Acte I
Scène 1
Adam, Orlando, Olivier, Denis, Charles
Un verger, devant la maison d’ Olivier .
Adam
Voilà, mon maître, votre frère, qui vient.
Orlando
Tiens-toi à l’écart, Adam, et tu entendras comme il va me secouer.
Olivier
Eh bien, monsieur, que faites-vous ici ?
Orlando
Rien. On ne m’a pas appris à faire quelque chose.
Olivier
Que dégradez-vous alors, monsieur ?
Orlando
Ma foi, monsieur, je vous aide à dégrader par la fainéantise ce que Dieu a fait, votre pauvre et indigne frère.
Olivier
Ma foi, monsieur, occupez-vous mieux et allez au diable.
Orlando
Suis-je fait pour garder vos porcs et manger des glands avec eux ? Quel patrimoine d’enfant prodigue ai-je dépensé pour être réduit à une telle détresse ?
Olivier
Savez-vous où vous êtes, monsieur ?
Orlando
Oh ! oui, monsieur, ici, très-bien ; dans votre verger.
Olivier
Savez-vous devant qui, monsieur ?
Orlando
Oui, mieux que celui devant qui je suis ne sait qui je suis. Je sais que vous êtes mon frère aîné, et par là, grâce aux doux rapports du sang, vous deviez savoir qui je suis. La courtoisie des nations vous accorde la préséance sur moi en ce que vous êtes le premier-né ; mais cette tradition ne me retire pas mon sang, y eût-il vingt frères entre nous. J’ai en moi autant de mon père que vous, quoique
je le confesse
Orlando
vous soyez, étant venu avant moi, le mieux placé pour devenir, comme lui, vénérable.
Olivier
Qu’est-ce à dire, petit ?
Orlando
Allons, allons, frère aîné, vous êtes trop jeune en ceci.
Olivier
Veux-tu donc mettre la main sur moi, manant ?
Orlando
Je ne suis pas un manant, je suis le plus jeune fils de sire Roland des Bois : il était mon père, et trois fois manant est celui qui dit qu’un tel père a engendré des manants ! Si tu n’étais mon frère, je ne détacherais pas de ta gorge cette main, que cette autre n’eût arraché ta langue pour avoir parlé ainsi : tu t’es outragé toi-même.
Adam
Chers maîtres, calmez-vous ; au nom du souvenir de votre père, soyez d’accord.
Olivier
Lâche-moi, te dis-je.
Olivier
Et que veux-tu faire ? Mendier, sans doute, quand tout sera dépensé ? C’est bon, monsieur, rentrez. Je ne veux plus être ennuyé de vous. Vous aurez une partie de ce que vous désirez. Laissez-moi, je vous prie.
Orlando
Je ne veux pas vous molester plus que ne l’exige mon bien.
Olivier
Rentrez avec lui, vieux chien !
Adam
Vieux chien ! Est-ce donc là ma récompense ? C’est vrai, j’ai perdu mes dents à votre service… Dieu soit avec mon vieux maître ! Ce n’est pas lui qui aurait dit un mot pareil.
Adam
Sortent Orlando et Adam.
Olivier
Oui-dà, c’est ainsi ! Vous commencez à empiéter sur moi ! Eh bien ! je guérirai votre exubérance, et cela sans donner mille écus… Holà, Denis !
Denis
Votre Honneur appelle ?
Olivier
Charles, le lutteur du duc, ne s’est-il pas présenté ici pour me parler ?
Denis
Avec votre permission, il est ici à la porte et sollicite accès près de vous.
Olivier
Faites-le entrer.
Olivier
Sort Denis.
Olivier
Ce sera un bon moyen… La lutte est pour demain.
Charles
Le bonjour à Votre Honneur.
Olivier
Bon monsieur Charles ! quelle nouvelle nouvelle y a-t-il à la nouvelle cour ?
Charles
Messire, il n’y a de nouvelles à la cour que les vieilles nouvelles : c’est-à-dire que le vieux duc est banni par son jeune frère le nouveau duc ; avec lui se sont exilés volontairement trois ou quatre seigneurs tous dévoués. Leurs terres et leurs revenus enrichissent le nouveau duc qui, à ce prix, leur accorde volontiers la permission de vagabonder.
Olivier
Pouvez-vous me dire si Rosalinde, la fille du duc, est bannie avec son père ?
Charles
Oh ! non, car la fille du nouveau duc, sa cousine, l’aime tant, ayant été élevée avec elle dès le berceau, qu’elle l’aurait suivie dans son exil ou serait morte en se séparant d’elle. Elle est à la cour où son oncle l’aime autant que sa propre fille, et jamais deux femmes ne se sont aimées comme elles.
Olivier
Où va vivre le vieux duc ?
Charles
On dit qu’il est déjà dans la forêt des Ardennes, avec maints joyeux compagnons, et que là tous vivent comme le vieux Robin Hood d’Angleterre. On dit que nombre de jeunes gentilshommes affluent chaque jour auprès de lui, et qu’ils passent le temps sans souci, comme on faisait dans l’âge d’or.
Olivier
Çà, vous luttez demain devant le nouveau duc ?
Charles
Oui, pardieu, monsieur, et je suis venu vous informer d’une chose. Monsieur, on m’a donné secrètement à entendre que votre jeune frère, Orlando, est disposé à venir sous un déguisement tenter un assaut contre moi. Demain, monsieur, c’est pour ma réputation que je lutte, et celui qui m’échappera sans quelque membre brisé s’en tirera bien heureusement. Votre frère est bien jeune et bien délicat, et, par égard pour vous, j’aurais répugnance à l’assommer comme j’y serai obligé par mon propre honneur, s’il se présente. Aussi, par affection pour vous, suis-je venu vous prévenir, afin que vous puissiez ou le détourner de son intention ou vous bien préparer au malheur qu’il encourt : c’est lui-même qui l’aura cherché, et tout à fait contre mon gré.
Charles
Je suis fort aise d’être venu ici vous trouver. S’il vient demain, je lui donnerai son compte. Si Jamais après cela il peut marcher seul, je renonce à jamais lutter pour le prix. Et sur ce, Dieu garde Votre Honneur !
Olivier
Au revoir, bon Charles.
Olivier
Charles sort.
Olivier
À présent je vais stimuler le gaillard, j’espère que je verrai sa fin : car mon âme, je ne sais pourquoi, ne hait rien plus que lui. Pourtant, il est doux, savant sans avoir été instruit, plein de nobles idées, aimé comme par enchantement de toutes les classes et, en vérité, si bien dans le cœur de tout le monde et spécialement de mes propres gens qui le connaissent le mieux, que j’en suis tout à fait déprécié. Mais cela ne durera pas. Cet athlète arrangera tout. Il ne me reste plus qu’à enflammer le jeune gars pour la lutte, et j’y vais de ce pas.
Olivier
Il sort.
Olivier
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Scène 2
Célia, Rosalinde, Pierre De Touche, Lebeau, Frédéric, Orlando, Charles, Duc, Lereau
Une pelouse devant le palais ducal.
Célia
Je t’en prie, Rosalinde, ma chère petite cousine, sois gaie.
Rosalinde
Chère Célia, je montre plus de gaieté que je n’en possède, et vous voudriez encore que je fusse plus gaie ! Si vous ne pouvez me faire oublier un père banni, vous ne sauriez me rappeler aucune idée extraordinairement plaisante.
Célia
Je vois par là que tu ne m’aimes pas aussi absolument que je t’aime : si mon oncle, ton père banni, avait banni ton oncle, le duc mon père, et que tu fusses toujours restée avec moi, j’aurais habitué mon affection à prendre ton père pour le mien, et c’est ce que tu ferais, si en vérité ton affection pour moi était aussi parfaitement trempée que mon affection pour toi.
Rosalinde
Soit ! j’oublierai ma situation pour me réjouir de la vôtre.
Célia
Tu le sais, mon père n’a d’enfant que moi ; il n’est pas probable qu’il en ait d’autre, et sûrement, à sa mort, tu seras son héritière : car ce qu’il a pris à ton père par force, je te le rendrai par affection ; sur mon honneur, je le ferai, et si je brise ce serment, que je devienne un monstre ! Ainsi, ma douce Rose, ma chère Rose, sois gaie.
Rosalinde
Je veux l’être désormais, petite cousine, et m’ingénier en amusements… Voyons, si on se livrait à l’amour… Qu’en pensez-vous ?
Célia
Oui, ma foi, n’hésite pas, fais de l’amour un amusement ; mais ne va pas aimer sérieusement un homme, ni même pousser l’amusement jusqu’à ne pouvoir te retirer en tout honneur, avec l’intacte pureté d’une pudique rougeur.
Rosalinde
À quoi donc nous amuserons-nous ?
Célia
Asseyons-nous et sous nos sarcasmes chassons dame Fortune de son rouet : que cette ménagère apprenne désormais à répartir ses dons équitablement.
Rosalinde
Je voudrais que cela nous fût possible, car ses bienfaits sont terriblement mal placés, et la bonne vieille aveugle se méprend surtout dans ses dons aux femmes,
Célia
C’est vrai : celles qu’elle fait jolies, elle les fait rarement vertueuses, et celles qu’elle fait vertueuses, elles les fait fort peu séduisantes.
Rosalinde
Et ne vois-tu pas que tu passes du domaine de la fortune à celui de la nature ? La fortune règle les dons de ce monde, non les traits naturels.
Célia
Non. Quand la nature a produit une jolie créature, est-ce que la fortune ne peut pas la faire tomber dans le feu ?
Célia
Montrant Pierre de Touche.
Célia
Si la nature nous a donné l’esprit de narguer la fortune, est-ce que la fortune n’a pas envoyé ce fou pour couper court à nos propos ?
Rosalinde
Vraiment, la fortune est bien dure pour la nature, quand elle se sert de la bêtise naturelle pour interrompre l’esprit naturel.
Célia
Peut-être n’est-ce pas l’œuvre de la fortune, mais bien de la nature, laquelle, s’apercevant que nos simples esprits étaient trop obtus pour raisonner dignement sur de telles déesses, a envoyé ce simple d’esprit pour les aiguiser, car la bêtise obtuse sert toujours pour l’esprit de pierre à aiguiser.
Célia
À Pierre de Touche.
Célia
Eh bien, esprit, de quel côté errez-vous ?
Pierre De Touche
Maîtresse, il faut que vous veniez auprès de votre père.
Célia
Vous a-t-on pris pour messager ?
Pierre De Touche
Non, sur mon honneur, mais on m’a dit de venir vous chercher.
Rosalinde
Où avez-vous appris ce serment-là, fou que vous êtes ?
Pierre De Touche
D’un certain chevalier qui jurait sur son honneur que les crêpes était bonnes et jurait sur son honneur que la moutarde ne valait rien : moi, je soutiens que les crêpes ne valaient rien et que la moutarde était bonne ; et cependant le chevalier ne se parjurait pas.
Célia
Comment prouvez-vous ça, avec votre bel amas de savoir ?
Rosalinde
Oui-dà, démuselez votre sagesse à présent.
Pierre De Touche
Eh bien, avancez-vous toutes deux, caressez-vous le menton et jurez par vos barbes que je suis un coquin.
Célia
Par nos barbes, si nous en avions, tu en es un.
Pierre De Touche
Par ma coquinerie, si j’en avais, je serais un coquin. Mais quand vous jurez par ce qui n’est pas, vous ne vous parjurez pas : or ce chevalier ne se parjurait pas en jurant par son honneur, car il n’en avait pas ou, s’il en avait, il l’avait faussé longtemps avant de voir ces crêpes ou cette moutarde-là.
Célia
Dis-moi, je te prie, de qui tu veux parler ?
Pierre De Touche
De quelqu’un qu’aime fort le vieux Frédéric, votre père.
Célia
L’amitié de mon père suffit pour le faire respecter. Assez ! ne parlez plus de lui. Un de ces jours vous serez fouetté pour médisance.
Pierre De Touche
Tant pis si les fous ne peuvent parler sensément des folies que font les hommes sensés.
Célia
Sur ma parole, tu dis vrai : car, depuis que les fous doivent imposer silence au peu de sens commun qu’ils ont, le peu de folie qu’ont les gens sensés fait un grand étalage. Voici venir monsieur Lebeau.
Rosalinde
La bouche pleine de nouvelles.
Célia
Qu’il va nous dégorger, comme un pigeon nourrit ses petits.
Rosalinde
Alors nous allons être farcies de nouvelles.
Célia
Tant mieux ; nous n’en serons que plus achalandées. Bonjour , monsieur Lebeau. Quelle nouvelle ?
Lebeau
Belle princesse, vous avez perdu un bien bon divertissement.
Célia
Un divertissement ? De quelle couleur ?
Lebeau
De quelle couleur, madame ? Comment puis-je vous répondre ?
Rosalinde
Comme le voudront votre esprit et la fortune.
Pierre De Touche
Ou comme le décréteront les destins.
Célia
Bien dit. Voilà une phrase vite maçonnée.
Pierre De Touche
Si jamais ma verve rancit !
Rosalinde
Tu cesseras d’être en bonne odeur.
Lebeau
Vous me déconcertez, mesdames. Je vous aurais parlé d’une bonne lutte dont vous avez perdu le spectacle.
Rosalinde
Dites-nous toujours les détails de cette lutte.
Lebeau
Je vais vous dire le commencement, et, s’il plaît à Vos Grâces, vous pourrez voir la fin ; car le plus beau est encore à faire, et c’est ici même, où vous êtes, qu’ils viennent l’accomplir.
Célia
Eh bien, voyons ce commencement qui est mort et enterré.
Lebeau
Voici venir un vieillard et ses trois fils…
Célia
Je pourrais adapter ce commencement à un vieux conte.
Lebeau
Trois beaux jeunes gens de taille et de mine excellentes…
Rosalinde
Avec des écriteaux au cou disant : À tous ceux qui verront ces présentes, salut !
Lebeau
L’aîné des trois a lutté avec Charles le lutteur du duc, lequel Charles l’a renversé en un moment et lui a brisé trois côtes, si bien qu’il y a peu d’espoir de le sauver. Le second a été traité de même, et de même le troisième. Ils sont là-bas gisants ; le pauvre vieillard, leur père, se lamente si douloureusement sur leurs corps que tous les spectateurs prennent son parti en pleurant.
Rosalinde
Hélas !
Pierre De Touche
Mais, monsieur, quel est le divertissement que ces dames ont perdu ?
Lebeau
Eh bien, celui dont je parle.
Pierre De Touche
Ainsi les hommes deviennent plus savants de jour en jour ! C’est la première foi que j’ai jamais ouï dire que voir briser des côtes était un divertissement pour des femmes.
Célia
Et moi aussi, je te le promets.
Rosalinde
Mais y a-t-il encore quelqu’un qui aspire à entendre dans ses côtes ce bris musical ? Reste-t-il quelque amateur de côtes brisées ?… Verrons-nous cette lutte, cousine ?
Lebeau
Il le faut bien, si vous restez ici ; car voici l’endroit même fixé pour la lutte, et ils sont prêts à l’engager.
Célia
Pour sûr, ce sont eux qui viennent. Restons donc et voyons.
Célia
Fanfares. Entrent le duc Frédéric, Orlando, Charles , des seigneurs et des gens de service.
Frédéric
En avant ! puisque ce jeune homme ne veut pas se laisser fléchir, qu’il coure les risques de sa témérité.
Rosalinde
Est-ce là l’homme ?
Lebeau
Lui-même, madame.
Célia
Hélas ! il est trop jeune ; pourtant il a un air triomphant.
Frédéric
Vous voilà, ma fille, et vous, ma nièce ! Vous vous êtes donc glissées ici pour voir la lutte ?
Rosalinde
Oui, monseigneur, si vous daignez nous le permettre.
Frédéric
Vous n’y prendrez guère de plaisir, je puis vous le dire, il y a tant d’inégalité entre les hommes. Par pitié pour la jeunesse du provocateur, je serais bien aise de le dissuader, mais il ne veut pas se laisser fléchir. Parlez-lui, mesdames ; voyez si vous pouvez l’émouvoir.
Célia
Appelez-le, cher monsieur Lebeau.
Frédéric
Faites, je m’éloignerai.
Frédéric
Le duc s’éloigne.
Lebeau
Monsieur le provocateur, les princesses vous demandent.
Orlando
Je me rends à leurs ordres avec tout respect et toute déférence.
Orlando
Il s’approche des princesses.
Rosalinde
Jeune homme, avez-vous provoqué le lutteur Charles ?
Orlando
Non, belle princesse : il a lancé une provocation générale. Je viens seulement, comme les autres, essayer contre lui la vigueur de ma jeunesse.
Rosalinde
Faites-le, jeune sire ; votre réputation n’en sera nullement dépréciée ; nous nous chargeons d’obtenir du duc que la lutte s’arrête là.
