Drame · 1843 · 3 actes

Les Burgraves

de Victor Hugo

Représentation
≈ 2 h 04
Distribution
2 femmes, 18 hommes
Répliques
457
Écriture
En vers
Dans l’app
Voix prêtes

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Job H 76 ≈ 36 min 6
Guanhumara F 57 ≈ 16 min 4
Otbert H 84 ≈ 14 min 5
Magnus H 13 ≈ 10 min 1
Empereur N 14 ≈ 9 min 2
Teudon H 16 ≈ 8 min 1
Mendiant N 7 ≈ 6 min 3
La Comtesse Régina F 29 ≈ 5 min 5
Hatto H 29 ≈ 4 min 2
Karl H 6 ≈ 3 min 1
Jossius H 6 ≈ 2 min 1
Haquin H 13 ≈ 2 min 1
Swan H 15 ≈ 2 min 1
Kunz H 16 ≈ 2 min 1
Gondicarius H 12 ≈ 1 min 1
Hermann H 15 ≈ 1 min 1
Lupus H 5 ≈ 1 min 2
Le Duc Gerhard de Thuringe H 10 ≈ 1 min 2
Cynulfus H 6 ≈ 1 min 1
Gorlois H 5 ≈ 1 min 1

Et 3 autres rôles.

Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle Première PartieDeuxième PartieTroisième Partie
Job absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Guanhumara absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Otbert absentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Magnus absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Empereur absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Teudon absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Mendiant absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
La Comtesse Régina absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
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Première Partie

Scène 1

Guanhumara

CHANT DU DEHORS.

Guanhumara

Dans les guerres civiles Nous avons tous les droits. — Nargue à toutes les villes Et nargue à tous les rois ! Le burgrave prospère ; Tout est dans la terreur. — Barons, nargue au saint-père, Et nargue à l'empereur ! Régnons, nous sommes braves, Par le fer, par le feu. — Nargue à Satan, burgraves ! Burgraves, nargue à Dieu ! Trompettes et clairons.

Elle regarde de l'autre côté du théâtre.

Elle écoute.

Elle fixe son regard sur la porte du donjon à droite.

Elle se retire au fond du théâtre et monte les degrés du promenoir. Entre par la galerie à droite une troupe d'esclaves enchaînés, quelques-uns ferrés deux à deux, et portant à la main des instruments de travail, pioches, pics, marteaux, etc. Guanhumara, appuyée à l'un des piliers du promenoir, les regarde d'un air pensif. Aux vêtements souillés et déchirés des prisonniers, on distingue encore leurs anciennes professions.

Guanhumara

Les princes sont joyeux. Le festin dure encore. Les captifs sous le fouet travaillent dès l'aurore. Là, le bruit de l'orgie ; ici, le bruit des fers. Là, le père et l'aïeul, pensifs, chargés d'hivers, De tout ce qu'ils ont fait cherchant la sombre trace, Méditant sur leur vie ainsi que sur leur race, Contemplent, seuls, et loin des rires triomphants, Leurs forfaits, moins hideux encor que leurs enfants. Dans leurs prospérités, jusqu'à ce jour entières, Ces burgraves sont grands. Les marquis des frontières, Les comtes souverains, les ducs fils des rois goths, Se courbent devant eux jusqu'à leur être égaux ; Le burg, plein de clairons, de chansons, de huées, Se dresse inaccessible au milieu des nuées ; Mille soldats partout, bandits aux yeux ardents, Veillent l'arc et la lance au poing, l'épée aux dents. Tout protège et défend cet antre inabordable. Seule, en un coin désert du château formidable, Femme et vieille, inconnue, et pliant le genou, Triste, la chaîne au pied, et le carcan au cou, En haillons et voilée, une esclave se traîne. Mais, ô Princes, tremblez ! Cette esclave est la haine !

Scène 2

Teudon, Kunz, Gondicarius, Cynulfus, Swan, Haquin, Hermann, Karl, Jossius, Un Soldat

les prisonniers s'avancent lentement par groupes séparés, les étudiants avec les étudiants, bourgeois et marchands ensemble, le soldat seul. Les vieux semblent accablés de fatigue et de douleur. Pendant toute cette scène et les deux qui suivent, on continue d'entendre par moments les fanfares et les chants de la salle voisine.

Teudon

C'est l'heure du repos ! - Enfin ! - Oh ! je suis las.

Kunz

Quoi ! j'étais libre et riche, et maintenant !

Gondicarius

Hélas !

Cynulfus

Je voudrais bien savoir qui cette femme épie.

Swan

L'autre mois, par les gens du burg, engeance impie, Elle fut prise avec des marchands de Saint-Gall. Je ne sais rien de plus.

Cynulfus

Oh ! Cela m'est égal ; Mais tandis qu'on nous lie, on la laisse libre, elle !

Swan

Elle a guéri Hatto d'une fièvre mortelle, L'aîné des petits-fils.

Haquin

Le burgrave Rollon, L'autre jour fut mordu d'un serpent au talon ; Elle l'a guéri.

Cynulfus

Vrai ?

Haquin

Je crois, sur ma parole, Que c'est une sorcière !

Hermann

Ah bah ! C'est une folle.

Swan

Elle a mille secrets. Elle a guéri, ma foi, Non seulement Rollon et Hatto, mais Eloi, Knüd, Azzo, ces lépreux que fuyait tout le monde.

Teudon

Cette femme travaille à quelque oeuvre profonde. Elle a, soyez-en sûrs, de noirs projets noués Avec ces trois lépreux qui lui sont dévoués. Partout, dans tous les coins, ensemble on les retrouve. Ce sont comme trois chiens qui suivent cette louve.

Haquin

Hier, au cimetière, au logis des lépreux, Ils étaient tous les quatre, et travaillaient entre eux. Eux, faisaient un cercueil et clouaient sur des planches ; Elle, agitait un vase en relevant ses manches, Chantait bas, comme on chante aux enfants qu'on endort, Et composait un philtre avec des os de mort.

Swan

Cette nuit, ils erraient. La nuit bien étoilée, Ces trois lépreux masqués, cette femme voilée, Kunz, c'était effrayant. Moi, je ne dormais pas, Et je voyais cela.

Kunz

Je crois, dans tous les cas, Qu'ici dans les caveaux ils ont quelque cachette. L'autre jour, les lépreux et la vieille sachette Passaient sous un grand mur d'un air morne et bourru. Je détournai les yeux, ils avaient disparu. Ils s'étaient enfoncés dans le mur !

Haquin

Ces trois hommes, Lépreux, ensorcelés, avec lesquels nous sommes. M'importunent.

Kunz

C'était près du Caveau Perdu. Vous savez ?

Hermann

Ces lépreux servent, et c'est bien dû, Celle qui les guérit. Rien de plus simple, en somme.

Swan

Mais, au lieu des lépreux, de Hatto, méchant homme; Kunz, celle qu'il faudrait guérir dans ce château, C'est cette douce enfant, fiancée à Hatto, La nièce du vieux job.

Kunz

Régina ! Dieu l'assiste ! Celle-là, c'est un ange.

Hermann

Elle se meurt.

Kunz

C'est triste. Oui, l'horreur pour Hatto, l'ennui, poids étouffant, La tue. Elle s'en va chaque jour.

Teudon

Pauvre enfant ! Guanhumara reparaît au fond du théâtre, qu'elle traverse.

Haquin

Voici la vieille encor. - Vraiment, elle m'effraie. Tout en elle, son air, sa tristesse d'orfraie, Son regard profond, clair et terrible parfois, Sa science sans fond, à laquelle je crois, Me fait peur.

Gondicarius

Maudit soit ce burg !

Teudon

Paix ! Je te prie.

Gondicarius

Mais jamais on ne vient dans cette galerie ; Nos maîtres sont en fête, et nous sommes loin d'eux ; On ne peut nous entendre.

Teudon

Ils sont là tous les deux !

Gondicarius

Qui ?

Teudon

Excepté, - je le tiens de la nourrice Edwige, - Madame Régina, qui vient près d'eux prier, Excepté cet Otbert, ce jeune aventurier, Arrivé l'an passé, bien qu'encor fort novice, Au château d'Heppenheff pour y prendre service, Et que l'aïeul, puni dans sa postérité, Aime pour sa jeunesse et pour sa loyauté, - Nul n'ouvre cette porte et personne ici n'entre. Le vieil homme de proie est là seul dans son antre. Naguère au monde entier il jetait ses défis, Vingt comtes et vingt ducs, ses fils, ses petits-fils, Cinq générations dont sa montagne est l'arche, Entouraient comme un roi ce bandit patriarche. Mais l'âge enfin le brise. Il se tient à l'écart. Il est là, seul, assis sous un dais de brocart. Son fils, le vieux Magnus, debout, lui tient sa lance. Durant des mois entiers il garde le silence ; Et la nuit on le voit entrer, pâle, accablé, Dans un couloir secret dont seul il a la clé. Où va-t-il ?

Swan

Ce vieillard a des peines étranges.

Haquin

Ses fils pèsent sur lui comme les mauvais anges.

Kunz

Ce n'est pas vainement qu'il est maudit.

Gondicarius

Tant mieux !

Swan

Il eut un dernier fils étant déjà fort vieux. Il aimait cet enfant. Dieu fit ainsi le monde ; Toujours la barbe grise aime la tête blonde. À peine âgé d'un an, cet enfant fut volé.

Kunz

Par une égyptienne.

Cynulfus

Au bord d'un champ de blé.

Haquin

Moi, je sais que ce burg, bâti sur une cime Après avoir, dit-on, vu jadis un grand crime, Resta longtemps désert, et puis fut démoli Par l'Ordre Teutonique; enfin les ans, l'oubli, L'effaçaient, quand un jour le maître, homme fantasque, Ayant changé de nom comme on change de masque, Y revint. Depuis lors il a sur ce manoir Arboré pour jamais ce sombre drapeau noir.

Swan

As-tu remarqué, fils, au bas de la tour ronde, Au-dessus du torrent qui dans le ravin gronde, Une fenêtre étroite, à pic sur les fossés, Où l'on voit trois barreaux tordus et défoncés?

Kunz

C'est le Caveau Perdu. J'en parlais tout à l'heure.

Haquin

Un gite sombre. On dit qu'un fantôme y demeure.

Hermann

Bah !

Cynulfus

L'on dirait qu'au mur le sang jadis coula.

Kunz

Le certain, c'est que nul ne saurait entrer là. Le secret de l'entrée est perdu. La fenêtre Est tout ce qu'on en voit. Nul vivant n'y pénètre.

Swan

Eh bien ! le soir, je vais à l'angle du rocher, Et là, toutes les nuits, j'entends quelqu'un marcher !

Kunz

Êtes-vous sûr ?

Swan

Très sûr.

Teudon

Kunz, brisons là. Nous taire. Serait prudent.

Haquin

Ce burg est plein d'un noir mystère. J'écoute tout ici, car tout me fait rêver.

Il se tourne vers un groupe qui n'a pas encore pris part à ce qui se passe sur le devant de la scène, et qui parait fort attentif dans un coin du théâtre à ce que dit un jeune étudiant.

Karl vient sur le devant du théâtre ; tous se rapprochent, et les deux groupes d'esclaves, jeunes gens et vieillards, se confondent dans une commune attention.

Teudon

Parlons d'autre chose, hein ? Ce qui doit arriver, Dieu seul le voit. Tiens, Karl, finis-nous ton histoire.

Il semble chercher un instant dans sa mémoire.

Karl

Oui. Mais n'oubliez point que le fait est notoire, Que c'est le mois dernier que l'aventure eut lieu, Et qu'il s'est écoulé... près de vingt ans, pardieu ! Depuis que Barberousse est mort à la croisade.

Hermann

Soit. Ton Max était donc dans un lieu fort maussade!...

Karl

Un lieu lugubre, Hermann. Un endroit redouté. Un essaim de corbeaux, sinistre, épouvanté, Tourne éternellement autour de la montagne. Le soir, leurs cris affreux, lorsque l'ombre les gagne, Font fuir jusqu'à Lautern le chasseur hasardeux. Des gouttes d'eau, du front de ce rocher hideux, Tombaient, comme les pleurs d'un visage terrible. Une caverne sombre et d'une forme horrible S'ouvrait dans le ravin. Le comte Max Edmond Ne craignit pas d'entrer dans la nuit du vieux mont. Il s'aventura donc sous ces grottes funèbres. Il marchait. Un jour blême éclairait les ténèbres. Soudain, sous une voûte au fond du souterrain, Il vit dans l'ombre, assis sur un fauteuil d'airain, Les pieds enveloppés dans les plis de sa robe, Ayant le sceptre à droite, à gauche ayant le globe, Un vieillard effrayant, immobile, incliné, Ceint du glaive, vêtu de pourpre, et couronné. Sur une table faite avec un bloc de lave, Cet homme s'accoudait. Bien que Max soit très brave Et qu'il ait guerroyé sous Jean-le-Bataillard, Il se sentit pâlir devant ce grand vieillard Presque enfoui sous l'herbe, et le lierre, et la mousse. Car c'était l'empereur Frédéric Barberousse! Il dormait, - d'un sommeil farouche et surprenant. Sa barbe, d'or jadis, de neige maintenant, Faisait trois fois le tour de la table de pierre ; Ses longs cils blancs fermaient sa pesante paupière ; Un coeur percé saignait sur son écu vermeil. Par moments, inquiet, à travers son sommeil, Il portait vaguement la main à son épée. De quel rêve cette âme était-elle occupée? Dieu le sait.

Hermann

Est-ce tout ?

Pendant que Karl a parlé, tous les prisonniers sont venus se grouper autour de lui, et l'ont écouté avec une curiosité toujours croissante. Jossius s'est approché des premiers dès qu'il a entendu prononcer le nom de Barberousse.

Karl

Non, écoutez encor. Aux pas du comte Max dans le noir corridor, L'homme s'est réveillé ; sa tête morne et chauve S'est dressée, et, fixant sur Max un regard fauve, Il a dit, en rouvrant ses yeux lourds et voilés : - Chevalier, les corbeaux se sont-ils envolés ? Le comte Max Edmond a répondu : - Non, sire. À ce mot, le vieillard a laissé sans rien dire Retomber son front pâle, et Max, plein de terreur, A vu se rendormir le fantôme empereur !

Hermann

Le conte est beau !

Haquin

S'il faut croire la renommée, Frédéric s'est noyé devant toute l'armée Dans le Cydnus.

Jossius

Il s'est perdu dans le courant. J'étais là. J'ai tout vu. Ce fut terrible et grand. Jamais ce souvenir dans mon coeur ne s'émousse. Othon de Wittelsbach haïssait Barberousse ; Mais, quand il vit son prince à la merci des flots, Et que les Turcs sur lui lançaient leurs javelots, Othon de Wittelsbach, palatin de Bavière, Poussa son cheval noir jusque dans la rivière, Et, s'offrant seul aux coups pleuvant avec fureur, Il cria : Commençons par sauver l'empereur !

Hermann

Ce fut en vain.

Jossius

En vain les meilleurs accoururent ! Soixante-trois soldats et deux comtes moururent En voulant le sauver.

Karl

Cela ne prouve pas Que son spectre n'est point dans le val du Malpas.

Swan

Moi ! L'on m'a dit, - la fable est un champ sans limite ! - Qu'échappe par miracle il s'était fait ermite, Et qu'il vivait encor.

Gondicarius

Plût au ciel ! Et qu'il vînt Délivrer l'Allemagne avant douze cent vingt ; Fatale année, où doit, dit-on, crouler l'Empire !

Swan

Déjà de toutes parts notre grandeur expire.

Haquin

Si Frédéric était vivant,- oui, j'y songeais, - Pour nous tirer d'ici, nous, ses loyaux sujets, Il recommencerait la guerre des burgraves.

Kunz

Hé ! le monde entier souffre autant que nous, esclaves. L'Allemagne est sans chef, et l'Europe est sans frein.

Haquin

Le pain manque.

Gondicarius

Partout on voit aux bords du Rhin Le noir fourmillement des brigands qui renaissent.

Kunz

Les électeurs entre eux de brigues se repaissent.

Hermann

Cologne est pour Souabe.

Swan

Erfurth est pour Brunswick.

Gondicarius

Mayence élit Berthold.

Kunz

Trêves veut Frédéric.

Gondicarius

En attendant tout meurt.

Haquin

Les villes sont fermées.

Swan

On ne peut voyager que par bandes armées.

Karl

Par les petits tyrans les peuples sont froissés.

Teudon

Quatre empereurs - c'est trop. Et ce n'est pas assez. En fait de rois, vois-tu, Karl, un vaut plus que quatre.

Kunz

Il faudrait un bras fort pour lutter, pour combattre. Mais, hélas ! Barberousse est mort, - bien mort, Suénon !

Swan

A-t-on dans le Cydnus retrouvé son corps ?

Jossius

Non. Les flots l'ont emporté.

Teudon

Swan, as-tu connaissance De la prédiction qu'on fit à sa naissance ? - « Cet enfant, dont le monde un jour suivra les lois, « Deux fois sera cru mort et revivra deux fois. » - Or, la prédiction, qu'on raille ou qu'on oublie, Une première fois semble s'être accomplie.

