Acte I
Scène 1
Doña Josepha, Don Carlos
Une chambre à coucher. La nuit. Une lampe sur une table.
Elle ferme les rideaux cramoisis de la fenêtre et met en ordre quelques fauteuils. On frappe à une petite porte dérobée à droite. Elle écoute. On frappe un second coup.
Un nouveau coup.
Un quatrième coup.
Elle ouvre la petite porte masquée. Entre don Carlos, le manteau sur le visage et le chapeau sur les yeux.
Elle l'introduit. Il écarte son manteau, et laisse voir un riche costume de velours et de soie à la mode castillane de 1519. Elle le regarde sous le nez et recule.
seule
Doña Josepha
Serait-ce déjà lui. C'est bien à l'escalier Dérobé. Vite, ouvrons. Bonjour, beau cavalier. Quoi ! Seigneur Hernani, ce n'est pas vous ! - Main forte ! Au feu !
Il la regarde fixement. Elle se tait effrayée.
Elle se tait. Il la secoue par le bras.
Don Carlos
Deux mots de plus, duègne, vous êtes morte ! Suis-je chez doña Sol ? Fiancée au vieux duc De Pastraña, son oncle, un bon seigneur, caduc, Vénérable et jaloux ? Dites ! La belle adore Un cavalier sans barbe et sans moustache encore, Et reçoit tous les soirs, malgré les envieux, Le jeune amant sans barbe à la barbe du vieux. Suis-je bien informé ? - Vous répondrez peut-être.
Doña Josepha
Vous m'avez défendu de dire deux mots, maître.
Don Carlos
Aussi n'en veux-je qu'un. - Oui, non. - Ta dame est bien Doña Sol De Silva ? Parle.
Doña Josepha
Oui. - Pourquoi ?
Don Carlos
Pour rien. Le duc, son vieux futur, est absent à cette heure ?
Doña Josepha
Oui.
Don Carlos
Sans doute elle attend son jeune ?
Doña Josepha
Oui.
Don Carlos
Que je meure !
Doña Josepha
Oui.
Don Carlos
Duègne, c'est ici qu'aura lieu l'entretien ?
Doña Josepha
Oui.
Don Carlos
Cache-moi céans.
Doña Josepha
Vous ?
Don Carlos
Moi.
Doña Josepha
Pourquoi ?
Don Carlos
Pour rien.
Doña Josepha
Moi, vous cacher !
Don Carlos
Ici.
Doña Josepha
Jamais.
Don Carlos
Daignez, madame, Choisir de cette bourse ou bien de cette lame.
Doña Josepha
Vous êtes donc le diable ?
Don Carlos
Oui, duègne.
Doña Josepha
Entrez ici.
Don Carlos
Cette boîte ?
Doña Josepha
Va-t'en, si tu n'en veux pas.
L'examinant encore.
Il s'y blottit avec peine.
Don Carlos
Si ! Serait-ce l'écurie où tu mets d'aventure Le manche du balai qui te sert de monture ? Ouf !
Doña Josepha
Un homme ici !
Don Carlos
C'est une femme, est-ce pas, Qu'attendait ta maîtresse ?
Elle pousse la porte de l'armoire qui se referme.
Doña Josepha
Ô ciel ! j'entends le pas De doña Sol. - Seigneur, fermez vite la porte.
Don Carlos
Si vous dites un mot, duègne, vous êtes morte.
Pesant la bourse.
Entre doña Sol, en blanc. Doña Josefa cache la bourse.
Doña Josepha
Qu'est cet homme ? Jésus mon Dieu ! si j'appelais ?... Qui ? Hors madame et moi, tout dort dans le palais. Bah ! l'autre va venir. La chose le regarde. Il a sa bonne épée, et que le ciel nous garde De l'enfer ! Après tout, ce n'est pas un voleur.
Scène 2
Doña Sol de Silva, Doña Josepha, Hernani, Don Carlos, Doña Josefa Duarte, Une Voix
Doña Sol de Silva
Josefa !
Doña Josepha
Madame ?
Bruit de pas à la petite porte.
Josefa ouvre la petite porte. Entre Hernani. Grand manteau, grand chapeau. Dessous, un costume de montagnard d'Aragon, gris, avec une cuirasse de cuir, une épée, un poignard, et un cor à la ceinture.
Doña Sol de Silva
Ah ! je crains quelque malheur. Hernani devrait être ici. - Voici qu'il monte. Ouvre avant qu'il ne frappe, et fais vite, et sois prompte.
Doña Sol de Silva
Hernani !
Hernani
Doña Sol ! Ah ! c'est vous que je vois Enfin ! et cette voix qui parle est votre voix ! Pourquoi le sort mit-il mes jours si loin des vôtres ? J'ai tant besoin de vous pour oublier les autres !
Doña Sol de Silva
Jésus ! Votre manteau ruisselle. Il pleut donc bien ?
Hernani
Je ne sais.
Doña Sol de Silva
Vous devez avoir froid ?
Hernani
Ce n'est rien.
Doña Sol de Silva
Ôtez donc ce manteau.
Hernani
Doña Sol, mon amie, Dites-moi, quand la nuit vous êtes endormie, Calme, innocente et pure, et qu'un sommeil joyeux Entr'ouvre votre bouche et du doigt clôt vos yeux, Un ange vous dit-il combien vous êtes douce Au malheureux que tout abandonne et repousse ?
Doña Sol de Silva
Ami, vous avez bien tardé ! Mais dites-moi Si vous avez froid.
Hernani
Moi ? Je brûle près de toi. Ah ! Quand l'amour jaloux bouillonne dans nos têtes, Quand notre coeur se gonfle et s'emplit de tempêtes, Qu'importe ce que peut un nuage des airs Nous jeter en passant de tempête et d'éclairs ?
Doña Sol de Silva
Allons ! Donnez la cape et l'épée avec elle !
Hernani
Non. C'est mon autre amie, innocente et fidèle ! Doña Sol, le vieux duc, votre futur époux, Votre oncle est donc absent ?
Doña Sol de Silva
Oui, cette heure est à nous.
Hernani
Cette heure ! Et voilà tout. Pour nous, plus rien qu'une heure, Après, qu'importe ? Il faut qu'on oublie ou qu'on meure. Ange ! Une heure avec vous ! Une heure, en vérité, À qui voudrait la vie, et puis l'éternité !
Doña Sol de Silva
Hernani.
Hernani
Que je suis heureux que le duc sorte ! Comme un larron qui tremble et qui force une porte, Vite, j'entre, et vous vois, et dérobe au vieillard Une heure de vos chants et de votre regard, Et je suis bien heureux, et sans doute on m'envie De lui voler une heure ; et lui me prend ma vie !
Remettant le manteau à la duègne.
Josefa sort. Elle s'assied et fait signe à Hernani de venir près d'elle.
Doña Sol de Silva
Calmez-vous. Josefa, fais sécher son manteau. Venez là.
Hernani
Donc le duc est absent du château ?
Doña Sol de Silva
Comme vous êtes grand !
Hernani
Il est absent.
Doña Sol de Silva
Chère âme, Ne pensons plus au duc.
Hernani
Ah ! Pensons-y, madame ! Ce vieillard ! Il vous aime, il va vous épouser ! Quoi donc ! Vous prit-il pas l'autre jour un baiser ? N'y plus penser !
Doña Sol de Silva
C'est là ce qui vous désespère ! Un baiser d'oncle ! Au front ! Presque un baiser de père !
Hernani
Non ; un baiser d'amant, de mari, de jaloux. Ah ! Vous serez à lui ! Madame. Y pensez-vous ? Ô l'insensé vieillard, qui, la tête inclinée, Pour achever sa route et finir sa journée, A besoin d'une femme, et va, spectre glacé, Prendre une jeune fille ! ô vieillard insensé ! Pendant que d'une main il s'attache à la vôtre, Ne voit-il pas la mort qui l'épouse de l'autre ? Il vient dans nos amours se jeter sans frayeur ! Vieillard, va-t'en donner mesure au fossoyeur ! Qui fait ce mariage ? On vous force, j'espère !
Doña Sol de Silva
Le roi, dit-on, le veut.
Hernani
Le roi ! Le roi ! Mon père Est mort sur l'échafaud, condamné par le sien. Or, quoiqu'on ait vieilli depuis ce fait ancien, Pour l'ombre du feu roi, pour son fils, pour sa veuve, Pour tous les siens, ma haine est encor toute neuve ! Lui, mort, ne compte plus. Et tout enfant, je fis Le serment de venger mon père sur son fils. Je te cherchais partout, Carlos, roi des Castilles ! Car la haine est vivace entre nos deux familles. Les pères ont lutté sans pitié, sans remords, Trente ans ! Or c'est en vain que les pères sont morts, La haine vit. Pour eux la paix n'est point venue, Car les fils sont debout, et le duel continue. Ah ! C'est donc toi qui veux cet exécrable hymen ! Tant mieux. Je te cherchais, tu viens dans mon chemin !
Doña Sol de Silva
Vous m'effrayez.
Hernani
Chargé d'un mandat d'anathème, Il faut que j'en arrive à m'effrayer moi-même ! Écoutez. L'homme auquel, jeune, on vous destina, Ruy de Silva, votre oncle, est duc de Pastrana, Riche-homme d'Aragon, comte et grand de Castille. Ô défaut de jeunesse, il peut, ô jeune fille, Vous apporter tant d'or, de bijoux, de joyaux, Que votre front reluise entre des fronts royaux ; Et pour le rang, l'orgueil, la gloire et la richesse, Mainte reine peut-être enviera sa duchesse ! Voilà donc ce qu'il est. Moi, je suis pauvre, et n'eus Tout enfant, que les bois où je fuyais pieds nus. Peut-être aurais-je aussi quelque blason illustre Qu'une rouille de sang à cette heure délustre ; Peut-être ai-je des droits, dans l'ombre ensevelis, Qu'un drap d'échafaud noir cache encor sous ses plis, Et qui, si mon attente un jour n'est pas trompée, Pourront de ce fourreau sortir avec l'épée. En attendant, je n'ai reçu du ciel jaloux Que l'air, le jour et l'eau, la dot qu'il donne à tous. Or du duc ou de moi souffrez qu'on vous délivre, Il faut choisir des deux, l'épouser, ou me suivre.
Doña Sol de Silva
Je vous suivrai.
Hernani
Parmi mes rudes compagnons ? Proscrits dont le bourreau sait d'avance les noms, Gens dont jamais le fer ni le coeur ne s'émousse, Ayant tous quelque sang à venger qui les pousse ? Vous viendrez commander ma bande, comme on dit ? Car, vous ne savez pas, moi, je suis un bandit ! Quand tout me poursuivait dans toutes les Espagnes : Seule, dans ses forêts, dans ses hautes montagnes, Dans ses rocs où l'on n'est que de l'aigle aperçu, La vieille Catalogne en mère m'a reçu. Parmi ses montagnards, libres, pauvres et graves, Je grandis, et demain, trois mille de ses braves, Si ma voix dans leurs monts fait résonner ce cor, Viendront... vous frissonnez, réfléchissez encor. Me suivre dans les bois, dans les monts, sur les grèves, Chez des hommes pareils aux démons de vos rêves ; Soupçonner tout, les yeux, les voix, les pas, le bruit, Dormir sur l'herbe, boire au torrent, et la nuit Entendre, en allaitant quelque enfant qui s'éveille, Les balles des mousquets siffler à votre oreille. Être errante avec moi, proscrite, et, s'il le faut, Me suivre où je suivrai mon père, - à l'échafaud.
Doña Sol de Silva
Je vous suivrai.
Hernani
Le duc est riche, grand, prospère. Le duc n'a pas de tache au vieux nom de son père. Le duc peut tout. Le duc vous offre avec sa main Trésors, titres, bonheur...
Doña Sol de Silva
Nous partirons demain. Hernani, n'allez pas sur mon audace étrange Me blâmer. êtes-vous mon démon ou mon ange ? Je ne sais, mais je suis votre esclave. écoutez, Allez où vous voudrez, j'irai. Restez, partez, Je suis à vous. Pourquoi fais-je ainsi ? Je l'ignore. J'ai besoin de vous voir, et de vous voir encore, Et de vous voir toujours. Quand le bruit de vos pas S'efface, alors je crois que mon coeur ne bat pas ; Vous me manquez, je suis absente de moi-même ; Mais dès qu'enfin ce pas que j'attends et que j'aime Vient frapper mon oreille, alors il me souvient Que je vis, et je sens mon âme qui revient !
Hernani
Ange !
Doña Sol de Silva
À minuit. Demain. Amenez votre escorte. Sous ma fenêtre. Allez, je serai brave et forte. Vous frapperez trois coups.
Hernani
Savez-vous qui je suis, Maintenant ?
Doña Sol de Silva
Monseigneur, qu'importe ! Je vous suis.
Hernani
Non, puisque vous voulez me suivre, faible femme, Il faut que vous sachiez quel nom, quel rang, quelle âme, Quel destin est caché dans le pâtre Hernani. Vous vouliez d'un brigand, voulez-vous d'un banni ?
Don Carlos
Quand aurez-vous fini de conter votre histoire ? Croyez-vous donc qu'on soit si bien dans une armoire ? Hernani recule étonné. Doña Sol pousse un cri et se réfugie dans ses bras, en fixant sur don Carlos des yeux effarés.
Hernani
Quel est cet homme ?
Doña Sol de Silva
Ô ciel ! Au secours !
À don Carlos.
Hernani
Taisez-vous, Doña Sol ! Vous donnez l'éveil aux yeux jaloux. Quand je suis près de vous, veuillez, quoi qu'il advienne, Ne réclamer jamais d'autre aide que la mienne. Que faisiez-vous là ?
Don Carlos
Moi? Mais, à ce qu'il paraît, Je ne chevauchais pas à travers la forêt.
Hernani
Qui raille après l'affront s'expose à faire rire Aussi son héritier !
Don Carlos
Chacun son tour, messire ! Parlons franc. Vous aimez madame et ses yeux noirs, Vous y venez mirer les vôtres tous les soirs, C'est fort bien. J'aime aussi madame, et veux connaître Qui j'ai vu tant de fois entrer par la fenêtre, Tandis que je restais à la porte.
Hernani
En honneur, Je vous ferai sortir par où j'entre, Seigneur.
Don Carlos
Nous verrons. J'offre donc mon amour à madame. Partageons, voulez-vous ? J'ai vu dans sa belle âme Tant d'amour, de bonté, de tendres sentiments, Que madame, à coup sûr, en a pour deux amants. Or, ce soir, voulant mettre à fin mon entreprise, Pris, je pense, pour vous, j'entre ici par surprise ; Je me cache, j'écoute, à ne vous celer rien ; Mais j'entendais très mal et j'étouffais très bien ; Et puis je chiffonnais ma veste à la française. Ma foi, je sors !
Hernani
Ma dague aussi n'est pas à l'aise, Et veut sortir.
Don Carlos
Monsieur, c'est comme il vous plaira.
Don Carlos tire son épée.
Hernani
En garde !
Doña Sol de Silva
Hernani ! Ciel !
Don Carlos
Calmez-vous, Señora.
Hernani
Dites-moi votre nom.
Don Carlos
Hé ! Dites-moi le vôtre !
Hernani
Je le garde, secret et fatal, pour un autre Qui doit un jour sentir, sous mon genou vainqueur, Mon nom à son oreille, et ma dague à son coeur !
Don Carlos
Alors, quel est le nom de l'autre ?
Ils croisent leurs épées. Doña Sol tombe tremblante sur un fauteuil. On entend des coups à la porte.
Hernani
Que t'importe ? En garde ! Défends-toi !
Les champions s'arrêtent, entre Josefa par la petite porte et tout effarée.
Doña Sol de Silva
Ciel ! On frappe à la porte !
Hernani
Qui frappe ainsi ?
Doña Josefa Duarte
Madame ! Un coup inattendu ! C'est le duc qui revient !
Doña Sol de Silva
Le duc ! Tout est perdu ! Malheureuse !
Les deux combattants remettent leurs épées dans le fourreau, don Carlos s'enveloppe de son manteau et rabat son chapeau sur ses yeux. On frappe de nouveau.
Doña Josefa Duarte
Mon Dieu ! L'inconnu ! Des épées ! On se battait. Voilà de belles équipées !
Hernani
Que faire ? On frappe.
Doña Josefa fait un pas vers la porte, Hernani l'arrête.
en dehors
Une Voix
Doña Sol, ouvrez-moi !
Hernani
N'ouvrez pas.
On frappe de nouveau.
Doña Josefa Duarte
Saint Jacques Monsiegneur ! Tirez-nous de ce pas !
Hernani
Cachons-nous.
Don Carlos
Dans l'armoire ?
Hernani
Entrez-y, je m'en charge. Nous y tiendrons tous deux.
Don Carlos
Grand merci, c'est trop large.
Hernani
Fuyons par là.
Don Carlos
Bonsoir. Pour moi, je reste ici.
À doña Sol.
Hernani
Ah ! Tête et sang ! Monsieur, vous me paierez ceci ! Si je barricadais l'entrée ?
Don Carlos
Ouvrez la porte.
Hernani
Que dit-il ?
On frappe toujours. Doña Josefa va ouvrir en tremblant.
Don Carlos
Ouvrez donc, vous dis-je !
Doña Sol de Silva
Je suis morte !
Scène 3
Don Ruy Gomez de Silva, Hernani, Doña Sol de Silva, Don Carlos
À Doña Sol.
Aux deux jeunes gens.
Don Ruy Gomez de Silva
Des hommes chez ma nièce à cette heure de nuit ! Venez tous ! Cela vaut la lumière et le bruit. Par saint Jean d'Avila, je crois que, sur mon âme, Nous sommes trois chez vous ! C'est trop de deux, Madame. Mes jeunes cavaliers, que faites-vous céans ? Quand nous avions le Cid et Bernard, ces géants De l'Espagne et du monde allaient par les Castilles Honorant les vieillards et protégeant les filles. C'étaient des hommes forts et qui trouvaient moins lourds Leur fer et leur acier, que vous votre velours. Ces hommes-là portaient respect aux barbes grises, Faisaient agenouiller leur amour aux églises Ne trahissaient personne, et donnaient pour raison Qu'ils avaient à garder l'honneur de leur maison. S'ils voulaient une femme, ils la prenaient sans tache, En plein jour, devant tous, et l'épée, ou la hache, Ou la lance à la main. - Et quant à ces félons Qui le soir, et les yeux tournés vers leurs talons, Ne fiant qu'à la nuit leurs manoeuvres infâmes, Par derrière aux maris vol l'honneur des femmes, J'affirme que le Cid, cet aïeul de nous tous, Les eût tenus pour vils et fait mettre à genoux, Et qu'il eût, dégradant leur noblesse usurpée, Souffleté leur blason du plat de son épée ! Voilà ce que feraient, j'y songe avec ennui, Les hommes d'autrefois aux hommes d'aujourd'hui. Qu'êtes-vous venus faire ici ? C'est donc à dire Que je ne suis qu'un vieux dont les jeunes vont rire ! On va rire de moi, soldat de Zamora ? Et quand je passerai, tête blanche, on rira ? Ce n'est pas vous du moins qui rirez !...
