans mes suppositions ; — car, je le confesse, c’est une infirmité de ma nature — de flairer partout le mal ; et souvent ma jalousie — imagine des fautes qui ne sont pas… Je vous en conjure donc, — n’allez pas prendre avis d’un homme si hasardeux — dans ses conjectures, et vous créer un tourment — de ses observations vagues et incertaines. — Il ne sied pas à votre repos, à votre bonheur, — ni à mon humanité, à ma probité, à ma sagesse, — que je vous fasse connaître mes pensées.
Othello
Que veux-tu dire ?
Othello
— Par le ciel ! je veux connaître ta pensée.
Iago
— Vous ne le pourriez pas, quand mon cœur serait dans votre main ; — et vous n’y parviendrez pas, tant qu’il sera en mon pouvoir.
Othello
— Ah !
Iago
Oh ! prenez garde, monseigneur, à la jalousie ! — C’est le monstre aux yeux verts qui produit — l’aliment dont il se nourrit ! Ce cocu vit en joie — qui, certain de son sort, n’aime pas celle qui le trompe : — mais, oh ! quelles damnées minutes il compte — celui qui raffole, mais doute, celui qui soupçonne, mais aime éperdument !
Othello
Ô misère !
Iago
— Le pauvre qui est content est riche, et riche à foison : — mais la richesse sans bornes est plus pauvre que l’hiver — pour celui qui craint toujours de devenir pauvre. — Cieux cléments, préservez de la jalousie les âmes — de toute ma tribu !
Iago
— J’en suis charmé ; car je suis autorisé maintenant — à vous montrer mon affection et mon dévouement pour vous — avec moins de réserve. Donc, puisque j’y suis tenu, — recevez de moi cette confidence… Je ne parle pas encore de preuve… — Veillez sur votre femme, observez-la bien avec Cassio, — portez vos regards sans jalousie comme sans sécurité ; — je ne voudrais pas que votre franche et noble nature — fût victime de sa générosité même… Veillez-y ! — Je connais bien les mœurs de notre contrée. — À Venise, les femmes laissent voir au ciel les fredaines — qu’elles n’osent pas montrer à leurs maris ; et, pour elles, le cas de conscience, — ce n’est pas de s’abstenir de la chose, c’est de la tenir cachée.
Othello
— Est-ce là ton avis ?
Iago
— Elle a trompé son père en vous épousant ; — et c’est quand elle semblait trembler et craindre vos regards — qu’elle les aimait le plus.
Othello
C’est vrai.
Iago
Eh bien, concluez alors ! — Celle qui, si jeune, a pu jouer un pareil rôle, — et tenir les yeux de son père comme sous le chaperon d’un faucon, — car il a cru qu’il y avait magie… Mais je suis bien blâmable ; j’implore humblement votre pardon — pour vous trop aimer.
Othello
Je te suis obligé à tout jamais.
Iago
— Je le vois, ceci a un peu déconcerté vos esprits.
Othello
— Non, pas du tout ! pas du tout !
Iago
Sur ma foi, j’en ai peur. — Vous considérerez, j’espère, ce que je vous ai dit — comme émanant de mon affection… Mais je vois que vous êtes ému : — je dois vous prier de ne pas donner à mes paroles — une conclusion plus grave, une portée plus large — que celle du soupçon.
Othello
— Non, certes.
Iago
Si vous le faisiez, monseigneur, — mes paroles obtiendraient un succès odieux — auquel mes pensées n’aspirent pas… Cassio est mon digne ami… — Monseigneur, je vois que vous êtes ému.
Othello
Non, pas très-ému. — Je ne pense pas que Desdémona ne soit pas honnête.
Iago
— Qu’elle vive longtemps ainsi ! Et puissiez-vous vivre longtemps à la croire telle !
Othello
— Et cependant comme une nature dévoyée…
Iago
— Oui, voilà le point. Ainsi, à vous parler franchement, — avoir refusé tant de partis qui se proposaient — et qui avaient avec elle toutes ces affinités de patrie, de race et de rang, — dont tous les êtres sont naturellement si avides ! — Hum ! cela décide un goût bien corrompu, — une affreuse dépravation, des pensées dénaturées… — Mais pardon ! Ce n’est pas d’elle précisément que j’entends parler ; — tout ce que je puis craindre, c’est que, son goût revenant à des inclinations plus normales, — elle ne finisse par vous comparer aux personnes — de son pays, et
peut-être
Iago
par se repentir.
Othello
Adieu ! adieu ! — Si tu aperçois du nouveau, fais-le-moi savoir. — Mets ta femme en observation… Laisse-moi, Iago.
Iago
— Monseigneur, je prends congé de vous.
Iago
Il va pour s’éloigner.
Othello
— Pourquoi me suis-je marié ? Cet honnête garçon, à coup sûr, — en voit et en sait plus, beaucoup plus qu’il n’en révèle.
Othello
— Ne doute pas de ma modération.
Iago
Encore une fois je prends congé de vous.
Iago
Il sort.
Othello
— Ce garçon est d’une honnêteté excessive, — et il connaît, par expérience, tous les ressorts — des actions humaines… Ah ! mon oiseau, si tu es rebelle au fauconnier, — quand tu serais attaché à toutes les fibres de mon cœur, — je te chasserai dans un sifflement et je t’abandonnerai au vent — pour chercher ta proie au hasard !… Peut-être, parce que je suis noir, — et que je n’ai pas dans la conversation les formes souples — des intrigants, ou bien parce que j’incline — vers la vallée des années ; oui, peut-être, pour si peu de chose, — elle est perdue ! Je suis outragé ! et la consolation — qui me reste, c’est de la mépriser. Ô malédiction du mariage, — que nous puissions appeler nôtres ces délicates créatures — et non pas leurs appétits ! J’aimerais mieux être un crapaud — et vivre des vapeurs d’un cachot — que de laisser un coin dans l’être que j’aime — à l’usage d’autrui ! Voilà pourtant le fléau des grands : — ils sont moins privilégiés que les petits. — C’est là une destinée inévitable comme la mort : — le fléau cornu nous est réservé fatalement — dès que nous prenons vie… Voici Desdémona qui vient.
Desdémona
— Si elle me trompe, oh ! c’est que le ciel se moque de lui-même ! — Je ne veux pas le croire.
Desdémona
Eh bien, mon cher Othello ! — Votre dîner et les nobles insulaires par vous invités attendent votre présence.
Othello
— Je suis dans mon tort.
Desdémona
— Pourquoi votre voix est-elle si défaillante ? Est-ce que vous n’êtes pas bien ?
Othello
— J’ai une douleur au front, ici.
Desdémona
— C’est sans doute pour avoir trop veillé : cela se passera. — Laissez-moi vous bander le front avec ceci : dans une heure, — tout ira bien.
Desdémona
Elle lui met son mouchoir autour du front.
Othello
Votre mouchoir est trop petit.
Othello
Il défait le mouchoir, qui tombe à terre.
Desdémona
— Je suis bien fâchée que vous ne soyez pas bien.
Desdémona
Sortent Desdémona et Othello.
Iago
— Eh bien ! Que faites-vous seule ici ?
Émilia
— Ne me grondez pas ; j’ai quelque chose pour vous.
Iago
— Quelque chose pour moi ? C’est une chose fort commune…
Émilia
— Ha !
Iago
Que d’avoir une femme sotte.
Émilia
— Oh ! Est-ce là tout ? Que voulez-vous me donner à présent — pour certain mouchoir ?
Iago
Quel mouchoir ?
Émilia
Quel mouchoir ? — Eh ! mais celui qu’Othello offrit en premier présent à Desdémona, — et que si souvent vous m’avez dit de voler.
Iago
— Tu le lui as volé ?
Émilia
— Non, ma foi : elle l’a laissé tomber par inadvertance, — et par bonheur, comme j’étais là, je l’ai ramassé. — Tenez, le voici.
Émilia
Elle lui montre le mouchoir.
Iago
Voilà une bonne fille !… Donne-le moi.
Émilia
— Qu’en voulez-vous faire, pour m’avoir si instamment pressée — de le dérober ?
Iago
Eh bien, que vous importe ?
Émilia
— Si ce n’est pas pour quelque usage sérieux, rendez-le moi. — Pauvre dame ! Elle deviendra folle — quand elle ne le trouvera plus.
Iago
— Faites comme si vous ne saviez rien. J’ai l’emploi de ceci. — Allez ! Laissez-moi.
Iago
Emilia sort.
Iago
— Je veux perdre ce mouchoir chez Cassio, — et le lui faire trouver. Des babioles, légères comme l’air, — sont pour les jaloux des confirmations aussi fortes — que des preuves d’Écriture sainte : ceci peut faire quelque chose. — Le More change déjà sous l’influence de mon poison. — Les idées funestes sont, par leur nature, des poisons — qui d’abord font à peine sentir leur mauvais goût, — mais qui, dès qu’ils commencent à agir sur le sang, — brûlent comme des mines de soufre… Je ne me trompais pas. — Tenez, le voici qui vient ! Ni le pavot, ni la mandragore, — ni tous les sirops narcotiques du monde — ne te rendront jamais ce doux sommeil — que tu avais hier.
Othello
Ha ! ha ! fausse envers moi ! — Envers moi !
Iago
Allons ! qu’avez-vous, général ? Ne pensez plus à cela.
Othello
— Arrière ! va-t’en ! tu m’as mis sur la roue ! — Ah ! Je le jure, il vaut mieux être trompé tout à fait — que d’avoir le moindre soupçon.
Iago
Qu’y a-t-il, monseigneur ?
Othello
— Quel sentiment avais-je des heures de luxure qu’elle me volait ? — Je ne le voyais pas, je n’y pensais pas, je n’en souffrais pas ! — Je dormais bien chaque nuit ; j’étais libre et joyeux ! — Je ne retrouvais pas sur ses lèvres les baisers de Cassio ! — Que celui qui est volé ne s’aperçoive pas du larcin, — qu’il n’en sache rien, et il n’est pas volé du tout.
Iago
— Je suis fâché d’entendre ceci.
Othello
— J’aurais été heureux quand le camp tout entier, — jusqu’au dernier pionnier, aurait goûté son corps charmant, — si je n’en avais rien su. Oh ! maintenant pour toujours — adieu l’esprit tranquille ! adieu le contentement ! — adieu les troupes empanachées et les grandes guerres — qui font de l’ambition une vertu ! Oh ! adieu ! — adieu le coursier qui hennit, et la stridente trompette, — et l’encourageant tambour, et le fifre assourdissant ! — Adieu la bannière royale et toute la beauté, l’orgueil, la pompe et l’attirail de la guerre glorieuse ! — Et vous, instruments de guerre dont les gorges rudes — contrefont les clameurs redoutées de l’immortel Jupiter, — adieu ! La tâche d’Othello est finie !
Iago
— Est-il possible ? Monseigneur ?
Othello
Saisissant Iago à la gorge,
Othello
— ou bien par le salut de mon âme éternelle ! — Il eût mieux valu pour toi être né chien — que d’avoir à répondre à ma fureur en éveil !
Iago
En est-ce donc venu là ?
Othello
— Fais-moi voir la chose, ou du moins prouve-la moi — si bien que la preuve ne porte ni charnière ni tenon — auquel puisse s’accrocher un doute ; sinon, malheur à ta vie !
Iago
— Mon noble maître !
Othello
— Si tu la calomnies et si tu me tortures, — cesse à jamais de prier, renonce à toute conscience, — accumule les horreurs sur la tête de l’horreur, — commets des actions à faire pleurer le ciel et à épouvanter toute la terre, — tu ne pourras rien ajouter à ta damnation — de plus énorme que cela !
Iago
Ô grâce divine ! Ô ciel, défendez-moi !… — Êtes-vous un homme ?… Avez-vous une âme ou quelque sentiment ? — Dieu soit avec vous ! Reprenez-moi mon emploi !… Ô misérable niais, — qui as vécu pour voir ton honnêteté transformée en vice ! — Ô monde monstrueux ! Sois témoin, sois témoin, ô monde, — qu’il y a danger à être franc et honnête !… — Je vous remercie de la leçon, et, à l’avenir, — je n’aimerai plus un seul ami, puisque l’amitié provoque de telles offenses !
Iago
Il va pour se retirer.
Othello
— Non ! demeure… Tu dois être honnête !