Hermann

Barberousse est l'objet de cent contes.

Teudon

Je dis Ce que je sais. J'ai vu, vers l'an quatre-vingt-dix, À Prague, à l'hôpital, dans une casemate, Un certain Sfrondati, gentilhomme dalmate, Fort vieux, et qu'on disait privé de sa raison. Cet homme racontait tout haut dans sa prison, Qu'étant jeune, à cet âge où tout hasard nous pousse, Chez le duc Frédéric, père de Barberousse, Il était écuyer. La duc fut consterné De la prédiction faite à son nouveau-né. De plus, l'enfant croissait pour une double guerre ; Gibelin par son père et guelfe par sa mère, Les deux partis pouvaient le réclamer un jour. Le père l'éleva d'abord dans une tour, Loin de tous les regards, et le tint invisible, Comme pour le cacher au sort le plus possible. Il chercha même encore un autre abri plus tard. D'une fille très noble il avait un bâtard Qui, né dans la montagne, ignorait que son père Était duc de Souabe et comte chef de guerre, Et ne le connaissait que sous le nom d'Othon. Le bon duc se cachait de ce fils-là, dit-on, De peur que le bâtard ne voulût être prince, Et d'un coin de duché se faire une province. Le bâtard par sa mère avait, fort prés du Rhin, Un burg dont il était burgrave et suzerain, Un château de bandit, un nid d'aigle, un repaire. L'asile parut bon et sûr au pauvre père. Il vint voir le burgrave, et, l'ayant embrassé, Lui confia l'enfant sous un nom supposé, Lui disant seulement : Mon fils, voici ton frère! Puis il partit. - Au sort nul ne peut se soustraire. Certes, le duc croyait son fils et son secret Bien gardés, car l'enfant lui-même s'ignorait. - Le jeune Barberousse, - ainsi chez le burgrave, Atteignit ses vingt ans. Or, - ceci devient grave. - Un jour, dans un hallier, au pied d'un roc, au bord D'un torrent qui baignait les murs du château fort, Des pâtres qui passaient trouvèrent à l'aurore Deux corps sanglants et nus qui palpitaient encore, Deux hommes poignardés dans le château sans bruit, Puis jetés à l'abîme, au torrent, à la nuit ; Et qui n'étaient pas morts. Un miracle ! vous dis-je. Ces deux hommes, que Dieu sauvait par un prodige, C'était le Barberousse avec son compagnon, Ce même Sfrondati, qui seul savait son nom. On les guérit tous deux. Puis, dans un grand mystère, Sfrondati ramena le jeune homme à son père, Qui pour paiement fit mettre au cachot Sfrondati. Le duc garda son fils, c'était le bon parti, Et n'eut plus qu'une idée, étouffer cette affaire. Jamais il ne revit son bâtard. Quand ce père Sentit sa mort prochaine, il appela son fils, Et lui fit à genoux baiser un crucifix. Barberousse, incliné sur ce lit funéraire, Jura de ne se point révéler à son frère, Et de ne s'en venger, s'il était encor temps, Que le jour où ce frère atteindrait ses cent ans. - C'est-à-dire jamais ; quoique Dieu soit le maître ! - Si bien que le bâtard sera mort sans connaître Que son père était duc et son frère empereur. Sfrondati pâlissait d'épouvante et d'horreur Quand on voulait sonder ce secret de famille. Les deux frères aimaient tous deux la même fille; L'aîné se crut trahi, tua l'autre, et vendît La fille à je ne sais quel horrible bandit. Qui, la liant au joug sans pitié, comme un homme, L'attelait aux bateaux qui vont d'Ostie à Rome. Quel destin ! - Sfrondati disait : C'est oublié ! Du reste, en son esprit tout s'était délié. Rien ne surnageait plus dans la nuit de son âme ; Ni le nom du bâtard, ni le nom de la femme. Il ne savait comment. Il ne pouvait dire où. - J'ai vu cet homme à Prague enfermé comme fou. Il est mort maintenant.

Hermann

Tu conclus ?

Teudon

Je raisonne. Si tous ces faits sont vrais, la prophétie est bonne. Car enfin, - cet espoir n'a rien de hasardeux, - Accomplie une fois, elle peut l'être deux. Barberousse, déjà cru mort dans sa jeunesse, Pourrait renaître encor.

Hermann

Bon! attends qu'il renaisse!

Kunz

On m'a jadis conté ce conte. En ce château Frédéric Barberousse avait nom Donato. Le bâtard s'appelait Fosco. Quant à la belle, Elle était Corse, autant que je me le rappelle. Les amants se cachaient dans un caveau discret, Dont l'entrée inconnue était leur doux secret ; C'est là qu'un soir Fosco, coeur jaloux, main hardie, Les surprit, et finit l'idylle en tragédie.

Gondicarius

Que Frédéric, du trône atteignant le sommet, N'ait jamais recherché la femme qu'il aimait, Cela me navrerait dans l'âme pour sa gloire, Si je croyais un mot de toute votre histoire.

Teudon

Il l'a cherchée, ami. De son bras souverain Trente ans il a fouillé les repaires du Rhin. Le bâtard...

Kunz

Ce Fosco !

Teudon

Pour servir en Bretagne, Avait laissé son burg et quitté la montagne. Il n'y revint, dit-on, que fort longtemps après. L'empereur investit les monts et les forêts, Assiégea les châteaux, détruisit les burgraves, Mais ne retrouva rien.

Gondicarius

Vous étiez de ses braves : Vous avez bataillé contre ces mécréants ! Vous souvient-il ?

Jossius

C'étaient des guerres de géants ! Les burgraves entre eux se prêtaient tous main forte. Il fallait emporter chaque mur, chaque porte. En haut, en bas, criblés de coups, baignés de sang, Les barons combattaient, et laissaient, en poussant Des rires éclatants sous leurs horribles masques, L'huile et le plomb fondu ruisseler sur leurs casques. Il fallait assiéger dehors, lutter dedans, Percer avec l'épée et mordre avec les dents. Oh ! quels assauts ! Souvent, dans l'ombre et la fumée, Le château, pris enfin, s'écroulait sur l'armée ! C'est dans ces guerres-là que Barberousse un jour, Masqué, mais couronné, seul, au pied d'une tour, Lutta contre un bandit qui, forcé dans son bouge, Lui brûla le bras droit d'un trèfle de fer rouge, Si bien que l'empereur dit au Comte d'Arau : - Je le lui ferai rendre, ami, par le bourreau !

Gondicarius

Cet homme fut-il pris ?

Jossius

Non, il se fit passage. Sa visière empêcha qu'on ne vit son visage, Et l'empereur garda le trèfle sur son bras.

Teudon

Je crois que Barberousse est vivant. - Tu verras.

Jossius

Je suis sûr qu'il est mort.

Cynulfus

Mais Max Edmond ?...

Hermann

Chimère !

Teudon

La grotte du Malpas...

Hermann

Un conte de grand-mère !

Karl

Sfrondati cependant jette un jour tout nouveau...

Entre un soldat le fouet à la main.

Hermann

Bah ! songes d'un fiévreux qui voit dans son cerveau, Où flottent des lueurs toujours diminuées, Les visions passer ainsi que des nuées !

Les prisonniers ramassent leurs outils, s'accouplent en silence et sortent la tête basse sous le fouet du soldat. Guanhumara reparaît sur la galerie haute et les suit des yeux. Au moment où les prisonniers disparaissent, entrent par la grande porte Régina, Edwige et Otbert ; Régina, vêtue de blanc ; Edwige, la nourrice, vieille, vêtue de noir ; Otbert, en habit de capitaine aventurier, avec le coutelas et la grande épée ; Régina, toute jeune, pale, accablée et se traînant à peine, comme une personne malade depuis longtemps et presque mourante. Elle se penche sur le bras d'Otbert, qui la soutient et fixe sur elle un regard plein d'angoisse et d'amour. Edwige la suit. Guanhumara, sans être vue d'aucun des trois, les observe et les écoute quelques instants, puis sort par le côté opposé à celui où elle est entrée.

Un Soldat

Esclaves, au travail ! Les convives ce soir Vont venir visiter cette aile du manoir ; C'est monseigneur Hatto, le maître, qui les mène. Qu'il ne vous trouve point ici traînant la chaîne.

Scène 3

Otbert, La Comtesse Régina, Edwige

Otbert

Appuyez-vous sur moi. - Là, marchez doucement. - Venez sur ce fauteuil vous asseoir un moment. Il la conduit à un grand fauteuil près de la fenêtre. Comment vous trouvez-vous ?

À Edwige.

Edwige sort.

La Comtesse Régina

Mal. J'ai froid. Je frissonne. Ce banquet m'a fait mal. Vois s'il ne vient personne.

Otbert

Ne craignez rien. Ils vont boire jusqu'au matin. Pourquoi donc êtes-vous allée à ce festin ?

La Comtesse Régina

Hatto...

Otbert

Hatto !

La Comtesse Régina

Plus bas. Il eût pu me contraindre, Je lui suis fiancée.

Otbert

Il fallait donc vous plaindre Au vieux seigneur. Hatto le craint.

La Comtesse Régina

Je vais mourir. À quoi bon ?

Otbert

Oh ! Pourquoi parler ainsi ?

La Comtesse Régina

Souffrir, Rêver, puis s'en aller. C'est le sort de la femme.

Otbert

Voyez ce beau soleil !

La Comtesse Régina

Oui, le couchant s'enflamme. Nous sommes en automne et nous sommes au soir. Partout la feuille tombe et le bois devient noir.

Otbert

Les feuilles renaîtront.

Rêvant et regardant le ciel.

La Comtesse Régina

Oui. - Vite ! - à tire-d'ailes, - - Oh ! c'est triste de voir s'enfuir les hirondelles ! Elles s'en vont là-bas vers le midi doré.

Otbert

Elles reviendront.

La Comtesse Régina

Oui. - Mais moi je ne verrai Ni l'oiseau revenir, ni la feuille renaître !

Otbert

Régina !...

Elle lui donne sa bourse.

Otbert jette la bourse par une des fenêtres du fond. Elle continue, l'oeil fixé au dehors.

La Comtesse Régina

Mettez-moi plus près de la fenêtre.. Otbert, jetez ma bourse aux pauvres prisonniers. Oui, ce soleil est beau. Ses rayons, - les derniers! - Sur le front du Taunus posent une couronne, Le fleuve luit ; le bois de splendeurs s'environne ; Les vitres du hameau, là-bas, sont tout en feu ; Que c'est beau ! Que c'est grand ! Que c'est charmant, mon Dieu ! La nature est un flot de vie et de lumière !... Oh ! je n'ai pas de père et je n'ai pas de mère, Nul ne peut me sauver, nul ne peut me guérir, Je suis seule en ce monde et je me sens mourir.

Otbert

Vous, seule au monde ! Et moi ! Moi qui vous aime!

La Comtesse Régina

Rêve ! Non, vous ne m'aimez pas, Otbert ! La nuit se lève ! - La nuit ! - J'y vais tomber. Vous m'oublierez après.

Montrant la porte du donjon.

Otbert

Mais pour vous je mourrais et je me damnerais ! Je ne vous aime pas! - Elle me désespère ! Depuis un an, du jour où dans ce noir repaire Je vous vis, au milieu de ces bandits jaloux, Je vous aimai. Mes yeux, madame, allaient à vous, Dans ce morne château, plein de crimes sans nombre, Comme au seul lys du gouffre, au seul astre de l'ombre ! Oui, j'osai vous aimer, vous, comtesse du Rhin ! Vous, promise à Hatto, le comte au coeur d'airain ! Je vous l'ai dit, je suis un pauvre capitaine, Homme de ferme épée et de race incertaine. Peut-être moins qu'un serf, peut-être autant qu'un roi. Mais tout ce que je suis est à vous. Quittez-moi, Je meurs. - Vous êtes deux dans ce château que j'aime. Vous d'abord, avant tout, avant mon père même, Si j'en avais un, - puis ce vieillard affaissé Sous le poids inconnu d'un effrayant passé. Doux et fort, triste aïeul d'une horrible famille, Il met toute sa joie en vous, ô noble fille, En vous, son dernier culte et son dernier flambeau, Aube qui blanchissez le seuil de son tombeau ! Moi, soldat dont la tête au poids du sort se plie, Je vous bénis tous deux, car près de vous j'oublie ; Et mon âme, qu'étreint une fatale loi, Près de lui se sent grande, et pure près de toi ! Vous voyez maintenant tout mon coeur. Oui, je pleure, Et puis je suis jaloux, je souffre. Tout à l'heure, Hatto vous regardait, - vous regardait toujours ! - Et moi, moi, je sentais, à bouillonnements sourds, De mon coeur à mon front qu'un feu sinistre éclaire, Monter toute ma haine et toute ma colère ! - Je me suis retenu, j'aurais dû tout briser! - - Je ne vous aime pas ! - Enfant, donne un baiser, Je te donne mon sang. - Régina, dis au prêtre Qu'il n'aime pas son Dieu, dis au Toscan sans maître Qu'il n'aime point sa ville, au marin sur la mer Qu'il n'aime point l'aurore après les nuits d'hiver ; Va trouver sur son banc le forçat las de vivre, Dis-lui qu'il n'aime point la main qui le délivre ; Mais ne me dis jamais que je ne t'aime pas ! Car vous êtes pour moi, dans l'ombre où vont mes pas, Dans l'entrave où mon pied se sent pris en arrière, Plus que la délivrance et plus que la lumière ! Je suis à vous sans terme, à vous éperdument, Et vous le savez bien. - Oh ! Les femmes vraiment Sont cruelles toujours, et rien ne leur plaît comme De jouer avec l'âme et la douleur d'un homme ! - Mais, pardon, vous souffrez, je vous parle de moi, Mon Dieu! quand je devrais, à genoux devant toi, Ne point contrarier ta fièvre et ton délire, Et te baiser les mains en te laissant tout dire !

La Comtesse Régina

Mon sort comme le vôtre, Otbert, d'ennui fut plein. Que suis-je ? Une orpheline. Et vous ? Un orphelin. Le ciel, nous unissant par nos douleurs communes, Eût pu faire un bonheur de nos deux infortunes ; Mais...

Otbert

Mais je t'aimerai ! mais je t'adorerai ! Mais je te servirai ! si tu meurs, je mourrai ! Mais je tuerai Hatto s'il ose te déplaire ! Mais je remplacerai, moi, ton père et ta mère ! Oui, tous les deux ! J'en prends l'engagement sans peur. Ton père ? J'ai mon bras ; ta mère ? J'ai mon coeur !

La Comtesse Régina

Ô doux ami, merci ! Je vois toute votre âme. Vouloir comme un géant, aimer comme une femme, C'est bien vous, mon Olbert ; vous tout entier. Eh bien ! Vous ne pouvez, hélas! rien pour moi.

Otbert

Si !

La Comtesse Régina

Non, rien ! Ce n'est pas à Hatto qu'il faut qu'on me dispute. Mon fiancé m'aura sans querelle et sans lutte ; Vous ne le vaincrez pas, vous si brave et si beau; Car mon vrai fiancé, vois-tu, c'est le tombeau ! - Hélas ! Puisque je touche à cette nuit profonde, Je fais de ce que j'ai de meilleur en ce monde Deux parts, l'une au Seigneur, l'autre pour vous. Je veux, Ami, que vous posiez la main sur mes cheveux, Et je vous dis, au seuil de mon heure suprême : Otbert, mon âme à Dieu, mon coeur à vous. - Je t'aime

Edwige

Quelqu'un.

Elle fait quelques pas vers la porte bâtarde, appuyée sur Edwige et sur Olbert. Au moment d'entrer sous la porte, elle s'arrête et se retourne.

La Comtesse Régina

Viens. Oh ! Mourir à seize ans, c'est affreux ! Quand nous aurions pu vivre, ensemble, aimés, heureux ! Mon Otbert, je veux vivre ! Écoute ma prière ! Ne me laisse pas choir sous cette froide pierre ! La mort me fait horreur ! Sauve-moi, mon amant ! Est-ce que tu pourrais me sauver, dis, vraiment ?

Régina sort avec Edwige. La porte se referme. Otbert semble la suivre des yeux et lui parler, quoiqu'elle ait disparu.

Apercevant Guanhumara, qui est depuis quelques instants immobile au fond du théâtre.

Otbert

Tu vivras ! Toi, mourir si jeune ! Belle et pure ! Non, dussé-je au démon me donner, je le jure, Tu vivras. Justement.

Scène 4

Otbert, Guanhumara

Otbert

Guanhumara, ta main. J'ai besoin de toi, viens.

Guanhumara

Toi, passe ton chemin.

Otbert

Écoute-moi.

Montrant son pied.