Hernani
Duc...
Don Ruy Gomez de Silva
Silence ! Quoi ! Vous avez l'épée, et la bague, et la lance, La chasse, les festins, les meutes, les faucons, Les chansons à chanter le soir sous les balcons, Les plumes au chapeau, les casaques de soie, Les bals, les carrousels, la jeunesse, la joie, Enfants, l'ennui vous gagne ! à tout prix, au hasard, Il vous faut un hochet : vous prenez un vieillard ! Ah ! Vous l'avez brisé, le hochet ! mais Dieu fasse Qu'il vous puisse en éclats rejaillir à la face ! Suivez-moi !
Hernani
Seigneur duc...
Il arrache son collier.
Il jette son chapeau.
Don Ruy Gomez de Silva
Suivez-moi! Suivez-moi ! Messieurs, avons-nous fait cela pour rire ? Quoi ! Un trésor est chez moi ; c'est l'honneur d'une fille, D'une femme, l'honneur de toute une famille ; Cette fille, je l'aime, elle est ma nièce, et doit Bientôt changer sa bague à l'anneau de mon doigt ; Je la crois chaste et pure, et sacrée à tout homme, Or il faut que je sorte une heure, et moi qu'on nomme Ruy Gomez De Silva, je ne puis l'essayer Sans qu'un larron d'honneur se glisse à mon foyer ! Arrière, jeunes gens ! Ah ! Ce sont là vos fêtes ! Des bâtards rougiraient d'agir comme vous faites ! Non. C'est bien. Poursuivez. Ai-je autre chose encor ? Tenez, foulez aux pieds, foulez ma toison d'or! Arrachez mes cheveux, faites-en chose vile ! Et vous pourrez demain vous vanter par la ville Que jamais débauchés, dans leurs jeux insolents, N'ont sur plus noble front souillé cheveux plus blancs !
Doña Sol de Silva
Monseigneur...
Aux deux jeunes gens.
Don Ruy Gomez de Silva
Écuyers ! Écuyers ! À mon aide ! Ma hache, mon poignard, ma dague de Tolède ! Et suivez-moi tous deux !
Il jette son manteau, et découvre son visage caché par son chapeau.
Don Carlos
Duc, ce n'est pas d'abord De cela qu'il s'agit. Il s'agit de la mort De Maximilien, empereur d'Allemagne.
Don Ruy Gomez de Silva
Raillez-vous ?... Dieu ! Le roi !
Doña Sol de Silva
Le roi !
Hernani
Le roi d'Espagne.
Don Ruy Gomez renvoie ses gens d'un signe. Il examine don Carlos, que doña Sol regarde avec crainte et surprise, et sur lequel Hernani, demeuré dans un coin, fixe des yeux étincelants.
Don Carlos
Oui, Carlos. Seigneur duc, es-tu donc insensé ? Mon aïeul l'empereur est mort, je ne le sais Que de ce soir. Je viens, tout en hâte, et moi-même, Dire la chose à toi, féal sujet que j'aime, Te demander conseil, incognito, la nuit, Et l'affaire est bien simple, et voilà bien du bruit !
Don Ruy Gomez de Silva
Mais pourquoi tarder tant à m'ouvrir cette porte?
Don Carlos
Belle raison ! Tu viens avec toute une escorte ! Quand un secret d'état m'amène en ton palais, Duc, est-ce pour l'aller dire à tous tes valets ?
Don Ruy Gomez de Silva
Altesse, pardonnez, l'apparence...
Don Carlos
Bon père, Je t'ai fait gouverneur du château de Figuère ; Mais qui dois-je à présent faire ton gouverneur ?
Don Ruy Gomez de Silva
Pardonnez...
Don Carlos
Il suffit. N'en parlons plus, seigneur. Donc l'empereur est mort.
Don Ruy Gomez de Silva
L'aïeul de votre altesse Est mort ?
Don Carlos
Duc, tu m'en vois pénétré de tristesse.
Don Ruy Gomez de Silva
Qui lui succède ?
Don Carlos
Un duc de Saxe est sur les rangs. François Premier, de France, est un des concurrents.
Don Ruy Gomez de Silva
Où vont se rassembler les électeurs d'empire ?
Don Carlos
Ils ont choisi, je crois, Aix-La-Chapelle, ou Spire, Ou Francfort.
Don Ruy Gomez de Silva
Notre roi, dont Dieu garde les jours, N'a-t-il pensé jamais à l'empire ?
Don Carlos
Toujours.
Don Ruy Gomez de Silva
C'est à vous qu'il revient.
Don Carlos
Je le sais.
Don Ruy Gomez de Silva
Votre père Fut archiduc d'Autriche, et l'empire, j'espère, Aura ceci présent, que c'était votre aïeul, Celui qui vient de choir de la pourpre au linceul.
Don Carlos
Et puis, on est bourgeois de Gand.
Don Ruy Gomez de Silva
Dans mon jeune âge Je le vis, votre aïeul. Hélas! Seul je surnage D'un siècle tout entier. Tout est mort à présent. C'était un empereur magnifique et puissant !
Don Carlos
Rome est pour moi.
Il s'incline sur les mains du roi et les baise.
Don Ruy Gomez de Silva
Vaillant, ferme, point tyrannique. Cette tête allait bien au vieux corps germanique ! Que je vous plains ! Si jeune, en un tel deuil plongé !
Don Carlos
Le Pape veut ravoir la Sicile, que j'ai ; Un Empereur ne peut posséder la Sicile, Il me fait empereur ; alors, en fils docile. Je lui rends Naples. Ayons l'aigle, et puis nous verrons Si je lui laisserai rogner les ailerons.
Don Ruy Gomez de Silva
Qu'avec joie il verrait, ce vétéran du trône, Votre front déjà large aller à sa couronne ! Ah ! Seigneur, avec vous nous le pleurerons bien, Cet empereur très grand, très bon et très chrétien !
Don Carlos
Le Saint-Père est adroit. - Qu'est-ce que la Sicile ? C'est une île qui pend à mon royaume, une île. Une pièce, un haillon, qui, tout déchiqueté, Tient à peine à l'Espagne et qui traîne à côté. - Que ferez-vous, mon fils, de cette île bossue Au monde impérial au bout d'un fil cousue ? Votre empire est mal fait : vite, venez ici, Des ciseaux ! et coupons ! - Très saint-père, merci ! Car de ces pièces-là, si j'ai bonne fortune, Je compte au saint-empire en recoudre plus d'une. Et, si quelques lambeaux m'en étaient arrachés. Rapiécer mes états d'îles et de duchés !
Don Ruy Gomez de Silva
Consolez-vous ! il est un empire des justes Où l'on revoit les morts plus saints et plus augustes !
Au duc.
Don Carlos
Ce roi François premier, c'est un ambitieux ! Le vieil empereur mort, vite il fait les doux yeux À l'empire ! A-t-il pas sa France très chrétienne ? Ah ! La part est pourtant belle, et vaut qu'on s'y tienne ! L'empereur mon aïeul disait au roi Louis : Si j'étais Dieu le père, et si j'avais deux fils, Je ferais l'aîné dieu, le second roi de France. - Crois-tu que François puisse avoir quelque espérance?
Don Ruy Gomez de Silva
C'est un victorieux.
Don Carlos
Il faudrait tout changer. La bulle d'or défend d'élire un étranger.
Don Ruy Gomez de Silva
À ce compte, seigneur, vous êtes roi d'Espagne?
Don Carlos
Je suis bourgeois de Gand.
Don Ruy Gomez de Silva
La dernière campagne A fait monter bien haut le roi François premier.
Don Carlos
L'aigle qui va peut-être éclore à mon cimier Peut aussi déployer ses ailes.
Don Ruy Gomez de Silva
Votre altesse Sait-elle le latin ?
Don Carlos
Mal.
Don Ruy Gomez de Silva
Tant pis. La noblesse D'Allemagne aime fort qu'on lui parle latin.
Don Carlos
Ils se contenteront d'un espagnol hautain, Car il importe peu, croyez-en le roi Charles, Quand la voix parle haut, quelle langue elle parle. - Je vais en Flandres. Il faut que ton roi, cher Silva, Te revienne empereur. Le roi de France va Tout remuer. Je veux le gagner de vitesse. Je partirai sous peu.
Don Ruy Gomez de Silva
Vous nous quittez, altesse, Sans purger l'Aragon des rebelles maudits Qui partout dans nos monts lèvent leurs fronts hardis.
Don Carlos
J'ordonne au duc d'Arcos d'exterminer la bande.
Don Ruy Gomez de Silva
Donnez-vous aussi l'ordre au chef qui la commande De se laisser faire ?
Don Carlos
Hé ! Quel est ce chef ? Son nom ?
Don Ruy Gomez de Silva
Je l'ignore. On le dit un rude compagnon.
Don Carlos
Bah ! Je sais que pour l'heure il se cache en Galice, Et j'en aurai raison avec quelque milice.
Don Ruy Gomez de Silva
De faux avis alors le disaient près d'ici.
Don Carlos
Faux avis ! Cette nuit tu me loges.
Il appelle ses valets.
Les valets entrent avec des flambeaux. Le duc les range sur deux haies jusqu'à la porte du fond. Cependant doña Sol s'approche lentement d'Hernani. Le roi les épie tous deux.
Don Ruy Gomez de Silva
Merci, Altesse ! Faites tous honneur au roi mon hôte.
Doña Sol de Silva
Demain, sous ma fenêtre, à minuit, et sans faute. Vous frapperez des mains trois fois.
Hernani
Demain.
Haut à doña Sol vers laquelle il fait un pas avec galanterie.
Il lui donne la main et la reconduit à la porte. - Elle sort.
Don Carlos
Demain ! Souffrez que pour rentrer je vous offre la main.
Hernani
Mon bon poignard !
Il prend Hernani à part.
Don Carlos
Notre homme a la mine attrapée. Je vous ai fait l'honneur de toucher votre épée, Monsieur ; vous me seriez suspect pour cent raisons, Mais le roi don Carlos répugne aux trahisons. Allez. Je daigne encor protéger votre fuite.
Don Ruy Gomez de Silva
Qu'est ce seigneur ?
Ils sortent avec les valets et les flambeaux. Le duc précédant le roi une cire à la main.
Don Carlos
Il part. C'est quelqu'un de ma suite.
Scène 4
Hernani
Il sort par la petite porte.
Hernani
Oui, de ta suite, ô roi ! De ta suite ! - J'en suis. Nuit et jour, en effet, pas à pas, je te suis ! Un poignard à la main, l'oeil fixé sur ta trace, Je vais ! Ma race en moi poursuit en toi ta race ! Et puis, te voilà donc mon rival ! Un instant, Entre aimer et haïr je suis resté flottant, Mon coeur pour elle et toi n'était point assez large, J'oubliais en l'aimant ta haine qui me charge ; Mais puisque tu le veux, puisque c'est toi qui viens Me faire souvenir, c'est bon, je me souviens ! Mon amour fait pencher la balance incertaine, Et tombe tout entier du côté de ma haine. Oui, je suis de ta suite, et c'est toi qui l'as dit ! Va, jamais courtisan de ton lever maudit, Jamais seigneur baisant ton ombre, ou majordome Ayant à te servir abjuré son coeur d'homme, Jamais chiens de palais dressés à suivre un roi, Ne seront sur tes pas plus assidus que moi ! Ce qu'ils veulent de toi, tous ces grands de Castille, C'est quelque titre creux, quelque hochet qui brille, C'est quelque mouton d'or qu'on se va pendre au cou ; Moi, pour vouloir si peu je ne suis pas si fou ! Ce que je veux de toi, ce n'est point faveurs vaines, C'est l'âme de ton corps, c'est le sang de tes veines, C'est tout ce qu'un poignard, furieux et vainqueur, En y fouillant long-temps peut prendre au fond d'un coeur. Va devant, je te suis. Ma vengeance qui veille Avec moi, toujours marche et me parle à l'oreille ! Va, marche, je suis là, je te pousse, et sans bruit Mon pas cherche ton pas, et le presse et le suit ! Le jour tu ne pourras, ô roi, tourner la tête, Sans me voir immobile et sombre dans ta fête ; La nuit tu ne pourras tourner les yeux, ô roi, Sans voir mes yeux ardents luire derrière toi !
Acte II
Scène 1
Don Carlos, Don Sanchez, Don Matias, Don Ricardo, Don Sancho
Un patio du palais de Silva. À gauche, les grands murs du palais, avec une fenêtre à balcon. Au-dessous de la fenêtre, une petite porte. À droite et au fond, des maisons et des rues. - Il est nuit. - On voit briller çà et là, aux façades des édifices, quelques fenêtres encore éclairées.
Ils arrivent tous quatre, don Carlos en tête. Ils sont enveloppés de longs manteaux dont leurs épées soulèvent le bord inférieur.
Montrant la fenêtre qui n'est pas éclairée.
Il promène ses yeux sur les croisées éclairées.
Don Carlos
Voilà bien le balcon, la porte... mon sang bout. Pas de lumière encor ! Des lumières partout Où je n'en voudrais pas, hors à cette fenêtre Où j'en voudrais.
Don Sanchez
Seigneur, reparlons de traître. Et vous l'avez laissé partir !...
Don Carlos
Comme tu dis.
Don Matias
Et peut-être c'était le major des bandits !
Don Carlos
Qu'il en soit le major ou bien le capitaine, Jamais roi couronné n'eut mine plus hautaine.
Don Sanchez
Son nom, Seigneur ?...
Don Carlos
Munoz..., Dernan..., un nom en i.
Don Sanchez
Hernani, peut-être ?
Don Carlos
Oui.
Don Sanchez
C'est lui.
Don Matias
C'est Hernani ? Le Chef !
Don Sanchez
De ses propos vous reste-t-il mémoire ?
Don Carlos
Hé ! Je n'entendais rien dans leur maudite armoire !
Don Carlos se détourne gravement et le regarde en face.
Don Sanchez
Mais pourquoi le lâcher lorsque vous le tenez ?
Les seigneurs reculent et se taisent.
Don Carlos
Comte de Monterey, vous me questionnez. Et d'ailleurs ce n'est point le souci qui m'arrête. J'en veux à sa maîtresse et non point à sa tête. Rien de plus.
Don Ricardo
Pourquoi pas à toutes deux, Seigneur ?
Don Carlos
Comte ! Un digne conseil ! Et qui vous fait honneur ! Vous allez droit au but ! Vous avez la main prompte !
Don Ricardo
Sous quel titre plaît il au roi que je sois comte ?
Don Sanchez
C'est méprise.
Don Ricardo
Le roi m'a nommé comte.
À Ricardo.
Don Carlos
Assez ! Bien ! J'ai laissé tomber ce titre... Ramassez.
Don Ricardo
Merci, seigneur.
Don Carlos se promène au fond du théâtre, examinant avec impatience les fenêtres éclairées.
Don Sanchez
Beau Comte ! Un Comte de surprise !
Don Matias
Mais que fera le roi, la belle une fois prise ?
Don Sancho
Il la fera comtesse, et puis dame d'honneur ; Puis, qu'il en ait un fils, il sera roi.
Don Matias
Seigneur, Allons donc ! Un bâtard ! Comte, fût-on altesse, On ne saurait tirer un roi d'une comtesse !
Don Sancho
Il la fera marquise alors, mon cher marquis.
Don Carlos revient et regarde avec colère toutes les fenêtres éclairées.
Don Matias
On garde les bâtards pour les pays conquis, On les fait vicerois. C'est à cela qu'ils servent.
Deux fenêtres s'éteignent.
Don Carlos
Dirait-on pas des yeux jaloux qui nous observent ?... Enfin, en voilà deux qui s'éteignent !... Allons ! Messieurs, que les instants de l'attente sont longs ! Qui fera marcher l'heure avec plus de vitesse ?
Don Sancho
C'est ce que nous disons souvent chez votre altesse.
La dernière fenêtre éclairée s'éteint.
Tourné vers le balcon de doña Sol, toujours noir.
Don Carlos
Cependant que chez vous mon peuple le redit. - La dernière est éteinte. Ô vitrage maudit ! Quand t'allumeras-tu ? Cette nuit est bien sombre. Doña Sol ! Viens briller comme un astre dans l'ombre ! Est-il minuit ?
Don Ricardo
Minuit bientôt.
La fenêtre de doña Sol s'éclaire, on voit son ombre se dessiner sur les vitraux lumineux.
Don Carlos
Il faut finir Pourtant ! À tout moment l'autre peut survenir. Mes amis ! Un flambeau ! Son ombre à la fenêtre ! Jamais jour ne me fut plus charmant à voir naître. Hâtons-nous ! Faisons-lui le signal qu'elle attend : Il faut frapper des mains trois fois. Dans un instant, Mes amis, vous allez la voir ! Mais notre nombre Va l'effrayer peut-être... Allez tous trois dans l'ombre Là-bas, épier l'autre. Amis, partageons-nous Les deux amants ; tenez, à moi la dame, à vous Le brigand.
Don Ricardo
Grand merci.
Les seigneurs s'inclinent et sortent. Don Carlos les laisse s'éloigner, puis frappe des mains à trois reprises ; à la troisième la fenêtre s'ouvre, et Doña Sol paraît sur le balcon.
Don Carlos
S'il vient, de l'embuscade Sortez vite, et poussez au drôle une estocade. Pendant qu'il reprendra ses esprits sur le grès, J'emporterai la belle et nous rirons après. N'allez pas cependant le tuer ! C'est un brave Après tout ; et la mort d'un homme est chose grave.
Scène 2
Doña Sol de Silva, Don Carlos
Doña Sol de Silva
Est-ce vous, Hernani ?
Il frappe de nouveau des mains.
Don Carlos
Diable ! Ne parlons pas !
Elle referme la fenêtre, dont la lumière disparaît. Un moment après la petite porte s'ouvre, et doña Sol en sort, une lampe à la main, elle dit :
Entrouvrant la porte.
Carlos rabat son chapeau sur son visage, et s'avance précipitamment vers elle. Doña Sol, laissant tomber sa lampe.
Elle veut rentrer.
Doña Sol de Silva
Je descends. Hernani ! Dieu ! Ce n'est point son pas !
Don Carlos
Doña Sol !
Doña Sol de Silva
Ce n'est point sa voix ! Ah ! Malheureuse !
Don Carlos
Eh ! Quelle voix veux-tu qui soit plus amoureuse ? C'est toujours un amant, et c'est un amant roi !
Doña Sol de Silva
Le roi !
Don Carlos
Souhaite, ordonne. Un royaume est à toi ! Car celui dont tu veux briser la douce entrave C'est le roi ton seigneur ! C'est Carlos ton esclave !
Doña Sol de Silva
Au secours, Hernani !
Don Carlos
Le juste et digne effroi ! Ce n'est pas ton bandit qui te tient ; c'est le Roi !
