Acte I
Scène 1
Don Salluste de Bazan, Gudiel, Ruy Blas
Ruy Blas obéit, puis, sur un signe de Don Salluste. Il sort par la porte fond. Don Salluste va à la fenêtre.
Il se tourne brusquement vers Gudiel.
Don Salluste de Bazan
Ruy Blas, fermez la porte, - ouvrez cette fenêtre. Ils dorment encor tous ici ! - le jour va naître. Ah ! C'est un coup de foudre !... - Oui, mon règne est passé, Gudiel ! - renvoyé, disgracié, chassé ! - Ah ! tout perdre en un jour ! - L'aventure est secrète Encor, n'en parle pas. - Oui, pour une amourette, - Chose, à mon âge, sotte et folle, j'en conviens ! - Avec une suivante, une fille de rien ! Séduite, beau malheur ! Parce que la donzelle Est à la Reine, et vient de Neubourg avec elle, Que cette créature a pleuré contre moi, Et traîné son enfant dans les chambres du roi ; Ordre de l'épouser. Je refuse. On m'exile ! On m'exile ! Et vingt ans d'un labeur difficile, Vingt ans d'ambition, de travaux nuit et jour ; Le président haï des alcades de cour, Dont nul ne prononçait le nom sans épouvante ; Le chef de la maison de Bazan, qui s'en vante ; Mon crédit, mon pouvoir, tout ce que je rêvais, Tout ce que je faisais et tout ce que j'avais, Charge, emplois, honneurs, tout en un instant s'écroule Au milieu des éclats de rire de la foule !
Gudiel
Nul ne le sait encor, Monseigneur.
Il déboutonne violemment son pourpoint.
Il s'assied.
Il se lève.
Don Salluste de Bazan
Mais demain ! Demain, on le saura ! - Nous serons en chemin ! Je ne veux pas tomber, non, je veux disparaître ! - Tu m'agrafes toujours comme on agrafe un prêtre, Tu serres mon pourpoint, et j'étouffe, mon cher ! Oh ! Mais je vais construire, et sans en avoir l'air, Une sape profonde, obscure et souterraine ! - Chassé ! -
Gudiel
D'où vient le coup, Monseigneur ?
Gudiel salue et sort.
Don Salluste de Bazan
De la Reine. Oh ! Je me vengerai, Gudiel ! Tu m'entends. Toi dont je suis l'élève, et qui depuis vingt ans M'as aidé, m'as servi dans les choses passées, Tu sais bien jusqu'où vont dans l'ombre mes pensées, Comme un bon architecte au coup d'oeil exercé Connaît la profondeur du puits qu'il a creusé. Je pars. Je vais aller à Finlas, en Castille, Dans mes états, - et là, songer ! - Pour une fille ! - Toi, règle le départ, car nous sommes pressés. Moi, je vais dire un mot au drôle que tu sais. À tout hasard. Peut-il me servir ? Je l'ignore. Ici jusqu'à ce soir je suis le maître encore. Je me vengerai, va ! Comment ? Je ne sais pas ; Mais je veux que ce soit effrayant ! - De ce pas, Va faire nos apprêts, et hâte-toi. - Silence ! Tu pars avec moi. Va.
Don Salluste de Bazan
- Ruy Blas !
Ruy Blas
Votre excellence ?
Don Salluste de Bazan
Comme je ne dois plus coucher dans le palais, Il faut laisser les clefs et clore les volets.
Ruy Blas
Monseigneur, il suffit.
Don Salluste de Bazan
Écoutez, je vous prie. La reine va passer, là, dans la galerie, En allant de la messe à sa chambre d'honneur, Dans deux heures. Ruy Blas, soyez-là.
Ruy Blas
Monseigneur, J'y serai.
Ruy Blas obéit. Don Salluste continue en lui montrant la petite porte à droite.
Don Salluste de Bazan
Voyez-vous cet homme dans la place Qui montre aux gens de garde un papier, et qui passe? Faites-lui, sans parler, signe qu'il peut monter. Par l'escalier étroit. - Avant de nous quitter, Dans cette chambre où sont les hommes de police, Voyez donc si les trois alguazils de service Sont éveillés.
Il va à la porte, l'entr'ouvre et revient.
Ruy Blas
Seigneur, ils dorment.
Entre don César de Bazan. Chapeau défoncé. Grande cape déguenillée qui ne laisse voir de sa toilette que des bas mal tirés et des souliers crevés. Épée de spadassin. Au moment où il entre, lui et Ruy Blas se regardent et font en même temps, chacun de leur côté, un geste de surprise.
Don Salluste de Bazan
Parlez bas. J'aurai besoin de vous, ne vous éloignez pas. Faites le guet afin que les fâcheux nous laissent.
Ruy Blas sort.
Don Salluste de Bazan
Ils se sont regardés ! Est-ce qu'ils se connaissent ?
Scène Deuxième
Don Salluste de Bazan, Don César de Bazan
Don Salluste de Bazan
Ah ! Vous voilà, bandit!
Don César de Bazan
Oui, cousin, me voilà.
Don Salluste de Bazan
C'est grand plaisir de voir un gueux comme cela !
Don César de Bazan
Je suis charmé....
Don Salluste de Bazan
Monsieur, on sait de vos histoires.
Don César de Bazan
Qui sont de votre goût ?
Don Salluste de Bazan
Oui, des plus méritoires. Don Charles de Mira l'autre nuit fut volé. On lui prit son épée à fourreau ciselé, Et son buffle. C'était la surveille de Pâques. Seulement, comme il est chevalier de Saint-Jacques, La bande lui laissa son manteau.
Don César de Bazan
Doux Jésus ! Pourquoi ?
Don Salluste de Bazan
Parce que l'ordre était brodé dessus. Eh bien ! Que dites-vous de l'algarade ?
Don César de Bazan
Ah ! diable ! Je dis que nous vivons dans un siècle effroyable ! Qu'allons-nous devenir, bon Dieu ! Si les voleurs Vont courtiser Saint Jacque et le mettre des leurs ?
Don Salluste de Bazan
Vous en étiez !
Don César de Bazan
Hé bien - oui ! s'il faut que je parle, J'étais là. Je n'ai pas touché votre Don Charle. J'ai donné seulement des conseils.
Don Salluste de Bazan
Mieux encor. La lune étant couchée, hier, Plaza-Mayor, Toutes sortes de gens, sans coiffe et sans semelle, Qui hors d'un bouge affreux se ruaient pêle-mêle, Ont attaqué le guet. - Vous en étiez !
Don César de Bazan
Cousin, J'ai toujours dédaigné de battre un argousin. J'étais là. Rien de plus. Pendant les estocades, Je marchais en faisant des vers sous les arcades. On s'est fort assommé.
Don Salluste de Bazan
Ce n'est pas tout.
Don César de Bazan
Voyons.
Don Salluste de Bazan
En France, on vous accuse, entr'autres actions, Avec vos compagnons à toute loi rebelles, D'avoir ouvert sans clef la caisse des gabelles.
Don César de Bazan
Je ne dis pas. - La France est pays ennemi.
Don Salluste de Bazan
En Flandre, rencontrant Don Paul Barthélemy, Lequel portait à Mons le produit d'un vignoble Qu'il venait de toucher pour le chapitre noble, Vous avez mis la main sur l'argent du clergé.
Don César de Bazan
En Flandre ? - Il se peut bien. J'ai beaucoup voyagé. - Est-ce tout ?
Don Salluste de Bazan
Don César, la sueur de la honte, Lorsque je pense à vous, à la face me monte.
Don César de Bazan
Bon. Laissez-la monter.
Don Salluste de Bazan
Notre famille...
Don César de Bazan
Non. Car vous seul à Madrid connaissez mon vrai nom. Ainsi ne parlons pas famille.
Don Salluste de Bazan
Une marquise Me disait l'autre jour en sortant de l'église : - Quel est donc ce brigand, qui, là-bas, nez au vent, Se carre, l'oeil au guet et la hanche en avant, Plus délabré que Job et plus fier que Bragance, Drapant sa gueuserie avec son arrogance, Et qui, froissant du poing, sous sa manche en haillons, L'épée à lourd pommeau qui lui bat les talons, Promène, d'une mine altière et magistrale, Sa cape en dents de scie et ses bas en spirale?
Don César de Bazan
Vous avez répondu : c'est ce cher Zafari !
Don Salluste de Bazan
Non ; j'ai rougi, Monsieur !
Don César de Bazan
Eh bien ! La dame a ri. Voilà. J'aime beaucoup faire rire les femmes.
Don Salluste de Bazan
Vous n'allez fréquentant que spadassins infâmes !
Don César de Bazan
Des clercs ! des écoliers doux comme des moutons!
Don Salluste de Bazan
Partout on vous rencontre avec des Jeannetons !
Don César de Bazan
Ô Lucindes d'amour ! ô douces Isabelles ! Hé bien ! Sur votre compte on en entend de belles ! Quoi ! l'on vous traite ainsi, beautés à l'oeil mutin, À qui je dis le soir mes sonnets du matin !
Don Salluste de Bazan
Enfin, Matalobos, ce voleur de Galice, Qui désole Madrid malgré notre police, Il est de vos amis!
Don César de Bazan
Raisonnons, s'il vous plaît. Sans lui j'irais tout nu, ce qui serait fort laid. Me voyant sans habit, dans la rue, en décembre, La chose le toucha. - Ce fat parfumé d'ambre, Le comte d Albe, à qui l'autre mois fut volé Son beau pourpoint de soie...
Don Salluste de Bazan
Eh bien ?
Don César de Bazan
C'est moi qui l'ai Matalobos me l'a donné.
Don Salluste de Bazan
L'habit du comte ! Vous n'êtes pas honteux ?...
Il entr'ouvre son manteau qui laisse voir un superbe pourpoint de satin rose brodé d'or.
Don César de Bazan
Je n'aurai jamais honte De mettre un bon pourpoint, brodé, passementé, Qui me tient chaud l'hiver et me fait beau l'été. - Voyez, il est tout neuf. - Les poches en sont pleines De billets doux au comte adressés par centaines. Souvent, pauvre, amoureux, n'ayant rien sous la dent, J'avise une cuisine au soupirail ardent D'où la vapeur des mets aux narines me monte; Je m'assieds là, j'y lis les billets doux du comte, Et, trompant l'estomac et le coeur tour à tour, J'ai l'odeur du festin et l'ombre de l'amour !
Don Salluste de Bazan
Don César.....
Don César de Bazan
Mon cousin, tenez, trêve aux reproches. Je suis un grand seigneur, c'est vrai, l'un de vos proches; Je m'appelle César, Comte de Garofa. Mais le sort de folle en naissant me coiffa. J'étais riche, j'avais des palais, des domaines, Je pouvais largement renter les Célimènes, Bah ! Mes vingt ans n'étaient pas encor révolus Que j'avais mangé tout ! Il ne me restait plus De mes prospérités, ou réelles, ou fausses, Qu'un tas de créanciers hurlant après mes chausses. Ma foi, j'ai pris la fuite et j'ai changé de nom. À présent, je ne qu'un joyeux compagnon, Zafari, que hors vous nul ne peut reconnaître. Vous ne me donnez pas du tout d'argent, mon maître ; Je m'en passe. Le soir, le front sur un pavé, Devant l'ancien palais des comtes de Teve, - C'est là, depuis neuf ans, que la nuit je m'arrête, - Je vais dormir avec le ciel bleu sur ma tête. Je suis heureux ainsi. Pardieu, c'est un beau sort ! Tout le monde me croit dans l'Inde, au diable,- mort. La fontaine voisine a de l'eau, j'y vais boire, Et puis je me promène avec un air de gloire. Mon palais, d'où jadis mon argent s'envola, Appartient à cette heure au nonce Espinola, C'est bien. Quand par hasard jusque-là je m'enfonce, Je donne des avis aux ouvriers du nonce Occupés à sculpter sur la porte un Bacchus. - Maintenant, pouvez-vous me prêter dix écus ?
Don Salluste de Bazan
Écoutez-moi...
Don César de Bazan
Voyons à présent votre style.
Pendant que don salluste parle, le visage de don César prend une expression de plus en plus étonnée, joyeuse et confiante ; enfin il éclate.
Don Salluste de Bazan
Je vous ai fait venir, c'est pour vous être utile. César, sans enfants, riche, et de plus votre aîné, Je vous vois à regret vers l'abîme entraîné, Je veux vous en tirer. Bravache que vous êtes, Vous êtes malheureux. Je veux payer vos dettes, Vous rendre vos palais, vous remettre à la cour, Et refaire de vous un beau seigneur d'amour. Que Zafari s'éteigne et que César renaisse. Je veux qu'à votre gré vous puisiez dans ma caisse, Sans crainte, à pleines mains, sans soin de l'avenir. Quand on a des parents il faut les soutenir, César, et pour les siens se montrer pitoyable...
Don César de Bazan
Vous avez toujours eu de l'esprit comme un diable, Et c'est fort étonnant ce que vous dites là. - Continuez!
Don Salluste de Bazan
César, je ne mets à cela Qu'une condition. - Dans l'instant je m'explique. Prenez d'abord ma bourse.
Don César de Bazan
Ah ça ! C'est magnifique!
Don Salluste de Bazan
Et je vais vous donner cinq cents ducats...
Don César de Bazan
Marquis !
Don Salluste de Bazan
Dès aujourd'hui !
Don César de Bazan
Pardieu, je vous suis tout acquis. Quant aux conditions, ordonnez. Foi de brave! Mon épée est à vous. Je deviens votre esclave, Et, si cela vous plaît, j'irai croiser le fer Avec Don Spavento, capitan de l'enfer.
Don Salluste de Bazan
Non, je n'accepte pas, don César, et pour cause, Votre épée.
Don César de Bazan
Alors quoi ? je n'ai guère autre chose.
Don Salluste de Bazan
Vous connaissez, - et c'est en ce cas un bonheur, - Tous les gueux de Madrid?
Don César de Bazan
Vous me faites honneur.
Don Salluste de Bazan
Vous en traînez toujours après vous une meute ; Vous pourriez, au besoin, soulever une émeute, Je le sais. Tout cela peut-être servira.
Don César de Bazan
D'honneur ! vous avez l'air de faire un opéra. Quelle part donnez-vous dans l'oeuvre à mon génie ? Sera-ce le poème ou bien la symphonie? Commandez. Je suis fort pour le charivari.
Baissant la voix de plus en plus.
Don Salluste de Bazan
Je parle à Don César et non à Zafari. Écoute. J'ai besoin, pour un résultat sombre, De quelqu'un qui travaille à mon côté dans l'ombre Et qui m'aide à bâtir un grand événement. Je ne suis pas méchant, mais il est tel moment Où le plus délicat, quittant toute vergogne, Doit retrousser sa manche et faire la besogne. Tu seras riche, mais il faut m'aider sans bruit À dresser, comme font les oiseleurs la nuit, Un bon filet caché sous un miroir qui brille, Un piège d'alouette ou bien de jeune fille. Il faut, par quelque plan terrible et merveilleux, - Tu n'es pas, que je pense, un homme scrupuleux, - Me venger !
Don César de Bazan
Vous venger ?
Don Salluste de Bazan
Oui.
Don César de Bazan
De qui ?
Don Salluste de Bazan
D'une femme.
Il se redresse et regarde fièrement Don Salluste.
Don César de Bazan
Ne m'en dites pas plus. Halte-là ! - sur mon âme, Mon cousin, en ceci voilà mon sentiment : Celui qui, bassement et tortueusement, Se venge ; ayant le droit de porter une lame, Noble, par une intrigue, homme, sur une femme, Et qui, né gentilhomme, agit en alguazil, Celui-là, - fût-il grand de Castille, fût-il Suivi de cent clairons sonnant des tintamarres, Fût-il tout harnaché d'ordres et de chamarres, Et marquis, et vicomte, et fils des anciens preux, - N'est pour moi qu'un maraud sinistre et ténébreux Que je voudrais, pour prix de sa lâcheté vile, Voir pendre à quatre clous au gibet de la ville !
Don Salluste de Bazan
César !...
Il jette la bourse aux pieds de Don Salluste.
Don César de Bazan
N'ajoutez pas un mot, c'est outrageant. Gardez votre secret, et gardez votre argent. Oh ! je comprends qu'on vole, et qu'on tue et qu'on pille ; Que par une nuit noire on force une bastille, D'assaut, la hache au poing, avec cent flibustiers ; Qu'on égorge estafiers, geôliers et guichetiers, Tous, taillant et hurlant, en bandits que nous sommes, OEil pour oeil, dent pour dent, c'est bien ! Hommes contre hommes ! Mais doucement détruire une femme ! Et creuser Sous ses pieds une trappe ! Et contre elle abuser, Qui sait ? De son humeur peut-être hasardeuse! Prendre ce pauvre oiseau dans quelque glu hideuse! Oh ! Plutôt qu'arriver jusqu'à ce déshonneur, Plutôt qu'être, à ce prix, un riche et haut seigneur, - Et je le dis ici pour Dieu qui voit mon âme, - J'aimerais mieux, plutôt qu'être à ce point infâme, Vil, odieux, pervers, misérable et flétri, Qu'un chien rongeât mon crâne au pied du pilori !
Don Salluste de Bazan
Cousin !...
Don César de Bazan
De vos bienfaits je n'aurai nulle envie, Tant que je trouverai, vivant ma libre vie, Aux fontaines de l'eau, dans les champs le grand air, À la ville un voleur qui m'habille l'hiver, Dans mon âme l'oubli des prospérités mortes, Et devant vos palais, monsieur, de larges portes Où je puis, à midi, sans souci du réveil, Dormir, la tête à l'ombre et les pieds au soleil ! - Adieu donc. - De nous deux Dieu sait quel est le juste. Avec les gens de cour, vos pareils, Don Salluste, Je vous laisse, et je reste avec mes chenapans. Je vis avec les loups, non avec les serpents.
Don Salluste de Bazan
Un instant.....
Don César de Bazan
Tenez, maître, abrégeons la visite. Si c'est pour m'envoyer en prison, faites vite.
Don Salluste de Bazan
Allons, je vous croyais, César, plus endurci. L'épreuve vous est bonne et vous a réussi; Je suis content de vous. Votre main, je vous prie.
Don César de Bazan
Comment !
Don Salluste de Bazan
Je n'ai parlé que par plaisanterie. Tout ce que j'ai dit là, c'est pour vous éprouver. Rien de plus.
Don César de Bazan
Çà, debout vous me faites rêver La femme, le complot, cette vengeance...
Don Salluste de Bazan
Leurre ! Imagination ! Chimère !
Don César de Bazan
À la bonne heure. Et l'offre de payer mes dettes ! Vision ? Et les cinq cents ducats ! Imagination ?
Il se dirige vers la porte du fond, et fait signe à Ruy Blas de rentrer.
Don Salluste de Bazan
Je vais vous les chercher.
Don César de Bazan
Hum ! Visage de traître ! Quand la bouche dit oui, le regard dit peut-être.
À Don César.
Il sort par la petite porte de gauche. Sitôt qu'il est sorti, don César et Ruy Blas vont vivement l'un à l'autre.
Don Salluste de Bazan
Ruy Blas, restez ici. Je reviens.
Scène 3
Don César de Bazan, Ruy Blas, Don Salluste de Bazan
Don César de Bazan
Sur ma foi, Je ne me trompais pas. C'est toi, Ruy Blas ?
Ruy Blas
C'est toi, Zafari ! Que fais-tu dans ce palais ?
Don César de Bazan
J'y passe. Mais je m'en vais. Je suis oiseau, j'aime l'espace Mais toi ! Cette livrée ? Est-ce un déguisement ?
Ruy Blas
Non, je suis déguisé quand je suis autrement
Don César de Bazan
Que dis-tu ?
Ruy Blas
Donne-moi ta main que je la serre, Comme,en cet heureux temps de joie et de misère Où je vivais sans gîte, où le jour j'avais faim, Où j'avais froid la nuit, où j'étais libre enfin ! - Quand tu ma connaissais, j'étais un homme encore. Tous deux nés dans le peuple, - hélas ! c'était l'aurore ! - Nous nous ressemblions au point qu'on nous prenait Pour frères ; nous chantions dès l'heure où l'aube naît, Et le soir, devant Dieu, notre père et notre hôte, Sous le ciel étoilé nous dormions côte à côte! Oui, nous partagions tout. Puis enfin arriva L'heure triste où chacun de son côté s'en va. Je te retrouve, après quatre ans, toujours le même, Joyeux comme un enfant, libre comme un Bohême, Toujours ce Zafari, riche en a pauvreté, Qui n'a rien eu jamais et n'a rien souhaité! Mais moi, quel changement ! Frère, que te dirai-je ? Orphelin, par pitié nourri dans un collège De science et d'orgueil, de moi, triste faveur ! Au lieu d'un ouvrier on a fait un rêveur. Tu sais, tu m'as connu. Je jetais mes pensées Et mes voeux vers le ciel en strophes insensées. J'opposais cent raisons à ton rire moqueur. J'avais je ne sais quelle ambition au coeur. À quoi bon travailler ? Vers un but invisible Je marchais, je croyais tout réel, tout possible, J'espérais tout du sort ! - Et puis je suis de ceux Qui passent tout un jour, pensifs et paresseux, Devant quelque palais regorgeant de richesses, À regarder entrer et sortir des duchesses. - Si bien qu'un jour, mourant de faim sur le pavé, J'ai ramassé du pain, frère, où j'en ai trouvé: Dans la fainéantise et dans l'ignominie. Oh ! quand j'avais vingt ans, crédule à mon génie, Je me perdais, marchant pieds nus dans les chemins, En méditations sur le sort des humains; J'avais bâti des plans, sur tout, - une montagne De projets - je plaignais le malheur de l'Espagne ; Je croyais, pauvre esprit, qu'an monde je manquais... - Ami, le résultat, tu le vois : - un laquais !