Iago
— Je devrais être raisonnable ; car l’honnêteté est une folle — qui s’aliène ceux qu’elle sert.
Othello
Par l’univers ! — Je crois que ma femme est honnête et crois qu’elle ne l’est pas ; — je crois que tu es probe et crois que tu ne l’es pas ; — je veux avoir quelque preuve. Son nom, qui était pur — comme le visage de Diane, est maintenant terni et noir — comme ma face !… S’il y a encore des cordes ou des couteaux, — des poisons ou du feu ou des flots suffocants, — je n’endurerai pas cela ! Oh ! avoir la certitude
Othello
!
Iago
— Je vois, monsieur, que vous êtes dévoré par la passion, — et je me repens de l’avoir excitée en vous. — Vous voudriez avoir la certitude ?
Othello
Le voudrais-je ? Non ! je le veux.
Iago
— Vous le pouvez. Mais comment ? Quelle certitude vous faut-il, monseigneur ? — Voudriez-vous assister, bouche béante, à un grossier flagrant délit, — et la regarder saillir par l’autre ?
Othello
Mort et damnation ! Oh !
Othello
— Donne-moi une preuve vivante qu’elle est déloyale.
Iago
— Je n’aime pas cet office-là ; — mais, puisque je suis entré si avant dans cette cause, — poussé par une honnêteté et un dévouement stupides, — je continuerai… Dernièrement, j’étais couché avec Cassio, — et, tourmenté d’une rage de dents, — je ne pouvais dormir. — Il y a une espèce d’hommes à l’âme si relâchée — qu’ils marmottent leurs affaires pendant leur sommeil. — De cette espèce est Cassio. — Tandis qu’il dormait, je l’ai entendu dire : Suave Desdémona, — soyons prudents ! cachons nos amours ! — Et alors, monsieur, il m’empoignait, et m’étreignait la main, — en s’écriant : Ô suave créature ! Et alors il me baisait avec force — comme pour arracher par les racines des baisers — éclos sur mes lèvres ; il posait sa jambe sur ma cuisse, — et soupirait et me baisait et criait alors : Maudite fatalité — qui t’a donnée au More !
Othello
Oh ! monstrueux ! monstrueux !
Iago
— Non, ce n’était que son rêve.
Othello
— Mais il dénonçait un fait accompli. — C’est un indice néfaste, quoique ce ne soit qu’un rêve.
Iago
— Et cela peut donner corps à d’autres preuves — qui n’ont qu’une mince consistance.
Othello
Je la mettrai toute en pièces !
Iago
— Non, soyez calme. Nous ne voyons encore rien de fait : — elle peut être honnête encore. Dites-moi seulement, — avez-vous quelquefois vu un mouchoir — brodé de fraises aux mains de votre femme ?
Othello
— Je lui en ai donné un comme tu dis ; ç’a été mon premier présent.
Iago
— Je ne le savais pas. C’est avec un mouchoir pareil —
il est à votre femme, j’en suis sûr
Iago
que j’ai aujourd’hui — vu Cassio s’essuyer la barbe.
Othello
Si c’est celui-là !…
Iago
— Que ce soit celui-là ou un autre, s’il lui appartient, c’est une nouvelle preuve qui parle contre elle.
Othello
— Oh ! si ce gueux du moins avait quarante mille vies ! — Une seule est trop misérable, trop chétive pour ma vengeance ! — Je le vois maintenant : c’est vrai !… Écoute, Iago, — tout mon fol amour, je le souffle comme ceci à la face du ciel : — il a disparu. Émerge, noire vengeance, du fond de ton enfer ! — Cède, ô amour, la couronne et le trône de ce cœur — à la tyrannique haine ! Gonfle-toi, mon sein : car ce que tu renfermes — n’est que langues d’aspics !
Iago
Je vous en prie, calmez-vous.
Othello
— Oh ! du sang ! du sang ! du sang !
Iago
— Patience, vous dis-je ! vos idées peuvent changer.
Othello
— Jamais, Iago ! De même que la mer Pontique
Othello
, — dont le courant glacial et le cours forcé — ne subissent jamais le refoulement des marées, se dirige sans cesse — vers la Propontide et l’Hellespont, — de même mes pensées de sang, dans leur marche violente, — ne regarderont jamais en arrière ! Jamais elles ne reflueront vers l’humble amour, — mais elles iront s’engloutir dans une profonde et immense — vengeance ! Oui, par le ciel de marbre qui est là-haut, — au juste respect de ce vœu sacré — j’engage ici ma parole.
Othello
Il tombe à genoux.
Iago
Ne vous levez pas encore !
Iago
Il s’agenouille.
Iago
Soyez témoins, — vous, lumières toujours brûlantes au-dessus de nous ; — vous, éléments qui nous pressez de toutes parts ! — Soyez témoins qu’ici Iago voue — l’activité de son esprit, de son bras, de son cœur — au service d’Othello outragé. Qu’il commande, — et l’obéissance sera de ma part tendresse d’âme, — quelque sanglants que soient ses ordres !
Iago
Ils se relèvent.
Othello
Je salue ton dévouement, — non par de vains remerciements, — mais par une reconnaissante acceptation, — et je vais dès à présent te mettre à l’épreuve ; — avant trois jours, viens m’apprendre — que Cassio n’est plus vivant.
Iago
— Mon ami est mort : c’est fait, à votre requête. — Mais elle, qu’elle vive !
Othello
Damnation sur elle, l’impudique coquine ! Oh ! damnation sur elle ! — Allons, éloignons-nous d’ici : je me retire — afin de me procurer des moyens de mort rapides — pour le charmant démon. À présent, tu es mon lieutenant.
Iago
— Je suis vôtre pour toujours. —
Iago
Ils sortent.
Iago
‌
Scène 10
Desdémona, Clown, Émilia, Othello, Iago, Cassio, Bianca
Un jardin public attenant au château.
Desdémona
Drôle, connaissez-vous l’adresse du lieutenant Cassio ?
Clown
Son adresse ? Je n’oserais pas en douter.
Desdémona
Qu’est-ce à dire, l’ami ?
Clown
Cassio est soldat. Or, Si je doutais de son adresse, il pourrait bien me la prouver par un coup d’estoc.
Desdémona
Allons ! où demeure-t-il ?
Clown
Si je vous indiquais sa demeure, je vous mettrais dedans.
Desdémona
Quel sens cela a-t-il ?
Desdémona
Pourriez-vous vous enquérir de lui, et obtenir des renseignements sur son compte ?
Clown
Je vais, à son sujet, interroger tout le monde… comme au catéchisme : mes questions dicteront les réponses.
Desdémona
Trouvez-le, et dites-lui de venir ici ; annoncez-lui que j’ai touché monseigneur en sa faveur et que j’espère que tout ira bien.
Clown
Ce que vous me demandez est dans les limites d’une intelligence humaine ; je vais en conséquence essayer de le faire.
Clown
Il sort.
Desdémona
Où puis-je avoir perdu ce mouchoir, Émilia ?
Émilia
— Je ne sais pas, madame.
Desdémona
— Crois-moi, j’aimerais mieux avoir perdu ma bourse — pleine de cruzades
Desdémona
. Heureusement que le noble More — est une âme droite et qu’il n’a rien de cette bassesse — dont sont faites les créatures jalouses ! Sinon, c’en serait assez pour lui donner de vilaines idées.
Émilia
Est-ce qu’il n’est pas jaloux ?
Desdémona
— Qui ? lui ? Je crois que le soleil sous lequel il est né — a extrait de lui toutes ces humeurs-là.
Émilia
Tenez, le voici qui vient.
Desdémona
— Maintenant je ne le laisserai plus que Cassio — ne soit rappelé près de lui… Comment cela va-t-il, monseigneur ?
Othello
— Bien, ma chère dame…
Othello
À part.
Othello
Oh ! que de peine à dissimuler ! — Comment êtes-vous, Desdémona ?
Desdémona
Bien, mon cher seigneur.
Othello
— Donnez-moi votre main : cette main est moite, madame.
Desdémona
— Elle n’a pas encore senti l’âge, ni connu le chagrin.
Othello
— Ceci annonce de l’exubérance et un cœur libéral : — chaude, chaude et moite ! Cette main-là exige — le renoncement à la liberté, le jeûne, la prière, — une longue mortification, de pieux exercices ; — car il y a ici un jeune diable tout en sueur, — qui a l’habitude de se révolter… C’est une bonne main, — une main franche.
Desdémona
Vous pouvez vraiment le dire ; — car c’est cette main qui a donné mon cœur.
Othello
— Une main libérale !… Jadis c’étaient les cœurs qui donnaient les mains ; — mais, dans nos nouveaux blasons, rien que des mains, pas de cœurs !
Desdémona
— Je ne sais rien de tout cela… Revenons à votre promesse.
Othello
— Quelle promesse, poulette ?
Desdémona
— J’ai envoyé dire à Cassio de venir vous parler.
Othello
— J’ai un méchant rhume opiniâtre qui me gêne ; — prête-moi ton mouchoir.
Desdémona
Voici, monseigneur.
Othello
— Celui que je vous ai donné.
Desdémona
Je ne l’ai pas sur moi.
Othello
— Non ?
Desdémona
Non, ma foi, monseigneur.
Othello
C’est une faute. — Ce mouchoir, — une Égyptienne le donna à ma mère ; — c’était une charmeresse qui pouvait presque lire — les pensées des gens… Elle lui dit que, tant qu’elle le garderait, — elle aurait le don de plaire et de soumettre entièrement — mon père à ses amours ; mais que, si elle le perdait — ou en faisait présent, — mon père ne la regarderait plus — qu’avec dégoût et mettrait son cœur en chasse — de fantaisies nouvelles. Ma mère me le remit en mourant, — et me recommanda, quand la destinée m’unirait à une femme, — de le lui donner. C’est ce que j’ai fait. Ainsi, prenez-en soin ; — qu’il vous soit aussi tendrement précieux que votre prunelle ; — l’égarer ou le donner, ce serait une catastrophe — qui n’aurait point d’égale.
Desdémona
Est-il possible ?
Othello
— C’est la vérité : il y a une vertu magique dans le tissu. — Une sibylle, qui avait compté en ce monde — deux cents révolutions de soleil — en a brodé le dessin dans sa prophétique fureur ; — les vers qui en ont filé la soie étaient consacrés, — et la teinture qui le colore est faite de cœurs de vierges momifiés — qu’avait conservés son art.
Desdémona
Sérieusement ! Est-ce vrai ?
Othello
— Très-véritable. Ainsi, Veillez-y bien.
Desdémona
— Plût au ciel alors que je ne l’eusse jamais vu !
Othello
— Ah ! pour quelle raison ?
Desdémona
— Pourquoi me parlez-vous d’un ton si brusque et si violent ?
Othello
— Est-ce qu’il est perdu ? Est-ce que vous ne l’avez plus ? Parlez ! Est-ce qu’il n’est plus à sa place ?
Desdémona
— Le ciel nous bénisse !
Othello
Vous dites !
Desdémona
— Il n’est pas perdu. Mais quoi ! s’il l’était ?
Othello
Ha !
Desdémona
Je dis qu’il n’est pas perdu.
Othello
Cherchez-le ! Faites-le moi voir !
Desdémona
— Je le pourrais, monsieur, mais je ne veux pas à présent. — C’est une ruse pour me distraire de ma requête. — Je vous en prie, que Cassio soit rappelé !
Othello
— Cherchez-moi ce mouchoir ! mon âme s’alarme.
Desdémona
— Allez, allez ! — vous ne rencontrerez jamais un homme plus capable.
Othello
— Le mouchoir !
Desdémona
Je vous en prie, causons de Cassio !
Othello
— Le mouchoir
Othello
!
Desdémona
Un homme qui, de tout temps, — a fondé sa fortune sur votre affection, — qui a partagé vos dangers…
Othello
Le mouchoir !
Desdémona
— En vérité ! — vous êtes à blâmer.
Othello
Arrière !
Othello
Il sort précipitamment.
Émilia
Cet homme-là n’est pas jaloux ?
Desdémona
— Je ne l’avais jamais vu ainsi. — Pour sûr, il y a du miracle dans ce mouchoir. — Je suis bien malheureuse de l’avoir perdu !
Iago
— Il n’y a pas d’autre moyen : c’est elle qui doit le faire. — Et tenez ! l’heureux hasard ! Allez, importunez-la !
Desdémona
— Eh bien, bon Cassio ! quoi de nouveau avec vous ?