Doña Sol de Silva
Non ! Le bandit, c'est vous ! N'avez-vous pas de honte ! Ah ! Pour vous au visage une rougeur me monte ! Sont-ce là les exploits dont le roi fera bruit ? Venir ravir de force une femme, la nuit ! Ah ! Qu'Hernani vaut mieux cent fois ! Roi, je proclame Que si l'homme naissait où le place son âme, Si le coeur seul faisait le brigand et le roi, À lui serait le sceptre et le poignard à toi.
Don Carlos
Madame...
Doña Sol de Silva
Oubliez-vous que mon père était comte ?
Don Carlos
Je vous ferai Duchesse.
Elle recule de quelques pas.
Doña Sol de Silva
Allez, C'est une honte ! Il ne peut être rien entre nous, don Carlos. Mon vieux père a pour vous versé son sang à flots. Moi, je suis fille noble, et, de ce sang jalouse. Trop pour la favorite et trop peu pour l'épouse !
Don Carlos
Hé bien !... Partagez donc et mon trône et mon nom. Venez. - Vous serez reine, impératrice...
Doña Sol de Silva
Non. C'est un piège. Et d'ailleurs, altesse, avec franchise, S'agit-il pas de vous ? S'il faut que je le dise, J'aime mieux avec lui, mon Hernani, mon roi, Vivre errante, en dehors du monde et de la loi, Ayant faim, ayant soif, fuyant toute l'année, Partageant jour à jour sa pauvre destinée, Abandon, guerre, exil, deuil, misère et terreur, Que d'être impératrice avec un empereur.
Don Carlos
Que cet homme est heureux !
Doña Sol de Silva
Quoi ! Pauvre, proscrit même !
Don Carlos
Qu'il fait bien d'être pauvre et proscrit, puisqu'on l'aime ! Moi je suis seul !... Un ange accompagne ses pas ! Donc vous me haïssez ?
Doña Sol de Silva
Je ne vous aime pas.
Don Carlos
Eh bien ! Qu'importe ?
Elle se jette à ses genoux ; il cherche à l'entraîner.
Doña Sol de Silva
Ô ciel ! Quoi ! Vous êtes altesse, Vous êtes roi ! Duchesse, ou Marquise, ou Comtesse, Vous n'avez qu'à choisir. Les femmes de la cour Ont toujours un amour tout prêt pour votre amour ; Mais mon proscrit ! Qu'a-t-il reçu du ciel avare ? Ah ! Vous avez Castille, Aragon et Navarre, Et Murcie et Léon, dix royaumes encor, Et les Flamands, et l'Inde avec les mines d'or ! Vous avez un empire auquel nul roi ne touche, Si vaste que jamais le soleil ne s'y couche ! Et quand vous avez tout, voudrez-vous, vous, le roi, Me prendre, pauvre fille, à lui qui n'a que moi ?
Elle se débat dans ses bras.
Don Carlos
Viens, je n'écoute rien, viens ! Si tu m'accompagnes, Je te donne, choisis, quatre de mes Espagnes ! Dis, lesquelles veux-tu ? Choisis !
Elle lui arrache le poignard de sa ceinture. Il la lâche et recule.
Doña Sol de Silva
Pour mon honneur Je ne veux rien de vous, que ce poignard, Seigneur ! Avancez maintenant ! Faites un pas !
Il veut faire un pas. Doña Sol lève le poignard.
Don Carlos
La belle ! Je ne m'étonne plus si l'on aime un rebelle.
Il recule. Elle se détourne et crie avec force.
Doña Sol de Silva
Pour un pas je vous tue et me tue... Hernani !... Hernani !...
Don Carlos
Taisez-vous.
Doña Sol de Silva
Un pas, tout est fini.
Don Carlos
Madame, à cet excès ma douceur est réduite ! J'ai là pour vous forcer trois hommes de ma suite.
Scène 3
Hernani, Doña Sol de Silva, Don Carlos
Le roi se retourne, et voit Hernani immobile derrière lui, dans l'ombre, les bras croisés, sous le long manteau qui l'enveloppe et le large bord de son chapeau relevé. Doña Sol pousse un cri, court à lui et l'entoure de ses bras.
Hernani
Vous en oubliez un !
Hernani
Ah ! Le ciel m'est témoin Que volontiers je l'eusse été chercher plus loin !
Doña Sol de Silva
Hernani ! Sauvez-moi de lui !
Hernani
Soyez tranquille.
Appelant.
Don Carlos
Monterey ! Que font donc mes amis par la ville ? Avoir laissé passer ce chef de bohémiens ! Monterey !
Hernani
Vos amis sont au pouvoir des miens. Et ne réclamez pas leur épée impuissante : Pour trois qui vous viendraient, il m'en viendrait soixante. Soixante dont un seul vous vaut tous quatre. Ainsi, Vidons entre nous deux notre querelle ici. Quoi ! Vous portiez la main sur cette noble fille ! C'était d'un imprudent, Seigneur Roi de Castille, Et d'un lâche !
Don Carlos
Seigneur bandit, de vous à moi Pas de reproche !
Il lui saisit le bras.
Hernani
Il raille !... Oh ! Je ne suis pas roi ; Mais quand un roi m'insulte et pour surcroît me raille, Ma colère va haut et me monte à sa taille ! Et prenez garde ! On craint, lorsqu'on me fait affront, Plus qu'un cimier de roi la rougeur de mon front ! Vous êtes insensé si quelque espoir vous leurre. Savez-vous quelle main vous étreint à cette heure ? Écoutez : votre père a fait mourir le mien, Je vous hais. Vous avez pris mon titre et mon bien, Je vous hais. Nous aimons tous deux la même femme, Je vous hais, je vous hais ; oui, je te hais dans l'âme.
Don Carlos
Monsieur !
Hernani
Ce soir pourtant, toute haine avait fui ! Tout ce que je cherchais, c'est elle... ah Dieu ! C'est lui ! Don Carlos, te voilà pris à ton propre piège, Ni fuite ni secours : je te tiens et t'assiège ! Seul, entouré partout d'ennemis acharnés, Que vas-tu faire ?
Don Carlos
Allons ! Vous me questionnez !
Il tire son épée.
Hernani
Va, va, je ne veux pas qu'un bras obscur te frappe. Il ne sied pas qu'ainsi ma vengeance m'échappe. Tu ne seras touché par un autre que moi. Défends-toi donc.
Don Carlos
Je suis votre Seigneur le Roi. Frappez : mais pas de duel.
Hernani
Seigneur, qu'il e souvienne Qu'hier encor ta dague a rencontré la mienne.
Don Carlos
Je le pouvais hier. J'ignorais votre nom, Vous ignoriez mon titre. Aujourd'hui, compagnon, Vous savez qui je suis et je sais qui vous êtes.
Hernani
Peut-être.
Don Carlos
Pas de duel. Assassinez moi : faites !
Hernani
Crois-tu donc que pour nous il soit des noms sacrés ? Ah, te défendras-tu ?
Hernani recule. Don Carlos fixe des yeux d'aigle sur lui.
Hernani, sombre et pensif, tourmente quelques instants de la main la poignée de son épée, puis se retourne brusquement vers le roi, et brise la lame sur le pavé.
Don Carlos
Vous m'assassinerez. Ah ! Vous croyez, bandits, que vos brigades viles Pourrons impunément s'épandre dans mes villes ? Que teint de sangs, chargés de meurtres, malheureux ! Vous pourrez, après tout, faire les généreux ! Et que nous daignerons, nous, victimes trompées, Anoblir vos poignards du choc de nos épées ?... Non, Le crime vous tient. Partout vous le traînez. Nous, des duels avec vous ! Arrière ! Assassinez.
Le roi se tourne à demi vers lui et le regarde avec dédain.
Hernani
Va-t'en donc. Nous aurons rencontres meilleures. Va-t'en.
Doña Sol de Silva
Mon Hernani !
Don Carlos
C'est bien : dans quelques heures Je serai, moi le roi, dans le palais ducal. Mon premier soin sera de mander le fiscal ! A-t-on fait mettre à prix votre tête ?
Hernani
Oui.
Don Carlos
Maître, Je vous tiens de ce jour sujet rebelle et traître. Je vous en avertis. Partout je vous poursuis, Je vous fais mettre au ban du royaume.
Hernani
J'y suis. Déjà.
Don Carlos
Bien !
Hernani
Mais la France auprès l'Espagne, C'est un port.
Don Carlos
Je vais être empereur d'Allemagne. Je vous fais mettre au ban de l'Empire.
Hernani
À ton gré. J'ai le reste du monde, où je te braverai. Il est plus d'un asile où ta puissance tombe.
Don Carlos
Et quand j'aurai le monde?
Hernani
Alors j'aurai la tombe.
Don Carlos
Je saurai déjouer vos complots insolents.
Hernani
La vengeance est boiteuse, elle vient à pas lents, Mais elle vient.
Don Carlos
Toucher à la dame que j'adore Ce bandit !
Hernani
Songes-tu que je tiens encore ? Ne me rappelle pas, futur César romain, Que je t'ai là, chétif et petit dans ma main, Et que si je serrais cette main trop loyale, J'écraserais dans l'oeuf ton aigle impériale !
Don Carlos
Faites.
Il ôte son manteau et le jette sur les épaules du roi.
Le roi s'enveloppe du manteau.
Hernani
Va t'en, va t'en ; Car, dans nos rangs, pour toi, je crains quelque couteau. Pars tranquille à présent ! Ma vengeance altérée Pour tout autre que moi fait ta tête sacrée.
Il sort.
Don Carlos
Monsieur, vous qui venez de me parler ainsi, Ne demandez un jour ni grâce, ni merci.
Scène 4
Doña Sol de Silva, Hernani, Un Montagnard, Cris Confus
Doña Sol de Silva
Maintenant, fuyons vite.
Hernani
Il vous sied, mon amie, D'être dans mon malheur toujours plus raffermie, De n'y point renoncer, et de vouloir toujours Jusqu'au fond, jusqu'au bout, accompagner mes jours. C'est un noble dessein, digne d'un coeur fidèle ! Mais, tu le vois, mon Dieu, pour tant accepter d'elle, Pour l'entraîner, sans honte encore et sans regrets, Il n'est plus temps ! Je vois l'échafaud de trop près !
Doña Sol de Silva
Que dites-vous ?
Hernani
Ce roi que je bravais en face, Va me punir d'avoir osé lui faire grâce. Il fuit ; déjà peut-être il est dans son palais ; Il appelle ses gens, ses gardes, ses valets, Ses seigneurs, ses bourreaux...
Doña Sol de Silva
Hernani ! Dieu ! Je tremble ! Eh bien ! Hâtons-nous donc alors, fuyons ensemble !
Hernani
Ensemble ! Non, non ; l'heure en est passée ! Hélas ! Doña Sol, à mes yeux quand tu te révélas, Bonne, et daignant m'aimer d'un amour secourable, J'ai bien pu vous offrir, moi, pauvre misérable, Ma montagne, mon bois, mon torrent ; - ta pitié M'enhardissait, - mon pain de proscrit, la moitié Du lit vert et touffu que la forêt me donne ; Mais t'offrir la moitié de l'échafaud ! Pardonne, Doña Sol ! L'échafaud, - c'est à moi seul !
Doña Sol de Silva
Pourtant Vous me l'aviez promis !
Hernani
Ange ! Ah ! Dans cet instant Où la mort vient peut-être, où s'approche dans l'ombre Un sombre dénouement pour un destin bien sombre, Je le déclare ici, proscrit, traînant au flanc Un souci profond, né dans un berceau sanglant, Si noir que soit le deuil qui s'épand sur ma vie, Je suis un homme heureux et je veux qu'on m'envie ! Car vous m'avez aimé ! Car vous me l'avez dit ! Car vous avez tout bas béni mon front maudit.
Doña Sol de Silva
Souffre que je te suive.
Hernani
Ah ! Ce serait un crime Que d'arracher la fleur en tombant dans l'abîme ! Va ; j'en ai respiré le parfum ! C'est assez ! Renoue à d'autres jours tes jours par moi froissés ! Épouse ce vieillard ! C'est moi qui te délie ; Je rentre dans ma nuit. Toi, sois heureuse, oublie !
Doña Sol de Silva
Non, je te suis, je veux ma part de ton linceul ! Je m'attache à tes pas.
Hernani
Oh ! Laisse moi fuir seul.
Doña Sol de Silva
Hernani ! Tu me fuis. - Ainsi donc, insensée, Avoir donné sa vie et se voir repoussée ! Et n'avoir, après tant d'amour et tant d'ennui, Pas même le bonheur de mourir près de lui !
Hernani
Je suis banni, je suis proscrit ! Je suis funeste!
Doña Sol de Silva
Ah ! Vous êtes ingrat !
Il se place à ses pieds.
Bruit de cloches au loin.
Hernani
Eh bien ! Non, non, je reste. Tu le veux ; me voici. Viens ! Oh viens dans mes bras ! Je reste et resterai tant que tu le voudras ! Oublions-les : restons. Sieds-toi sur cette pierre. Des flammes de tes yeux inonde ma paupière : Chante-moi quelque chant comme parfois le soir Tu m'en chantais, avec des pleurs dans ton oeil noir. Soyons heureux ! buvons, car la coupe est remplie, Car cette heure est à nous et le reste est folie. Parle-moi ! Ravis-moi. N'est-ce pas qu'il est doux D'aimer et de sentir qu'on vous aime à genoux ? D'être deux ? D'être seuls ? Et que c'est douce chose De se parler d'amour, la nuit quand tout repose ? Oh! Laisse-moi dormir et rêver sur ton sein, Doña Sol ! Mon amour !... Ma beauté !...
Doña Sol de Silva
Le tocsin. Entends-tu ? Le tocsin !
Le bruit de cloches augmente. Cris confus, flambeaux et lumières à toutes les fenêtres, sur tous les toits, dans toutes les rues.
Hernani
Eh ! Non, c'est notre noce Qu'on sonne.
Doña Sol de Silva
Lève-toi ! Fuis ! Grand Dieu ! Saragosse S'allume !
Hernani
Nous aurons une noce aux flambeaux !
Bruit d'épées, cris.
Doña Sol de Silva
C'est la noce des morts ! La noce des tombeaux !
Hernani
Viens dans mes bras.
Hernani se lève.
Un Montagnard
Seigneur ! Les sbires, les alcades Débouchent dans la place en longues cavalcades ! Alerte, Monsiegneur !
Doña Sol de Silva
Ah ! Tu l'avais bien dit.
Un Montagnard
Au secours !...
Hernani
Me voici ! C'est bien !
au dehors
Cris Confus
Mort au bandit !
À doña Sol.
Hernani
Ton épée... Adieu donc !
Lui montrant la petite porte.
Doña Sol de Silva
C'est moi qui fais ta perte ! Où vas-tu ? Viens, fuyons par cette porte ouverte !
Tumulte et cris.
Hernani
Dieu ! Laisser mes amis ! Que dis-tu ?
Retenant Hernani.
Doña Sol de Silva
Ces clameurs. Me brisent. Souviens-toi que si tu meurs, je meurs !
Hernani
Un baiser !
Doña Sol de Silva
Mon époux ! Mon Hernani ! Mon maître !
Hernani
Hélas ! C'est le premier !
Il part ; elle tombe sur le banc.
Doña Sol de Silva
C'est le dernier peut-être.
Acte III
Scène 1
Don Ruy Gomez de Silva, Doña Sol de Silva, Page
LE CHÂTEAU DE SILVA. Dans les montagnes d'Aragon. La galerie des portraits de famille de Silva ; grande salle, dont ces portraits entourés de riches bordures, et surmontés de couronnes ducales et d'écussons dorés, font la décoration. Au fond une haute porte gothique. Entre chaque portrait une panoplie complète, toutes ces armures de siècles différents.
Don Ruy Gomez de Silva
Enfin ! C'est aujourd'hui ! Dans une heure on sera Ma duchesse ! Plus d'oncle ! Et l'on m'embrassera ! Mais, m'as-tu pardonné ? J'avais tort, je l'avoue. J'ai fait rougir ton front, j'ai fait pâlir ta joue : J'ai soupçonné trop vite, et je n'aurais point dû Te condamner ainsi sans avoir entendu. Que l'apparence a tort ! Injustes que nous sommes ! Certe, ils étaient bien là, les deux beaux jeunes hommes ! C'est égal. Je devais n'en pas croire mes yeux. Mais que veux-tu, ma pauvre enfant ? Quand on est vieux !
Doña Sol de Silva
Vous reparlez toujours de cela, qui vous blâme ?
Don Ruy Gomez de Silva
Moi ! J'eus tort. Je devais savoir qu'avec ton âme On n'a point de galants, quand on est doña Sol, Et qu'on a dans le coeur de bon sang espagnol.
Doña Sol de Silva
Certes, il est bon et pur, Monsiegneur ; et peut-être On le verra bientôt.
Don Ruy Gomez de Silva
Écoute, on n'est pas maître De soi-même, amoureux comme je suis de toi, Et vieux. On est jaloux, on est méchant ! Pourquoi ? Parce que l'on est vieux. Parce que beauté, grâce, Jeunesse, dans autrui, tout fait peur, tout menace. Parce qu'on est jaloux des autres, et honteux De soi. Dérision ! Que cet amour boiteux Qui nous remet au coeur tant d'ivresse et de flamme, Ait oublié le corps en rajeunissant l'âme ! Quand passe un jeune pâtre, - oui, c'en est là ! - souvent, Tandis que nous allons, lui chantant, moi rêvant, Lui, dans son pré vert, moi dans mes noires allées, Souvent je dis tout bas : Ô mes tours écroulées, Mon vieux donjon ducal, que je vous donnerais ! Oh ! Que je donnerais mes blés et mes forêts, Et les vastes troupeaux qui tondent mes collines, Mon vieux nom, mon vieux titre et toutes mes ruines ; Et tous mes vieux aïeux qui bientôt me verront, Pour sa chaumière neuve, et pour son jeune front ! - Car ses cheveux sont noirs ; car son oeil reluit comme Le tien. Tu peux le voir et dire : ce jeune homme ! Et puis, penser à moi qui suis vieux. - Je le sais ! Pourtant, j'ai nom Silva, mais ce n'est plus assez. Oui, je me dis cela. Vois à quel point je t'aime ! Le tout, pour être jeune et beau comme toi-même ! Mais à quoi vais-je ici rêver ? Moi, jeune et beau ! Qui te dois de si loin devancer au tombeau !
Doña Sol de Silva
Qui sait ?