Don César de Bazan
Oui, je le sais, la faim est une porte basse : Et par nécessité, lorsqu'il faut qu'il y passe, Le plus grand est celui qui se courbe le plus. Mais le sort a toujours son flux et son reflux. Espère.
Ruy Blas
Le marquis de Finlas est mon maître.
Don César de Bazan
Je le connais. - Tu vis dans ce palais, peut-être ?
Ruy Blas
Non, avant ce matin et jusqu'à ce moment Je n'en avais jamais passé le seuil.
Don César de Bazan
Vraiment ? Ton maître cependant pour sa charge y demeure ?
Ruy Blas
Oui, car la cour le fait demander à toute heure. Mais il a quelque part un logis inconnu, Où jamais en plein jour peut-être il n'est venu. À cent pas du palais. Une maison discrète. Frère, j'habite là. Par la porte secrète Dont il a seul la clef, quelquefois, à la nuit, Le marquis vient, suivi d'hommes qu'il introduit. Ces hommes sont masqués et parlent à voix basse Ils s'enferment, et nul ne sait ce qui se passe. Là, de deux noirs muets je suis le compagnon. Je suis pour eux le maître. Ils ignorent mon nom.
Don César de Bazan
Oui, c'est là qu'il reçoit, comme chef des alcades, Ses espions ; c'est là qu'il tend ses embuscades. C'est un homme profond qui tient tout dans sa main.
Ruy Blas
Hier, il m'a dit : - Il faut être au palais demain. Avant l'aurore. Entrez par la grille dorée. - En arrivant il m'a fait mettre la livrée, Car l'habit odieux sous lequel tu me vois, Je le porte aujourd'hui pour la première fois.
Don César de Bazan
Espère !
Ruy Blas
Espérer ! Mais tu ne sais rien encore. Vivre sous cet habit qui souille et déshonore, Avoir perdu la joie et l'orgueil, ce n'est rien. Être esclave, être vil ; qu'importe ? - Écoute bien : Frère ! je ne sens pas cette livrée infâme, Car j'ai dans ma poitrine une hydre aux dents de flamme, Qui me serre le coeur dans ses replis ardents. Le dehors te fait peur ? si tu voyais dedans !
Don César de Bazan
Que veux-tu dire ?
Ruy Blas
Invente, imagine, suppose. Fouille dans ton esprit. Cherches-y quelque chose D'étrange, d'insensé, d'horrible et d'inouï. Une fatalité dont on soit ébloui ! Oui, compose un poison affreux, creuse un abîme Plus sourd que la folie et plus noir que le crime. Tu n'approcheras pas encor de mon secret. - Tu ne devines pas ? - Hé ! qui devinerait ? - Zafari ! Dans le gouffre où mon destin m'entraîne, Plonge les yeux ! - je suis amoureux de la Reine !
Don César de Bazan
Ciel !
Ruy Blas
Sous un dais orné du globe impérial, Il est, dans Aranjuez ou dans l Escurial, - Dans ce palais, parfois, - mon frère, il est un homme Qu'à peine on voit d'en bas, qu'avec ter[r]eur on nomme ; Pour qui, comme pour Dieu, nous sommes égaux tous, Qu'on regarde en tremblant et qu'on sert à genoux ; Devant qui se couvrir est un honneur insigne; Qui peut faire tomber nos deux têtes d'un signe ; Dont chaque fantaisie est un événement; Qui vit, seul et superbe, enfermé gravement Dans une majesté redoutable et profonde ; Et dont on sent le poids dans la moitié du monde. Eh bien ! - Moi, le laquais, - Tu m'entends, - Eh bien ! Oui, Cet homme-là ! Le roi ! Je suis jaloux de lui !
Don César de Bazan
Jaloux du roi !
Ruy Blas
Hé oui ! Jaloux du roi ! Sans doute, Puisque j'aime sa femme !
Don César de Bazan
Oh ! Malheureux !
Ruy Blas
Écoute. Je l'attends tous les jours au passage. Je suis Comme un fou. Ho ! Sa vie est un tissu d'ennuis, À cette pauvre femme ! - Oui, chaque nuit j'y songe ! - Vivre dans cette cour de haine et de mensonge, Mariée à ce roi qui passe tout son temps À chasser ! Imbécile ! - Un sot ! Vieux à trente ans ! Moins qu'un homme ! à régner comme à vivre inhabile. - Famille qui s'en va ! - Le père était débile Au point qu'il ne pouvait tenir un parchemin. - Oh ! Si belle et si jeune, avoir donné sa main À ce roi Charles II ! Elle ! Quelle misère ! - Elle va tous les soirs chez les soeurs du Rosaire. Tu sais ? En remontant la rue Ortaleza. Comment cette démence en mon coeur s'amassa, Je l'ignore. Mais juge ! Elle aime une fleur bleue - D'Allemagne... - Je fais chaque jour une lieue, Jusqu'à Caramanchel, pour avoir de ces fleurs. J'en ai cherché partout sans en trouver ailleurs. J'en compose un bouquet ; je prends les plus jolies... - Oh ! mais je te dis là des choses, des folies ! - Puis à minuit, au parc royal, comme un voleur, Je me glisse et je vais déposer cette fleur Sur son banc favori. Même, hier, j'osai mettre Dans le bouquet, - vraiment, - plains-moi, frère ! une lettre ! La nuit, pour parvenir jusqu'à ce banc, il faut Franchir les murs du parc, et je rencontre en haut Ces broussailles de fer qu'on met sur les murailles. Un jour j'y laisserai ma chair et mes entrailles. Trouve-t-elle mes fleurs, ma lettre ? Je ne sais. Frère, tu le vois bien, je suis un insensé.
Don César de Bazan
Diable ! Ton algarade a son danger. Prends garde. Le Comte d Oñate, qui l'aime aussi, la garde Et comme un majordome et comme un amoureux. Quelque reître, une nuit, gardien peu langoureux, Pourrait bien, frère, avant que ton bouquet se fane, Te le clouer au coeur d'un coup de pertuisane. - Mais quelle idée ! Aimer la reine ! Ah ça, pourquoi? Comment diable as-tu fait ?
Se rapprochant de don césar.
Ruy Blas
Est-ce que je sais, moi ! - Oh ! Mon âme au démon ! je la vendrais pour être Un des jeunes seigneurs que, de cette fenêtre, Je vois en ce moment, comme un vivant affront, Entrer, la plume au feutre et l'orgueil sur le front ! Oui, je me damnerais pour dépouiller ma chaîne, Et pour pouvoir comme eux m'approcher de la reine Avec un vêtement qui ne soit pas honteux ! Mais, ô rage ! être ainsi, près d'elle ! devant eux, En livrée ! un laquais ! être un laquais pour elle ! Ayez pitié de moi, mon Dieu ! Je me rappelle. Ne demandais-tu pas pourquoi je l'aime ainsi, Et depuis quand ?... - Un jour.. - Mais à quoi bon ceci ? C'est vrai, je t'ai toujours connu cette manie ! Par mille questions vous mettre à l'agonie! Demander où ? Comment ? Quand ? Pourquoi ? Mon sang bout ! Je l'aime follement ! Je l'aime, voilà tout !
Don César de Bazan
Là ; ne te fâche pas.
Ruy Blas
Non. Je souffre. - Pardonne. Ou plutôt, va, fuis-moi. Va-t'en, frère. Abandonne Ce misérable fou qui porte avec effroi Sous l'habit d'un valet les passions d'un roi !
Moment de silence. Ils se tiennent les mains serrées en se regardant tous les deux avec une expression de tristesse et d'amitié confiante. Entre Don Salluste. Il s'avance à pas lents, fixant un regard d'attention profonde sur don César et Ruy Blas, qui ne le voient pas. Il tient d'une main un chapeau et une épée qu'il dépose en entrant sur un fauteuil, et de l'autre une bourse qu'il apporte sur la table.
Don César de Bazan
Te fuir ! - moi qui n'ai pas souffert, n'aimant personne, Moi, pauvre grelot vide où manque ce qui sonne, Gueux, qui vais mendiant l'amour je ne sais où, À qui de temps en temps le destin jette un sou, Moi, coeur éteint dont l'âme, hélas ! s'est retirée, Du spectacle d'hier affiche déchirée, Vois-tu, pour cet amour dont tes regards sont pleins, Mon frère, je t'envie autant que je te plains ! - Ruy Blas ! -
À la voix de Don Salluste, Ruy Blas se lève comme réveillé en sur saut, et se tient debout, les yeux baissés, dans l'attitude du respect.
Don Salluste de Bazan
Voici l'argent.
Haut à Don Salluste.
Il ouvre la bourse, la répand sur la table, et remue avec joie les ducats qu'il range en piles sur le tapis de velours. Pendant qu'il les compte, don Salluste va au fond du théâtre, en regardant derrière lui s'il n'éveille pas l'attention de don césar. Il ouvre la petite porte de droite.A un signe qu'il fait, trois alguazils armés d'épées et vêtus de noire sortent. Don Salluste leur montre mystérieusement Don César. Ruy Blas se tient immobile et debout près de la table comme une statue, sans rien voir ni rien entendre.
Don César de Bazan
Hum ! Le diable m'emporte ! Cette sombre figure écoutait à la porte. Bah ! qu'importe, après tout ! Don Salluste, merci.
Il leur remet un parchemin scellé.
Les trois alguazils s'inclinent et sortent.
Don Salluste de Bazan
Vous allez suivre, alors qu'il sortira d'ici, L'homme qui compte là de l'argent. - En silence, Vous vous emparerez de lui. - Sans violence. - Vous l'irez embarquer, par le plus court chemin, À Dénia. - Voici l'ordre écrit de ma main. - Enfin, sans écouter sa plainte chimérique, Vous le vendrez en mer aux corsaires d'Afrique. Mille piastres pour vous. Faites vite à présent.
Il fait deux parts égales et se tourne vers Ruy Blas.
Don César de Bazan
Rien n'est plus gracieux et plus divertissant Que des écus à soi qu'on met en équilibre. Frère, voici ta part.
Ruy Blas
Comment !
Don César de Bazan
Prends ! Viens ! Sois libre!
Don Salluste de Bazan
Diable !
Ruy Blas
Non. C'est le coeur qu'il faudrait délivrer, Non, mon sort est ici. Je dois y demeurer.
Il ramasse l'argent et le jette dans le sac qu'il empoche.
Don César de Bazan
Bien, suis, ta fantaisie. Es-tu fou ? Suis-je sage? Dieu le sait.
Don Salluste de Bazan
À peu près même air, même visage.
Don César de Bazan
Adieu.
Ils se serrent la main. Don César sort sans voir Don Salluste, qui se tient à l'écart.
Ruy Blas
Ta main !
Scène 4
Don Salluste de Bazan, Ruy Blas
Don Salluste de Bazan
Ruy Blas ?
Ruy Blas
Monseigneur ?
Don Salluste de Bazan
Ce matin, Quand vous êtes venu, je ne suis pas certain S'il faisait jour déjà ?
Ruy Blas
Pas encore, excellence. J'ai remis au portier votre passe en silence, Et puis, je suis monté.
Don Salluste de Bazan
Vous étiez en manteau ?
Ruy Blas
Oui, Monseigneur.
Don Salluste de Bazan
Personne en ce cas au château Ne vous a vu porter cette livrée encore ?
Ruy Blas
Ni personne à Madrid.
Ruy Blas dépouille son surtout de livrée et le jette sur un fauteuil.
Il fait signe à Ruy Blas de s'asseoir à la table où sont les plumes et les écritoires. Ruy Blas obéit.
Il rit et s'interrompt.
Don Salluste de Bazan
C'est fort bien, Allez clore Cette porte. Quittez cet habit. Vous avez Une belle écriture, il me semble. - Écrivez : Vous m'allez aujourd'hui servir de secrétaire. D'abord, un billet doux, - je ne veux rien vous taire, - Pour ma reine d'amour, pour Dona Praxedis, Ce démon que je crois venu du paradis. - Là, je dicte. « Un danger terrible est sur ma tête. Ma reine seule - peut conjurer la tempête, En venant me trouver ce soir dans ma maison. Sinon, je suis perdu. Ma vie et ma raison Et mon coeur, je mets tout à ses pieds que je baise. » Un danger ! la tournure, au fait, n'est pas mauvaise Pour l'attirer chez moi. C'est que j'y suis expert. Les femmes aiment fort à sauver qui les perd. - Ajoutez : - « Par la porte au bas de l'avenue, Vous entrerez la nuit sans être reconnue. Quelqu'un de dévoué vous ouvrira. » - D'honneur, C'est parfait. - Ah ! signez.
Ruy Blas
Votre nom, Monseigneur ?
Don Salluste de Bazan
Non pas. Signez CÉSAR. C'est mon nom d'aventure.
Ruy Blas
La dame ne pourra connaître l'écriture ?
Don Salluste de Bazan
Bah ! Le cachet suffit. J'écris souvent ainsi. Ruy Blas, je pars ce soir, et je vous laisse ici. J'ai sur vous les projets d'un ami très sincère. Votre état va changer, mais il est nécessaire De m'obéir en tout. Comme en vous j'ai trouvé Un serviteur discret, fidèle et réservé.
Ruy Blas
Monseigneur !
Don Salluste de Bazan
Je vous veux faire un destin plus large.
Ruy Blas
Où faut-il adresser la lettre ?
S'approchant de Ruy Blas d'un air significatif.
Un silence. Il fait signe à Ruy Blas de se rasseoir à table.
Ruy Blas obéit.
Il ploie et serre dans son portefeuille la lettre et le papier que Ruy Blas vient d'écrire.
Il désigne le fauteuil sur lequel il a posé l'épée et le chapeau. Il y va et prend l'épée.
Il lui fait admirer la souplesse du tissu.
Il passe au cou de Ruy Blas l'écharpe à laquelle est attachée l'épée.
Écoutant.
La porte du fond sur la galerie s'ouvre. Don salluste détache son manteau et le jette vivement sur les épaules de Ruy Blas, au moment où le marquis del Basto parait ; puis il va droit au marquis, en entraînant avec lui Ruy Blas stupéfait.
Don Salluste de Bazan
Je m'en charge. Je veux votre bonheur. Écrivez : - « Moi, Ruy Blas, Laquais de monseigneur le Marquis de Finlas, En toute occasion, ou secrète ou publique, M'engage à le servir comme un bon domestique. » - Signez. De votre nom. La date. Bien. Donnez. On vient de m'apporter une épée. Ah ! tenez, Elle est sur ce fauteuil. L'écharpe est d'une soie Peinte et brodée au goût le plus nouveau qu'on voie. Touchez. - Que dites-vous, Ruy Blas, de cette fleur ? La poignée est de Gil, le fameux ciseleur, Celui qui le mieux creuse, au gré des belles filles, Dans un pommeau d'épée une boîte à pastilles. Mettez-la donc. - Je veux en voir sur vous l'effet. - Mais vous avez ainsi l'air d'un seigneur parfait ! On vient... oui. C'est bientôt l'heure où la reine passe.- - Le Marquis del Basto ! -
Scène 5
Don Salluste de Bazan, Ruy Blas, Le Marquis Del Basto, Le Marquis de Santa-Cruz, Le Comte d'Albe, Un Huissier
Don Salluste de Bazan
Souffrez qu'à votre grâce Je présente, marquis, mon cousin Don César, Comte de Garofa près de Velalcazar.
Ruy Blas
Ciel !
Don Salluste de Bazan
Taisez-vous !
Il lui prend la main, que Ruy Blas lui livre avec embarras.
Le Marquis Del Basto
Monsieur... charmé....
Ruy Blas salue le marquis.
Don Salluste de Bazan
Laissez-vous faire. Saluez !
Bas à Don Dalluste, en lui montrant Ruy Blas.
Le Marquis Del Basto
J'aimais fort Madame votre mère. Bien changé ! Je l'aurais à peine reconnu.
Don Salluste de Bazan
Dix ans d'absence !
Le Marquis Del Basto
Au fait !
Don Salluste de Bazan
Le voilà revenu ! Vous souvient-il, marquis ? oh ! quel enfant prodigue ! Comme il vous répandait les pistoles sans digue ! Tous les soirs danse et fête au vivier d'Apollo, Et cent musiciens faisant rage sur l'eau ! À tous moments, galas, masques, concerts, fredaines, Éblouissant Madrid de visions soudaines ! - En trois ans, ruiné ! - C'était un vrai lion. - Il arrive de l'Inde avec le galion.
Ruy Blas
Seigneur...
Don Salluste de Bazan
Appelez-moi cousin, car nous le sommes. Les Bazan sont, je crois, d'assez francs gentilshommes. Nous avons pour ancêtre Iniguez d Iviza. Son petit-fils, Pedro de Bazan, épousa Marianne de Gor. Il eut de Marianne Jean, qui fut général de la mer Océane Sous le roi don Philippe, et Jean eut deux garçons Qui sur notre arbre antique ont greffé deux blasons. Moi, je suis le Marquis de Finlas ; vous, le comte De Garofa. Tous deux se valent si l'on compte. Par les femmes, César, notre rang est égal. Vous êtes Aragon, moi je suis Portugal. Votre branche n'est pas moins haute que la nôtre : Je suis le fruit de l'une, et vous la fleur de l'autre.
Pendant que Don Salluste a parlé, le marquis de Santa-cruz, Don Alvar de Bazan y Benavides, vieillard à moustache blanche et à grande perruque, s'est approché d'eux.
Ruy Blas
Où donc m'entraîne-t-il ?
Le Marquis de Santa-Cruz
Vous l'expliquez fort bien, S'il est votre cousin, il est aussi le mien.
Il lui présente Ruy Blas.
Don Salluste de Bazan
C'est vrai, car nous avons une même origine, Monsieur de Santa-Cruz. Don César.
Don Salluste de Bazan
J'imagine Que ce n'est pas celui qu'on croyait mort.
Don Salluste de Bazan
Si fait.
Le Marquis de Santa-Cruz
Il est donc revenu ?
Don Salluste de Bazan
Des Indes.
Le Marquis de Santa-Cruz
En effet !
Don Salluste de Bazan
Vous le reconnaissez?
Le Marquis de Santa-Cruz
Pardieu ! Je l'ai vu naître !
Don Salluste de Bazan
Le bon homme est aveugle et se défend de l'être. Il vous a reconnu pour prouver ses bons yeux.
Le Marquis de Santa-Cruz
Touchez là, mon cousin.
Ruy Blas
Seigneur...
À Ruy Blas.
Le Marquis de Santa-Cruz
On n'est pas mieux ! Charmé de vous revoir !
Don Salluste de Bazan
Je vais payer ses dettes. Vous le pouvez servir dans le poste où vous êtes. Si quelque emploi de cour vaquait en ce moment, Chez le Roi, - chez la Reine. -
Le Marquis de Santa-Cruz
Un jeune homme charmant ! J'y vais songer. - Et puis, il est de la famille.
Il quitte le Marquis de Santa-Cruz, et va à d'autres seigneurs auxquels il présente Ruy Blas. Parmi eux le Comte d'Albe, très superbement paré.
Don salluste leur présentant Ruy Blas.
Les seigneurs échangent gravement des révérences avec Ruy Blas interdit.
Don Salluste de Bazan
Vous avez tout crédit au conseil de Castille, Je vous le recommande. Un mien cousin, César, Comte de Garofa, près de Velalcazar.
Il s'extasie sur le pourpoint du comte d'Albe.
Don Salluste de Bazan
Vous n'étiez pas hier au ballet d'Atalante ? Lindamire a dansé d'une façon galante. C'est très beau, Comte d Albe !
Le Comte d'Albe
Ah ! j'en avais encor Un plus beau. Satin rose avec des rubans d'or. Matalobos me l'a volé.
Les grands rideaux de la galerie vitrée s'ouvrent. Les seigneurs s'échelonnent près de la porte, des gardes font la haie. Ruy Blas, haletant, hors de lui, vient sur le devant du théâtre comme pour s'y réfugier. Don Salluste l'y suit.
Un Huissier
La Reine approche ! Prenez vos rangs, messieurs.
De nouveaux gardes paraissent au fond du théâtre.
Don Salluste de Bazan
Est-ce que, sans reproche, Quand votre sort grandit, votre esprit s'amoindrit ? Réveillez-vous, Ruy Blas. Je vais quitter Madrid. Ma petite maison, près du pont, où vous êtes, - Je n'en veux rien garder, hormis les clefs secrètes,- Ruy Blas, je vous la donne, et les muets aussi. Vous recevrez bientôt d'autres ordres. Ainsi Faites ma volonté, je fais votre fortune. Montez, ne craignez rien, car l'heure est opportune. La cour est un pays où l'on va sans voir clair. Marchez les yeux bandés ; j'y vois pour vous, mon cher !
Un Huissier
La Reine !
La reine, vêtue magnifiquement, parait, entourée de dames et de pages, sous un dais de velours écarlate porté par quatre gentilshommes de chambre, tête nue Ruy Blas, effaré, la regarde comme absorbé par cette resplendissante vision. Tous les grands d'Espagne se couvrent, le Marquis del Basto, le comte d'Albe, le Marquis de Santa-Cruz, Don Salluste. Don salluste va rapidement au fauteuil, et y prend le chapeau qu'il apporte à Ruy Blas.
Ruy Blas
La Reine ! Ah !
Don Salluste de Bazan
Quel vertige vous gagne ? Couvrez-vous donc, César, vous êtes grand d'Espagne.
Ruy Blas
Et que m'ordonnez-vous, seigneur, présentement ?
Don Salluste de Bazan
De plaire à cette femme et d'être son amant.
Acte II
Scène 1
Reine, Casilda, Don Guritan, La Duchesse d'Albuquerque, Voix Du Dehors
Reine
Il est parti pourtant ! Je devrais être à l'aise, Eh bien non ! ce marquis de Finlas ! il me pèse ! Cet homme-là me hait.
Casilda
Selon votre souhait N'est-il pas exilé ?
Reine
Cet homme-là me hait.