Cassio
— Madame, toujours ma requête ! Je vous en supplie, — faites, par votre vertueuse entremise, que je puisse — revivre en recouvrant l’affection de celui — à qui je voue respectueusement tout le dévouement — de mon cœur. Ah ! plus de délais ! — Si ma faute est d’une espèce si mortelle — que mes services passés, ma douleur présente, — mes bonnes résolutions pour l’avenir, — soient une rançon insuffisante à nous réconcilier, — que je le sache du moins, et cette certitude aura encore pour moi son avantage. — Alors, je me draperai dans une résignation forcée, — et j’attendrai, cloîtré dans quelque autre carrière, — l’aumône de la Fortune.
Iago
— Est-ce que monseigneur s’est irrité ?
Émilia
Il vient de partir à l’instant, — et, certainement, dans une étrange agitation.
Iago
— Lui, s’irriter !… J’ai vu le canon — faire sauter en l’air les rangées de ses soldats, — et, comme le diable, lui arracher de ses bras mêmes — son propre frère ; et je me demande s’il peut s’irriter. — C’est quelque chose de grave alors ; je vais le trouver. — Il faut que ce soit vraiment sérieux, s’il est irrité.
Desdémona
— Je t’en prie, va !
Desdémona
Iago sort.
Desdémona
À coup sûr, c’est quelque affaire d’État : — une nouvelle de Venise, ou quelque complot tout à coup déniché — ici dans Chypre même, et à lui révélé, — aura troublé son esprit serin. En pareil cas, — il est dans la nature des hommes de quereller pour de petites choses, — bien que les grandes seules les préoccupent. C’est toujours ainsi : — qu’un doigt vous fasse mal, et il communiquera — même aux autres parties saines, le sentiment — de la douleur. D’ailleurs, songeons-y, les hommes ne sont pas des dieux : — nous ne devons pas toujours attendre d’eux les prévenançes — qui sont de rigueur au jour des noces… Gronde-moi bien, Émilia ; — j’ai osé, soldat indiscipliné que je suis, l’accuser dans mon âme d’un manque d’égards ; — mais maintenant je trouve que j’avais suborné le témoin — et qu’il est injustement mis en cause.
Desdémona
— Malheureux le jour où cela serait ! Jamais je ne lui en ai donné de motif.
Émilia
— Mais les cœurs jaloux ne se payent pas de cette réponse ; — ils ne sont pas toujours jaloux pour le motif ; — ils sont jaloux, parce qu’ils sont jaloux. C’est un monstre — engendré de lui-même, né de lui-même.
Desdémona
— Que le ciel éloigne ce monstre de l’esprit d’Othello !
Émilia
— Amen, madame !
Desdémona
— Je vais le chercher… Cassio, promenez-vous par ici ; — si je le trouve bien disposé, je plaiderai votre cause, et je ferai tout mon possible pour la gagner.
Cassio
— Je remercie votre grâce.
Cassio
Sortent Desdémona et Émilia.
Bianca
— Dieu vous garde, ami Cassio !
Cassio
Vous dehors ! Quelle raison vous amène ? — Comment cela va-t-il, ma très-jolie Bianca ? — Sur ma parole, doux amour, j’allais à votre maison.
Cassio
Pardonnez-moi, Bianca. — Des pensées de plomb ont pesé sur moi tous ces temps-ci ; — mais, dès que j’aurai plus de loisir, — je vous payerai les arrérages de l’absence. Chère Bianca, — faites-moi un double de ce travail.
Cassio
Il lui donne le mouchoir de Desdémona.
Bianca
Oh ! Cassio, comment ceci est-il entre vos mains ? — C’est quelque gage d’une nouvelle amie. — Je sens maintenant la cause de cette absence trop sentie. — En est-ce déjà venu là ? C’est bon, c’est bon !
Cassio
Allons, femme, — jetez vos viles suppositions à la dent du diable — de qui vous les tenez. Vous voilà jalouse, — à l’idée que c’est quelque souvenir de quelque maîtresse. — Non, sur ma parole, Bianca !
Bianca
Eh bien, à qui est-il ?
Cassio
— Je ne sais pas, ma charmante. Je l’ai trouvé dans ma chambre. — J’en aime le travail : avant qu’il soit réclamé, — comme il est probable qu’il le sera, je voudrais avoir le pareil. — Prenez-le, copiez-le, et laissez-moi pour le moment.
Bianca
— Vous laisser ! Pourquoi ?
Cassio
J’attends ici le général : — et ce n’est pas une recommandation désirable pour moi — qu’il me trouve en compagnie féminine.
Bianca
Et pourquoi ? je vous prie.
Cassio
— Ce n’est pas que je ne vous aime pas.
Bianca
Mais c’est que vous ne m’aimez point. — Je vous en prie, reconduisez-moi quelques pas, — et dites-moi si je vous verrai de bonne heure ce soir.
Cassio
— Je ne puis vous reconduire bien loin : — c’est ici que j’attends, mais je vous verrai bientôt.
Bianca
— C’est fort bien. Il faut que je cède aux circonstances !
Bianca
Ils sortent.
Bianca
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Scène 11
Iago, Othello, Cassio, Bianca, Lodovico, Desdémona
Devant le château.
Iago
— Le croyez-vous ?
Othello
Si je le crois, Iago ?
Iago
— Quoi ! donner un baiser en secret !
Othello
Un baiser usurpé !
Iago
— Ou rester au lit toute nue, avec son ami, — une heure ou plus, sans songer à mal ?
Othello
— Rester toute nue avec un ami, Iago, sans songer à mal ? — C’est user d’hypocrisie avec le diable. — Ceux qui n’ont que des pensées vertueuses et qui s’exposent ainsi — tentent le ciel en voulant que le diable tente leur vertu.
Iago
— S’ils s’abstiennent, ce n’est qu’une faute vénielle. — Mais si je donne à ma femme un mouchoir…
Othello
— Eh bien, après ?
Iago
— Eh bien, il est à elle, monseigneur, et, comme il est à elle, — elle peut, je pense, en faire cadeau à n’importe quel homme.
Othello
— Elle est gardienne de son honneur aussi ; — peut-elle le donner ?
Iago
— L’honneur est une essence qui ne se voit pas ; — beaucoup semblent l’avoir, qui ne l’ont plus. — Mais pour le mouchoir…
Othello
— Par le ciel, je l’aurais oublié bien volontiers. — Tu dis… oh ! cela revient sur ma mémoire, — comme sur une maison infectée le corbeau — de mauvais augure !… tu dis qu’il avait mon mouchoir ?
Iago
— Oui, qu’est-ce que cela fait ?
Othello
C’est bien plus grave, alors.
Othello
Est-ce qu’il a dit quelque chose ?
Iago
— Oui, monseigneur ; mais, soyez-en sûr, — rien qu’il ne soit prêt à nier sous serment.
Othello
Qu’a-t-il dit ?
Iago
— Ma foi ! qu’il avait eu… je ne sais quoi.
Othello
— Quoi ? quoi ?
Iago
— Certaine conversation…
Othello
— Avec elle ?
Iago
Avec elle ! sur elle ! comme vous voudrez. —
Othello
Avec elle ! sur elle ! Une conversation sur elle pourrait n’être qu’une causerie à son sujet : mais une conversation avec elle serait criminelle !… Le mouchoir !… Cet aveu !… Le mouchoir !… Lui faire avouer, et puis lui mettre la corde au cou ! Non ! D’abord lui mettre la corde au cou, et puis lui faire avouer… J’en frissonne… Une nature ne se laisserait pas envahir ainsi par l’ombre de la passion sans quelque grande cause… Ce ne sont pas des mots qui m’agitent comme cela… Pish !… — Nez, oreilles et lèvres !… Est-il possible ?… L’aveu !… — le mouchoir !… Ô diable !
Othello
Il tombe évanoui.
Iago
— Travaille, — ma médecine, travaille ! C’est ainsi qu’on attrape les niais crédules, — et c’est encore ainsi que plus d’une dame digne et chaste, — malgré toute son innocence, est exposée au reproche…
Cassio
Holà ! monseigneur ! — monseigneur ! Othello !… Ah ! c’est vous, Cassio ?
Cassio
— Qu’y a-t-il ?
Iago
— Monseigneur est tombé en épilepsie : — c’est sa seconde attaque ; il en a eu une hier.
Cassio
— Frottez-lui les tempes.
Iago
Non, laissez-le. — La léthargie doit avoir son cours tranquille ; — sinon, l’écume lui viendrait à la bouche, et tout à l’heure — il éclaterait en folie furieuse… Tenez, il remue. — Éloignez-vous un moment ; — il va revenir à lui : quand il sera parti, — je voudrais causer avec vous d’une importante affaire.
Iago
Sort Cassio.
Iago
— Comment cela va-t-il, général ? Est-ce que vous ne vous êtes pas blessé à la tête ?
Othello
— Te moques-tu de moi ?
Iago
Me moquer de vous ! Non, par le ciel ! — Je voudrais seulement vous voir subir votre sort comme un homme.
Othello
Un homme qui porte cornes, n’est qu’un monstre et une bête.
Iago
— Il y a bien des bêtes alors dans une ville populeuse, — et bien des monstres civilisés.
Othello
— A-t-il avoué ?
Iago
Mon bon monsieur, soyez un homme. — Songez que tout confrère barbu, attelé à ce joug-là, — peut le traîner comme vous ; il y a des millions de vivants — qui reposent nuitamment dans un lit banal — qu’ils jureraient être à eux seuls. Votre cas est meilleur. — Oh ! Sarcasme de l’enfer, suprême moquerie du démon ! — étreindre une impudique sur une couche confiante — et la croire chaste ! Non, que je sache tout ! — Et, sachant ce que je suis, je saurai comment la traiter !
Othello
— Oh ! Tu as raison : cela est certain.
Iago
Tenez-vous un peu à l’écart, — et contenez-vous dans les bornes de la patience. — Tandis que vous étiez ici accablé par la douleur, — émotion bien indigne d’un homme comme vous. — Cassio est venu : je l’ai éconduit — en donnant de votre évanouissement une raison plausible : — je lui ai dit de revenir bientôt me parler ici : — ce qu’il m’a promis. Cachez-vous en observation, — et remarquez les grimaces, les moues, les signes de dédain, — qui vont paraître dans chaque trait de son visage ; — car je vais lui faire répéter toute l’histoire : — où, comment, combien de fois, depuis quelle époque et quand — il en est venu aux prises avec votre femme, quand il compte y revenir. — Je vous le dis, remarquez seulement ses gestes. Mais, morbleu ! de la patience ! — ou je dirai que vous êtes décidément un frénétique, — et non plus un homme.
Othello
Écoute, Iago, — je me montrerai le plus patient de tous les hommes, — mais aussi, tu m’entends ? Le plus sanguinaire.
Iago
Il n’y a pas de mal, — pourvu que vous mettiez le temps à tout… Voulez-vous vous retirer ?
Iago
Othello s’éloigne et se cache.
Iago
Je vais maintenant questionner Cassio sur Bianca : — une ménagère qui, en vendant ses attraits, — s’achète du pain et des vêtements. Cette créature — raffole de Cassio. C’est le triste sort de toute catin — d’en dominer beaucoup pour être enfin dominée par un seul. — Quand il entend parler d’elle, Cassio ne peut s’empêcher — de rire aux éclats… Le voici qui vient.
Cassio
— À le voir sourire, Othello va devenir fou ; — et son ignare jalousie va interpréter — les sourires, les gestes et les insouciantes manières du pauvre Cassio — tout à fait à contre sens… Comment vous trouvez-vous, lieutenant ?
Cassio
— D’autant plus mal que vous me donnez un titre — dont la privation me tue.
Iago
Travaillez bien Desdémona, et vous êtes sûr de la chose.
Iago
Bas.
Iago
— Si l’affaire était au pouvoir de Bianca,
Iago
haut.
Iago
comme vous réussiriez vite !
Cassio
Hélas ! la pauvre créature !
Othello
— Voyez comme il rit déjà !
Iago
— Je n’ai jamais connu de femme aussi amoureuse d’un homme.
Cassio
Hélas ! pauvre coquine ! je crois vraiment qu’elle m’aime.
Othello
— C’est cela : il s’en défend faiblement et il rit !
Iago
Écoutez, Cassio.
Iago
Il lui parle à l’oreille.