Don Ruy Gomez de Silva
Mais, va, crois-moi, ces cavaliers frivoles N'ont pas d'amour si grand qu'il ne s'use en paroles. Qu'une fille aime et croie un de ces jouvenceaux, Elle en meurt ; il en rit. Tous ces jeunes oiseaux, À l'aile vive et peinte, au langoureux ramage, Ont un amour qui mue ainsi que leur plumage. Les vieux, dont l'âge éteint la voix et les couleurs, Ont l'aile plus fidèle, et, moins beaux, sont meilleurs. Nous aimons bien. Nos pas sont lourds ? Nos yeux arides ? Nos fronts ridés ? Au coeur on n'a jamais de rides. Hélas ! Quand un vieillard aime, il faut l'épargner ; Le coeur est toujours jeune et peut toujours saigner. Ah ! Je t'aime en époux, en père ! Et puis encore De cent autres façons, comme on aime l'aurore, Comme on aime les fleurs, comme on aime les cieux ! De te voir tous les jours, toi, ton pas gracieux, Ton front pur, le beau feu de ta douce prunelle, Je ris, et j'ai dans l'âme une fête éternelle !
Doña Sol de Silva
Hélas !
Don Ruy Gomez de Silva
Et puis, vois-tu ? Le monde trouve beau, Lorsqu'un homme s'éteint, et, lambeau par lambeau S'en va, lorsqu'il trébuche au marbre de la tombe ; Qu'une femme, ange pur, innocente colombe, Veille sur lui, l'abrite, et daigne encor souffrir L'inutile vieillard qui n'est bon qu'à mourir. C'est une oeuvre sacrée, et qu'à bon droit on loue, Que ce suprême effort d'un coeur qui se dévoue, Qui console un mourant jusqu'à la fin du jour, Et, sans aimer peut-être, a des semblants d'amour ! Ah ! Tu seras pour moi cet ange au coeur de femme, Qui, du pauvre vieillard réjouit encor l'âme, Et de ses derniers ans lui porte la moitié, Fille par le respect et soeur par la pitié.
Doña Sol de Silva
Loin de me précéder, vous pourrez bien me suivre, Monseigneur ! Ce n'est pas une raison pour vivre Que d'être jeune. Hélas ! Je vous le dis, souvent Les vieillards sont tardifs, les jeunes vont devant, Et leurs yeux brusquement referment leur paupière, Comme un sépulcre ouvert dont retombe la pierre.
Don Ruy Gomez de Silva
Oh ! Les sombres discours ! Mais je vous gronderai, Enfant ! Un pareil jour est joyeux et sacré. Comment à ce propos, quand l'heure nous appelle, N'êtes-vous pas encor prête pour la chapelle ? Mais, vite ! Habillez-vous. - Je compte les instants. La parure de noce !
Doña Sol de Silva
Il sera toujours temps.
Au page qui entre.
Don Ruy Gomez de Silva
Non pas. Que veut Iaquez ?
Page
Monseigneur, à la porte, Un homme, un pèlerin, un mendiant, n'importe, Est là qui vous demande asile.
Don Ruy Gomez de Silva
Quel qu'il soit, Le bonheur entre avec l'étranger qu'on reçoit, Qu'il vienne. - Du dehors a-t-on quelques nouvelles ? Que dit-on de ce chef de bandits infidèles Qui remplit nos forêts de sa rébellion ?
Page
C'en est fait d'Hernani ; c'en est fait du lion De la montagne.
Doña Sol de Silva
Dieu !
Don Ruy Gomez de Silva
Quoi ?
Page
La troupe est détruite. Le roi, dit-on, s'est mis lui-même à leur poursuite. La tête d'Hernani vaut mille écus du roi, Pour l'instant ; mais on dit qu'il est mort.
Doña Sol de Silva
Ah ! Sans moi, Hernani ?
Don Ruy Gomez de Silva
Grâce au ciel ! Il est mort, le rebelle ! On peut se réjouir maintenant, chère belle ! Allez donc vous parer, mon amour, mon orgueil ! Aujourd'hui, double fête.
Elle sort.
Doña Sol de Silva
Oh ! Des habits de deuil.
Scène 2
Don Ruy Gomez de Silva
Il se rassied dans son fauteuil.
Le page salue et sort.
La porte du fond s'ouvre, Hernani paraît déguisé en pèlerin. Le duc se lève.
Don Ruy Gomez de Silva
Fais-lui vite porter l'écrin que je lui donne. Je veux la voir parée ainsi qu'une madone, Et, grâce à ses yeux noirs, et grâce à mon écrin, Belle à faire à genoux tomber un pèlerin. A propos, et celui qui nous demande un gîte ? Dis-lui d'entrer, fais-lui mes excuses ; cours vite. Laisser son hôte attendre !... ah ! C'est mal !
Scène 3
Hernani, Don Ruy Gomez de Silva
Hernani
Monseigneur, Paix et bonheur à vous !
Hernani entre. Le duc se rassied.
Don Ruy Gomez de Silva
À toi paix et bonheur, Mon hôte !... N'es-tu pas pèlerin ?
Hernani
Oui.
Don Ruy Gomez de Silva
Sans doute Tu viens d'Armillas ?
Hernani
Non, j'ai pris une autre route. On se battait par là.
Don Ruy Gomez de Silva
La troupe du banni, N'est-ce pas ?
Hernani
Je ne sais.
Don Ruy Gomez de Silva
Le chef, le Hernani, Que devient-il ? Sais-tu ?
Hernani
Seigneur, quel est cet homme ?
Don Ruy Gomez de Silva
Tu ne le connais pas ? Tant pis ! La grosse somme Ne sera point pour toi. Vois-tu, ce Hernani, C'est un rebelle au roi, trop longtemps impuni Si tu vas à Madrid, tu le pourras voir pendre.
Hernani
Je n'y vais pas.
Don Ruy Gomez de Silva
Sa tête est à qui veut la prendre.
Hernani
Qu'on y vienne !
Don Ruy Gomez de Silva
Où vas-tu, bon pèlerin ?
Hernani
Seigneur, Je vais à Saragosse.
Don Ruy Gomez de Silva
Un voeu fait en l'honneur D'un saint ? De Notre-Dame ?...
Hernani
Oui, Duc, de Notre-Dame.
Don Ruy Gomez de Silva
Del Pilar ?
Hernani
Del Pilar.
Don Ruy Gomez de Silva
Il faut n'avoir point d'âme Pour ne point acquitter les voeux qu'on fait aux saints. Mais, le tien accompli, n'as-tu d'autres desseins ? Voir le pilier, c'est là tout ce que tu désires ?
Hernani
Oui, je veux voir brûler les flambeaux et les cires, Voir Notre-Dame au fond du sombre corridor, Luire en sa châsse ardente, avec sa chape d'or ; Et puis m'en retourner.
Don Ruy Gomez de Silva
Fort bien ! Ton nom, mon frère ? Je suis Ruy De Silva.
Hernani
Mon nom ?...
Don Ruy Gomez de Silva
Tu peux le taire Si tu veux. Nul n'a droit de le savoir ici. Viens-tu pas demander asile ?
Hernani
Oui, duc.
La porte du fond s'ouvre à deux battants. Entre doña Sol, en parure de mariée. Derrière elle, pages, valets, et deux femmes portant sur un coussin de velours un coffret d'argent ciselé, qu'elles vont déposer sur une table, et qui renferme un riche écrin, couronne de duchesse, bracelets, colliers, perles et brillants, pêle-mêle. - Hernani, haletant et effaré, considère doña Sol avec des yeux ardents, sans écouter le duc.
Don Ruy Gomez de Silva
Merci. Sois le bienvenu. Reste, ami ! Ne te fais faute De rien. Quant à ton nom, tu te nommes mon hôte. Qui que tu sois, c'est bien ! Et, sans être inquiet, J'accueillerais Satan, si Dieu me l'envoyait.
Scène 4
Don Ruy Gomez de Silva, Hernani, Doña Sol de Silva
Il va présenter la main à doña Sol, toujours pâle et grave.
Don Ruy Gomez de Silva
Voici ma Notre-Dame, à moi ! L'avoir priée Te portera bonheur. Ma belle mariée, Venez. - Quoi ! Pas d'anneau ! Pas de couronne encor !
Tous se retournent étonnés. Il déchire sa robe de pèlerin, la foule aux pieds et paraît en costume de montagnard.
Hernani
Qui veut gagner ici mille carolus d'or ? Je suis Hernani !
Doña Sol de Silva
Ciel ! Vivant !
Au duc.
Aux valets.
Hernani
Je suis cet homme Qu'on cherche. Vous vouliez savoir si je me nomme Perez ou Diégo ? Non ! Je me nomme Hernani ! C'est un bien plus beau nom, c'est un nom de banni, C'est un nom de proscrit. - Vous voyez cette tête ? Elle vaut assez d'or pour payer votre fête ! Je vous la donne à tous ! Vous serez bien payés ! Prenez : liez mes mains, liez mes pieds, liez ! Mais, non : c'est inutile ; une chaîne me lie Que je ne romprai point.
Doña Sol de Silva
Malheureuse !
Don Ruy Gomez de Silva
Folie ! Ah, mon hôte est un fou !
Hernani
Votre hôte est un bandit.
Doña Sol de Silva
Oh ! Ne l'écoutez pas.
Hernani
J'ai dit ce que j'ai dit.
Don Ruy Gomez de Silva
Mille carolus d'or, monsieur ! La somme est forte Et je ne suis pas sûr de tous mes gens.
Hernani
Qu'importe ? Livrez-moi !
Don Ruy Gomez de Silva
Taisez-vous.
Hernani
Hernani !
Doña Sol de Silva
Oh ! Tais-toi.
Au Duc.
Hernani
On se marie ici ! Je veux en être, moi. Ma fiancée aussi m'attend. Elle est moins belle Que la vôtre, seigneur ; mais n'est pas moins fidèle : La mort ! - Aucun de vous ne fait un pas encor ?
Doña Sol de Silva
Par pitié...!
Hernani
Mes amis, mille carolus d'or !
Don Ruy Gomez de Silva
C'est le démon !
Aux valets.
Hernani
Viens, toi ; tu gagneras la somme. Riche alors, de valet tu redeviendras homme ! Vous aussi vous tremblez ! Ai-je assez de malheur !
À doña Sol.
Il sort.
Don Ruy Gomez de Silva
Frère, à toucher ta tête ils risqueraient la leur. Fusses-tu Hernani, fusses-tu cent fois pire, Pour ta vie, au lieu d'or, offrît-on un empire, Mon hôte ! Je te dois protéger en ce lieu, Même contre le roi, car je te tiens de Dieu ! S'il tombe un seul cheveu de ton front, que je meure ! Ma nièce, vous serez ma femme dans une heure. Rentrez chez vous. Je vais faire armer le château, J'en vais fermer la porte.
Doña Sol, après que le duc a disparu, fait quelques pas comme pour suivre ses femmes, puis s'arrête, et, dès qu'elles sont sorties, revient vers Hernani avec anxiété.
Hernani
Oh ! Pas même un couteau !
Scène 5
Hernani, Doña Sol de Silva
Hernani, immobile, considère avec un regard froid l'écrin nuptial placé sur la table. Puis il hoche la tête, et ses yeux s'allument.
Examinant le coffret.
Il prend l'une après l'autre toutes les pièces de l'écrin.
Doña Sol va au coffret, y fouille et en tire un poignard.
Hernani pousse un cri et tombe prosterné à ses pieds.
Hernani
Je vous fais compliment ! Plus que je ne puis dire La parure me charme, et m'enchante, et j'admire ! Sans doute tout est vrai, tout est bon, tout est beau ! Il n'oserait tromper, lui, qui touche au tombeau. Rien n'y manque ! Colliers, brillants, pendants d'oreille, Couronne de duchesse, anneau d'or... - à merveille ! Grand merci de l'amour sûr, fidèle et profond ! Le précieux écrin ! Vous n'allez pas au fond. C'est le poignard, qu'avec l'aide de ma patronne, Je pris au roi Carlos lorsqu'il m'offrit un trône, Et que je refusai pour vous qui m'outragez !
Hernani
Oh ! Laisse, qu'à genoux, dans tes yeux affligés J'efface tous ces pleurs amers et pleins de charmes, Et tu prendras après tout mon sang pour tes larmes !
Doña Sol de Silva
Hernani ! Je vous aime et vous pardonne, et n'ai Que de l'amour pour vous.
Hernani
Elle m'a pardonné, Et m'aime ! Qui pourra faire aussi que moi-même, Après ce que j'ai dit, je me pardonne et m'aime ?... Oh ! Je voudrais savoir, ange au ciel réservé, Où vous avez marché, pour baiser le pavé !
Doña Sol de Silva
Croire que mon amour eût si peu de mémoire ! Que jamais ils pourraient, tous ces hommes sans gloire, Jusqu'à d'autres amours, plus nobles à leur gré, Rapetisser un coeur où son nom est entré !
Hernani
Hélas ! J'ai blasphémé !... si j'étais à ta place, Doña Sol, j'en aurais assez ; je serais lasse De ce fou furieux, de ce sombre insensé Qui ne sait caresser qu'après qu'il a blessé !
Doña Sol de Silva
Ah ! Vous ne m'aimez plus !
Hernani
Oh ! Mon coeur et mon âme C'est toi ! L'ardent foyer d'où me vient toute flamme, C'est toi ! Ne m'en veux pas de fuir, être adoré !...
Doña Sol de Silva
Je ne vous en veux pas, seulement j'en mourrai.
Hernani
Mourir ! Grand Dieu ? Pour moi ? Se peut-il que tu meures ?
Doña Sol de Silva
Pour qui sinon pour vous ?
Hernani
Oh ! Tu pleures ! Tu pleures ! Et c'est encor ma faute ! Et qui me punira ? Car tu pardonneras encor ! Qui te dira Ce que je souffre au moins, lorsqu'une larme noie La flamme de tes yeux, dont l'éclair est ma joie ! Oh ! Mes amis sont morts ! Oh ! Je suis insensé ! Pardonne ! Je voudrais aimer, je ne le sai. Hélas ! J'aime pourtant d'une amour bien profonde ! Ne pleure pas ; mourons plutôt ! Que n'ai-je un monde ! Je te le donnerais ! Je suis bien malheureux !
Doña Sol de Silva
Vous êtes mon lion, superbe et généreux ! Je vous aime.
Hernani
Ah ! L'amour serait un bien suprême Si l'on pouvait mourir de trop aimer !
Hernani laisse tomber sa tête sur son épaule.
Doña Sol de Silva
Je t'aime ! Monseigneur ! Je vous aime, et je suis toute à vous.
Hernani
Oh ! Qu'un coup de poignard de toi me serait doux !
Doña Sol de Silva
Ah ! Ne craignez-vous pas que Dieu ne vous punisse De parler de la sorte ?
Tous deux dans les bras l'un de l'autre se regardent avec extase, sans voir, sans entendre, et comme absorbés dans leurs regards. Don Ruy Gomez entre, et s'arrête comme pétrifié sur le seuil.
Hernani
Eh bien ! Qu'il nous unisse, Tu le veux !... qu'il en soit ainsi ! J'ai résisté !
Scène 6
Don Ruy Gomez de Silva, Hernani, Doña Sol de Silva, Page
Tous deux se détournent comme réveillés en sursaut.
Il lève les yeux et les promène sur les portraits qui entourent la salle.
Don Ruy Gomez de Silva
Voilà donc le paiement de l'hospitalité ! Voilà ce que céans notre hôte nous apporte ! Bon Seigneur, va-t'en voir si ta muraille est forte, Si la porte est bien close et l'archer dans sa tour ; De ton château pour nous, fais et refais le tour ; Cherche en ton arsenal une armure à ta taille ; Ressaie, à soixante ans, ton harnais de bataille ! Voici la loyauté dont nous paierons ta foi ! Tu fais cela pour nous, et nous, ceci pour toi. Saints du ciel ! J'ai vécu plus de soixante années ; J'ai vu bien des bandits aux mains empoisonnées, J'en ai vu qui mouraient sans croix et sans pater ; J'ai vu Sforce, j'ai vu Borgia, je vois Luther ; Mais je n'ai jamais vu perversité si haute Qui n'eût craint le tonnerre en trahissant son hôte ! Ce n'est pas de mon temps ! - Si noire trahison Pétrifie un vieillard au seuil de sa maison, Et fait que le vieux maître, en attendant qu'il tombe, A l'air d'une statue à mettre sur sa tombe ! Maures et castillans ! Quel est cet homme-ci ? Ô vous ! Tous les Silva qui m'écoutez ici, Pardon si devant vous, pardon si ma colère Dit l'hospitalité mauvaise conseillère ! - Oh ! Je me vengerai !
Hernani
Ruy Gomez De Silva, Si jamais vers le ciel noble front s'éleva, Si jamais coeur fut grand, si jamais âme haute, C'est la vôtre, seigneur ! C'est la tienne, ô mon hôte ! Moi qui te parle ici, je suis coupable, et n'ai Rien à dire, sinon que je suis bien damné ! Oui, j'ai voulu te prendre et t'enlever ta femme ; Oui, j'ai voulu souiller ton lit ; oui, c'est infâme ! J'ai du sang ; tu feras très bien de le verser, D'essuyer ton épée, et de n'y plus penser.
Doña Sol de Silva
Seigneur, ce n'est pas lui ! Ne frappez que moi-même !...
Hernani
Attendez, doña Sol ; car cette heure est suprême. Cette heure m'appartient. Je n'ai plus qu'elle. Ainsi, Laissez-moi m'expliquer avec le duc ici. Duc ! Crois aux derniers mots de ma bouche : j'en jure, Je suis coupable ; mais sois tranquille, - elle est pure.
À ce mot, Ruy Gomez se détourne en tressaillant, et fixe sur doña Sol un regard terrible.
Doña Sol de Silva
Ah ! Moi seule ai tout fait ; car je l'aime.
Doña Sol de Silva
Oui. Pardon ! Je l'aime, Monsiegneur !
À Hernani.
Bruit de trompettes au dehors. Au page qui entre.
Don Ruy Gomez de Silva
Vous l'aimez ! Tremble donc. Qu'est ce bruit ?
Page
C'est le roi, Monsiegneur, en personne, Avec un gros d'archers et son héraut qui sonne.
Doña Sol de Silva
Dieu ! Le roi ! Dernier coup !
Page
Il demande pourquoi La porte est close, et veut qu'on ouvre.
Le page s'incline et sort.
Don Ruy Gomez de Silva
Ouvrez au roi !
Don Ruy Gomez va à l'un des tableaux, qui est son propre portrait, et le dernier à gauche. Il presse un ressort ; le portrait s'ouvre comme une porte, et laisse voir une cachette pratiquée dans le mur. Le duc se tourne vers Hernani.
Doña Sol de Silva
Il est perdu !
Don Ruy Gomez de Silva
Monsieur, entrez ici.
Il entre dans la cachette. Don Ruy Gomez presse le ressort, tout se referme, et le portrait revient à sa place.
Hernani
Ma tête Est à toi, livre-la, Seigneur, je la tiens prête. Je suis ton prisonnier.
Doña Sol de Silva
Seigneur, pitié pour lui.
