Comédie · 1785 · 2 actes

L’Amour quêteur

d’Alexandre-Louis-Bertrand Robineau dit de Beaunoir

Représentation
≈ 27 min
Distribution
5 femmes, 2 hommes
Répliques
280
Écriture
En prose
Dans l’app
Importable

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
L'Amour H 116 ≈ 10 min 10
Madame Barbara F 39 ≈ 6 min 7
Mercure H 20 ≈ 4 min 2
Agnès F 47 ≈ 3 min 7
Ursule F 33 ≈ 2 min 5
Brigitte F 21 ≈ 2 min 6
Rosette F 4 ≈ 1 min 2
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle III
L'Amour absentabsentabsentabsentabsent
Madame Barbara absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Mercure absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Agnès absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Ursule absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Brigitte absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Rosette absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
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Acte I

Scène 1

Mercure, L'Amour

Mercure

Je ne me trompe pas, c'est ce fripon d'Amour !

L'Amour

C'est ce coquin de Mercure !

Mercure

Eh ! Bonjour, frère.

L'Amour

Sois le bien rencontré. Par quel hasard sur la terre ?

Mercure

Par le même hasard que toi.

L'Amour

Comment ?

Mercure

Comme toi, je suis banni de l'Olympe.

L'Amour

Et la cause de ton bannissement ?

Mercure

Toute simple. Lorsque, lassé de tes fredaines et de tes espiègleries, le Seigneur Jupiter t'eut chassé du Ciel, il renoua avec sa chère épouse. La bonne Dame, comme tu sais, est acariâtre et rancuneuse en diable ; elle m'en voulait, depuis longtemps, de toutes mes complaisances pour son mari, et mon exil a été la première condition du raccommodement des deux tristes époux.

L'Amour

Tu n'en es pas extraordinairement fâché ?

Mercure

Je t'en réponds ! Depuis ton bannissement tout est d'un triste et d'une monotonie dans l'Olympe à périr ! C'est la prude et sage Minerve qui préside à ta place : juge de la gaîté qu'elle inspire ! Jupiter bâille majestueusement auprès de sa tendre épouse ; Neptune s'est retiré sous ses eaux, plus glacé qu'elles ; la jeune Aurore veut en vain réchauffer son vieil époux, et ta belle maman est réduite à souffler les forges de son vilain mari.

L'Amour

Mon exil ne sera pas long. Mais que comptes-tu faire lut ce pauvr« globe ?

Mercure

Je suis, comme tu sais, à deux mains. Je n'y manquerai pas d'occupation. En quittant l'Olympe, j'ai demandé à Plutus des Lettres de recommandation auprès de plusieurs traitants. Si je puis obtenir une caisse, je vivrai honnêtement et paisiblement : Mercure peut, je crois, sans déroger, devenir financier ?

L'Amour

Certainement.

Mercure

Et toi, où vas-tu de ce pas ?

L'Amour

Je reste ici.

Mercure

Comment ! Dans un faubourg ?

L'Amour

Oui ; je suis en guerre.... Vois-tu cette maison ?

Mercure

C'est, sans doute, celle de quelque jaloux, car je la vois hérissée de grilles ?

L'Amour

Non.

Mercure

C'est donc une prison ?

L'Amour

Encore moins.

Mercure

Qu'est-ce donc ?

L'Amour

Un colombier qui renferme de jeunes tourterelles, charmantes autant qu'innocentes.

Mercure

Explique-toi plus clairement.

L'Amour

Je bloque cette maison d'éducation : elle est habitée par une vieille Maîtresse qui garde de jeunes pensionnaires, entre lesquelles on en compte trois de seize à dix-sept ans, belles comme le jour. La rose qui vient de s'épanouir a moins de fraîcheur et d'éclat ; ce sont ces roses que je veux cueillir.

Mercure

Toujours le même... Mais dis-moi, quel costume compte-tu prendre ?

L'Amour

Le mien, sans doute ?

Mercure

Le tien ?

L'Amour

En est-il de plus intéressant ?

Mercure

Pauvre Amour ! Il faut te pardonner, tu ne connais plus les usages ; mais apprends que, s'il t'arrive de paraître ainsi, ou de te nommer seulement, c'est fait de toi. Imagine-toi, mon cher frère, que tu n'es plus reçu dans ce qu'on appelle la bonne compagnie ; ton nom seul donne des vapeurs. Si tu veux réussir, cache-toi bien sous un des habits du Caprice.

L'Amour

Sous un des habits du Capiice, dis-tu ? Quoi ! Ce dieu volage, inconséquent, dont les faveurs sont des offenses, qui traîne après lui souvent le remords, et toujours le mépris ?...

Mercure

Est le Dieu qu'adorent les Français. Il a détruit tes Temples, et reçoit aujourd'hui l'encens que les Mortels brûlaient autrefois sur tes autels ; profite donc de mon conseil, et ne te montre que sous les livrées de ton plus cruel ennemi.