Orlando
Je vous en supplie, ne me punissez pas par un jugement défavorable, quoique, je l’avoue, je sois bien coupable de refuser quelque chose à des dames si belles et si accomplies. Mais que vos beaux yeux et vos doux souhaits soient avec moi dans ce litige ! Si je suis battu, il n’y aura d’humilié qu’un être jusqu’ici disgracié ; si je suis tué, il n’y aura de mort qu’un être désireux de mourir. Je ne ferai aucun tort à mes amis, car je n’en ai aucun pour me pleurer ; aucun préjudice au monde, car je n’y possède rien. Je n’occupe au monde qu’une place qui sera beaucoup mieux remplie quand je l’aurai laissée vide.
Rosalinde
Je voudrais vous ajouter le peu de force que j’ai.
Célia
Oui, augmenté de mon peu de force !
Rosalinde
Bonne chance ! Fasse le ciel que je me sois méprise sur vous
Célia
Que les souhaits de votre cœur soient avec vous !
Charles
Allons, où est ce jeune galant qui est si impatient de coucher avec sa mère la terre ?
Orlando
Présent, messire ; mais son ambition a des visées plus modestes.
Duc
Vous vous arrêterez à la première chute.
Charles
Que Votre Grâce soit tranquille ! Vous n’aurez pas à l’encourager pour une seconde, après l’avoir si éloquemment détourné de la première.
Orlando
Vous comptez me railler après la lutte, vous ne devriez pas me railler avant. Allons, approchez !
Rosalinde
Hercule te soit en aide, jeune homme !
Célia
Je voudrais être invisible pour attraper par la jambe ce robuste compagnon !
Célia
Charles et Orlando luttent.
Rosalinde
Ô excellent jeune homme !
Célia
Si j’avais la foudre dans les yeux, je sais bien qui serait à terre.
Célia
Charles est renversé. Acclamations.
Frédéric
Assez ! assez !
Orlando
Encore ! j’adjure Votre Grâce ; je ne suis même pas en haleine.
Frédéric
Comment es-tu, Charles ?
Lereau
Il ne peut pas parler monseigneur.
Frédéric
Emportez-le.
Frédéric
On emporte Charles.
Frédéric
À Orlando.
Frédéric
Quel est ton nom, jeune homme ?
Orlando
Orlando, monseigneur, le plus jeune fils de sire Roland des Bois.
Frédéric
— Que n’es-tu le fils d’un autre homme ! — Le monde tenait ton père pour honorable, — mais je l’ai toujours trouvé mon ennemi, — tu m’aurais charmé davantage par cet exploit, — si tu descendais d’une autre maison. — Adieu ! tu es un vaillant jouvenceau ; — je voudrais que tu m’eusses nommé un autre père.
Frédéric
Il sort, suivi des courtisans et de Lebeau.
Célia
— Si j’étais mon père, petite cousine, agirais-je ainsi ?
Orlando
— Je suis plus fier d’être le fils de sire Roland, — son plus jeune fils… Ah ! je ne changerais pas ce titre — pour celui d’héritier adoptif de Frédéric.
Rosalinde
— Mon père aimait sire Roland comme son âme, — et tout le monde était du sentiment de mon père. — Si j’avais su d’avance que ce jeune homme était son fils, — je lui aurais adressé des larmes pour prières, — plutôt que de le laisser s’aventurer ainsi.
Célia
Gente cousine, — allons le remercier et l’encourager : — la brusque et jalouse humeur de mon père — m’est restée sur le cœur.
Célia
À Orlando.
Célia
Messire, vous avez beaucoup mérité : — si vous savez seulement tenir vos promesses en amour — aussi bien que vous avez su tout à l’heure dépasser toute promesse, — votre maîtresse sera heureuse.
Rosalinde
Gentilhomme, — portez ceci en souvenir de moi, d’une créature rebutée par la fortune, — qui donnerait davantage, si elle en avait les moyens sous la main… — Partons-nous, petite cousine ?
Célia
Oui. Adieu, beau gentilhomme.
Célia
Elles s’éloignent.
Orlando
— Ne puis-je même pas dire merci ? Mes facultés les plus hautes — sont abattues, et ce qui reste debout ici — n’est qu’une quintaine, un bloc inanimé.
Rosalinde
— Il nous rappelle… Ma fierté est tombée avec ma fortune : — je vais lui demander ce qu’il veut… Avez-vous appelé, messire ?… — Messire, vous avez lutté à merveille et vaincu — plus que vos ennemis.
Célia
Venez-vous, cousine ?
Rosalinde
— Je suis à vous… Adieu.
Rosalinde
Sortent Rosalinde et Célia.
Orlando
— Quelle émotion pèse donc sur ma langue ? — Je n’ai pu lui parler, et pourtant elle provoquait l’entretien.
Orlando
— Ô pauvre Orlando ! tu es terrassé : — si ce n’est Charles, quelque créature plus faible t’a maîtrisé.
Lebeau
— Beau sire, je vous conseille en ami — de quitter ces lieux. Bien que vous ayez mérité — de grands éloges, de sincères applaudissements et l’amour de tous, — pourtant telle est la disposition du duc — qu’il interprète à mal tout ce que vous avez fait. — Le duc est fantasque : ce qu’il est au juste, — c’est à vous de le concevoir plutôt qu’à moi de le dire.
Orlando
— Je vous remercie, monsieur… Ah ! dites-moi, je vous prie, — laquelle était la fille du duc, de ces deux dames — qui assistaient à la lutte ?
Lebeau
— Ni l’une ni l’autre, si nous en jugeons par le caractère ; — pourtant, en réalité, c’est la plus petite qui est sa fille. — L’autre est la fille du duc banni ; — son oncle l’usurpateur la délient ici — pour tenir compagnie à sa fille : leur mutuelle affection — est plus tendre que le naturel attachement de deux sœurs. — Mais je puis vous dire que, depuis peu, ce duc-ci a conçu du déplaisir contre sa gentille nièce — par cet unique motif — que le peuple la loue pour ses vertus — et la plaint pour l’amour de son bon père. — Je gage, sur ma vie, que sa rage contre elle — éclatera brusquement… Messire, adieu. — Plus tard, dans un monde meilleur que celui-ci, — je solliciterai de vous une amitié et une connaissance plus étroites.
Orlando
— Je vous suis grandement obligé : adieu !
Orlando
Lebeau sort.
Orlando
— Maintenant il me faut passer de la fumée à l’étouffoir, — d’un duc tyran à un frère tyran… — Ah ! céleste Rosalinde !
Orlando
Il sort.
Orlando
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Scène 3
Célia, Rosalinde, Frédéric
Dans le palais ducal.
Célia
Eh bien, cousine ! eh bien, Rosalinde !… Cupido, un peu de pitié ! Pas un mot ?
Rosalinde
Pas un à jeter aux chiens !
Célia
Non, tes mots sont trop précieux pour être jetés aux chiens, mais jette-m’en quelques-uns. Allons, lance tes raisons à mes trousses.
Rosalinde
Il n’y aurait plus alors qu’à enfermer les deux cousines, l’une étant estropiée par des raisons et l’autre folle par déraison.
Rosalinde
Elle pousse un soupir.
Célia
Est-ce que tout cela est pour votre père ?
Rosalinde
Non, il y en a pour le père de mon enfant. Oh ! combien ce monde de jours ouvrables est encombré de ronces !
Célia
Bah ! cousine, ce ne sont que des chardons, jetés sur toi dans la folie d’un jour de fête ; si nous ne marchons pas dans les sentiers battus, ils s’attacheront à nos jupes.
Rosalinde
De ma robe je pourrais les secouer ; mais ils sont dans mon cœur.
Célia
Expectore-les.
Rosalinde
J’essayerais, si je n’avais qu’à faire hem ! pour réussir.
Célia
Allons, allons, lutte avec tes affections.
Rosalinde
Oh ! elles ont pris le parti d’un lutteur plus fort que moi.
Rosalinde
Le duc mon père aimait son père profondément.
Célia
S’ensuit-il donc que vous deviez aimer son fils profondément ? D’après ce genre de logique, je devrais le haïr, car mon père haïssait son père profondément ; pourtant je ne hais pas Orlando.
Rosalinde
Non, de grâce, ne le haïssez pas, pour l’amour de moi.
Célia
Pourquoi le haïrais-je ? N’a-t-il pas de grands mérites ?
Rosalinde
Laissez-moi l’aimer par cette raison, et vous, aimez-le parce que je l’aime… Tenez, voici le duc qui vient.
Célia
La colère dans les yeux.
Frédéric
— Donzelle, dépêchez-vous de pourvoir à votre sûreté en quittant notre cour.
Rosalinde
Moi, mon oncle ?
Frédéric
Vous, ma nièce !… — Si dans dix jours tu te trouves — à moins de vingt milles de notre cour, — tu es morte.
Frédéric
Il en est ainsi de tous les traîtres ; — si leur justification dépendait de leurs paroles, — ils seraient aussi innocents que la pureté même. — Je me défie de toi : que cela te suffise.
Rosalinde
— Pourtant votre défiance ne suffit pas à me faire traîtresse. — Dites-moi en quoi consistent les présomptions contre moi.
Frédéric
— Tu es la fille de ton père, et c’est assez.
Rosalinde
— Je l’étais aussi, quand Votre Altesse lui prit son duché ; — je l’étais aussi, quand Votre Altesse le bannit. — La trahison n’est pas héréditaire, monseigneur, — et, quand même elle nous serait transmise par nos parents, — que m’importe ! mon père n’a jamais été traître. — Donc, mon bon suzerain, ne me méjugez pas — jusqu’à voir dans ma misère une trahison.
Célia
— Cher souverain, veuillez m’entendre.
Frédéric
— Oui, Célia. C’est à cause de vous que nous l’avons retenue, — autrement il y a longtemps qu’elle vagabonderait avec son père.
Frédéric
— Elle est trop subtile pour toi ; sa douceur, — son silence même et sa patience — parlent au peuple qui la plaint. — Tu es une folle : elle te vole ta renommée, — et tu brilleras bien davantage et tu sembleras bien plus accomplie — quand elle sera loin d’ici. Ainsi, n’ouvre pas la bouche. — Absolu et irrévocable est l’arrêt — que j’ai passé contre elle : elle est bannie.
Célia
— Prononcez donc aussi la sentence contre moi, monseigneur ; — je ne puis vivre hors de sa compagnie.
Frédéric
— Vous êtes une folle… Vous, nièce, faites vos préparatifs ; — si vous restez au delà du temps fixé, sur mon honneur, — par la puissance de ma parole, vous êtes morte !
Frédéric
Il sort avec sa suite.
Célia
— Ô ma pauvre Rosalinde ! où vas-tu aller ? Veux-tu changer de père ? Je te donnerai le mien. — Ah ! je te le défends, — ne sois pas plus affligée que moi.
Rosalinde
— J’ai bien plus sujet de l’être.
Célia
Nullement, cousine. — Du courage, je t’en prie ! Sais-tu pas que le duc — m’a bannie, moi, sa fille ?
Rosalinde
Pour cela, non !
Célia
— Non ? Il ne m’a pas bannie ? Tu ne sens donc pas Rosalinde, l’affection — qui te dit que toi et moi ne faisons qu’une. — Quoi ! nous serions arrachées l’une à l’autre ! Nous nous séparerions, douce fille ! — Non. Que mon père cherche une autre héritière ! — Ainsi décide avec moi comment nous nous enfuirons, — où nous irons et ce que nous emporterons avec nous. — Ah ! n’espérez pas garder votre malheur pour vous, — supporter seule vos chagrins et m’en exclure : car, par ce ciel, déjà tout pâle de nos douleurs, — tu auras beau dire, j’irai partout avec toi !
Rosalinde
— Eh bien, où irons-nous ?
Célia
Retrouver mon oncle dans la forêt des Ardennes.
Rosalinde
Hélas ! quel danger il y aura pour nous, — filles que nous sommes, à voyager si loin ! — La beauté provoque les voleurs plus même que l’or.
Célia
— Je m’affublerai d’un accoutrement pauvre et vulgaire, — et me barbouillerai la figure avec une sorte de terre de Sienne. — Vous en ferez autant, et nous passerons notre chemin, — sans jamais tenter d’assaillants.
Rosalinde
Ne vaudrait-il pas mieux, — étant d’une taille plus qu’ordinaire, que je fusse en tout point vêtue comme un homme ? — Un coutelas galamment posé sur la cuisse, — un épieu à la main, je m’engage, dût mon cœur recéler toutes les frayeurs d’une femme, — à avoir l’air aussi rodomont et aussi martial — que maints poltrons virils — qui masquent leur couardise sous de faux semblants.
Célia
— Comment t’appellerai-je, quand tu seras un homme ?
Rosalinde
— Je ne veux pas un moindre nom que celui du propre page de Jupin. — Ainsi ayez soin de m’appeler Ganimède. — Et vous, comment voulez-vous vous appeler ?
Célia
— D’un nom qui soit en rapport avec ma situation : Célia n’est plus, je suis Alénia.
Rosalinde
— Dites donc, cousine, si nous essayions d’enlever — de la cour le fou de votre père ? — Est-ce qu’il ne serait pas un soutien pour nous dans notre pérégrination ?
Célia
— Il irait au bout du monde avec moi : — laisse-moi seule le séduire. Vite — allons réunir nos joyaux et nos richesses ; puis choisissons le moment le plus propice et la voie la plus sûre — pour nous dérober aux recherches qui seront faites — après notre évasion. Marchons avec joie, — non vers l’exil, mais vers la liberté.
Célia
Elles sortent.
Célia
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Scène 4
Amiens, Duc, Premier Seigneur, Deuxième Seigneur
Une grotte dans la forêt des Ardennes.
Amiens
— Je ne voudrais pas changer de vie. Heureuse est Votre Grâce — de pouvoir traduire l’acharnement de la fortune — en style si placide et si doux !
Duc
— Ah çà, irons-nous tuer quelque venaison ?… — Et pourtant je répugne à voir les pauvres êtres tachetés, — bourgeois natifs de cette cité sauvage, — atteints sur leur propre terrain par les flèches fourchues qui ensanglantent leurs hanches rondes.
Duc
Mais qu’a dit Jacques ? — A-t-il pas tiré la morale de ce spectacle ?
Premier Seigneur
— Oh ! oui, en mille rapprochements. — D’abord, voyant tant de larmes perdues dans le torrent : — « Pauvre cerf , a-t-il dit, tu fais ton testament — comme nos mondains, et tu donnes — à qui avait déjà trop. » Puis, voyant la bête seule, — délaissée et abandonnée de ses amies veloutées : — « C’est juste , a-t-il ajouté, la misère écarte — le flot de la compagnie. » Tout à coup, une troupe de cerfs insouciants — et bien repus bondit à côté du blessé, sans même s’arrêter à le choyer : Oui , dit Jacques, — enfuyez-vous, gras et plantureux citoyens : — voilà bien la mode ! à quoi bon jeter un regard — sur le pauvre banqueroutier ruiné que voilà ? — Ainsi le trait de ses invectives frappait à fond — la campagne, la ville, la cour, — et jusqu’à notre existence ; il jurait que nous — sommes de purs usurpateurs, des tyrans, et ce qu’il y a de pire, — d’effrayer ainsi les animaux et de les massacrer — dans le domaine que leur assigne la nature.
Duc
— Et vous l’avez laissé dans cette contemplation ?
Deuxième Seigneur
— Oui, monseigneur, pleurant et dissertant — sur ce cerf à l’agonie.
Deuxième Seigneur
Je vais vous conduire droit à lui.
Deuxième Seigneur
Ils sortent.
Deuxième Seigneur
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Scène 5
Frédéric, Premier Seigneur, Deuxième Seigneur
Dans le palais ducal.
Frédéric
— Est-il possible que personne ne les ait vues ? — Cela ne peut être : quelques traîtres de ma cour — sont d’accord et de connivence avec elles.
Premier Seigneur
— Je ne sache pas que quelqu’un les ait aperçues. — Les femmes de chambre qui la servent — l’ont vue se mettre au lit ; mais, le matin de bonne heure, — elles ont trouvé le lit dégarni de son auguste trésor.
Deuxième Seigneur
— Monseigneur, ce coquin de bouffon qui si souvent — faisait rire Votre Grâce, a également disparu. — Hespérie, la dame d’atours de la princesse, — avoue qu’elle a secrètement entendu — votre fille et sa cousine vanter beaucoup — les qualités et les grâces du lutteur — qui tout dernièrement a assommé le robuste Charles ; — et, en quelque lieu qu’elles soient allées, elle croit — que ce jouvenceau est sûrement dans leur compagnie.
Frédéric
Ils sortent
Frédéric
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Scène 6
Orlando, Adam
Devant la maison d’Olivier.
Orlando
Qui est là ?
Adam
— Quoi !… mon jeune maître ! Ô mon bon maître, — ô mon cher maître, ô image — du vieux sire Roland ! que faites-vous donc ici ? — Pourquoi êtes-vous vertueux ? Pourquoi les gens vous aiment-ils ? — Et pourquoi êtes-vous doux, fort et vaillant ? — Pourquoi, imprudent, avez-vous terrassé — le champion ossu de ce duc fantasque ? — Votre gloire vous a trop vite devancé ici. — Savez-vous pas, maître, qu’il est certains hommes — pour qui leurs qualités sont autant d’ennemis ? — Vous êtes de ceux-là ; vos vertus, mon bon maître, — ne sont à votre égard que de saintes et pures traîtresses. — Oh ! qu’est-ce donc qu’un monde où toute grâce — empoisonne qui elle pare ?