Doña Sol baisse précipitamment son voile. La porte s'ouvre à deux battants. Entre don Carlos en habit de guerre, suivi d'une foule de gentilshommes également armés, de pertuisaniers, d'arquebusiers, d'arbalétriers ; il s'avance à pas lents, la main gauche sur le pommeau de son épée, la droite dans sa poitrine, et fixe sur le vieux duc un oeil de défiance et de colère. Le duc va au-devant du roi et le salue profondément. Silence, attente et terreur à l'entour. Enfin le roi, arrivé en face du duc, lève brusquement la tête.
Page
Son altesse le Roi !
Scène 7
Don Carlos, Don Ruy Gomez de Silva, Doña Sol de Silva
Le roi s'approche de doña Sol ; elle se réfugie vers Ruy Gomez.
Don Ruy Gomez veut parler, le roi poursuit avec un geste impérieux.
Don Carlos
D'où vient donc aujourd'hui, Mon cousin, que ta porte est si bien verrouillée ? Par les saints ! Je croyais ta dague plus rouillée ! Et je ne savais pas qu'elle eût hâte à ce point, Quand nous te venons voir, de reluire à ton poing ! C'est s'y prendre un peu tard pour faire le jeune homme ! Avons-nous des turbans ? Serait-ce qu'on me nomme Mahom ou Boabdil, et non Carlos, répond ! Pour nous baisser la herse et nous lever le pont ?
Don Ruy Gomez de Silva
Seigneur !...
Deux officiers sortent, plusieurs autres rangent les soldats en triple haie dans la salle. Don Carlos se tourne vers le duc.
Don Carlos
Prenez les clés ! Saisissez-vous des portes ! Ah ! Vous réveillez donc les rébellions mortes ! Pardieu ! Si vous prenez de ces airs avec moi, Messieurs les ducs, le roi prendra des airs de roi ! Et j'irai par les monts, de mes mains aguerries, Dans leurs nids crénelés, tuer les seigneuries !
Don Ruy Gomez de Silva
Altesse, les Silva sont loyaux...
Don Carlos
Sans détours, Réponds, duc, ou je fais raser tes onze tours ! De l'incendie éteint il reste une étincelle, Des bandits morts il reste un chef : qui le recèle ? C'est toi ! Ce Hernani, rebelle empoisonneur, Ici, dans ton château, tu le caches !
Don Ruy Gomez de Silva
Seigneur, C'est vrai.
Don Carlos
Fort bien ! Je veux sa tête ou bien la tienne. Entends-tu, mon cousin ?
Doña Sol se cache la tête dans ses mains et tombe sur un fauteuil.
Don Ruy Gomez de Silva
Mais qu'à cela ne tienne ! Vous serez satisfait.
Le duc croise les bras, baisse la tête et reste un instant rêveur. Le roi et doña Sol l'observent en silence, et agités d'émotions contraires, enfin le duc relève son front, prend la main du roi, le mène devant le plus ancien des portraits, celui qui commence la galerie à droite du spectateur.
Don Carlos
Ah ! Tu t'amendes !... va Chercher mon prisonnier.
Mouvement d'impatience de Carlos.
Don Ruy Gomez de Silva
Écoutez ! des Silva C'est l'aîné, c'est l'aïeul, l'ancêtre, le grand homme ! Don Silvins, qui fut trois fois consul de Rome.
Il s'incline, se découvre et passe à un autre. Le roi l'écoute avec une impatience et une colère toujours croissantes.
À un autre.
Geste d'impatience du roi.
Don Ruy Gomez de Silva
Écoutez-moi : voici Ruy Gomez De Silva, Grand-maître de Saint-Jacques et de Calatrava. Son armure géante irait mal à nos tailles. Il prit trois cents drapeaux, gagna trente batailles, Conquit au roi Motril, Antequera, Suez, Nijar ; et mourut pauvre. Altesse, saluez. Près de lui Juan, son fils, cher aux âmes loyales. Sa main pour un serment valait les mains royales. Don Gaspar, de Mendoce et de Silva l'honneur ! Toute noble maison tient à Silva, seigneur. Sandoval tour à tour nous craint ou nous épouse. Manrique nous envie et Lara nous jalouse. Alencastre nous hait. Nous touchons à la fois Du pied à tous les ducs, du front à tous les rois ! Vasquez, qui soixante ans garda la foi jurée... J'en passe, et des meilleurs ! - cette tête sacrée, C'est mon père ; il fut grand, quoiqu'il vînt le dernier. Les maures de Grenade avaient fait prisonnier Le comte Alvar Giron son ami ; mais mon père Prit pour l'aller chercher six cents hommes de guerre, Il fit tailler en pierre un comte Alvar Giron, Qu'à sa suite il traîna, jurant par son patron De ne point reculer que le comte de pierre Ne tournât front lui-même et n'allât en arrière ; Il combattit, puis vint au comte, et le sauva.
Don Carlos
Mon prisonnier !
Don Ruy Gomez de Silva
C'était un Gomez De Silva. Voilà donc ce qu'on dit, quand dans cette demeure On voit tous ces héros...
Don Ruy Gomez s'incline devant le roi, lui prend la main et le mène devant le dernier portrait, derrière lequel est caché Hernani. Doña Sol le suit des yeux avec anxiété.
Le roi, déconcerté, s'éloigne avec colère, et reste un instant silencieux, les lèvres tremblantes et l'oeil enflammé.
Don Carlos
Mon prisonnier, sur l'heure ! Ce portrait, c'est le mien. Roi don Carlos, merci ! Car vous voulez qu'on dise en le voyant ici : « Ce dernier, digne fils d'une race si haute, Fut un traître, et vendit la tête de son hôte ! »
Don Carlos
Duc, ton château me gêne, et je le mettrai bas !
Don Ruy Gomez de Silva
Car, vous me la paieriez, altesse, n'est-ce pas ?
Don Carlos
Duc, j'en ferai raser les tours pour tant d'audace, Et je ferai semer du chanvre sur la place.
Aux portraits.
Don Ruy Gomez de Silva
Mieux voir croître du chanvre où ma tour s'éleva, Qu'une tache ronger le vieux nom de Silva. N'est-il pas vrai, vous tous ? Duc ! Cette tête est nôtre, Et tu m'avais promis...
Se découvrant.
Don Ruy Gomez de Silva
J'ai promis l'une ou l'autre. Je donne celle-ci. Prenez-la.
Don Carlos
Ma bonté Est à bout ! Livre-moi cet homme !
Don Ruy Gomez de Silva
En vérité, J'ai dit.
Don Carlos
Fouillez partout ! Et qu'il ne soit point d'aile, De cave, ni de tour...
Don Ruy Gomez de Silva
Mon donjon est fidèle Comme moi. Seul il sait le secret avec moi. Nous le garderons bien tous deux.
Don Carlos
Je suis le roi.
Don Ruy Gomez de Silva
À moins de démolir le château pierre à pierre, D'assassiner le maître, on n'aura rien !
Don Carlos
Prière, Menace, tout est vain ! Livre-moi le bandit, Duc ! Ou, tête et château, j'abattrai tout.
Don Ruy Gomez de Silva
J'ai dit.
Au duc d'Alcala.
Don Carlos
Hé bien donc ! Au lieu d'une, alors j'aurai deux têtes. Jorge, arrêtez le duc.
Doña Sol de Silva
Roi don Carlos, vous êtes Un mauvais roi !
Don Carlos
Grand dieu ! Que vois-je ? Doña Sol !
Doña Sol de Silva
Altesse, tu n'as pas le coeur d'un espagnol !
Il s'approche de doña Sol. À voix basse :
Doña Sol lui jette un regard impérieux, il s'incline.
Se tournant vers le duc.
Don Carlos
Madame, pour le roi, vous êtes bien sévère. C'est vous qui m'avez mis au coeur cette colère. Un homme devient ange ou monstre en vous touchant. Ah ! Quand on est haï, que vite on est méchant ! Si vous aviez voulu, peut-être, ô jeune fille, J'étais grand ! J'eusse été le lion de Castille ; Vous m'en faites le tigre avec votre courroux. Le voilà qui rugit, madame ! Taisez-vous ! Pourtant, j'obéirai. Mon cousin, je t'estime. Ton scrupule, après tout, peut sembler légitime. Sois fidèle à ton hôte, infidèle à ton roi ; C'est bien ; je te fais grâce et suis meilleur que toi. J'emmène seulement ta nièce comme otage.
Don Ruy Gomez de Silva
Seulement !
Doña Sol de Silva
Moi ! Seigneur !
Don Carlos
Oui, vous.
Don Ruy Gomez de Silva
Pas davantage ! Oh ! La grande clémence ! ô généreux vainqueur, Qui ménage la tête et torture le coeur !! Belle grâce !
Don Carlos
Choisis : doña Sol, ou le traître. Il me faut l'un des deux.
Don Ruy Gomez de Silva
Ah ! Vous êtes le maître !
Elle s'arrête tout-à-coup. à part.
Au roi.
Doña Sol de Silva
Sauvez-moi, Monsiegneur ! Malheureuse, il le faut ! La tête de mon oncle ou l'autre !... moi plutôt ! Je vous suis.
Doña Sol va au coffret, l'ouvre, et y prend le poignard, qu'elle cache dans son sein.
Don Carlos
Par les saints ! L'idée est triomphante ! Il faudra bien enfin s'adoucir, mon infante !
Don Carlos
Qu'emportez-vous là ?
Doña Sol de Silva
Prince, un joyau précieux.
Don Carlos
Ah ! Voyons.
Elle donne la main à Carlos et se dispose à le suivre. Don Ruy Gomez, qui est resté profondément absorbé dans sa douleur, se retourne et fait quelques pas en criant.
Doña Sol de Silva
Vous verrez.
Il court au roi.
Don Ruy Gomez de Silva
Doña Sol !... Terre et cieux ! Doña Sol !... Puisque l'homme ici n'a point d'entrailles, À mon aide ! Croulez ! Armures et murailles ! Laisse-moi mon enfant ! Je n'ai qu'elle, ô mon roi !
Le duc baisse la tête et semble en proie à une horrible agitation ; il se relève, regarde les portraits en joignant les mains vers eux.
Don Carlos
Alors... mon prisonnier !
Il fait un pas vers la porte masquée. Doña Sol le suit des yeux ; il se retourne encore vers les portraits.
Il s'avance lentement vers son portrait, puis se tourne de nouveau vers le roi.
Don Ruy Gomez de Silva
... Ayez pitié de moi, Vous tous ! Ah ! Voilez-vous ! Votre regard m'arrête. Tu le veux ?...
Le Duc lève en tremblant la main vers le ressort.
Don Carlos
Oui.
Doña Sol de Silva
Dieu !
Don Ruy Gomez de Silva
Non ! Par pitié, prends ma tête !
Don Carlos
Ta nièce !
Don Ruy Gomez de Silva
Prends-la donc, et laisse-moi l'honneur.
Don Carlos
Adieu, duc !
Il suit de l'oeil le roi qui se retire avec doña Sol, puis il met la main sur son poignard.
Il revient sur le devant du théâtre, haletant, immobile, sans plus rien voir ni entendre. L'oeil fixe, les bras croisés sur la poitrine. Cependant le roi sort avec doña Sol. La suite des seigneurs sort après eux deux à deux chacun à son rang. Ils se parlent à voix basse entre eux. Dès qu'ils sont sortis, don Ruy Gomez lève les yeux, les promène autour de lui et voit qu'il est seul. Il court à la muraille, détache deux épées d'une panoplie, les mesure toutes deux, et les dépose sur une table ; puis il va au portrait, presse le ressort ; la porte se rouvre.
Don Ruy Gomez de Silva
Au revoir ! Dieu vous garde, Seigneur !
Scène 8
Don Ruy Gomez de Silva, Hernani
Hernani paraît, don Ruy lui montre les deux épées sur la table.
Don Ruy Gomez de Silva
Sors. Choisis. Don Carlos est hors de la maison, Il s'agit maintenant de me rendre raison. Choisis, et faisons vite. Allons donc, ta main tremble !
Hernani
Un duel ! Nous ne pouvons, vieillard, combattre ensemble.
Don Ruy Gomez de Silva
Pourquoi donc ? As-tu peur ? N'es-tu point noble ? Enfer ! Noble ou non, pour croiser le fer avec le fer, Tout homme qui m'outrage est assez gentilhomme.
Hernani
Vieillard !
Don Ruy Gomez de Silva
Viens me tuer, ou viens mourir, jeune homme !
Hernani
Mourir, oui. Vous m'avez sauvé malgré mes voeux ; Donc, ma vie est à vous. Reprenez-la.
Don Ruy Gomez de Silva
Tu veux ? Ne t'en prends qu'à toi seul ! - c'est bon ! Fais ta prière.
Hernani
Oh ! C'est à toi, seigneur, que je fais la dernière.
Don Ruy Gomez de Silva
Parle à l'autre seigneur.
Hernani
Non, non, à toi ! Vieillard, Frappe-moi. Tout m'est bon, dague, épée ou poignard ! Mais fais-moi, par pitié, cette suprême joie ! Duc ! Avant de mourir, permets que je la voie !
Don Ruy Gomez de Silva
La voir !
Hernani
Au moins permets que j'entende sa voix, Une dernière fois ! Rien qu'une seule fois !
Don Ruy Gomez de Silva
L'entendre !
Hernani
Oh ! je comprends, seigneur, ta jalousie. Mais déjà par la mort ma jeunesse est saisie. Pardonne-moi. Veux-tu, dis-moi, que, sans le vouloir, S'il le faut, je l'entende ? Et je mourrai ce soir. L'entendre seulement ! Contente mon envie ! Mais, Oh ! qu'avec douceur j'exhalerais ma vie, Si tu daignais vouloir qu'avant de fuir aux cieux Mon âme allât revoir la sienne dans ses yeux ! - Je ne lui dirai rien. Tu seras là, mon père. Tu me prendras après.
Don Ruy Gomez de Silva
Saints du ciel ! Ce repaire Est-il donc si profond, si sourd et si perdu, Qu'il n'ait entendu rien !
Hernani
Je n'ai rien entendu.
Don Ruy Gomez de Silva
Il a fallu livrer doña Sol, ou toi-même.
Hernani
À qui livrée ?
Don Ruy Gomez de Silva
Au roi.
Hernani
Vieillard stupide ! Il l'aime !
Don Ruy Gomez de Silva
Il l'aime !!
Hernani
Il nous l'enlève ! Il est notre rival.
Don Ruy Gomez de Silva
Ô malédiction ! Mes vassaux, à cheval, À cheval ! Poursuivons le ravisseur !
Hernani
Écoute. La vengeance au pied sûr fait moins de bruit en route. Je t'appartiens, tu peux me tuer. Mais veux-tu M'employer à venger ta nièce et sa vertu ? Ma part dans ta vengeance ! Oh ! Fais-moi cette grâce ! Et s'il faut embrasser tes pieds, je les embrasse ! Suivons le roi tous deux ! Viens, je serai ton bras, Je te vengerai, duc ; après, tu me tueras.
Don Ruy Gomez de Silva
Alors, comme aujourd'hui, te laisseras-tu faire ?
Hernani
Oui, duc.
Don Ruy Gomez de Silva
Qu'en jures-tu ?
Hernani
La tête de mon père.
Don Ruy Gomez de Silva
Voudras-tu de toi-même un jour t'en souvenir ?
Hernani
Écoute, prends ce cor. Quoi qu'il puisse advenir, Quand tu voudras, seigneur, quel que soit le lieu, l'heure, S'il te passe à l'esprit qu'il est temps que je meure, Viens, sonne de ce cor, et ne prends d'autres soins ; Tout sera fait.
Ils se serrent la main.
Don Ruy Gomez de Silva
Ta main ? Aux portraits. Vous tous, soyez témoins.
Acte IV
Scène 1
Don Ricardo, Don Carlos
Les caveaux qui renferment le tombeau de Charlemagne à Aix-La-Chapelle ; de grandes voûtes d'architecture lombarde. Gros piliers bas. Pleins cintres. Chapiteaux d'oiseaux et de fleurs. À droite le tombeau de Charlemagne, avec une petite porte de bronze basse et cintrée. Une seule lampe suspendue à une clef de voûte en éclaire l'inscription : Karolo Magno. Il est nuit, on ne voit pas le fond du souterrain ; l'oeil se perd dans les arcades et les piliers qui s'entrecroisent dans l'ombre.
Don Ricardo
C'est ici.
À don Ricardo.
Don Carlos
C'est ici que la ligue s'assemble ? Que je vais dans ma main les tenir tous ensemble ? Ah ! Monsieur l'électeur de Trèves ! C'est ici ? Vous leur prêtez ce lieu ? Certes, il est bien choisi ! Un noir complot prospère à l'air des catacombes ; Il est bon d'aiguiser les stylets sur des tombes. Pourtant, c'est jouer gros : la tête est de l'enjeu, Messieurs les assassins ! Et nous verrons. - Pardieu, Ils font bien de choisir pour une telle affaire Un sépulcre ! Ils auront moins de chemin à faire. Ces caveaux sous le sol s'étendent-ils bien loin ?
Don Ricardo
Jusques au château fort.
Don Carlos
C'est plus qu'il n'est besoin.
Don Ricardo
D'autres, de ce côté, vont jusqu'au monastère D'Altenheim...
Don Carlos
Où Rodolphe extermina Lothaire. Bien. Une fois encor, Comte, redites-moi Les noms des conjurés, où, comment et pourquoi.
Don Ricardo
Gotha.
Don Carlos
Je sais pourquoi le brave duc conspire. Il veut un allemand d'Allemagne à l'empire.
Don Ricardo
Hohenbourg.
Don Carlos
Hohenbourg aimerait mieux, je croi, L'enfer avec François que le ciel avec moi.
Don Ricardo
Don Gil Tellez Giron.
Don Carlos
Castille et Notre-Dame ! Il se révolte donc contre son roi, l'infâme ?
Don Ricardo
On dit qu'il vous trouva chez Madame Giron, Un soir que vous veniez de le faire baron. Il veut venger l'honneur de sa tendre compagne.
Don Carlos
C'est donc qu'il se révolte alors contre l'Espagne ? Qui nomme-t-on encore ?
Don Ricardo
On cite avec ceux-là Le révérend Vasquez, évêque d'Avila.
Don Carlos
Est-ce aussi pour venger la vertu de sa femme ?
Don Ricardo
Puis Guzman De Lara, mécontent, qui réclame Le collier de votre ordre.
Don Carlos
Ah ! Guzman De Lara ! Si ce n'est qu'un collier qu'il lui faut, il l'aura.
Don Ricardo
Le duc de Lutzelbourg. Quant aux plans qu'on lui prête...
Don Carlos
Le duc de Lutzelbourg est trop grand de la tête.
Don Ricardo
Juan De Haro, qui veut Astorga.
Don Carlos
Ces Haro Ont toujours fait doubler la solde du bourreau.
Don Ricardo
C'est tout.
Don Carlos
Ce ne sont pas toutes mes têtes. Comte, Cela ne fait que sept, et je n'ai pas mon compte.
Don Ricardo
Oh ! Je ne nomme pas quelques bandits, gagés Par Trève ou par la France...