Casilda
Votre majesté
Reine
Vrai ! Casilda, c'est étrange, Ce marquis est pour moi comme le mauvais ange. L'autre jour, il devait partir le lendemain, Et, comme à l'ordinaire, il vint au baise-main. Tous les grands s'avançaient vers le trône à la file; Je leur livrais ma main, j'étais triste et tranquille, Regardant vaguement, dans le salon obscur, Une bataille au fond peinte sur un grand mur, Quand tout à coup, mon oeil se baissant vers la table, Je vis venir à moi cet homme redoutable ! Sitôt que je le vis, je ne vis plus que lui. Il venait à pas lents, jouant avec l'étui D'un poignard dont parfois j'entrevoyais la lame, Grave, et m'éblouissant de son regard de flamme. Soudain il se courba, souple et comme rampant... Je sentis sur ma main sa bouche de serpent !
Casilda
Il rendait ses devoirs : - rendons-nous pas les nôtres ?
Reine
Sa lèvre n'était pas comme celle des autres. C'est la dernière fois que je l'ai vu. Depuis, J'y pense très souvent. J'ai bien d'autres ennuis, C'est égal, je me dis : - L'enfer est dans cette âme. Devant cet homme-là je ne suis qu'une femme. - Dans mes rêves, la nuit, je rencontre en chemin Cet effrayant démon qui me baise la main; Je vois luire son oeil d'où rayonne la haine ; Et, comme un noir poison qui va de veine en veine, Souvent,jusqu'à mon coeur qui semble se glacer, Je sens en longs frissons courir son froid baiser ! Que dis-tu de cela ?
Casilda
Purs fantômes, madame.
À part.
À Casilda.
Reine
Au fait, j'ai des soucis bien plus réels dans l'âme. Oh ! Ce qui me tourmente, il faut le leur cacher ! Dis-moi, ces mendiants qui n'osaient approcher...
Casilda
Je sais, madame, ils sont encor là, dans la place.
Casilda prend la bourse et va la jeter par la fenêtre.
Reine
Tiens ! Jette-leur ma bourse...
Montrant à la reine don Guritan, qui debout et silencieux au fond de la chambre, fixe sur la reine un oeil plein d'adoration muette.
Casilda
Oh ! Madame, par grâce, Vous qui faites l'aumône avec tant de bonté, Ne jetterez-vous rien au Comte d Oñate ? Rien qu'un mot ! - un vieux brave ! Amoureux sous l'armure! D'autant plus tendre au coeur que l'écorce est plus dure !
Reine
Il est bien ennuyeux!
Casilda
J'en conviens. - Parlez-lui !
Don Guritan s'approche avec trois révérences, et vient baiser en soupirant la main de la reine, qui le laisse faire d'un air indifférent et distrait, puis, il retourne à sa place, à côté du siège de la camerera mayor.
Reine
Bonjour, Comte !
Don Guritan
La Reine est charmante aujourd'hui !
Casilda
Oh ! le pauvre héron ! près de l'eau qui le tente, Il se tient. Il attrape, après un jour d'attente, Un bonjour, un bonsoir, souvent un mot bien sec, Et s'en va tout joyeux, cette pâture au bec.
Reine
Tais-toi!
S'extasiant sur une boîte posée sur un guéridon.
Casilda
Pour être heureux, il suffit qu'il vous voie ! Voir la reine, pour lui cela veut dire : - joie ! Oh ! La divine boîte !
Reine
Ah ! J'en ai la clef là.
Casilda
Ce bois de calambour est exquis !
Elle rêve un instant, puis s'arrache vivement à sa rêverie.
À part.
À Casilda.
Reine
Ouvre-la. Vois : - je l'ai fait emplir de reliques, ma chère ; Puis je vais l'envoyer à Neubourg, à mon père : Il sera très content ! - Je ne veux pas penser ! Ce que j'ai dans l'esprit, je voudrais le chasser. Va chercher dans ma chambre un livre... - Je suis folle ! Pas un livre allemand ! Tout en langue espagnole. Le roi chasse. Toujours absent. Ah ! quel ennui ! En six mois, j'ai passé douze jours près de lui.
La Reine retombe dans sa rêverie, puis en sort de nouveau violemment et comme avec effort.
Casilda
Épousez donc un roi pour vivre de la sorte !
À ce mot, prononcé impérieusement par la reine, la Duchesse d'Albuquerque, qui est jusqu'à ce moment restée immobile sur son siège, lève la tête, puis se dresse debout et fait une profonde révérence à La Reine.
Reine
Je veux sortir !
La Duchesse d'Albuquerque
Il faut, pour que la Reine sorte, Que chaque porte soit ouverte, - c'est réglé ! - Par un des grands d'Espagne ayant droit à la clé. Or, nul d'eux ne peut être au palais à cette heure.
Reine
Mais on m'enferme donc ! Mais on veut que je meure, Duchesse, enfin !
Elle se rassied.
La Duchesse d'Albuquerque
Je suis camerera mayor, Et je remplis ma charge.
Haut.
Reine
Allons ! Rêver encor ! Non ! - Vite ! Un lansquenet ! À moi, toutes mes femmes ! Une table, et jouons !
Se levant et faisant la révérence à la Reine.
La Duchesse d'Albuquerque
Ne bougez pas, mesdames. Sa Majesté ne peut, suivant l'ancienne loi, Jouer qu'avec des rois on des parents du roi.
Reine
Eh bien ! Faites venir ces parents.
Casilda
Oh ! La duègne !
La Duchesse d'Albuquerque
Dieu n'en a pas donné, madame, au roi qui règne. La reine-mère est morte. Il est seul à présent.
Reine
Qu'on me serve à goûter !
Casilda
Oui, c'est très amusant.
Reine
Casilda, je t'invite.
Casilda
Oh ! Respectable aïeule !
Elle se rassied.
La Duchesse d'Albuquerque
Quand le roi n'est pas là, la reine mange seule.
Reine
Ne pouvoir - Ô mon Dieu ! Qu'est-ce que je ferai ? - Ni sortir, ni jouer, ni manger à mon gré ! Vraiment, je meurs depuis un an que je suis reine.
Regardant Don Guritan toujours immobile et debout au fond de la chambre.
Casilda
Pauvre femme ! Passer tous ses jours dans la gêne, Au fond de cette cour insipide ! Et n'avoir D'autre distraction que le plaisir de voir, Au bord de ce marais à l'eau dormante et plate, Un vieux comte amoureux rêvant sur une patte !
Reine
Que faire ? Voyons ? Cherche une idée.
Casilda
Ah ! Tenez ! En l'absence du roi c'est vous qui gouvernez. Faites, pour vous distraire, appeler les ministres !
Reine
Ce plaisir ! - Avoir là huit visages sinistres Me parlant de la France et de son roi caduc, De Rome, et du portrait de Monsieur l Archiduc, Qu'on promène à Burgos, parmi des cavalcades, Sous un dais de drap d'or porté par quatre alcades ! - Cherche autre chose.
Casilda
Eh bien ! pour vous désennuyer, Si je faisais monter quelque jeune écuyer ?
Reine
Casilda !
Casilda
Je voudrais regarder un jeune homme, Madame ! Cette cour vénérable m'assomme. Je crois que la vieillesse arrive par les yeux, Et qu'on vieillit plus vite à voir toujours des vieux !
Pensive.
Reine
Ris, folle ! - Il vient un jour où le coeur se reploie. Comme on perd le sommeil, enfant, on perd la joie. Mon bonheur, c'est ce coin du parc où j'ai le droit D'aller seule.
Casilda
Oh ! Le beau bonheur, l'aimable endroit! Des pièges sont creusés derrière tous les marbres. On ne voit rien. Les murs sont plus hauts que les arbres.
Reine
Oh ! Je voudrais sortir parfois !
Casilda
Sortir ! Eh bien, Madame, écoutez-moi Parlons bas. Il n'est rien De tel qu'une prison bien austère et bien sombre Pour vous faire chercher et trouver dans son ombre Ce bijou rayonnant nommé la clef des champs. - Je l'ai ! - Quand vous voudrez, en dépit des méchants, Je vous ferai sortir, la nuit, et par la ville, Nous irons!
Reine
Ciel ! Jamais ! Tais-toi!
Casilda
C'est très facile !
Elle s'éloigne un peu de Casilda et retombe dans sa rêverie.
Casilda fait le signe de tordre le cou à des oiseaux, en regardant de travers la camerera.
On entend au dehors un chant éloigné.
Reine
Paix ! Que ne suis-je encor, moi qui crains tous ces grands, Dans ma bonne Allemagne avec mes bons parents ! Comme, ma soeur et moi, nous courions dans les herbes ! Et puis des paysans passaient, traînant des gerbes ; Nous leur parlions. C'était charmant. Hélas ! un soir, Un homme vint, qui dit : - Il était tout en noir. Je tenais par la main ma soeur, douce compagne. - « Madame, vous allez être reine d'Espagne. » Mon père était joyeux et ma mère pleurait. Ils pleurent tous les deux à présent. - En secret Je vais faire envoyer cette boîte à mon père, Il sera bien content. - Vois, tout me désespère. Mes oiseaux d'Allemagne, ils sont tous morts ; Et puis On m'empêche d'avoir des fleurs de mon pays. Jamais à mon oreille un mot d'amour ne vibre. Aujourd'hui je suis reine. Autrefois j'étais libre ! Comme tu dis, ce parc est bien triste le soir, Et les murs sont si hauts qu'ils empêchent de voir, - Oh ! L'ennui ! - Qu'est ce bruit ?
Le chant se rapproche. On distingue les paroles. La Reine écoute avidement.
Casilda
Ce sont les lavandières Qui passent en chantant, là-bas, dans les bruyères.
Les voix décroissent et s'éloignent.
Voix Du Dehors
À quoi bon entendre Les oiseaux des bois? L'oiseau le plus tendre Chante dans ta voix. Que Dieu montre ou voile Les astres des cieux ! La plus pure étoile Brille dans tes yeux. Qu'Avril renouvelle Le jardin en fleur! La fleur la plus belle Fleurit dans ton coeur. Cet oiseau de flamme, Cet astre du jour, Cette fleur de l'âme S'appelle l'amour !
Reine
L'amour ! - Oui, celles-là sont heureuses. - Leur voix, Leur chant me fait du mal et du bien à la fois.
La Duchesse d'Albuquerque
Ces femmes dont le chant importune la Reine, Qu'on les chasse !
À Casilda en lui montrant une croisée au fond.
Elle se dirige vers la fenêtre avec Casilda.
Reine
Comment ! On les entend à peine. Pauvres femmes ! Je veux qu'elles passent en paix, Madame. Par ici le bois est moins épais ; Cette fenêtre-là donne sur la campagne ; Viens, tâchons de les voir.
La Duchesse d'Albuquerque
Une reine d'Espagne Ne doit pas regarder à la fenêtre.
Reine
Allons ! Le beau soleil couchant qui remplit les vallons, La poudre d'or du soir qui monte sur la route, Les lointaines chansons que toute oreille écoute, N'existent plus pour moi ! j'ai dit au monde adieu. Je ne puis même voir la nature de Dieu! Je ne puis même voir la liberté des autres !
Casilda fait quelques pas vers la porte ; la Reine l'arrête.
La Duchesse d'Albuquerque
Sortez, c'est aujourd'hui le jour des saints apôtres.
Reine
Tu me quittes ?
Casilda
Madame, on veut que nous sortions
Tous sortent avec de profondes révérences.
La Duchesse d'Albuquerque
Il faut laisser la reine à ses dévotions.
Scène 2
Reine, Un Huissier
Rêvant.
S'enfonçant dans sa rêverie.
Vivement et portant la main à son coeur.
Retombant dans sa rêverie.
Elle s'agenouille devant la Madone.
Elle s'interrompt.
Elle met la main dans sa poitrine et en arrache une lettre froissée, un bouquet desséché de petites fleurs bleues et un morceau de dentelle taché de sang qu'elle jette sur la table, puis elle retombe à genoux.
S'interrompant.
Se tournant à demi vers la table.
S'agenouillant de nouveau.
Elle se lève, fait quelques pas vers la table, puis s'arrête, puis enfin se précipite sur la lettre, comme cédant à une attraction irrésistible.
Avec un sourire triste.
Elle déplie la lettre résolument et lit.
Elle pose la lettre sur la table.
Elle remet la lettre et la dentelle dans sa poitrine.
La grande porte s'ouvre à deux battants. Entre un huissier de chambre en grand costume.
Reine
À ses dévotions ? Dis-donc à sa pensée ! Où la fuir maintenant ? seule ! ils m'ont tous laissée. Pauvre esprit sans flambeau dans un chemin obscur ! Oh ! cette main sanglante empreinte sur le mur! Il s'est donc blessé ? Dieu ! - mais aussi c'est sa faute. Pourquoi vouloir franchir la muraille si haute ? Pour m'apporter les fleurs qu'on me refuse ici, Pour cela, pour si peu, s'aventurer ainsi! C'est aux pointes de fer qu'il s'est blessé sans doute. Un morceau de dentelle y pendait. Une goutte De ce sang répandu pour moi vaut tous mes pleurs. Chaque fois qu'à ce banc je vais chercher les fleurs, Je promets à mon Dieu, dont l'appui me délaisse, De n'y plus retourner. J'y retourne sans cesse. - Mais lui ! Voilà trois jours qu'il n'est pas revenu. - Blessé ! - Qui que tu sois, ô jeune homme inconnu ! Toi qui, me voyant seule et loin de ce qui m'aime, Sans me rien demander, sans rien espérer même, Viens à moi, sans compter les périls où tu cours; Toi qui verses ton sang, toi qui risques tes jours Pour donner une fleur à la reine d'Espagne ; Qui que tu sois, ami dont l'ombre m'accompagne, Puisque mon coeur subit une inflexible loi, Sois aimé par ta mère et sois béni par moi ! - Oh ! Sa lettre me brûle ! - Et l'autre ! L'implacable Don Salluste ! Le sort me protège et m'accable. En même temps qu'un ange un spectre affreux me suit; Et, sans les voir, je sens s'agiter dans ma nuit, Pour m'amener peut-être à quelque instant suprême, Un homme qui me hait près d'un homme qui m'aime. L'un me sauvera-t-il de l'autre ? Je ne sais. Hélas ! mon destin flotte à deux vents opposés. Que c'est faible une reine et que c'est peu de chose ! Prions. - Secourez-moi, madame ! car je n'ose Élever mon regard jusqu'à vous ! - Ô mon Dieu ! La dentelle, la fleur, la lettre, c'est du feu ! Vierge ! Astre de la mer ! Vierge ! Espoir du martyre! Aidez-moi ! - Cette lettre ! Elle est là qui m'attire. Je ne veux plus la lire ! - O reine de douceur! Vous qu'à tout affligé Jésus donne pour soeur! Venez, je vous appelle ! Oui, je vais la relire Une dernière fois ! Après, je la déchire ! Hélas ! depuis un mois je dis toujours cela. « Madame, sous vos pieds, dans l'ombre, un homme est la Qui vous aime, perdu dans la nuit qui le voile ; Qui souffre, ver de terre amoureux d'une étoile ; Qui pour vous donnera son âme, s'il le faut ; Et qui se meurt en bas quand vous brillez en haut.» Quand l'âme a soif, il faut qu'elle se désaltère, Fût-ce dans du poison ! Je n'ai rien sur la terre. Mais enfin il faut bien que j'aime quelqu'un, moi ! Oh ! S'il avait voulu, j'aurais aimé le roi. Mais il me laisse ainsi, - seule, - d'amour privée.
Un Huissier
Une lettre du roi !
Reine
Du roi ! Je suis sauvée !
Scène 3
Ruy Blas, Reine, La Duchesse d'Albuquerque, Casilda, Don Guritan
Tous entrent gravement. La duchesse en tête, puis les femmes. Ruy Blas reste au fond du théâtre. Il est magnifiquement vêtu. Son manteau tombe sur son bras gauche et le cache. Deux pages, portant sur un coussin de drap d'or la lettre du roi, viennent s'agenouiller devant la reine, à quelques pas de distance.
Ruy Blas
Où suis-je ? - Qu'elle est belle ! - Oh ! pour qui suis-je ici ?
Haut.
Se tournant vers le portrait du roi.
À la Duchesse.
Reine
C'est un secours du ciel ! Donnez vite !... Merci, Monseigneur ! D'où me vient cette lettre ?
La Duchesse d'Albuquerque
Madame, D'Aranjuez où le roi chasse.
Reine
Du fond de l'âme Je lui rends grâce. Il a compris qu'en mon ennui, J'avais besoin d'un mot d'amour qui vint de lui ! Mais donnez-donc.
La Duchesse d'Albuquerque
L'usage, il faut que je le dise, Veut que ce soit d'abord moi qui l'ouvre et la lise.
La duchesse prend la lettre et la déploie lentement.
Reine
Encore ! - Eh bien, lisez !
Casilda
Voyons le billet doux.
La Duchesse d'Albuquerque
« Madame, il fait grand vent et j'ai tué six loups. Signé, CARLOS. »
Reine
Hélas !
Don Guritan
C'est tout ?
La Duchesse d'Albuquerque
Oui, Seigneur Comte.
Casilda
Il a tué six loups ! Comme cela vous monte L'imagination ! Votre coeur est jaloux, Tendre, ennuyé, malade ? - Il a tué six loups !
La Duchesse d'Albuquerque
Si sa majesté veut ?...
Reine
Non.
Casilda
C'est bien tout ?
Examinant de nouveau la lettre.
La Duchesse d'Albuquerque
Sans doute. Que faut-il donc de plus ? Notre roi chasse ; en route Il écrit ce qu'il tue avec le temps qu'il fait. C'est fort bien. Il écrit ? Non, il dicte.
Elle l'examine avec plus d'attention et parait frappée de stupeur.
À part.
Elle désigne de la main la lettre qu'elle vient de cacher sur son coeur.
À la duchesse.
Reine
En effet, Ce n'est pas de sa main. Rien que sa signature ! Est-ce une illusion ? c'est la même écriture Que celle de la lettre ! Oh ! Qu'est-ce que cela ? Où donc est le porteur du message ?
La Duchesse d'Albuquerque
Il est là.
Reine
Ce jeune homme ?
La Duchesse d'Albuquerque
C'est lui qui l'apporte en personne. - Un nouvel écuyer que sa majesté donne À la Reine. Un seigneur que de la part du roi Monsieur de Santa-Cruz me recommande, à moi,
Reine
Son nom ?
La Duchesse d'Albuquerque
C'est le seigneur César de Bazan, Comte De Garofa. S'il faut croire ce qu'on raconte, C'est le plus accompli gentilhomme qui soit.
À Ruy Blas.
Reine
Bien. Je veux lui parler. Monsieur...
Ruy Blas
Elle me voit ! Elle me parle ! Dieu ! Je tremble.
La Duchesse d'Albuquerque
Approchez, Comte.
Ruy Blas pâle et troublé approche à pas lents.
Don Guritan
Ce jeune homme ! écuyer ! ce n'est pas là mon compte.
Reine
Vous venez d'Aranjuez ?
Ruy Blas
Oui, Madame.
Ruy Blas s'incline, elle montre la lettre royale.
Reine
Le roi Se porte bien ? Il a dicté ceci pour moi ?
Il hésite un moment.
Ruy Blas
Il était à cheval, il a dicté la lettre... À l'un des assistants.
Haut.
Ruy Blas qui avait fait quelques pas pour sortir revient vers la Reine.
À part.
Ruy Blas s'incline, elle reprend.
Reine
Son regard me pénètre. Je n'ose demander à qui. C'est bien, allez. - Ah ! - Beaucoup de seigneurs étaient là rassemblés Pourquoi donc suis-je émue en voyant ce jeune homme ? Lesquels ?
Ruy Blas
Je ne sais pas les noms dont on les nomme. Je n'ai passé là bas que des instants fort courts. Voilà trois jours que j'ai quitté Madrid.
Elle fixe un regard plein de trouble sur Ruy Blas.
Reine
Trois jours !
Ruy Blas
C'est la femme d'un autre ! Ô jalousie affreuse ! - Et de qui ! - Dans mon coeur un abîme se creuse.
Don Guritan
Vous êtes écuyer de la reine ? Un seul mot. Vous connaissez quel est votre service ? Il faut Vous tenir cette nuit dans la chambre prochaine, Afin d'ouvrir au roi, s'il venait chez la reine.
À part.
Haut.
Ruy Blas
Ouvrir au Roi ! Moi ! Mais... il est absent.
Don Guritan
Le roi Peut-il pas arriver à l'improviste ?
Ruy Blas
Quoi !
Don Guritan
Qu'a-t-il ?
Ruy Blas chancelant s'appuie sur le bras d'un fauteuil.
Reine
Comme il pâlit !
Casilda
Madame, ce jeune homme Se trouve mal !...
À part.
Il tombe épuisé sur un fauteuil, son manteau se dérange et laisse voir sa main gauche enveloppée de linges ensanglantés.
Ruy Blas
Moi, non ! Mais c'est singulier comme Le grand air... le soleil... la longueur du chemin... - Ouvrir au roi !
Casilda
Grand Dieu, Madame ! À cette main Il est blessé !
Reine
Blessé !
Casilda
Mais il perd connaissance. Mais vite, faisons-lui respirer quelque essence !
En ce moment son regard tombe sur la manchette que Ruy Blas porte au bras droit.
À part.
Au même instant elle a tiré le flacon de sa poitrine, et dans trouble son elle a pris en même temps le morceau de dentelle qui y était caché. Ruy Blas, qui ne la quitte pas des yeux, voit cette dentelle sortir du sein de la reine.
Reine
Un flacon que j'ai là contient une liqueur... C'est la même dentelle !
Le regard de la reine et le regard de Ruy Blas se rencontrent.
Un silence.
Ruy Blas
Oh !
Reine
C'est lui !
Ruy Blas
Sur son coeur !
Reine
C'est lui !
Dans le désordre de toutes les femmes s'empressant autour de Ruy Blas, ce qui se passe entre la reine et lui n'est remarqué de personne.
