Sur la Lisière d'un Bois
Scène 1
Léo, Un Satyre, Léa
Léo
Ô charme tout-puissant de la pudeur farouche ! Ma bouche ne doit pas même effleurer ta bouche ; Ta robe est le rideau du temple, et je ne veux D'aucun souffle approchant trop près de tes cheveux ; Tiens ton voile baissé, Léa. Je te respecte. Ne crains rien de moi.
dans le bois.
Un Satyre
Phrase absolument suspecte.
Léo
Cache ta beauté, viens, et, si je m'échappais Jusqu'à regarder, fais le voile plus épais. Tout ce que ton fichu couvre, je le devine ; Mais va, je n'oserais toucher ta chair divine, Comme on n'ose toucher l'aile d'un papillon. Tu laisses dans mon âme un lumineux sillon ; Tu semblais une rose ouverte dans des flammes ; Envolons-nous ; mêlons les ailes de nos âmes ; Soyons un couple honnête et céleste, et si pur Qu'on ne nous puisse plus distinguer de l'azur. Restons dans l'idéal. Je t'adore.
Léa
Je t'aime.
Léo
Non. Pas même un baiser. Rêvons.
Un Satyre
C'est un système. Mais cela ne va pas très loin.
Léo
Soyons heureux, Restons chastes ; c'est là l'amour profond...
Un Satyre
Et creux.
Léo
Aimer, c'est oublier la terre ; c'est refaire L'Éden rose au-dessus de cette sombre sphère. Oh ! L'amour est un ange.
Un Satyre
Et c'est un chenapan.
Levant les yeux au ciel.
Léo
Commençons par prier. Dieu ! Toi qu'on nomme...
Un Satyre
Pan.
Léa
On frappe.
Léo
C'est l'écho.
Levant les jeux au ciel.
Léa
Dieu des hauteurs sacrées, Toi qui rayonnes, toi qui bénis...
Un Satyre
Toi qui crées.
Léa
Sois avec nous.
Un Satyre
Il est toujours dans quelque coin. Soyez tranquilles.
Léo
Dieu ! Je te prends à témoin. Je la respecte.
Un Satyre
Encore ! Ah ! La pauvre petite !
Levant les jeux au ciel.
Léo
Amour et pureté !
Un Satyre
Bérénice avec Tite.
Léo
Dieu fit ton âme ainsi que l'abeille son miel ; Avec toutes les fleurs. Oh ! la mer et le ciel S'unissent pour former Cythérée Aphrodite ; Tout l'univers pensif et doux la prémédite ; Et pour faire un chef-d'oeuvre aussi complet que toi. Il faut à Dieu, dans l'ombre où tremble notre foi, L'éternité.
Un Satyre
Le temps de fumer un cigare.
Léo
Restons purs. Fleurs, oiseaux, soyez nos guides.
Un Satyre
Gare !
Léa
Je t'aime.
Léo
Les oiseaux ont des chants infinis, Des langueurs, des soupirs, de longs essors...
Un Satyre
Des nids.
Léo
Sois comme l'hirondelle.
Un Satyre
Une bohémienne.
Léo
Tu serais dans la chambre à côté de la mienne, La nuit, seule en ton lit, eh bien, il suffirait Pour m'empêcher d'entrer dans ton réduit discret Que j'eusse, ô ma Léa, présente à la pensée Ta candeur d'un regard trop amoureux froissée, Ta grâce, ta beauté fraîche comme le jour...
Un Satyre
Et que la porte fût fermée à double tour.
Léo
La femme contient Dieu. Tout nous vient de toi, femme ! Nous t'empruntons l'amour, nous t'empruntons la flamme, Nous le prenons le vrai, le juste...
Un Satyre
Et le menton.
Léo
Ton nom est Rhée, Aglaure, Hébé, Pallas...
Un Satyre
Goton.
Léo
Comme en avril la rose éclot dans les ravines, Toutes les vérités célestes et divines Fleurissent dans nos coeurs sitôt que nous aimons. Le haut des coeurs est blanc comme le haut des monts ; L'amour est ici-bas la grande cime humaine. Chaque pas fait vers Dieu vers la femme nous mène. Rien de mauvais peut-il nous venir d'elle ? Non La femme, sous la forme auguste de Junon, Dans cette vérité qu'on appelle la fable, Verse au zénith un flot de lueur ineffable ; Le ciel est étoile par ses seins immortels. Oh ! Dans le voisinage innocent des autels. Le feu charnel s'épure, et l'on devient deux anges. Sous les cloîtres croulants, pleins de clartés étranges L'ombre aime avoir un couple errer, tendre et charmant Les amours ont toujours hanté pieusement Les colonnes du temple.
Un Satyre
Et les piliers des halles.
Léa
Amour !
Léo
Sublimité des choses idéales !
Léa
Oh ! Que de profondeurs splendides nous voyons !
Léo
La vie autour de nous se disperse en rayons.
Léa
Quand une aube s'achève, une aube recommence.
Léo
Tout au-dessus de l'homme est bleu. Le ciel immense N'est que flamme et lumière.
Un Satyre
Excepté quand il pleut.
Léo
Vivons ! Du pur amour serrons le chaste noeud. Oh ! Quel travail charmant ! Garder ton innocence ! L'adorer ! N'être plus qu'un esprit, qui t'encense ! Sonder tes yeux profonds ! Épier tes désirs ! T'inventer une suite aimable de plaisirs ! Baiser tes pieds, subir tous tes caprices, être Ton esclave fidèle et doux, ton chien, ton prêtre ! Vouloir ce que tu veux ! Se creuser le cerveau Pour l'offrir à chaque heure un délire nouveau ! T'ouvrir des paradis inconnus ! Faire éclore Sur ton front le sourire et dans ton coeur l'aurore ! Ne jamais oublier un instant le devoir De chercher ce qui peut te charmer, t'émouvoir. Te plaire ! Et tous les jours recommencer !
Un Satyre
Va, pioche.
Léo
Viens !
Léa
Où ?
Léo
Dans ce bois.
Léa
Mais...
H.H, 16 juin 1873.
Un Satyre
Fin de l'idylle : un mioche.