Don Carlos
Hommes sans préjugés Dont le poignard, toujours prêt à jouer son rôle, Tourne aux plus gros écus, comme l'aiguille au pôle !
Don Ricardo
Pourtant j'ai distingué deux hardis compagnons, Tous deux nouveau-venus ; un jeune, un vieux.
Don Ricardo lève les épaules en signe d'ignorance.
Don Carlos
Leurs noms ? Leur âge ?
Don Ricardo
Le plus jeune a vingt ans.
Don Carlos
C'est dommage.
Don Ricardo
Le vieux, soixante au moins.
Don Carlos
L'un n'a pas encor l'âge, Et l'autre ne l'a plus. Tant pis. J'en prendrai soin, Le bourreau peut compter sur mon aide au besoin ! Mais... serai-je empereur, seulement ?
Don Ricardo
Le collège, À cette heure assemblé, délibère.
Don Ricardo salue profondément le roi et met son chapeau sur sa tête.
Don Carlos
Que sais-je ? Ils nommeront François premier, - ou leur saxon, Leur Frédéric-Le-Sage ! - Ah ! Luther a raison, Tout va mal ! Beaux faiseurs de majestés sacrées ! N'acceptant pour raisons que les raisons dorées ! Un saxon hérétique ! Un comte Palatin Imbécile ! Un primat de Trèves, libertin ! - Quant au roi de Bohême, il est pour moi. - des princes De Hesse, plus petits encor que leurs provinces ! De jeunes idiots, des vieillards débauchés ! Des couronnes, fort bien ! Mais des têtes ?... Cherchez. Des nains ! Que je pourrais, concile ridicule, Dans ma peau de lion, emporter comme Hercule ! Et qui, démaillotés du manteau violet, Auraient la tête encor de moins que Triboulet ! - Il me manque trois voix, Ricardo ! Tout me manque ! Ah ! Je donnerais Gand, Tolède et Salamanque, Mon ami Ricardo, trois villes à leur choix, Pour trois voix, s'ils voulaient ! Vois-tu, pour ces trois voix ; Oui, trois de mes cités de Castille ou de Flandre, Je les donnerais ! - Sauf, plus tard, à les reprendre ! Vous vous couvrez ?
Saluant de nouveau.
Don Ricardo
Seigneur, vous m'avez tutoyé, Me voilà grand d'Espagne.
Don Carlos
Ah ! Tu me fais pitié, Ambitieux de rien ! Engeance intéressée ! Comme à travers la nôtre, ils suivent leur pensée ! Pour un titre ils vendraient leur âme, en vérité ! Vanité ! Vanité ! Tout n'est que vanité ! Dieu seul, et l'empereur sont grands, - et le Saint-Père ! Le reste, rois et ducs ! Qu'est cela ?
Don Ricardo
Moi, j'espère Qu'ils prendront votre altesse.
Don Carlos
Altesse ! Altesse ! Moi ! J'ai du malheur en tout. - S'il fallait rester roi !
Don Ricardo
Baste ! Empereur ou non, me voilà grand d'Espagne.
Don Carlos
Sitôt qu'ils auront fait l'empereur d'Allemagne, Quel signal à la ville annoncera son nom ?
Don Ricardo
Si c'est le duc de Saxe, un seul coup de canon ; Deux, si c'est le français ; trois, si c'est votre altesse.
Don Carlos
Et cette doña Sol ! Tout m'irrite et me blesse ! Comte, si je suis fait empereur, par hasard, Cours la chercher. Peut-être on voudra d'un César !
Don Ricardo
Votre altesse est bien bonne...
Don Carlos
Ah ! Là-dessus, silence ! Je n'ai point dit encor ce que je veux qu'on pense. - Quand saura-t-on le nom de l'élu ?
Don Ricardo
Mais, je crois, Dans une heure au plus tard.
Don Carlos
Oh ! Trois voix ! Rien que trois ! Mais écrasons d'abord ce ramas qui conspire, Et nous verrons après à qui sera l'empire. Va-t'en. C'est l'heure où vont venir les conjurés. Ah !... la clef du tombeau !...
Don Ricardo
Seigneur, vous songerez Au comte de Limbourg, gardien capitulaire, Qui me l'a confiée et fait tout pour vous plaire.
Don Carlos
Fais tout ce que j'ai dit ! Tout.
Don Ricardo
J'y vais de ce pas, Altesse.
Ricardo s'incline et sort. Don Carlos resté seul tombe dans une profonde rêverie. Ses bras se croisent, sa tête fléchit sur sa poitrine, il la relève et se tourne vers le tombeau.
Don Carlos
Il faut trois coups de canon, n'est-ce pas ?
Scène 2
Don Carlos
Il tombe à genoux devant le tombeau.
Il approche la clef de la serrure. Il recule.
Bruit de pas.
Il ouvre la porte du tombeau qu'il referme sur lui. Entrent de divers côtés plusieurs hommes marchant à pas sourds, cachés sous leurs manteaux et leurs chapeaux.
Don Carlos
Charlemagne, pardon ! Ces voûtes solitaires Ne devraient répéter que paroles austères. Tu t'indignes sans doute à ce bourdonnement Que nos ambitions font sur ton monument. - Ah ! C'est un beau spectacle à ravir la pensée, Que l'Europe, ainsi faite, et comme il l'a laissée ! Un édifice, avec deux hommes au sommet. Deux chefs élus auxquels tout roi né se soumet. Presque tous les états, duchés, fiefs militaires, Royaumes, marquisats, tous sont héréditaires ; Mais le peuple a parfois son pape ou son César, Tout marche, et le hasard corrige le hasard. De là vient l'équilibre, et toujours l'ordre éclate. Électeurs de drap d'or, cardinaux d'écarlate, Double sénat sacré, dont la terre s'émeut, Ne sont là qu'en parade, et Dieu veut ce qu'il veut. Qu'une idée, au besoin des temps, un jour éclose, Elle grandit, va, court, se mêle à toute chose, Se fait homme ; - saisit les coeurs, creuse un sillon ; - Maint roi la foule aux pieds ou lui met un bâillon ; Mais qu'elle entre un matin à la diète, au conclave, Et tous les rois soudain verront l'idée esclave, Sur leurs têtes de rois que ses pieds courberont, Surgir, le globe en main, ou la tiare au front ! - Le pape et l'empereur sont tout. Rien n'est sur terre Que par eux et pour eux. Un suprême mystère Vit en eux, et le ciel, dont ils ont tous les droits, Leur fait un grand festin des peuples et des rois. Le monde, au-dessous d'eux, s'échelonne et se groupe. Ils font et défont. L'un délie et l'autre coupe. L'un est la vérité, l'autre est la force. Ils ont Leur raison en eux-même, et sont parce qu'ils sont. Quand ils sortent, tous deux égaux, du sanctuaire, L'un dans sa pourpre, et l'autre avec son blanc suaire, L'univers ébloui contemple avec terreur Ces deux moitiés de Dieu, le pape et l'empereur ! - L'empereur ! L'empereur ! Être empereur ! - Ô rage, Ne pas l'être-et sentir son coeur plein de courage ! Qu'il fut heureux celui qui dort dans ce tombeau, Qu'il fut grand ! De son temps c'était encor plus beau ! Ô quel destin ! - pourtant cette tombe est la sienne ! Tout est-il donc si peu que ce soit là qu'on vienne ? Quoi donc, avoir été prince, empereur et roi ! Avoir été colosse et tout dépassé ! Quoi ! Vivant, pour piédestal avoir eu l'Allemagne ! Quoi ! Pour titre César et pour nom Charlemagne ! - Avoir été plus grand qu'Annibal, qu'Attila, Aussi grand que le monde !... - Et que tout tienne là ! Ah ! Briguez donc l'empire et voyez la poussière Que fait un empereur ! Couvrez la terre entière De bruit et de tumulte. - Élevez, bâtissez Votre empire, et jamais ne dites : « c'est assez ! » Si haut que soit le but où votre orgueil aspire, Voilà le dernier terme !... - Oh ! L'Empire ! L'Empire ! Que m'importe ? J'y touche et le trouve à mon gré. Quelque chose me dit : « tu l'auras ». Je l'aurai ! Si je l'avais !... - ô ciel ! être ce qui commence ! Seul, debout, au plus haut de la spirale immense ! D'une foule d'états l'un sur l'autre étagés être la clef de voûte, et voir sous soi rangés Les rois, et sur leur tête essuyer ses sandales ; Voir au-dessous des rois les maisons féodales, Margraves, cardinaux, doges, ducs à fleurons ; Puis, évêques, abbés, chefs de clans, hauts barons ; Puis, clercs et soldats ; puis, loin du faîte où nous sommes, Dans l'ombre, tout au fond de l'abîme, - les hommes. Les hommes ! - c'est-à-dire une foule, une mer, Un grand bruit ; pleurs et cris : parfois un rire amer. Ah ! Le peuple ! - océan ! Onde sans cesse émue, Où l'on ne jette rien sans que tout ne remue ! Vague qui broie un trône et qui berce un tombeau ! Miroir où rarement un roi se voit en beau ! Ah ! Si l'on regardait parfois dans ce flot sombre, On y verrait au fond des empires sans nombre, Grands vaisseaux naufragés, que son flux et reflux Roule, et qui le gênaient, et qu'il ne connaît plus ! Gouverner tout cela ! Monter, si l'on vous nomme, A ce faîte ! Y monter, sachant qu'on n'est qu'un homme ! Avoir l'abîme là ! - Malheureux ! Qu'ai-je en moi ? Être empereur ! Mon Dieu ! J'avais trop d'être roi. Certes, il n'est qu'un mortel de race peu commune Dont puisse s'élargir l'âme avec la fortune. Mais moi ! Qui me fera grand ? Qui sera ma loi ?... Qui me conseillera ? Charlemagne ! C'est toi ! Ah ! Puisque Dieu, pour qui tout obstacle s'efface, Prend nos deux majestés et les met face à face, Verse- moi dans le coeur, du fond de ce tombeau, Quelque chose de grand, de sublime et de beau ! Oh ! Par tous ses côtés fais-moi voir toute chose ! Montre-moi que le monde est petit, car je n'ose Y toucher ; apprends-moi ton secret de régner, Et dis-moi qu'il vaut mieux punir que pardonner, N'est-ce pas ? - ombre auguste ! Empereur d'Allemagne, Oh ! Dis-moi ce qu'on peut faire après Charlemagne ! Parle, - dût en parlant ton souffle souverain Me briser sur le front cette porte d'airain ! Ou, si tu ne dis rien, laisse, en ta paix profonde, Carlos étudier ta tête comme un monde. Laisse qu'il te mesure à loisir, ô géant ! Car rien n'est ici-bas si grand que ton néant ! Que la cendre, à défaut de l'ombre, me conseille !... Entrons ! - Dieu ! S'il allait me parler ! S'il s'éveille ! S'il était là, debout et marchant à pas lents ! Si j'allais ressortir avec des cheveux blancs ! - Entrons toujours. On vient ! Qui donc ose, à cette heure, Hors moi, d'un pareil mort éveiller la demeure ? Qui donc ?... le bruit s'approche. Ah ! J'oubliais ! Ce sont mes assassins !
Scène 3
Deuxieme Conjuré, Premier Conjuré, Troisième Conjuré, Voix Dans L'ombre, Le Duc de Gotha, Tous, Don Juan de Haro, Le Duc de Lutzelbourg, Un Conjuré, Don Gil Tellez Giron, Hernani, Don Ruy Gomez de Silva
Les conjurés. Ils vont les uns aux autres, en se prenant la main, et en échangeant quelques paroles à voix basse.
Deuxieme Conjuré
Qui vive ?
Deuxieme Conjuré
Ad augusta.
Deuxieme Conjuré
Per angusta.
Premier Conjuré
Les saints Nous protègent !
Troisième Conjuré
Les morts nous servent !
Bruit de pas dans l'ombre.
Premier Conjuré
Dieu nous garde !
Deuxieme Conjuré
Qui vive ?
Voix Dans L'ombre
Ad augusta.
Nouveaux conjurés. Bruit de pas.
Deuxieme Conjuré
Per angusta.
Premier Conjuré
Regarde. Il vient encor quelqu'un.
Troisième Conjuré
Qui vive ?
Voix Dans L'ombre
Ad angusta.
Entrent de nouveaux conjurés qui échangent des signes mystérieux avec les autres.
Troisième Conjuré
Per angusta.
Les conjurés s'asseyent en demi-cercle sur des tombeaux. Le premier conjuré passe tour à tour devant tous, et chacun allume à sa torche une cire qu'il tient à la main. Puis le premier conjuré va s'asseoir en silence sur une tombe au centre du cercle, et plus haute que les autres.
Premier Conjuré
C'est bien, nous voilà tous. Gotha, Fais le rapport. Amis, l'ombre attend la lumière.
Le Duc de Gotha
Amis, Charles D'Espagne, étranger par sa mère, . . . . . . . . . . . . . Prétend au Saint-Empire.
Premier Conjuré
Il aura le tombeau.
Le Duc de Gotha
Qu'il en soit de son front comme de ce flambeau !
Tous
Que ce soit !
Premier Conjuré
Mort à lui.
Le Duc de Gotha
Qu'il meure !
Tous
Qu'on l'immole !
Don Juan de Haro
Son père est allemand.
Le Duc de Lutzelbourg
Sa mère est espagnole.
Le Duc de Gotha
Il n'est plus espagnol et n'est pas allemand. Mort !
Un Conjuré
Si les électeurs allaient en ce moment Le nommer empereur ?
Premier Conjuré
Lui ! Jamais !
Don Gil Tellez Giron
Dans la tombe, Amis, jetons la tête, et la couronne y tombe.
Premier Conjuré
S'il a le saint empire, il devient, quel qu'il soit, Très auguste, et Dieu seul peut le toucher du doigt.
Le Duc de Gotha
Le plus sûr, c'est qu'avant d'être auguste, il expire !
Premier Conjuré
On ne l'élira point.
Tous
Il n'aura pas l'empire...
Premier Conjuré
Combien faut-il de bras pour le mettre au linceul ?
Tous
Un seul !
Premier Conjuré
Combien faut-il de coups au coeur ?
Tous
Un seul.
Premier Conjuré
Qui frappera ?
Tous
Nous tous.
Les conjurés écrivent leurs noms sur leurs tablettes, déchirent la feuille, la roulent et vont l'un après l'autre la jeter dans l'urne d'un tombeau, puis le premier conjuré dit :
Tous s'agenouillent ; le premier conjuré se lève.
Il tire un des parchemins de l'urne.
Premier Conjuré
La victime est un traître. Ils font un empereur, nous, faisons un grand-prêtre. Tirons au sort. Prions. Que l'élu croie en Dieu ! Frappe comme un romain, meure comme un hébreu ! Il faut qu'il brave roue et tenailles mordantes, Qu'il chante aux chevalets, rie aux lampes ardentes, Enfin, que, pour tuer et mourir, résigné, Il fasse tout.
Tous
Quel nom ?
Premier Conjuré
Hernani !
Hernani
J'ai gagné ! Je te tiens, toi que j'ai si longtemps poursuivie, Vengeance !
Don Ruy Gomez de Silva
Oh ! Cède-moi ce coup !
Hernani
Non, sur ma vie ! Oh ! Ne m'enviez pas ma fortune, seigneur ! C'est la première fois qu'il m'arrive bonheur !
Don Ruy Gomez de Silva
Tu n'as rien. Eh bien, tout, fiefs, châteaux, vasselages, Cent mille paysans dans mes trois cents villages, Pour ce coup à frapper, je te les donne, ami !
Hernani
Non !
Le Duc de Gotha
Ton bras porterait un coup moins affermi, Vieillard !
À Hernani.
Don Ruy Gomez de Silva
Arrière, vous ! Sinon le bras, j'ai l'âme. Aux rouilles du fourreau ne jugez point la lame. Tu m'appartiens !
Hernani
Ma vie à vous, la sienne à moi.
Don Ruy Gomez de Silva
Eh bien, écoute, ami : je te rends ce cor !
Hernani
Quoi ! La vie ! - Eh, que m'importe ! Ah ! Je tiens ma vengeance. Avec Dieu, dans ceci je suis d'intelligence ! J'ai mon père à venger... peut être plus encor ! - Elle, me la rends-tu ?
Don Ruy Gomez de Silva
Jamais ! Je rends ce cor.
Hernani
Non !
Don Ruy Gomez de Silva
Réfléchis, enfant.
Hernani
Duc ! Laisse-moi ma proie.
Il remet le cor à sa ceinture.
Don Ruy Gomez de Silva
Eh bien ! Maudit sois-tu de m'ôter cette joie !
Premier Conjuré
Frère, avant qu'on ait pu l'élire, il serait bien D'attendre dès ce soir Carlos... Ne craignez rien ! Je sais comment on pousse un homme dans la tombe.
Premier Conjuré
Que toute trahison sur le traître retombe, Et Dieu soit avec vous ! Nous, comtes et barons, S'il périt sans tuer, continuons ! Jurons De frapper tour à tour et sans nous y soustraire, Carlos qui doit mourir.
Tous
Jurons !
Le Duc de Gotha
Sur quoi, mon frère ?
Il prend son épée par la pointe et l'élève au-dessus de sa tête.
Don Ruy Gomez de Silva
Jurons sur cette croix !
On entend un coup de canon éloigné. Tous s'arrêtent en silence. La porte du tombeau s'entr'ouvre. Don Carlos paraît sur le seuil. Pâle, il écoute. Un second coup. Un troisième. Il ouvre tout-à-fait le tombeau, mais sans faire un pas, debout et immobile sur le seuil.
Tous
Qu'il meure impénitent !
Scène 4
Don Carlos, Hernani, Don Ricardo
Tous les flambeaux s'éteignent à la fois. Profond silence. Il fait un pas dans les ténèbres, si épaisses qu'on y distingue à peine les conjurés muets et immobiles.
Il frappe de la clef de fer sur la porte de bronze du tombeau. À ce bruit toutes les profondeurs du souterrain se remplissent de soldats portant des torches et des pertuisanes ; à leur tête le duc d'Alcala, le comte de Casa-Palma, etc.
Aux conjurés.
Aux soldats.
Don Carlos
Messieurs, allez plus loin ! L'empereur vous entend. Silence et nuit ! - L'essaim en sort et s'y replonge. Croyez-vous que ceci va passer comme un songe ? Frappez, c'est Charles-Quint ! Frappez, faites un pas ! Voyons, oserez-vous ? Non, vous n'oserez pas. Vos torches flamboyaient sanglantes sous ces voûtes ; Mon souffle a donc suffi pour les éteindre toutes ! Mais voyez, et tournez vos yeux irrésolus, Si j'en éteins beaucoup, j'en allume encor plus. Accourez, mes faucons ! J'ai le nid, j'ai la proie ! J'illumine à mon tour. Le sépulcre flamboie, Regardez ! Venez tous, car le crime est flagrant.