Guanhumara

Tu vas me demander encore Ton pays ? ta famille? - Eh bien! si je l'ignore - Si ton nom est Otbert? si ton nom est Yorghi ? Pourquoi dans mon exil ton enfance a langui ? Si c'est au pays corse, ou bien en Moldavie, Qu'enfant je te trouvai, nu, seul, cherchant ta vie ? Pourquoi dans ce château je t'ai dit de venir ? Pourquoi moi-même à toi j'ose m'y réunir, En te disant pourtant de ne pas me connaître ? Pourquoi, bien que Régine ait fléchi notre maître, Je garde au cou ma chaîne, et d'où vient qu'en tout lieu, En tout temps, comme on fait pour accomplir un voeu, J'ai porté cet anneau que tu me vois encore ? Enfin si je suis Corse, ou Slave, ou Juive, ou Maure? Je ne veux pas répondre et je ne dirai rien. Livre-moi, si tu veux. Mais non, je le sais bien, Tu ne trahiras pas, quoique nourrice amère, Celle qui t'a nourri, qui t'a servi de mère. Et puis la mort n'a rien qui puisse me troubler. Elle veut passer outre. Il la retient.

Otbert

Mais ce n'est pas de moi que je veux te parler. Dis-moi, toi qui sais tout, Régina...

Elle veut s'éloigner. Il l'arrête encore.

Guanhumara

Sera morte Avant un mois.

Otbert

Peux-tu la sauver ?

Rêvant et se parlant à elle-même.

Guanhumara

Que m'importe ! Oui, quand j'étais dans l'Inde, au fond des bois j'errais, J'allais, étudiant, dans la nuit des forêts, Blême, effrayante à voir, horrible aux lions mêmes, Les herbes, les poisons, et les philtres suprêmes Qui font qu'un trépassé redevient tout d'abord Vivant, et qu'un vivant prend la face d'un mort.

Otbert

Peux-tu la sauver, dis ?

Guanhumara

Oui.

Otbert

Par pitié, par grâce, Pour Dieu qui nous entend, par tes pieds que j'embrasse. Sauve-la, guéris-la !

Guanhumara

Si tout à l'heure ici, Quand tes yeux contemplaient Régina, ton souci, Hatto soudain était entré comme un orage, Si devant toi, féroce et riant avec rage, Il l'avait poignardée, elle, et jeté son corps Au torrent qui rugit comme un tigre dehors ; Puis, si, te saisissant de sa main assassine, Il t'avait exposé dans la ville voisine, L'anneau d'esclave au pied, nu, mourant, attaché Comme une chose à vendre, au poteau du marché ; S'il t'avait en effet, toi soldat, toi né libre, Vendu, pour qu'on t'attelle aux barques sur le Tibre ! Suppose maintenant qu'après ce jour hideux La mort près de cent ans vous oubliât tous deux ; Après avoir erré de rivage en rivage, Quand tu reviendrais vieux de ce long esclavage, Que te resterait-il au coeur ? Parle à présent.

Otbert

La vengeance, le meurtre, et la soif de son sang.

Mettant la main sur son coeur.

Guanhumara

Eh bien! je suis le meurtre et je suis la vengeance. Je vais, fantôme aveugle, au but marqué d'avance; Je suis la soif du sang ! Que me demandes-tu ? D'avoir de la pitié, d'avoir de la vertu, De sauver des vivants ? J'en ris lorsque j'y pense. Tu dis avoir besoin de moi ? Quelle imprudence ! Et si, de mon côté, glaçant ton coeur d'effroi, Je te disais aussi que j'ai besoin de toi ? Que j'ai pour mes projets élevé ton enfance ? Que je recule, moi, devant ton innocence ? Recule donc alors, enfant que j'ai quitté, Devant ma solitude et ma calamité ! - Je viens de te conter mon histoire. Est-ce infâme ? Seulement, c'est l'amant qu'on a tué ; la femme, - C'était moi, - fut vendue et survit ; l'assassin Survit aussi ; tu peux servir à mon dessein. - Oh ! j'ai gémi longtemps. Toute l'eau de la rue A coulé sur mon front, et je suis devenue Hideuse et formidable à force de souffrir. J'ai vécu soixante ans de ce qui fait mourir, De douleur ; faim, misère, exil, pliant ma tête ; J'ai vu le Nil, l'Indus, l'Océan, la tempête, Et les immenses nuits des pôles étoiles ; De durs anneaux de fer dans ma chair sont scellés ; Vingt maîtres différents, moi, malade et glacée, Moi, femme, à coups de fouet devant eux m'ont chassée. Maintenant, c'est fini. Je n'ai plus rien d'humain, Et je ne sens rien là quand j'y pose la main. Je suis une statue et j'habite une tombe. Un jour de l'autre mois ; vers l'heure où le soir tombe, J'arrivai, pâle et froide, en ce château perdu ; Et je m'étonne encor qu'on n'ait pas entendu, Au bruit de l'ouragan courbant les branches d'arbre, Sur ce pavé fatal venir mes pieds de marbre. Eh bien ! Moi, dont jamais la haine n'a dormi, Aujourd'hui, si je veux, je tiens mon ennemi, Je le tiens ; il suffit, si je marque son heure, D'un mot pour qu'il chancelle, et d'un pas pour qu'il meure ! Faut-il le répéter ? C'est toi, toi seul qui peux Me donner la vengeance ainsi que je la veux. Mais, au moment d'atteindre à ce but si terrible, Je me suis dit : Non ! non ! ce serait trop horrible ! Moi qui touche à l'enfer, je me sens hésiter. Ne viens pas me chercher ! Ne viens pas me tenter ! Car, si nous en étions à des marchés semblables, Je te demanderais des choses effroyables. Dis, voudrais-tu tirer ton poignard du fourreau ? Te faire meurtrier ? - Ne ferais-tu bourreau ? Tu frémis ! Va-t'en donc, coeur faible, bras débile ! Je ne te parle pas, mais laisse-moi tranquille !

Otbert

Qu'exigerais-tu donc de moi ?

Guanhumara

Reste innocent. Va-t'en !

Otbert

Pour la sauver je donnerais mon sang.

Guanhumara

Va-t'en !

Otbert

Je commettrais un crime. Es-tu contente?

Guanhumara

Il me tente, démons ! vous voyez qu'il me tente. Eh bien ! Je le saisis ! - Tu vas m'appartenir. Ne perds pas désormais, quoi qu'il puisse advenir, Ton temps à me prier. Mon âme est pleine d'ombre ; La prière se perd dans sa profondeur sombre. Je te l'ai dit, je suis sans pitié, sans remord, À moins de voir vivant celui que j'ai vu mort, Donato que j'aimais ! - Et maintenant, écoute, Je t'avertis au seuil de cette affreuse route, Une dernière fois. Je te dis tout. - Il faut Tuer quelqu'un, tuer comme sur l'échafaud, Ici, qui je voudrai, quand je voudrai, sans grâce, Sans pardon ! - Vois !

Otbert

Poursuis.

Guanhumara

Chaque souffle qui passe Pousse ta Régina vers la tombe. Sans moi Elle est morte. Je puis seule la sauver. Voi Ce flacon. Chaque soir qu'elle en boive une goutte, Elle vivra.

Otbert

Grand Dieu ! Dis-tu vrai ? Donne !

Guanhumara

Ecoute. Si demain tu la vois, grâce à cette liqueur, Venir, à toi, la vie au front, la joie au coeur, Ange ressuscité, souriante figure, Tu m'appartiens !

Otbert

C'est dit.

Guanhumara

Jure-le.

Otbert

Je le jure.

Guanhumara

Ta Régina d'ailleurs me répondra de toi. C'est elle qui paierait pour ton manque de foi. Tu le sais, je connais cette antique demeure ; J'en sais tous les secrets ; partout j'entre à toute heure !

Otbert

Tu dis qu'elle vivra ?

Guanhumara

Oui. Songe à ton serment !

Otbert

Elle sera sauvée?

Guanhumara

Oui. Songe qu'au moment Où tu prendras ceci - je vais prendre ton âme.

Otbert

Donne et prends.

Guanhumara

À demain !

Guanhumara sort.

Otbert

À demain !

Il se dirige vers la porte bâtarde, puis s'arrête un moment et fixe son regard sur la fiole.

Il entre précipitamment sous la porte bâtarde, qui se referme derrière lui. Cependant on entend du côté opposé des rires et des chants qui semblent se rapprocher. La grande porte s'ouvre à deux battants. Entrent, avec une rumeur de joie, les princes et les burgraves, conduits par Hatto, tous couronnés de fleurs, vêtus de soie et d'or, sans cottes de mailles, sans gambessons et sans brassards, et le verre en main. Ils causent, boivent et rient par groupes, au milieu desquels circulent des pages portant des flacons pleins de vin, des aiguières d'or et des plateaux chargés de fruits. Au fond, des pertuisaniers immobiles et silencieux. Musiciens, clairons, trompettes, hérauts d'armes.

Otbert

Merci, femme ! Quel que soit ton projet, qui que tu sois, merci ! Ma Régina vivra ! - Mais portons-lui ceci ! Oh ! Que l'enfer me prenne, et qu'elle vive !

Scène 5

Lupus, Gilissa, Platon, Le Duc Gerhard de Thuringe, Hatto, Giannilaro, Le Capitaine du Burg, Darius

Lupus

L'hiver est froid, la bise est forte, Il neige là-haut sur les monts. - Aimons, qu'importe ! Qu'importe, aimons ! Je suis damné, ma mère est morte, Mon curé me fait cent sermons. - Aimons, qu'importe ! Qu'importe, aimons ! Belzébuth, qui frappe à ma porte, M'attend avec tous ses démons. Aimons, qu'importe ! Qu'importe, aimons !

Gilissa

Comte, La grand'porte du burg et le chemin qui monte Se voit d'ici.

Platon

Quel deuil et quelle vétusté !

Le Duc Gerhard de Thuringe

On dirait un logis par les spectres hanté.

Hatto

C'est là qu'est mon aïeul.

Le Duc Gerhard de Thuringe

Tout seul ?

Hatto

Avec mon père.

Platon

Pour t'en débarrasser comment as-tu pu faire?

Hatto

Ils ont fait leur temps. - Puis ils ont l'esprit troublé. Voilà plus de deux mois que le vieux n'a parlé. Il faut bien qu'à la fin la vieillesse s'efface. Il a près de cent ans. - Ma foi, j'ai pris leur place. Ils se sont retirés.

Giannilaro

D'eux-mêmes ?

Entre un capitaine.

Hatto

À peu près.

Le Capitaine du Burg

Monseigneur...

Hatto

Que veux-tu ?

Le Capitaine du Burg

L'argentier juif Perez N'a point encor payé sa rançon.

Hatto

Qu'on le pende.

Le Capitaine du Burg

Puis les bourgeois de Linz, dont la frayeur est grande, Vous demandent quartier.

Hatto

Pillez ! Pays conquis.

Le Capitaine du Burg

Et ceux de Rhens ?

Le Capitaine sort.

Hatto

Pillez !

Il boit.

Darius

Ton vin est bon, Marquis !

Hatto

Pardieu ! Je le crois bien. C'est du vin d'écarlate. La ville de Bingen, qui me craint et me flatte, M'en donne tous les ans deux tonnes.

Le Duc Gerhard de Thuringe

Régina, Ta fiancée, est belle.

Hatto

Ah ! L'on prend ce qu'on a. Du côté maternel elle nous est parente.

Le Duc Gerhard de Thuringe

Elle paraît malade !

Hatto

Oh ! Rien.

Entre un capitaine.

Giannilaro

Elle est mourante.

Le Capitaine du Burg

Des marchands vont passer demain.

Le Capitaine sort. Hatto continue en se tournant vers les princes.

Hatto

Embusquez-vous. Mon père eût été là. Moi, je reste chez nous. Jadis on guerroyait, maintenant on s'amuse. Jadis c'était la force, à présent c'est la ruse. Le passant me maudit ; le passant dit : - Hatto Et ses frères font rage en ce sombre château, Palais mystérieux qu'assiègent les tempêtes. Aux margraves, aux ducs, Hatto donne des fêtes, Et fait servir, courbant leurs têtes sous ses pieds, Par des princes captifs les princes conviés ! Eh bien ! C'est un beau sort ! On me craint, on m'envie. Moi je ris ! - Mon donjon brave tout. - De la vie, En attendant Satan, je fais un paradis ; Comme un chasseur ses chiens, je lâche mes bandits ; Et je vis très heureux. - Ma fiancée est belle, N'est-ce pas? - À propos, ta comtesse Isabelle, L'épouses-tu ?

Le Duc Gerhard de Thuringe

Non.

Hatto

Mais tu lui pris, l'an passé, Sa ville, et lui promis d'épouser.

Riant.

Il rit.

Le Duc Gerhard de Thuringe

Je ne sai... - Ah ! Oui, on me fit jurer sur l'Evangile ! - Bon ! je laisse la fille et je garde la ville.

Hatto

Mais que dit de cela la diète ? -

Le Duc Gerhard de Thuringe

Elle se tait.

Hatto

Mais ton serment ?

Depuis quelques instants la porte du donjon à droite s'est ouverte, et a laissé voir quelques degrés d'un escalier sombre sur lesquels ont apparu deux vieillards, l'un âgé d'un peu plus de soixante ans, cheveux gris, barbe grise ; l'autre, beaucoup plus vieux, presque tout à fait chauve, avec une longue barbe blanche ; tous deux ont la chemise de fer, jambières et brassières de mailles, la grande épée au côté, et, par-dessus leur habit de guerre, le plus vieux porte une simarre blanche doublée de drap d'or, et l'autre une grande peau de loup dont la gueule s'ajuste sur sa tête. Derrière le plus vieux se tient debout, immobile comme une figure pétrifiée, un écuyer à barbe blanche, vêtu de fer et élevant au-dessus de la tête du vieillard une grande bannière noire sans armoiries. Otbert, les yeux baissés, est auprès du plus vieux, qui a le bras droit posé sur son épaule, et se tient un peu en arrière. Dans l'ombre, derrière chacun des deux vieux chevaliers, on aperçoit deux écuyers habillés de fer comme leurs maîtres, et non moins vieux, dont la barbe blanchie descend sous la visière à demi baissée de leurs heaumes. Ces écuyers portent sur des coussins de velours écarlate les casques des deux vieillards, grands morions de forme extraordinaire dont les cimiers figurent des gueules d'animaux fantastiques. Les deux vieillards écoutent en silence ; le moins vieux appuie son menton sur ses deux bras réunis et ses deux mains sur l'extrémité du manche d'une énorme hache d'Ecosse. Les convives,occupés et causant entre eux, ne les ont pas aperçus.

Le Duc Gerhard de Thuringe

Ah bah !

Scène 6

Magnus, Hatto, Le Duc Gerhard de Thuringe, Lupus, Gorlois, Gilissa, Cadwalla, Darius, Job, Otbert

À ces paroles de Magnus, tous se sont retournés avec stupeur. Moment de silence parmi les convives.

Magnus

Jadis il en était Des serments qu'on faisait dans la vieille Allemagne, Comme de nos habits de guerre et de campagne ; Ils étaient en acier. - J'y songe avec orgueil. - C'était chose solide et reluisante à l'oeil, Que l'on n'entamait point sans lutte et sans bataille, À laquelle d'un homme on mesurait la taille, Qu'un noble avait toujours présente à son chevet, Et qui, même rouillée, était bonne et servait. Le brave mort dormait dans sa tombe humble et pure, Couché dans son serment comme dans son armure, Et le temps, qui des morts ronge le vêtement, Parfois brisait l'armure, et jamais le serment. Mais aujourd'hui la foi, l'honneur et les paroles Ont pris le train nouveau des modes espagnoles. Clinquant ! soie! - Un serment, avec ou sans témoins, Dure autant qu'un pourpoint. - Parfois plus, souvent moins! S'use vite, et n'est plus qu'un haillon incommode Qu'on déchire et qu'on jette en disant : Vieille mode !

Hatto

Mon père !...

Magnus

Jeunes gens, vous faites bien du bruit. Laissez les vieux rêver dans l'ombre et dans la nuit. La lueur des festins blesse leurs yeux sévères. Les vieux choquaient l'épée ; enfants ! choquez les verres ! Mais loin de nous !

En ce moment il aperçoit les portraits disposés sur le mur la face contre la pierre.

À Magnus.

Hatto

Seigneur !... Mais qui donc ? Pardonnez. Ces portraits ! Mes aïeux ! Qui les a retournés ? Qui s'est permis ?...

Magnus

C'est moi.

Hatto

Vous ?

Magnus

Moi.

Hatto

Mon père !

Le Duc Gerhard de Thuringe

Il raille !

Magnus

Je les ai retournés tous contre la muraille, Pour qu'ils ne puissent voir la honte de leurs fils.

Hatto

Barberousse a puni son grand-oncle Louis, Pour un affront moins grand. Puisqu'à bout on me pousse...

Magnus

Il me semble qu'on a parlé de Barberousse, Il me semble qu'on a loué ce compagnon. Que devant moi jamais on ne dise ce nom !

Lupus

Que vous a-t-il donc fait, bonhomme ?

Montrant l'autre vieillard.

Se redressant.

Étendant les bras.

Il s'arrête, s'interrompt, et reste un moment silencieux.

Il tombe dans une profonde rêverie, et semble ne plus rien entendre autour de lui. Peu à peu la joie et la hardiesse renaissent parmi les convives. Les deux vieillards semblent deux statues. Le vin circule et les rires recommencent.