Orlando
— Voyons, de quoi s’agit-il ?
Orlando
— Mais où veux-tu que j’aille, Adam ?
Adam
— N’importe où, excepté ici.
Orlando
— Veux-tu donc que j’aille mendier mon pain — ou qu’avec une épée lâche et forcenée j’exige — sur la grande route la ration du vol ? — C’est ce que j’aurais à faire, ou je ne sais que faire ; — mais c’est ce que je ne veux pas faire, quoi que je puisse faire. — J’aime mieux m’exposer à l’acharnement — d’un sang dénaturé, d’un frère sanguinaire.
Orlando
— Ô bon vieillard ! Que tu me fais bien l’effet — de ce serviteur constant des anciens jours — qui s’évertuait par devoir et non par intérêt ! — Tu n’es pas à la mode de cette époque — où chacun s’évertue seulement pour un profit — et, une fois satisfait, laisse étouffer son zèle — par cette égoïste satisfaction : il n’en est pas ainsi de toi. — Pauvre vieillard, tu soignes un arbre pourri — qui ne peut pas même te donner une fleur — en échange de toutes tes peines et de toute ta culture. — Mais viens, nous ferons route ensemble, — et avant que nous ayons dépensé les gages de ta jeunesse, — nous aurons trouvé quelque humble sort à notre gré.
Adam
— En avant, maître, je te suivrai, jusqu’à mon dernier soupir, avec constance et loyauté. — Depuis l’âge de dix-sept ans jusqu’à près de quatre-vingts, — j’ai vécu ici, mais désormais je n’y veux plus vivre. — À dix-sept ans beaucoup vont chercher fortune, — mais à quatre-vingts, il est trop tard d’une semaine au moins. — N’importe ! la fortune ne peut pas mieux me récompenser — qu’en me permettant de mourir honnête et quitte envers mon maître.
Adam
Ils sortent.
Adam
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Scène 7
Rosalinde, Pierre De Touche, Célia, Corin, Silvius
La lisière de la forêt des Ardennes.
Rosalinde
Ô Jupiter ! que mes esprits sont lassés !
Pierre De Touche
Peu m’importerait pour mes esprits si mes jambes ne l’étaient pas.
Rosalinde
Je serais disposée de tout cœur à déshonorer mon costume d’homme et à pleurer comme une femme : mais il faut que je soutienne le vase le plus fragile. Le pourpoint et le haut-de-chausses doivent à la jupe l’exemple du courage : courage donc, bonne Aliéna !
Célia
Je vous en prie, supportez ma défaillance ; je ne puis aller plus loin.
Pierre De Touche
Pour ma part, j’aimerais mieux supporter votre défaillance que porter votre personne : pourtant, si je vous portais, mon fardeau ne serait pas pesant, car je crois que vous n’avez pas un besant dans votre bourse.
Rosalinde
Voilà donc la forêt des Ardennes.
Pierre De Touche
Oui, me voilà dans les Ardennes ; je n’en suis que plus fou. Quand j’étais à la maison, j’étais mieux ; mais les voyageurs doivent être contents de tout.
Rosalinde
Oui, sois content, bon Pierre de Touche… Voyez donc qui vient ici : un jeune homme et un vieux en solennelle conversation.
Corin
— C’est le moyen de vous faire toujours mépriser d’elle.
Silvius
— Ô Corin, si tu savais combien je l’aime !
Corin
— Je m’en fais une idée, car j’ai aimé jadis.
Silvius
— Non, Corin, vieux comme tu l’es, tu ne saurais en avoir idée, — quand tu aurais été dans ta jeunesse l’amant le plus vrai — qui ait jamais soupiré sur l’oreiller nocturne ! — Si jamais ton amour a ressemblé au mien —
et je suis sûr que jamais homme n’aima autant
Silvius
, — dis-moi à combien d’actions ridicules — tu as été entraîné par ta passion.
Corin
— À mille que j’ai oubliées.
Silvius
— Oh ! tu n’as jamais aimé aussi ardemment que moi. — Si tu ne te rappelles pas la moindre des folies — auxquelles t’a poussé l’amour, — tu n’as pas aimé, — Si tu ne t’es pas assis, comme je le fais maintenant, en fatiguant ton auditeur des louanges de ta maîtresse, — tu n’as pas aimé. — Si tu n’a pas faussé compagnie — brusquement, forcé par la passion, comme moi en cet instant, — tu n’as pas aimé… Ô Phébé ! Phébé ! Phébé !
Silvius
Il sort.
Rosalinde
— Hélas ! pauvre berger ! tandis que tu sondais ta blessure, — j’ai par triste aventure senti se rouvrir la mienne. —
Rosalinde
Tu par les spirituellement, sans y prendre garde.
Pierre De Touche
Ah ! je ne prendrai jamais garde à mon esprit que quand je me serai brisé contre lui les os des jambes.
Rosalinde
— Jupin ! Jupin ! La passion de ce berger — a beaucoup de la mienne.
Pierre De Touche
— Et de la mienne : mais elle commence un peu à s’éventer chez moi.
Célia
— De grâce, que l’un de vous demande à cet homme-là — si pour de l’or il veut nous donner à manger. — Je suis presque mourante de faiblesse.
Pierre De Touche
— Holà, vous, rustre !
Rosalinde
Silence, fou ! il n’est pas ton parent.
Corin
— Qui appelle ?
Pierre De Touche
Des gens mieux lotis que vous, messire.
Corin
— Pour ne pas l’être, il faudrait qu’ils fussent bien misérables.
Rosalinde
Paix, te dis-je !… Bonsoir à vous, l’ami !
Corin
— Et à vous, gentil sire, et à vous tous !
Rosalinde
— Je t’en prie, berger, si l’humanité ou l’or — peut nous procurer un gîte dans ce désert, — conduis-nous quelque part où nous puissions trouver repos et nourriture. Voici une jeune fille accablée de fatigue et qui succombe de besoin.
Corin
Beau sire, je la plains — et je souhaiterais, bien plus pour elle que pour moi, — que la fortune me rendît plus facile de la secourir. — Mais je suis le berger d’un autre homme, et je ne tonds pas les brebis que je fais paître. — Mon maître est de disposition incivile — et se soucie fort peu de s’ouvrir le chemin du ciel — en faisant acte d’hospitalité, — En outre, sa cabane, ses troupeaux et ses pâtis — sont maintenant en vente, et dans notre bergerie, — à cause de son absence, il n’y a rien — pour vous à manger. Mais venez voir ce qu’il y a, — et il ne tiendra pas à moi que vous ne soyez parfaitement reçus !
Rosalinde
— Qui donc doit acheter ses troupeaux et ses pâturages ?
Corin
— Ce jeune berger que vous venez de voir — et qui pour le moment se soucie peu d’acheter quoi que ce soit.
Rosalinde
— Si la loyauté ne s’y oppose en rien, je te prie — d’acheter la chaumière, le pâturage et le troupeau : — tu auras de nous de quoi payer le tout.
Célia
— Et nous augmenterons tes gages : j’aime cet endroit, — et j’y passerais volontiers mes jours.
Corin
Ils sortent.
Corin
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Scène 8
Amiens, Jacques, Chanson
Dans la forêt.
Amiens
Que celui qui sous l’arbre vert Aime s’étendre avec moi Et moduler son chant joyeux D’accord avec le doux gosier de l’oiseau, Vienne ici, vienne ici, vienne ici !  Ici il ne verra  D’autre ennemi Que l’hiver et le mauvais temps.
Jacques
— Encore, encore, je, t’en prie, encore !
Amiens
Ça va vous rendre mélancolique, monsieur Jacques.
Jacques
Tant mieux. Encore, je t’en prie, encore ! Je puis sucer la mélancolie d’une chanson comme la belette suce un œuf. Encore, je t’en prie, encore !
Amiens
Ma voix est enrouée : je sais que je ne pourrais vous plaire.
Jacques
Je ne vous demande pas de me plaire, je vous demande de chanter. Allons, allons, une autre stance. N’est-ce pas stances que vous les appelez ?
Amiens
Comme vous voudrez, monsieur Jacques.
Jacques
Bah ! peu m’importe leur nom : elles ne me doivent rien. Voulez-vous chanter !
Amiens
Soit ! à votre requête plutôt que pour mon plaisir.
Jacques
Eh bien, si jamais je remercie quelqu’un, ce sera vous. Mais ce qu’ils appellent compliment ressemble à la rencontre de deux babouins : et quand un homme me remercie cordialement, il me semble que je lui ai donné une obole et qu’il me témoigne une reconnaissance de mendiant. Allons, chantez… Et vous qui ne chantez pas, retenez vos langues.
Amiens
Eh bien, je vais finir la chanson… Messieurs, mettez le couvert, le duc veut boire sous cet arbre.
Amiens
À Jacques.
Amiens
Il vous a cherché toute la journée.
Jacques
Et moi, je l’ai évité toute la journée. Il est trop ergoteur pour moi. Je pense à autant de choses que lui, mais j’en rends grâces au ciel et je n’en tire pas vanité. Allons, gazouille, allons.
Jacques
Amiens chante et tous l’accompagnent.
Chanson
Que celui qui fuit l’ambition Et aime vivre au soleil, Cherchant sa nourriture Et satisfait de ce qu’il trouve Vienne ici, vienne ici, vienne ici !  Ici il ne verra  D’autre ennemi Que l’hiver et le mauvais temps.
Jacques
Je vais vous donner sur cet air-là une strophe que j’ai faite hier en dépit de mon imagination.
Amiens
Et je la chanterai.
Jacques
La voici.
Jacques
Si par hasard il arrive Qu’un homme, changé en âne. Laisse ses richesses et ses aises Pour satisfaire un caprice entêté, Duc ad me, duc ad me, duc ad me !  Ici il verra D’aussi grands fous que lui, S’il veut venir à moi.
Amiens
Que signifie ce duc ad me ?
Jacques
C’est une invocation grecque pour attirer les imbéciles dans un cercle… Je vais dormir si je peux ; si je ne peux pas, je vais déblatérer contre tous les premiers-nés d’Égypte.
Amiens
Et moi, je vais chercher le duc ; son banquet est tout préparé.
Amiens
Ils se dispersent.
Amiens
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Scène 9
Adam, Orlando
Sur la lisière de la forêt.
Adam
Cher maître, je ne puis aller plus loin… Oh ! je meurs d’inanition ! Je vais m’étendre ici et y prendre la mesure de ma fosse. Adieu, mon maître.
Adam
Il s’affaisse à terre.
Orlando
Il sort, en portant Adam.
Orlando
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Scène 10
Duc, Premier Seigneur, Jacques, Orlando, Adam, Amiens
Dans la forêt. Une table servie sous les arbres.
Duc
— Je crois qu’il est métamorphosé en bête ; — car je ne peux le découvrir nulle part sous forme d’homme.
Premier Seigneur
— Monseigneur, il était ici tout à l’heure, — s’égayant fort à écouter une chanson.
Duc
— S’il devient musicien, lui, ce composé de dissonances, — nous aurons bientôt du désaccord dans les sphères. — Allez le chercher ; dites-lui que je voudrais lui parler.
Premier Seigneur
— Il m’en épargne la peine en venant lui-même.
Duc
— Eh bien, monsieur ? Est-ce là une existence ? — Faut-il que vos pauvres amis implorent votre compagnie ? — Mais quoi ! vous avez l’air tout joyeux.
Jacques
— Un fou ! un fou ! j’ai rencontré un fou dans la forêt, — un fou en livrée bariolée… Ô misérable monde ! — Aussi vrai que je vis de nourriture, j’ai rencontré un fou, — étendu par terre, qui se chauffait au soleil — et qui narguait dame Fortune en bons termes, — en termes fort bien pesés, et cependant c’était un fou en livrée. — Bonjour fou , ai-je dit… Non monsieur , a-t-il dit, — ne m’appelez fou que quand le ciel m’aura fait faire fortune. — Puis il a tiré de sa poche un cadran — qu’il a regardé d’un œil terne — en disant très-sensément : Il est dix heures !… — Ainsi, a-t-il ajouté, nous pouvons voir comment se démène le monde : — il n’y a qu’une heure, qu’il était neuf heures ; — et dans une heure, il sera onze heures ; — et ainsi, d’heure en heure, nous mûrissons, mûrissons, — et puis, d’heure en heure, nous pourrissons, pourrissons, — et ainsi finit l’histoire. Quand j’ai entendu le fou en livrée moraliser ainsi sur le temps, — mes poumons se sont mis à chanter comme un coq, — à la pensée qu’il est des fous aussi contemplatifs ; — et j’ai ri, sans interruption, — une heure à son cadran… Ô noble fou ! — Ô digne fou ! L’habit bariolé est le seul de mise.
Duc
Quel est donc ce fou ?
Duc
— Tu en auras une.
Jacques
C’est la seule qui m’aille : — pourvu que vous extirpiez de votre sain jugement — cette opinion, malheureusement enraciné, — que je suis raisonnable. Il faut que j’aie franchise — entière et que, comme le vent, je sois libre — de souffler sur qui bon me semble, car les fous ont ce privilége. — Et ce sont ceux qu’aura le plus écorchés ma folie — qui devront rire le plus. Et pourquoi ça, messire ? — La raison est aussi unie que le chemin de l’église paroissiale : — celui qu’un fou a frappé d’une saillie spirituelle, — quelque dur qu’il lui en cuise, agit follement, — s’il ne paraît pas insensible au coup : autrement, — la folie de l’homme sage est mise à nu — par les traits les plus hasardeux du fou. — Affublez-moi de mon costume bariolé, donnez-moi permission — de dire ma pensée, et je prétends — purger à fond le sale corps de ce monde corrompu — pourvu qu’on laisse agir patiemment ma médecine.
Duc
Fi de toi ! je puis dire ce que tu ferais.
Jacques
— Eh ! que ferais-je, au bout du compte, si ce n’est du bien ?
Duc
— Tu commettrais le plus affreux péché, en réprimandant le péché. — Car tu as été toi-même un libertin, — aussi sensuel que le rut bestial ; — et tous les ulcères tuméfiés et tous les maux endurés — que tu as attrapés dans ta licence vagabonde, — tu les communiquerais au monde entier.
Jacques
— Bah ! parce qu’on crie contre la vanité, — la reproche-t-on pour cela à quelqu’un en particulier ? — Ce vice ne s’étend-il pas énorme comme la mer, — jusqu’au point où l’impuissance même le force à refluer ? — Quelle est la femme que je nomme dans la cité, — quand je dis que la femme de la cité — porte sur d’indignes épaules la fortune d’un prince ? — Quelle est celle qui peut s’avancer et dire que je l’ai désignée, — quand sa voisine est en tout pareille à elle ? — Ou quel est l’homme d’ignoble métier — qui s’écriera que sa parure ne me coûte rien, — se croyant désigné par moi, s’il n’applique lui-même — à sa folie le stigmate de ma parole ? — Eh bien ! allons donc ! faites-moi voir en quoi — ma langue l’a outragé ; si elle a dit juste à son égard, — c’est lui-même qui s’est outragé ; s’il est sans reproche, — alors ma critique s’envole comme une oie sauvage, — sans être réclamée de personne… Mais qui vient ici ?
Orlando
— Arrêtez et ne mangez plus !
Jacques
Eh ! je n’ai pas encore mangé.
Orlando
— Et tu ne mangeras pas, que le besoin ne soit servi !
Jacques
— De quelle espèce est donc ce coq-là ?
Duc
— L’ami ! est-ce ta détresse qui t’enhardit à ce point ? — ou est-ce par un grossier dédain des bonnes manières — que tu sembles à ce point dépourvu de civilité ?
Jacques
— Si aucune raison ne suffit à vous satisfaire, — il faut que je meure.
Duc
— Que voulez-vous ?… Vous nous aurez plutôt forcés par votre douceur — qu’adoucis par votre force.
Orlando
— Je suis mourant de faim ; donnez-moi à manger.
Duc
— Asseyez-vous et mangez, et soyez le bienvenu à notre table.
Orlando
— Parlez-vous si doucement ? Oh ! pardon, je vous prie ! — J’ai cru que tout était sauvage ici, — et voilà pourquoi j’ai pris le ton — de la farouche exigence. Mais, qui que vous soyez, — qui dans ce désert inaccessible, — à l’ombre des mélancoliques ramures, — passez négligemment les heures furtives du temps, — si jamais vous avez vu des jours meilleurs, — si jamais vous avez vécu là où des cloches appellent à l’église, — si jamais vous vous êtes assis à la table d’un brave homme, — si jamais vous avez essuyé une larme de vos paupières, — et su ce que c’est qu’avoir pitié et obtenir pitié, — que la douceur soit ma grande violence ! — Dans cet espoir, je rougis et cache mon épée.
Orlando
Il rengaine son épée.