Hernani
À la bonne heure ! Seul, il me semblait trop grand. C'est bien. J'ai cru d'abord que c'était Charlemagne, Ce n'est que Charles-Quint !
On entoure les conjurés et on les désarme. Don Ricardo, accourant et s'inclinant jusqu'à terre.
Don Carlos
Connétable d'Espagne ! Amiral de Castille, ici ! Désarmez-les. Majesté !
Don Carlos
Je te fais alcade du palais.
Don Ricardo
Deux électeurs, au nom de la chambre dorée, Viennent complimenter la majesté sacrée !
Bas à Ricardo.
Ricardo salue et sort. Entrent avec flambeaux et fanfares le roi de Bohême et le duc de Bavière, vêtus en drap d'or, couronne en tête. Nombreux cortèges de seigneurs allemands portant la bannière de l'empire, l'aigle à deux têtes, avec l'écusson d'Espagne au milieu. Les soldats s'écartent, se rangent en haie, et font passage aux deux électeurs jusqu'à l'Empereur, qu'ils saluent profondément, et qui leur rend leur salut en soulevant son chapeau.
Don Carlos
Qu'ils entrent. Doña Sol !
Scène 5
Le Duc de Bavière, Don Carlos, Foule
Le Duc de Bavière
Sire ! Roi des romains ! Majesté très sacrée ! Empereur ! Dans vos mains Le monde est maintenant, car vous avez l'empire. Il est à vous, ce trône où tout monarque aspire ! Frédéric, duc de Saxe, y fut d'abord élu ; Mais, vous jugeant plus digne, il n'en a pas voulu. Venez donc recevoir la couronne et le globe. Le saint empire, ô roi, vous revêt de la robe ; Il vous arme du glaive, et vous êtes très grand !
Les deux électeurs baisent la main de l'empereur et sortent.
Don Carlos
J'irai remercier le collège en rentrant. Allez, messieurs ; merci, mon frère de Bohême, Mon cousin de Bavière ; allez ! J'irai moi-même.
Foule
Vivat ! Vivat !
Don Carlos
J'y suis ! - Et tout m'a fait passage. Empereur ! - Au refus de Frédéric-Le-Sage.
Scène 6
Doña Sol de Silva, Hernani, Don Ruy Gomez de Silva, Don Carlos, Conjurés de la Ligue Sacro-Sainte, Allemands et Espagnols, Tous
Doña Sol de Silva
Des soldats ! L'Empereur !... Ô ciel ! Coup imprévu ! Hernani !...
Hernani
Doña Sol !
Doña Sol court à Hernani, il la fait reculer d'un regard de défiance.
Don Ruy Gomez de Silva
Elle ne m'a point vu !
Hernani
Madame...
Doña Sol de Silva
J'ai toujours son poignard !
Hernani
Mon amie !
Don Carlos
Silence tous. - Votre âme est-elle raffermie ? Il convient que je donne au monde une leçon. Lara le castillan et Gotha le saxon, Vous tous ! Que venait-on faire ici ? Parlez !
Il tire un poignard et l'agite.
Hernani
Sire, La chose est toute simple ; et l'on peut vous la dire. Nous gravions la sentence au mur de Balthazar ; Nous rendions à César ce qu'on doit à César.
Don Carlos
Bien ! - vous traître, Silva ?
Don Ruy Gomez de Silva
Lequel de nous deux, sire ?
À l'Empereur.
Hernani
Nos têtes et l'empire !... il a ce qu'il désire. Le bleu manteau des rois pouvait gêner vos pas. Le pourpre vous va mieux, le sang n'y paraît pas !
Don Carlos
Mon cousin de Silva, c'est une félonie À faire du blason rayer ta baronnie ! C'est haute trahison, don Ruy, songes-y bien.
Don Ruy Gomez de Silva
Les rois Rodrigue font les comtes Julien.
Les grands seigneurs sortent du groupe des conjurés où est resté Hernani. Le duc d'Alcala les entoure de gardes.
Don Carlos
Ne prenez que ce qui peut être duc ou comte. Le reste !...
Doña Sol de Silva
Il est sauvé !...
À don Carlos.
Il met son chapeau.
Tous les conjurés grands d'Espagne se couvrent en même temps.
Aux prisonniers.
Aux courtisans et aux gardes.
Il va se joindre au groupe des seigneurs.
Hernani
Je prétends qu'on me compte ! Puisqu'il s'agit de hache ici ; puisqu'Hernani, Pâtre obscur, sous tes pieds passerait impuni ; Puisque son front n'est plus au niveau de ton glaive ; Puisqu'il faut être grand pour mourir, - je me lève ! Dieu, qui donne le sceptre et qui te le donna, M'a fait duc de Ségorbe et duc de Cardona, Marquis de Monroy, comte Albatera, vicomte De Gor, seigneur de lieux dont j'ignore le compte. Je suis Jean D'Aragon, grand-maître d'Avis, né Dans l'exil, fils proscrit d'un père assassiné Par sentence du tien, roi Carlos de Castille. Le meurtre est entre nous affaire de famille. Vous avez l'échafaud, nous avons le poignard. Donc le ciel m'a fait duc, et l'exil montagnard. Mais puisque j'ai sans fruit aiguisé mon épée Sur les monts, et dans l'eau des torrents retrempée, Couvrons-nous, grand d'Espagne. Oui, nos têtes, ô roi, Ont le droit de tomber couvertes devant toi ! Silva, Haro, Lara, gens de titre et de race, Place à Jean D'Aragon ! Ducs et comtes, ma place ! Je suis Jean D'Aragon, roi, bourreaux et valets ! Et si vos échafauds sont petits, changez-les !
Doña Sol de Silva
Ciel !
Don Carlos
En effet, j'avais oublié cette histoire.
Hernani
Celui dont le flanc saigne a meilleure mémoire. L'affront que l'offenseur oublie en insensé, Vit, et toujours remue au coeur de l'offensé !
Don Carlos
Donc, je suis, c'est un titre à n'en point vouloir d'autres, Fils de pères qui font choir la tête des vôtres ?
L'empereur la regarde immobile.
Doña Sol de Silva
Sire ! Pardon ! Pitié, sire ! Soyez clément ! Ou frappez-nous tous deux, car il est mon amant, Mon époux. En lui seul je respire ! Oh ! Je tremble !... Sire ! Ayez la pitié de nous tuer ensemble ! Majesté ! Je me traîne à vos sacrés genoux ! Je l'aime ! Il est à moi comme l'empire à vous !... - Oh ! Grâce ! Quel penser sinistre vous absorbe ?
À Hernani.
Don Carlos
Allons, relevez-vous, duchesse de Ségorbe, Comtesse Albatera, marquise de Monroy... Tes autres noms, don Juan ?
Hernani
Qui parle ainsi ? Le roi ?
Don Carlos
Non, l'empereur.
Doña Sol de Silva
Ô ciel !
Don Carlos
Duc ! Voilà ton épouse.
Hernani
Juste dieu !
Don Carlos
Mon cousin, ta noblesse est jalouse, Je sais ; mais Aragon peut épouser Silva.
Tenant embrassée.
Il jette son poignard.
Don Ruy Gomez de Silva
Ce n'est pas ma noblesse. Oh ! Ma haine s'en va !
Doña Sol de Silva
Ô mon Duc !
Hernani
Je n'ai plus que de l'amour dans l'âme, Doña Sol !
L'oeil fixé sur sa bannière.
Don Carlos
Éteins-toi, coeur jeune et plein de flamme ! Laisse régner l'esprit que long-temps tu troublas. Tes amours désormais, tes maîtresses, hélas ! C'est l'Allemagne, c'est la Flandre, c'est l'Espagne. L'Empereur est pareil à l'aigle, sa compagne : À la place du coeur il n'a qu'un écusson !
Hernani
Ah ! Vous êtes César !
Montrant doña Sol.
Hernani s'agenouille. Don Carlos détache sa toison d'or et la lui passe au cou.
Il tire son épée, et l'en frappe trois fois sur l'épaule.
Il le relève et l'embrasse.
Aux conjurés.
Don Carlos
De ta noble maison, Don Juan, ton coeur est digne... Il est digne aussi d'elle. - À genoux, duc ! Reçois ce collier ; Sois fidèle ! Par saint Étienne, duc, je te fais chevalier. Mais tu l'as, le plus doux et le plus beau collier ! Celui que je n'ai pas, qui manque au rang suprême, Les deux bras d'une femme aimée et qui vous aime ! Ah ! Tu vas être heureux ; moi, je suis empereur. Je ne sais plus vos noms, messieurs ; haine et fureur, Je veux tout oublier. Allez : je vous pardonne ! C'est la leçon qu'au monde il convient que je donne.
Conjurés de la Ligue Sacro-Sainte, Allemands et Espagnols
Gloire à Carlos !
Don Ruy Gomez de Silva
Moi seul, je reste condamné.
Don Carlos
Et moi !
Don Ruy Gomez de Silva
Mais, comme lui, je n'ai point pardonné !
Hernani
Qui donc nous change tous ainsi ?
Tous se retirent au fond du théâtre.
Tous
Vive Allemagne ! Honneur à Charles-Quint ! Honneur à Charlemagne ! Laissez-nous seuls tous deux.
Scène 7
Don Carlos
Don Carlos
Es-tu content de moi ? Ai-je bien dépouillé les misères du roi ? - Ah ! J'étais seul, perdu, seul devant un empire ; Tout un monde qui hurle, et bouillonne, et conspire ; Le danois à punir ; le saint père à payer ; Venise, Soliman, Luther, François premier ; Mille poignards jaloux, luisant déjà dans l'ombre ; Des pièges, des écueils, des menaces sans nombre, Vingt peuples dont un seul ferait peur à vingt rois, Tout pressé, tout pressant, tout à faire à la fois ; Je t'ai crié : « par où faut-il que je commence ? » Et tu m'as répondu : « mon fils, par la clémence ! »
Acte V
Scène 1
Don Garcie, Don Matias, Don Sanchez, Don Ricardo, Don Francisco, Une Dame
À Saragosse. Une terrasse du palais d'Aragon. Au fond la rampe d'un escalier qui s'enfonce dans le jardin. A droite et à gauche deux portes donnant sur cette terrasse que ferme au fond du théâtre une balustrade surmontée de deux rangs d'arcades moresques, au-dessus et au travers desquelles on voit les jardins du palais, les jets d'eau dans l'ombre, les bosquets avec des lumières qui s'y promènent, et au fond les faîtes gothiques et arabes du palais illuminé. Il est nuit. On entend des fanfares éloignées. Des masques en domino, épars, isolés ou groupés, traversent çà et là la terrasse. Sur le devant du théâtre un groupe de jeunes seigneurs, leurs masques à la main, riant et causant à grand bruit.
Don Garcie
Ma foi ! Vive la joie et vive l'épousée !
Don Matias
Saragosse ce soir se met à la croisée...
Don Garcie
Et fait bien ! On ne vit jamais noce aux flambeaux Plus gaie, et nuit plus douce, et mariés plus beaux !
Don Matias
Bon empereur !
Don Sanchez
Marquis, certain soir qu'à la brune Nous allions avec lui tous deux cherchant fortune ; Qui nous eût dit qu'un jour tout finirait ainsi ?
Aux autres.
Don Ricardo
J'en étais. Écoutez l'histoire que voici : Trois galants, un bandit que l'échafaud réclame, Puis un duc, puis un roi, d'un même coeur de femme Font le siège à la fois. L'assaut donné, qui l'a ? C'est le bandit.
Don Francisco
Mais rien que de simple en cela. L'amour et la fortune, ailleurs comme en Espagne, Sont jeux de dés pipés : c'est le voleur qui gagne.
Don Ricardo
Moi, j'ai fait ma fortune à voir faire l'amour. D'abord comte, puis grand, puis alcade de cour, J'ai fort bien employé mon temps, sans qu'on s'en doute.
Don Sanchez
Le secret de monsieur, c'est d'être sur la route Du roi...
Don Ricardo
Faisant valoir mes droits, mes actions.
Don Garcie
Vous avez profité de ses distractions.
Don Matias
Que devient le vieux duc ? Fait-il clouer sa bière ?
Don Sanchez
Marquis, ne riez pas ! Car c'est une âme fière. Il aimait doña Sol, ce vieillard ! Soixante ans Ont fait ses cheveux gris, un jour les a faits blancs.
Don Garcie
Il n'a pas reparu, dit-on, à Saragosse ?
Don Sanchez
Vouliez-vous pas qu'il mît son cercueil de la noce ?
Don Francisco
Et que fait l'empereur ?
Don Sanchez
L'empereur aujourd'hui Est triste. Le luther lui donne de l'ennui.
Don Ricardo
Ce luther ! Beau sujet de soucis et d'alarmes ! Que j'en finirais vite avec quatre gens d'armes !
Don Matias
Le Soliman aussi lui fait ombre.
Don Garcie
Ah ! Luther, Soliman, Neptunus, le diable et Jupiter, Que me font ces gens là ? Les femmes sont jolies, La mascarade est rare, et j'ai dit cent folies.
Don Sanchez
Voilà l'essentiel.
Don Ricardo
Garcie a raison : - moi, Je ne suis plus le même un jour de fête, et croi Qu'un masque que je mets me fait une autre tête, En vérité !
Don Sanchez
Que n'est-ce alors tous les jours fête !
Don Garcie, avec un signe de tête.
Don Francisco
Messeigneurs, n'est-ce pas la chambre des époux ? Nous les verrons venir dans l'instant.
Don Francisco
Croyez-vous ?
Don Garcie
Hé ! Sans doute.
Don Francisco
Tant mieux ! L'épousée est si belle !
Don Ricardo
Que l'empereur est bon ! - Hernani, ce rebelle, Avoir la toison d'or ! -marié, pardonné ! Loin de là, s'il m'eût cru, l'empereur eût donné Lit de pierre au galant, lit de plume à la dame.
Don Sanchez
Que je le crèverais volontiers de ma lame, Faux seigneur de clinquant ! Parvenu lâche et vil ! Pourpoint de comte, empli de conseils d'alguazil !
Don Ricardo
Que dites-vous là ?
À don Ricardo.
Don Matias
Comte, ici, pas de querelle ! Il me chante un sonnet de Pétrarque à sa belle.
Don Garcie
Avez-vous remarqué, messieurs, parmi les fleurs, Les femmes, les habits de toutes les couleurs, Ce spectre, qui, debout contre une balustrade, De son domino noir tachait la mascarade ?
Don Ricardo
Oui, pardieu !
Don Garcie
Qu'est-ce donc ?
Don Ricardo
Mais, sa taille, son air... C'est don Francasio, général de la mer.
Don Francisco
Non.
Don Garcie
Il n'a pas quitté son masque !
Don Francisco
Il n'avait garde. C'est le duc de Soma qui veut qu'on le regarde. Rien de plus.
Don Ricardo
Non. Le duc m'a parlé.
Entre un domino noir qui traverse lentement le fond du théâtre. Tous se retournent et le suivent des yeux, sans qu'il paraisse prendre garde à eux.
Don Garcie
Qu'est-ce alors Que ce masque ? - Tenez, le voilà.
Don Sanchez
Si les morts Marchent, voici leur pas.
Le masque se retourne. Il recule.
Don Garcie
Beau masque !... - Sur mon âme, Messeigneurs, dans ses yeux j'ai vu luire une flamme.
Le masque s'arrête, le regarde fixement ; il revient tout interdit.
Don Matias
Si c'est le diable, il trouve à qui parler, pardieu ! Je vous jure qu'il a deux prunelles de feu ! Le masque reprend sa marche et disparaît par L'escalier ; tous le suivent des yeux avec effroi.
Don Francisco
La vision est sombre autant qu'on le peut dire.
Don Garcie
Baste ! Ce qui fait peur ailleurs, au bal fait rire.
Don Sanchez
Quelque mauvais plaisant !
Don Garcie
Ou si c'est Lucifer Qui vient nous voir danser, en attendant l'enfer, Dansons !
Don Sanchez
C'est à coup sûr quelque bouffonnerie.
Don Matias
Nous le saurons demain.
Don Sanchez
Regardez, je vous prie, Que devient-il ?
Don Matias
Il a descendu l'escalier. Plus rien.
Il lui présente la main.
Don Sanchez
C'est un plaisant drôle !... c'est singulier. Marquise, dansons-nous celle-ci ?
Une Dame
Mon cher comte, Vous savez, avec vous, que mon mari les compte.
La dame lui donne la main, et ils sortent.
Don Garcie
Raison de plus ! Cela l'amuse apparemment. C'est son plaisir ; il compte, et nous dansons.
Don Sanchez
Vraiment C'est singulier !
Entrent Hernani et doña Sol se donnant la main. Une foule de masques, de dames et de seigneurs. Deux hallebardiers en magnifiques livrées les suivent ; quatre pages les précèdent. On se range et l'on s'incline sur leur passage. Fanfare.
Don Matias
Voici les mariés... silence !
Scène 2
Hernani, Don Ricardo, Don Francisco, Don Sanchez
Hernani
Chers amis !
Don Ricardo
Ton bonheur fait le nôtre, excellence !
Don Francisco
Saint Jacques, Monseigneur ! C'est Vénus qu'il conduit.
Aux seigneurs.
Pendant tout le commencement de la scène qui suit, les fanfares et les lumières éloignées s'éteignent par degrés ; la nuit et le silence reviennent peu à peu.
Don Sanchez
Soyez Heureux, seigneur. Partons, il est minuit.
Scène 3
Doña Sol de Silva, Hernani
Doña Sol de Silva
Ils s'en vont tous, Enfin ! C'est qu'il est tard, ce me semble.
Hernani
Ange ! Il est toujours tard pour être seuls ensemble.
Doña Sol de Silva
Ce bruit me fatiguait. N'est-ce pas, cher seigneur, Que toute cette joie étourdit le bonheur ?
Hernani
Tu dis vrai. Le bonheur, amie, est chose grave ; Il veut des coeurs de bronze et lentement s'y grave. Le plaisir l'effarouche en lui jetant des fleurs ; Son sourire est moins près du rire que des pleurs !
Il cherche à l'entraîner.
Doña Sol de Silva
Dans vos yeux, ce sourire est le jour. Tout à l'heure !
Hernani
Oh ! Je suis ton esclave ! Oui, demeure, demeure. Fais ce que tu voudras, je ne demande rien. Tu sais ce que tu fais ! Ce que tu fais est bien. Je rirai, si tu veux, pour te plaire... - Mon âme Brûle ? Eh ! Dis au volcan qu'il étouffe sa flamme, Le volcan fermera ses gouffres entr'ouverts, Et n'aura sur ses flancs que fleurs et gazons verts.
Doña Sol de Silva
Oh ! Que vous êtes bon pour une pauvre femme, Hernani de mon coeur !...