Magnus

Ô nos ancêtres ! Restez, restez voilés! - Ce qu'il m'a fait, mes maîtres ? - Ne parlais-tu pas, toi, petit comte de Mons ? - Descends les bords du Rhin, du lac jusqu'aux Sept-Monts, Et compte les châteaux détruits sur les deux rives ! Ce qu'il m'a fait ? - Nos soeurs et nos filles captives, Gibets impériaux bâtis pour les vautours Sur nos rochers avec les pierres de nos tours, Assauts, guerre et carnage à tous tant que nous sommes, Carcans d'esclave au cou des meilleurs gentilshommes, Voilà ce qu'il m'a fait ! - et ce qu'il vous a fait ! - Trente ans, sous ce César, qui toujours triomphait, L'incendie et l'exil, les fers, mille aventures, Les juges, les cachots, les greffiers, les tortures, Oui, nous avons souffert tout cela ! nous avons, Grand Dieu ! Comme des Juifs, comme des esclavons Subi ce long affront, cette longue victoire, Et nos fils dégradés n'en savent plus l'histoire ! - Tout pliait devant lui. - Quand Frédéric premier, Masqué, mais couvert d'or du talon au cimier, Surgissant au sommet d'une brèche enflammée, Jetait son gantelet à toute notre armée, Tout tremblait, tout fuyait, d'épouvante saisi. Mon père seul un jour, - mon père, que voici ! - Lui barrant le chemin dans une cour étroite, D'un trèfle au feu rougi lui flétrit la main droite ! - Ô souvenirs ! ô temps ! tout s'est évanoui ! L'éclair a disparu de notre oeil ébloui. Les barons sont tombés ; les burgs jonchent la plaine. De toute la forêt il ne reste qu'un chêne, S'inclinant devant le vieillard. Et ce chêne, c'est vous, mon père vénéré ! - Barberousse ! - Malheur à ce nom abhorré ! - Nos blasons sont cachés sous l'herbe et les épines. Le Rhin déshonoré coule entre des ruines ! - Oh ! Je nous vengerai ! - ce sera ma grandeur ! - Sans trêve, sans merci, sans pitié, sans pudeur, Sur lui, s'il n'est pas mort, ou du moins sur sa race, Rien ne m'empêchera de le frapper! - Dieu fasse Qu'avant d'être au tombeau mon coeur soit soulagé, Que je ne meure pas avant d'être vengé ! Car, pour avoir enfin cette suprême joie, Pour sortir de la tombe et ressaisir ma proie, Pour pouvoir revenir sur terre après ma mort, Jeunes gens, je ferais quelque exécrable effort! Oui, que Dieu veuille ou non, le front haut, le coeur ferme, Je veux, quelle que soit la porte qui m'enferme, Porte du paradis ou porte de l'enfer, La briser d'un seul coup de ce poignet de fer ! - Hélas ! Que dis-je là, moi, vieillard solitaire !

Hatto

L'âge leur a troublé l'esprit.

Gorlois

Un jour mon père Sera comme eux, et moi je serai comme lui.

Cependant Gorlois et quelques pages se sont approchés de la fenêtre et regardent au dehors. Tout à coup Gorlois se retourne.

Hatto

Tous nos soldats leur sont dévoués. Quel ennui !

Gorlois

Ha ! Père, viens donc voir ce vieux à barbe blanche !

Lupus

Comme il monte à pas lents le sentier ! son front penche.

Gorlois

Est-il las !

Lupus

Le vent souffle aux trous de son manteau.

Gorlois

On dirait qu'il demande abri dans le château.

Gilissa

C'est quelque mendiant !

Cadwalla

Quelque espion !

Darius

Arrière !

Hatto

Qu'on me chasse à l'instant ce drôle à coups de pierre !

Lupus

Va-t'en, chien !

Les regardant tous en face.

Magnus

En quel temps sommes-nous, Dieu puissant ! Et qu'est-ce donc que ceux qui vivent à présent ? On chasse à coups de pierre un vieillard qui supplie ! De mon temps, - nous avions aussi notre folie, Nos festins, nos chansons... - On était jeune enfin ! Mais qu'un vieillard, vaincu par l'âge et par la faim, Au milieu d'un banquet, au milieu d'une orgie, Vint à passer, tremblant, la main de froid rougie, Soudain on remplissait, cessant tout propos vain, Un casque de monnaie, un verre de bon vin. C'était pour ce passant, que Dieu peut-être envoie ! Après, nous reprenions nos chants, car, plein de joie, Un peu de vin au coeur, un peu d'or dans la main, Le vieillard souriant poursuivait son chemin. - Sur ce que nous faisions jugez ce que vous faites !

À Gorlois.

Job

Jeune homme, taisez-vous. - De mon temps, dans nos fêtes, Quand nous buvions, chantant plus haut que vous encor, Autour d'un boeuf entier posé sur un plat d'or, S'il arrivait qu'un vieux passât devant la porte, Pauvre, en haillons, pieds nus, suppliant ; une escorte L'allait chercher ; sitôt qu'il entrait, les clairons Éclataient ; on voyait se lever les barons ; Les jeunes, sans parler, sans chanter, sans sourire, S'inclinaient, fussent-ils princes du saint-empire; Et les vieillards tendaient la main à l'inconnu En lui disant : Seigneur, soyez le bienvenu ! - Va quérir l'étranger !

Hatto

Mais...

Job

Silence !

Le Duc Gerhard de Thuringe

Excellence...

Tous reculent et se taisent. Gorlois obéit et sort.

Job

Qui donc ose parler lorsque j'ai dit : Silence !

Otbert

Bien, comte! - Ô vieux lion, contemple avec effroi Ces chats-tigres hideux qui descendent de toi ; Mais s'ils te font enfin quelque injure dernière, Fais-les frissonner tous en dressant ta crinière !

Gorlois

Il monte, Monseigneur.

À ses fils.

À Gorlois.

Aux hérauts et aux trompettes.

Fanfares. Les burgraves et les princes se rangent à gauche. Tous les fils et petits-fils de Job, à droite autour de lui. Les pertuisaniers au fond, avec la bannière haute.

Entre par la galerie du fond un mendiant, qui paraît presque aussi vieux que le comte Job. Sa barbe blanche lui descend jusqu'au ventre. Il est vêtu d'une robe de bure brune à capuchon en lambeaux, et d'un grand manteau brun troué ; il a la tête nue, une ceinture de corde où pend un chapelet à gros grains, des chaussures de corde à ses pieds nus. Il s'arrête au haut du degré de six marches, et reste immobile, appuyé sur un long bâton noueux. Les pertuisaniers le saluent de la bannière et les clairons d'une nouvelle fanfare. Depuis quelques instants Guanhumara a reparu à l'étage supérieur du promenoir et elle assiste à toute la scène.

Job

Debout ! - autour de moi ! Ici ! Sonnez, clairons, ainsi que pour un roi ! Bien.

Scène 7

Job, Mendiant

Job

Qui que vous soyez, avez-vous ouï dire Qu'il est dans le Taunus, entre Cologne et Spire, Sur un roc, près duquel les monts sont des coteaux, Un château, renommé parmi tous les châteaux, Et dans ce burg, bâti sur un monceau de laves, Un burgrave fameux parmi tous les burgraves ? Vous a-t-on raconté que cet homme sans lois, Tout chargé d'attentats, tout éclatant d'exploits, Par la diète à Francfort, par le concile à Pise, Mis hors du saint-empire et de la sainte-église, Isolé, foudroyé, réprouvé, mais resté Debout dans sa montagne et dans sa volonté, Poursuit, provoque et bat, sans relâche et sans trêves, Le comte palatin, l'archevêque de Trêves, Et, depuis soixante ans, repousse d'un pied sûr L'échelle de l'empire appliquée à son mur ? Vous a-t-on dit qu'il est l'asile de tout brave, Qu'il fait du riche un pauvre, et du maître un esclave ; Et qu'au-dessus des ducs, des rois, des empereurs, Aux yeux de l'Allemagne en proie à leurs fureurs, Il dresse sur sa tour, comme un défi de haine, Comme un appel funèbre aux peuples qu'on enchaîne, Un grand drapeau de deuil, formidable haillon Que la tempête tord dans son noir tourbillon? Vous a-t-on dit qu'il touche à sa centième année, Et qu'affrontant le ciel, bravant la destinée, Depuis qu'il s'est levé sur son rocher, jamais, Ni la guerre arrachant les burgs de leurs sommets, Ni César furieux et tout-puissant, ni Rome, Ni les ans, fardeau sombre, accablement de l'homme, Rien n'a vaincu, rien n'a dompté, rien n'a ployé Ce vieux titan du Rhin, Job l'Excommunié? - Savez-vous cela ?

Mendiant

Oui.

Montrant Magnus.

Job

Vous êtes chez cet homme. Soyez le bienvenu, seigneur. C'est moi qu'on nomme Job-le-Maudit. Voici mon fils à mes genoux, Montrant Hatto, Gorlois et les autres. Et les fils de mon fils, qui sont moins grands que nous, Ainsi notre espérance est bien souvent trompée, Or, de mon père mort je tiens ma vieille épée, De mon épée un nom qu'on redoute, et du chef De ma mère je tiens ce manoir d'Heppenheff. Nom, épée et château, tout est à vous, mon hôte, Maintenant, parlez-nous à coeur libre, à voix haute.

Mendiant

Princes, comtes, seigneurs, - vous, esclaves, aussi ! - J'entre et je vous salue, et je vous dis ceci : Si tout est en repos au fond de vos pensées, Si rien, en méditant vos actions passées, Ne trouble vos coeurs, purs comme le ciel est bleu, Vivez, riez, chantez !- Sinon, pensez à Dieu ! Jeunes hommes, vieillards aux longues destinées, - Vous, couronnés de fleurs, - vous, couronnés d'années, Si vous faites le mal sous la voûte des cieux, Regardez devant vous et soyez sérieux. Ce sont des instants courts et douteux que les nôtres; L'âge vient pour les uns, la tombe s'ouvre aux autres. Donc, jeunes gens, si fiers d'être puissants et forts, Songez aux vieux ; et vous, vieillards, songez aux morts! Soyez hospitaliers surtout ! C'est la loi douce. Quand on chasse un passant, sait-on qui l'on repousse? Sait-on de quelle part il vient? - Fussiez-vous rois, Que le pauvre pour vous soit sacré! - Quelquefois, Dieu, qui d'un souffle abat les sapins centenaires, Remplit d'événements, d'éclairs et de tonnerres Déjà grondant dans l'ombre à l'heure où nous parlons, La main qu'un mendiant cache sous ses haillons !

Deuxième Partie

Scène 1

Mendiant

Sa tête tombe sur sa poitrine; il sort à pas lents par le fond du théâtre. Otbert, qui est entré depuis quelques instants, le suit des yeux. Le mendiant s'enfonce sous les arcades de la galerie. Tout à coup le visage d'Otbert s'éclaire d'une expression de joie et de surprise. Régina apparaît au fond du théâtre, du côté opposé à celui par lequel le mendiant est sorti. Régina radieuse de bonheur et de santé.

Mendiant

Le moment est venu de frapper ce grand coup. On pourrait tout sauver, mais il faut risquer tout. Qu'importe, si Dieu m'aide ! - Allemagne ! ô patrie ! Que tes fils sont déchus, et de quels coups meurtrie, Après ce long exil, je te retrouve, hélas ! Ils ont tué Philippe, et chassé Ladislas, Empoisonné Heinrich ! ils ont, d'un front tranquille, Vendu Coeur-de-Lion comme ils vendraient Achille ! Ô chute affreuse et sombre ! abaissement profond ! Plus d'unité. Les noeuds des Etats se défont. Je vois dans ce pays, jadis terre des braves, Des Lorrains, des Flamands, des Saxons, des Moraves, Des Francs, des Bavarois, mais pas un Allemand. Le métier de chacun est vite fait, vraiment ! C'est chanter pour le moine et prêcher pour le prêtre, Pour le page porter la lance de son maître, Pour le baron piller, et pour le roi dormir. Ceux qui ne pillent pas ne savent que gémir, Et, tremblant comme au temps des empereurs saliques, Adorer une châsse et baiser des reliques ! On est féroce ou lâche ; on est vil ou méchant. Le comte palatin, comme écuyer tranchant, À la première voix au collège, après Trêve; Il la vend. Du Seigneur on méconnaît la trêve ; Et le roi de Bohême, un slave ! est électeur. Chacun veut se dresser de toute sa hauteur. Partout le droit du poing, l'horreur, la violence. Le soc qu'on foule aux pieds se change en fer de lance ; Les faux vont à la guerre et laissent la moisson. L'incendie est partout. En chantant sa chanson, Tout zingaro qui passe au seuil d'une chaumière, Cache sous son manteau son briquet et sa pierre. Les Vandales ont pris Berlin. Ah! quel tableau ! Les païens à Dantzig ! les Mogols à Breslau ! Tout cela dans l'esprit en même temps me monte, Pêle-mêle, au hasard ; mais c'est horrible!... - ô honte! Plus d'argent. Tout est mort, pays, cité, faubourg. Comment finira-t-on la flèche de Strasbourg? Par qui fait-on porter la bannière des villes? Par des juifs enrichis dans les guerres civiles. Abjection ! - L'empire avait de grands piliers, Hollande, Luxembourg, Clèves, Gueldres, Juliers... - Croulés ! - Plus de Pologne et plus de Lombardie ! Pour nous défendre au jour d'une attaque hardie, Nous avons Ulm, Augsbourg, closes de mauvais pieux! L'oeuvre de Charlemagne et d'Othon-le-Pieux N'est plus. Notre frontière à l'Occident s'efface, Car la Haute-Lorraine est aux comtes d'Alsace, Et la Basse-Lorraine aux comtes de Louvain. Plus d'Ordre teutonique. Il ne reste à Gauvain Que vingt-huit chevaliers et cent valets de guerre. Cependant le Danois menace ; l'Angleterre Agite gibelins et guelfes ; le Lorrain Trahit ; le Brabant gronde ; un feu couve à Turin; Philippe-Auguste est fort ; Gênes veut une somme ; L'interdit pend toujours; le saint-père dans Rome Rêve, assis dans sa chaire, incertain et hautain ; Et pas de chef, grand Dieu ! devant un tel destin ! Les électeurs épars, creusant chacun leur plaie; Chacun de leur côté couronnent qui les paie; Et, comme un patient qui, sanglant, déchiré, Meurt, par quatre chevaux lentement démembré, D'Anvers à Ratisbonne, et de Lubeck à Spire, Font par quatre empereurs écarteler l'empire ! - Allemagne ! Allemagne ! Allemagne ! Hélas...

Scène 2

Otbert, La Comtesse Régina

Otbert

Quoi ! Régine, est-il possible ! Est-ce vous que je vois ?

La Comtesse Régina

Otbert ! Otbert ! je vis, je parle, je respire ; Mes pieds peuvent marcher, ma bouche peut sourire, Je n'ai plus de souffrance et je n'ai plus d'effroi, Je vis, je suis heureuse, et je suis toute à toi !

Otbert

Ô bonheur !

Elle se jette dans ses bras. Tirant le flacon de son sein.

La Comtesse Régina

Cette nuit, j'ai dormi, mais - sans fièvre. Ton nom, si j'ai parlé, seul entr'ouvrait ma lèvre. Quel doux sommeil ! Vraiment, non, je n'ai pas souffert. Quand le soleil levant m'a réveillée, Otbert, Otbert ! il m'a semblé que je me sentais naître. Les passereaux joyeux chantaient sous ma fenêtre, Les fleurs s'ouvraient, laissant leurs parfums fuir aux cieux ; Moi, j'avais l'âme en joie, et je cherchais des yeux Tout ce qui m'envoyait une haleine si pure, Et tout ce qui chantait dans l'immense nature ; Et je disais tout bas, l'oeil inondé de pleurs : Ô doux oiseaux, c'est moi! c'est bien moi, douces fleurs ! - Je t'aime, ô mon Otbert ! Cette fiole est la vie. Tu m'as guérie, Otbert ! Ami ! tu m'as ravie À la mort. Défends-moi de Hatto maintenant.

Otbert

Régina, ma beauté, mon ange rayonnant, Ma joie ! Oui, je saurai terminer mon ouvrage. Mais ne m'admire pas. Je n'ai pas de courage, Je n'ai pas de vertu, je n'ai que de l'amour. Tu vis ! devant mes yeux je vois un nouveau jour. Tu vis! je sens en moi comme une âme nouvelle. Mais regarde-moi donc! ô mon Dieu, qu'elle est belle! Vrai, tu ne souffres plus ?

La Comtesse Régina

Non. Plus rien. C'est fini.

Otbert

Soyez béni, mon Dieu !

La Comtesse Régina

Mon Otbert, sois béni ! Tous deux restent un moment silencieux se tenant embrassés. Puis Régina s'arrache des bras d'Otbert. Mais le bon comte Job m'attend. - Mon bien suprême! J'ai voulu seulement te dire que je t'aime. Adieu.

Otbert

Reviens !

La Comtesse Régina

Bientôt. Mais je cours, il m'attend.

Guanhumara apparaît au fond du théâtre.