Duc
— C’est vrai, nous avons vu des jours meilleurs, — et la cloche sainte nous a appelés à l’église, — et nous nous sommes assis à la table de braves gens, et nous avons essuyé de nos yeux — des larmes qu’avait engendrées une pitié sacrée, — et ainsi asseyez-vous en toute douceur, — et prenez à volonté ce que nos ressources — peuvent offrir à votre dénûment.
Orlando
— Eh bien, retardez d’un instant votre repas, — tandis que, pareil à la biche, je vais chercher mon faon — pour le nourrir. Il y a là un pauvre vieillard — qui à ma suite a traîné son pas pénible — par pur dévouement : jusqu’à ce qu’il ait réparé ses forces — accablées par la double défaillance de l’âge et de la faim, — je ne veux rien toucher.
Duc
Allez le chercher, — nous ne prendrons rien jusqu’à votre retour.
Orlando
— Je vous remercie : soyez béni pour votre généreuse assistance !
Orlando
Il sort.
Duc
— Tu vois que nous ne sommes pas les seuls malheureux : — ce vaste théâtre de l’univers — offre de plus douloureux spectacles que la scène — où nous figurons.
Duc
— Soyez le bienvenu !… Déposez votre vénérable fardeau, — et faites-le manger.
Orlando
Je vous remercie de tout cœur pour lui.
Adam
— Vous faites bien… — Car c’est à peine si je puis parler et vous remercier pour moi-même.
Duc
— Soyez le bienvenu !… À table ! Je ne veux pas vous troubler — encore en vous questionnant sur vos aventures… — Qu’on nous donne de la musique, et vous, beau cousin, chantez.
Amiens
 Souffle, souffle, vent d’hiver.  Tu n’es pas aussi malfaisant  Que l’ingratitude de l’homme.  Ta dent n’est pas si acérée,  Car tu es invisible,  Quelque rude que soit ton haleine. Hé ! ho ! chantons hé ! ho ! sous le houx vert. Trop souvent l’amitié est feinte, l’amour, pure folie.  Donc, hé ! ho ! sous le houx !  Cette vie est la plus riante.
Amiens
 Gèle, gèle, ciel aigre,  Tu ne mords pas aussi dur  Qu’un bienfait oublié.  Si fort que tu flagelles les eaux,  Ta lanière ne blesse pas autant  Qu’un ami sans mémoire. Hé ! ho ! chantons, hé ! ho ! sous le houx vert. Trop souvent l’amitié est feinte, l’amour, pure folie.  Donc, hé ! ho ! sous le houx !  Cette vie est la plus riante.
Amiens
Pendant qu’Amiens chantait, le duc a causé à voix basse avec Orlando.
Duc
— Si, en effet, vous êtes le fils du brave sire Roland, comme vous me l’avez dit franchement tout bas, — et comme l’atteste mon regard qui retrouve — son très-fidèle et vivant portrait dans votre visage, — soyez le très-bienvenu ici ! Je suis le duc — qui aimait votre père… Quant à la suite de vos aventures, — venez dans mon antre me la dire.
Duc
À Adam.
Duc
Bon vieillard, — tu es comme ton maître, le très-bienvenu.
Duc
Montrant Adam à un de ses gens.
Duc
— Soutenez-le par le bras…
Duc
À Orlando.
Duc
Donnez-moi votre main, — et faites-moi connaître toutes vos aventures.
Duc
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Scène 11
Olivier, Frédéric
Dans le palais ducal.
Olivier
— Oh ! si Votre Altesse connaissait à fond mon cœur ! — jamais je n’ai aimé mon frère de ma vie.
Frédéric
— Tu n’en es que plus infâme… Allons, qu’on le jette à la porte, — et que les officiers spéciaux — mettent le séquestre sur sa maison et sur ses terres : — qu’on procède au plus vite et qu’on le chasse !
Frédéric
Ils sortent.
Frédéric
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Scène 12
Orlando, Corin, Pierre De Touche, Rosalinde, Célia, Jacques
Dans la forêt.
Orlando
Fixez-vous là, mes vers, en témoignage de mon amour ! Et toi, reine de la nuit à la triple couronne, darde Ton chaste regard, du haut de ta pâle sphère, Sur le nom de la chasseresse qui règne sur ma vie. Ô Rosalinde ! ces arbres seront mes registre, Et dans leur écorce je graverai mes pensées,
Orlando
Afin que tous les yeux ouverts dans cette forêt Voient ta vertu partout attestée. Cours, cours, Orlando, inscris sur chaque arbre La belle, la chaste, l’ineffable !
Orlando
Il sort.
Corin
Et comment trouvez-vous cette vie de berger, maître Pierre de Touche ?
Pierre De Touche
Franchement, berger, considérée en elle-même, c’est une vie convenable ; mais considérée comme vie de berger, elle ne vaut rien. En tant qu’elle est solitaire, je l’apprécie fort ; mais en tant qu’elle est retirée, c’est une vie misérable. En tant qu’elle se passe à la campagne, elle me plaît fort ; mais en tant qu’elle se passe loin de la cour, elle est fastidieuse. Comme vie frugale, voyez-vous, elle sied parfaitement à mon humeur ; mais comme vie dépourvue d’abondance, elle est tout à fait contre mon goût. As-tu en toi quelque philosophie, berger ?
Corin
Tout ce que j’en ai consiste à savoir que, plus on est malade, plus on est mal à l’aise, et que celui qui n’a ni argent, ni ressource, ni satisfaction, est privé de trois bons amis ; que la propriété de la pluie est de mouiller, et celle du feu de brûler ; que la bonne pâture fait le gras troupeau, et que la grande cause de la nuit est le manque de soleil ; et que celui à qui ni la nature ni la science n’a donné d’intelligence, a à se plaindre de l’éducation ou est né de parents fort stupides.
Pierre De Touche
C’est une philosophie naturelle que celle-là… As-tu jamais été à la cour, berger ?
Corin
Non, vraiment.
Pierre De Touche
Alors tu es damné.
Corin
J’espère que non.
Pierre De Touche
Si fait, tu es damné et condamné comme un œuf cuit d’un seul côté.
Corin
Pour n’avoir pas été à la cour ! Comment ça ?
Pierre De Touche
Eh bien, si tu n’as jamais été à la cour, tu n’as jamais vu les bonnes façons ; si tu n’as jamais vu les bonnes façons, tes façons doivent être nécessairement mauvaises, et le mal est péché, et le péché est damnation. Tu es dans un état périlleux, berger.
Corin
Point du tout, Pierre de Touche. Les bonnes façons de la cour seraient aussi ridicules à la campagne que les manières de la campagne seraient grotesques à la cour. Vous m’avez dit qu’on ne se salue à la cour qu’en se baisant les mains ; cette courtoisie serait très-malpropre, si les courtisans étaient des bergers.
Pierre De Touche
La preuve, vite ! allons, la preuve !
Corin
Eh bien, nous touchons continuellement nos brebis, et vous savez que leur toison est grasse.
Pierre De Touche
Eh bien, est-ce que les mains de nos courtisans ne suent pas ? et la graisse d’un mouton n’est-elle pas aussi saine que la sueur d’un homme ? Raison creuse, raison creuse ! Une meilleure, allons !
Corin
En outre, nos mains sont rudes.
Pierre De Touche
Vos lèvres n’en sentiront que mieux le contact. Encore une creuse raison : une plus solide, allons !
Corin
Et puis elles se couvrent souvent de goudron, quand nous soignons notre troupeau : voudriez-vous que nous baisions du goudron ? Les mains du courtisan sont parfumées de civette.
Pierre De Touche
Homme borné, tu n’es que de la chair à vermine, comparé à un bon morceau de viande. Oui-da !… Écoute le sage et réfléchis : la civette est de plus basse extraction que le goudron, c’est la sale fiente d’un chat. Une meilleure raison, berger.
Corin
Vous avez un trop bel esprit pour moi : j’en veux rester là.
Pierre De Touche
Veux-tu donc rester damné ? Dieu t’assiste, homme borné ! Dieu veuille t’ouvrir la cervelle ! tu es bien naïf.
Corin
Monsieur, je suis un simple journalier : je gagne ce que je mange et ce que je porte ; je n’ai de rancune contre personne, je n’envie le bonheur de personne ; je suis content du bonheur d’autrui et résigné à tout malheur ; et mon plus grand orgueil est de voir mes brebis paître et mes agneaux téter.
Corin
Voici venir maître Ganimède, le jeune frère de ma nouvelle maîtresse.
Rosalinde
De l’orient à l’Inde occidentale, Nul joyau comme Rosalinde. Sa gloire, montée sur le vent, À travers l’univers emporte Rosalinde. Les portraits les plus éclatants Sont noirs près de Rosalinde. Que toute beauté soit oubliée, Hormis celle de Rosalinde !
Pierre De Touche
Je vous rimerai comme ça huit années durant, les heures du dîner, du souper et du dormir exceptées ; c’est exactement le trot d’une marchande de beurre allant au marché.
Rosalinde
Paix, fou !
Pierre De Touche
Un léger essai ;
Pierre De Touche
Si un cerf veut une biche, Qu’il aille trouver Rosalinde. Si la chatte court après son mâle, Ainsi certes fera Rosalinde. Habit d’hiver doit être doublé, Et de même la mince Rosalinde. Pour moissonner, il faut gerber et lier, Puis charrier avec Rosalinde. La plus douce noix a la plus aigre écorce, Cette noix, c’est Rosalinde. Qui veut trouver la plus suave rose, Trouve épine d’amour et Rosalinde !
Pierre De Touche
C’est là le faux galop du vers : pourquoi vous empestez-vous de pareilles rimes ?
Rosalinde
Silence, fou obtus : je les ai trouvées sur un arbre.
Pierre De Touche
Ma foi, cet arbre-là donne de mauvais fruits.
Rosalinde
Je veux le greffer sur vous, et puis l’enter d’un néflier. Alors vous ferez l’arbre le plus avancé de toute la contrée : vous donnerez des fruits pourris avant d’être à moitié mûrs, ce qui est la qualité même du néflier.
Pierre De Touche
Vous avez parlé ; si c’est sensément ou non, que la forêt en décide.
Rosalinde
Silence ! Voici ma sœur qui vient en lisant ; rangeons-nous.
Célia
Pourquoi ce bois serait-il désert ? Parce qu’il est inhabité ? Non ! J’attacherai à chaque arbre des langues Qui proclameront des vérités solennelles : Elles diront combien vite la vie de l’homme Parcourt son errant pèlerinage ; Que la somme de ses années Tiendrait dans une main tendue ; Que de fois ont été violés les serments Échangés entre deux âmes amies. Mais, sur les branches les plus belles Et au bout de chaque phrase, J’écrirai le nom de Rosalinde, Pour faire savoir à tous ceux qui lisent Que le ciel a voulu condenser en elle La quintessence de toute grâce. Ainsi le ciel chargea la nature D’entasser dans un seul corps
Célia
Toutes les perfections éparses dans le monde. Aussitôt la nature passa à son crible La beauté d’Hélène, sans son cœur, La majesté de Cléopâtre, Le charme suprême d’Atalante, L’austère chasteté de Lucrèce. Ainsi de maintes qualités Rosalinde Fut formée par le synode céleste : Nombre de visages, de regards et de cœurs Lui cédèrent leurs plus précieux attraits. Le ciel a décidé qu’elle aurait tous ces dons, Et que je vivrais et mourrais son esclave.
Rosalinde
Ô miséricordieux Jupiter ! De quelle fastidieuse homélie d’amour vous venez d’assommer vos paroissiens, sans crier : Patience, bonnes gens !
Célia
Quoi ! vous étiez là, amis d’arrière-garde !
Célia
À Corin.
Célia
Berger, retire-toi un peu.
Célia
À Pierre de Touche.
Célia
Va avec lui, drôle.
Pierre De Touche
Allons, berger, faisons une retraite honorable ; sinon avec armes et bagage, du moins avec la cape et l’épée.
Pierre De Touche
Pierre de Touche et Corin sortent.
Célia
As-tu entendu ces vers ?
Rosalinde
Je les ai entendus, et de reste, car quelques-uns avaient plus de pieds que des vers n’en doivent porter.
Célia
Peu importe, si les pieds pouvaient porter les vers.
Rosalinde
Oui, mais les pieds eux-mêmes clochaient et ne pouvaient se supporter en dehors du vers, et c’est pourquoi ils faisaient clocher le vers.
Célia
Mais as-tu pu remarquer sans surprise comme ton nom est exalté et gravé sur ces arbres ?
Rosalinde
Sur neuf jours de surprise j’en avais déjà épuisé sept, quand vous êtes arrivée. Car voyez ce que j’ai trouvé sur un palmier. Je n’ai jamais été tant rimée, depuis le temps de Pythagore, époque où j’étais un rat irlandais, ce dont je me souviens à peine.
Célia
Devinez-vous qui a fait ça ?
Rosalinde
Est-ce un homme ?
Célia
Ayant au cou une chaîne que vous portiez naguère. Vous changez de couleur !
Rosalinde
Qui donc, je t’en prie ?
Célia
Ô Seigneur ! Seigneur ! Pour des amants, se rejoindre est chose bien difficile ; mais des montagnes peuvent être déplacées par des tremblements de terre, et ainsi se rencontrer.
Rosalinde
Ah çà, qui est-ce ?
Célia
Est-il possible !
Rosalinde
Voyons, je t’en conjure avec la plus suppliante véhémence, dis-moi qui c’est.
Célia
Ô prodigieux, prodigieux, prodigieusement prodigieux, et toujours prodigieux ! prodigieux au delà de toute exclamation !
Rosalinde
Par la délicatesse de mon teint ! crois-tu que, si je suis caparaçonnée comme un homme, mon caractère soit en pourpoint et en haut-de-chausses ? Un moment de retard de plus est pour moi une exploration aux mers du Sud. Je t’en prie, dis-moi qui c’est ? Vite, dépêche-toi de parler. Je voudrais que tu fusses bègue, afin que ce nom enfoui échappât de tes lèvres, comme le vin sort d’une bouteille à l’étroit goulot : trop à la fois ou pas du tout ! Je t’en prie, tire le bouchon de ta bouche, que je puisse avaler ton mystère.
Célia
Vous pourriez donc mettre un homme dans votre ventre ?
Rosalinde
Est-il de la façon de Dieu ? Quelle sorte d’homme ? Son chef est-il digne d’un chapeau, son menton digne d’une barbe ?
Célia
Ma foi, il n’a que peu de barbe.
Rosalinde
Eh bien, Dieu lui en accordera davantage, s’il se montre reconnaissant. Je consens à attendre la pousse de sa barbe, si tu ne diffères pas plus longtemps la description de son menton.
Célia
C’est le jeune Orlando, celui qui au même instant a culbuté le lutteur et votre cœur.
Rosalinde
Allons ! au diable tes plaisanteries ! parle d’un ton sérieux et en vierge sage.
Célia
En vérité, petite cousine, c’est lui.
Rosalinde
Orlando ?
Célia
Orlando.
Rosalinde
Hélas ! que vais-je faire à présent de mon pourpoint et de mon haut-de-chausses !… Que faisait-il, quand tu l’as vu ? Qu’a-t-il dit ? Quelle mine avait-il ? Dans quelle tenue était-il ? Que fait-il ici ? S’est-il informé de moi ? Où reste-t-il ? Comment s’est-il séparé de toi ? Et quand dois-tu le revoir ? Réponds-moi d’un mot ?
Célia
Il faut d’abord que vous me procuriez la bouche de Gargantua : ce mot-là serait trop volumineux pour une bouche de moderne dimension. On aurait plus vite répondu au catéchisme que répliqué par oui ou non à tant de questions.
Rosalinde
Mais sait-il que je suis dans cette forêt, et en costume d’homme ? A-t-il aussi bonne mine que le jour de la lutte ?
Célia
Il est aussi aisé de compter les atomes que de résoudre les propositions d’une amoureuse. Mais déguste les détails de cette découverte et savoure-les avec un parfait recueillement… Je l’ai trouvé sous un arbre, comme un gland abattu !
Rosalinde
Cet arbre peut bien s’appeler l’arbre de Jupiter, puisqu’il en tombe un pareil fruit !
Célia
Accordez-moi audience, bonne madame.
Rosalinde
Poursuis.
Célia
Il était donc là, gisant tout de son long, comme un chevalier blessé.
Rosalinde
Si lamentable que pût être ce spectacle, cela devait bien faire dans le paysage.
Célia
Crie : halte ! à ta langue, je t’en prie ; elle fait des écarts bien intempestifs… Il était vêtu en chasseur.
Rosalinde
Ô sinistre présage ! il vient pour me percer le cœur.
Célia
Je voudrais chanter ma chanson sans refrain ; tu me fais toujours sortir du ton.
Rosalinde
Savez-vous pas que je suis femme ? Quand je pense, il faut que je parle. Chère, continuez.
Célia
Vous me déroutez… Chut ! n’est-ce pas lui qui vient ici ?
Rosalinde
C’est lui… Embusquons-nous et observons-le.
Rosalinde
Célia et Rosalinde se mettent à l’écart.