Othello
Voilà Iago qui le prie — de lui tout répéter : continue ! Bien dit ! bien dit !
Iago
— Elle donne à entendre que vous l’épouserez : est-ce votre intention ?
Cassio
Ha ! ha ! ha !
Othello
— Tu triomphes, Romain ! tu triomphes !
Cassio
Moi, l’épouser !… Quoi ! une coureuse !… Je t’en prie, aie quelque charité pour mon esprit : ne le crois pas aussi malade… Ha ! ha ! ha !
Othello
Oui ! oui ! oui ! oui ! au gagnant de rire.
Iago
Vraiment, le bruit court que vous l’épouserez.
Cassio
De grâce, parlez sérieusement.
Iago
Je ne suis qu’un scélérat si cela n’est pas.
Othello
Avez-vous donc compté mes jours ? Bien !
Cassio
C’est une invention de la guenon : si elle a l’idée que je l’épouserai, elle la tient de son amour et de ses illusions, et nullement de mes promesses.
Othello
Iago me fait signe : c’est que l’autre commence l’histoire.
Cassio
Elle était ici, il n’y a qu’un moment ; elle me hante en tout lieu. J’étais l’autre jour au bord de la mer à causer avec plusieurs Vénitiens ; soudain cette folle arrive et me saute ainsi au cou.
Cassio
Cassio imite le mouvement de Bianca.
Othello
En s’écriant : Ô mon cher Cassio ! apparemment ; c’est ce qu’indique son geste.
Cassio
Elle se pend et s’accroche, tout en larmes, après moi ; puis elle m’attire et me pousse. Ha ! ha ! ha !
Cassio
Il parle bas à Iago.
Othello
Maintenant, il lui raconte comment elle l’a entraîné dans ma chambre. Oh ! je vois bien votre museau, mais je ne sais quel chien je vais jeter dessus.
Cassio
Vraiment, il faut que je la quitte.
Iago
Devant moi ! Tenez, la voici qui vient.
Cassio
C’est une maîtresse fouine, et diantrement parfumée encore…
Cassio
À Bianca.
Cassio
Qu’avez-vous donc à me hanter ainsi ?
Bianca
Que le diable et sa mère vous hantent vous-même !… Que me vouliez-vous avec ce mouchoir que vous m’avez remis tantôt ? J’étais une belle sotte de le prendre. Il faut que j’en fasse un tout pareil, n’est-ce pas ? Comme cela est vraisemblable que vous l’ayez trouvé dans votre chambre et que vous ne sachiez pas qui l’y a laissé !… C’est le présent de quelque donzelle et il faudrait que je vous en fisse un pareil ?… Tenez, donnez-le à votre poupée ; peu m’importe comment vous l’avez eu, je ne me charge de rien.
Cassio
Voyons, ma charmante Bianca ! Voyons ! voyons !
Othello
Par le ciel, ce doit être mon mouchoir.
Bianca
Si vous voulez venir souper ce soir, vous le pouvez ; si vous ne voulez pas, venez dès que vous y serez disposé.
Bianca
Elle sort.
Iago
Suivez-la ! suivez-la !
Cassio
Ma foi, il le faut. Sans cela elle s’emporterait dans les rues.
Iago
Souperez-vous chez elle ?
Cassio
Ma foi, j’en ai l’intention.
Iago
C’est bien ; il se peut que j’aille vous voir ; car je serais bien aise de vous parler.
Cassio
De grâce, venez ! voulez-vous ?
Iago
Partez. Il suffit.
Iago
Cassio sort. Othello quitte sa cachette.
Othello
Comment le tuerai-je, Iago ?
Iago
Avez-vous vu comme il a ri de sa vilenie ?
Othello
Oh ! Iago !
Iago
Et avez-vous vu le mouchoir ?
Othello
Était-ce le mien ?
Iago
Par cette main levée !… Et vous voyez quel cas il fait de la folle créature, votre femme. Elle lui a donné ce mouchoir, et, lui, il l’a donné à sa putain !
Othello
Oh ! je voudrais le tuer pendant neuf ans !… Une femme si belle ! une femme si charmante ! une femme si adorable !
Iago
Allons ! il faut oublier cela.
Iago
Voyons, ce n’est pas là votre affaire.
Othello
L’infâme ! Je dis seulement ce qu’elle est… Si adroite avec son aiguille !… Admirable musicienne ! Oh ! avec son chant elle apprivoiserait un ours ! Et puis, d’une intelligence, d’une imagination si élevées, si fécondes !
Iago
Elle n’en est que plus coupable !
Othello
Oh ! mille et mille fois plus !… En outre, d’un caractère si affable !
Iago
Trop affable, vraiment !
Othello
Oui, cela est certain. Mais quel malheur, Iago ! Oh ! Iago ! quel dommage, Iago !
Iago
Si vous êtes si tendre à son iniquité, donnez-lui patente pour faire le mal ; car, si cela ne vous touche pas, cela ne gêne personne.
Othello
Je la hacherai en miettes !… Me faire cocu.
Iago
Oh ! C’est affreux à elle.
Othello
Avec mon officier !
Iago
C’est plus affreux encore.
Iago
N’employez pas le poison ; étranglez-la dans son lit, le lit même qu’elle a souillé.
Othello
Bon, bon. La justice de ceci me plaît. Très-bon !
Iago
Et, quant à Cassio, laissez-moi être son croque-mort. Vous en apprendrez davantage vers minuit.
Iago
Bruit de trompette.
Othello
Excellent… Quelle est cette fanfare ?
Iago
— Quelque message de Venise, pour sûr. C’est Lodovico — qui vient de la part du doge ; et, voyez, votre femme est avec lui.
Iago
Entrent Lodovico, Desdémona et leur suite.
Lodovico
— Dieu vous garde, digne général !
Othello
Je le souhaite de tout mon cœur, monsieur.
Lodovico
— Le doge et les sénateurs de Venise vous saluent.
Lodovico
Il lui remet une dépêche.
Othello
— Je baise l’instrument de leur bon plaisir.
Othello
Il ouvre la dépêche et lit.
Desdémona
— Et quoi de nouveau, mon bon cousin Lodovico ?
Iago
— Je suis bien content de vous voir, signor. — Soyez le bienvenu à Chypre.
Lodovico
— Merci. Comment va le lieutenant Cassio ?
Iago
Il vit, monsieur.
Desdémona
— Cousin, il est survenu entre lui et monseigneur — une désagréable rupture ; mais vous arrangerez tout.
Othello
— Êtes-vous sûre de cela ?
Desdémona
Monseigneur ?
Othello
« Ne manquez pas de le faire dès que vous aurez… »
Lodovico
— Il ne te parlait pas : il est occupé de la dépêche. — Est-ce qu’il y a un différend entre ton mari et Cassio ?
Desdémona
— Oui, un très-malheureux ; je ferais bien des choses — afin de les réconcilier, pour l’amour que je porte à Cassio.
Othello
— Feu et soufre !
Desdémona
Monseigneur ?
Othello
Avez-vous votre raison ?
Desdémona
— Quoi ! est-ce qu’il est fâché ?
Desdémona
— Ma foi ! J’en suis bien aise.
Othello
En vérité !
Desdémona
Monseigneur ?
Othello
— Je suis bien aise, moi, de vous voir en démence.
Desdémona
Comment, mon doux Othello ?
Othello
— Démon !
Othello
Il la frappe.
Desdémona
Je n’ai pas mérité ceci.
Lodovico
— Monseigneur, voilà une chose qu’on ne croirait pas à Venise, — quand même je jurerais l’avoir vue. C’est trop fort. — Faites-lui réparation : elle pleure.
Othello
Ô démon ! démon ! — Si les pleurs d’une femme pouvaient féconder la terre, — chaque larme qu’elle laisse tomber ferait un crocodile
Othello
!…
Othello
À Desdémona.
Othello
— Hors de ma vue !
Desdémona
Je ne veux pas rester si je vous offense.
Lodovico
Vraiment, voilà une femme obéissante. — J’en supplie votre Seigneurie, rappelez-la.
Othello
Mistress !
Desdémona
Monseigneur ?
Othello
— Que lui voulez-vous, monsieur ?
Lodovico
Qui ? Moi, monseigneur ?
Othello
Oui ; vous avez désiré que je la fisse revenir ; — monsieur, elle peut se tourner et se retourner, et aller de l’avant, — et se retourner encore ; elle peut pleurer, monsieur, pleurer ! — Et elle est obéissante, comme vous dites, obéissante, — très-obéissante…
Othello
À Desdémona.
Othello
Continuez vos sanglots !
Othello
À Lodovico.
Othello
— Quant à ceci, monsieur…
Othello
À Desdémona.
Othello
Oh ! l’émotion bien jouée !
Othello
À Lodovico.
Othello
— Je suis rappelé à Venise…
Othello
À Desdémona.
Othello
Allez-vous en ! — je vous enverrai chercher tout à l’heure…
Othello
À Lodovico.
Othello
Monsieur, j’obéis à cet ordre, — et je vais retourner à Venise.
Othello
À Desdémona.
Othello
Hors d’ici ! arrière !
Othello
Desdémona sort.
Othello
— Cassio prendra ma place. Mais, monsieur, ce soir, — je vous supplie de souper avec moi ; — vous êtes le bienvenu, monsieur, à Chypre… Boucs et singes
Othello
!
Othello
Il sort.
Lodovico
— Est-ce là ce noble More dont notre Sénat unanime — proclame la capacité suprême ? Est-ce là cette noble nature — que la passion ne pouvait ébranler ! Cette solide vertu — que ni la balle de l’accident ni le trait du hasard — ne pouvaient effleurer ni entamer ?
Iago
Il est bien changé.
Lodovico
— Sa raison est-elle saine ? N’est-il pas en délire ?
Iago
— Il est ce qu’il est ; je ne dois pas murmurer une critique. — S’il n’est pas ce qu’il devrait être, — plût au ciel qu’il le fût !
Lodovico
Quoi ! frapper sa femme !
Iago
— Ma foi, ce n’était pas très-bien ! Mais je voudrais être sûr — que ce coup doit être le plus rude.
Lodovico
Est-ce une habitude chez lui ? — ou bien sont-ce ces lettres qui ont agi sur son sang — et lui ont inoculé ce défaut ?
Iago
Hélas ! hélas ! — Ce ne serait pas honnête à moi de dire ce que j’ai vu et appris. Vous l’observerez. — Ses procédés mêmes le feront assez connaître — pour m’épargner la peine de parler. Ne le perdez pas de vue, seulement, — et remarquez comment il se comporte.
Lodovico
— Je suis fâché de m’être ainsi trompé sur son compte.
Lodovico
Ils sortent.
Lodovico
‌
Scène 12
Othello, Émilia, Desdémona, Iago
L’appartement de Desdémona. ]
Othello
— Vous n’avez rien vu alors ?
Émilia
— Ni jamais rien entendu, ni jamais rien soupçonné.
Othello
— Si fait. Vous les avez vus ensemble, elle et Cassio.
Émilia
— Mais alors je n’ai rien vu de mal, et pourtant j’entendais — chaque syllabe que le moindre souffle échangeait entre eux.
Othello
— Quoi ! ils n’ont jamais chuchoté ?
Émilia
Jamais, monseigneur.
Othello
— Ils ne vous ont jamais éloignée ?
Émilia
Jamais !
Othello
— Sous prétexte d’aller chercher son éventail, ses gants, son masque, ou quoi que ce soit ?
Émilia
— Jamais, monseigneur.
Othello
— C’est étrange.
Othello
Dis-lui de venir ici. Va.
Othello
Émilia sort.
Othello
— Elle n’est pas à court de paroles, mais il faudrait être une entremetteuse bien simple — pour ne pas savoir en dire autant. C’est une subtile putain, — un réceptacle, fermé à clef, de secrets infâmes ; — et pourtant elle se met à genoux, et prie : je l’ai vue, moi !
Desdémona
— Monseigneur, quelle est votre volonté ?
Othello
Je vous en prie, poulette, approchez.
Desdémona
— Quel est votre plaisir ?
Othello
Laissez-moi voir vos yeux ; — regardez-moi en face.
Desdémona
Quelle est cette horrible fantaisie ?
Othello
— À vos fonctions, mistress ! — Laissez seuls ceux qui veulent procréer et fermez la porte ! — Toussez et criez hem ! si quelqu’un vient. Votre métier ! — votre métier ! Allons ! dépêchez-vous.