Otbert

Merci, Seigneur, elle est sauvée !

Scène 3

Guanhumara, Otbert

Guanhumara

Es-tu content ?

Otbert

Guanhumara !

Guanhumara

Tu vois, j'ai tenu ma promesse.

Otbert

Je tiendrai mon serment.

Guanhumara

Sans pitié ?

À part.

Otbert

Sans faiblesse. Après, je me tuerai.

Guanhumara

L'on t'attendra ce soir. À minuit.

Otbert

Où ?

Guanhumara

Devant la tour du drapeau noir.

Otbert

C'est un lieu redoutable, et personne n'y passe. On dit que le rocher garde une sombre trace...

Guanhumara

Une trace de sang, qui sur le mur descend D'une fenêtre au bord du torrent.

Otbert

C'est du sang ! Tu le vois, le sang tache et brûle.

Guanhumara

Le sang lave Et désaltère.

Otbert

Allons ! Ordonne à ton esclave. Qui trouverai-je au lieu marqué ?

Guanhumara

Tu trouveras Un homme masqué, - seul.

Otbert

Après ?

Guanhumara

Tu le suivras.

Guanhumara saisit vivement le poignard qu'Otbert porte à sa ceinture, le tire du fourreau, et fixe sur la lame un regard terrible, puis ses yeux se relèvent vers le ciel.

Otbert

C'est dit.

Guanhumara

Ô vastes cieux ! Ô profondeurs sacrées! Morne sérénité des voûtes azurées ! Ô nuit dont la tristesse a tant de majesté ! Toi qu'en mon long exil je n'ai jamais quitté, Vieil anneau de ma chaîne, ô compagnon fidèle, Je vous prends à témoin ; - et vous, murs, citadelle, Chênes qui versez l'ombre aux pas du voyageur, Vous m'entendez, - je voue à ce couteau vengeur Fosco, baron des bois, des rochers et des plaines, Sombre comme toi, nuit ; vieux comme vous, grands chênes !

Otbert

Qu'est-ce que ce Fosco ?

Elle lui rend le poignard.

Elle sort par la galerie du fond sans voir Job et Régina, qui entrent du côté opposé.

Guanhumara

Celui qui doit mourir De ta main. À ce soir.

Otbert

Ciel !

Scène 4

La Comtesse Régina, Otbert, Job

Elle entre en courant, puis se retourne vers le comte Job, qui 1a suit à pas lents.

Elle s'approche d'Otbert, qui semble écouter encore les dernières paroles de Guanhumara et ne les a pas vus entrer.

La Comtesse Régina

Oui, je puis courir. Voyez, Seigneur. C'est nous, Otbert.

Otbert

Seigneur... Comtesse...

À Régina.

À Otbert.

Job

Ce matin je sentais redoubler ma tristesse. Ce que ce mendiant, mon hôte, a dit hier Passait à chaque instant en moi comme un éclair; Puis je songeais à toi, que je voyais mourante; À ta mère, ombre triste autour de nous errante... - Tout à coup dans ma chambre elle entre, cette enfant, Fraîche, rose, le front joyeux, l'air triomphant. Un miracle ! Je ris, je pleure, je chancelle. - Venez remercier sire Otbert, me dit-elle. J'ai répondu : Courons remercier Otbert. Nous avons traversé le vieux château désert.

La Comtesse Régina

Et nous voici tous deux courant!

Job

Mais quel mystère ? Ma Régina guérie !... Il ne faut rien me taire. Comment donc as-tu fait pour la sauver ainsi ?

Otbert

C'est un philtre, un secret, qu'une esclave d'ici M'a vendu.

Il leur prend les mains.

Les regardant avec tendresse.

Il fait quelques pas vers le devant du théâtre et semble tomber dans une profonde rêverie.

Job

Cette esclave est libre ! je lui donne Cent livres d'or, des champs, des vignes ! Je pardonne Aux condamnés à mort dans ce burg gémissants! J'accorde la franchise à mille paysans, Au choix de Régina. J'ai le coeur plein de joie ! Puis il suffit aussi que tous deux je vous voie ! C'est vrai, je suis maudit, je suis seul, je suis vieux! - Je suis triste ! - Au donjon qu'habitent mes aïeux Je me cache, et là, morne, assis, muet et sombre, Je regarde pensif autour de moi dans l'ombre. Hélas ! Tout est bien noir. Je promène mes yeux Au loin sur l'Allemagne, et n'y vois qu'envieux, Tyrans, bourreaux, luttant de folie et de crime ; Pauvre pays, poussé par cent bras vers l'abîme, Qui va tomber, si Dieu ne fait sur son chemin Passer quelque géant qui lui tende la main ! Mon pays me fait mal. Je regarde ma race, Ma maison, mes enfants. - Haine, bassesse, audace ! Hatto contre Magnus ; Gorlois contre Hatto ; Et déjà sous le loup grince le louveteau. Ma race me fait peur. Je regarde en moi-même. - Ma vie, ô Dieu! - je tremble et mon front devient blême! Tant chaque souvenir qu'évoque mon effroi Prend un masque hideux en passant devant moi ! Oui, tout est noir. - Démons dans ma patrie en flamme, Monstres dans ma famille et spectres dans mon âme ! - Aussi, lorsqu'à la fin mon oeil troublé, que suit La triple vision de cette triple nuit, Cherchant le jour et Dieu, lentement se relève, J'ai besoin, en sortant de l'abîme où je rêve, De vous voir près de moi comme deux purs rayons. Comme au seuil de l'enfer deux apparitions, Vous, enfants dont le front de tant de clarté brille, Toi, jeune homme vaillant ; toi, douce jeune fille ; Vous qui semblez, vers moi quand vos yeux sont tournés, Deux anges indulgents sur Satan inclinés !

Otbert

Hélas !

La Comtesse Régina

Ô Monseigneur !

À Otbert, en le regardant entre les deux yeux avec tendresse.

À Régina.

Job

Enfants ! Que je vous serre Tous les deux dans mes bras ! Ton regard est sincère, On sent en toi le preux fidèle à son serment, Comme l'aigle au soleil et le fer à l'aimant. Tout ce qu'il a promis, cet enfant l'exécute, N'est-ce pas ?

La Comtesse Régina

Je lui dois la vie.

Il va à la fenêtre.

Revenant à Régina et lui montrant Otbert.

À Otbert.

Depuis quelques instants Guanhumara est entrée et observe du fond du théâtre sans être vue. - Job presse Otbert dans un étroit embrassement et pleure.

Job

Avant ma chute, J'étais pareil à lui ! grave, pur, chaste et fier Comme une vierge et comme une épée. Ah ! Cet air Est doux, le ciel sourit et le soleil rassure. Vois-tu, ma Régina, cette noble figure Me rappelle un enfant, mon pauvre dernier-né. Quand Dieu me le donna, je me crus pardonné. Voilà vingt ans bientôt. - Un fils à ma vieillesse ! Quel don du ciel ! J'allais à son berceau sans cesse. Même quand il dormait, je lui parlais souvent ; Car quand on est très vieux, on devient très enfant. Le soir sur mes genoux j'avais sa tête blonde... - Je te parle d'un temps ! tu n'étais pas au monde. - Il bégayait déjà les mots dont on sourit. Il n'avait pas un an, il avait de l'esprit ; Il me connaissait bien ! je ne peux pas te dire, Il me riait ; et moi, quand je le voyais rire, J'avais, pauvre vieillard, un soleil dans le coeur ! J'en voulais faire un brave, un vaillant, un vainqueur, Je l'avais nommé George... - Un jour, - pensée amère ! - Il jouait, dans les champs... - Oh ! quand tu seras mère, Ne laisse pas jouer tes enfants loin de toi ! On me le prit. - Des juifs, une femme ! Pourquoi ? Pour l'égorger, dit-on, dans leur sabbat. - Je pleure, Je pleure après vingt ans comme à la première heure. Hélas ! je l'aimais tant! C'était mon petit roi. J'étais fou, j'étais ivre, et je sentais en moi Tout ce que sent une âme en qui le ciel s'épanche, Quand ses petites mains touchaient ma barbe blanche! - Je ne l'ai plus revu ! Jamais ! - Mon coeur se rompt ! Il serait de ton âge. Il aurait ton beau front, II serait innocent comme toi. - Viens ! Je t'aime. Parfois, en te voyant, je me dis : C'est lui-même ! Par un miracle étrange et charmant à la fois, Tout en toi, ta candeur, ton air, tes yeux, ta voix, En rappelant ce fils à mon âme affaiblie, Fait que je m'en souviens et fait que je l'oublie. Sois mon fils.

Otbert

Monseigneur !

À Otbert et à Régina.

Job

Sois mon fils. - Comprends-tu ? Toi, brave enfant, épris d'honneur et de vertu, Fils de rien, je le sais, et sans père ni mère, Mais grand coeur, que remplit une grande chimère, Sais-tu, quand je te dis : Jeune homme, sois mon fils! Ce que je veux te dire et ce que je te dis ? Je veux dire... Écoutez. ...Que passer sa journée Près d'un pauvre vieillard, face au tombeau tournée, Du matin jusqu'au soir vivre comme en prison, Quand on est belle fille et qu'on est beau garçon, Ce serait odieux, affreux, contre nature, Si l'on ne pouvait pas, dans cette chambre obscure, Par-dessus le vieillard, qui s'aperçoit du jeu, Se regarder parfois et se sourire un peu. Je dis que le vieillard en a l'âme attendrie, Que je vois bien qu'on s'aime - et que je vous marie !

La Comtesse Régina

Ciel !

Job

Je veux achever ta guérison, moi !

Otbert

Quoi ?

Job

Ta mère était ma nièce et t'a léguée à moi. Elle est morte. - Et j'ai vu, comme elle, disparaître, Hélas ! Sept de mes fils, les plus vaillants peut-être, Georges, mon doux enfant, envolé pour jamais. Et ma dernière femme, et tout ce que j'aimais ! C'est la peine imposée à ceux qui longtemps vivent, De voir sans cesse, ainsi que les mois qui se suivent Les deuils se succéder de saison en saison, Et les vêtements noirs entrer dans la maison ! - Toi, du moins, sois heureuse ! - Enfants, je vous marie ! Hatto te briserait, ma pauvre fleur chérie ! Quand ta mère mourut, je lui dis : - Meurs en paix, Ta fille est mon enfant ; et, s'il le faut jamais, Je donnerai mon sang pour elle ! -

La Comtesse Régina

Ô mon bon père !

À Otbert.

À part.

Haut.

Baissant la voix.

Job

Je l'ai juré! Toi, fils, va, grandis ! fais la guerre. Tu n'as rien ; mais pour dot je te donne mon fief De Kammerberg, mouvant de ma tour d'Heppenheff. Marche comme ont marché Nemrod, César, Pompée ! J'ai deux mères, vois-tu, ma mère et mon épée. Je suis bâtard d'un comte, et légitime fils De mes exploits. Il faut faire comme je fis. Hélas ! Au crime près ! Mon enfant ! Sois honnête Et brave. Dès longtemps j'arrange dans ma tête Ce mariage-là. Certe, on peut allier Le franc-archer Otbert à Job, franc chevalier ! Tu t'étais dit : - Toujours je serai, quelle honte! Le chien du vieux lion, le page du vieux comte. Captif, tant qu'il vivra, près de lui ! - Sur ma foi, Je t'aime, mon enfant, mais pour toi, non pour moi. Oh! les vieux ne sont pas si méchants qu'on le pense! Voyons, arrangeons tout. Je crains Hatto. Silence ! Pas de rupture ici. L'on jouerait du couteau. Mon donjon communique aux fossés du château. J'en ai les clefs. Otbert, ce soir, sous bonne garde, Vous partirez tous deux. Le reste le regarde.

Otbert

Mais...

Job

Tu refuses ?

Otbert

Comte ! Ah ! C'est le paradis Que vous m'ouvrez !

Guanhumara, qui a tout entendu, sort. Il prend leurs bras à tous deux sous les siens et les regarde avec tendresse.

Job

Alors fais ce que je te dis. Plus un mot. Le soleil couché, vous fuirez vite. J'empêcherai Hatto d'aller à ta poursuite : Et vous vous marierez à Caub. Mes amoureux, Dites-moi seulement que vous êtes heureux. Moi, je vais rester seul.

La Comtesse Régina

Mon père !

À Régina.

À Otbert.

À Otbert.

Il sort par la porte de gauche.

Job

Il faut me dire Un dernier mot d'amour dans un dernier sourire. Que deviendrai-je, hélas ! Quand vous serez partis ? Quand mon passé, mes mots toujours appesantis, Vont retomber sur moi ? Car, vois-tu, ma colombe, Je soulève un moment ce poids, puis il retombe ! Gunther, mon chapelain, vous suivra. J'ai l'espoir Que tout ira bien. Puis vous reviendrez me voir, Un jour. - Ne pleurez pas ! Laissez-moi mon courage. Vous êtes heureux vous ! Quand on s'aime à votre âge, Qu'importe un vieux qui pleure ! - Ah ! vous avez vingt ans ! Moi, Dieu ne peut vouloir que je souffre longtemps. Il s'arrache de leurs bras. Attendez-moi céans. Tu connais bien la porte. J'en vais chercher les clefs, et je te les rapporte.

Scène 5

Otbert, La Comtesse Régina

Otbert

Juste ciel ! Tout se mêle en mon esprit troublé. Fuir avec Régina ! Fuir ce burg désolé ! Oh ! si je rêve, ayez pitié de moi, madame. Ne me réveillez pas. - Mais c'est bien toi, mon âme ! Ange, tu m'appartiens ! Fuyons avant ce soir, Fuyons dès à présent ! Si tu pouvais savoir!... - Là l'Éden radieux, derrière moi l'abîme ! Je fuis vers le bonheur, je fuis devant le crime!

La Comtesse Régina

Que dis-tu ?

Pendant ces dernières paroles, Guanhumara est rentrée par la galerie du fond. Elle conduit Hatto et lui montre du doigt Otbert et Régina, qui se tiennent embrassés. Hatto fait un signe, et derrière lui arrivent en foule les princes, les burgraves et les soldats. Le marquis leur indique du geste les deux amants, qui, absorbés dans leur contemplation d'eux-mêmes, ne voient rien et n'entendent rien. Tout à coup, au moment où Otbert se retourne entraînant Régina, Hatto se dresse devant lui. Guanhumara a disparu.

Otbert

Régina, ne crains rien. Je fuirai. Mais mon serment! grand Dieu! Régina ! j'ai juré! Qu'importe, je fuirai, j'échapperai. Dieu juste, Jugez-moi. Ce vieillard est bon, il est auguste, Je l'aime! Viens, partons! Tout nous aide à la fois. Rien ne peut empêcher notre fuite.

Scène 6

Hatto, La Comtesse Régina, Otbert, Mendiant, Magnus, Empereur, Cadwalla, Darius, Job, Le Capitaine du Burg

Hatto

Tu crois ?

La Comtesse Régina

Ciel ! Hatto !

Hatto

Saisissez cet homme et cette femme.

Régina tombe évanouie. Ses femmes l'emportent. Otbert barre le passage aux archers, qui veulent s'approcher.

Aux princes.

Il jette son gant au visage de Hatto. - Entre le mendiant, confondu dans la foule des assistants.

Otbert

Marquis Hatto, je sais que tu n'es qu'un infâme. Je le sais traître, impie, abominable et bas. Je veux savoir aussi si l'on ne trouve pas Au fond de ton coeur vil, cloaque d'immondices, La peur, fange et limon que déposent les vices. Je soupçonne, entre nous, que tu n'es qu'un poltron ; Et que tous ces seigneurs, - meilleurs que toi, baron ! - Quand j'aurai secoué ton faux semblant d'audace, Vont voir ta lâcheté te monter à la face ! Je représente ici, par son choix souverain, Régina, fille noble et comtesse du Rhin. Prince, elle le refuse, et c'est moi qu'elle épouse. Hatto, je te défie, à pied, sur la pelouse Auprès de la Wisper, à trois milles d'ici, À toute arme, en champ clos, sans délai, sans merci, Sans quartier, réservés d'armet et de bavière, À face découverte, au bord de la rivière ; Et l'on y jettera le vaincu. Tue ou meurs. Que nul ne fasse un pas ! je parle à ces seigneurs. Écoutez tous, marquis venus de la montagne, Duc Gerhard, sire Uther, pendragon de Bretagne, Burgrave Darius, burgrave Cadwalla : Je soufflette à vos yeux ce baron que voilà ! Et j'invoque céans, pour châtier ses hontes, Le droit des francs-archers par-devant les francs-comtes !

Bas à Zoaglio Giannilaro, qui est près de lui dans la foule des seigneurs.

À Otbert.

Aux seigneurs.

À Otbert.

Aux assistants.

À Otbert.

Il pousse du pied le gant d'Otbert.