Jacques
Je vous remercie de votre compagnie ; mais, ma foi, j’aurais autant aimé rester seul.
Orlando
Et moi aussi ; cependant, pour la forme, je vous remercie également de votre société.
Jacques
Dieu soit avec vous ! rencontrons-nous aussi rarement que possible.
Orlando
Je souhaite que nous devenions de plus en plus étrangers l’un à l’autre.
Jacques
Je vous en prie, ne déparez plus les arbres en écrivant des chants d’amour sur leur écorce.
Orlando
Je vous en prie, ne déparez plus mes vers en les lisant de si mauvaise grâce.
Jacques
Rosalinde est le nom de votre amoureuse ?
Orlando
Oui, justement.
Jacques
Je n’aime pas son nom.
Orlando
On ne songeait pas à vous plaire quand on l’a baptisée.
Jacques
De quelle taille est-elle ?
Orlando
Juste à la hauteur de mon cœur.
Jacques
Vous êtes plein de jolies réponses. N’auriez-vous pas été en relation avec des femmes d’orfèvre et ne leur auriez-vous pas soutiré des bagues ?
Orlando
Nullement. Je vous réponds dans ce style de tapisserie qui a servi de modèle à vos questions.
Jacques
Vous avez l’esprit alerte : je le croirais formé des talons d’Atalante. Voulez-vous vous asseoir près de moi ? et tous deux nous récriminerons contre notre maîtresse, la création, et contre toutes nos misères.
Orlando
Je ne veux blâmer au monde d’autre mortel que moi-même, à qui je connais maints défauts.
Jacques
Votre pire défaut, c’est d’être amoureux.
Orlando
C’est un défaut que je ne changerais pas pour votre meilleure qualité. Je suis las de vous.
Jacques
Sur ma parole, je cherchais un fou, quand je vous ai trouvé.
Orlando
Il s’est noyé dans le ruisseau ; regardez-y et vous le verrez.
Jacques
J’y verrai ma propre figure.
Orlando
Que je prends pour celle d’un fou ou d’un zéro.
Jacques
Je ne resterai pas plus longtemps avec vous : adieu, bon signor Amour.
Orlando
Je suis aise de votre départ. Adieu, bon monsieur de la Mélancolie.
Orlando
Jacques sort. Rosalinde et Célia s’avancent.
Rosalinde
Je vais lui parler en page impudent, et sous cet accoutrement, trancher avec lui du faquin… Hé ! chasseur, entendez-vous ?
Orlando
Très-bien : que voulez-vous ?
Rosalinde
Quelle heure dit l’horloge, je vous prie ?
Orlando
Vous devriez me demander quel moment marque le jour : il n’y a pas d’horloge dans la forêt.
Rosalinde
Alors c’est qu’il n’y a pas dans la forêt de véritable amant : car un soupir à chaque minute et un gémissement à chaque heure indiqueraient la marche lente du temps aussi bien qu’une horloge.
Orlando
Et pourquoi pas la marche rapide du temps ? L’expression ne serait-elle pas au moins aussi juste ?
Rosalinde
Nullement, monsieur. Le temps suit diverses allures avec diverses personnes. Je vous dirai avec qui le temps va l’amble, avec qui il trotte, avec qui il galope et avec qui il fait halte.
Orlando
Dites-moi, avec qui trotte-t-il ?
Rosalinde
Ma foi, il trotte, et très-sûr, avec la jeune fille, entre le contrat de mariage et le jour de la célébration. Quand l’intérim serait de sept jours, l’allure du temps est si dure qu’il semble long de sept ans.
Orlando
Avec qui va-t-il l’amble ?
Rosalinde
Avec un prêtre qui ne possède pas le latin et un riche qui n’a pas la goutte. Car l’un dort moëlleusement, parce qu’il ne peut étudier ; et l’autre vit joyeusement, parce qu’il ne ressent aucune peine. L’un ignore le fardeau d’une science desséchante et ruineuse ; l’autre ne connaît pas le fardeau d’une accablante et triste misère. Voilà ceux avec qui le temps va l’amble.
Orlando
Avec qui galope-t-il ?
Rosalinde
Avec le voleur qu’on mène au gibet : allât-il du pas le plus lent, il croit toujours arriver trop tôt.
Orlando
Avec qui fait-il halte ?
Orlando
Où demeurez-vous, joli damoiseau ?
Rosalinde
Avec cette bergère, ma sœur, ici, sur la lisière de la forêt, comme une frange au bord d’une jupe.
Orlando
Êtes-vous natif de ce pays ?
Rosalinde
Comme le lapin que vous voyez demeurer où il trouve à s’apparier.
Orlando
Votre accent a je ne sais quoi de raffiné que vous n’avez pu acquérir dans un séjour si retiré.
Rosalinde
Bien des gens me l’ont dit, mais, vrai, j’ai appris à parler d’un vieil oncle dévot qui, dans sa jeunesse, avait été citadin et qui ne se connaissait que trop bien en galanterie, car il avait eu une passion. Je l’ai entendu lire bien des sermons contre l’amour, et je remercie Dieu de ne pas être femme, pour ne pas être atteint de tous les travers insensés qu’il reprochait au sexe en général.
Orlando
Pouvez-vous vous rappeler quelqu’un des principaux défauts qu’il mettait à la charge des femmes ?
Rosalinde
Il n’y en avait pas de principal ; ils se ressemblaient tous comme des liards ; chaque défaut paraissait monstrueux jusqu’au moment où le suivant venait l’égaler.
Orlando
De grâce, citez-m’en quelques-uns.
Orlando
Je suis ce tremblant d’amour ; je vous en prie, dites-moi votre remède.
Rosalinde
Il n’y a en vous aucun des symptômes signalés par mon oncle : il m’a enseigné à reconnaître un homme attrapé par l’amour, et je suis sûr que vous n’êtes pas pris dans cette cage d’osier-là.
Orlando
Quels étaient ces symptômes ?
Rosalinde
Une joue amaigrie, que vous n’avez pas ; un œil cerné et cave, que vous n’avez pas ; une humeur taciturne, que vous n’avez pas ; une barbe négligée, que vous n’avez pas ; mais ça, je vous le pardonne, car, en fait de barbe, votre avoir est le lot d’un simple cadet. Et puis votre bas devrait être sans jarretière, votre bonnet débridé, votre manche déboutonnée, votre soulier dénoué, et tout en vous devrait annoncer une insouciante désolation. Mais vous n’êtes point ainsi ; vous êtes plutôt raffiné dans votre accoutrement, et vous paraissez bien plus amoureux de vous-même que de quelque autre.
Orlando
Beau jouvenceau, je voudrais te faire croire que j’aime.
Orlando
Par la blanche main de Rosalinde, je te jure, jouvenceau, que je suis celui-là : je suis cet infortuné.
Rosalinde
Mais êtes-vous aussi amoureux que vos rimes l’affirment ?
Orlando
Ni rime ni raison ne saurait exprimer à quel point je le suis.
Rosalinde
L’amour est une pure démence : je vous le déclare, il mériterait la chambre noire et le fouet autant que la folie ; et, s’il n’est pas ainsi réprimé et traité, c’est que l’affection est tellement ordinaire que les fouetteurs eux-mêmes en seraient atteints. Pourtant je m’engage à la guérir par consultation.
Orlando
Avez-vous jamais guéri quelque amant de cette manière ?
Orlando
Je ne saurais être guéri, jouvenceau.
Rosalinde
Je vous guérirais, si seulement vous vouliez m’appeler Rosalinde et venir tous les jours à ma cabane me faire votre cour.
Orlando
Eh bien, foi d’amoureux, j’y consens. Dites-moi où est votre cabane.
Rosalinde
Venez avec moi, et je vous la montrerai ; et, chemin faisant, vous me direz dans quel endroit de la forêt vous habitez. Voulez-vous venir ?
Orlando
De tout mon cœur, bon jouvenceau.
Rosalinde
Non ; il faut que vous m’appeliez Rosalinde.
Rosalinde
À Célia.
Rosalinde
Allons, sœur, voulez-vous venir ?
Rosalinde
Ils sortent.
Rosalinde
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Scène 13
Audrey, Pierre De Touche, Jacques, Sire Olivier
Même lieu.
Audrey
Vos traits ! Dieu nous protège ! quels traits ?
Pierre De Touche
Je suis avec toi et tes chèvres au milieu de ces sites, comme jadis le plus capricieux des poëtes, l’honnête Ovide, au milieu des Scythes.
Jacques
Ô savoir plus mal logé que Jupiter sous le chaume !
Pierre De Touche
Quand un homme voit que ses vers sont incompris ou que son esprit n’est pas secondé par cet enfant précoce, l’entendement, cela lui porte un coup plus mortel qu’un gros compte dans un petit mémoire… Vrai, je voudrais que les dieux t’eussent faite poétique.
Audrey
Je ne sais point ce que c’est que poétique. Ça veut-il dire honnête en action et en parole ? Est-ce quelque chose de vrai ?
Pierre De Touche
Non, vraiment ; car la vraie poésie est toute fiction, et les amoureux sont adonnés à la poésie ; et l’on peut dire que, comme amants, ils font une fiction de ce qu’ils jurent comme poëtes.
Audrey
Et vous voudriez que les dieux m’eussent faite poétique !
Pierre De Touche
Oui, vraiment, car tu m’as juré que tu es vertueuse ; or, si tu étais poëte, je pourrais espérer que c’est une fiction.
Audrey
Voudriez-vous donc que je ne fusse pas vertueuse ?
Pierre De Touche
Je le voudrais certes, à mains que tu ne fusses laide. Car la vertu accouplée à la beauté, c’est le miel servant de sauce au sucre.
Jacques
Fou profond !
Audrey
Eh bien, je ne suis pas jolie, et conséquemment je prie les dieux de me rendre vertueuse.
Pierre De Touche
Oui, mais donner la vertu à un impur laideron, c’est servir un excellent mets dans un plat sale.
Audrey
Je ne suis pas impure, bien que je sois laide. Dieu merci !
Pierre De Touche
C’est bon, les dieux soient loués de la laideur ! L’impureté a toujours le temps de venir… Quoi qu’il en soit, je veux t’épouser, et à cette fin j’ai vu sire Olivier Gâche-Texte, le vicaire du village voisin, qui m’a promis de me rejoindre dans cet endroit de la forêt et de nous accoupler.
Jacques
Je serais bien aise de voir cette réunion.
Audrey
Allons, les dieux nous tiennent en joie !
Pierre De Touche
Voici sire Olivier… Sire Olivier Gâche-Texte, vous êtes le bien venu. Voulez-vous nous expédier sous cet arbre, ou irons-nous avec vous à votre chapelle ?
Sire Olivier
Est-ce qu’il n’y a personne ici pour présenter la femme ?
Pierre De Touche
Je ne veux l’accepter d’aucun homme.
Sire Olivier
Il faut vraiment qu’elle soit présentée, ou le mariage n’est pas légal.
Jacques
Procédez, procédez ! je la présenterai.
Pierre De Touche
Bonsoir, cher monsieur. Qui vous voudrez ! Comment va, messire ? Vous êtes le très-bien venu : Dieu vous bénisse pour cette dernière visite ! Je suis bien aise de vous voir…
Pierre De Touche
Montrant le chapeau que Jacques garde à la main.
Pierre De Touche
Quoi ! ce joujou à la main, messire ?… Allons, je vous en prie, couvrez-vous.
Jacques
Vous voulez donc vous marier, porte-marotte ?
Pierre De Touche
De même que le bœuf a son joug, messire, le cheval sa gourmette et le faucon ses grelots, de même l’homme a ses envies ; et de même que les pigeons se becquettent, de même les époux aiment à se grignotter.
Jacques
Quoi ! Un homme de votre éducation serait marié sous un buisson, comme un mendiant ! Allez à l’église et choisissez un bon prêtre qui puisse vous dire ce que c’est que le mariage. Ce gaillard-là vous joindra ensemble comme on joint une boiserie ; l’un de vous passera bientôt à l’état de panneau rétréci et, comme du bois vert, déviera, déviera.
Pierre De Touche
J’ai dans l’idée qu’il vaudrait mieux pour moi être marié par celui-là que par tout autre : car il ne me paraît pas capable de me bien marier ; et, n’étant pas bien marié, j’aurai plus tard une bonne excuse pour lâcher ma femme.
Jacques
Viens avec moi et prends-moi pour conseil.
Pierre De Touche
Viens, bonne Audrey… Nous devons ou nous marier ou vivre en fornication… Adieu, maître Olivier !
Pierre De Touche
Fredonnant.
Pierre De Touche
Non !… Ô brave Olivier, Ô brave Olivier, Ne me laisse pas derrière toi. Mais… prends le large, Décampe, te dis-je, Je ne veux pas de toi pour ma noce !
Pierre De Touche
Sortent Jacques, Pierre de Touche et Audrey.
Sire Olivier
C’est égal… Jamais aucun de ces drôles fantasques ne parviendra à me dégrader de mon ministère.
Sire Olivier
Il sort.
Sire Olivier
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Scène 14
Rosalinde, Célia, Corin
Une chaumière sur la lisière de la forêt.
Rosalinde
Ne me parle plus, je veux pleurer.
Célia
À ton aise, je t’en prie : pourtant aie la bonté de considérer que les larmes ne conviennent pas à un homme.
Rosalinde
Mais est-ce que je n’ai pas motif de pleurer ?
Célia
Un aussi bon motif qu’on peut le désirer ; ainsi pleure.
Rosalinde
Ses cheveux mêmes ont la couleur de la trahison.
Célia
Ils sont un peu plus bruns que ceux de Judas : au fait, ses baisers sont baisers judaïques.
Rosalinde
À dire vrai, ses cheveux sont d’une fort bonne couleur
Rosalinde
.
Célia
Excellente ! votre châtain est toujours la seule couleur.
Rosalinde
Et ses baisers sont aussi pleins d’onction que le contact du pain bénit.
Célia
Il a acheté de Diane des lèvres de choix. Une nonne vouée à l’hiver ne donne pas de baisers plus purs ; toute la glace de la chasteté est en eux.
Rosalinde
Mais pourquoi a-t-il juré de venir ce matin, et ne vient-il pas ?
Célia
Ah ! certainement, il n’a pas d’honneur.
Rosalinde
Vous croyez ?
Célia
Oui, je crois qu’il n’est ni détrousseur de bourses ni voleur de chevaux ; mais pour sa probité en amour, je le crois aussi creux qu’un gobelet vide ou qu’une noix mangée aux vers.
Rosalinde
Il n’est pas loyal en amour ?
Célia
Quand il est amoureux, oui ; mais je ne crois pas qu’il le soit.
Rosalinde
Vous l’avez entendu jurer hautement qu’il était amoureux.
Célia
Il était n’est pas il est . D’ailleurs, le serment d’un amoureux n’est pas plus valable que la parole d’un cabaretier : l’un et l’autre se portent garants de faux comptes… Il est ici, dans la forêt, à la suite du duc votre père.
Rosalinde
J’ai rencontré le duc hier, et j’ai eu une longue causerie avec lui. Il m’a demandé de quelle famille j’étais ; je lui ai dit : d’une aussi bonne que la sienne ; sur ce, il a ri et m’a laissée aller. Mais pourquoi parler de pères, quand il existe un homme tel qu’Orlando ?
Célia
Oh ! voilà un galant homme ! Il écrit des vers galants, parle en mots galants, multiplie les serments galants et les rompt galamment à plat sur le cœur de sa maîtresse, tel qu’un jouteur novice qui n’éperonne son cheval que d’un côté et rompt sa lance de travers comme un noble oison. N’importe ! ce que jeunesse monte et folie guide est toujours galant… Qui entre ici ?
Corin
— Maîtresse, et vous, maître, vous vous êtes souvent enquis — de ce berger qui se plaignait de l’amour — et que vous avez vu assis près de moi sur le gazon, — vantant la fière et dédaigneuse bergère, — sa maîtresse.
Célia
Oui, après ?
Corin
— Si vous voulez voir une scène jouée au naturel — entre le teint pâle de l’amour pur — et la vive rougeur de l’arrogant et fier dédain, — venez à quelques pas d’ici et je vous conduirai, pour peu que vous souhaitiez être spectateurs.
Rosalinde
Oh ! venez ! partons ! — La vue des amants soutient les amoureux… — Conduisez-nous à ce spectacle, et vous verrez — que je jouerai un rôle actif dans la pièce.
Rosalinde
Ils sortent.
Rosalinde
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Scène 15
Phébé, Silvius, Rosalinde
Dans la forêt.