Ruy Blas
Faites, mon Dieu, qu'en ce moment je meure !
Casilda
Comment vous êtes-vous blessé ? c'est tout à l'heure ? Non ? cela s'est rouvert en route ? Aussi pourquoi Vous charger d'apporter le message du Roi ?
Reine
Vous finirez bientôt vos questions, j'espère.
La Duchesse d'Albuquerque
Qu'est-ce que cela fait à la Reine, ma chère ?
Reine
Puisqu'il avait écrit la lettre, il pouvait bien L'apporter, n'est-ce pas ?
Casilda
Mais il n'a dit en rien Qu'il eût écrit la lettre.
À Casilda.
Reine
Oh ! Tais-toi !
Casilda
Votre grâce Se trouve-t-elle mieux ?
Ruy Blas
Je renais !
Aux pages au fond du théâtre.
Elle rentre avec sa suite dans ses appartements.
Reine
L'heure passe, Rentrons. - Qu'en son logis le comte soit conduit. Vous savez que le roi ne vient pas cette nuit ? Il passe la saison tout entière à la chasse.
Elle sort par la même porte que la reine en emportant la petite cassette aux reliques.
Casilda
La reine a dans l'esprit quelque chose.
Il semble écouter encore quelque temps avec une joie profonde dernières les paroles de la reine. Il parait comme en proie à un rêve. Le morceau de dentelle que la reine a laissé tomber dans son trouble est resté à terre sur le tapis. Il le ramasse le regarde avec amour et le couvre de baisers, Puis il lève les yeux au ciel.
Regardant le morceau de dentelle.
Il le cache dans sa poitrine. - Entre don Guritan. Il revient par la porte de la chambre où il a suivi la reine. Ilmarche à pas lents vers Ruy Blas. Arrivé près de lui sans dire un mot, il tire à demi son épée, et la mesure du regard avec celle de Ruy Blas. Elles sont inégales. Il remet son épée dans le fourreau. Ruy Blas le re- garde faire avec étonnement.
Ruy Blas
Ô Dieu ! Grâce ! Ne me rendez pas fou ! C'était bien sur son coeur !
Scène 4
Don Guritan, Ruy Blas, Casilda
Don Guritan
J'en apporterai deux de pareille longueur.
Ruy Blas
Monsieur, que signifie ?...
Ruy Blas veut l'interrompre, Don Guritan l'arrête du geste, et continue.
Don Guritan
En mil six cent cinquante, J'étais très amoureux. J'habitais Alicante. Un jeune homme, bien fait, beau comme les amours, Regardait de fort près ma maîtresse, et toujours Passait sous son balcon, devant la cathédrale, Plus fier qu'un capitan sur la barque amirale. Il avait nom Vasquez, Seigneur, quoique bâtard. Je le tuai. - Vers l'an soixante-six, plus tard, Gil, comte d Iscola, cavalier magnifique, Envoya chez ma belle, appelée Angélique, Avec un billet doux, qu'elle me présenta, Un esclave nommé Grifel de Viserta. Je fis tuer l'esclave et je tuai le maître.
Ruy Blas
Monsieur !...
Don Guritan
Plus tard, vers l'an quatre-vingt, je crus être Trompé par ma beauté, fille aux tendres façons, Pour Tirso Gamonal, un de ces beaux garçons Dont le visage altier et charmant s'accommode D'un panache éclatant. C'est l'époque où la mode Était qu'on fit ferrer ses mules en or fin. Je tuai Don Tirso Gamonal.
Ruy Blas
Mais enfin Que veut dire cela, Monsieur ?
Don Guritan
Cela veut dire, Comte, qu'il sort de l'eau du puits quand on en tire ; Que le soleil se lève à quatre heures demain ; Qu'il est un lieu désert et loin de tout chemin, Commode aux gens de coeur, derrière la chapelle ; Qu'on vous nomme, je crois, César, et qu'on m'appelle Don Gaspar Guritan Tassis y Guevarra, Comte d Oñate.
Depuis quelques instants, Casilda, curieuse, est entrée à pas de loup par la petite porte du fond, et a écouté les dernières paroles des deux interlocuteurs sans être vue d'eux.
Ruy Blas
Bien, monsieur, on y sera.
Elle rentre et disparaît par la petite porte.
Casilda
Un duel ! Avertissons la Reine.
Don Guritan
En vos études, S'il vous plaît de connaître un peu mes habitudes, Pour votre instruction, monsieur, je vous dirai Que je n'ai jamais eu qu'un goût fort modéré Pour ces godelureaux, grands friseurs de moustache, Beaux damerets sur qui l'oeil des femmes s'attache, Qui sont tantôt plaintifs et tantôt radieux, Et qui, dans les maisons, faisant force clins d yeux, Prenant sur les fauteuils d'adorables tournures, Viennent s'évanouir pour des égratignures.
Ruy Blas
Mais - je ne comprends pas.
Don Guritan
Vous comprenez fort bien. Nous sommes tous les deux épris du même bien. L'un de nous est de trop dans ce palais. En somme, Vous êtes écuyer, moi je suis majordome. Droits pareils. Au surplus, je suis mal partagé, La partie entre nous n'est pas égale : j'ai Le droit du plus ancien, vous le droit du plus jeune. Donc vous me faites peur. A la table où je jeune Voir un jeune affamé s'asseoir avec des dents Effrayantes, un air vainqueur, des yeux ardents, Cela me trouble fort. Quant à lutter ensemble Sur le terrain d'amour, beau champ qui toujours tremble, De fadaises, mon cher, je sais mal faire assaut, J'ai la goutte ; et d'ailleurs ne suis point assez sot Pour disputer le coeur d'aucune Pénélope Contre un jeune gaillard si prompt à la syncope. C'est pourquoi vous trouvant fort beau, fort caressant, Fort gracieux, fort tendre et fort intéressant, Il faut que je vous tue.
Ruy Blas
Eh bien, essayez.
Il tend la main à Ruy Blas qui la lui prend.
Don Guritan
Comte De Garofa, demain, à l'heure où le jour monte, À l'endroit indiqué, sans témoin, ni valet, Nous nous égorgerons galamment, s'il vous plaît, Avec épée et dague, en dignes gentilshommes, Comme il sied quand on est des maisons dont nous sommes,
Le comte fait un signe d'adhésion.
Ruy Blas sort.
Ruy Blas
Pas un mot de ceci, n'est-ce pas ? - À demain.
Bruit d'une clef à la petite porte de la chambre de la reine.
Don Guritan se retourne.
La Reine parait et marche vivement vers don Guritan, surpris et charmé de la voir. Elle tient entre ses mains la petite cassette.
Don Guritan
Non, je n'ai pas du tout senti trembler sa main. Être sûr de mourir et faire de la sorte, C'est d'un brave jeune homme ! On ouvre cette porte ?
Scène 5
Reine, Don Guritan
Reine
C'est vous que je cherchais !
Don Guritan
Qui me vaut ce bonheur ?
Elle rit.
Reine
Oh ! Dieu, rien, ou du moins peu de chose, Seigneur. Tout à l'heure on disait, parmi d'autres paroles, - Casilda, - vous savez que les femmes sont folles, - Casilda soutenait que vous feriez pour moi Tout ce que je voudrais.
Don Guritan
Elle a raison !
Reine
Ma foi, J'ai soutenu que non.
Don Guritan
Vous avez tort, Madame !
Reine
Elle a dit que pour moi vous donneriez votre âme, Votre sang...
Don Guritan
Casilda parlait fort bien ainsi.
Reine
Et moi, j'ai dit que non.
Don Guritan
Et moi, je dis que si ! Pour votre majesté je suis prêt à tout faire.
Reine
Tout ?
Don Guritan
Tout !
Reine
Et bien, voyons, jurez que pour me plaire Vous ferez à l'instant ce que je vous dirai.
Don Guritan
Par le Saint Roi Gaspar, mon patron vénéré, Je le jure ! Ordonnez. J'obéis, ou je meure !
Reine
Bien. Vous allez partir de Madrid tout à l'heure Pour porter cette boîte en bois de calambour À mon père, monsieur l'électeur de Neubourg.
Haut.
Don Guritan
Je suis pris ! À Neubourg ?
Reine
À Neubourg !
Don Guritan
Six cents lieues !
Elle montre la housse de soie qui enveloppe la cassette.
Reine
Cinq cent cinquante. - Ayez grand soin des franges bleues ! Cela peut se faner en route.
Don Guritan
Et quand partir ?
Reine
Sur-le-champ.
Don Guritan
Ah ! Demain!
Reine
Je n'y puis consentir.
Haut.
Don Guritan
Je suis pris ! Mais...
Reine
Partez !
Don Guritan
Quoi ?...
Reine
J'ai votre parole.
Don Guritan
Une affaire...
Reine
Impossible.
Don Guritan
Un objet si frivole...
Reine
Vite !
Don Guritan
Un seul jour!
Reine
Néant.
Don Guritan
Car...
Reine
Faites à mon gré.
Don Guritan
Je...
Reine
Non.
Don Guritan
Mais...
Reine
Partez !
Don Guritan
Si...
Elle lui saute au cou et l'embrasse.
Reine
Je vous embrasserai !
Haut.
À part.
Don Guritan
Je ne résiste plus. J'obéirai, Madame. Dieu s'est fait homme ; soit. Le diable s'est fait femme !
Reine
Une voiture en bas est là qui vous attend.
Il écrit sur un papier quelques mots à la hâte et agite une sonnette.
Un page parait.
À part.
Haut.
Don Guritan
Elle avait tout prévu ! Page, porte à l'instant Au Seigneur Don César de Bazan cette lettre. Ce duel ! à mon retour il faut bien le remettre. Je reviendrai ! Je vais contenter de ce pas Votre majesté.
Il prend la cassette, baise la main de la reine, salue profondément et sort. Un moment après on entend le roulement d'une voiture qui s'éloigne.
Reine
Bien.
Reine
Il ne le tuera pas !
Acte III
Scène 1
Don Manuel Arias, Le Comte de Camporeal, Don Antonio Ubilla, Le Marquis de Priego, Montazgo, Covadenga
Don Manuel Arias
Cette fortune-là cache quelque mystère.
Le Comte de Camporeal
Il a la toison d'or. Le voilà secrétaire Universel, ministre, et puis duc d Olmedo !
Don Manuel Arias
En six mois !
Le Comte de Camporeal
On le sert derrière le rideau.
Don Manuel Arias
La reine !
Le Comte de Camporeal
Au fait, le roi, malade et fou dans l'âme, Vit avec le tombeau de sa première femme. Il abdique, enfermé dans son Escurial, Et la reine fait tout !
Don Manuel Arias
Mon cher Camporeal, Elle règne sur nous, et don César sur elle.
Le Comte de Camporeal
Il vit d'une façon qui n'est pas naturelle. D'abord, quant à la reine, il ne la voit jamais. Ils paraissent se fuir. Vous me direz non, mais Comme depuis six mois je les guette, et pour cause, J'en suis sûr. Puis il a le caprice morose D'habiter, assez près de l'hôtel de Tormez, Un logis aveuglé par des volets fermés, Avec deux laquais noirs, gardeurs de portes closes, Qui s'ils n'étaient muets, diraient beaucoup de choses.
Don Manuel Arias
Des muets ?
Le Comte de Camporeal
Des muets. - Tous ses autres valets Restent au logement qu'il a dans le palais.
Don Manuel Arias
C'est singulier.
Don Antonio Ubilla
Il est de grande race, en somme.
À Don Manuel Arias.
Le Comte de Camporeal
L'étrange, c'est qu'il veut faire son honnête homme ? - Il est cousin, - aussi Santa-Cruz l'a poussé ! - De ce Marquis Salluste écroulé l'an passé. - Jadis, ce don César, aujourd'hui notre maître, Était le plus grand fou que la lune eût vu naître. C'était un drôle, - on sait des gens qui l'ont connu, - Qui prit un beau matin son fonds pour revenu, Qui changeait tous les jours de femmes, de carrosses, Et dont la fantaisie avait des dents féroces Capables de manger en un an le Pérou. Un jour il s'en alla, sans qu'on ait su par où.
Don Manuel Arias
L'âge a du fou joyeux fait un sage fort rude.
Le Comte de Camporeal
Toute fille de joie en séchant devient prude.
Don Antonio Ubilla
Je le crois homme probe.
D'un ton significatif.
Appuyant sur les chiffres.
Le Comte de Camporeal
Oh ! Candide Ubilla ! Qui se laisse éblouir à ces probités-là ! La maison de la Reine, ordinaire et civile, Coûte par an six cent soixante-quatre mille Soixante-six ducats ! - c'est un pactole obscur Où, certes, on doit jeter le filet à coup sûr. Eau trouble, pèche claire.
Tous s'asseyent autour de la table ; les uns prennent des plumes, les autres feuillettent des papiers. Du reste, oisiveté générale.
Moment de silence.
Le Marquis de Priego
Ah çà, ne vous déplaise, Je vous trouve imprudents et parlant fort à l'aise. Feu mon grand père, auprès du comte-duc nourri, Disait : Mordez le roi, baisez le favori. - Messieurs, occupons-nous des affaires publiques.
Montazgo
Je vous ai demandé sur la caisse aux reliques De quoi payer l'emploi d'alcade à mon neveu.
Don Antonio Ubilla
Vous, vous m'aviez promis de nommer avant peu Mon cousin Melchior d Elva bailli de l'Èbre.
Montazgo
Nous venons de doter votre fille. On célèbre Encor sa noce. - On est sans relâche assailli...
Don Antonio Ubilla
Vous aurez votre alcade.
Ils se serrent la main.
Montazgo
Et vous votre bailli.
À Montazgo.
Covadenga
Messieurs les conseillers de Castille, il importe, Afin qu'aucun de nous de sa sphère ne sorte, De bien régler nos droits et de faire nos parts. Le revenu d'Espagne en cent mains est épars. C'est un malheur public, il y faut mettre un terme. Les uns n'ont pas assez, les autres trop. La ferme Du tabac est à vous, Ubilla. L'indigo Et le musc sont à vous, Marquis de Priego. Camporeal perçoit l'impôt des huit mille hommes, L'almojarifazgo, le sel, mille autres sommes, Le quint du cent de l'or, de l'ambre et du jayet. Vous qui me regardez de cet oeil inquiet, Vous avez à vous seul, grâce à votre manège, L'impôt sur l'arsenic et le droit sur la neige ; Vous avez les ports secs, les cartes, le laiton, L'amende des bourgeois qu'on punit du bâton, La dîme de la mer, le plomb, le bois de rose !... - Moi, je n'ai rien, Messieurs. Rendez-moi quelque chose
Le Comte de Camporeal
Oh ! Le vieux diable ! Il prend les profits les plus clairs. Excepté l'Inde, il a les îles des deux mers. Quelle envergure ! Il tient Mayorque d'une griffe Et de l'autre il s'accroche au pic de Ténérife !
Covadenga
Moi, je n'ai rien !
Tous se lèvent et parlent à la fois, se querellant.
Le Marquis de Priego
Il a les nègres !
Montazgo
Je devrais Me plaindre bien plutôt. Il me faut les forêts !
Depuis quelques instants, Ruy Blas est entré par la porte du fond et assiste à la scène sans être vu des Interlocuteurs. Il est vêtu de velours noir, avec un manteau de velours écarlate ; il a la plume blanche au chapeau et la Toison-d'Or au cou. Il les écoute d'abord en silence, puis, tout à coup, il s'avance à pas lents et paraît au milieu d'eux au plus fort de la querelle.
Covadenga
Donnez moi l'arsenic, je vous cède les nègres.
Scène 2
Ruy Blas, Le Comte de Camporeal, Don Antonio Ubilla, Don Manuel Arias, Covadenga, Un Huissier, Un Page
Tous se retournent. Silence de surprise et d'inquiétude, Ruy Blas se couvre, croise les bras, et poursuit en les regardant en face.
Les conseillers se taisent consternés. seuls, le marquis de Priego et le comte de Camporeal redressent la tête et regardent Ruy Blas avec colère. Puis Camporeal, après avoir parlé à Priego, va à la table, écrit quelques mots sur un papier, les signe et les fait signer au marquis.
Ruy Blas
Bon appétit ! messieurs ! - Ô ministres intègres ! Conseillers vertueux ! voilà votre façon De servir, serviteurs qui pillez la maison ! Donc vous n'avez pas honte et vous choisissez l'heure, L'heure sombre où l'Espagne agonisante pleure! Donc vous n'avez ici pas d'autres intérêts Que d'emplir votre poche et vous enfuir après! Soyez flétris, devant votre pays qui tombe, Fossoyeurs qui venez le voler dans sa tombe ! - Mais voyez, regardez, ayez quelque pudeur. L'Espagne et sa vertu, l'Espagne et sa grandeur, Tout s'en va. - Nous avons, depuis Philippe IV, Perdu le Portugal, le Brésil, sans combattre; En Alsace Brisach, Steinfort en Luxembourg ; Et toute la Comté jusqu'au dernier faubourg ; Le Roussillon, Ormuz, Goa, cinq mille lieues De côte, et Fernambouc, et les Montagnes-Bleues! Mais voyez. - Du ponant jusques à l'orient, L'Europe, qui vous hait, vous regarde en riant. Comme si votre roi n'était plus qu'un fantôme, La Hollande et l'Anglais partagent ce royaume ; Rome vous trompe ; il faut ne risquer qu'à demi Une armée en Piémont, quoique pays ami ; La Savoie et son duc sont pleins de précipices; La France, pour vous prendre, attend des jours propices ; L'Autriche aussi vous guette.- Et l'infant bavarois Se meurt, vous le savez. - Quant à vos vice-rois, Médina, fou d'amour, emplit Naples d'esclandres, Vaudémont vend Milan, Legañez perd les Flandres, Quel remède à cela ? - L'état est indigent ; L'état est épuisé de troupes et d'argent ; Nous avons sur la mer, où Dieu met ses colères, Perdu trois cents vaisseaux, sans compter les galères ! Et vous osez !... - Messieurs, en vingt ans, songez-y, Le peuple, - j'en ai fait le compte, et c'est ainsi ! - Portant sa charge énorme et sous laquelle il ploie, Pour vous, pour vos plaisirs, pour vos filles de joie, Le peuple misérable, et qu'on pressure encor, A sué quatre cent trente millions d'or ! Et ce n'est pas assez ! Et vous voulez, mes maîtres !... - Ah ! J'ai honte pour vous ! - Au-dedans, routiers, reîtres, Vont battant le pays et brûlant la moisson. L'escopette est braquée au coin de tout buisson. Comme si c'était peu de la guerre des princes, Guerre entre les couvents, guerre entre les provinces, Tous voulant dévorer leur voisin éperdu, Morsures d'affamés sur un vaisseau perdu! Notre église en ruine est pleine de couleuvres; L'herbe y croît. Quant aux grands, des aïeux, mais pas d'oeuvres. Tout se fait par intrigue et rien par loyauté. L'Espagne est un égout où vient l'impureté De toute nation. - Tout seigneur à ses gages À cent coupe-jarrets qui parlent cent langages. Génois, Sardes, Flamands. Babel est dans Madrid. L'alguazil, dur au pauvre, au riche s'attendrit. La nuit, on assassine et chacun crie : à l'aide ! - Hier on m'a volé, moi, près du pont de Tolède ! - La moitié de Madrid pille l'autre moitié. Tous les juges vendus ; pas un soldat payé. Anciens vainqueurs du monde, Espagnols que nous sommes, Quelle armée avons-nous ? À peine six mille hommes, Qui vont pieds-nus. Des gueux, des juifs, des montagnards, S'habillant d'une loque et s'armant de poignards. Aussi d'un régiment toute bande se double. Sitôt que la nuit tombe, il est une heure trouble Où le soldat douteux se transforme en larron. Matalobos a plus de troupes qu'un baron. Un voleur fait chez lui la guer[r]e au roi d'Espagne. Hélas ! les paysans qui sont dans la campagne Insultent en passant la voiture du roi ; Et lui, votre seigneur, plein de deuil et d'effroi, Seul, dans l Escurial, avec les morts qu'il foule, Courbe son front pensif sur qui l'empire croule ! - Voilà ! - L'Europe, hélas ! écrase du talon Ce pays qui fut pourpre et n'est plus que haillon ! L'État s'est ruiné dans ce siècle funeste, Et vous vous disputez à qui prendra le reste ! Ce grand peuple espagnol aux membres énervés, Qui s'est couché dans l'ombre et sur qui vous vivez, Expire dans cet antre où son sort se termine, Triste comme un lion mangé par la vermine ! - Charles-Quint ! dans ces temps d'opprobre et de terreur, Que fais-tu dans ta tombe, ô puissant empereur ? Oh ! lève-toi ! viens voir ! - Les bons font place aux pires. Ce royaume effrayant, fait d'un amas d'empires, Penche... Il nous faut ton bras ! au secours, Charles-Quint! Car l'Espagne se meurt ! car l'Espagne s'éteint ! Ton globe, qui brillait dans ta droite profonde, Soleil éblouissant, qui faisait croire au monde Que le jour désormais se levait à Madrid, Maintenant, astre mort, dont l'ombre s'amoindrit, Lune aux trois-quarts rongée et qui décroît encore, Et que d'un autre peuple effacera l'aurore ! Hélas ! ton héritage est en proie aux vendeurs. Tes rayons, ils en font des piastres ! Tes splendeurs, On les souille ! - Ô géant ! se peut-il que tu dormes ? - On vend ton sceptre au poids ! un tas de nains difformes Se taillent des pourpoints dans ton manteau de roi ; Et l'aigle impérial qui, jadis, sous ta loi, Couvrait le monde entier de tonnerre et de flamme, Cuit, pauvre oiseau plumé, dans leur marmite infâme !
Le Comte de Camporeal
Monsieur le duc, - au nom de tous les deux, - voici Notre démission de notre emploi.
À Priego.
À Camporeal.
Les deux seigneurs s'inclinent et sortent fièrement le chapeau la sur tête. Ruy Blas se tourne vers les autres conseillers.