Othello
Émilia sort.
Desdémona
— Je vous le demande à genoux, que signifie votre langage ? — J’entends une furie dans vos paroles, — mais non les paroles
Desdémona
.
Othello
— Eh bien, qu’es-tu ?
Desdémona
Votre femme, monseigneur, votre fidèle — et loyale femme !
Othello
Allons, jure cela, damne-toi ! — de peur que, te croyant du ciel, les démons — eux-mêmes craignent de te saisir. Donc, damne-toi doublement : — jure que tu es honnête !
Desdémona
Le ciel le sait vraiment !
Othello
— Le ciel sait vraiment que tu es fausse comme l’enfer !
Desdémona
— Envers qui, monseigneur ? envers qui ? comment suis-je fausse ?
Othello
— Ah ! Desdémona ! arrière ! arrière ! arrière !
Othello
Il sanglote.
Desdémona
— Hélas ! jour accablant !… Pourquoi pleurez-vous ? Suis-je la cause de ces larmes, monseigneur ? — Si par hasard vous soupçonnez mon — père d’être l’instrument de votre rappel, — ne faites pas tomber votre blâme sur moi. Si vous avez perdu son affection, — et moi aussi, je l’ai perdue !
Desdémona
— J’espère que mon noble maître m’estime vertueuse.
Othello
— Oh ! oui, autant qu’à la boucherie ces mouches d’été — qui engendrent dans un bourdonnement !… Ô fleur sauvage, — si adorablement belle et dont le parfum si suave — enivre douloureusement les sens !… je voudrais que tu ne fusses jamais née !
Desdémona
— Hélas ! quel péché ai-je commis à mon insu ?
Desdémona
Par le ciel, vous me faites outrage !
Othello
— Est-ce que vous n’êtes pas une prostituée ?
Desdémona
— Non, aussi vrai que je suis une chrétienne ! — Si préserver pour mon mari ce vase — pur de tout contact illégitime — n’est pas l’acte d’une prostituée, je n’en suis pas une !
Othello
— Quoi ! vous n’êtes pas une putain ?
Desdémona
Non ! Aussi vrai que je serai sauvée.
Othello
— Est-il possible ?
Desdémona
— Oh ! que le ciel ait pitié de nous !
Othello
J’implore votre pardon alors. — Je vous prenais pour cette rusée putain de Venise — qui a épousé Othello.
Émilia
À Émilia.
Émilia
Vous, mistress, — vous qui avez l’office opposé à celui de saint Pierre — et qui gardez la porte de l’enfer !… Vous ! vous ! oui, vous ! — Nous avons fini. Voici de l’argent pour vos peines. — Je vous en prie, tournez la clef et gardez-nous le secret.
Émilia
Il sort.
Desdémona
— À moitié assoupie, je crois.
Émilia
— Bonne madame, qu’a donc monseigneur ?
Desdémona
— Qui ?
Émilia
Eh bien, monseigneur, madame.
Desdémona
— Qui est-ce, ton seigneur ?
Émilia
Celui qui est le vôtre, chère maîtresse
Émilia
.
Desdémona
— Je n’en ai pas ; ne me parle pas, Émilia. — Je ne puis pleurer, et je n’ai pas d’autre réponse — que celle qui fondrait en eau… Je t’en prie, cette nuit, — mets à mon lit mes draps de noce, n’oublie pas… — Et fais venir ton mari ici.
Émilia
Voilà bien du changement, en vérité.
Émilia
Elle sort.
Desdémona
— Il était juste que je fusse traitée ainsi, très-juste. — Comment me suis-je conduite de façon à lui inspirer — le plus petit soupçon d’un si grand crime ?
Iago
— Quel est votre bon plaisir, madame ? Qu’avez-vous ?
Iago
Qu’y a-t-il, madame ?
Émilia
— Hélas, Iago ! Monseigneur l’a traitée de… putain. — Il a déversé sur elle tant d’outrages et de termes accablants — qu’un cœur honnête ne peut les supporter.
Desdémona
— Suis-je donc… ce nom-là, Iago ?
Iago
Quel nom, belle dame ?
Desdémona
— Le nom qu’elle répète et que mon mari dit que je suis.
Émilia
— Il l’a appelée putain ! Un mendiant, dans son ivresse, — n’appliquerait pas de pareils termes à sa caillette.
Iago
— Pourquoi a-t-il fait cela ?
Desdémona
— Je ne sais pas ; Je suis sûre que je ne suis pas ce qu’il dit.
Iago
— Ne pleurez pas ! ne pleurez pas ! Hélas ! quel jour !
Émilia
— N’a-t-elle renoncé à tant de nobles alliances, — à son père, à son pays et à ses amis, — que pour être appelée putain ? N’y a-t-il pas là de quoi pleurer ?
Desdémona
— Telle est ma misérable destinée !
Iago
Malheur à lui pour cela ! — D’où lui vient cet accès ?
Desdémona
Ah ! le ciel le sait.
Émilia
— Je veux être pendue si quelque éternel coquin, — quelque scélérat affairé et insidieux, — quelque maroufle flagorneur et fourbe n’a pas, pour obtenir quelque emploi, — imaginé cette calomnie ! Je veux être pendue si cela n’est pas.
Iago
— Fi ! Il n’existe pas un pareil homme : c’est impossible.
Desdémona
— S’il en existe un pareil, que le ciel lui pardonne !
Émilia
— Que la potence l’absolve et que l’enfer lui ronge les os ! — Pourquoi monseigneur la traiterait-il ainsi ? Quel visiteur assidu reçoit-elle ? — En quel lieu ? à quel moment ?… Quelle apparence ? quelle vraisemblance ?… — Le More est abusé par quelque affreux manant, — par quelque grossier manant, par quelque drôle immonde. — Ô ciel, que ne dénonces-tu de tels misérables ! — Que ne mets-tu dans toute main honnête un fouet — pour chasser l’infâme, tout nu, à travers le monde, — de l’orient à l’occident !
Iago
Que les passants ne vous entendent pas !
Émilia
— Oh ! malédiction sur cet homme ! C’était quelque écuyer de même ordre — qui vous avait mis l’esprit à l’envers — et vous avait fait suspecter quelque chose entre le More et moi.
Iago
— Vous êtes une folle, allez !
Desdémona
Ô bon Iago, — que ferai-je pour regagner mon mari ? — Mon bon ami, va le chercher ; car, par la lumière du ciel, — je ne sais comment je l’ai perdu… Me voici à genoux
Desdémona
: — si jamais ma volonté a péché contre son amour, — soit par parole, soit par pensée, soit par action positive ; — si jamais mon regard, mon oreille, aucun de mes sens — a été charmé par quelque autre apparition que lui ; — si je cesse à présent, si j’ai jamais cessé, — si
m’eût-il jetée dans les misères — du divorce
Desdémona
je cesse jamais de l’aimer tendrement, — que la consolation se détourne de moi !… L’injustice peut beaucoup, — et son injustice peut détruire ma vie, — mais jamais elle n’altérera mon amour. Je ne peux pas dire… putain ! — Cela me fait horreur, rien que de prononcer le mot ; — quant à faire l’acte qui me mériterait ce surnom, — non, la masse des vanités de ce monde ne m’y déciderait pas.
Iago
— Je vous en prie, calmez-vous… Ce n’est qu’une boutade. — Des affaires d’État l’irritent, — et c’est à vous qu’il s’en prend
Iago
.
Desdémona
— Oh ! si ce n’était que cela !
Iago
Ce n’est que cela, je vous assure.
Iago
Fanfares.
Iago
— Écoutez ! ces instruments sonnent l’heure du souper, — et les nobles messagers de Venise y assistent. — Rentrez et ne pleurez plus. Tout ira bien.
Iago
Tous sortent.
Iago
‌
Scène 13
Iago, Roderigo
Près du chateau. Le soir vient.
Iago
Comment va, Roderigo ?
Roderigo
Je ne trouve pas que tu agisses loyalement envers moi.
Iago
Qu’ai-je fait de déloyal ?
Roderigo
Chaque jour tu m’éconduis avec un nouveau prétexte, Iago ; et, je m’en aperçois maintenant, tu éloignes de moi toutes les chances, loin de me fournir la moindre occasion d’espoir ; en vérité, je ne le supporterai pas plus longtemps ; et même je ne suis plus disposé à tolérer paisiblement ce que j’ai eu la bêtise de souffrir jusqu’ici.
Iago
Voulez-vous m’écouter, Roderigo ?
Roderigo
Ma foi, je vous ai trop écouté ; car vos paroles et vos actions n’ont entre elles aucune parenté.
Iago
Vous m’accusez bien injustement.
Iago
Bien, continuez ! Fort bien !
Roderigo
Fort bien ! Continuez ! Je ne puis continuer, l’homme, et ce n’est pas fort bien. Par cette main levée, je dis que c’est fort laid et je commence à trouver que je suis dupe.
Iago
Fort bien !
Roderigo
Je vous dis que ce n’est pas fort bien ! Je me ferai connaître à Desdémona. Si elle me rend mes bijoux, j’abandonne ma poursuite, et je me repens de mes sollicitations illégitimes. Sinon, soyez sûr que je réclamerai de vous satisfaction.
Iago
Avez-vous tout dit ?
Roderigo
Oui, et je n’ai rien dit que je ne sois hautement résolu à faire.
Iago
Comment ! mais je vois qu’il y a de la fougue en toi ; et même, à dater de ce moment, je fonde sur toi une opinion meilleure que jamais. Donne-moi ta main, Roderigo. Tu as pris contre moi un juste déplaisir ; mais pourtant je proteste que j’ai agi dans ton affaire avec la plus grande droiture.
Roderigo
Il n’y a pas paru.
Roderigo
Voyons, de quoi s’agit-il ? Est-ce dans les limites de la raison et du possible ?
Iago
Seigneur, il est arrivé des ordres exprès de Venise pour mettre Cassio à la place d’Othello.
Roderigo
Vraiment ! Alors, Othello et Desdémona retournent à Venise.
Iago
Oh ! non. Il va en Mauritanie, et il emmène avec lui la belle Desdémona, à moins que son séjour ici ne soit prolongé par quelque accident ; or, il ne peut y en avoir de plus décisif que l’éloignement de Cassio.
Roderigo
Qu’entendez-vous par son éloignement ?
Iago
Eh bien ! le rendre incapable de remplacer Othello : lui faire sauter la cervelle.
Roderigo
Et c’est là ce que vous voulez que je fasse ?
Roderigo
Je veux entendre de nouvelles raisons pour me décider.
Iago
Vous serez satisfait.
Iago
Ils sortent.
Iago
‌
Scène 14
Lodovico, Othello, Desdémona, Émilia
Une chambre dans le château.
Lodovico
Je vous en supplie, ne vous dérangez pas davantage.
Othello
— Oh ! pardonnez-moi ; cela me fera du bien de marcher.
Lodovico
— Madame, bonne nuit ; je remercie humblement Votre Grâce.
Desdémona
— Votre Honneur est le très-bienvenu.
Othello
Marchons-nous, monsieur ?… — Ah ! Desdémona !
Desdémona
Monseigneur ?
Desdémona
Oui, Monseigneur.
Desdémona
Sortent Othello, Lodovico et la suite.
Émilia
— Comment cela va-t-il à présent ? Il a l’air plus doux que tantôt.
Desdémona
— Il dit qu’il va revenir sur-le-champ. — Il m’a commandé de me mettre au lit, — et de vous congédier.
Émilia
Me congédier !
Desdémona
— C’est son ordre. Ainsi, ma bonne Émilia, — donne-moi mes vêtements de nuit, et adieu. — N’allons pas lui déplaire à présent.
Émilia
— Je voudrais que vous ne l’eussiez jamais vu.
Desdémona
Je ne le voudrais pas, moi ! Mon amour est si partial pour lui, — que même sa rigueur, ses brusqueries et ses colères… — dégrafe-moi, je te prie… ont de la grâce et du charme à mes yeux.
Émilia
J’ai mis au lit les draps que vous m’avez dits.
Desdémona
— Rien n’y fait, ma foi !… Têtes folles que nous sommes !… — Si je meurs avant toi, je t’en prie, ensevelis-moi — dans un de ces draps.
Émilia
Allons, allons, vous babillez.
Émilia
Irai-je chercher votre robe de nuit ?