Phébé
— Je ne veux pas être ton bourreau ; — je te fuis, pour ne pas te faire souffrir. — Tu me dis que le meurtre est dans mes yeux : voilà qui est joli, en vérité, et bien probable, — que les yeux, qui sont les plus frêles et les plus tendres choses, — qui ferment leurs portes craintives à un atome, puissent être appelés tyrans, bouchers, meurtriers ! — Tiens, je te fais la moue de tout mon cœur : si mes yeux peuvent blesser, eh bien, qu’ils te tuent ! — Allons, affecte de t’évanouir, allons, tombe à la renverse ! — sinon, oh ! par pudeur, par pudeur, — cesse de mentir en disant que mes yeux sont meurtriers ! — Allons, montre-moi la blessure que mon regard t’a faite… — Égratigne-toi seulement avec une épingle, il en reste — une cicatrice. Appuie-toi sur un roseau, — une marque, une empreinte se voient — un moment sur ta main ; mais les regards — que je viens de te lancer ne t’ont point blessé, — et je suis bien sûre que des yeux n’ont pas la force — de faire mal.
Silvius
Ô chère Phébé ! — si un jour
et ce jour peut être proche
Silvius
— quelque frais visage a le pouvoir de vous charmer, — alors vous connaîtrez ces blessures invisibles — que font les flèches acérées de l’amour.
Rosalinde
— Et pourquoi, je vous prie ? De quelle mère êtes-vous donc née, — pour insulter ainsi et accabler à plaisir — les malheureux ? Quand vous auriez de la beauté, —
et, ma foi, je vous en vois tout juste — assez pour aller au lit la nuit sans chandelle
Rosalinde
, — serait-ce une raison pour être arrogante et impitoyable ?… — Eh bien, que signifie ceci ? Pourquoi me considérez-vous ? — Je ne vois en vous rien de plus que dans le plus ordinaire — article de la nature… Mort de ma petite vie ! — Je crois qu’elle a l’intention de me fasciner, moi aussi… — Non vraiment, fière donzelle, ne l’espérez pas ; ce ne sont pas vos sourcils d’encre, vos cheveux de soie noire, — vos yeux de jais ni vos joues de crème — qui peuvent soumettre mon âme à votre divinité !…
Rosalinde
À Silvius.
Rosalinde
— Et vous, berger niais, pourquoi la poursuivez-vous — comme un nébuleux vent du sud, soufflant le vent et la pluie ? — Vous êtes mille fois mieux comme homme — qu’elle n’est comme femme. Ce sont les imbéciles tels que vous — qui peuplent le monde d’enfants mal venus ! Ce n’est pas son miroir qui la flatte, c’est vous ! — Grâce à vous, elle se voit plus belle — que ses traits ne la montrent en réalité…
Rosalinde
À Phébé.
Phébé
— Je vous en prie, beau damoiseau, grondez-moi un an de suite ; — j’aime mieux entendre vos gronderies que les tendresses de cet homme. —
Rosalinde
Il s’est énamouré de sa laideur et la voilà qui s’énamoure de ma colère.
Rosalinde
À Silvius.
Rosalinde
S’il en est ainsi, toutes les fois qu’elle te répondra par des regards maussades, je l’abreuverai de paroles amères.
Rosalinde
À Phébé.
Rosalinde
Pourquoi me regardez-vous ainsi ?
Phébé
Ce n’est pas par malveillance pour vous.
Rosalinde
— Je vous en prie, ne vous éprenez pas de moi, — car je suis plus trompeur que les vœux faits dans le vin… — Et puis, je ne vous aime pas. Si vous voulez connaître ma demeure, — c’est au bouquet d’oliviers, tout près d’ici… — Sœur, venez-vous ? Berger, serre-la de près… — Allons, sœur… Bergère, faites-lui meilleure mine — et ne soyez pas fière : quand tout le monde vous verrait, — nul ne serait ébloui de votre vue autant que lui. — Allons ! À notre troupeau !
Rosalinde
Sortent Rosalinde, Célia et Corin.
Phébé
Ô pâtre enseveli ! C’est maintenant que je reconnais la force de tes paroles :
Phébé
Quiconque doit aimer aime à première vue
Phébé
.
Silvius
— Chère Phébé !
Phébé
Hé ! que dis-tu, Silvius ?
Silvius
— Douce Phébé, ayez pitié de moi.
Phébé
Eh bien, je compatis à ton état, gentil Silvius.
Silvius
— Partout où est la compassion, le soulagement devrait accourir ; — si vous compatissez à mon chagrin d’amour, — donnez-moi votre amour, et votre compassion et mon chagrin — seront exterminés d’un coup.
Phébé
— Tu as mon affection : n’est-ce pas charitable ?
Silvius
— Je voudrais vous avoir.
Phébé
Oh ! ce serait de la convoitise. — Silvius, il fut un temps où je te haïssais… — Ce n’est pas que je t’aime encore ; — mais puisque tu parles si bien le langage de l’amour, — quelque importune que ta société m’ait été jusqu’ici, — je consens à la supporter, et même je me servirai de toi ; — mais n’attends pas d’autre récompense — que le bonheur de me servir.
Silvius
— Si religieux et si parfait est mon amour, — et telle est ma disette de faveurs — que je regarderai comme la plus riche récolte — quelques épis glanés à la suite de l’homme — qui doit recueillir la moisson. Laisse tomber de temps à autre — un sourire, et cela me suffira pour vivre.
Phébé
— Connais-tu le jouvenceau qui me parlait tout à l’heure ?
Silvius
— Pas très-bien, mais je l’ai rencontré souvent. — C’est lui qui a acheté la cabane et les courtils — que possédait le vieux Carlot.
Phébé
— Ne crois pas que je l’aime, parce que je m’informe de lui. — Ce n’est qu’un maussade enfant… Pourtant il jase bien. — Mais que m’importent des paroles ? Pourtant les paroles sonnent bien, — quand celui qui les dit plaît à qui les écoute. — C’est un joli garçon… pas très-joli, — mais il est fier, j’en suis sûre ; et pourtant la fierté lui sied bien. — Il fera un homme agréable. Ce qu’il a de mieux, — c’est son teint ; et plus vite que ne blessait — sa langue, son regard guérissait… — Il n’est pas grand ; mais il est grand pour son âge… — Sa jambe est couci-couci … Pourtant elle est bien. — Il y avait une jolie rougeur sur sa lèvre : — un vermillon un peu plus foncé et plus vif — que celui qui nuançait sa joue ; c’était juste la différence — entre le rouge uni et le rouge damassé. — Il est des femmes, Silvius, qui, pour peu qu’elles l’eussent considéré — en détail comme moi, auraient été bien près — de s’amouracher de lui… Mais, pour ma part, — je ne l’aime, ni ne le hais ; et pourtant — j’ai plus sujet de le haïr que de l’aimer… — Mais lui, quel droit avait-il de me gronder ainsi ? — Il a dit que mes yeux étaient noirs et mes cheveux noirs ; — et je me rappelle à présent qu’il m’a narguée… — Je m’étonne de ne pas lui avoir répliqué. — Mais c’est égal : omission n’est pas rémission. — Je vais lui écrire une lettre très-impertinente, — et tu la porteras : veux-tu, Silvius ?
Silvius
— De tout mon cœur, Phébé.
Phébé
Je vas l’écrire sur-le-champ. — Le couteau est dans ma tête et dans mon cœur : — je vas être bien aigre et plus qu’expéditive avec lui. — Viens avec moi, Silvius.
Phébé
Ils sortent.
Phébé
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Scène 16
Jacques, Rosalinde, Orlando, Célia
La lisière de la forêt. Un bouquet d’oliviers en avant d’une cabane.
Jacques
De grâce, joli jouvenceau, lions plus intime connaissance.
Rosalinde
On dit que vous êtes un gaillard mélancolique.
Jacques
C’est vrai ; j’aime mieux ça que d’être rieur.
Rosalinde
Ceux qui donnent dans l’un ou l’autre excès, sont d’abominables gens et s’exposent, plus que des ivrognes, à la censure du premier venu.
Jacques
Bah ! il est bon d’être grave et de ne rien dire.
Rosalinde
Il est bon d’être un poteau.
Jacques
Je n’ai ni la mélancolie de l’étudiant, laquelle n’est qu’émulation ; ni celle du musicien, laquelle n’est que fantaisie ; ni celle du courtisan, laquelle n’est que vanité ; ni celle du soldat, laquelle n’est qu’ambition ; ni celle de l’homme de loi, laquelle n’est que politique ; ni celle de la femme, laquelle n’est qu’afféterie ; ni celle de l’amant, laquelle est tout cela ; mais j’ai une mélancolie à moi, composée d’une foule de simples et extraite d’une foule d’objets ; et, de fait, la contemplation de mes divers voyages, dans laquelle m’absorbe mon habituelle rêverie, me fait la plus humoriste tristesse.
Jacques
J’ai bien gagné mon expérience.
Rosalinde
Et votre expérience vous rend triste ! J’aimerais mieux une folie qui me rendrait gaie qu’une expérience qui me rendrait triste ; et voyager pour ça encore !
Orlando
— Bon jour et bonheur, chère Rosalinde ! —
Jacques
Ah ! vous parlez en vers blancs ! Dieu soit avec vous !
Jacques
Il sort.
Rosalinde
Adieu, monsieur le voyageur ! Si vous m’en croyez, grasseyez et portez des costumes étrangers ; dénigrez tous les bienfaits de votre pays natal ; soyez désenchanté de votre venue au monde, et grondez presque Dieu de vous avoir fait la physionomie que vous avez ; sinon, j’aurai peine à croire que vous ayez navigué en gondole !… Eh bien, Orlando, où avez-vous été tout ce temps-ci ? Vous, un amoureux !… Si vous me jouez encore un tour pareil, ne reparaissez plus en ma présence.
Orlando
Ma belle Rosalinde, je suis en retard d’une heure à peine sur ma promesse !
Orlando
Pardonnez-moi, chère Rosalinde.
Orlando
rosalinde.
Orlando
Non, si vous êtes à ce point retardataire, ne reparaissez plus devant moi ; j’aimerais autant être adorée d’un limaçon.
Orlando
D’un limaçon !
Rosalinde
Oui, d’un limaçon ; car, s’il vient lentement, il porte au moins sa maison sur son dos ; un meilleur douaire, je présume, que vous n’en pourriez assigner à votre femme. En outre, il apporte sa destinée avec lui.
Orlando
Quoi donc ?
Rosalinde
Eh bien, les cornes dont il faut que, vous autres, vous ayez l’obligation à vos épouses ; mais lui, il arrive armé de sa fortune, ce qui prévient la médisance sur son épouse.
Orlando
La vertu n’est point faiseuse de cornes, et ma Rosalinde est vertueuse.
Rosalinde
Et je suis votre Rosalinde.
Célia
Il lui plaît de vous appeler ainsi, mais il a une Rosalinde de meilleur aloi que vous.
Rosalinde
Allons, faites-moi la cour, faites-moi la cour ; car aujourd’hui je suis dans mon humeur fériée et assez disposée à consentir. Qu’est-ce que vous me diriez à présent, si j’étais votre vraie, vraie Rosalinde ?
Orlando
Je vous donnerais un baiser avant de parler.
Rosalinde
Non ! Vous feriez mieux de parler d’abord, et quand vous seriez embourbé, faute de sujet, vous en prendriez occasion pour baiser. Il y a de très-bons orateurs qui, quand ils restent court, se mettent à cracher ; et pour les amoureux, dès que la matière
ce dont Dieu nous garde !
Rosalinde
leur fait défaut, l’expédient le plus propre, c’est de baiser.
Orlando
Mais si le baiser est refusé ?
Rosalinde
Alors vous voilà amené aux supplications, et ainsi s’entame une nouvelle matière.
Orlando
Qui pourrait rester en plan devant une maîtresse bien aimée ?
Rosalinde
Vous, tout le premier, si j’étais votre maîtresse ; autrement je considérerais ma vertu comme plus piètre que mon esprit.
Orlando
Quoi ! je serais complètement défait !
Rosalinde
Vos vœux seraient défaits, mais point vos vêtements… Ne suis-je pas votre Rosalinde ?
Orlando
Je me plais à dire que vous l’êtes, parce que je désire parler d’elle.
Rosalinde
Eh bien, Rosalinde vous dit en ma personne : je ne veux pas de vous.
Orlando
Alors, je n’ai plus qu’à mourir, de ma personne.
Rosalinde
Non, croyez-moi, mourez pas procuration. Ce pauvre monde est vieux d’à peu près six mille ans, et pendant tout ce temps-là il n’y a pas un homme qui soit mort en personne, j’entends pour cause d’amour. Troylus a eu la cervelle broyée par une massue grecque ; pourtant il avait fait tout son possible pour mourir d’amour, car c’est un des soupirants modèles. Quant à Léandre, il aurait vécu nombre de belles années, quand même Héro se fût faite nonnain, n’eût été la chaleur de certaine nuit de juin : car, ce bon jeune homme, il alla tout simplement se baigner dans l’Hellespont, et, étant pris d’une crampe, il se noya : les niais chroniqueurs du temps ont trouvé que c’était la faute à Héro de Sestos. Mais mensonges que tout ça ! Les hommes sont morts de tout temps, et les vers les ont mangés, mais jamais pour cause d’amour.
Orlando
Je ne voudrais pas que ma vraie Rosalinde fût dans ces idées-là ; car je proteste qu’un froncement de son sourcil me tuerait.
Rosalinde
Par cette main levée, il ne tuerait pas une mouche. Mais voyons, je vais être pour vous une Rosalinde de plus avenante disposition. Demandez-moi ce que vous voudrez, je vous l’accorderai.
Orlando
Eh bien, aime-moi, Rosalinde.
Rosalinde
Oui, ma foi, je le veux bien, les vendredis, les samedis et tous les jours.
Orlando
Et… veux-tu de moi ?
Rosalinde
Oui, et de vingt comme vous.
Orlando
Que dis-tu ?
Rosalinde
Est-ce que vous n’êtes pas bon ?
Orlando
Je l’espère.
Rosalinde
Eh bien, peut-on désirer trop de ce qui est bon ?… Allons, sœur, servez-nous de prêtre et mariez-nous… Donnez-moi votre main, Orlando.
Rosalinde
Orlando et Rosalinde se prennent la main.
Rosalinde
Que dites vous, ma sœur ?
Orlando
De grâce, mariez-nous.
Célia
Je ne sais pas les paroles à dire.
Rosalinde
Il faut que vous commenciez ainsi : Consentez-vous, Orlando ?…
Célia
J’y suis… Consentez-vous, Orlando, à prendre pour femme cette Rosalinde ?
Orlando
J’y consens.
Rosalinde
Oui, mais quand ?
Orlando
Tout de suite, aussi vite qu’elle peut nous marier.
Rosalinde
Sur ce, vous devez dire : Je te prends pour femme, Rosalinde.
Orlando
Je te prends pour femme, Rosalinde.
Orlando
Il en est ainsi de toutes les pensées : elles ont des ailes.
Rosalinde
Dites-moi maintenant, combien de temps voudrez-vous d’elle, quand vous l’aurez possédée ?
Orlando
L’éternité et un jour.
Rosalinde
Dites un jour, sans l’éternité. Non, non, Orlando. Les hommes sont Avril quand ils font leur cour, et Décembre quand ils épousent. Les filles sont Mai tant qu’elles sont filles, mais le temps change dès qu’elles sont femmes. Je prétends être plus jalouse de toi qu’un ramier de Barbarie de sa colombe, plus criarde qu’un perroquet sous la pluie, plus extravagante qu’un singe, plus éperdue dans mes désirs qu’un babouin. Je prétends pleurer pour rien comme Diane à la fontaine
Rosalinde
, et ça quand vous serez en humeur de gaieté ; je prétends rire comme une hyène, et ça quand tu seras disposé à dormir.
Orlando
Mais ma Rosalinde fera-t-elle tout cela ?
Rosalinde
Sur ma vie, elle fera comme je ferai.
Orlando
Oh ! mais elle est sage !
Orlando
Un homme qui aurait une femme douée d’autant d’esprit pourrait bien s’écrier : Esprit, où t’égares-tu ?
Rosalinde
Oh ! vous pouvez garder cette exclamation pour le cas où vous verriez l’esprit de votre femme monter au lit de votre voisin.
Orlando
Et quelle spirituelle excuse son esprit trouverait-il à cela ?
Rosalinde
Parbleu ! il lui suffirait de dire qu’elle allait vous y chercher. Vous ne la trouverez jamais sans réplique, à moins que vous ne la trouviez sans langue. Pour la femme qui ne saurait pas rejeter sa faute sur le compte de son mari, oh ! qu’elle ne nourrisse pas elle-même son enfant, car elle en ferait un imbécile.
Orlando
Je vais te quitter pour deux heures, Rosalinde.
Rosalinde
Hélas ! cher amour, je ne saurais me passer de toi deux heures.
Orlando
Je dois me trouver au dîner du duc ; vers deux heures je reviendrai près de toi.
Rosalinde
Oui, allez, allez votre chemin… Je savais comment vous tourneriez… Mes amis me l’avaient prédit, et je m’y attendais… C’est votre langue flatteuse qui m’a séduite… Encore une pauvre abandonnée… Vienne la mort !… À deux heures, n’est-ce pas ?
Orlando
Oui, charmante Rosalinde.