Silence dans les assistants. Ruy Blas s'assied à la table sur une chaise à dossier placée à droite du fauteuil royal, et s'occupe à décacheter une correspondance. Pendant qu'il parcourt les lettres l'une après l'autre, Covadenga, Arias et Ubilla échangent quelques paroles à voix basse.
Ruy Blas
Merci. Vous vous retirerez, avec votre famille, Vous, en Andalousie, - Et vous, comte, en Castille. Chacun dans vos états. Soyez partis demain. Quiconque ne veut pas marcher dans mon chemin Peut suivre ces messieurs.
Don Antonio Ubilla
Fils, nous avons un maître. Cet homme sera grand.
Don Manuel Arias
Oui, s'il a le temps d'être.
Covadenga
Et s'il ne se perd pas à tout voir de trop près.
Don Antonio Ubilla
Il sera Richelieu !
Don Manuel Arias
S'il n'est Olivarez !
Lisant.
Examinant la lettre.
Entre un huissier de cour qui s'approche de Ruy Blas avec une profonde révérence.
Ruy Blas
Un complot ! qu'est ceci ? Messieurs, que vous disais-je ? - « Duc d Olmedo, veillez. Il se prépare un piège Pour enlever quelqu'un de très grand de Madrid. » - On ne nomme pas qui. Je veillerai. - L'écrit Est anonyme. - Allons ! Qu'est-ce ?
Un Huissier
À votre excellence J'annonce Monseigneur l'Ambassadeur de France.
Ruy Blas
Ah ! d Harcourt ! Je ne puis à présent.
Un Huissier
Monseigneur, Le nonce impérial dans la chambre d'honneur Attend votre excellence.
L'huissier s'incline et sort. Depuis quelques instants, un page est entré, vêtu d'une livrée couleur de feu à galons d'argent, et s'est approché de Ruy Blas.
Ruy Blas
À cette heure ? Impossible.
Ruy Blas
Mon page ! je ne suis pour personne visible.
Un Page
Le Comte Guritan, qui revient de Neubourg...
Le page sort. Aux conseillers.
Tous sortent en saluant profondément Ruy Blas. Ruy Blas, resté seul, fait quelques pas en proie à une rêverie profonde. Tout-à-coup, à l'angle du salon, la tapisserie s'écarte et la Reine apparaît. Elle est vêtue de blanc avec la couronne en tête ; elle paraît rayonnante de joie et fixe sur Ruy Blas un regard d'admiration et de respect. Elle soutient d'un bras la tapisserie derrière laquelle on entrevoit une sorte de cabinet obscur où l'on distingue petite une porte. Ruy Blas, en se retournant, aperçoit la reine et reste comme pétrifié devant cette apparition.
Ruy Blas
Ah ! - Page, enseigne-lui ma maison du faubourg. Qu'il m'y vienne trouver demain, si bon lui semble. Va. Nous aurons tantôt à travailler ensemble. Dans deux heures. Messieurs, revenez.
Scène 3
Reine, Ruy Blas
Reine
Oh ! Merci !
Ruy Blas
Ciel !
Elle marche vivement à lui et lui prend la main qu'elle presse avant qu'il ait pu s'en défendre.
Reine
Vous avez bien fait de leur parler ainsi. Je n'y puis résister, Duc, il faut que je serre Cette loyale main si ferme et si sincère !
À part.
Haut.
Ruy Blas
La fuir depuis six mois et la voir tout à coup ; Vous étiez là, Madame ?...
Reine
Oui, Duc, j'entendais tout. J'étais là. J'écoutais avec toute mon âme !
Ruy Blas
Je ne soupçonnais pas... - Ce cabinet Madame...
Reine
Personne ne le sait. C'est un réduit obscur Que Don Philippe III fit creuser dans ce mur, D'où le maître invisible entend tout comme une ombre. Là j'ai vu bien souvent Charles deux, morne et sombre, Assister aux conseils où l'on pillait son bien, Où l'on vendait l'État.
Ruy Blas
Et que disait-il ?
Reine
Rien.
Ruy Blas
Rien ? - Et que faisait-il ?
Reine
Il allait à la chasse. Mais vous ! j'entends encore votre accent qui menace. Comme vous les traitiez d'une haute façon, Et comme vous aviez superbement raison ! Je soulevais le bord de la tapisserie, Je vous voyais. Votre oeil, irrité sans furie, Les foudroyait d'éclairs, et vous leur disiez tout. Vous me sembliez seul être resté debout ! Mais où donc avez-vous appris toutes ces choses ? D'où vient que vous savez les effets et les causes? Vous n'ignorez donc rien ? D'où vient que votre voix Parlait comme devrait parler celle des rois ? Pourquoi donc étiez-vous, comme eût été Dieu même, Si terrible et si grand ?
Ruy Blas
Parce que je vous aime ! Parce que je sens bien, moi qu'ils haïssent tous, Que ce qu'ils font crouler s'écroulera sur vous ! Parce que rien n'effraie une ardeur si profonde, Et que pour vous sauver je sauverais le monde ! Je suis un malheureux qui vous aime d'amour. Hélas ! je pense à vous comme l'aveugle au jour. Madame, écoutez-moi. J'ai des rêves sans nombre. Je vous aime de loin, d'en bas, du fond de l'ombre ; Je n'oserais toucher le bout de votre doigt, Et vous m'éblouissez comme un ange qu'on voit ! - Vraiment, j'ai bien souffert. Si vous saviez, madame! Je vous parle à présent. Six mois, cachant ma flamme, J'ai fui. Je vous fuyais et je souffrais beaucoup. Je ne m'occupe pas de ces hommes du tout, Je vous aime.- Ô mon Dieu, j'ose le dire en face À votre majesté. Que faut-il que je fasse ? Si vous disiez : meurs ! Je mourrais. J'ai l'effroi Dans le coeur. Pardonnez !
Reine
Oh ! Parle ! Ravis-moi ! Jamais on ne m'a dit ces choses-là. J'écoute ! Ton âme en me parlant me bouleverse toute. J'ai besoin de tes yeux, j'ai besoin de ta voix. Oh ! C'est moi qui souffrais ! Si tu savais ! cent fois, Cent fois, depuis six mois que ton regard m' évite.... - Mais non, je ne dois pas dire cela si vite. Je suis bien malheureuse. Oh ! je me tais, j'ai peur!
Ruy Blas
Oh ! Madame ! Achevez ! Vous m'emplissez le coeur !
Levant les yeux au ciel.
Reine
Eh bien, écoute-donc ! - Oui, je vais tout lui dire. Est-ce un crime ? Tant pis. Quand le coeur se déchire, Il faut bien laisser voir tout ce qu'on y cachait. - Tu fuis la reine ? Eh bien, la reine te cherchait ! Tous les jours je viens là ! - là, dans cette retraite, - T'écoutant, recueillant ce que tu dis, muette, Contemplant ton esprit qui veut, juge et résout, Et prise par ta voix qui m'intéresse à tout. Va, tu me sembles bien le vrai roi, le vrai maître. C'est moi, depuis six mois, tu t'en doutes peut-être, Qui t'ai fait, par degrés, monter jusqu'au sommet. Où Dieu t'aurait dû mettre une femme te met. Oui, tout ce qui me touche a tes soins. Je t'admire. Autrefois une fleur, à présent un empire ! D'abord je t'ai vu bon, et puis je te vois grand. Mon Dieu ! c'est à cela qu'une femme se prend ! Mon Dieu ! si je fais mal, pourquoi, dans cette tombe, M'enfermer, comme on met en cage une colombe, Sans espoir, sans amour, sans un rayon doré ? - Un jour que nous aurons le temps, je te dirai Tout ce que j'ai souffert. - Toujours seule, oubliée. Et puis, à chaque instant, je suis humiliée. Tiens, juge : hier encor... - Ma chambre me déplaît. -Tu dois savoir cela, toi qui sais tout, il est Des chambres où l'on est plus triste que dans d'autres ; - J'en ai voulu changer. Vois quels fers sont les nôtres ! On ne l'a pas voulu. Je suis esclave ainsi !- Duc, il faut, dans ce but le ciel t'envoie ici, - Sauver l'État qui tremble, et retirer du gouffre Le peuple qui travaille, et m'aimer, moi qui souffre. Je te dis tout cela, sans suite, à ma façon, Mais tu dois cependant voir que j'ai bien raison.
Ruy Blas
Madame....
Elle baise Ruy Blas au front.
Elle soulève la tapisserie et disparaît.
Reine
Don César, je vous donne mon âme. Reine pour tous, pour vous je ne suis qu'une femme. Par l'amour, par le coeur, duc, je vous appartient. J'ai foi dans votre honneur pour respecter le mien. Quand vous m'appellerez, je viendrai. Je suis prête. - Ô César ! un esprit sublime est dans ta tête. Sois fier, car le génie est ta couronne à toi! Adieu.
Scène 4
Ruy Blas
Depuis quelques instants, un homme est entré par la porte du fond, enveloppé d'un grand manteau, coiffé d'un chapeau galonné d'argent. Il s'est avancé lentement vers Ruy Blas sans être vu, et, au moment où Ruy Blas, ivre d'extase et de bonheur, lève les yeux au ciel, cet homme lui pose brusquement la main sur l'épaule. Ruy Blas se retourne comme réveillé subitement ; l'homme laisse tomber son manteau, et Ruy Blas reconnaît Don Salluste. Don Salluste est vêtu d'une livrée couleur de feu à galons d'argent, pareille à celle du page de Ruy Blas.
Ruy Blas
Il est comme absorbé dans une contemplation angélique. Devant mes yeux c'est le ciel que je vois ! De ma vie, ô mon Dieu ! Cette heure est la première. Devant moi tout un monde, un monde de lumière, Comme ces paradis qu'en songe nous voyons, S'entr'ouvre en m'inondant de vie et de rayons ! Partout, en moi, hors moi, joie, extase et mystère, Et l'ivresse, et l'orgueil, et ce qui sur la terre Se rapproche le plus de la divinité, L'amour dans la puissance et dans la majesté ! La reine m'aime ! Ô Dieu ! C'est bien vrai, c'est moi-même. Je suis plus que le roi puisque la reine m' aime! Oh ! Cela m'éblouit. Heureux, aimé, vainqueur! Duc d Olmedo, - l'Espagne à mes pieds, - j'ai son coeur ! Cet ange qu'à genoux je contemple et je nomme, D'un mot me transfigure et me fait plus qu'un homme. Donc je marche vivant dans mon rêve étoilé ! Oh ! Oui, j'en suis bien sûr, elle m'a bien parlé. C'est bien elle. Elle avait un petit diadème En dentelle d'argent. Et je regardais même, Pendant qu'elle parlait, - je crois la voir encor,- Un aigle ciselé sur son bracelet d'or, Elle se fie à moi, m'a-t-elle dit. - Pauvre ange ! Oh ! S'il est vrai que Dieu, par un prodige étrange, En nous donnant l'amour, voulut mêler en nous Ce qui fait l'homme grand à ce qui le fait doux, Moi, qui ne crains plus rien maintenant qu'elle m'aime, Moi, qui suis tout puissant, grâce à son choix suprême, Moi, dont le coeur gonflé ferait envie aux rois, Devant Dieu qui m'entend, sans peur, à haute voix, Je le dis, vous pouvez vous confier, madame, À mon bras comme Reine, à mon coeur comme femme ! Le dévouement se cache au fond de mon amour Pur et loyal ! - Allez, ne craignez rien ! -
Scène 5
Don Salluste de Bazan, Ruy Blas
Don Salluste de Bazan
Bonjour.
À part.
Ruy Blas
Grand Dieu ! Je suis perdu ! Le Marquis !
Don Salluste de Bazan
Je parie Que vous ne pensiez pas à moi.
À part.
Il court à la tapisserie qui cache le cabinet secret, et en ferme la petite porte au verrou ; puis il revient tout tremblant vers Don Salluste.
Ruy Blas
Sa seigneurie En effet me surprend. Oh ! Mon malheur renaît. J'étais tourné vers l'ange et le démon venait.
Don Salluste de Bazan
Eh bien ! Comment cela va-t-il ?
Ruy Blas
Cette livrée ?...
Il se couvre. Ruy Blas reste tête nue.
Don Salluste de Bazan
Il fallait du palais me procurer l'entrée. Avec cet habit-là l'on arrive partout. J'ai pris votre livrée et la trouve à mon goût.
Ruy Blas
Mais j'ai peur pour vous...
Don Salluste de Bazan
Peur ! Quel est ce mot risible ?
Ruy Blas
Vous êtes exilé ?
Don Salluste de Bazan
Croyez-vous ? c'est possible.
Ruy Blas
Si l'on vous reconnaît, au palais, en plein jour ?
Il s'assied dans un fauteuil, et Ruy Blas reste debout.
Don Salluste de Bazan
Ah bah ! Des gens heureux, qui sont des gens de cour, Iraient perdre leur temps, ce temps qui sitôt passe, À se ressouvenir d'un visage en disgrâce ! D'ailleurs, regarde-t-on le profil d'un valet ? À propos, que dit-on à Madrid, s'il vous plaît ? Est-il vrai que, brûlant d'un zèle hyperbolique, Ici, pour les beaux yeux de la caisse publique, Vous exilez ce cher Priego, l'un des grands ? Vous avez oublié que vous êtes parents. Sa mère est Sandoval, la vôtre aussi. Que diable ! Sandoval porte d'or à la bande de sable. Regardez vos blasons, Don César. C'est fort clair. Cela ne se fait pas entre parents, mon cher. Les loups pour nuire aux loups font-ils les bons apôtres ? Ouvrez les yeux pour vous, fermez-les pour les autres. Chacun pour soi.
Ruy Blas
Pourtant, Monsieur, permettez-moi. Monsieur de Priego, comme noble du roi, À grand tort d'aggraver les charges de l'Espagne. Or, il va falloir mettre une armée en campagne ; Nous n'avons pas d'argent, et pourtant il le faut. L'héritier bavarois penche à mourir bientôt. Hier, le comte d Harrach, que vous devez connaître, Me le disait au nom de l'empereur son maître. Si Monsieur l Archiduc veut soutenir son droit, La guerre éclatera...
Ruy Blas, pâle de honte et de désespoir, hésite un moment ; puis il fait un effort et se dirige lentement vers la fenêtre, la ferme, et revient vers don Salluste, qui, assis dans le fauteuil, le suit des yeux d'un air indifférent.
Don Salluste de Bazan
L'air me semble un peu froid. Faites-moi le plaisir de fermer la croisée.
Ruy Blas
Daignez voir à quel point la guerre est malaisée. Que faire sans argent ? Excellence, écoutez. Le salut de l'Espagne est dans nos probités. Pour moi, j'ai, comme si notre armée était prête, Fait dire à l'empereur que je lui tiendrais tête...
Ruy Blas, comme à la torture, hésite encore, puis se baisse, ramasse le mouchoir, et le présente à Don Salluste.
Don Salluste de Bazan
Pardon ! Ramassez-moi mon mouchoir.
Don Salluste de Bazan
- Vous disiez ?...
Ruy Blas
Le salut de l'Espagne ! - Oui, l'Espagne à nos pieds, Et l'intérêt public demandent qu'on s'oublie. Ah ! Toute nation bénit qui la délie. Sauvons ce peuple ! Osons être grands, et frappons! Ôtons l'ombre à l'intrigue et le masque aux fripons !
Don Salluste de Bazan
Et d'abord ce n'est pas de bonne compagnie. - Cela sent son pédant et son petit génie Que de faire sur tout un bruit démesuré. Un méchant million, plus ou moins dévoré, Voilà-t-il pas de quoi pousser des cris sinistres! Mon cher, les grands seigneurs ne sont pas de vos cuistres. Ils vivent largement. Je parle sans Phébus. Le bel air que celui d'un redresseur d abus Toujours bouffi d'orgueil et rouge de colère ! Mais bah ! Vous voulez être un gaillard populaire, Adoré des bourgeois et des marchands d'esteufs. C'est fort drôle. Ayez donc des caprices plus neufs. Les intérêts publics ? Songez d'abord aux vôtres. Le salut de l'Espagne est un mot creux que autres Feront sonner, mon cher, tout aussi bien que vous. La popularité ? C'est la gloire en gros sous. Rôder, dogue aboyant, tout autour des gabelles ? Charmant métier ! je sais des postures plus belles. Vertu ? Foi ? Probité ? C'est du clinquant déteint. C'était usé déjà du temps de Charles-Quint. Vous n'êtes pas un sot ; faut-il qu'on vous guérisse Du pathos ? Vous tétiez encore votre nourrice, Que nous autres déjà, nous avions sans pitié, Gaîment, à coups d'épingle ou bien à coups de pied, Crevant votre ballon au milieu des risées, Fait sortir tout le vent de ces billevesées !
Ruy Blas
Mais pourtant, Monseigneur....
D'un ton bref et impérieux.
Don Salluste de Bazan
Vous êtes étonnant. Occupons-nous d'objets sérieux, maintenant. - Vous m'attendrez demain toute là matinée, Chez vous, dans la maison que je vous ai donnée. La chose que je fais touche à l'événement. Gardez pour nous servir les muets seulement. Ayez dans le jardin, caché sous le feuillage, Un carrosse attelé, tout prêt pour un voyage. J'aurai soin des relais. Faites tout à mon gré. - Il vous faut de l'argent. Je vous en enverrai. -
Ruy Blas
Monsieur, j'obéirai. Je consens à tout faire. Mais jurez-moi d'abord qu'en toute cette affaire La Reine n'est pour rien.
Don Salluste de Bazan
De quoi vous mêlez-vous ?
Ruy Blas
Oh ! Vous êtes un homme effrayant. Mes genoux Tremblent... Vous m'entraînez vers un gouffre invisible. Oh ! Je sens que je suis dans une main terrible! Vous avez des projets monstrueux. J'entrevois Quelque chose d'horrible...- Ayez pitié de moi. Il faut que je vous dise, - hélas ! jugez vous-même ! - Vous ne le saviez pas ! cette femme, je l'aime !
Don Salluste de Bazan
Mais si. Je le savais.
Ruy Blas
Vous le saviez !
Don Salluste de Bazan
Pardieu ! Qu'est-ce que cela fait ?
Il lève les yeux au ciel.
Ruy Blas
Donc il s'est fait un jeu, Le lâche, d'essayer sur moi cette torture ! Mais c'est que ce serait une affreuse aventure ! Seigneur Dieu tout puissant, mon Dieu qui m'éprouvez, Épargnez-moi, Seigneur !
Don Salluste de Bazan
Ah ça, mais - vous rêvez ! Vraiment ! Vous vous prenez au sérieux, mon maître. C'est bouffon. Vers un but que seul je dois connaître, But plus heureux pour vous que vous ne le pensez, J'avance. Tenez-vous tranquille. Obéissez. le vous l'ai déjà dit et je vous le répète, Je veux votre bonheur. Marchez, la chose est faite. Puis grand'chose après tout que des chagrins d'amour ! Nous passons tous par là. C'est l'affaire d'un jour. Savez-vous qu'il s'agit du destin d'un empire ? Qu'est le vôtre à côté ? Je veux bien tout vous dire, Mais ayez le bon sens de comprendre aussi vous. Soyez de votre état. Je suis très bon, très doux, Mais que diable ! Un laquais, d' d'argile humble ou choisie, N'est qu'un vase où je veux verser ma fantaisie. De vous autres, mon cher, on fait tout ce qu'on veut. Votre maître, selon le dessein qui l'émeut, À son gré vous déguise, à son gré vous démasque. Je vous ai fait seigneur. C'est un rôle fantasque, - Pour l'instant. - Vous avez l'habillement complet. Mais, ne l'oubliez pas, vous êtes mon valet. Vous courtisez la reine ici par aventure, Comme vous monteriez derrière ma voiture. Soyez donc raisonnable.
Se parlant à lui-même.
Une pause. Il rêve.
Se tournant vers don Salluste.
Il se jette à ses pieds.
Ruy Blas
Ô mon Dieu ! - Dieu clément ! Dieu juste ! de quel crime est-ce le châtiment ? Qu'est-ce donc que j'ai fait ? Vous êtes notre père, Et vous ne voulez pas qu'un homme désespère ! Voilà donc où j'en suis ! - et volontairement, Et sans tort de ma part, - pour voir, - uniquement Pour voir agoniser une pauvre victime, Monseigneur, vous m'avez plongé dans cet abîme, Tordre un malheureux coeur plein d'amour et de foi, Afin d'en exprimer la vengeance pour soi ! Car c'est une vengeance ! oui, la chose est certaine! Et je devine bien que c'est contre la reine! Qu'est-ce que je vais faire ? Aller lui dire tout ? Ciel ! devenir pour elle un objet de dégoût Et d'horreur ! un Crispin ! un fourbe à double face ! Un effronté coquin qu'on bâtonne et qu'on chasse ! Jamais ! - Je deviens fou, ma raison se confond! Ô mon Dieu ! Voilà donc les choses qui se font ! Bâtir une machine effroyable dans l'ombre, L'armer hideusement de rouages sans nombre, Puis, sous la meule, afin de voir comment elle est, Jeter une livrée, une chose, un valet, Puis la faire mouvoir, et soudain sous la roue Voir sortir des lambeaux teints de sang et de boue, Une tête brisée, un coeur tiède et fumant, Et ne pas frissonner alors qu'en ce moment On reconnaît, malgré le mot dont on le nomme, Que ce laquais était l'enveloppe d'un homme! Mais il est temps encore ! oh ! monseigneur, vraiment! L'horrible roue encor n'est pas en mouvement! Ayez pitié de moi ! Grâce ! Ayez pitié d'elle ! Vous savez que je suis un serviteur fidèle ! Vous l'avez dit souvent ! Voyez ! Je me soumets ! Grâce !
Don Salluste de Bazan
Cet homme-là ne comprendra jamais. C'est impatientant.
Ruy Blas
Grâce !
Il se tourne vers la fenêtre.
Il va à la croisée et la ferme.