Hatto

Je t'ai laissé parler ! Dieu sait, Giannilaro, Que mon épée en tremble encor dans le fourreau ! Maintenant je te dis : Qui donc es-tu, mon brave ! Parle, es-tu fils de Roi, Duc souverain, Margrave, Pour m'oser défier ? Dis ton nom seulement, Le sais-tu ? Tu te dis l'archer Otbert. Il ment. Tu mens. Ton nom n'est pas Otbert. Je vais te dire D'où tu viens, d'où tu sors, ce que tu vaux! - messire, Ton nom est Yorghi Spadacelli. Tu n'es Pas même gentilhomme. Allons! je te connais. Ton aïeul était Corse et ta mère était Slave. Tu n'es qu'un vil faussaire, esclave et fils d'esclave. Arrière ! Il est, Seigneurs, des princes parmi vous. S'ils prennent-son parti, je les accepte tous, Pied contre pied, partout, ici, dans l'avenue, Deux poignards dans les mains, et la poitrine nue ! Mais toi, vil brigand corse, échappé des makis, Jette aux valets ton gant !

Otbert

Misérable !

Il jette son bâton et prend l'épée de l'une des panoplies suspendues au mur.

Mendiant

Marquis ! J'ai quatre-vingt-douze ans, mais je te tiendrai tête. - Une épée !

Au mendiant.

Hatto

Un bouffon manquait à cette fête. Le voici, Messeigneurs. D'où sort ce compagnon ? Nous tombons du bohème au mendiant. Ton nom ?

Mendiant

Frédéric de Souabe, Empereur d'Allemagne.

Étonnement et stupeur. Tous s'écartent et forment une sorte de grand cercle autour du mendiant, qui dégage de ses haillons une croix attachée à son cou et l'élève de sa main droite, la gauche appuyée sur l'épée piquée en terre.

Magnus

Barberousse!...

Tous les yeux se fixent sur la croix. Moment de silence. Il reprend.

Mendiant

Voici la croix de Charlemagne. Moi, Frédéric, seigneur du mont où je suis né, Élu roi des Romains, empereur couronné, Porte-glaive de Dieu, roi de Bourgogne et d'Arles, J'ai violé la tombe où dormait le grand Charles ; J'en ai fait pénitence; et, le genou plié, J'ai vingt ans au désert pleuré, gémi, prié. Vivant de l'eau du ciel et de l'herbe des roches, Fantôme dont le pâtre abhorrait les approches, Le monde entier m'a cru descendu chez les morts. Mais j'entends mon pays qui m'appelle ; je sors De l'ombre où je songeais, exilé volontaire. Il est temps de lever ma tête hors de terre. Me reconnaissez-vous ?

Magnus

Ton bras, César romain !

Il présente son bras à Magnus.

Magnus s'incline, examine attentivement le bras du mendiant, puis se redresse.

Mendiant

Le trèfle qu'un de vous m'imprima sur la main ? Vois.

La stupeur est au comble. Le cercle s'élargit. L'empereur, appuyé sur la grande épée, se tourne vers les assistants et promène sur eux des regards terribles.

Magnus

Je déclare ici, la vérité m'y pousse, Que voici l'empereur Frédéric Barberousse.

Il fait un pas, tous reculent.

Il se tourne vers les archers.

Aux burgraves.

Il marche à grands pas au milieu d'eux. Tous s'écartent devant lui.

Les burgraves baissent la tête avec une sombre expression d'abattement, d'indignation et d'épouvante. Il poursuit.

Il aperçoit les deux margraves Platon et Gilissa et marche droit à eux.

Apercevant Zonglio Giannilaro.

Au pendragon de Bretagne.

Aux deux marquis Platon et Gilissa.

Au comte Lupus.

Au duc Gerhard.

Aux soldats.

Aux burgraves.

Tous semblent frappés de consternation et de terreur. Depuis quelques instants Job est entré et s'est mêlé en silence aux chevaliers. Magnus seul a écouté l'empereur sans trouble, et n'a cessé de le regarder fixement pendant qu'il a parlé. Quand Barberousse a fini, Magnus le regarde encore une fois de la tête aux pieds, puis son visage prend une sombre expression de joie et de fureur.

Empereur

Vous m'entendiez jadis marcher dans ces vallons, Lorsque l'éperon d'or sonnait à mes talons. Vous me reconnaissez, burgraves. - C'est le maître. Celui qui subjugua l'Europe, et fit renaître L'Allemagne d'Othon, reine au regard serein ; Celui que choisissaient pour juge souverain, Comme bon empereur, comme bon gentilhomme, Trois rois dans Mersebourg et deux papes dans Rome, Et qui donna, touchant leurs fronts du sceptre d'or, La couronne à Suénon, la tiare à Victor ; Celui qui des Hermann renversa le vieux trône; Qui vainquit tour à tour, en Thrace et dans Icône, L'Empereur Isaac et le Calife Arshan ; Celui qui, comprimant Gènes, Pise, Milan, Étouffant guerres, cris, fureurs trahisons viles, Prit dans sa large main l'Italie aux cent villes ; Il est là qui vous parle. Il surgit devant vous ! - J'ai su juger les rois, je sais traquer les loups. - J'ai fait pendre les chefs des sept cités lombardes; Albert-l'Ours m'opposait dix mille hallebardes, Je le brisai ; mes pas sont dans tous les chemins ; J'ai démembré Henri-le-Lion de mes mains, Arraché ses duchés, arraché ses provinces ; Puis avec ses débris j'ai fait quatorze princes ; Enfin j'ai, quarante ans, avec mes doigts d'airain, Pierre à pierre émietté vos donjons dans le Rhin ! Vous me reconnaissez, bandits ; je viens vous dire Que j'ai pris en pitié les douleurs de l'Empire, Que je vais vous rayer du nombre des vivants, Et jeter votre cendre infâme aux quatre vents ! Vos soldats m'entendront ! Ils sont à moi. J'y compte. Ils étaient à la gloire avant d'être à la honte. C'est sous moi qu'ils servaient avant ces temps d'horreur, Et plus d'un se souvient de son vieil empereur. , N'est-ce pas, vétérans ? N'est-ce pas, camarades ? Ah ! mécréants ! félons ! ravageurs de bourgades ! Ma mort vous fait renaître. Eh bien! touchez, voyez, Entendez ! C'est bien moi ! Sans doute vous croyez Être des chevaliers ! Vous vous dites : - Nous sommes Les fils des grands barons et des grands gentilshommes. Nous les continuons.-Vous les continuez ? Vos pères, toujours fiers, jamais diminués, Faisaient la grande guerre ; ils se mettaient en marche, Ils enjambaient les ponts dont on leur brisait l'arche, Affrontaient le piquier ainsi que l'escadron, Faisaient, musique en tête et sonnant du clairon, Face à toute une armée et tenaient la campagne, Et, si haute que fût la tour ou la montagne, N'avaient besoin, pour prendre un château rude et fort, Que d'une échelle en bois pliant sous leur effort, Dressée au pied des murs d'où ruisselait le soufre, Ou d'une corde à noeuds qui, dans l'ombre du gouffre, Balançait ces guerriers, moins hommes que démons, Et que le vent la nuit tordait au flanc des monts ! Blâmait-on ces assauts de nuit, ces capitaines Défiaient l'empereur au grand jour, dans les plaines ; Puis attendaient, debout dans l'ombre, un contre vingt, Que le soleil parût et que l'empereur vint ! C'est ainsi qu'ils gagnaient châteaux, villes et terres; Si bien qu'il se trouvait qu'après trente ans de guerres, Quand on cherchait des yeux tous ces faiseurs d'exploits, Les petits étaient ducs, et les grands étaient rois ! Vous ! - Comme des chacals et comme des orfraies, Cachés dans les taillis et dans les oseraies, Vils, muets, accroupis, un poignard à la main, Dans quelque mare immonde au bord du grand chemin, D'un chien qui peut passer redoutant les morsures, Vous épiez le soir, près des routes peu sûres, Le pas d'un voyageur, le grelot d'un mulet ; Vous êtes cent pour prendre un pauvre homme au collet, Le coup fait, vous fuyez en hâte à vos repaires. Et vous osez parler de vos pères ! -Vos pères, Hardis parmi les forts, grands parmi les meilleurs, Etaient des conquérants ; vous êtes des voleurs ! Si vous aviez des coeurs, si vous aviez des âmes, On vous dirait : Vraiment, vous êtes trop infâmes ! Quel moment prenez-vous, lâchement enhardis, Pour faire, vous, barons, ce métier de bandits ? L'heure où notre Allemagne expire! Ignominie! Fils méchants, vous pillez la mère à l'agonie! Elle pleure, et, levant au ciel ses bras roidis, Sa voix faible en râlant vous dit : Soyez maudits! Ce qu'elle dit tout bas, je le crie à voix haute. Je suis votre empereur, je ne suis plus votre hôte. Soyez maudits ! je rentre en mes droits aujourd'hui, Et, m'étant châtié, puis châtier autrui. Marquis de Moravie et marquis de Lusace, Vous sur les bords du Rhin ! Est-ce là votre place? Tandis que ces bandits vous fêtent en riant, On entend des chevaux hennir à l'Orient. Les hordes du Levant sont aux portes de Vienne. Aux frontières, messieurs ! allez ! Qu'il vous souvienne De Henri le Barbu, d'Ernest le Cuirassé. Nous gardons le créneau, vous, gardez le fossé ! Allez ! Giannilaro ! Ta figure me gêne. Que viens-tu faire ici ? Génois, retourne à Gêne ! Que nous veut sire Uther ? Quoi ! des Bretons aussi ! Tous les aventuriers du monde sont ici ! Les margraves paieront cent mille marcs d'amende. Grande jeunesse ; mais perversité plus grande. Tu n'es plus rien ! je mets ta ville en liberté. La comtesse Isabelle a perdu sa comté ; Le larron, c'est toi, duc ! Tu t'en iras à Baie ; Nous y convoquerons la chambre impériale, Et là, publiquement, prince, tu marcheras Une lieue en portant un juif entre tes bras. Délivrez les captifs ! et de leurs mains d'esclaves Qu'ils attachent leur chaîne au cou de ces burgraves ! Ah ! vous n'attendiez point ce réveil, n'est-ce pas ? Vous chantiez, verre en main, l'amour, les longs repas, Vous poussiez de grands cris et vous étiez en joies ; Vous enfonciez gaiement vos ongles dans vos proies ; Vous déchiriez mon peuple, hélas! qui m'est si cher, Et vous vous partagiez les lambeaux de sa chair ! Tout à coup... tout à coup dans l'antre inaccessible, Le vengeur indigné, frissonnant et terrible. Apparaît ; l'empereur met le pied sur vos tours, Et l'aigle vient s'abattre au milieu des vautours !

Il écarte d'un geste formidable les soldats et les princes, marche au fond du théâtre, franchit en deux pas le degré de six marches, saisit de ses deux poings les créneaux de la galerie, et crie au dehors d'une voix tonnante.

Il redescend.

Croisant les bras et regardant l'empereur en face.

Montrant les soldats.

Montrant Job.

Pendant que Magnus a parlé, le cercle des burgraves s'est resserré lentement autour de l'empereur. Derrière les burgraves est venue se ranger silencieusement une triple ligne de soldats armés jusqu'aux dents, au-dessus desquels s'élève la grande bannière du burg mi-partie rouge et noire, avec une hache d'argent brodée dans le champ de gueules, et cette légende sous la hache : MONTI COMAM, VIRO CAPUT. L'empereur, sans reculer d'un pas, tient cette foule en respect. Tout à coup, quand. Magnus a fini, l'un des burgraves tire son épée.

Magnus

Oui, c'est bien lui ! - vivant ! Triplez les sentinelles ! Les archers au donjon ! les frondeurs aux deux ailes ! Haut le pont ! bas la herse ! Armez les mangonneaux ! Mille hommes au ravin ! mille hommes aux créneaux ! Soldats, courez au bois ! taillez granits et marbres, Prenez les plus grands blocs, prenez les plus grands arbres, Et sur ce mont, qui jette an monde la terreur, Faites-nous un gibet digne d'un empereur ! Il s'est livré lui-même. Il est pris ! Je t'admire ! Où sont tes gens ? Où sont les fourriers de l'Empire ? Entendrons-nous bientôt tes trompettes sonner ? Vas-tu, sur ce donjon que tu dois ruiner, Semer, dans les débris où sifflera la bise, Du sel comme à Lubeck, du chanvre comme à Pise ? Mais quoi ? Je n'entends rien. Serais-tu seul ici ? Pas d'armée, ô César ! Je sais que c'est ainsi Que tu fais d'ordinaire, et que c'est de la sorte Que, l'épée à la main, seul, brisant une porte, Criant tout haut ton nom, tu pris Tarse et Cori ; Il t'a suffi d'un pas, il t'a suffi d'un cri, Pour forcer Gêne, Utrecht, et Rome abâtardie; Iconium plia sous toi ; la Lombardie Trembla quand elle vit, à ton souffle d'enfer. Frissonner dans Milan l'arbre aux feuilles de fer; Nous savons tout cela; mais sais-tu qui nous sommes ? Je t'écoutais parler tout à l'heure à ces hommes, Leur dire : Vétérans, camarades! - Fort bien ! - Pas un n'a bougé ! vois. C'est qu'ici tu n'es rien. C'est mon père qu'on craint, c'est mon père qu'on aime. Ils sont au comte Job avant d'être à Dieu même ! L'hôte seul est sacré, César, pour le bandit. Or, tu n'es plus notre hôte, et toi-même l'as dit. Écoute, ce vieillard que tu vois, c'est mon père. C'est lui qui t'a flétri du fer triangulaire, Et l'on te reconnaît aux marques de l'affront Mieux qu'à l'huile sacrée effacée à ton front ! La haine entre vous deux est comme vous ancienne. Tu mis à prix sa tête, il mit à prix la tienne ; Il la tient. Te voilà seul et nu parmi nous. Fritz de Hohenstaufen ! regarde-nous bien tous! Plutôt que d'être entré, car vraiment tu me touches, Dans ce cercle muet de chevaliers farouches, Darius, Cadwalla, Gorlois, Hatto, Magnus, Chez le grand comte Job, burgrave du Taunus, Il vaudrait mieux pour toi, - roi de Bourgogne et d'Arles, Empereur, qui ne sais pas même à qui tu parles, Que rien qu'à sa folie on aurait reconnu, - Il vaudrait mieux, plutôt que d'être ici venu, Etre entré, quand la nuit tend ses voiles funèbres, Dans quelque antre d'Afrique, et parmi les ténèbres, Voir soudain des lions et des tigres, ô roi, Sortir de toutes parts de l'ombre autour de toi.

Cadwalla

César ! César ! César ! Rends-nous nos citadelles !

Darius

Nos burgs, qui ne sont plus que des nids d'hirondelles !

Hatto

Rends-nous nos amis morts, qui hantent nos donjons Quand l'âpre vent des nuits pleure à travers les joncs !

Les burgraves, l'épée haute, pressent Barberousse avec des cris formidables. Job sort, de la foule et lève la main. Tous se taisent.

Magnus

Ah ! tu sors du sépulcre ! eh bien ! je t'y repousse, Afin qu'au même instant,- tu comprends, Barberousse, Où le monde entendra cent voix avec transport Crier : Il est vivant ! l'écho dise : il est mort ! - Tremble donc, insensé qui menaçais nos têtes !

Il s'agenouille devant Barberousse, puis se tourne à demi vers les princes et les burgraves.

Tous jettent leurs épées et se prosternent, excepté Magnus. Job, à genoux, parle à l'empereur.

Désignant du geste les assistants.

À Magnus, qui est resté debout.

Magnus, en proie à une sombre irrésolution, semble hésiter. Son père fait en geste. Il tombe à genoux. Job poursuit.

Se relevant. Aux soldats.

Les soldats obéissent en silence et détachent les chaînes des prisonniers, qui, pendant cette scène, sont venus se grouper dans la galerie au fond du théâtre. Job reprend.

Les burgraves se relèvent avec indignation. Job les regarde avec autorité.

Il fait signe à un soldat de lui mettre au cou un des colliers de fer. Le soldat baisse la tête et détourne les yeux. Job lui fait signe de nouveau. Le soldat obéit. Les autres burgraves se laissent enchaîner sans résistance. Job, la chaîne au cou, se tourne vers l'empereur.