Desdémona
Non, dégrafe-moi ici… — Ce Lodovico est un homme distingué.
Émilia
— Un très-bel homme.
Desdémona
Il parle bien. —
Émilia
Je connais une dame, à Venise, qui serait allée pieds nus en Palestine pour un attouchement de sa lèvre inférieure.
Desdémona
I
Desdémona
La pauvre âme assise soupirait près d’un sycomore.  Chantez tous le saule vert ! Sa main sur sa tête, sa tête sur ses genoux.  Chantez le saule, le saule, le saule, Les frais ruisseaux coulaient près d’elle et murmuraient ses plaintes.  Chantez le saule, le saule, le saule.
Desdémona
Donnant quelque objet de toilette à Émilia.
Desdémona
Mets ceci de côté.
Desdémona
Chantez le saule, le saule, le saule.
Desdémona
Je t’en prie, hâte-toi. Il va rentrer.
Desdémona
Chantez tous le saule vert dont je ferai ma guirlande !
Desdémona
II
Desdémona
Que personne ne le blâme ! J’approuve son dédain…
Desdémona
— Non, ce n’est pas là ce qui vient après… Écoute ! Qui est-ce qui frappe ?
Émilia
— C’est le vent.
Desdémona
J’appelais mon amour, amour trompeur ! Mais lui, il me répondait !  Chantez le saule, le saule, le saule ! Si je courtise d’autres femmes, couchez avec d’autres hommes !
Desdémona
— Allons, va-t’en ! bonne nuit ! Mes yeux me démangent, — est-ce un présage de larmes ?
Émilia
Cela ne signifie rien.
Desdémona
— Je l’ai entendu dire ainsi… Oh ! ces hommes ! ces hommes… — Penses-tu, en conscience, dis-moi, Émilia, — qu’il y a des femmes qui trompent leurs maris — d’une si grossière façon ?
Émilia
Il y en a, sans nul doute.
Desdémona
— Ferais-tu une action pareille pour le monde entier ?
Émilia
— Voyons, ne la feriez-vous pas ?
Desdémona
Non, par cette lumière céleste !
Émilia
— Ni moi non plus, par cette lumière céleste ; — je la ferais aussi bien dans l’obscurité !
Desdémona
— Ferais-tu une action pareille pour le monde entier ?
Émilia
— Le monde est chose considérable ; c’est un grand prix — pour un petit péché.
Desdémona
Ma foi, je crois que tu ne la ferais pas. —
Émilia
Ma foi, je crois que je la ferais, quitte à la défaire quand je l’aurais faite. Pardieu, je ne ferais pas une pareille chose pour une bague double
Émilia
, pour quelques mesures de linon, pour des robes, des jupons, des chapeaux ni autre menue parure, mais pour le monde entier !… Voyons, qui ne ferait pas son mari cocu pour le faire monarque ? Je risquerais le purgatoire pour ça.
Desdémona
Que je sois maudite, si je fais une pareille faute pour le monde entier !
Émilia
Bah ! la faute n’est faute que dans ce monde. Or, si vous aviez le monde pour la peine, la faute n’existerait que dans votre propre monde, et vous pourriez vite l’ériger en mérite.
Desdémona
— Moi je ne crois pas qu’il y ait des femmes pareilles.
Desdémona
— Bonne nuit, bonne nuit. Que le ciel m’inspire l’habitude, — non de tirer le mal du mal, mais de faire servir le mal au mieux !
Desdémona
Elles sortent.
Desdémona
‌
Scène 15
Iago, Roderigo, Cassio, Othello, Gratiano, Lodovico, Bianca, Émilia
Une rue aux abords de la maison de Bianca. Il fait nuit noire.
Iago
— Ici ! tiens-toi derrière ce pan de mur, il va venir à l’instant. — Porte ta bonne rapière nue et frappe au but. — Vite ! Vite ! Ne crains rien. Je serai à ton coude. — Ceci nous sauve ou nous perd. Pense à cela, — et fixe très-fermement ta résolution.
Roderigo
— Tiens-toi à portée ; je puis manquer le coup.
Iago
— Ici-même, à ta portée… Hardi ! et à ton poste !
Iago
Il se retire à une petite distance.
Roderigo
— Je n’ai pas une grande ferveur pour l’action, — et cependant il m’a donné des raisons satisfaisantes. — Ce n’est qu’un homme de moins ! En avant, mon épée ! il est mort.
Roderigo
Il se met en place et tire son épée.
Iago
— J’ai frotté ce jeune ulcère presque au vif, — et le voilà qui s’irrite. Maintenant, qu’il tue Cassio — ou que Cassio le tue ou qu’ils se tuent l’un l’autre, — tout est profit pour moi. Si Roderigo vit, — il me somme de lui restituer — tout l’or et tous les bijoux que je lui ai escamotés — comme cadeaux à Desdémona ; — c’est ce qui ne doit pas être. Si Cassio survit, — il a dans sa vie une beauté quotidienne — qui me rend laid… Et puis, le More — pourrait me dénoncer à lui ; je vois là pour moi un grand péril. — Non, il faut qu’il meure !… Mais voici que je l’entends venir.
Iago
Entre Cassio.
Roderigo
— Je reconnais son pas. C’est lui !… Misérable ! tu es mort !
Roderigo
Il s’élance de son poste et porte une botte à Cassio.
Cassio
— Ce coup m’aurait été fatal, en effet, — si ma cotte n’eût été meilleure que tu ne le pensais ; — je veux éprouver la tienne.
Cassio
Il frappe Roderigo.
Roderigo
Oh ! je suis tué !
Roderigo
Iago s’élance de son poste, atteint Cassio par-derrière à la jambe, et s’enfuit
Roderigo
.
Cassio
— Je suis estropié pour toujours ! Du secours ! holà ! Au meurtre ! au meurtre !
Cassio
Il tombe.
Othello
— La voix de Cassio ! Iago tient sa parole.
Roderigo
— Oh ! scélérat que je suis !
Othello
Oui, c’est bien vrai.
Cassio
— Oh ! du secours ! holà ! De la lumière ! un chirurgien !
Othello
— C’est bien lui !… Ô brave Iago, cœur honnête et juste — qui ressens si noblement l’outrage fait à ton ami, — tu m’apprends mon devoir !… Mignonne, votre bien-aimé est mort, — et votre heure maudite approche… Prostituée, j’arrive ! le charme de tes yeux est effacé de mon cœur. — Il faut à ton lit, souillé de luxure, la tache de sang de la luxure !
Othello
Il sort.
Cassio
— Holà !… pas une patrouille ! pas un passant ! Au meurtre ! au meurtre !
Gratiano
— C’est quelque malheur. Ce cri est bien déchirant.
Cassio
— Oh, du secours !
Lodovico
Écoutez.
Roderigo
Ô misérable scélérat !
Lodovico
— Deux ou trois voix gémissantes ! Quelle nuit épaisse ! — C’est peut-être un piége. Il serait imprudent, croyez-moi, — d’accourir aux cris sans avoir du renfort.
Roderigo
— Personne ne vient ! Vais-je donc saigner à mort ?
Lodovico
— Écoutez !
Gratiano
— Voici quelqu’un qui vient en chemise avec une lumière et des armes.
Iago
— Qui est là ? D’où partent ces cris : Au meurtre ?
Lodovico
— Nous ne savons.
Iago
Est-ce que vous n’avez pas entendu crier ?
Cassio
— Ici ! ici ! Au nom du ciel ! secourez-moi !
Iago
Que se passe-t-il ?
Gratiano
— C’est l’enseigne d’Othello, il me semble.
Lodovico
— Lui-même, en vérité : un bien vaillant compagnon !
Iago
— Qui êtes-vous, vous qui criez si douloureusement ?
Cassio
— Iago ! Oh ! je suis massacré, anéanti par des misérables ! — Porte-moi secours.
Iago
— Ah ! mon Dieu ! lieutenant ! quels sont les misérables qui ont fait ceci ?
Cassio
— Je pense que l’un d’eux est à quelques pas, — et qu’il ne peut se sauver.
Iago
Oh ! les misérables traîtres !
Iago
À Lodovico et à Gratiano.
Iago
— Qui êtes-vous, là ? Approchez et venez au secours.
Roderigo
— Oh ! secourez-moi ! ici !
Cassio
— Voilà l’un d’eux.
Iago
Oh ! misérable meurtrier ! Oh ! scélérat !
Iago
Il poignarde Roderigo.
Roderigo
— Oh ! damné Iago ! Oh ! chien inhumain !… Oh ! oh ! oh !
Roderigo
Il meurt.
Iago
— Tuer les gens dans les ténèbres ! Où sont tous ces sanglants bandits ? — Comme la ville est silencieuse ! Holà ! Au meurtre ! au meurtre !
Iago
À Lodovico et à Gratiano.
Iago
— Qui donc êtes-vous, vous autres ? Êtes-vous hommes de bien ou de mal ?
Lodovico
— Jugez-nous à l’épreuve.
Iago
Le seigneur Lodovico !
Lodovico
— Lui-même, monsieur.
Iago
J’implore votre indulgence : voici Cassio blessé — par des misérables.
Gratiano
Cassio ?
Iago
Comment cela va-t-il, frère ?
Cassio
— Ma jambe est coupée en deux.
Iago
Oh ! à Dieu ne plaise ! — De la lumière, messieurs ! Je vais bander la plaie avec ma chemise.
Iago
Des gens portant des torches s’approchent. Iago bande la blessure de Cassio.
Bianca
— Que se passe-t-il ? ho ! qui a crié ?
Iago
— Qui a crié ?
Bianca
— Ô mon cher Cassio ! mon bien-aimé Cassio ! Ô Cassio ! Cassio ! Cassio !
Iago
— Ô insigne catin !… Cassio, pouvez-vous soupçonner — qui peuvent être ceux qui vous ont ainsi mutilé ?
Cassio
Non.
Gratiano
— Je suis désolé de vous trouver dans cet état : j’étais allé à votre recherche.
Iago
— Prêtez-moi une jarretière… Bien. Oh ! un brancard — pour le transporter doucement d’ici
Iago
!
Bianca
— Hélas ! il s’évanouit !… Ô Cassio ! Cassio ! Cassio !
Iago
— Messieurs, je soupçonne cette créature — d’avoir pris part à ce crime… — Un peu de patience, mon brave Cassio !… Allons ! allons ! — Éclairez-moi. Voyons !
Iago
S’avançant vers Roderigo.
Iago
Reconnaissons-nous ce visage ou non ? — Hélas ! mon ami, mon cher compatriote ! — Roderigo !… Non… Si ! pour sûr ! Ô ciel ! c’est Roderigo !
Gratiano
— Quoi ! Roderigo de Venise !
Iago
— Lui-même, monsieur ; le connaissiez-vous ?
Gratiano
Si je le connaissais ! Certes.
Iago
— Le seigneur Gratiano !… J’implore votre bienveillant pardon. — Ces sanglantes catastrophes doivent excuser — mon manque de forme à votre égard.
Gratiano
Je suis content de vous voir.
Iago
— Comment êtes-vous, Cassio ? Oh ! un brancard ! un brancard !
Gratiano
Roderigo !
Iago
— Lui ! lui ! c’est bien lui !
Iago
On apporte un brancard.
Iago
Montrant les porteurs.
Iago
— Que ces braves gens l’emportent d’ici avec le plus grand soin. — Moi, je vais chercher le chirurgien du général…
Iago
À Bianca, qui sanglote.
Iago
Quant à vous, mistress, épargnez-vous toute cette peine.
Iago
Montrant Roderigo.
Iago
Celui qui est là gisant, Cassio, — était mon ami cher. Quelle querelle y avait-il donc entre vous ?
Cassio
— Nulle au monde. Je ne connais pas l’homme.
Iago
Eh bien ! comme vous êtes pâle !…
Iago
Aux porteurs.
Iago
Oh ! Emportez-le du grand air.
Iago
On emporte Cassio et Roderigo.
Iago
À Gratiano et à Lodovico.
Iago
— Restez, mes bons messieurs. Comme vous êtes pâle, petite dame !…
Iago
Montrant Bianca.
Iago
— Remarquez-vous l’effarement de son regard ?
Iago
À Bianca.
Iago
— Si vous êtes déjà si atterrée, nous en saurons davantage tout à l’heure… — Observez-la bien ; je vous prie, ayez l’œil sur elle. — Voyez-vous, messieurs ? Le crime parlera toujours, — même quand les langues seraient muettes.