Don Salluste de Bazan
Abrégeons, mon maître. Gageons que vous avez mal fermé la fenêtre. Il vient un froid par là !
Ruy Blas
Oh ! c'est trop ! à présent Je suis duc d Olmedo, ministre tout-puissant ! Je relève le front sous le pied qui m'écrase.
Don Salluste de Bazan
Comment dit-il cela ? Répétez-donc la phrase. Ruy Blas, Duc d Olmedo ? Vos yeux ont un bandeau. Ce n'est que sur Bazan qu'on a mis Olmedo.
Ruy Blas
Je vous fais arrêter.
Don Salluste de Bazan
Je dirai qui vous êtes.
Ruy Blas
Mais...
Don Salluste de Bazan
Vous m'accuserez ? J'ai risqué nos deux têtes. C'est prévu. Vous prenez trop tôt l'air triomphant.
Ruy Blas
Je nierai tout !
Don Salluste de Bazan
Allons ! Vous êtes un enfant.
Ruy Blas
Vous n'avez pas de preuve !
Bas et se rapprochant de Ruy Blas.
Don Salluste de Bazan
Et vous, pas de mémoire, Je fais ce que je dis, et vous pouvez m'en croire. Vous n'êtes que le gant, et moi je suis la main. Si tu n'obéis pas, si tu n'es pas demain Chez toi pour préparer ce qu'il faut que je fasse, Si tu dis un seul mot de tout ce qui se passe, Si tes yeux, si ton geste en laissent rien percer, Celle pour qui tu crains, d'abord, pour commencer, Par ta folle aventure, en cent lieux répandue, Sera publiquement diffamée et perdue. Puis, elle recevra, ceci n'a rien d'obscur, Sous cachet, un papier, que je garde en lieu sûr, Écrit, te souvient-il avec quelle écriture ? Signé, tu dois savoir de quelle signature? Voici ce que ses yeux y liront : « - Moi Ruy Blas, Laquais de monseigneur le marquis de Finlas, En toute occasion, ou secrète, ou publique, M'engage à le servir comme un bon domestique. »
La porte du fond s'ouvre. On voit rentrer les conseillers du conseil privé. Don Salluste s'enveloppe vivement de son manteau.
Ruy Blas
Il suffit. - Je ferai, monsieur, ce qu'il vous plaît.
Il salue profondément Ruy Blas.
Haut.
Il sort.
Don Salluste de Bazan
On vient. Monsieur le duc, je suis votre valet
Acte IV
Scène 1
Ruy Blas, Un Page
Il rêve avec accablement. Puis, tout-à-coup, comme frappé d'une idée subite et d'une lueur d'espoir, il relève la tête.
Faisant un signe au page de s'approcher. Bas.
Rappelant le page.
Il tire de son garde-notes une feuille et un crayon.
Il écrit rapidement sur son genou.
Il ploie le papier et le remet au page.
Ruy Blas
Que faire ? - Elle d'abord ! elle avant tout ! - rien qu'elle ! Dût-on voir sur un mur rejaillir ma cervelle, Dût le gibet me prendre ou l'enfer me saisir ! Il faut que je la sauve ! - Oui ! Mais y réussir ? Comment faire ? donner mon sang, mon coeur, mon âme, Ce n'est rien, c'est aise. Mais rompre cette trame ! Deviner... - deviner car il faut deviner ! - Ce que cet homme a pu construire et combiner ! Il sort soudain de l'ombre et puis il s'y replonge, Et là, seul dans sa nuit, que fait-il ? - Quand j'y songe, Dans le premier moment je l'ai prié pour moi ! Je suis un lâche, et puis c'est stupide ! - Eh bien quoi ! C'est un homme méchant. - Mais que je m'imagine - La chose a sans nul doute une ancienne origine. - Que lorsqu'il tient sa proie et la mâche à moitié. Ce démon va lâcher la reine, par pitié Pour son valet ! Peut-on fléchir les bêtes fauves ? - Mais, misérable, il faut pourtant que tu la sauves ! C'est toi qui l'as perdue ! À tout prix ! Il le faut ! - C'est fini. Me voilà retombé ! De si haut ! Si bas ! J'ai donc rêvé ! - Ho ! Je veux qu'elle échappe ! Mais lui ! par quelle porte, ô Dieu, par quelle trappe, Par où va-t-il venir, l'homme de trahison ? Dans ma vie et dans moi, comme en cette maison, Il est maître. Il en peut arracher les dorures. Il a toutes les clefs de toutes les serrures. Il peut entrer, sortir, dans l'ombre s'approcher, Et marcher sur mon coeur comme sur ce plancher. - Oui, c'est que je rêvais ! le sort trouble nos têtes Dans la rapidité des choses sitôt faites. Je suis fou. Je n'ai plus une idée en son lieu. Ma raison, dont j'étais si vain, mon Dieu ! mon Dieu ! Prise en un tourbillon d'épouvante et de rage, N'est plus qu'un pauvre jonc tordu par un orage ! Que faire ? Pensons bien D'abord empêchons la De sortir du palais. - Oh oui, le piège est là. Sans doute. Autour de moi tout est nuit, tout est gouffre Je sens le piège, mais je ne vois pas. - Je souffre ! C'est dit. Empêchons-la de sortir du palais. Faisons-la prévenir sûrement, sans délais. - Par qui ? - Je n'ai personne ! - Oui, Don Guritan l'aime ! C'est un homme loyal ! oui ! - Page, à l'instant même, Va chez Don Guritan, et fais-lui de ma part Mes excuses, et puis dis-lui que sans retard Il aille chez la reine et qu'il la prie en grâce, En mon nom comme au sien, quoi qu'on dise ou qu'on fasse, De ne point s'absenter du palais de trois jours. Quoi qu'il puisse arriver. De ne point sortir. Cours ! Ah ! Qu'il donne ce mot à la reine, et qu'il veille ! - « Croyez Don Guritan, faites ce qu'il conseille ! » Quant à ce duel, dis-lui que j'ai tort, que je suis À ses pieds, qu'il me plaigne et que j'ai des ennuis, Qu'il porte chez la reine à l'instant mes suppliques, Et que je lui ferai des excuses publiques. Qu'elle est en grand péril. Qu'elle ne sorte point. Quoi qu'il arrive. Au moins trois jours ! - De point en point. Fais tout. Va, soit discret, ne laisse rien paraître.
Un Page
Je vous suis dévoué. Vous êtes un bon maître.
Ruy Blas
Cours, mon bon petit page. As-tu bien tout compris ?
Il sort.
Un Page
Oui, Monseigneur, soyez tranquille.
Il prend son chapeau sur une crédence, et secoue une sonnette posée sur la table. Deux nègres, vêtus de velours vert-clair et de brocard d'or, jaquettes plissées à grandes basques, paraissent à la porte du fond.
Après avoir hésité un moment.
Il congédie du geste les noirs, qui s'inclinent en signe d'obéissance et qui sortent.
Il sort.
Au moment où la porte se referme sur Ruy Blas, on entend un grand bruit dans la cheminée, par laquelle on voit tomber coup-à-coup un homme, enveloppé d'un manteau déguenillé, qui se précipite dans la chambre. C'est don César.
Ruy Blas
Mes esprits Se calment. Cependant, comme dans la folie, Je sens confusément des choses que j'oublie. Oui, le moyen est sûr. Don Guritan...! - mais moi ? Faut-il attendre ici Don Salluste ? Pourquoi ? Non. Ne l'attendons pas. Cela le paralyse Tout un grand jour. Allons prier dans quelque église. Sortons. J'ai besoin d'aide, et Dieu m'inspirera ! Je sors. Dans un instant un homme ici viendra. - Par une entrée à lui. - Dans la maison, peut-être. Vous le verrez agir comme s'il était maître. Laissez-le faire. Et si d'autres viennent... Ma foi, Vous laisserez entrer ! - Allons ?
Scène 2
Don César de Bazan
Effaré, essoufflé, décoiffé, étourdi, avec une expression joyeuse et inquiète en même temps.
Il se relève en se frottant la jambe sur laquelle il s'avance est tombé, et dans la chambre avec force révérences et chapeau bas.
Il s'arrête au milieu de la chambre et s'aperçoit qu'il est seul.
S'asseyant dans un fauteuil.
Se regardant dans une petite glace de Venise posée sur le grand coffre à tiroirs sculptés.
Il ôte son manteau et mire dans la glace son pourpoint de satin rose usé, déchiré et rapiécé ; puis il porte vivement la main à sa jambe avec un coup-d'oeil vers la cheminée.
Il ouvre les tiroirs du coffre. Dans l'un d'entre eux, il trouve un manteau de velours vert-clairs, brodé l'or, le manteau donné par Don Salluste à Ruy Blas. Il examine le manteau et le compare au sien.
Il jette le manteau vert sur ses épaules, et met le sien à la place le coffre après l'avoir soigneusement plié ; il y ajoute son chapeau qu'il enfonce sous le manteau d'un coup de poing, puis il referme le tiroir. Il se promène fièrement dans le beau manteau brodé d'or.
Il aperçoit dans un coin une magnifique paire de bottines à canons de dentelles. Il jette lestement ses vieux souliers, et chausse sans façon les bottines neuves.
Après avoir examiné la chambre de tous les côtés.
Avec un soupir.
Il aperçoit la petite porte à droite, l'ouvre, s'introduit vivement dans le cabinet avec lequel elle communique ; puis rentre d'étonnement, avec des gestes.
Il va à la porte du fond, l'entr'ouvre et regarde au dehors ; puis il la laisse retomber et revient sur le devant du théâtre.
Il se rassied sur le fauteuil, bâille, puis se relève presque aussitôt.
Avisant une petite armoire dans le mur, à gauche, qui fait le coin du pan coupé.
Il y va et l'ouvre. C'est un garde-manger bien garni.
Examinant les flacons l'un après l'autre.
Il va chercher dans un coin la petite table ronde, l'apporte sur le devant du théâtre et la charge joyeusement de tout ce que contient le garde-manger, bouteilles, plats, etc. ; il ajoute un verre, une assiette, une fourchette, etc. - Puis il prend une des bouteilles.
Il emplit le verre et boit d'un trait.
Il s'assied, se verse un second verre et boit.
Il boit.
Il entame le pâté.
Il mange.
Il va au buffet et en rapporte un verre et un couvert qu'il pose sur la table.
Il met les morceaux doubles.
Il s'agenouille à demi et entoure la table de ses bras.
Il boit.
Bruit à la porte.
Il s'enveloppe de son manteau Jusqu'aux yeux. La porte du fond s'ouvre. Entre Un laquais en livrée portant sur son dos une grosse sacoche.
Don César de Bazan
Tant pis ! c'est moi ? Pardon ! Ne faites pas attention, je passe. Vous parliez entre vous. Continuez, de grâce. J'entre un peu brusquement, messieurs, j'en suis fâché ! - Personne ! - Sur le toit tout à l heure perché, J'ai cru pourtant ouïr un bruit de voix. - Personne ! Fort bien. Recueillons-nous. La solitude est bonne. - Ouf ! que d'événements ! - J'en suis émerveillé Comme l'eau qu'il secoue aveugle un chien mouillé. Primo, ces alguazils qui m'ont pris dans leurs serres ; Puis cet embarquement absurde ; ces corsaires ; Et cette grosse ville où l'on m'a tant battu ; Et les tentations faites sur ma vertu Par cette femme jaune ; et mon départ du bagne ; Mes voyages ; enfin, mon retour en Espagne ! Puis, quel roman ! le jour où j'arrive, c'est fort, Ces mêmes alguazils rencontrés tout d'abord ! Leur poursuite enragée et ma fuite éperdue ; Je saute un mur ; j'avise une maison perdue Dans les arbres, j'y cours ; personne ne me voit Je grimpe allègrement ; du hangar sur le toit ; Enfin, je m'introduis dans le sein des familles Par une cheminée où je mets en guenilles Mon manteau le plus neuf qui sur mes chausses pend !... - Pardieu ! Monsieur Salluste est un grand sacripant ! - Mon pourpoint m'a suivi dans mes malheurs. Il lutte ! Mais ma jambe a souffert diablement dans ma chute ! - Ce manteau me parait plus décent que le mien. C'est égal, me voilà revenu. Tout va bien. Ah ! Mon très cher cousin, vous voulez que j'émigre Dans cette Afrique où l'homme est la souris du tigre ! Mais je vais me venger de vous, cousin damné, Épouvantablement quand j'aurai déjeuné. J'irai, sous mon vrai, nom, chez vous, traînant ma queue D'affreux vauriens sentant le gibet d'une lieue, Et je vous livrerai vivant aux appétits De tous mes créanciers - suivis de leurs petits. Voyons d'abord où m'ont jeté ses perfidies. Maison mystérieuse et propre aux tragédies. Portes closes, volets barrés, un vrai cachot. Dans ce charmant logis on entre par en haut, Juste comme le vin entre dans les bouteilles. - C'est bien bon du bon vin ! - Merveille des merveilles ! Cabinet sans issue où tout est clos aussi ! Personne ! - Où diable suis-je ? - Au fait, j'ai réussi À fuir les alguazils. Que m'importe le reste ? Vais-je pas m'effarer et prendre un air funeste Pour n'avoir jamais vu de maison faite ainsi ? Ah çà ! Mais - je m'ennuie horriblement ici. Voyons, ceci m'a l'air d'une bibliothèque. Justement. - Un pâté, du vin, une pastèque. C'est un en cas complet. Six flacons bien rangés ! Diable ! sur ce logis j'avais des préjugés. C'est d'un bon choix. - Allons ! l'armoire est honorable. Lisons d'abord ceci. C'est une oeuvre admirable De ce fameux poète appelé le soleil ! Xérès-des-Chevaliers n'a rien de plus vermeil. Quel livre vaut cela ? Trouvez-moi quelque chose De plus spiritueux ! Ah Dieu, cela repose ! Mangeons. Chiens d'alguazils ! je les ai déroutés. Ils ont perdu ma trace. Oh ! Le roi des pâtés ! Quant au maître du lieu, s'il survient... - Je l'invite. - Pourvu qu'il n'aille pas me chasser ! Mangeons vite. Mon dîner fait, j'irai visiter la maison. Mais qui peut l'habiter ? peut-être un bon garçon. Ceci peut ne cacher qu'une intrigue de femme. Bah ! quel mal fais-je ici ? qu'est-ce que je réclame ? Rien, - l'hospitalité de ce digne mortel, À la manière antique, En embrassant l'autel. D'abord, ceci n'est point le vin d'un méchant homme, Et puis, c'est convenu, si l'on vient, je me nomme. Ah ! vous endiablerez, mon vieux cousin maudit ? Quoi, ce bohémien ! ce galeux ? ce bandit ? Ce Zafari ? ce gueux ? ce va-nu-pied... ? - Tout juste ! Don César de Bazan, cousin de Don Salluste ! Oh la bonne surprise ! et dans Madrid, quel bruit ! Quand est-il revenu ? ce matin ? cette nuit ? Quel tumulte partout en voyant cette bombe, Ce grand nom oublié qui tout à coup retombe, Don César de Bazan ! oui, Messieurs, s'il vous plaît. Personne n'y pensait, personne n'en parlait. Il n' était donc pas mort ? il vit, messieurs, mesdames ! Les hommes diront : Diable ! - Oui-dà, diront les femmes Doux bruit qui vous reçoit rentrant dans vos foyers, Mêlé de l'aboiement de trois cents créanciers ! Quel beau rôle à jouer ! - Hélas ! l'argent me manque. On vient ! - Sans doute on va comme un vil saltimbanque M'expulser. - C'est égal, ne fais rien à demi, César !
Scène 3
Don César de Bazan, Un Laquais
À part.
Don César de Bazan
Qui venez-vous chercher céans, l'ami ? Il faut beaucoup d'aplomb, le péril est extrême.
Un Laquais
Don César de Bazan.
À part.
Don César de Bazan
Don César ! C'est moi-même ! Voilà du merveilleux!
Un Laquais
Vous êtes le Seigneur Don César de Bazan ?
Don César de Bazan
Pardieu ! j'ai cet honneur. César ! Le vrai César ! Le seul César ! le comte De Garo...
Un Laquais
Daignez voir si c'est là votre compte.
À part.
Haut.
Don César de Bazan
De l'argent ! C'est trop fort ! Mon cher...
Un Laquais
Daignez compter. C'est la somme que j'ai l'ordre de vous porter.
À part.
Haut.
Don César de Bazan
Ah ! Fort bien ! Je comprends. Je veux bien que le diable... - Çà, ne dérangeons pas cette histoire admirable. Ceci vient fort à point. Vous faut-il des reçus ?
Un Laquais
Non, Monseigneur.
Le laquais obéit.
Don César de Bazan
Mettez cet argent là-dessus. De quelle part ?
Un Laquais
Monsieur le sait bien.
Don César de Bazan
Sans nul doute. Mais...
Un Laquais
Cet argent, - voilà ce qu'il faut que j'ajoute, - Vient de qui vous savez pour ce que vous savez.
Don César de Bazan
Ah !
Un Laquais
Nous devons, tous deux, être fort réservés. Chut!
Don César de Bazan
Chut !!! - Cet argent vient... - la phrase est magnifique ! Redites-la moi donc.
Un Laquais
Cet argent...
Don César de Bazan
Tout s'explique ! Me vient de qui je sais...
Un Laquais
Pour ce que vous savez. Nous devons...
Don César de Bazan
Tous les deux !!!
Un Laquais
Être fort réservés.
Don César de Bazan
C'est parfaitement clair.
Un Laquais
Moi j'obéis. Du reste Je ne comprends pas.
Don César de Bazan
Bah !
Un Laquais
Mais vous comprenez !
Don César de Bazan
Peste !
Un Laquais
Il suffit.
Don César de Bazan
Je comprends et je prends, mon très cher. De l'argent qu'on reçoit, d'abord, c'est toujours clair.
Un Laquais
Chut !
Don César de Bazan
Chut !!! ne faisons pas d'indiscrétion. Diantre !
Un Laquais
Comptez, seigneur !
Admirant la rondeur du sac posé sur la table.
Don César de Bazan
Pour qui me prends-tu ? Le beau ventre!
Un Laquais
Mais...
Don César de Bazan
Je me fie à toi.
Don césar ouvre la sacoche et en tire plusieurs sacs plein d'or et d'argent qu'il ouvre et vide sur la table avec admiration, puis il se met à puiser à pleines poignées dans les sacs d'or, et remplit ses poches de quadruples et de doublons.
Un Laquais
L'or est en souverains. Bons quadruples pesant sept gros trente-six grains, Ou bons doublons au marc. L'argent, en croix-maries.
À part.
Il se remet à remplir ses poches.
Une poche pleine, il passe à l'autre. Il se cherche des poches partout, et semble avoir oublié le laquais.
Don César de Bazan
Voici que mon roman, couronnant ses féeries, Meurt amoureusement sur un gros million. Ô délices ! Je mords à même un galion !
Un Laquais
Et maintenant j'attends vos ordres.
Don César de Bazan
Pourquoi faire ?
Un Laquais
Afin d'exécuter, vite et sans qu'on diffère, Ce que je ne sais pas et ce que vous savez. De très grands intérêts...
Don César de Bazan
Oui, publics et privés !!!
Un Laquais
Veulent que tout cela se fasse à l'instant même. Je dis ce qu'on m'a dit de dire.
Don César de Bazan
Et je t'en aime, Fidèle serviteur !
Un Laquais
Pour ne rien retarder, Mon maître à vous me donne afin de vous aider.
À part.
Haut.
Il remplit de vin l'autre verre.
Don César de Bazan
C'est agir congrument. Faisons ce qu'il désire. Je veux être pendu si je sais que lui dire. Approche, galion, et d'abord - Bois-moi ça !
Un Laquais
Quoi, Seigneur!
Le laquais boit, don César lui remplit son verre.
Il fait asseoir le laquais, le fait boire, et lui verse de nouveau vin.
À part.
Haut et s'étendant sur sa chaise.
Il lui verse à boire.
Il se frotte la jambe.
Il remplit les deux verres.
Se rapprochant d'un air mystérieux.
Don César de Bazan
Bois-moi ça ! Du vin d Oropesa ! Causons. Il a déjà la prunelle allumée. L'homme, mon cher ami, n'est que de la fumée. Noire, et qui sort du feu des passions. Voilà. C'est bête comme tout ce que je te dis là. Et d'abord la fumée, au ciel bleu ramenée, Se comporte autrement dans une cheminée. Elle monte gaîment, et nous dégringolons. L'homme n'est qu'un plomb vil. Buvons. Tous tes doublons Ne valent pas le chant d'un ivrogne qui passe. Vois-tu, soyons prudents. Trop chargé, l'essieu casse. Le mur sans fondement s'écroule subito. Mon cher, raccroche-moi le col de mon manteau.
Avant que don César ait pu l'en empêcher, il secoue la sonnette posée sur la table.
Un Laquais
Seigneur, je ne suis pas valet de chambre.
Entre un des noirs. Don César, en proie à la plus vive anxiété, se retourne du côté opposé comme ne sachant que devenir.
Don César de Bazan
Il sonne ! Le maître va peut-être arriver en personne. Je suis pris.
Le nègre s'approche gravement de Don César, qui le regarde faire d'un air stupéfait ; puis il rattache l'agrafe du manteau, salue et sort, laissant don César pétrifié.
Un Laquais
Remettez l'agrafe à Monseigneur.
À part.
Il vient sur le devant du théâtre et s'y promène à grands pas.
Se retournant vers le laquais attablé, qui continue à boire et qui commence à chanceler sur sa chaise.
Rêvant, à part.