Hernani
Quel est ce nom, Madame ? Oh ! Ne me nomme plus de ce nom, par pitié ! Tu me fais souvenir que j'ai tout oublié ! Je sais qu'il existait autrefois, dans un rêve, Un Hernani dont l'oeil avait l'éclair du glaive, Un homme de la nuit et des monts, un proscrit, Sur qui le mot vengeance était partout écrit, Un malheureux traînant après lui l'anathème ! Mais je ne connais pas ce Hernani. - Moi, j'aime Les jeux et les festins, je suis noble espagnol, Je suis Jean D'Aragon, mari de doña Sol ! Je suis heureux !
Doña Sol de Silva
Je suis heureuse !
Hernani
Que m'importe Les haillons qu'en entrant j'ai laissés à la porte ? Voici que je reviens à mon palais en deuil. Un ange du seigneur m'attendait sur le seuil ! J'entre, et remets debout les colonnes brisées, Je rallume les feux, je rouvre les croisées, Je fais arracher l'herbe au pavé de la cour ; Je ne suis plus que joie, enchantement, amour ! Qu'on me rende mes tours, mes vassaux, mes bastilles, Mon panache, mon siège au conseil des Castilles, Vienne ma doña Sol, rouge et le front baissé, Qu'on nous laisse tous deux, et le reste est passé ! Je n'ai rien vu, rien dit, rien fait. Je recommence, J'efface tout, j'oublie ! - ou sagesse ou démence, Je vous ai, je vous aime et vous êtes mon bien !
Doña Sol de Silva
Que sur ce velours noir ce collier d'or fait bien !
Hernani
Vous vîtes avant moi le roi mis de la sorte.
Il veut l'entraîner.
À la balustrade.
Doña Sol de Silva
Je n'ai pas remarqué. Tout autre, que m'importe ? Puis, est-ce le velours ou le satin encor ? Non, mon duc, c'est ton cou qui sied au collier d'or. Vous êtes noble et fier, Monsiegneur... - tout à l'heure ! Un moment ! Vois-tu bien, c'est la joie ! Et je pleure ! Viens voir la belle nuit, - mon duc, rien qu'un moment ! Le temps de respirer et de voir seulement ! Tout s'est éteint, flambeaux, et musique de fête. Rien que la nuit et nous. Félicité parfaite ! Dis, ne le crois-tu pas ? Sur nous, tout en dormant, La nature à demi veille amoureusement. Pas un nuage au ciel ! Tout, comme nous, repose. Viens, respire avec moi l'air embaumé de rose ! Regarde : plus de feux, plus de bruit. Tout se tait. La lune tout à l'heure à l'horizon montait Tandis que tu parlais ; - sa lumière qui tremble Et ta voix, toutes deux m'allaient au coeur ensemble, Je me sentais joyeuse et calme, ô mon amant ! Et j'aurais bien voulu mourir en ce moment.
Hernani
Ah ! Qui n'oublierait tout à cette voix céleste ! Ta parole est un chant où rien d'humain ne reste.
Doña Sol de Silva
Ce silence est trop noir, ce calme est trop profond. Dis, ne voudrais-tu point voir une étoile au fond ? Ou qu'une voix des nuits, tendre et délicieuse, S'élevant tout-à-coup, chantât ?...
Hernani
Capricieuse ! Tout à l'heure on fuyait la lumière et les chants !
Bruit lointain d'un cor dans l'ombre.
Doña Sol de Silva
Le bal ! Mais un oiseau qui chanterait aux champs ! Un rossignol perdu dans l'ombre et dans la mousse, Ou quelque flûte au loin...! Car la musique est douce, Fait l'âme harmonieuse, et comme un divin choeur, Éveille mille voix qui chantent dans le coeur ! Oh ! Ce serait charmant ! - Dieu ! Je suis exaucée !
Hernani
Ah ! Malheureuse !
Doña Sol de Silva
Un ange a compris ma pensée... - Ton bon ange, sans doute ?
À part.
Hernani
Oui, mon bon ange ! Encor !...
Doña Sol de Silva
Don Juan ! Je reconnais le son de votre cor !
Hernani
N'est-ce pas ?
Doña Sol de Silva
Seriez-vous dans cette sérénade De moitié ?
Hernani
De moitié, tu l'as dit.
Le cor recommence.
Doña Sol de Silva
Bal maussade ! Ah ! Que j'aime bien mieux le cor au fond des bois !... Et puis, c'est votre cor ; c'est comme votre voix.
Hernani
Ah ! Le tigre est en bas qui hurle et veut sa proie !
Doña Sol de Silva
Don Juan, cette harmonie emplit le coeur de joie !...
Hernani
Nommez-moi Hernani ! Nommez-moi Hernani ! Avec ce nom fatal je n'en ai pas fini !
Doña Sol de Silva
Qu'avez-vous ?
Hernani
Le vieillard !
Doña Sol de Silva
Dieu ! Quels regards funèbres ! Qu'avez-vous ?
Hernani
Le vieillard qui rit dans les ténèbres !... - Ne le voyez-vous pas ?
Doña Sol de Silva
Où vous égarez-vous ? Qu'est-ce que ce vieillard ?
Hernani
Le vieillard !
Doña Sol de Silva
À genoux Je t'en supplie, oh ! Dis ! Quel secret te déchire ? Qu'as-tu ?
Hernani
Je l'ai juré...!
Elle suit tous ses mouvements avec anxiété. Il s'arrête tout-à-coup, et passe la main sur son front.
Doña Sol de Silva
Juré !
Haut.
Hernani
Qu'allais-je dire ? Épargnons-la... Moi, rien ! De quoi t'ai-je parlé ?
Doña Sol de Silva
Vous avez dit...
Hernani
Non, non ; j'avais l'esprit troublé... Je souffre un peu, vois-tu ! N'en prends pas d'épouvante.
Le cor recommence.
Doña Sol de Silva
Te faut-il quelque chose ? Ordonne à ta servante !
Hernani
Il le veut ! Il le veut ! Il a mon serment. - Rien ! Ce devrait être fait !.. - ah !...
Doña Sol de Silva
Tu souffres donc bien ?
À part.
Haut.
Hernani
Une blessure ancienne, et que j'ai cru fermée, Se rouvre... Éloignons-la. - Doña Sol, bien aimée, Écoute : ce coffret qu'en des jours moins heureux Je portais avec moi...
Doña Sol de Silva
Je sais ce que tu veux. Eh bien, qu'en veux-tu faire ?
Hernani
Un flacon qu'il renferme Contient un élixir qui pourra mettre un terme Au mal que je ressens... va !
Elle sort par la porte de la chambre nuptiale.
Doña Sol de Silva
J'y vais, Monseigneur.
Scène 4
Hernani
Il tombe dans une profonde et convulsive rêverie, puis se détourne brusquement.
Le masque en domino noir paraît au haut de la rampe. Hernani s'arrête pétrifié.
Hernani
Voilà donc ce qu'il vient faire de mon bonheur. Voici le doigt fatal qui luit sur la muraille ! Oh ! Que la destinée amèrement me raille ! Hé bien ?... mais tout se tait. Je n'entends rien venir. Si je m'étais trompé !...
Scène 5
Masque, Hernani
d'une voix sépulcrale
Masque
« Quoi qu'il puisse advenir, Quand tu voudras, vieillard, quel que soit le lieu, l'heure, S'il te passe à l'esprit qu'il est temps que je meure, Viens, sonne de ce cor, et ne prends d'autres soins ! Tout sera fait. » - Ce pacte eut les morts pour témoins : Hé bien ! Tout est-il fait ?
Hernani
C'est lui !
Masque
Dans ta demeure Je viens, et je te dis qu'il est temps. C'est mon heure. Je te trouve en retard.
Hernani
Bien. Quel est ton plaisir ? Que feras-tu de moi ? Parle.
Masque
Tu peux choisir Du fer ou du poison. Ce qu'il faut, je l'apporte. Nous partirons tous deux.
Hernani
Soit.
Masque
Prions-nous ?
Hernani
Qu'importe !
Masque
Que prends-tu ?
Hernani
Le poison.
Il présente une fiole à Hernani qui la reçoit en pâlissant.
Hernani approche la fiole de ses lèvres, puis recule.
Masque
Bien ! Donne-moi ta main. Bois, pour que je finisse.
Hernani
Oh ! Par pitié ! Demain ! - Oh ! S'il te reste un coeur, duc, ou du moins une âme ; Si tu n'es pas un spectre échappé de la flamme ; Un mort damné, fantôme ou démon désormais ; Si Dieu n'a point encor mis sur ton front : « jamais ! » Si tu sais ce que c'est que ce bonheur suprême D'aimer, d'avoir vingt ans, d'épouser quand on aime ; Si jamais femme aimée a tremblé dans tes bras, Attends jusqu'à demain. - Demain tu reviendras !
Masque
Simple qui parle ainsi ! Demain ! Demain ! - tu railles ! Ta cloche a ce matin sonné tes funérailles ! Et que ferais-je, moi, cette nuit ? J'en mourrais. Et qui viendrait te prendre et t'emporter après ? Seul descendre au tombeau ! Jeune homme, il faut me suivre !
Hernani
Eh bien, non ! Et de toi, démon, je me délivre ! Je n'obéirai pas.
Masque
Je m'en doutais. - Fort bien. Sur quoi donc m'as-tu fait ce serment ? Ah, sur rien. Peu de chose après tout ! La tête de ton père. Cela peut s'oublier, la jeunesse est légère.
Hernani
Mon père ! - mon père !... ah ! J'en perdrai la raison !...
Masque
Non, ce n'est qu'un parjure et qu'une trahison.
Hernani
Duc !...
Il fait un pas pour sortir.
Masque
Puisque les aînés des maisons espagnoles Se font jeu maintenant de fausser leurs paroles, Adieu !...
Hernani
Ne t'en va pas.
Masque
Alors...
Il prend la fiole.
Rentre doña Sol, sans voir le masque qui est debout près de la rampe au fond du théâtre.
Hernani
Vieillard cruel ! Revenir sur mes pas à la porte du ciel !...
Scène 6
Doña Sol de Silva, Hernani, Don Ruy Gomez de Silva
Doña Sol de Silva
Je n'ai pu le trouver, ce coffret !
Hernani
Dieu ! C'est elle ! Dans quel moment !
Le domino se démasque. Elle pousse un cri, et reconnaît don Ruy.
Doña Sol de Silva
Qu'a-t-il ? Je l'effraie, il chancelle À ma voix ! - Que tiens-tu dans ta main ? Quel soupçon ! Que tiens-tu dans ta main ? Réponds. - C'est du poison !
Hernani
Grand dieu !
Doña Sol de Silva
Que t'ai-je fait ? Quel horrible mystère !... Vous me trompiez, don Juan !...
Hernani
Ah ! J'ai dû te le taire. J'ai promis de mourir au duc qui me sauva. Aragon doit payer cette dette à Silva.
À don Ruy Gomez.
Doña Sol de Silva
Vous n'êtes pas à lui, mais à moi. Que m'importe Tous vos autres serments. Duc, l'amour me rend forte. Contre vous, contre tous, duc, je le défendrai.
Don Ruy Gomez de Silva
Défends-le, si tu peux, contre un serment juré !
Doña Sol de Silva
Quel serment ?
Hernani
J'ai juré.
Doña Sol de Silva
Non, non ; rien ne te lie ; Cela ne se peut pas ! Crime, attentat, folie !
Hernani fait un geste pour obéir. Doña Sol cherche à l'arrêter.
Don Ruy Gomez de Silva
Allons, duc !
Hernani
Laissez-moi, doña Sol, il le faut. Le duc a ma parole, et mon père est là haut !
Elle tire un poignard sur son sein.
Elle jette le poignard et tombe à genoux devant le duc.
Doña Sol de Silva
Il vaudrait mieux pour vous aller aux tigres même Arracher leurs petits, qu'à moi celui que j'aime. Savez-vous ce que c'est que doña Sol ? Long-temps, Par pitié pour votre âge et pour vos soixante ans, J'ai fait la fille douce, innocente et timide ; Mais voyez-vous cet oeil de pleurs de rage humide ? Voyez-vous ce poignard ? Ah ! Vieillard insensé, Craignez-vous pas le fer, quand l'oeil a menacé ? Prenez garde, don Ruy ! - Je suis de la famille, Mon oncle ! Écoutez-moi, fussé-je votre fille, Malheur si vous portez la main sur mon époux !... Ah ! Je tombe à vos pieds ! Ayez pitié de nous ! Grâce ! Hélas ! Monseigneur, je ne suis qu'une femme, Je suis faible, ma force avorte dans mon âme, Je me brise aisément... je tombe à vos genoux ! Ah ! Je vous en supplie, ayez pitié de nous !
Don Ruy Gomez de Silva
Doña Sol !
Doña Sol de Silva
Pardonnez !... nous autres espagnoles, Notre douleur s'emporte à de vives paroles, Vous le savez. Hélas ! Vous n'étiez pas méchant ! Pitié ! Vous me tuez, mon oncle, en le touchant ! Pitié ! Je l'aime tant !...
Don Ruy Gomez de Silva
Vous l'aimez trop !
Hernani
Tu pleures !
À don Ruy.
Doña Sol de Silva
Non, non, je ne veux pas, mon amour, que tu meures ! Non, je ne le veux pas. Faites grâce aujourd'hui ; Je vous aimerai bien aussi, vous.
Hernani approche la fiole de ses lèvres. Doña Sol se jette sur son bras.
Don Ruy Gomez de Silva
Après lui ! Allons.
Doña Sol de Silva
Oh ! Pas encor ! Daignez tous deux m'entendre.
Don Ruy Gomez de Silva
Le sépulcre est ouvert, et je ne puis attendre.
Doña Sol de Silva
Un instant, Monsiegneur !... mon don Juan ! Ah ! Tous deux Vous êtes bien cruels ! - Qu'est-ce que je veux d'eux ? Un instant ! Voilà tout... tout ce que je réclame !... Enfin on laisse dire à cette pauvre femme Ce qu'elle a dans le coeur !... - oh ! Laissez-moi parler...
Don Ruy Gomez de Silva
J'ai hâte.
Doña Sol de Silva
Messeigneurs ! Vous me faites trembler ! Que vous ai-je donc fait ?
Hernani
Ah ! Son cri me déchire.
Doña Sol de Silva
Vous voyez bien que j'ai mille choses à dire.
Don Ruy Gomez de Silva
Il faut mourir.
Elle lui arrache la fiole.
Elle élève la fiole aux yeux d'Hernani et du vieillard étonné.
Doña Sol de Silva
Don Juan, lorsque j'aurai parlé, Tout ce que tu voudras, tu le feras. Je l'ai.
Il fait quelques pas pour sortir. Hernani le retient.
Don Ruy Gomez de Silva
Puisque je n'ai céans affaire qu'à deux femmes, Don Juan, il faut qu'ailleurs j'aille chercher des âmes. Tu fais de beaux serments par le sang dont tu sors, Et je vais à ton père en parler chez les morts !... - Adieu !...
À doña Sol.
Hernani
Duc, arrêtez. Hélas ! Je t'en conjure, Veux-tu me voir faussaire, et félon, et parjure ? Veux-tu que partout j'aille avec la trahison Écrite sur le front ? Par pitié, ce poison, Rends-le-moi ! Par l'amour, par notre âme immortelle...
Elle boit.
Doña Sol de Silva
Tu veux ? Tiens maintenant.
Don Ruy Gomez de Silva
Ah ! C'était donc pour elle !
Doña Sol de Silva
Prends, te dis-je.
Hernani
Vois-tu, misérable vieillard ?
Doña Sol de Silva
Ne te plains pas de moi, je t'ai gardé ta part.
Hernani
Dieu !
Doña Sol de Silva
Tu ne m'aurais pas ainsi laissé la mienne, Toi !... tu n'as pas le coeur d'une épouse chrétienne, Tu ne sais pas aimer comme aime une Silva. Mais j'ai bu la première et suis tranquille. -va ! Bois si tu veux !
Hernani
Hélas ! Qu'as-tu fait, malheureuse ?
Doña Sol de Silva
C'est toi qui l'as voulu.
Hernani
C'est une mort affreuse !...
Doña Sol de Silva
Non. - Pourquoi donc ?
Hernani
Ce philtre au sépulcre conduit.
Doña Sol de Silva
Devions-nous pas dormir ensemble cette nuit ? Qu'importe dans quel lit !
Il porte la fiole à sa bouche.
Hernani
Mon père, tu te venges Sur moi qui t'oubliais !
Doña Sol de Silva
Ciel ! Des douleurs étranges !... Ah ! Jette loin de toi ce philtre !... Ma raison S'égare. - Arrête ! Hélas ! Mon don Juan ! Ce poison Est vivant, ce poison dans le coeur fait éclore Une hydre à mille dents qui ronge et qui dévore ! Oh ! Je ne savais pas qu'on souffrît à ce point ! Qu'est-ce donc que cela ? C'est du feu ! Ne bois point ! Oh ! Tu souffrirais trop !
Il boit et jette la fiole.
Hernani
Ah ! Ton âme est cruelle ! Pouvais-tu pas choisir d'autre poison pour elle ?
Doña Sol de Silva
Que fais-tu ?
Hernani
Qu'as-tu fait ?
Ils s'assoient l'un près de l'autre.
Doña Sol de Silva
Viens, ô mon jeune amant, Dans mes bras. Est-ce pas qu'on souffre horriblement ?
Hernani
Non !
Doña Sol de Silva
Voilà notre nuit de noce commencée ! Je suis bien pâle, dis, pour une fiancée ?
Hernani
Ah !
Don Ruy Gomez de Silva
La fatalité s'accomplit.
Hernani
Désespoir ! Ô tourment ! Doña Sol souffrir, et moi le voir !
Ils s'embrassent.
Doña Sol de Silva
Calme-toi. Je suis mieux. - Vers des clartés nouvelles Nous allons tout à l'heure ensemble ouvrir nos ailes. Partons d'un vol égal vers un monde meilleur. Un baiser seulement, un baiser !
Don Ruy Gomez de Silva
Ô douleur !
Hernani
Oh ! Béni soit le ciel qui m'a fait une vie D'abîmes entourée et de spectres suivie, Mais qui permet que, las d'un si rude chemin, Je puisse m'endormir, ma bouche sur ta main !
Don Ruy Gomez de Silva
Ils sont encore heureux !
Hernani
Doña Sol, tout est sombre... Souffres-tu ?
Doña Sol de Silva
Rien, plus rien.
Hernani
Vois-tu des feux dans l'ombre ?
Doña Sol de Silva
Pas encor.
Il tombe.
Hernani
Voici...
Don Ruy Gomez de Silva
Mort !
D'une voix qui s'éteint.
Elle retourne la figure d'Hernani.
Elle retombe.
Doña Sol de Silva
Mort ! Non pas !... nous dormons. Il dort ! C'est mon époux, vois-tu, nous nous aimons, Nous sommes couchés là. C'est notre nuit de noce... Ne le réveillez pas, seigneur duc de Mendoce !... Il est las... Mon amour, tiens-toi vers moi tourné... Plus près... plus près encor...
Il se tue.
Don Ruy Gomez de Silva
Morte !... Oh ! Je suis damné.