Émilia
— Hélas ! qu’y a-t-il ? Qu’y a-t-il donc, mon mari ?
Émilia
— Hélas, bon seigneur ! Hélas, bon Cassio !
Iago
— Voilà ce que c’est que de courir les filles… Je t’en prie, Emilia, — va demander à Cassio où il a soupé cette nuit.
Iago
À Bianca.
Iago
Quoi ! Est-ce que cela vous fait trembler ?
Bianca
— Il a soupé chez moi, mais cela ne me fait pas trembler.
Iago
— Ah ! il a soupé chez vous ! Je vous somme de venir avec moi.
Émilia
— Infamie ! Infamie sur toi, prostituée !
Bianca
— Je ne suis pas une prostituée ; j’ai une vie aussi honnête — que vous qui m’insultez.
Émilia
Que moi ! Fi ! infamie sur toi !
Iago
— Gracieux seigneurs, allons-nous voir panser le pauvre Cassio ? — Venez, petite dame, il va falloir nous en conter d’autres. — Émilia, courez à la citadelle — dire à Monseigneur et à Madame ce qui est arrivé… — Partons, je vous prie.
Iago
À part.
Iago
Voici la nuit qui doit faire ma fortune ou ma ruine.
Iago
Tous sortent.
Iago
‌
Scène 16
Othello, Desdémona, Émilia, Montano, Gratiano, Iago, Tous, Lodovico, Cassio
Une chambre à coucher. Desdémona est au lit endormie. Près d’elle un flambeau allumé.
Othello
— C’est la cause, c’est la cause, ô mon âme
Othello
! — Laissez-moi vous la cacher à vous, chastes étoiles ! — C’est la cause !… — Pourtant je ne veux pas faire couler son sang — ni faire de cicatrice à cette peau plus blanche que la neige — et aussi lisse que l’albâtre monumental.
Othello
Il dépose son épée.
Othello
— Pourtant il faut qu’elle meure ; autrement, elle en trahirait d’autres.
Othello
Montrant le flambeau.
Othello
— Éteignons d’abord cette lumière, et puis…
Othello
Montrant Desdémona.
Othello
éteignons celle-ci. — Si je souffle sur toi, ministre de flamme, — je puis ressusciter ta clarté première, — pour peu que je me ravise… Mais, la tienne une fois éteinte, — ô modèle achevé de l’exquise nature, — je ne sais pas où est le feu prométhéen — qui pourra la rallumer… Quand j’aurai cueilli cette rose, — je ne pourrai plus lui rendre sa sève vitale, — il faudra qu’elle se flétrisse ! Je veux la respirer sur la tige.
Othello
Il l’embrasse.
Othello
— Ô haleine embaumée qui persuaderait presque — à la justice de briser son glaive… Encore un ! encore un !
Othello
Il la couvre de baisers.
Desdémona
— Qui est là ? Othello ?
Othello
Oui, Desdémona.
Desdémona
— Voulez-vous venir au lit, monseigneur ?
Othello
— Avez-vous prié ce soir, Desdémona ?
Desdémona
Oui, monseigneur.
Othello
— Si vous vous souvenez de quelque crime — que la grâce du ciel n’ait pas encore absous, — implorez-la vite !
Desdémona
— Hélas ! monseigneur, que voulez-vous dire par là ?
Othello
— Allons ! faites et soyez brève. Je vais marcher en attendant. — Je ne voudrais pas tuer ton âme sans qu’elle fût préparée. — Non ! Le ciel m’en préserve ! Je ne voudrais pas tuer ton âme.
Desdémona
— Vous parlez de tuer ?
Othello
Oui, j’en parle.
Desdémona
Alors, que le ciel — ait pitié de moi !
Othello
Amen ! de tout mon cœur !
Desdémona
— Si vous parlez ainsi, j’espère que vous ne me tuerez pas.
Othello
Humph !
Desdémona
— Et pourtant j’ai peur de vous ; car vous êtes fatal — quand vos yeux roulent ainsi. Pourquoi aurais-je peur ? Je l’ignore, — puisque j’ignore ma faute ; cependant je sens que j’ai peur.
Othello
— Pense à tes péchés.
Desdémona
Ce sont les tendresses que j’ai pour vous.
Othello
— Oui, et c’est pour cela que tu meurs.
Desdémona
— C’est une mort contre nature que celle qui tue pour crime d’amour. — Hélas ! Pourquoi rongez-vous ainsi votre lèvre inférieure ? — Quelque passion sanglante agite tout votre être. — Ce sont de mauvais présages ; mais pourtant j’espère, j’espère — que ce n’est pas moi qu’ils menacent.
Othello
Paix ! et soyez calme.
Desdémona
— J’obéis. Mais de quoi s’agit-il ?
Othello
— Ce mouchoir que j’aimais tant et que je t’avais donné, — tu l’as donné à Cassio.
Desdémona
Non, sur ma vie et sur mon âme ! — Faites venir l’homme et interrogez-le.
Othello
Chère âme, prends garde, — prends garde au parjure : tu es sur ton lit de mort.
Desdémona
— Oui, mais pas pour y mourir encore !
Othello
Si ! immédiatement ! — Donc confesse franchement ton crime ; — car tu aurais beau en nier sous serment tous les chefs, — tu n’écarterais pas, tu n’étoufferais pas la forte conviction — dont je gémis. Tu vas mourir.
Desdémona
— Alors, que le Seigneur ait pitié de moi !
Othello
Amen, encore une fois !
Desdémona
— Et vous aussi, ayez pitié ! Jamais je ne — vous ai offensé de ma vie ; jamais je n’ai aimé Cassio — que de cette ordinaire affection à laquelle le ciel — m’autorisait. Jamais je ne lui ai donné de gage.
Othello
— Par le ciel ! J’ai vu mon mouchoir à sa main. — Ô femme parjure ! tu pétrifies mon cœur, — en voulant me faire voir dans l’action que j’ai résolue — un meurtre, et non plus un sacrifice ! — J’ai vu le mouchoir !
Desdémona
Alors, c’est qu’il l’a trouvé. — Je ne le lui ai jamais donné. Faites-le venir, — et qu’il avoue la vérité !
Othello
Il a avoué.
Desdémona
— Quoi, monseigneur ?
Othello
— Qu’il t’avait eue…
Desdémona
Quoi ! illégitimement !
Othello
— Oui.
Desdémona
Il ne le répétera pas.
Othello
Non, sa bouche est close ; — l’honnête Iago y a mis bon ordre.
Desdémona
— Oh ! ma frayeur devine ! Quoi ! il est mort !
Othello
— Quand il aurait eu autant de vies que de cheveux, ma grande vengeance — aurait eu de la rancune pour elles toutes.
Desdémona
Hélas ! il est trahi et je suis perdue !
Othello
— Fi donc, prostituée ! tu pleures pour lui devant ma face !
Desdémona
— Oh ! bannissez-moi, monseigneur, mais ne me tuez pas.
Othello
— À bas, prostituée !
Desdémona
— Tuez-moi demain ! Laissez-moi vivre cette nuit !
Othello
— Non ! Si vous vous débattez…
Desdémona
Rien qu’une demi-heure !
Othello
À l’exécution — pas de sursis !
Desdémona
Rien que le temps de dire une prière !
Othello
— Il est trop tard !
Othello
Il l’étouffe.
Desdémona
Dien !… Dieu !… Dieu !
Émilia
— Monseigneur ! Monseigneur ! Holà ! Monseigneur ! Monseigneur !
Othello
— Quel est ce bruit ?… Pas morte ! pas encore tout à fait morte ! — Tout cruel que je suis, je ne suis pas sans pitié : — je ne voudrais pas prolonger ton supplice ! — Ainsi ! Ainsi
Othello
!
Othello
Il l’achève.
Émilia
Holà ! monseigneur ! monseigneur !
Othello
Qui est là ?
Émilia
— Oh ! mon bon seigneur, je voudrais vous dire un mot.
Émilia
— Je vous en conjure, laissez-moi vous parler, — Oh ! mon bon seigneur !
Othello
— Je t’avais oubliée. Allons, entre, Émilia.
Othello
Il va à la porte, puis se ravise et revient précipitamment vers le lit dont il ferme les rideaux.
Othello
— Doucement !… Tout à l’heure !… Tirons les rideaux… — Où es-tu ? Que me veux-tu, à présent ?
Othello
Il ouvre la porte.
Émilia
— Oh ! mon bon seigneur, il y a un meurtre affreux commis là-bas.
Othello
— Quoi ! à l’instant !
Émilia
À l’instant même, monseigneur !
Othello
— C’est la conséquence de l’aberration de la lune : — elle approche de la terre plus près que de coutume, — et elle rend fous les hommes.
Émilia
— Monseigneur, Cassio a tué un jeune Vénitien — nommé Roderigo.
Othello
Roderigo tué ! — Et Cassio tué !
Émilia
Non, Cassio n’est pas tué.
Othello
— Cassio n’est pas tué ? Alors le meurtre détonne, — et l’harmonieuse vengeance est faussée !
Desdémona
— Ô injustement ! injustement tuée !
Émilia
Ciel ! Quel est ce cri ?
Othello
— Ce cri ! Lequel ?
Émilia
— Horreur !… Hélas ! c’était la voix de madame… — Au secours ! au secours ! Holà ! au secours !… Ô madame, parlez encore ! — Douce Desdémona ! ô douce maîtresse, parlez !
Desdémona
— Je meurs innocente !
Émilia
Mais qui a commis — cette action ?
Desdémona
— Personne ! Moi ! moi-même ! Adieu ! — Recommande-moi à mon bon seigneur… Oh ! adieu !
Desdémona
Elle meurt.
Othello
— Mais comment aurait-elle été assassinée ?
Émilia
Hélas ! qui sait ?
Othello
— Vous l’avez entendue le dire elle-même : ce n’est pas moi.
Émilia
— Elle l’a dit ; je suis tenue de rapporter la vérité.
Othello
— Elle est allée, la menteuse, dans l’enfer brûlant : — c’est moi qui l’ai tuée.
Émilia
Oh ! elle n’en est que plus un ange, — et vous n’en êtes qu’un plus noir démon.
Othello
— Elle tournait au dévergondage, et c’était une putain !
Émilia
— Tu la calomnies, et tu es un démon.
Othello
— Elle était perfide comme l’onde.
Émilia
— Tu es effréné comme la flamme d’oser dire — qu’elle était perfide. Oh ! elle était d’une loyauté céleste.
Othello
— Cassio l’avait saillie ! Demande à ton mari d’ailleurs. — Oh ! je serais damné au-dessous de toutes les profondeurs de l’enfer, — si je n’étais pas allé, sur le terrain du juste, jusqu’à cette extrémité. Ton mari a su tout cela.
Émilia
Mon mari ?
Othello
Ton mari !
Émilia
— Qu’elle était infidèle au lit nuptial ?…
Othello
Oui, avec Cassio. — Si elle avait été fidèle, — quand le ciel m’aurait offert un autre univers — formé d’une seule topaze massive et pure, — je ne l’aurais pas cédée en échange.
Émilia
Mon mari !
Émilia
Mon mari !
Othello
— À quoi bon cette répétition, femme ? Je dis ton mari.
Émilia
— Ô ma maîtresse, la scélératesse a pris pour jouet l’amour. — Mon mari a dit qu’elle était infidèle ?
Othello
Lui-même, femme. — Je dis ton mari ; comprends-tu le mot ? — Mon ami, ton mari, l’honnête, l’honnête Iago !
Émilia
— S’il a dit cela, puisse son âme pernicieuse — pourrir d’un demi- atome chaque jour ! Il a menti du fond du cœur ! — Elle n’était que trop follement éprise de son affreux choix.
Othello
— Ah !
Émilia
Fais ce que tu voudras. — Ton action n’est pas plus digne du ciel, — que tu n’étais digne d’elle.
Othello
Taisez-vous ! cela vaudra mieux !
Émilia
— Tu n’as pas pour faire le mal la moitié de la force — que j’ai pour le souffrir. Ô dupe ! Ô idiot ! — aussi ignorant que la crasse ! Tu as commis une action… — Je ne m’inquiète pas de ton épée… Je te ferai connaître, — dussé-je perdre vingt vies !… Au secours ! holà ! Au secours ! Le More a tué ma maîtresse ! Au meurtre ! Au meurtre !