Rosalinde
Sérieusement, sur ma parole, sur mon espoir en Dieu, et par tous les jolis serments qui ne sont pas dangereux, si vous manquez d’un iota à votre promesse, si vous venez une minute après l’heure, je vous tiens pour le plus pathétique parjure, pour l’amant le plus fourbe et le plus indigne de celle que vous appelez Rosalinde, qu’il soit possible de trouver dans l’énorme bande des infidèles. Ainsi redoutez ma censure, et tenez votre promesse.
Orlando
Aussi religieusement que si tu étais vraiment ma Rosalinde. Sur ce, adieu.
Rosalinde
Oui, le temps est le vieux justicier qui examine tous ces délits-là : laissons le temps juger. Adieu !
Rosalinde
Orlando sort.
Célia
Vous avez rudement maltraité notre sexe dans votre bavardage amoureux ; vous mériteriez qu’on relevât votre pourpoint et votre haut-de-chausses par-dessus votre tête, et qu’on fît voir au monde le tort que l’oiseau a fait à son propre nid.
Rosalinde
Ô cousine, cousine, cousine, ma jolie petite cousine, si tu savais à quelle profondeur je suis enfoncée dans l’amour ! Mais elle ne saurait être sondée : mon affection a un fond inconnu, comme la baie de Portugal.
Célia
Ou plutôt, elle n’a pas de fond : aussitôt que vous l’épanchez, elle fuit.
Célia
Et moi, je vais dormir.
Célia
Elles sortent.
Célia
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Scène 17
Jacques, Premier Seigneur, Deuxième Seigneur, Premier Chasseur, Deuxième Chasseur, Tous Les Chasseurs
Dans la forêt.
Jacques
Quel est celui qui a tué le cerf ?
Premier Seigneur
Monsieur, c’est moi.
Jacques
Présentons-le au duc comme un conquérant romain ; il serait bon aussi de poser sur sa tête les cornes du cerf, comme palmes triomphales… Veneur, n’avez-vous pas une chanson de circonstance ?
Deuxième Seigneur
Oui, monsieur.
Jacques
Chantez-la : peu importe que ce soit d’accord, pourvu qu’elle fasse assez de bruit.
Premier Chasseur
Qu’obtiendra celui qui tua le cerf ?
Deuxième Chasseur
Qu’il emporte la peau et les cornes !
Premier Chasseur
Puis ramenons-le en chantant.
Tous Les Chasseurs
Ne fais pas fi de porter la corne. Elle servait de cimier avant ta naissance.
Premier Chasseur
Le père de ton père l’a portée.
Deuxième Chasseur
Et ton père l’a portée.
Tous Les Chasseurs
La corne, la corne, la puissante corne N’est chose risible ni méprisable !
Tous Les Chasseurs
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Scène 18
Rosalinde, Célia, Silvius, Olivier
Dans la forêt. Un plateau dominant une vallée, au bas de laquelle on distingue vaguement une cabane.
Rosalinde
Qu’en dites-vous à présent ? Il est passé deux heures, et si peu d’Orlando !
Célia
Je vous garantis que, cédant à l’amour pur et au trouble de sa cervelle, il a pris son arc et ses flèches et est allé… dormir… Voyez donc ! qui vient ici ?
Silvius
— J’ai un message pour vous, beau jouvenceau. — Ma mie Phébé m’a dit de vous donner ceci.
Silvius
Il lui remet une lettre que Rosalinde lit.
Silvius
— Je ne sais pas le contenu de ce billet ; mais, si j’en juge — par le front sévère et par la mine irritée — qu’elle avait en l’écrivant, — la teneur en doit être furieuse. Pardonnez-moi, — je ne suis que l’innocent messager.
Rosalinde
— La patience elle-même bondirait à cette lecture — et deviendrait duelliste. Supporter ceci, c’est tout supporter. — Elle dit que je ne suis pas beau, que je manque de formes, — que je suis arrogant, et qu’elle ne pourrait m’aimer, — l’homme fût-il aussi rare que le phénix… Dieu merci ! — Son amour n’est pas le lièvre que je cours. — Pourquoi m’écrit-elle ainsi ?… Tenez, berger, tenez, — cette lettre est de votre rédaction.
Silvius
— Non, je proteste que je n’en sais pas le contenu : — c’est Phébé qui l’a écrite,
Rosalinde
Allons, allons, vous êtes fou : — l’amour vous fait extravaguer. — J’ai vu sa main : elle a une main de cuir, — une main couleur de moëllon ; j’ai vraiment cru — qu’elle avait ses vieux gants, mais c’étaient ses mains. — Elle a une main de ménagère ; mais peu importe. — Je dis que jamais elle n’a rédigé cette lettre : — c’est la rédaction et la main d’un homme.
Silvius
— C’est bien la sienne.
Rosalinde
Mais c’est un style frénétique et féroce, — un style de cartel ! mais elle me jette le défi, — comme un Turc à un chrétien ! la mignonne cervelle d’une femme — ne saurait concevoir des expressions si gigantesquement brutales, — de ces mots éthiopiens, plus noirs par leur signification — que par la couleur même de leurs lettres… Voulez-vous entendre l’épître ?
Silvius
— Oui, s’il vous plaît, car je n’en connais rien encore, — bien que je connaisse déjà trop la cruauté de Phébé.
Rosalinde
— Elle me Phébéise ! Écoutez comme écrit ce tyran femelle.
Rosalinde
Elle lit.
Rosalinde
Es-tu un dieu changé en pâtre, Toi qui as brûlé un cœur de vierge ?
Rosalinde
— Une femme peut-elle pousser l’outrage jusque-là ?
Silvius
Appelez-vous ça un outrage ?
Rosalinde
Pourquoi, te dépouillant de ta divinité, Guerroies-tu contre un cœur de femme ?
Rosalinde
— Ouïtes-vous jamais pareil outrage ?
Rosalinde
Tant qu’un regard d’homme m’a poursuivie, Cela ne m’a fait aucun mal.
Rosalinde
Elle me prend pour une bête.
Rosalinde
Si le dédain de vos yeux éclatants A pu m’inspirer un tel amour, Hélas ! quel étrange effet M’aurait causé leur tendre aspect ! Si je vous aimais quand vous me grondiez, Combien m’auriez-vous émue de vos prières ! Celui qui te porte mon amour Se doute peu de cet amour : Apprends-moi par lui sous un pli Si ton jeune cœur Accepte l’offrande sincère De ma personne et de tout mon avoir ; Ou, par lui, rejette mon amour, Et alors, je ne songerai plus qu’à mourir.
Silvius
Vous appelez ça des invectives !
Célia
Hélas, pauvre berger !
Rosalinde
Vous le plaignez ? Non, il ne mérite pas de pitié.
Rosalinde
À Silvius.
Rosalinde
Silvius sort.
Olivier
Bonjour, belle jeunesse. Dites-moi, savez-vous — dans quelle clairière de la forêt est — une bergerie entourée d’oliviers ?
Célia
— À l’orient de ce lieu, au bas du vallon voisin. — Vous voyez cette rangée de saules le long de ce ruisseau murmurant ? — Laissez-la à votre main droite, et vous y êtes. — Mais à cette heure la cabane se garde elle-même ; — il n’y a personne.
Olivier
— Pour peu qu’une langue ait pu guider un regard, — je vous reconnais par le signalement donné : — même costume, même âge… Le garçon est blond, — a les traits féminins, et tout à fait l’air — d’une sœur aînée ; la jeune fille est petite — et plus brune que son frère… Ne seriez-vous pas — les propriétaires de l’habitation que je cherche ?
Célia
— À cette question nous pouvons, sans vanité, répondre que oui.
Rosalinde
— C’est moi… Que doit nous apprendre ceci ?
Olivier
— Ma honte, si vous tenez à savoir de moi — qui je suis, et comment, et pourquoi, et où — ce mouchoir a été taché de sang.
Célia
Je vous en prie, parlez.
Olivier
— La dernière fois que le jeune Orlando vous a quittés, — il vous laissa la promesse de revenir — dans deux heures. Il cheminait donc par la forêt, — mâchant l’aliment doux et amer de la rêverie, — quand, ô surprise ! il jeta les yeux de côté, — et voici, écoutez bien, le spectacle qui s’offrit à lui. — Sous un chêne dont les rameaux étaient moussus de vieillesse — et la cime chauve d’antiquité caduque, — un misérable en guenilles, à la barbe démesurée, — dormait, couché sur le dos : autour de son cou — s’était enlacé un serpent vert et or — dont la tête, dardant la menace, s’approchait — de sa bouche entr’ouverte ; mais tout à coup, — à la vue d’Orlando, il s’est détaché — et s’est glissé en replis annelés — dans un taillis à l’ombre duquel — une bonne aux mamelles taries — était tapie la tête contre terre, épiant d’un œil de chat — le moment où l’homme endormi s’éveillerait : car il est — dans la nature royale de cette bête — de ne jamais faire sa proie de ce qui semble mort. — À sa vue, Orlando s’est approché de l’homme — et a reconnu son frère, son frère aîné !
Célia
— Oh ! je lui ai entendu parler de ce frère ; — il le représentait comme le plus dénaturé — des hommes
Olivier
Et il avait bien raison ; — car je sais, moi, combien il était dénaturé.
Rosalinde
— Mais Orlando ! est-ce qu’il l’a laissé là — à la merci de cette lionne affamée et épuisée ?
Olivier
— Deux fois il a tourné le dos, comme pour se retirer. — Mais la générosité, toujours plus noble que la rancune, — et la nature, plus forte que ses justes griefs, — l’ont décidé : il a livré bataille à la lionne — qui bientôt est tombée devant lui : au vacarme, — je me suis éveillé de mon terrible sommeil.
Célia
— Vous êtes donc son frère !
Rosalinde
C’est donc vous qu’il a sauvé !
Célia
— C’est donc vous qui si souvent avez conspiré sa mort !
Olivier
— C’était moi, mais ce n’est plus moi. Je ne rougis pas — de vous dire ce que j’étais, depuis que ma conversion — me rend si heureux d’être ce que je suis.
Rosalinde
— Mais ce mouchoir sanglant !
Célia
— Qu’avez-vous donc, Ganimède, doux Ganimède ?
Olivier
— Beaucoup s’évanouissent à la vue du sang.
Célia
— Si ce n’était que cela ! Cous… Ganimède !
Olivier
— Voyez, il revient à lui.
Rosalinde
Je voudrais bien être à la maison.
Célia
— Nous allons vous y mener.
Célia
À Olivier.
Célia
— Veuillez le prendre par le bras, je vous prie.
Olivier
Remettez-vous, jouvenceau… Vous, un homme ! Vous n’avez pas le cœur d’un homme !
Rosalinde
Non, je le confesse… Eh bien, l’ami, il faut le reconnaître, voilà qui est bien joué ; dites, je vous prie, à votre frère comme j’ai bien joué la chose. Ha ! ha !
Rosalinde
Elle pousse un soupir douloureux.
Olivier
Ce n’était pas un jeu. Votre pâleur témoigne trop bien que c’était une émotion réelle.
Rosalinde
Simple jeu, je vous assure.
Olivier
Eh bien, reprenez du cœur et montrez-vous un homme.
Rosalinde
C’est ce que je fais… Mais en bonne justice j’aurais dû être femme…
Célia
Tenez, vous pâlissez de plus en plus ; je vous en prie, rentrons… Vous, bon monsieur, venez avec nous.
Olivier
— Volontiers, car il faut que je rapporte — à mon frère en quels termes vous l’excusez, Rosalinde. —
Rosalinde
Je vais y refléchir. Mais je vous prie, dites-lui comme j’ai bien joué… Voulez-vous venir !
Rosalinde
Ils sortent.
Rosalinde
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Scène 19
Pierre De Touche, Audrey, William, Corin
Une clairière.
Pierre De Touche
Nous trouverons le moment. Audrey, Patience, gente Audrey.
Audrey
Bah ! ce prêtre-là était suffisant ; le vieux gentilhomme avait beau dire !
Pierre De Touche
C’est un misérable que ce sire Olivier, Audrey, un infâme Gâche-Texte… Çà, Audrey, il y a ici dans la forêt un gars qui a des prétentions sur vous.
Audrey
Oui, je sais qui c’est : il n’a aucun droit sur moi… Justement voici l’homme dont vous parlez.
Pierre De Touche
C’est pour moi le boire et le manger que la vue d’un villageois. Sur ma foi, nous autres gens d’esprit, nous aurons bien des comptes à rendre. Il faut toujours que nous nous moquions ; nous ne pouvons nous en empêcher.
William
Bonsoir, Audrey.
Audrey
Dieu vous donne le bonsoir, William !
William
Et bonsoir à vous aussi, monsieur.
Pierre De Touche
Bonsoir, mon cher ami. Couvre ton chef, couvre ton chef ; voyons, je t’en prie, couvre-toi… Quel âge avez-vous, l’ami ?
William
Vingt-cinq ans, monsieur.
Pierre De Touche
Un âge mûr. Ton nom est William ?
William
William, monsieur.
Pierre De Touche
Un beau nom. Es-tu né ici dans la forêt ?
William
Oui, monsieur, Dieu merci !
Pierre De Touche
Dieu merci ! Une bonne réponse. Es-tu riche ?
William
Ma foi, monsieur, couci, couci.
Pierre De Touche
Couci couci est bon, très-bon, excellemment bon… et pourtant non, ce n’est que couci couci. Es-tu sage ?
William
Oui, monsieur, j’ai suffisamment d’esprit.
Pierre De Touche
Eh ! tu réponds bien. À présent je me rappelle une maxime : le fou se croit sage et le sage reconnaît lui-même n’être qu’un fou. Le philosophe païen, quand il avait envie de manger une grappe, ouvrait les lèvres au moment de la mettre dans sa bouche ; voulant dire par là que les grappes étaient faites pour être mangées et les lèvres pour s’ouvrir
Pierre De Touche
.
Pierre De Touche
Montrant Audrey.
Pierre De Touche
Vous aimez cette pucelle ?
William
Oui, monsieur.
Pierre De Touche
Donnez-moi la main… Es-tu savant ?
William
Non, monsieur.
Pierre De Touche
Eh bien, sache de moi ceci : Avoir, c’est avoir. Car c’est une figure de rhétorique qu’un liquide, étant versé d’une tasse dans un verre, en remplissant l’un évacue l’autre. Car tous vos auteurs sont d’avis que ipse c’est lui-même ; or, tu n’es pas ipse , car je suis lui-même .
William
Quel lui-même, monsieur ?
Audrey
Va-t’en, bon William.
William
Dieu vous tienne en joie, monsieur !
William
Il s’enfuit.
Corin
Notre maître et notre maîtresse vous cherchent ; allons, en route, en route !
Pierre De Touche
File, Audrey, file, Audrey… J’y vais, j’y vais.
Pierre De Touche
Ils sortent.
Pierre De Touche
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Scène 20
Orlando, Olivier, Rosalinde, Phébé, Silvius
Les environs de la grotte d’Orlando.
Orlando
Est-il possible qu’à peine connue de vous, elle vous ait plu ; qu’à peine vue, elle ait été aimée ; à peine aimée, demandée ; à peine demandée, obtenue ! Et vous êtes décidé à la posséder ?
Olivier
Ne discutez pas tant de précipitation, sa pauvreté, nos
Olivier
Entre Rosalinde.
Orlando
Vous avez mon assentiment. Que votre noce soit pour demain : j’y convierai le noble duc et tous ses courtisans charmés. Allez presser Aliéna ; car, voyez-vous, voici ma Rosalinde.
Rosalinde
Dieu vous garde, frère !
Olivier
Et vous, charmante sœur !
Rosalinde
Ô mon cher Orlando, que cela m’afflige de te voir porter ton cœur en écharpe !
Orlando
Ce n’est que mon bras.
Rosalinde
J’ai cru que ton cœur avait été blessé par les griffes d’une lionne.
Orlando
Il est blessé, mais par les yeux d’une femme.
Rosalinde
Votre frère vous a-t-il dit comme j’ai joué l’évanouissement, quand il m’a montré votre mouchoir ?
Orlando
Oui, et des prodiges plus grands encore que celui-là.
Orlando
Ils seront mariés demain, et j’inviterai le duc à la noce. Mais, ah ! que c’est chose amère de ne voir le bonheur que par les yeux d’autrui ! Demain, plus je verrai mon frère heureux de posséder ce qu’il désire, plus j’aurai le cœur accablé.
Rosalinde
Allons donc ! est-ce que je ne peux pas demain vous tenir lieu de Rosalinde ?
Orlando
Je ne puis plus vivre d’imagination.
Orlando
Parlez-vous sérieusement ?
Rosalinde
Oui, sur ma vie, que j’aime chèrement, bien que j’avoue être magicien. Ainsi parez-vous de vos plus beaux atours, conviez vos amis ; car, si vous voulez être marié demain, vous le serez, et à Rosalinde, pour peu que vous le désiriez.
Rosalinde
Tenez, voici mon amoureuse et son amoureux.
Phébé
— Jeune homme, vous m’avez fait une grande incivilité, — en montrant la lettre que je vous avais écrite.
Rosalinde
— Cela m’est bien égal. Je m’étudie — à paraître dédaigneux et incivil envers vous. — Vous avez là à votre suite un fidèle berger ; — tournez les yeux sur lui, aimez-le : il vous adore.