Job

Sire, mon fils Magnus vous a dit vrai. Vous êtes Mon ennemi. C'est moi qui, soldat irrité, Jadis portai la main sur Votre Majesté. Je vous hais. - Mais je veux une Allemagne au monde. Mon pays plie et penche en une ombre profonde. Sauvez-le. Moi, je tombe à genoux en ce lieu Devant mon empereur que ramène mon Dieu ! À genoux tous ! - Jetez à terre vos épées ! Vous êtes nécessaire aux nations frappées ; Vous seul ! Sans vous l'Etat touche aux derniers moments, Il est en Allemagne encor deux Allemands : Vous et moi. - vous et moi, cela suffira, sire. Régnez. Quant à ceux-ci, je les ai laissés dire, Excusez-les, ce sont des jeunes gens. Magnus ! Toujours barons et serfs, fronts casqués et pieds nus, Chasseurs et laboureurs ont échangé des haines ; Les montagnes toujours ont fait la guerre aux plaines, Vous le savez. Pourtant, j'en conviens sans effort, Les barons ont mal fait, les montagnes ont tort ! Qu'on mette en liberté les captifs. Vous, burgraves, Prenez, César le veut, leurs fers et leurs entraves. - Moi d'abord. Nous voilà comme tu nous voulais, Très auguste empereur. Dans son propre palais Le vieux Job est esclave et t'apporte sa tête. Maintenant, si des fronts qu'a battus la tempête Méritent la pitié, mon maître, écoutez-moi. Quand vous irez combattre aux frontières, ô roi, Laissez-nous, - faites-nous cette grâce dernière, - Vous suivre, troupe armée et pourtant prisonnière. Nous garderons nos fers ; mais, tristes et soumis, Mettez-nous face à face avec vos ennemis, Devant les plus hardis, devant les plus barbares; Et, quels qu'ils soient, Hongrois, Vandales, magyares, Fussent-ils plus nombreux que ne sont sur la mer Les grêles du printemps et les neiges d'hiver, Fussent-ils plus épais que les blés sur la plaine, Vous nous verrez, flétris, l'oeil baissé, l'âme pleine De ce regret amer qui se change en courroux, Balayer - j'en réponds - ces hordes devant vous, Terribles, enchaînés, les mains de sang trempées, Forçats par nos carcans héros par nos épées !

Job secoue la tête et lui fait signe du doigt de s'adresser à l'empereur, silencieux et immobile au milieu du théâtre. Le capitaine se tourne vers l'empereur et le salue profondément.

Le Capitaine du Burg

Seigneur... Sire...

Les soldats emmènent les barons, excepté Job, qui reste sur un signe de l'empereur. Tous sortent. Quand ils sont seuls, Frédéric s'approche de Job et détache sa chaîne. Job se laisse faire avec stupeur. Moment de silence.

Empereur

Aux prisons !

Empereur

Fosco !

Job

Ciel !

Empereur

Pas de bruit.

Job

Dieu !

Empereur

Va ce soir m'attendre où tu vas chaque nuit.

Troisième Partie

Scène 1

Job, Une Voix, Voix

Rêvant.

Moment de silence.

Rêvant.

S'enfonçant dans sa rêverie.

Il se lève.

Il promène ses regards autour de lui.

Il retombe sur le banc de pierre, se cache le visage de ses deux mains et pleure.

Levant les mains au ciel.

Il se rassied.

Il tire un poignard de la ceinture.

Se tournant vers les profondeurs du souterrain.

Job

Que m'a dit l'Empereur ? et qu'ai-je répondu? Je n'ai pas compris. - Non. - J'aurai mal entendu. Depuis hier en moi je ne sens qu'ombre et doute ; Je marche en chancelant, comme au hasard ; ma route S'efface sur mes pas ; je vais, triste vieillard ; Et les objets réels, perdus sous un brouillard, Devant mon oeil troubla, qui dans l'ombre eu vain plonge, Tremblent derrière un voile ainsi que dans un songe. Le démon joue avec l'esprit des malheureux. Oui, c'est sans doute un rêve. - Oui, mais il est affreux ! Hélas ! dans notre coeur, percé de triples glaives, Lorsque la vertu dort, le crime fait les rêves. Jeune, on rêve au triomphe, et vieux au châtiment. Deux songes aux deux bouts du sort. - Le premier ment. Le second dit-il vrai ? C'est que tout a croulé dans ma haute demeure. Frédéric Barberousse est maître en ma maison. Ô douleur ! - C'est égal ! J'ai bien fait, j'ai raison, J'ai sauvé mon pays, j'ai sauvé le royaume. - L'empereur ! - Nous étions l'un pour l'autre un fantôme ; Et nous nous regardions d'un oeil presque ébloui Comme les deux géants d'un monde évanoui! Nous restons en effet seuls tous deux sur l'abîme ; Nous sommes du passé la double et sombre cime ; Le nouveau siècle a tout submergé ! mais ses flots N'ont point couvert nos fronts, parce qu'ils sont trop hauts ! L'un des deux va tomber. C'est moi. L'ombre me gagne. Ô grand événement ! Chute de ma montagne ! Demain, le Rhin mon père au vieux monde allemand Contera ce prodige et cet écroulement, Et comment a fini, rude et fière secousse, Le grand duel du vieux Job et du vieux Barberousse. Demain, je n'aurai plus de fils, plus de vassaux. Adieu la lutte immense ! Adieu les noirs assauts ! Adieu gloire ! Demain, j'entendrai, si j'écoute, Les passants me railler et rire sur la route, Et tous verront ce Job, qui, cent ans souverain, Pied à pied défendit chaque roche du Rhin, - Job qui, malgré César, malgré Rome, respire, - Vaincu, rongé vivant par l'aigle de l'empire, Et colosse gisant dont on peut s'approcher, Cloué, dernier burgrave, à son dernier rocher ! Quoi ! C'est le comte Job ! Quoi ! C'est moi qui succombe !... Silence, orgueil ! Tais-toi du moins dans cette tombe ! C'est ici, sous ces murs qu'on dirait palpitants, Qu'en une nuit pareille... - Oh ! Voilà bien longtemps. Et c'est toujours hier ! Horreur ! Sous cette voûte, Depuis ce jour mon crime a sué goutte à goutte Cette sueur de sang qu'on nomme le remords. C'est ici que je parle à l'oreille des morts. Depuis lors l'insomnie, ô Dieu ! des nuits entières, M'a mis ses doigts de plomb dans le creux des paupières ; Ou, si je m'endormais, versant un sang vermeil, Deux ombres traversaient sans cesse mon sommeil. Se levant en s'avançant sur le devant de la scène. Le monde m'a cru grand ; dans l'oubli du tonnerre, Ces monts ont vu blanchir leur bandit centenaire ; L'Europe m'admirait debout sur nos sommets ; Mais, quoi que puisse faire un meurtrier, jamais Sa conscience en deuil n'est dupe de sa gloire. Les peuples me croyaient ivre de ma victoire ; Mais la nuit, - chaque nuit ! et pendant soixante ans ! - Morne, ici je pliais mes genoux pénitents ! Mais ces murs, noir repli de ce burg si célèbre, Voyaient l'intérieur indigent et funèbre De ma fausse grandeur, pleine de cendre, hélas ! Les clairons devant moi jetaient de longs éclats; J'étais puissant ; j'allais, levant haut ma bannière, Comte chez l'empereur, lion dans ma tanière ; Mais, tandis qu'à mes pieds tout n'était que néant, Mon crime, nain hideux, vivait en moi, géant, Riait quand on louait ma tête vénérable, Et, me mordant au coeur, me criait : Misérable ! Donato ! Ginevra ! Victimes ! Ferez-vous Grâce à votre bourreau, quand Dieu nous prendra tous? Oh ! Frapper sa poitrine, à genoux sur la pierre, Pleurer, se repentir, vivre l'âme en prière, Cela ne suffit pas. Rien ne m'a pardonné ! Non ! je me sais maudit, et je me sens damné ! J'avais des descendants et j'avais des ancêtres; Mon burg est mort ; mon fils est vieux; ses fils sont traîtres ; Mon dernier-né ! - je l'ai perdu ! - dernier trésor ! Otbert et Régina, ceux que j'aimais encor, - Car l'âme aime toujours, parce qu'elle est divine, - Sont dispersés sans doute au vent de ma ruine. Je viens de les chercher, tous deux ont disparu. C'est trop ! mourons ! Ici, mon coeur l'a toujours cru, Quelqu'un m'entend. Eh bien ! Je t'adjure à cette heure, Pardonne, ô Donato ! Grâce avant que je meure ! Job n'est plus. Fosco reste. Oh ! Grâce pour Fosco!

dans l'ombre, faiblement comme un murmure

Une Voix

Caïn !

Il fait un pas vers le fond du théâtre.

Job

On a parlé, je crois? - Non, c'est l'écho. Si quelqu'un me parlait, ce serait de la tombe. Car le moyen d'entrer dans cette catacombe, Ce corridor secret, où jamais jour n'a lui, Aucun vivant, hors moi, ne le sait aujourd'hui ; Ceux qui l'ont su, depuis plus de soixante années, Sont morts. Mes mains vers toi sont jointes et tournées, Martyr ! Grâce à Fosco !

Voix

Caïn !

Job

C'est étonnant ! On a parlé, c'est sûr ! Eh bien donc, maintenant, Ombre, qui que tu sois, fantôme ! je t'implore ! Frappe ! Je veux mourir plutôt qu'entendre encore L'écho, l'horrible écho de ce noir souterrain, Lorsque je dis Fosco, me répondre...

S'affaiblissant comme si elle se perdait dans les profondeurs.

Voix

Caïn ! Caïn ! Caïn !

Une femme voilée, vêtue de noir, une lampe à la main, apparaît au fond du théâtre. Elle sort de derrière le pilier de gauche.

Job

Grand Dieu ! Grand Dieu ! Mon genou plie. Je rêve... - La douleur, se changeant en folie, Finit par enivrer comme un vin de l'enfer. Oh ! du remords en moi j'entends le rire amer. Oui, c'est un songe affreux qui me suit et m'accable. Et devient plus difforme en ce lieu redoutable. Ô sombre voix qui sort du tombeau, me voici. À quelle question dois-je répondre ici ? Quelle explication veux-tu ? Sans m'y soustraire, Parle, je répondrai !

Scène 2

Guanhumara, Job

Guanhumara

Qu'as-tu fait de ton frère ?

Job

Qu'est-ce que cette femme ?

Elle marche lentement à lui.

Guanhumara

Une esclave là-haut, Mais une reine ici. Comte, à chacun son lot. Tu sais, ce burg est double, et ses tours colossales Ont plus d'une caverne au-dessous de leurs salles. Tout ce que le soleil éclaire est sous ta loi ; Tout ce que remplit l'ombre, ô burgrave, est à moi! Je te tiens, tu ne peux m'échapper.

Job

Qu'es-tu, femme ?

Elle montre un coin du caveau.

Elle se retourne et lui montre le mur éclairé par la lune.

Guanhumara

Je vais te raconter une action infâme. C'était... - Voilà longtemps ! Beaucoup depuis sont morts. Ceux qui comptent cent ans avaient trente ans alors. Deux amants étaient là. Regarde cette chambre. C'était, comme à présent, une nuit de septembre. Un froid rayon de lune, entrant au bouge obscur, Découpait un linceul sur la blancheur du mur. Comme là. - Tout à coup, l'épée à la main.

Job

Grâce ! Assez !

Elle montre le banc de pierre.

Elle saisit le bras droit de Job.

Guanhumara

Tu sais l'histoire ? Eh bien, Fosco ! La place Où Donato tomba poignardé. La voici. Le bras qui poignarda... Le voilà.

Job

Frappe aussi. Mais tais-toi !

Elle l'entraîne rudement vers la fenêtre.

Elle lui montre les trois barreaux rompus.

Elle lui saisit la main de nouveau.

Guanhumara

L'on jeta... - Viens ! - Par cette fenêtre, Sfrondati, l'écuyer, et Donato, son maître ; Et pour faire passer leurs corps, L'un des bourreaux Avec sa main d'acier brisa ces trois barreaux. Cette main, aujourd'hui roseau, la voilà, Comte !

Job

Grâce !

Désignant du pied une dalle.

Elle soulève sa robe et lui montre l'anneau rivé à son pied nu.

Guanhumara

Quelqu'un aussi demandait grâce. Ô honte ! Une femme tordant ses bras, criant merci ! L'assassin en riant la fit lier... Ici ! Puis lui-même il lui mit au pied l'anneau d'esclave. Le voici.

Job

Ginevra !

Elle lève son voile et montre à Job son visage décharné et lugubre.

Guanhumara

Front mort, main froide, oeil cave. Oui, mon nom est charmant en Corse, Ginevra ! Ces durs pays du nord en font Guanhumara. L'âge, cet autre nord, qui nous glace et nous ride, De la fille aux doux yeux fait un spectre livide. Tu vas mourir.

Job

Merci !

Guanhumara

Vieillard, attends avant De me remercier. - Ton fils George est vivant.

Job

Ciel ! Que dis-tu ?

Guanhumara

C'est moi qui te l'ai pris.

Job

Par grâce !

Elle tire de sa poitrine et lui jette un petit collier d'enfant, en or et en perles, qu'il ramasse et couvre de baisers. Puis il tombe à ses genoux.

Guanhumara

Il avait ce collier au cou.

Job

Pitié ! J'embrasse Tes pieds ! Fais-le-moi voir !

Guanhumara

Tu vas le voir aussi. C'est lui qui va venir te poignarder ici.

Job

Dieu ! - Mais en as-tu fait un monstre en ta colère, Pour croire qu'un enfant voudra tuer son père?

Guanhumara

C'est Otbert!

Job

Sois béni, mon Dieu ! Je le rêvais. Mais en lui tout est noble, il n'a rien de mauvais ; Tu comptes follement sur mon Otbert...

Entrent par le fond de la galerie à droite deux hommes masqués, vêtus de noir et portant un cercueil couvert d'un drap noir, qui traversent lentement le fond du théâtre. Job court vers eux. Ils s'arrêtent.

Guanhumara

Écoute. Tu marchais au soleil, j'ai fait la nuit ma route. Tu ne m'as pas senti m'avancer en rampant. Éveille-toi, Fosco, dans les plis du serpent! - Tandis que l'empereur t'occupait tout à l'heure, J'étais chez Régina, j'étais dans ta demeure ; Elle a bu, grâce à moi, d'un philtre tout-puissant ; J'étais seule avec elle... - et regarde à présent !

Job écarte lé drap noir avec épouvante. Les hommes masqués le laissent faire. Le comte lève le suaire et voit une figure pâle. C'est Régina.

À Guanhumara.

Job

Un cercueil ! Régina ! Monstre ! Tu l'as tuée.

Elle fait le geste de la résurrection.

Guanhumara

Pas encore. À ces jeux je suis habituée. Elle est morte pour tous ; pour moi, Comte, elle dort. Si je veux...

Job

Que veux-tu pour l'éveiller ?

Elle étend sa main droite sur le cercueil.

Les deux hommes porteurs du cercueil se remettent en marche et disparaissent du côté opposé à celui par lequel ils sont entrés. - À Job.

Guanhumara

Ta mort. Otbert le sait. C'est lui qui choisira. Je jure, Par l'éternel ennui que nous laisse l'injure, Par la Corse au ciel d'or, au soleil dévorant, Par le squelette froid qui dort dans le torrent, Par ce mur qui du sang but la trace livide, Que ce cercueil d'ici ne sortira pas vide ! Qu'il choisisse, elle ou toi ! - Si tu veux fuir loin d'eux, Fuis ! Otbert, Régina, mourront alors tous deux. Ils sont en mon pouvoir.

Job

Horreur !

Guanhumara

Laisse-toi faire, Meurs ! Régina vivra !

Job

Voyons ! Une prière ! Mourir n'est rien. Prends-moi, prends mes jours, prends mon sang, Mais ne fais pas commettre un crime à l'innocent. Femme, contente-toi d'une seule victime. Un monde étrange à moi se révèle. Mon crime A fait germer ici dans l'ombre, sous ces monts, Un enfer dont je vois remuer les démons, Hideux nid de serpents, né des gouttes fatales Qui de mon poignard nu tombèrent sur ces dalles ! Le meurtre est un semeur qui récolte le mal ; Je le sais.- Tu m'as pris dans un cercle infernal. Que te faut-il de plus ? Ne suis-je pas ta proie ? C'est juste, tu fais bien, je t'accueille avec joie, Moi, maudit dans mes fils, maudit dans mes neveux ! Mais épargne l'enfant, le dernier ! - Quoi ! Tu veux Qu'il entre ici pur, noble et sans tache, et qu'il sorte Marqué du signe affreux que moi, Caïn, je porte! - Ginevra, puisqu'enfin vous avez cru devoir Me le prendre, à moi vieux dont il était l'espoir, À moi qui du tombeau sentais déjà l'approche, Je ne veux point ici vous faire de reproche, - Enfin, vous l'avez pris et gardé près de vous, Sans le faire souffrir, ce pauvre enfant si doux, N'est-ce pas ? Vous avez, ô bonheur que j'envie ! Vu s'ouvrir son oeil d'aigle interrogeant la vie, Et son beau front chercher votre sein réchauffant, Et naître sa jeune âme !... - Eh bien ! c'est votre enfant, Votre enfant comme à moi ! Vraiment, je vous le jure! - Oh ! J'ai déjà souffert beaucoup, je vous assure. Je suis puni ! - Le jour où l'on vint m'annoncer Que George était perdu, qu'on avait vu passer Quelqu'un qui l'emportait, je me crus en délire. - Je n'exagère pas : on a pu vous le dire. - J'ai crié ce seul mot : Mon enfant enlevé ! Figurez-vous, je suis tombé sur le pavé ! Pauvre enfant ! Quand j'y pense il courait dans les roses, Il jouait ! - N'est-ce pas, ce sont là de ces choses Qui torturent ? jugez si j'ai souffert! - Eh bien! Ne fais pas un forfait plus affreux que le mien! Ne souille pas cette âme encor pure et divine ! Oh ! Si tu sens un coeur battre dans ta poitrine !...

Guanhumara

Un coeur ? Je n'en ai plus. Tu me l'as arraché.