Montano
— Que s’est-il passé ? Qu’y a-t-il, général ?
Émilia
— Ah ! vous voilà, Iago ! Il faut que vous ayez bien agi — pour que les gens vous jettent leurs meurtres sur les épaules !
Gratiano
— Que s’est-il passé ?
Émilia
— Démens ce misérable, si tu es un homme ! — Il prétend que tu as dit que sa femme le trompait. — Je sais bien que tu ne l’as pas dit : tu n’es pas un tel misérable. — Parle, car mon cœur déborde.
Iago
— Je lui ai dit ce que je pensais ; et je ne lui ai rien dit — qu’il n’ait trouvé lui-même juste et vrai.
Émilia
— Mais lui avez-vous jamais dit qu’elle le trompait ?
Iago
— Oui.
Émilia
— Vous avez dit un mensonge, un odieux, un damné mensonge ! — Un mensonge, sur mon âme ! un infâme mensonge ! — Elle, le tromper ! avec Cassio !… Avez-vous dit avec Cassio ?
Iago
— Avec Cassio, mistress ! Allons, retenez votre langue sous le charme !
Émilia
— Je ne veux pas retenir ma langue. C’est mon devoir de parler. — Ma maîtresse est ici gisante, assassinée dans son lit.
Tous
— À Dieu ne plaise !
Émilia
— Et ce sont vos rapports qui ont provoqué l’assassinat !
Othello
— Çà ! ne vous ébahissez pas, mes maîtres : c’est la vérité.
Gratiano
— C’est une étrange vérité.
Montano
— Ô monstrueuse action !
Émilia
Trahison ! trahison ! trahison !… — J’y songe, j’y songe… Je devine ! Oh ! trahison ! trahison !… — Je l’ai pensé alors !… Je me tuerai de douleur… — Oh ! trahison !
Iago
Allons, êtes-vous folle ? Rentrez à la maison, je vous l’ordonne.
Émilia
— Mes bons messieurs, ne me laissez pas interdire la parole ! — Il est juste que je lui obéisse, mais pas à présent ! — Il se peut, Iago, que je ne retourne jamais à la maison.
Othello
— Oh ! oh ! oh !
Émilia
Oui, jette-toi là et rugis ! — Car tu as tué la plus adorable innocente — qui ait jamais levé les yeux au ciel.
Othello
Oh ! elle était impure !
Othello
Se relevant.
Gratiano
— Pauvre Desdémona ! Je suis heureux que ton père ne soit plus ! — Ton mariage lui a été fatal, et une pure douleur — a tranché le fil usé de ses jours. S’il vivait encore, — ce spectacle l’aurait jeté dans le désespoir ; il aurait maudit son bon ange, — et il serait tombé parmi les réprouvés.
Othello
— C’est bien malheureux, mais Iago sait — qu’elle a mille fois commis avec Cassio — l’acte d’impudeur. Cassio l’a avoué. — Et elle l’a récompensé de ses tendres labeurs — en lui donnant le premier souvenir, le premier gage d’amour — qu’elle avait eu de moi ; je l’ai vu à la main de Cassio ; — c’était un mouchoir, antique offrande — que ma mère avait reçue de mon père.
Émilia
— Ô ciel, ô puissances célestes !
Iago
Allons, taisez-vous.
Émilia
— Le jour se fera ! le jour se fera !… Me taire, monsieur ? Non ! — Non, je veux parler, libre comme l’air ! — Quand le ciel et les hommes et les démons, quand tous, — tous, tous crieraient : Honte ! sur moi, je parlerai.
Iago
— Soyez raisonnable et rentrez.
Émilia
Je ne veux pas.
Émilia
Iago menace sa femme de son épée.
Gratiano
Fi ! — Votre épée contre une femme !
Émilia
— Ô More stupide ! ce mouchoir dont tu parles, — je l’avais trouvé par hasard et donné à mon mari : — car maintes fois, avec une insistance solennelle — que ne méritait pas un pareil chiffon, — il m’avait suppliée de le voler !
Iago
Misérable catin !
Émilia
— Elle l’a donné à Cassio ! Non. Hélas ! c’est moi qui l’ai trouvé — et qui l’ai donné à mon mari !
Iago
Carogne, tu mens !
Émilia
— Par le ciel, je ne mens pas ! Je ne mens pas, messieurs !
Émilia
À Othello.
Émilia
— Ô meurtrier idiot ! qu’est-ce qu’un fou pareil — pouvait faire d’une si noble femme ?
Émilia
Iago frappe Émilia de son épée et se sauve.
Othello
N’y a-t-il donc de foudres au ciel — que pour tonner ? Oh ! l’insigne scélérat !
Othello
Pendant qu’Othello parle, Montano lui enlève son épée.
Gratiano
— Elle tombe ; pour sûr, il a tué sa femme.
Émilia
— Oui, oui. Oh ! mettez-moi à côté de ma maîtresse.
Émilia
On la porte sur le lit.
Gratiano
— Il s’est enfui, laissant sa femme assassinée.
Montano
Montano et Gratiano sortent.
Othello
Je ne suis même plus vaillant. — Le premier marmouset venu me prend mon épée ! — Mais de quel droit l’honneur survivrait-il à l’honnêteté ? — Que tout finisse à la fois !
Émilia
Que présageait ta chanson, maîtresse ?… — Écoute ! Peux-tu m’entendre ? Je vais faire comme le cygne — et expirer en musique… Le saule ! Le saule ! Le saule !… — More, elle était chaste ; elle t’aimait, cruel More ! — Puisse mon âme n’aller à la béatitude que si je dis vrai ! — En disant ce que je pense, je meurs, je meurs !
Émilia
Elle expire.
Othello
— J’ai une autre arme dans cette chambre : — c’est une épée d’Espagne trempée dans l’eau glacée. — Oh ! la voici.
Othello
S’avançant vers la porte.
Othello
Mon oncle, il faut que je sorte !
Gratiano
— Si tu essayes, il t’en coûtera cher. — Tu n’as pas d’arme ; il faut te résigner forcément.
Othello
— Regarde-moi donc, et parle-moi ; — sinon, tout désarmé que je suis, je me jette sur toi.
Gratiano
— Qu’y a-t-il ?
Othello
Contemplant Desdémona.
Othello
— Ah ! quelle mine tu as maintenant, fille de mauvaise étoile ! — Pâle comme ta chemise ! — quand nous nous rencontrerons au jour du jugement, — ton apparition précipitera mon âme du ciel, — et les démons l’attraperont. Froide ! Froide, ma fille ! — Froide comme ta chasteté !… — Ô maudit, maudit scélérat !… Fouettez-moi, démons, — loin des jouissances de cette vision céleste ! — Soufflez-moi dans vos ouragans ! Rôtissez-moi dans le soufre ! — Lavez-moi aux torrents profonds de la flamme liquide !… — Ô Desdémona ! Desdémona ! Morte ! — morte ! Oh ! oh ! oh !
Lodovico
— Où est ce forcené ? où est ce malheureux ?
Othello
— Voici celui qui fut Othello : me voici.
Lodovico
— Et où est cette vipère ? Faites avancer ce scélérat !
Othello
— Je regarde ses pieds… Mais c’est une fable. — Si tu es un diable, je ne puis te tuer.
Othello
Il blesse Iago.
Lodovico
— Arrachez-lui son épée.
Iago
Mon sang coule, monsieur ; mais je ne suis pas tué.
Othello
— Je n’en suis pas fâché : je souhaite que tu vives : — car à mon sens, c’est un bonheur de mourir.
Lodovico
— Ô Othello, toi qui, si bon jadis, — es ainsi tombé dans le piége d’un scélérat maudit, — que peut-on te dire ?
Othello
Tout ! tout ! — Appelez-moi honorable meurtrier, si vous voulez ; — car je n’ai rien fait par haine, j’ai fait tout par honneur.
Lodovico
— Ce misérable a en partie confessé son crime. — Étiez-vous d’accord avec lui pour la mort de Cassio ?
Othello
— Oui.
Cassio
Cher général, je ne vous ai jamais donné sujet de haine.
Othello
— Je le crois, et j’implore votre pardon… — Voulez-vous, je vous prie, demander à ce demi-démon — pourquoi il m’a ainsi englué corps et âme ?
Iago
— Ne me demandez rien : ce que vous savez, vous le savez. — Désormais, je ne dis plus une parole.
Lodovico
— Quoi ! pas même pour prier ?
Gratiano
La torture vous ouvrira les lèvres.
Othello
— Tu fais bien, après tout.
Lodovico
— Monsieur, vous allez apprendre ce qui est arrivé ; — car vous l’ignorez, je pense. Voici une lettre — qu’on a trouvée dans la poche de Roderigo assassiné, — et en voici une seconde. L’une prouve — que Roderigo devait se charger — du meurtre de Cassio.
Othello
— Ô scélérat !
Cassio
Abomination païenne !
Lodovico
— L’autre est une lettre de reproches — trouvée aussi dans la poche du mort, que sans doute — Roderigo voulait envoyer à ce damné scélérat, — mais il paraît que dans l’intervalle Iago — est survenu et l’a satisfait.
Othello
Oh ! le pernicieux drôle ! — Comment, Cassio, avez-vous eu ce mouchoir — qui était à ma femme ?
Cassio
Je l’ai trouvé dans ma chambre ; — et lui-même vient d’avouer à l’instant — qu’il l’avait laissé tomber pour le projet spécial — qui a réussi selon ses désirs.
Othello
Ô niais ! niais ! niais !
Lodovico
— Vous allez quitter cette chambre et nous suivre. — Votre pouvoir, votre commandement vous sont enlevés, — et c’est Cassio qui gouverne à Chypre. Quant à ce gueux, — s’il est quelque savant supplice — qui puisse le torturer en le laissant vivre longtemps, — il lui est réservé.
Lodovico
À Othello.
Lodovico
Vous, vous resterez prisonnier — jusqu’à ce que la nature de votre faute soit connue — du Sénat de Venise… Allons, qu’on l’emmène !
Othello
— Doucement, vous ! Un mot ou deux avant que vous partiez ! — J’ai rendu à l’État quelques services, on le sait : n’en parlons plus. Je vous en prie, dans vos lettres, — quand vous raconterez ces faits lamentables, — parlez de moi tel que je suis ; n’atténuez rien, — mais n’aggravez rien. Alors vous aurez à parler — d’un homme qui a aimé sans sagesse, mais qui n’a que trop aimé, — d’un homme peu accessible à la jalousie, mais qui, une fois travaillé par elle, — a été entraîné jusqu’au bout, d’un homme dont la main, — comme celle du Juif immonde, a jeté au loin une perle — plus riche que toute sa tribu, d’un homme dont les yeux vaincus, — quoique inaccoutumés à l’attendrissement, — versent des larmes aussi abondamment que les arbres arabes — leur gomme salutaire ! Racontez cela, et dites en outre qu’une fois, dans Alep, — voyant un Turc, un mécréant en turban, battre un Vénitien et insulter l’État, — je saisis ce chien de circoncis à la gorge — et le frappai ainsi.
Othello
Il se perce de son épée.
Lodovico
— Ô conclusion sanglante !
Gratiano
Toute parole serait perdue.
Othello
— Je t’ai embrassée avant de te tuer… Il ne me reste plus — qu’à mourir en me tuant sur un baiser !
Othello
Il expire en l’embrassant.
Cassio
— Voilà ce que je craignais, mais je croyais qu’il n’avait pas d’arme ; — car il était grand de cœur !
Lodovico
Ô limier de Sparte ! — plus féroce que l’angoisse, la faim ou la mer ! — Regarde le fardeau tragique de ce lit ! — Voilà ton œuvre !… Ce spectacle empoisonne la vue. — Qu’on le voile !
Lodovico
On tire les rideaux sur le lit.
Lodovico
Gratiano, gardez la maison, — et saisissez-vous des biens du More, — car vous en héritez.
Lodovico
À Cassio.
Lodovico
À vous, seigneur gouverneur, — revient le châtiment de cet infernal scélérat. — Décidez l’heure, le lieu, le supplice… Oh ! qu’il soit terrible ! — Quant à moi, je m’embarque à l’instant et je vais au Sénat — raconter, le cœur accablé, cette accablante aventure.
Lodovico
Ils sortent
Lodovico
.
Lodovico
fin de la tragédie d’othello .
Lodovico
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