Phébé
— Bon berger, dites à ce jouvenceau ce que c’est qu’aimer.
Silvius
— C’est être tout soupirs et tout larmes ; — et ainsi suis-je pour Phébé.
Phébé
Et moi pour Ganimède.
Orlando
— Et moi pour Rosalinde
Rosalinde
Et moi pour pas une femme.
Silvius
— C’est être tout fidélité et dévouement ; — et ainsi suis-je pour Phébé.
Phébé
Et moi pour Ganimède.
Orlando
— Et moi pour Rosalinde.
Rosalinde
Et moi pour pas une femme.
Silvius
— C’est être tout extase, — tout passion et tout désir, — tout adoration, respect et sacrifice, — tout humilité, tout patience et impatience, — tout pureté, tout résignation, tout obéissance, — et ainsi suis-je pour Phébé.
Phébé
— Et ainsi suis-je pour Ganimède.
Orlando
— Et ainsi suis-je pour Rosalinde.
Rosalinde
— Et ainsi suis-je pour pas une femme.
Phébé
— Si c’est ainsi, pourquoi me blâmez-vous de vous aimer ?
Silvius
— Si c’est ainsi, pourquoi me blâmez-vous de vous aimer ?
Orlando
— Si c’est ainsi, pourquoi me blâmez-vous de vous aimer ?
Rosalinde
— À qui dites-vous : pourquoi me blâmez-vous de vous aimer ?
Orlando
— À celle qui n’est pas ici et qui ne m’entend pas.
Rosalinde
Assez, je vous prie ! On dirait des loups d’Irlande hurlant à la lune.
Rosalinde
À Silvius.
Rosalinde
Je vous servirai, si je puis.
Rosalinde
À Phébé.
Rosalinde
Je vous aimerais, si je pouvais… Demain, venez tous me trouver.
Rosalinde
À Phébé.
Rosalinde
Je me marierai avec vous, si jamais je me marie avec une femme, et je me marierai demain.
Rosalinde
À Orlando.
Rosalinde
Je vous satisferai, si jamais je satisfais un homme, et vous serez marié demain.
Rosalinde
À Silvius.
Rosalinde
Je vous contenterai, si ce qui vous plaît peut vous contenter, et vous serez marié demain.
Rosalinde
À Orlando.
Rosalinde
Si vous aimez Rosalinde, soyez exact.
Rosalinde
À Silvius.
Rosalinde
Si vous aimez Phébé, soyez exact… Aussi vrai que je n’aime pas une femme, je serai exact. Sur ce, au revoir ! je vous ai laissé mes ordres.
Silvius
— Je ne manquerai pas au rendez-vous, si je vis.
Phébé
Ni moi.
Orlando
Ni moi.
Orlando
Ils sortent.
Orlando
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Scène 21
Pierre De Touche, Audrey, Premier Page, Deuxième Page, Chanson
Sous la feuillée.
Pierre De Touche
Demain est le joyeux jour, Audrey ; demain nous serons mariés.
Audrey
Je le désire de tout mon cœur, et j’espère que ce n’est pas un désir déshonnête de désirer être une femme établie… Voici venir deux pages du duc banni.
Premier Page
Heureuse rencontre, mon honnête gentilhomme !
Pierre De Touche
Oui, ma foi, heureuse rencontre !… Allons, asseyez-vous, asseyez-vous, et vite une chanson !
Deuxième Page
Nous sommes à vos ordres, asseyez-vous au milieu.
Deuxième Page
Pierre de Touche s’assied entre les deux pages.
Premier Page
Exécuterons-nous la chose rondement, sans tousser, ni cracher, ni dire que nous sommes enroués, préludes obligés d’une vilaine voix ?
Deuxième Page
Oui, oui, et tous deux sur le même ton, comme deux bohémiennes sur un cheval.
Chanson
 Il était un amant et sa mie,  Hey ! ho ! hey nonino ! Qui traversèrent le champ de blé vert, Au printemps, en joli temps nuptial
Chanson
Où les oiseaux chantent, hey ding ! ding ! ding ! Tendres amants aiment le printemps.  Entre les rangées de seigle,  Hey ! ho ! hey nonino ! Les jolis campagnards se couchèrent Au printemps, au joli temps nuptial, etc. Sur l’heure ils commencèrent la chanson,  Hey ! ho ! hey nonino ! Comme quoi la vie n’est qu’une fleur, Au printemps, etc.  Profitez donc du temps présent,  Hey ! ho ! hey nonino ! Car l’amour se couronne de primeurs. Au printemps, etc.
Pierre De Touche
En vérité, mes jeunes gentilshommes, quoique les paroles ne signifient pas grand’chose, le chant a été fort peu harmonieux.
Premier Page
Vous vous trompez, messire ; nous avons observé la mesure, nous n’avons pas perdu nos temps.
Pierre De Touche
Ma foi, si ; je déclare que c’est temps perdu d’écouter une si sotte chanson. Dieu soit avec vous, et Dieu veuille amender vos voix !… Allons, Audrey.
Pierre De Touche
Ils sortent.
Pierre De Touche
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Scène 22
Vieux Duc, Orlando, Rosalinde, Phébé, Silvius, Jacques, Pierre De Touche, Duc, Chant, Jacques Des Bois
La chaumière des princesses décorée comme pour une fête.
Vieux Duc
— Crois-tu, Orlando, que ce garçon — puisse faire tout ce qu’il a promis ?
Orlando
— Tantôt je le crois, tantôt je ne le crois plus, — comme ceux qui craignent et qui espèrent en dépit de leur crainte.
Rosalinde
— Encore un peu de patience, que nous résumions nos conventions !
Rosalinde
Au duc.
Rosalinde
— Vous dites que, si j’amène ici votre Rosalinde, — vous l’accorderez à Orlando que voici ?
Vieux Duc
— Oui, dussé-je donner des royaumes avec elle !
Rosalinde
— Et vous dites, vous, que vous l’accepterez, dès que je la présenterai ?
Orlando
— Oui, fussé-je roi de tous les royaumes !
Rosalinde
— Vous dites que vous m’épouserez, si je veux bien ?
Phébé
— Oui, dussé-je mourir une heure après !
Rosalinde
— Mais, si vous refusez de m’épouser, — vous vous donnerez à ce très-fidèle berger ?
Phébé
— Tel est notre marché.
Rosalinde
— Vous dites que vous épouserez Phébé, si elle veut bien ?
Silvius
— Fallût-il, en l’épousant, épouser la mort !
Rosalinde
— J’ai promis d’arranger tout cela.
Rosalinde
Montrant Orlando au duc.
Rosalinde
— Ô duc, tenez votre promesse de lui donner votre fille.
Rosalinde
Montrant le duc à Orlando.
Rosalinde
— Et vous, Orlando, votre promesse d’accepter sa fille… — Phébé, tenez votre promesse de m’épouser, — ou, sur votre refus d’agréer ce berger… — Silvius, tenez votre promesse de l’épouser, — si elle me refuse !… Et sur ce, je pars — afin de résoudre tous ces doutes.
Rosalinde
Rosalinde et Célia sortent.
Vieux Duc
— Il me semble retrouver dans ce jeune pâtre — quelques traits vivants de ma fille.
Orlando
— Monseigneur, la première fois que je l’ai aperçu, — j’ai cru voir un frère de votre fille. — Mais, mon bon seigneur, ce garçon est né dans les bois, — il a été initié aux rudiments — de certaines sciences désespérées par son oncle — qu’il déclare être un grand magicien — caché dans le cercle de cette forêt. —
Jacques
Il faut qu’il y ait un autre déluge en l’air, pour que tous les couples viennent ainsi dans l’arche ! Voici une paire d’animaux étranges que, dans toutes les langues, on appelle des fous.
Pierre De Touche
Salut et compliments à tous !
Jacques
Mon bon seigneur, recevez-le bien. C’est ce gentilhomme au cerveau bariolé que j’ai si souvent rencontré dans la forêt : il a été homme de cour, assure-t-il.
Jacques
Et comment s’est-elle terminée ?
Pierre De Touche
Eh bien, nous nous sommes rencontrés et nous avons reconnu que la querelle était sur la limite du septième grief.
Jacques
Qu’est-ce donc que le septième grief ?… Mon bon seigneur, prenez en gré ce compagnon.
Vieux Duc
Il m’est fort agréable.
Pierre De Touche
Dieu vous en récompense, monsieur ! Puissiez-vous être aussi agréable pour moi !… J’accours ici, monsieur, au milieu de ces couples rustiques, pour jurer et me parjurer, pour resserrer par le mariage les liens que rompt la passion…
Pierre De Touche
Montrant Audrey.
Pierre De Touche
Une pauvre pucelle, monsieur ! une créature mal fagotée, monsieur, mais qui est à moi. Un pauvre caprice à moi, monsieur, de prendre ce dont nul n’a voulu. La riche honnêteté se loge comme l’avare, monsieur, dans une masure, ainsi que votre perle dans votre sale huître.
Vieux Duc
Sur ma foi, il a le verbe vif et sentencieux .
Pierre De Touche
Autant que peuvent l’être des traits de fou, monsieur, et autres fadaises !
Pierre De Touche
C’est-à-dire du démenti sept fois rétorqué… Tenez-vous plus gracieusement, Audrey !… Voici comment, monsieur. Je désapprouvais la coupe de la barbe de certain courtisan. Il me fit dire que, si je déclarais que sa barbe n’était pas bien taillée, il était d’avis qu’elle l’était. Ceci s’appelle la réplique courtoise… Que si je lui faisais dire encore qu’elle n’était pas bien taillée, il me faisait dire qu’il la coupait pour se plaire à lui-même. Ceci s’appelle le sarcasme modéré… Que si j’insistais de nouveau, il contestait mon jugement. Ceci s’appelle la répartie grossière … Que si j’insistais de nouveau, il me répondait que je ne disais pas la vérité. Ceci s’appelle la riposte vaillante … Que si j’insistais de nouveau, il me déclarait que j’en avais menti. Ceci s’appelle la contradiction querelleuse. Et ainsi de suite jusqu’au démenti conditionnel et au démenti direct
Pierre De Touche
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Jacques
Et combien de fois avez-vous dit que sa barbe n’était pas bien taillée ?
Pierre De Touche
Je n’osai pas aller plus loin que le démenti conditionnel et il n’osa pas me donner le démenti direct. Sur ce, nous mesurâmes nos épées et nous nous séparâmes.
Jacques
Pourriez-vous à présent nommer par ordre les degrés du démenti.
Jacques
N’est-ce pas là un rare gaillard, monseigneur ? Il est aussi bon en tout, et pourtant ce n’est qu’un fou.
Duc
Sa folie n’est qu’un dada à l’abri duquel il lance ses traits d’esprit.
Rosalinde
Musique solennelle.
Rosalinde
l’hymen , chantant.
Rosalinde
Il y a joie au ciel Quand tous sur la terre s’accordent Et se mettent en harmonie. Bon duc, reçois ta fille. Du ciel l’hymen l’a ramenée, Oui, ramenée ici, Afin que tu donnes sa main à celui Dont elle a le cœur dans son sein.
Rosalinde
— À vous je me donne, car je suis à vous.
Rosalinde
À Orlando.
Rosalinde
— À vous je me donne, car je suis à vous.
Vieux Duc
— Si cette vision ne me trompe, vous êtes ma fille.
Orlando
— Si cette vision ne me trompe, vous êtes ma Rosalinde.
Phébé
— Si cette vision, si cette forme ne me trompe, — alors, adieu mon amour !
Rosalinde
— Je veux ne pas avoir de père, si ce n’est vous.
Rosalinde
À Orlando.
Rosalinde
— Je ne veux pas avoir de mari, si ce n’est vous.
Rosalinde
À Phébé.
Rosalinde
— Je veux n’épouser jamais une femme, si ce n’est vous.
Rosalinde
L’HYMEN.
Rosalinde
Silence ! Oh ! j’interdis la confusion ! C’est moi qui dois faire la conclusion De ces événements étranges. Ces huit fiancés doivent se donner la main Et s’unir par les liens de l’hymen, Si la vérité est vraie.
Rosalinde
À Orlando et à Rosalinde.
Rosalinde
Vous, vous êtes inséparables.
Rosalinde
À Olivier et à Célia.
Rosalinde
Vous, vous êtes le cœur dans le cœur.
Rosalinde
Montrant Silvius à Phébé.
Rosalinde
Vous, cédez à son amour, Ou prenez une femme pour époux.
Rosalinde
À Pierre de Touche et à Audrey.
Rosalinde
Vous, vous êtes voués l’un à l’autre, Comme l’hiver au mauvais temps. Tandis que nous chanterons un épithalame, Rassasiez-vous de questions, Afin que la raison calme votre surprise En vous expliquant notre réunion et ce dénouement.
Chant
De la grande Junon la noce est la couronne : Ô lien sacré de la table et du lit ! C’est l’hymen qui peuple toute cité. Que l’auguste mariage soit donc honoré. Honneur, honneur et gloire À l’hymen, dieu de toute cité !
Vieux Duc
— Ô ma chère nièce, sois la bienvenue près de moi, — aussi bienvenue qu’une autre fille !
Phébé
— Je ne veux pas reprendre ma parole : désormais tu es à moi. — Ta fidélité fixe sur toi mon amour.
Jacques Des Bois
— Accordez-moi audience pour un mot ou deux ; — je suis le second fils du vieux sire Roland, — et voici les nouvelles que j’apporte à cette belle assemblée. — Le duc Frédéric, apprenant que chaque jour — des personnages de haute distinction se retiraient dans cette forêt, — avait levé des forces considérables et s’était mis — à leur tête, dans le but de surprendre — son frère ici et de le passer au fil de l’épée. — À peine était-il arrivé à la lisière de ce bois sauvage, — qu’ayant rencontré un vieux religieux — et causé quelques instants avec lui, il renonça — à son entreprise et au monde, — léguant sa couronne à son frère banni, — et restituant toutes leurs terres à ceux — qui l’avaient suivi dans l’exil. Sur la vérité de ce récit — j’engage ma vie.
Jacques
— Pardon, monsieur. Si je vous ai bien entendu, — le duc a embrassé la vie religieuse — et jeté au rebut les pompes de la cour.
Jacques Des Bois
— Oui.
Jacques
C’est près de lui que je veux aller : avec ces convertis — il y a beaucoup de choses à apprendre et à recueillir.
Jacques
Au vieux duc.
Jacques
— Vous, je vous lègue à vos anciens honneurs, — que votre patience et votre vertu ont bien mérités.
Jacques
À Orlando.
Jacques
— Vous, à un amour dont votre constance est bien digne.
Jacques
À Olivier.
Jacques
— Vous, à vos domaines, à vos amours et à vos augustes alliés.
Jacques
À Silvius.
Jacques
— Vous, à un lit longuement et galamment conquis.
Jacques
À Pierre de Touche.
Jacques
— Et vous, aux querelles de ménage ; car pour votre voyage amoureux — vous n’avez que deux mois de vivres. Allez à vos plaisirs ; — il m’en faut, à moi, d’autres que la danse.
Duc
Restez, Jacques, restez.
Jacques
— Je ne suis point fait pour ces passe-temps… Vos ordres, — je les attendrai dans votre caverne abandonnée.
Jacques
Il sort.
Duc
— Procédons, procédons. Nous allons inaugurer ces fêtes, — comme nous espérons bien qu’elles se termineront par de vraies joies.
Duc
Danses.
Épilogue
Rosalinde, Fin De Comme Il Vous Plaira
Rosalinde
Ce n’est pas la mode de voir l’héroïne en épilogue, mais ce n’est pas plus malséant que de voir le héros en prologue. S’il est vrai que bon vin n’a pas besoin d’enseigne , il est vrai aussi qu’une bonne pièce n’a pas besoin d’épilogue. Pourtant à de bon vin on met de bonnes enseignes, et les bonnes pièces semblent meilleures à l’aide de bons épilogues. Dans quel embarras suis-je donc, moi qui ne suis pas un bon épilogue et ne puis intercéder près de vous en faveur d’une bonne pièce ! Je n’ai pas les vêtements d’une mendiante ; mendier ne me sied donc pas. Ma ressource est de vous conjurer et je commencerai par les femmes… Ô femmes ! je vous somme, par l’amour que vous portez aux hommes, d’applaudir dans cette pièce tout ce qui vous en plaît ; et vous, ô homme, par l’amour que vous portez aux femmes
et je m’aperçois à vos sourires que nul de vous ne les hait
Rosalinde
, je vous somme de concourir avec les femmes au succès de la pièce… Si j’étais femme, j’embrasserais tous ceux d’entre vous dont la barbe me plairait, dont le teint me charmerait et dont l’haleine ne me rebuterait pas ; et je suis sûre que tous ceux qui ont la barbe belle, le visage beau et l’haleine douce, en retour de mon offre aimable voudront bien, quand j’aurai fait la révérence, m’adresser un cordial adieu.
Rosalinde
Tous sortent.
Fin De Comme Il Vous Plaira
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