Don César de Bazan
Je suis chez Belzébuth, ma parole d'honneur ! Ma foi, laissons-nous faire, et prenons ce qui s'offre. Donc je vais remuer les écus à plein coffre. J'ai de l'argent ! Que vais-je en faire ? Attends, pardon ! Voyons, - si je payais mes créanciers ? - fi donc ! - Du moins, pour les calmer, âmes à s'aigrir promptes, Si je les arrosais avec quelques à comptes ? - À quoi bon arroser ces vilaines fleurs-là ? Où diable mon esprit va-t-il chercher cela ? Rien n'est tel que l'argent pour vous corrompre un homme, Et, fût-il descendant d'Annibal qui prit Rome, L'emplir jusqu'au goulot de sentiments bourgeois! Que dirait-on ? me voir payer ce que je dois ! Ah!
Un Laquais
Que m'ordonnez-vous ?
Le laquais se remet à boire. Lui continue de rêver, et tout-à-coup se frappe le front comme ayant trouvé une idée.
Au laquais.
Le laquais se lève en trébuchant, et emplit d'or les poches de son justaucorps. Don César l'y aide tout en continuant.
Don César de Bazan
Laisse-moi, je médite. Bois en m'attendant. Oui ! Lève-toi tout de suite. Voici ce qu'il faut faire ! Emplis tes poches d'or. Dans la ruelle, au bout de la Place-Mayor, Entre au numéro 9. Une maison étroite. Beau logis, si ce n'est que la fenêtre à droite À sur le cristallin une taie en papier.
Un Laquais
Maison borgne ?
Don César de Bazan
Non, louche. On peut s'estropier En montant l'escalier. Prends-y garde.
Un Laquais
Une échelle ?
Don César de Bazan
À peu près. C'est plus raide. - En haut loge une belle Facile, à reconnaître, un bonnet de six sous Avec de gros cheveux ébouriffés dessous, Un peu courte, un peu rousse... - une femme charmante ! Sois très respectueux, mon cher, c'est mon amante ! Lucinda, qui jadis, blonde à l'oeil indigo, Chez le pape, le soir, dansait le fandango Compte-lui cent ducats en mon nom. - Dans un bouge, À côté, tu verras un gros diable au nez rouge, Coiffé jusqu'aux sourcils d'un vieux feutre fané Où pend tragiquement un plumeau consterné, La rapière à l'échine et la loque à l'épaule. - Donne de notre part six piastres à ce drôle. - Plus loin, tu trouveras un trou noir comme un four, Un cabaret qui chante au coin d'un carrefour. Sur le seuil boit et fume un vivant qui le hante. C'est un homme fort doux et de vie élégante, Un seigneur dont jamais un juron ne tomba, Et mon ami de coeur, nommé Goulatromba. - Trente écus ! - Et dis-lui, pour toutes patenôtres, Qu'il les boive bien vite et qu'il en aura d'autres. Donne à tous ces faquins ton argent le plus rond, Et ne t'ébahis pas des yeux qu'ils ouvriront.
Un Laquais
Après ?
Don César de Bazan
Garde le reste. Et pour dernier chapitre...
Un Laquais
Qu'ordonne Monseigneur ?
Don César de Bazan
Va te soûler, bélître ! Casse beaucoup de pots et fais beaucoup de bruit, Et ne rentre chez toi que demain - dans la nuit.
Il se dirige vers la porte en faisant des zig-zags.
Un Laquais
Suffit, mon prince.
À part.
Le rappelant. L'autre se rapproche.
Avec mélancolie.
Le laquais sort. Resté seul, don césar se rassied, s'accoude sur la table, et parait plongé dans de profondes réflexions.
La porte du fond se rouvre. Entre une duègne ; vieille, cheveux gris, basquine et mantille noires ; éventail.
Don César de Bazan
Il est effroyablement ivre ! Ah !... - Quand tu sortiras, les oisifs vont te suivre. Fais par ta contenance honneur à la boisson. Sache te comporter d'une noble façon. S'il tombe par hasard des écus de tes chausses, Laisse tomber ; - et si des essayeurs de sauces, Des clercs, des écoliers, des gueux qu'on voit passer, Les ramassent, - mon cher, laisse-les ramasser. Ne sois pas un mortel de trop farouche approche. Si même ils en prenaient quelques-uns dans ta poche, Sois indulgent. Ce sont des hommes comme nous. Et puis il faut, vois-tu, c'est une loi pour tous, Dans ce monde, rempli de sombres aventures, Donner parfois un peu de joie aux créatures. Tous ces gens-là seront peut-être un jour pendus ! Ayons donc les égards pour eux qui leur sont dus ! - Va-t'en. C'est le devoir du chrétien et du sage, Quand il a de l'argent, d'en faire un bon usage. J'ai de quoi vivre an moins huit jours ! Je les vivrai. Et s'il me reste un peu d'argent, je l'emploierai À des fondations pieuses. Mais je n'ose M'y fier car on va me reprendre la chose. C'est méprise sans doute, et ce mal-adressé Aura mal entendu, j'aurai mal prononcé...
Scène 4
Une Duègne, Don César de Bazan
Don César, absorbé dans ses méditations, relève brusquement la tête.
Une Duègne
Don César de Bazan !
À part.
Pendant que la duègne accomplit une profonde révérence au fond du théâtre, il vient stupéfait sur le devant de la scène.
Haut.
À part.
Don César de Bazan
Pour le coup ! Oh ! Femelle ! Mais que le diable ou Salluste s'en mêle ? Gageons que je vais voir arriver mon cousin. Une duègne ! C'est moi Don César. - Quel dessein ?... D'ordinaire une vieille en annonce une jeune.
Une Duègne
Seigneur, je vous salue, aujourd'hui jour de jeûne, En Jésus Dieu le fils sur qui rien ne prévaut.
Haut.
Don César de Bazan
À galant dénouement commencement dévot. Ainsi soit-il. Bonjour.
Mystérieusement.
Une Duègne
Dieu vous maintienne en joie : Avez-vous à quelqu'un qui jusqu'à vous m'envoie, Donné pour cette nuit un rendez-vous secret.
Don César de Bazan
Mais j'en suis fort capable.
Elle tire de son garde-infante un billet plié et le présente, mais sans le lui laisser prendre.
Une Duègne
Ainsi, mon beau discret, C'est bien vous qui venez, et pour cette nuit même, D'adresser ce message à quelqu'un qui vous aime, Et que vous savez bien ?
Don César de Bazan
Ce doit être moi.
Une Duègne
Bon. La dame, mariée à quelque vieux barbon, À des ménagements sans doute est obligée, Et de me renseigner céans on m'a chargée. Je ne la connais pas, mais vous la connaissez La soubrette m'a dit les choses. C'est assez. Sans les noms.
Don César de Bazan
Hors le mien.
Une Duègne
C'est tout simple. Une dame Reçoit un rendez-vous de l'ami de son âme, Mais on craint de tomber dans quelque piège ; mais Trop de précautions ne gâtent rien jamais. Bref ! ici l'on m'envoie avoir de votre bouche La confirmation....
Don César de Bazan
Oh ! La vieille farouche ! Vrai Dieu ! quelle broussaille autour d'un billet doux ! Oui, c'est moi, moi, te dis-je !
Elle pose sur la table le billet plié, que Don César examine avec curiosité.
Une Duègne
En ce cas, si c'est vous Vous écrirez : Venez, au dos de cette lettre. Mais pas de votre main, pour ne rien compromettre.
À part.
Il tend la main pour prendre la lettre, mais elle est recachetée, la duègne ne la lui laisse pas toucher.
Don César de Bazan
Peste ! Au fait ! De ma main ! Message bien rempli !
Une Duègne
N'ouvrez pas. Vous devez reconnaître le pli.
À part.
Il agite la sonnette. Entre un des noirs.
Le noir fait signe de tête affirmatif. Étonnement de don César.
À part.
Haut.
Le noir fait un nouveau signe d'affirmation. Nouvelle stupéfaction de Don César.
À part.
Au muet, en lui montrant la lettre, que la vieille tient appliquée sur la table.
Le muet écrit. Don César fait signe à la duègne de reprendre la lettre, et au muet de sortir.
À part.
Don César de Bazan
Pardieu ! Moi qui brûlais de voir !... jouons mon rôle ! Tu sais écrire ? Un signe ! Es-tu muet, mon drôle ! Fort bien ! Continuez ! Des muets à présent ! Écris-moi là : Venez. Il est obéissant !
Une Duègne
Vous la verrez ce soir. Est-elle bien jolie ?
Don César de Bazan
Charmante !
Une Duègne
La suivante est d'abord accomplie. Elle m'a pris à part au milieu du sermon. Mais belle ! Un profil d'ange avec l'oeil d'un démon. Puis aux choses d'amour elle parait savante.
Don César de Bazan
Je me contenterais fort bien de la servante!
Une Duègne
Nous jugeons, car toujours le beau fait peur au laid, La sultane à l'esclave et le maître au valet. La vôtre est, à coup sûr, fort belle.
Don César de Bazan
Je m'en flatte.
Une Duègne
Je vous baise la main.
Don César de Bazan
Je te graisse la patte. Tiens, vieille !
Don César de Bazan
La jeunesse est gaie aujourd'hui !
Don César de Bazan
Va.
Elle sort ; puis la porte se rouvre et l'on voit sa tête reparaître.
Don César se retourne avec impatience. La porte retombe ; puis elle se rouvre encore, et la vieille reparaît.
Une Duègne
Si vous aviez besoin.... J'ai nom dame Oliva. Couvent San-Isidro. Toujours à droite assise Au troisième pilier en entrant dans l'église. Vous la verrez ce soir ! Monsieur, pensez à moi Dans vos prières.
La duègne disparaît ; la porte se referme.
Don César de Bazan
Ah !
Rêvant.
La porte du fond du rouvre. Paraît Don Guritan avec deux longues épées nues sous le bras.
Don César de Bazan
Je me résous, ma foi, À ne plus m'étonner. J'habite dans la lune. Me voici maintenant une bonne fortune ; Et je vais contenter mon coeur après ma faim. Tout cela me paraît bien beau. - Gare la fin.
Scène 101
Don Guritan, Don César de Bazan
Don Guritan
Don César de Bazan !
Il se retourne et aperçoit Don Guritan et les deux épées.
Il aborde gaîment, avec force salutations empressées, Don Guritan, qui fixe sur lui un regard inquiétant, et s'avance d'un pas raide sur le devant du théâtre.
Il lui présente un fauteuil. Don Guritan reste debout.
Don César de Bazan
Enfin ! À la bonne heure ! L'aventure était bonne, elle devient meilleure. Bon dîner, de l'argent, un rendez-vous, - un duel ! Je redeviens César à l'état naturel. C'est ici, cher seigneur. Veuillez prendre la peine D'entrer, de vous asseoir. - Comme chez vous, - sans gêne. Enchanté de vous voir. Ça, causons un moment. Que fait-on à Madrid ? Ah ! Quel séjour charmant ! Moi, je ne sais plus rien, je pense qu'on admire Toujours Matalobos et toujours Lindamire. Pour moi je craindrais plus, comme péril urgent, La voleuse de coeurs que le voleur d'argent. Oh ! Les femmes, Monsieur ! Cette engeance endiablée Me tient, et j'ai la tête à leur endroit fêlée. Parlez, remettez-moi l'esprit en bon chemin. Je ne suis plus vivant, je n'ai plus rien d'humain, Je suis un être absurde, un mort qui se réveille, Un boeuf, un hidalgo de la Castille-Vieille. On m'a volé ma plume et j'ai perdu mes gants. J'arrive des pays les plus extravagants.
Don Guritan
Vous arrivez, mon cher monsieur ? Et bien, j'arrive Encor bien plus que vous !
Don César de Bazan
De quelle illustre rive ?
Don Guritan
De là-bas, dans le nord.
Don César de Bazan
Et moi, de tout là-bas, Dans le midi.
Don Guritan
Je suis furieux !
Don César de Bazan
N'est-ce pas ? Moi, je suis enragé !
Don Guritan
J'ai fait douze cents lieues !
Don César de Bazan
Moi, deux mille ! J'ai vu des femmes jaunes, bleues, Noires, vertes. J'ai vu des lieux du ciel bénis, Alger, la ville heureuse, et l'aimable Tunis, Où l'on voit, tant ces Turcs ont des façons accortes, Force gens empaillés accrochés sur les portes.
Don Guritan
On m'a joué, monsieur!
Don César de Bazan
Et moi, l'on m'a vendu !
Don Guritan
L'on m'a presque exilé !
Don César de Bazan
L'on m'a presque pendu !
Don Guritan
On m'envoie à Neubourg, d'une manière adroite, Porter ces quatre mots écrits dans une boîte : « Gardez le plus longtemps possible ce vieux fou ! »
Don César de Bazan
Parfait ! Qui donc cela ?
Don Guritan
Mais je tordrai le cou À César de Bazan !
Don César de Bazan
Ah !
Don Guritan
Pour comble d'audace, Tout à l heure il m'envoie un laquais à sa place. Pour l'excuser, dit-il ! Un dresseur de buffet ! Je n'ai point voulu voir le valet. Je l'ai fait Chez moi mettre en prison, et je viens chez le maître. Ce César de Bazan ! Cet impudent ! Ce traître ! Voyons, que je le tue ! Où donc est-il ?
Don César de Bazan
C'est moi.
Don Guritan
Vous ! - Raillez-vous, monsieur ?
Don César de Bazan
Je suis Don César.
Don Guritan
Quoi! Encor !
Don César de Bazan
Sans doute encor !
Don Guritan
Mon cher, quittez ce rôle. Vous m'ennuyez beaucoup si vous vous croyez drôle.
Don César de Bazan
Vous, vous m'amusez fort. Et vous m'avez tout l'air D'un jaloux. Je vous plains énormément, mon cher. Car le mal qui nous vient des vices qui sont nôtres, Est pire que le mal que nous font ceux des autres. J'aimerais mieux encore, et je le dis à vous, Être pauvre qu'avare et cocu que jaloux. Vous êtes l'un et l'autre, au reste. Sur mon âme, J'attends encor ce soir madame votre femme.
Don Guritan
Ma femme !
Don César de Bazan
Oui, votre femme !
Don Guritan
Allons ! Je ne suis pas Marié.
Don César de Bazan
Vous venez faire cet embarras ! Point marié ! Monsieur prend depuis un quart d heure L'air d'un mari qui hurle ou d'un tigre qui pleure, Si bien que je lui donne, avec simplicité, Un tas de bons conseils en cette qualité! Mais si vous n'êtes pas marié, par Hercule, De quel droit êtes-vous à ce point ridicule ?
Don Guritan
Savez-vous bien, Monsieur, que vous m'exaspérez ?
Don César de Bazan
Bah !
Don Guritan
Que c'est trop fort !
Don César de Bazan
Vrai ?
Don Guritan
Que vous me le paierez !
Il examine d'un air goguenard les souliers de Don Guritan, qui disparaissent sous des flots de rubans selon la nouvelle mode.
Don César de Bazan
Jadis on se mettait des rubans sur la tête. Aujourd'hui, je le vois, c'est une mode honnête, On en met sur sa botte. On se coiffe les pieds. C'est charmant !
Don Guritan
Nous allons nous battre !
Don César de Bazan
Vous croyez ?
Don Guritan
Vous n'êtes pas César, la chose me regarde, Mais je vais commencer par vous.
Don César de Bazan
Bon. Prenez garde De finir par moi.
Il lui présente une des deux épées.
Don Guritan
Fat ! Sur-le-champ !
Don César de Bazan
De ce pas ! Quand je tiens un bon duel, je ne le lâche pas !
Don Guritan
Où !
Don César de Bazan
Derrière le mur. Cette rue est déserte.
Don Guritan
Don César, je le tue ensuite!
Don César de Bazan
Vraiment ?
Don Guritan
Certes !
Don César de Bazan
Bah ! L'un de nous deux mort, je vous défie après De tuer Don César.
Ils sortent, on entend le bruit de leurs pas qui s'éloignent. Une petite porte masquée s'ouvre à droite dans le mur, et donne passage à Don Salluste.
Don Guritan
Sortons !
Scène 6
Don Salluste de Bazan
Il paraît soucieux et préoccupé. Il regarde et écoute avec inquiétude.
Apercevant la table chargée de mets.
Écoutant le bruit des pas de César et de Guritan.
Il se promène rêveur sur l'avant-scène.
Il tient à la main l'épée nue qu'il jette en entrant sur un fauteuil.
Don Salluste de Bazan
Aucuns apprêts ! Que veut dire ceci ? Quel est donc ce tapage ? Gudiel ce matin a vu sortir le page Et l'a suivi. - Le page allait chez Guritan. - Je ne vois pas Ruy Blas. - Et ce page... - Satan ! C'est quelque contre-mine ! Oui, quelque avis fidèle Dont il aura chargé Don Guritan pour elle ! - On ne peut rien savoir des muets ! - C'est cela ! Je n'avais pas prévu ce Don Guritan-là !
Scène 7
Don César de Bazan, Don Salluste de Bazan
Don César de Bazan
Ah ! j'en étais bien sûr ! Vous voilà donc, vieux diable !
Don Salluste de Bazan
Don César !
Don César de Bazan
Vous tramez quelque histoire effroyable ? Mais je dérange tout, pas vrai, dans ce moment ? Je viens au beau milieu m'épater lourdement !
Don Salluste de Bazan
Tout est perdu !
Don César de Bazan
Depuis toute la matinée, Je patauge à travers vos toiles d'araignée. Aucun de vos projets ne doit être debout. Je m'y vautre au hasard. Je vous démolis tout. C'est très réjouissant.
Don Salluste de Bazan
Démon ! qu'a-t-il pu faire ?
Il rit.
Don César de Bazan
Votre homme au sac d'argent, - qui venait pour l'affaire ! - Pour ce que vous savez ! - Qui vous savez ! - Parfait!
Don Salluste de Bazan
Eh bien ?
Don César de Bazan
Je l'ai soûlé.
Don Salluste de Bazan
Mais l'argent qu'il avait ?
Don César de Bazan
J'en ai fait des cadeaux à diverses personnes. Dame ! on a des amis.
Don Salluste de Bazan
À tort tu me soupçonnes... Je...
Il se remet à rire.
Don César de Bazan
J'ai d'abord rempli mes poches, vous pensez. Vous savez bien ? La dame !...
Don Salluste de Bazan
Oh !
Don salluste écoute avec un redoublement d'angoisse. Don César poursuit en riant.
Don César de Bazan
Que vous connaissez. - Qui m'envoie une duègne, affreuse compagnonne, Dont la barbe fleurit et dont le nez trognonne...
Don Salluste de Bazan
Pourquoi ?
Don César de Bazan
Pour demander, par prudence et sans bruit, Si c'est bien don César qui l'attend cette nuit ?...
À part.
Haut.
Don Salluste de Bazan
Ciel ! Qu'as-tu répondu?
Don César de Bazan
J'ai dit que oui, mon maître ! Que je l'attendais !
Don Salluste de Bazan
Tout n'est pas perdu peut-être !
Mouvement de Don Salluste.
Don César de Bazan
Enfin, votre tueur, votre grand capitan, Qui m'a dit sur le pré s'appeler Guritan, Qui ce matin n'a pas voulu voir, l'homme sage, Un laquais de César lui portant un message, Et qui venait céans m'en demander raison.
Don Salluste de Bazan
Eh bien ! Qu'en as-tu fait ?
Don César de Bazan
J'ai tué cet oison.
Don Salluste de Bazan
Vrai ?
Don César de Bazan
Vrai. Là, sous le mur, à cette heure il expire.
Don Salluste de Bazan
Es-tu sûr qu'il soit mort ?
Don César de Bazan
J'en ai peur.
Haut.
Don Salluste de Bazan
Je respire ! Allons ! Bonté du ciel ! Il n'a rien dérangé ! Au contraire. Pourtant, donnons-lui son congé. Débarrassons-nous-en ! Quel rude auxiliaire ! Pour l'argent, ce n'est rien. L'histoire est singulière. Et vous n'avez pas vu d'autres personnes ?
Don César de Bazan
Non. Mais j'en verrai. Je veux continuer. Mon nom, Je compte en faire éclat tout à travers la ville. Je vais faire un scandale affreux. Soyez tranquille.
À part.
Vivement et se rapprochant de don César.
Don Salluste de Bazan
Diable! Garde l'argent, mais quitte la maison !
Don César de Bazan
Oui ? Vous me feriez suivre ! on sait votre façon. Puis je retournerais, aimable destinée, Contempler ton azur, ô Méditerranée ! Point.
Don Salluste de Bazan
Crois-moi.
Don César de Bazan
Non. D'ailleurs, dans ce palais-prison, Je sens quelqu'un en proie à votre trahison. Toute intrigue de cour est une échelle double. D'un côté, bras liés, morne et le regard trouble, Monte le patient ; de l'autre, le bourreau. - Or, vous êtes bourreau- nécessairement.
Don Salluste de Bazan
Oh !
Don César de Bazan
Moi, je tire l'échelle, et patatras.
Don Salluste de Bazan
Je jure....
Don César de Bazan
Je veux, pour tout gâter, rester dans l'aventure. Je vous sais assez fort, cousin, assez subtil Pour pendre deux ou trois pantins au même fil. Tiens ! J'en suis un ! Je reste !
Don Salluste de Bazan
Écoute....
Don César de Bazan
Rhétorique. Ah ! Vous me faites vendre aux pirates d'Afrique ! Ah ! Vous me fabriquez ici des faux-Césars ! Ah ! Vous compromettez mon nom !
Don Salluste de Bazan
Hasard !
Il monte sur l'appui de la fenêtre et regarde au dehors.
Il passe son bras à travers les barreaux, et l'agite en criant.
Don César de Bazan
Hasard ? Mets que font les fripons pour les sots qui le mangent. Point de hasard ! Tant pis si vos plans se dérangent ! Mais je prétends sauver ceux qu'ici vous perdez. Je vais crier mon nom sur les toits. Attendez ! Juste ! Des alguazils passent sous la fenêtre. Holà !
À part.
Entrent des alguazils précédés d'un alcade. Don Salluste parait en proie à une vive perplexité. Don César va vers l'alcade d'un air de triomphe.
Don Salluste de Bazan
Tout est perdu s'il se fait reconnaître !