Job

Oui, je veux bien mourir, dans ce tombeau couché, - Pas de sa main ! -

Guanhumara

Le frère ici tua le frère. Le fils ici tuera le père.

Job

À ma misère Accorde une autre mort. Je t'en prie !

Guanhumara

Ah ! Maudit ! Je te priais aussi, je te l'ai déjà dit, À genoux, le sein nu, folle et désespérée. Te souviens-tu qu'enfin, me levant égarée, Je criai : - Je suis Corse! - et je te menaçai ? Alors, tout en jetant ta victime au fossé, Me repoussant du pied avec un rire étrange, Tu me dis ! Venge-toi si tu peux ! Je me venge!

Job

Mon fils ne t'a rien fait ! Grâce ! Je pleure ! Voi ! Songe que je t'aimais ! J'étais jaloux !

Levant les yeux au ciel.

À Job.

Guanhumara

Tais-toi ! C'est une chose impie entre tant d'autres crimes Que le couple effrayant, perdu dans les abîmes, Qui parle en ce tombeau d'épouvante entouré, Ose encor prononcer, amour, ton nom sacré ! Eh bien ! J'aimais aussi, moi, dont le coeur est vide ! Rends-moi mon Donato ! Tends-le-moi, fratricide !

Job

Otbert sait-il qu'il doit tuer son père ?

Guanhumara

Non. Pour sauver Régina, sans savoir ton vrai nom, Il frappera dans l'ombre.

Job

Otbert ! Nuit lamentable !

Elle détache son voile et le lui jette.

Guanhumara

Il sait, comme un bourreau, qu'il punit un coupable. Rien de plus. - Meurs voilé, tais-toi, ne parle pas, Si tu veux, j'y consens.

Job

Merci !

Elle sort par le fond à gauche, du côté où ont disparu les porteurs du cercueil.

Guanhumara

J'entends un pas. Recommande ton âme à Dieu. - C'est lui. - Je rentre. J'entendrai tout. Je tiens Régina dans mon antre. Hâtez-vous d'en finir tous les deux.

Il se couvre la tête du voile noir et demeure agenouille, immobile dans l'attitude de la prière. Entre par la galerie à droite un homme vêtu de noir et masqué comme les deux précédents, portant une torche. Il fait signe d'entrer à quelqu'un qui le suit. C'est Otbert, Otbert, pâle, égaré, éperdu. Au moment où Otbert entre, et pendant qu'il parle, Job ne fait pas un mouvement. Dès qu'Otbert est entré, l'homme masqué disparaît.

Job

Juste Dieu !

Scène 3

Otbert, Job, Voix

Regardant autour de lui.

Apercevant Job.

Il se dirige vers Job dans les ténèbres.

Il pose sa main sur la tête de Job.

Job demeure immobile.

Otbert

Où m'avez-vous conduit ? Quel est ce sombre lieu ? Mais quoi ! l'homme masqué n'est plus là ? Ciel ! où suis-je ? Serait-ce ici? - Déjà ! - Je frissonne ! Un vertige Me prend. Que vois-je là dans l'ombre ? - Oh ! rien ; souvent La nuit nous trompe... Dieu ! c'est un être vivant Ciel ! Je me sens glacé par la sueur du crime. Est-ce ici l'échafaud ? Est-ce là la victime ? - Triste Fosco, qu'il faut que je frappe aujourd'hui, Est-ce vousC? Répondez !... - Il ne dit rien, c'est lui ! - Oh ! Qui que vous soyez, parlez-moi, je m'abhorre ; Je ne vous en veux pas, j'ignore tout, j'ignore Pourquoi vous demeurez immobile, et pourquoi Vous ne vous dressez pas terrible devant moi ! Je vous suis inconnu comme pour moi vous l'êtes. Mais sentez-vous qu'au moins mes mains n'étaient pas faites Pour cela? Sentez-vous que je suis l'instrument D'une affreuse vengeance et d'un noir châtiment ? Savez-vous qu'un linceul qui traîne en ces ténèbres Embarrasse mes pieds, pris dans ses plis funèbres? Dites, connaissez-vous Régina, mon amour, Cet ange dont le front dans mon coeur fait le jour? Elle est là, voyez-vous, d'un suaire vêtue, Morte si je faiblis, vivante si je tue ! - Ayez pitié de moi, vieillard ! - Oh ! Parlez-moi ! Dites que vous voyez mon trouble et mon effroi, Que vous me pardonnez votre horrible martyre ! Oh ! Que j'entende au moins votre voix me le dire ! Un seul mot de pardon, vieillard ! mon coeur se fend ! Rien qu'un seul mot !

Job

Otbert ! mon Otbert ! mon enfant !

Otbert

Sire Job !

Il couvre le visage d'Otbert de larmes et de baisers.

Il le regarde avec des yeux enivrés.

Job

Non, vers lui tout mon être s'élance ! C'est trop me torturer par cet affreux silence ! Je ne suis qu'un vieillard faible, en pleurs, terrassé, Je ne peux pas mourir sans l'avoir embrassé ! Viens sur mon coeur ! Enfant, laisse, que je te voie. Tu ne le croirais pas, quoique j'aie eu la joie De te voir tous les jours depuis plus de six mois, Je ne t'ai pas bien vu... -Un jeune homme à vingt ans, que c'est beau ! - Que je baise Ton front pur! Laisse-moi le contempler à l'aise ! - Tu parlais tout à l'heure, et moi, je me taisais. - Tu ne sais pas toi-même à quel point tu disais Des choses qui m'allaient remuer les entrailles. Otbert, tu trouveras pendue à mes murailles Ma grande épée à main ; je te la donne, enfant ! Mon casque, mon pennon, tant de fois triomphant, Sont à toi. Je voudrais que tu pusses toi-même Lire au fond de mon coeur pour voir combien je t'aime ! Je te bénis. - Mon Dieu! Donnez-lui tous vos biens, De longs jours comme à moi, moins sombres que les miens ! Faites qu'il ait un sort calme, illustre et prospère ; Et que des fils nombreux, pieux comme leur père, Soutiennent, pleins d'amour, ses pas fiers et tremblants, Quand ses beaux cheveux noirs seront des cheveux blancs !

Otbert

Monseigneur !

Il tire du fourreau le poignard qu'Otbert porte à sa ceinture et le lui présente.

Job

Je bénis cet enfant, cieux et terre, Dans tout ce qu'il a fait, dans tout ce qu'il doit faire ! Sois heureux ! - Maintenant, Otbert, écoute et voi, Vois, je ne suis plus père, et je ne suis plus roi ; Ma famille est captive et ma tour est tombée ; J'ai dû livrer mes fils ; j'ai, la tête courbée, Dit sauver l'Allemagne, oui, - mais je dois mourir. Or, ma main tremble. Il faut m'aider, me secourir... C'est de toi que j'attends ce service suprême.

Otbert

De moi ! mais savez-vous que je cherche, ici même, Quelqu'un...

Job

Fosco ! c'est moi.

Reculant et promenant ses yeux dans l'ombre autour de lui.

Avec désespoir et solennité.

Otbert

Vous ! Qui que vous soyez, Spectre qui m'entourez, démons qui me voyez, C'est lui ! c'est le vieillard que j'honore et que j'aime ! Prenez pitié de nous dans ce moment suprême ! -Tout se tait !- Oh ! mon Dieu! c'est Job ! comble d'effroi! Jamais je ne pourrai lever la main sur toi, Ô vieillard ! demi-dieu du Rhin ! tête sacrée !

Job

Mon Otbert ! du sépulcre aplanis-moi l'entrée. Faut-il te dire tout? Je suis un criminel. Ton épouse en ce monde et ta soeur dans le ciel, Elle est là ! Régina, pâle, glacée et belle, Celle à qui tu promis de faire tout pour elle, De la sauver toujours, car l'amour est vertu, Quand tu devrais, au seuil du tombeau, disais-tu, Rencontrer le démon ouvrant l'abîme en flamme, Et lui payer cet ange en lui livrant ton âme ! La mort la tient ! la mort lève son bras maudit, Dont l'ombre, à chaque instant autour d'elle grandit! Sauve-la !

Otbert

Vous croyez qu'il faut que je la sauve ?

Job

Peux-tu donc hésiter ? D'un côté, moi, front chauve, Vieux damné, qu'à finir tout semble convier, Moins héros que brigand, moins aigle qu'épervier, Moi, dont souvent la vie impure et sanguinaire A fait aux pieds de Dieu murmurer le tonnerre ! Moi, vieillesse, ennui, crime ! et, de l'autre côté, Innocence, vertu, jeunesse, amour, beauté ! Une femme qui t'aime ! un enfant qui t'implore! Ô l'insensé ! qui doute et qui balance encore Entre un haillon souillé, sans pourpre et sans honneur, Et la robe de lin d'un ange du Seigneur ! Elle veut vivre et moi mourir ! - Quoi ! tu balances! Quand tu peux d'un seul coup faire deux délivrances? Si tu nous aimes !...

Otbert

Dieu !

Job

Délivre-nous tous deux ! Frappe ! - Pour le guérir d'un ulcère hideux, Saint Sigismond tua Boleslas. Qui l'en blâme ? Mon Otbert ! le remords, c'est l'ulcère de l'âme. Guéris-moi du remords !

Il s'arrête.

Otbert

Eh bien!...

Job

Qui te retient ?

Otbert

Savez-vous une idée affreuse qui me vient? - Vous eûtes un enfant qu'une femme-bohème Vola. - Vous l'avez dit ce matin. - Mais, moi-même Une femme me prit tout enfant. Nous voyons Se faire en ce temps-ci d'étranges actions ! - Si j'étais cet enfant? Si vous étiez mon père ?

Haut.

Job

Dieu ! La douleur, Otbert, t'égare et t'exaspère. Tu n'es pas cet enfant! Je te le dis !

Otbert

Pourtant, Souvent vous m'appelez mon fils !

Job

Je t'aime tant! C'est l'habitude ; et puis, c'est le mot le plus tendre.

Otbert

Je sens là quelque chose...

Job

Oh ! non !

Otbert

Je crois entendre Une voix qui me dit...

Job

C'est une voix qui ment.

Otbert

Monseigneur ! Monseigneur ! Si j'étais votre enfant!

Job

Mais ne va pas au moins croire cela, par grâce ! J'eus la preuve... - Ô mon Dieu ! Que faut-il que je fasse ! - Que des Juifs ont tué l'enfant dans un festin. Son cadavre me fut rapporté. Ce matin Je te l'ai dit.

Otbert

Non.

Job

Si, rappelle ta mémoire. Non, tu n'es pas mon fils, Otbert ! Tu dois m'en croire Sans les preuves que j'ai, c'est vrai, je conviens, moi, Que l'idée aurait pu m'en venir comme à toi ! - Certes ! Un enfant que vole une main inconnue... - Je suis même content qu'elle te soit venue Pour pouvoir à jamais l'arracher de ton coeur ! Si, quand je serai mort, quelqu'un, quelque imposteur, Te disait, pour troubler la paix de ta pauvre âme, Que Job était ton père... Oh ! ce serait infâme! N'en crois rien! Tu n'es pas mon fils, non, mon Otbert ! Vois-tu quand on est vieux, le souvenir se perd ; Mais la nuit du sabbat, tu le sais, on égorge Un enfant. C'est ainsi qu'on a tué mon George. Des Juifs. J'en eus la preuve. Otbert ! rassure-toi, Sois tranquille, mon fils ! - Eh bien encore ! Vois, Je t'appelle mon fils. Tu vois bien. L'habitude ! Mon Dieu ! Crois-moi, la lutte à mon âge est bien rude, Ne garde pas de doute, obéis-moi sans peur ! Vois, je baise ton front, je presse sur mon coeur Ta main qui va frapper et qui restera pure ! Toi, mon fils ! - Ne fais pas ce rêve ! - Je te jure... - Mais voyons, réfléchis, toi qui penses beaucoup, Toi qui trouves toujours le côté vrai de tout, Je me prêterais donc à ce mystère horrible ? Il faudrait supposer... - Est-ce que c'est possible ! - Enfin, j'en suis bien sur, puisque je te le dis ! - Otbert, mon bien-aimé, non, tu n'es pas mon fils !

Voix

Régina ne peut plus attendre qu'un quart d heure.

Otbert

Régina !

Job

Malheureux ! Tu veux donc qu'elle meure ?

Égaré.

Otbert

Dieu puissant ! Aussi, moi, mon Dieu ! J'ai trop lutté ! Je me sens ivre et fou ! Dans ce lieu détesté, Où les crimes anciens aux nouveaux se confrontent, Les miasmes du meurtre à la tête me montent ! L'air qu'ici l'on respire est un air malfaisant. Est-ce que ce vieux mur veut boire encor du sang ?

Job

Oui !

Otbert

Ne me poussez pas !

Job

Viens !

Otbert

Je glisse dans l'abîme ! Je ne me retiens plus qu'à peine aux bords du crime. Je sens qu'en ce moment je puis faire un grand pas, Faire une chose horrible !... -Oh! ne me poussez pas !

Job

Donc sauve l'innocent et punis le coupable!

Otbert

Mais ne voyez-vous pas que j'en serais capable ! Savez-vous que je n'ai qu'à demi ma raison ? Qu'ils m'ont fait boire là je ne sais quel poison, Eux, ces spectres masqués, pour me rendre la force ? Que ce poison m'a mis au coeur une âme corse ? Que je sens Régina qui se meurt ? et qu'enfin La louve est là dans l'ombre et la tigresse a faim !

Job

Il est temps ! Il est temps que mon crime s'expie, Donato m'implorait ici. Je fus impie. Otbert, sois sans pitié comme je fus sans coeur ! Je suis le vieux Satan, sois l'archange vainqueur !

Otbert

De ma main, malgré moi, Dieu! le meurtre s'échappe!

Otbert, comme fou et hors de lui, lève le couteau. Il va frapper. Quelqu'un lui arrête le bras. Il se retourne et reconnaît l'Empereur.

Job

Vois quel monstre je suis ! Je le poignardai ! Frappe! Je le tuai ! C'était mon frère !

Scène 4

Empereur, Job, Otbert, Guanhumara, La Comtesse Régina

Otbert laisse tomber le poignard. Job se lève et considère l'empereur. Guanhumara avance la tête derrière le pilier à gauche et regarde.

Empereur

C'était moi !

Job

Vous !

Otbert

L'Empereur !

Empereur

Le duc, notre père et ton roi, M'avait caché chez toi. Dans quel but ? Je l'ignore.

Job

Vous, mon frère !

Empereur

Sanglant, mais respirant encore, Tu me tins suspendu hors des barreaux de fer, Et tu me dis : À toi la tombe! à moi l'enfer ! Seul, j'entendis ces mots prononcés sur l'abîme. Puis je tombai.

Job

C'est vrai ! Le ciel trompa mon crime !

Empereur

Des pâtres m'ont sauvé.

Job

Je suis à tes genoux ! Punis-moi ! Venge-toi !

Il le relève et l'embrasse.

Empereur

Mon frère ! Embrassons-nous ! Qu'a-t-on de mieux à faire aux portes de la tombe? Je te pardonne !

Job

Ô Dieu puissant !

À Job.

À Otbert.

Elle fait un signe. Régina, vêtue de blanc, apparaît au fond de la galerie à gauche, chancelante, soutenue par les deux hommes masqués et comme éblouie. Elle aperçoit Otbert et vient tomber dans ses bras avec un grand cri.

Guanhumara

Le poignard tombe ; Donato vit ! Je puis expirer à ses pieds. Reprenez tous ici tout ce que vous aimiez, Tout ce qu'avait saisi ma main froide et jalouse, Toi, ton fils George ! Et toi, Regina, ton épouse !

Otbert, Régina et Job se tiennent éperdument embrassés.

La Comtesse Régina

Ciel !

Otbert

Régina ! Mon père !

Job

Ô Dieu !

Elle porte une fiole à ses lèvres. L'empereur va vivement à elle.

Guanhumara

Moi, je mourrai ! Sépulcre, reprends-moi !

Empereur

Que fais-tu ?

Guanhumara

J'ai juré Que ce cercueil d'ici ne sortirait pas vide.

Empereur

Ginevra !

Elle meurt.

Guanhumara

Donato ! Ce poison est rapide... Adieu !

Empereur

Je pars aussi ! - Job, règne sur le Rhin !

Job

Restez, sire !

Tous tombent à genoux sous la bénédiction de l'empereur.

Empereur

Je lègue au monde un souverain. Tout à l'heure là-haut le héraut de l'empire Vient d'annoncer qu'enfin les princes ont à Spire Elu mon petit-fils Frédéric, empereur. C'est un vrai sage, pur de haine, exempt d'erreur. Je lui laisse le trône et rentre aux solitudes. Adieu ! Vivez, régnez, souffrez. Les temps sont rudes. Job, avant de mourir, courbé devant la croix, J'ai voulu seulement, une dernière fois, Étendre cette main suprême et tutélaire Comme roi sur mon peuple, et sur toi comme frère, Quel qu'ait été le sort, quand l'heure va sonner, Heureux qui peut bénir !

Job

Grand qui sait pardonner !

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

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