Scène 8
Don César de Bazan, Don Salluste de Bazan, Un Alcade, Un Alguazil, Alguazils
Don César de Bazan
Vous allez consigner dans vos procès-verbaux....
Don Salluste de Bazan
Que voici le fameux voleur Matalobos !
Don César de Bazan
Comment !
À l'alcade.
Les alguazils saisissent don César au collet.
Don Salluste de Bazan
Je gagne tout en gagnant vingt-quatre heures. Cet homme ose en plein jour entrer dans les demeures. Saisissez ce voleur.
Don César de Bazan
Je suis votre valet, Vous mentez hardiment !
Un Alcade
Qui donc nous appelait ?
Don Salluste de Bazan
C'est moi.
Don César de Bazan
Pardieu ! C'est fort !
Un Alcade
Paix ! Je crois qu'il raisonne.
Don César de Bazan
Mais je suis Don César de Bazan en personne !
Les alguazils arrachent le manteau, l'Alcade l'examine.
Don Salluste de Bazan
Don César ? - Regardez son manteau, s'il vous plaît. Vous trouverez Salluste écrit sous le collet. C'est un manteau qu'il vient de me voler.
Un Alcade
C'est juste.
Don Salluste de Bazan
Et le pourpoint qu'il porte....
Don César de Bazan
Oh ! Le damné Salluste !
Montrant un écusson brodé sur le parement de la manche gauche.
Don Salluste de Bazan
Il est au comte d'Albe auquel il fut volé...- Dont voici le blason !
Don César de Bazan
Il est ensorcelé !
Un Alcade
Oui, les deux châteaux d'or....
En se débattant, don César fait tomber quelques doublons de ses poches. Don salluste montre à l'alcade la façon dont elles sont remplies.
Don Salluste de Bazan
Et puis, les deux chaudières. Enriquez et Gusman. Sont-ce là les manières Dont les honnêtes gens portent l'argent qu'ils ont ?
Un Alcade
Hum !
Les alguazils le fouillent et lui prennent son argent.
Don César de Bazan
Je suis pris!
Un Alguazil
Voilà des papiers.
Don César de Bazan
Ils y sont ! Oh ! Pauvres billets doux sauvés dans mes traverses !
Un Alcade
Des lettres ?... Qu'est cela ? - D'écritures diverses..?
Don Salluste de Bazan
Toutes au Comte d Albe !
Un Alcade
Oui ?
Don César de Bazan
Mais...
lui liant les mains
Alguazils
Pris ! Quel bonheur !
Un Alguazil
Un homme est là qu'on vient d'assassiner, Seigneur.
Un Alcade
Quel est l'assassin ?
Don Salluste de Bazan
Lui !
Don César de Bazan
Ce duel ! Quelle équipée !
Don Salluste de Bazan
En entrant, il tenait à la main une épée. La voilà.
À don César.
Un Alcade
Du sang. - Bien. Allons, marche avec eux !
Don Salluste de Bazan
Bonsoir, Matalobos.
Don César de Bazan
Vous êtes un fier gueux !
Acte V
Scène 1
Ruy Blas
Il tire de sa poitrine une petite fiole qu'il pose sur la table.
Il écarte sa robe noire sous laquelle on entrevoit la livrée qu'il portait au premier acte.
Il pousse un meuble de façon à barricader la porte.
Il revient vers la table.
Il fixe son regard sur la fiole.
S'asseyant sur le fauteuil.
Il pleure.
Il cache sa tête dans ses mains et pleure à sanglots.
Relevant la tête et comme égaré, regardant la fiole.
Il avance avec angoisse sa main vers la fiole ; au moment où il saisit convulsivement, la porte du fond la s'ouvre. La reine paraît, vêtue de blanc, avec une mante de couleur sombre, dont le capuchon, rejeté sur ses épaules, laisse voir sa tête pâle. Elle tient une lanterne sourde à la main, elle la pose à terre et marche rapidement vers Ruy Blas.
Ruy Blas
C'est fini. Rêve éteint ! Visions disparues ! Jusqu'au soir au hasard j'ai marché dans les rues. J'espère en ce moment. Je suis calme. La nuit On pense mieux. La tête est moins pleine de bruit. Rien de trop effrayant sur ces murailles noires ; Les meubles sont rangés, les clés sont aux armoires. Les muets sont là-haut qui dorment. La maison Est vraiment bien tranquille. Oh ! oui, pas de raison D'alarme. Tout va bien. Mon page est très fidèle. Don Guritan est sûr alors qu'il s'agit d'elle. Ô mon Dieu ! n'est-ce pas que je puis vous bénir, Que vous avez laissé l'avis lui parvenir, Que vous m'avez aidé, vous Dieu bon, vous Dieu juste, À protéger cet ange, à déjouer Salluste, Qu'elle n'a rien à craindre, hélas ! Rien à souffrir, Et qu'elle est bien sauvée,- et que je puis mourir ? Oui, meurs maintenant, lâche ! et tombe dans l'abîme ! Meurs comme on doit mourir quand on expie un crime! Meurs dans cette maison, vil, misérable et seul ! - Meurs avec ta livrée enfin sous ton linceul ! - Dieu ! Si ce démon vient voir sa victime morte, Qu'il n'entre pas du moins par cette horrible porte ! - Oh ! Le page a trouve Guritan, c'est certain, Il n'était pas encor huit heures du matin. - Pour moi, j'ai prononcé mon arrêt, et j'apprête Mon supplice, et je vais moi-même sur ma tête Faire choir du tombeau le couvercle pesant. J'ai du moins le plaisir de penser qu'à présent Personne n'y peut rien. Ma chute est sans remède ! Elle m'aimait pourtant ! - Que Dieu me soit en aide ! Je n'ai pas de courage ! Oh ! L'on aurait bien dû Nous laisser en paix! Dieu ! L'homme, qui m'a vendu Ceci, me demandait quel jour du mois nous sommes. Je ne sais pas. J'ai mal dans la tête. Les hommes Sont méchants. Vous mourez, personne ne s'émeut. Je souffre ! - Elle m'aimait ! - Et dire qu'on ne peut Jamais rien ressaisir d'une chose passée ! - Je ne la verrai plus ! - Sa main que j'ai pressée, Sa bouche qui toucha mon front.... - Ange adoré ! Pauvre ange ! - Il faut mourir, mourir désespéré ! Sa robe où tous les plis contenaient de la grâce, Son pied qui fait trembler mon âme quand il passe, Son oeil où s'enivraient mes yeux irrésolus, Son sourire, sa voix... - Je ne la verrai plus! Je ne l'entendrai plus ! - Enfin c'est donc possible? Jamais !
Scène 2
Reine, Ruy Blas, Homme Masqué
Reine
Don César !
Haut.
Ruy Blas
Dieu ! c'est elle ! - Au piège horrible Elle est prise ! Madame !...
Reine
Eh bien, quel cri d'effroi ! César....
Ruy Blas
Qui vous a dit de venir ici ?
Reine
Toi.
Ruy Blas
Moi ? - Comment ?
Reine
J'ai reçu de vous....
Ruy Blas
Parlez donc vite !
Reine
Une lettre.
Ruy Blas
De moi ?
Reine
De votre main écrite.
Ruy Blas
Mais c'est à se briser le front contre le mur ! Mais je n'ai pas écrit, pardieu ! J'en suis bien sûr !
Ruy Blas prend la lettre avec emportement, se penche vers lampe et lit.
Reine
Lisez donc.
Il regarde la lettre avec stupeur, comme ne pouvant aller plus loin.
Ruy Blas
« Un danger terrible est sur ma tête. « Ma reine seule peut conjurer la tempête....
Reine
« En venant me trouver ce soit dans ma maison. Sinon, je suis perdu. »
Ruy Blas
Ho ! Quelle trahison! Ce billet !
Reine
« Par la porte au bas de l'avenue, Vous entrerez la nuit sans être reconnue. Quelqu'un de dévoué vous ouvrira. »
À la reine, d'une voix terrible.
Ruy Blas
J'avais Oublié ce billet. Allez-vous en !
Reine
Je vais M'en aller, don César. O mon Dieu, que vous êtes Méchant ! qu'ai-je donc fait ?
Ruy Blas
Ô ciel ! Ce que vous faites ? Vous vous perdez !
Reine
Comment ?
Ruy Blas
Je ne puis l'expliquer. Fuyez vite.
Reine
J'ai même, et pour ne rien manquer, Eu le soin d'envoyer ce matin un duègne....
Ruy Blas
Dieu ! - Mais à chaque instant, comme d'un coeur qui saigne, Je sens que votre vie à flots coule et s'en va. Partez !
Reine
Le dévouement que mon amour rêva M'inspire. Vous touchez à quelque instant funeste. Vous voulez m'écarter de vos dangers ! - Je reste.
Ruy Blas
Ah ! Voilà, par exemple, une idée ! Ô mon Dieu! Rester à pareille heure et dans un pareil lieu !
Reine
La lettre est bien de vous. Ainsi...
Ruy Blas
Bonté divine !
Reine
Vous voulez m'éloigner.
Ruy Blas
Comprenez !
Reine
Je devine. Dans le premier moment vous m'écrivez, et puis...
Ruy Blas
Je ne t'ai pas écrit. Je suis un démon. Fuis ! Mais c'est toi, pauvre enfant, qui te prends dans un piège ! Mais c'est vrai ! mais l'enfer de tous côtés t'assiège ! Pour te persuader je ne trouve donc rien ? Écoute, comprends donc, je t'aime, tu sais bien. Pour sauver ton esprit de ce qu'il imagine, Je voudrais arracher mon coeur de ma poitrine Oh ! Je t'aime. Va-t'en !
Reine
Don César...
Ruy Blas
Oh ! Va-t'en! - Mais j'y songe, on a dû t'ouvrir ?
Reine
Mais oui.
Ruy Blas
Satan ! Qui ?
Reine
Quelqu'un de masqué, caché par la muraille.
Un homme en noir et masqué parait à la porte.
Ruy Blas
Masqué ! Qu'a dit cet homme ? est-il de haute taille ? Cet homme, quel est-il ? Mais parle donc ! j'attends !
Il ôte son masque. C'est don Salluste. La reine et Ruy Blas le reconnaissent avec terreur.
Homme Masqué
C'est moi !
Scène 3
Ruy Blas, Don Salluste de Bazan, Reine
Ruy Blas
Grand Dieu ! - Fuyez, Madame !
Don Salluste de Bazan
Il n'est plus temps. Madame de Neubourg n'est plus reine d'Espagne.
Reine
Don Salluste !
Don Salluste de Bazan
À jamais vous êtes la compagne De cet homme.
Reine
Grand Dieu ! C'est un piège en effet ! Et don César....
Ruy Blas
Madame, hélas ! Qu'avez-vous fait !
Il tire de sa poche un parchemin qu'il déroule et qu'il présente à la Reine.
Désignant le dehors.
Montrant la table sur laquelle il y a un écritoire.
Don Salluste de Bazan
Je vous tiens. - Mais je vais parler, sans lui déplaire, À votre majesté, car je suis sans colère. Je vous trouve, - écoutez, ne faisons pas de bruit, - Seule avec don César, dans sa chambre, à minuit. Ce fait, - pour une reine, - étant public, - en somme, Suffit pour annuler le mariage à Rome. Le Saint-Père en serait informé promptement. Mais on supplée au fait par le consentement. Tout peut rester secret, Signez-moi cette lettre Au seigneur notre roi. Je la ferai remettre Par le grand écuyer au notaire mayor. Ensuite, - une voiture où j'ai mis beaucoup d'or, Est là. - Partez tous deux sur-le-champ. Je vous aide. Sans être inquiétés, vous pourrez par Tolède Et par Alcantara gagner le Portugal. Allez où vous voudrez, cela nous est égal. Nous fermerons les yeux. - Obéissez. Je jure Que seul en ce moment je connais l'aventure ; Mais si vous refusez, Madrid sait tout demain. Ne nous emportons pas. Vous êtes dans ma main. Voilà tout ce qu'il faut pour écrire, Madame.
Reine
Je suis en son pouvoir !
Bas à Ruy Blas, qui écoute tout immobile et comme frappé de la foudre.
À la Reine.
Don Salluste de Bazan
De vous je ne réclame Que ce consentement pour le porter au roi. Laisse-moi faire, ami, je travaille pour toi. Signez.
DON SALLUSTE, se penchant à son oreille et lui présentant une plume.
Essayant de lui mettre la plume entre les doigts sans qu'elle la repousse ni la prenne.
La reine Indécise et égarée le regarde avec angoisse.
Reine
Que faire ? Allons ! Qu'est-ce qu'une couronne ? Vous gagnez le bonheur si vous perdez le trône. Tous mes gens sont restés dehors. On ne sait rien De ceci. Tout se passe entre nous trois. Eh bien ? Si vous ne signez point, vous vous frappez vous-même. Le scandale et le cloître !
Reine
Ô Dieu !
Il pousse sur le parchemin la main de la reine éperdue et tremblante et qui semble prête à signer.
Don Salluste de Bazan
César vous aime. Il est digne de vous. Il est, sur mon honneur, De fort grande maison. Presqu'un prince. Un seigneur Ayant donjon sur roche et fief dans la campagne. Il est duc d Olmedo, Bazan, et grand d'Espagne....
Arrachant des mains de la Reine la plume et le parchemin qu'il déchire.
Ruy Blas
Je m'appelle Ruy Blas, et je suis un laquais ! Ne signez pas, madame ! - Enfin ! - Je suffoquais !
Reine
Que dit-il ? Don César !
Se tournant vers Don Salluste.
Ruy Blas
Je dis que je me nomme Ruy Blas, et que je suis le valet de cet homme ! Je dis que c'est assez de trahison ainsi, Et que je ne veux pas de mon bonheur ! - Merci ! - Ah ! vous avez eu beau me parler à l'oreille ! - Je dis qu'il est bien temps qu'enfin je me réveille, Quoique tout garrotté dans vos complots hideux, Et que je n'irai pas plus loin, et qu'à nous deux, Monseigneur, nous faisons un assemblage infâme, J'ai l'habit d'un laquais, et vous en avez l'âme !
À Ruy Blas avec autorité.
Don Salluste de Bazan
Cet homme est en effet mon valet. Plus un mot.
Reine
Juste ciel !
Il croise le bras et se redresse, avec une voix tonnante.
À la reine.
Il éclate de rire.
Il rit.
Grinçant des dents.
Pendant qu'il a parlé, Ruy Blas est allé à la porte du fond et en a poussé le verrou, puis il s'est approché de lui sans qu'il s'en son aperçu, par derrière, à pas lents. Au moment où don Salluste achève, fixant des yeux pleins de haine et de triomphe sur la reine anéantie, Ruy Blas saisit du marquis par la poignée et la tire vivement.
Don Salluste de Bazan
Seulement il a parlé trop tôt. Eh bien oui ! Maintenant disons tout. Il n'importe ! Ma vengeance est assez complète de la sorte. Qu'en pensez-vous ? Madrid va rire, sur la foi ? Ah ! Vous m'avez cassé ! Je vous détrône, moi. Ah ! Vous m'avez banni ! Je vous chasse, et m'en vante ! Ah ! vous m'avez pour femme offert votre suivante ! Moi, je vous ai donné mon laquais pour amant. Vous pourrez l'épouser aussi ! Certainement. Le roi s'en va ! - Son coeur sera votre richesse ! Et vous l'aurez fait duc afin d'être duchesse ! Ah ! Vous m'avez brisé, flétri, mis sous vos pieds, Et vous dormiez en paix, folle que vous étiez !
Don Salluste se précipite vers la porte. Ruy Blas la lui barre.
Au Marquis.
Ruy Blas
Je crois que vous venez d'insulter votre Reine ! - Oh ! N'allez point par là, ce n'en est pas la peine, J'ai poussé le verrou depuis longtemps déjà. - Marquis, jusqu'à ce jour Satan te protégea, Mais s'il veut t'arracher de mes mains, qu'il se montre! - À mon tour ! - On écrase un serpent qu'on rencontre. - Personne n'entrera ni tes gens, ni l'enfer ! Je te tiens écumant sous mon talon de fer ! - Cet homme vous parlait insolemment, Madame ? Je vais vous expliquer. Cet homme n'a point d'âme, C'est un monstre. En riant hier il m'étouffait. Il m'a broyé le coeur à plaisir. Il m'a fait Fermer une fenêtre, et j'étais au martyre ! Je priais ! je pleurais ! je ne peux pas vous dire! Vous contiez vos griefs dans ces derniers moments. Je ne répondrai pas à vos raisonnements, Et d'ailleurs - je n'ai pas compris. - Ah ! misérable ! Vous osez, - votre reine ! une femme adorable ! Vous osez l'outrager quand je suis là ! - Tenez, Pour un homme d'esprit, vraiment, vous m'étonnez ! Et vous vous figurez que je vous verrai faire Sans rien dire ! - Écoutez, quelle que soit sa sphère, Monseigneur, lorsqu'un traître, un fourbe tortueux, Commet de certains faits rares et monstrueux, Noble ou manant, tout homme a droit, sur son passage, De venir lui cracher sa sentence au visage, Et de prendre un épée, une hache, un couteau !... - Pardieu ! J'étais laquais ! Quand je serais bourreau ?
Reine
Vous n'allez pas frapper cet homme ?
Il pousse Don Salluste vers le cabinet.
Ruy Blas
Je me blâme D'accomplir devant vous ma fonction, madame. Mais il faut étouffer cette affaire en ce lieu. C'est dit, Monsieur ! Allez là-dedans prier Dieu !
Don Salluste de Bazan
C'est un assassinat !
Ruy Blas
Crois-tu ?
À Ruy Blas.
Don Salluste de Bazan
Sur ces murailles Rien ! Pas d'arme ! Une épée au moins !
Ruy Blas
Marquis ! Tu railles ! Maître ! Est-ce que je suis un gentilhomme, moi ? Un duel ! Si donc ! Je suis un de tes gens à toi, Valetaille de rouge et de galons vêtue, Un maraud qu'on châtie et qu'on fouette, - et qui tue. Oui, je vais te tuer, monseigneur, vois-tu bien ? Comme un infâme ! Comme un lâche ! Comme un chien !
Reine
Grâce pour lui !
Ruy Blas
Madame, ici chacun se venge. Le démon ne peut plus être sauvé par l'ange !
Reine
Grâce !
Don Salluste de Bazan
Au meurtre ! Au secours ?
Ruy Blas
As-tu bientôt fini ?
Don Salluste de Bazan
Je meurs assassiné ! Démon !
Ils disparaissent dans le cabinet,dontla porte se referme sur eux.
Ruy Blas
Tu meurs puni !
Un moment de silence. Rentre Ruy Blas, pâle, sans épée.
Reine
Ciel !
Scène 4
Ruy Blas, Reine
Ruy Blas fait quelques pas en chancelant vers la reine immobile et glacée, puis il tombe à deux genoux, l'oeil fixé à terre, comme s'il n'osait lever les yeux jusqu'à elle.
Ruy Blas
Maintenant, Madame, il faut que je vous dise. - Je n'approcherai pas.-Je parle avec franchise. Je ne suis point coupable autant que vous croyez. Je sens, ma trahison, comme vous la voyez, Doit vous paraître horrible... Oh ! ce n'est pas facile À raconter. Pourtant je n'ai pas l'âme vile. Je suis honnête au fond. - Cet amour m'a perdu. - Je ne me défends pas, je sais bien, j'aurais dû Trouver quelque moyen. La faute est consommée ! - C'est égal, voyez-vous, je vous ai bien aimée.
Reine
Monsieur...
Ruy Blas
À votre majesté je vais de point en point Tout dire. Oh ! croyez-moi, je n'ai pas l'âme vile ! Aujourd'hui tout le jour j'ai couru par la ville Comme un fou. Bien souvent même on m'a regardé. Auprès de l'hôpital que vous avez fondé, J'ai senti vaguement, à travers mon délire, Une femme du peuple essuyer sans rien dire Les gouttes de sueur qui tombaient de mon front. Ayez pitié de moi, mon Dieu ! mon coeur se rompt !
Reine
Que voulez-vous ?
Ruy Blas
Que vous me pardonniez, Madame !
Reine
Jamais.
Il se lève et marche lentement vers la table.
Ruy Blas
Jamais ! Bien sûr ?
Reine
Non, jamais !
Il prend la fiole posée sur la table, la porte à ses lèvres et la vide d'un trait.
Ruy Blas
Triste flamme, Éteins-toi!
Reine
Que fait-il ?
Ruy Blas
Rien. Mes maux sont finis. Rien. Vous me maudissez, et moi je vous bénis. Voilà tout.
Reine
Don César !
Ruy Blas
Quand je pense, pauvre ange, Que vous m'avez aimé !
Reine
Quel est ce philtre étrange ? Qu'avez-vous fait ? Dis-moi ! réponds-moi ! parle-moi ! César ! Je te pardonne et t'aime et je te crois !
Ruy Blas
Je m'appelle Ruy Blas.
Reine
Ruy Blas, je vous pardonne ! Mais qu'avez-vous fait là ? Parle, je te l'ordonne ! Ce n'est pas du poison, cette affreuse liqueur ? Dis ?
Tenant la reine embrassée et levant les yeux au ciel.
Ruy Blas
Si ! c'est du poison. Mais j'ai la joie au coeur. Permettez, ô mon Dieu ! justice souveraine ! Que ce pauvre laquais bénisse cette reine, Car elle a consolé mon coeur crucifié, Vivant, par son amour, mourant, par sa pitié !
Reine
Du poison ! Dieu ! c'est moi qui l'ai tué ! Je t'aime ! Si j'avais pardonné ?
Sa voix s'éteint, la Reine le soutient dans ses bras.
Montrant la porte.
Il tombe.
Ruy Blas
J'aurais agi de même. Je ne pouvais plus vivre. Adieu !... Fuyez d'ici ! - Tout restera secret. - Je meurs !
Reine
Ruy Blas !
Ruy Blas
Merci !