L'Amour

Et quel est son habit favori ?

Mercure

Il en a mille pour un. Vrai Caméléon, il paraît le même jour sous vingt formes différentes. On le voit, le matin, en simple habit d'uniforme, à la toilette d'une jeune coquette, parler combats, chevaux, courses, batailles, et nouer en même-temps un ruban, ou placer une mouche assassine. Le soir, aux genoux d'une prude, il parle constance et discrétion, en grasseyant, sous la figure intéressante d'un Abbé musqué. Veut-il s'introduire chez la précieuse ? Il prend le ton et l'air empesé d'un froid Robin. Faut-il plaire à cette savante, qui, sans rien savoir, parle de tout, juge tout, et dont les arrêts sont irrévocables ? Plus négligé dans sa parure, il vient, d'un pas de héros de théâtre, lui débiter, d'un ton emphatique, les mille et une fadeurs. Mais l'habit sous lequel il n'a jamais trouve de cruelles, avec lequel il soumet les beautés les plus rebelles, est celui de financier.

L'Amour

J'ai toujours trouvé tes conseils excellents ; sers-moi donc de Mentor et de guide.

Ils sortent.

Mercure

Eh ! Bien, suis-moi ; tu n'auras pas sujet de t'en repentir.

Scène 2

Madame Barbara, Ursule, Brigitte, Agnès

Les plus jeunes Pensionnaires rentrent.

À Ursule.

Madame Barbara

Allons, Mesdemoiselles, rentrez ; il se fait déjà tard, et la promenade a été plus longue qu'à l'ordinaire. Qu'avez-vous donc dans la poche de votre tablier Ursule ?

Ursule

Bien, Madame.

Elle fouille dans la poche d'Ursule, et y trouve un roman.

Madame Barbara

Comment ! Rien ?... Voyons, voyons. Oh ! Ciel ! Un roman, un roman, Mademoiselle ? Voilà donc à quoi vous vous occupez, à lire des romans ! Vous ne savez donc pas que rien n'est plus dangereux que cette lecture, et pour le coeur et pour l'esprit, et qu'il faudrait brûler tous ceux qui les composent, comme des empoisonneurs publics ?

Ursule

Il est cependant bien intéressant.

Madame Barbara

Taisez-vous... Si vous voulez vous orner l'esprit et vous former le coeur, lisez le Miroir du Monde, les Délices de la Retraite... Voilà ce qu'on appelle de bons livres, et non pas des romans.... Allez ; que cela ne vous arrive plus.

Ursule

Non, Madame.

Ursule rentre.

À Brigitte.

Madame Barbara

Rentrez. Un instant. Mademoiselle Brigitte, un instant : que vois-je là dans votre bavette ?

Brigitte

« Jupiter un jour, en fureur, Avait banni l'Amour... » Ah ! Madame ! C'est une Chanson charmante ; elle est intitulée : L'Amour Quêteur... Écoutez bien, je vais vous la chanter :

Madame Barbara

Voulez vous vous taire ?... Voulez-vous vous taire ?... Est-ce qu'une Demoiselle, bien élevée, doit chanter de pareilles Chansons ? Vous mériteriez !... Que je vous en trouve jamais, et vous verrez !...

Elle rentre.

Brigitte

Ah ! Vous pouvez la garder, je la sais par coeur.

À Agnès.

Agnès présente son sac à ouvrage, d'où Madame Barbara tire un bilboquet.

Madame Barbara

L'impertinente !... Voyons, où en est votre ouvrage, Agnès ?... Voilà donc à quoi vous vous occupez ?... Un bilboquet !... N'avez-vous pas de honte ? À votre âge !

Agnès

Cela m'amuse.

Madame Barbara

Bel amusement, qu'on pardornerait à peine à un enfant ! Allez, Mademoiselle, allez vous mettre à l'ouvrage.

Elle rentre.

Agnès

Vous faites un crime de tout.

À Rosette.

Madame Barbara

Vous raisonnez, je crois, grande sotte !... Rentrez, rentrez... Toi, reste, Rosette.

Scène 3

Rosette, Madame Barbara

Rosette

Que voulez-vous, Madame ?

Madame Barbara

Écoute, rosette. Je suis obligée d'aller faire des emplettes pour toutes mes Pensionnaires, veille bien, pendant mon absence, sur toutes ces friponnes-là ; et , à mon retour, tu me diras tout ce qu'elles auront fait.

Rosette

Oui, Madame. Vous savez que je vous rapporte tout bien exactement ?

Madame Barbara

Oui, mon enfant... Tiens, voilà les clefs de la porte ; tu les remettras à Agnès, et tu lui recommanderas bien, de ma part, de n'ouvrir à personne qu'à moi. Entends-tu ?

Rosette

Oui, Madame... Vous penserez à moi en faisant vos emplettes.

Rosette rentre dans la maison, et Madame Barbara s'en va à la ville.

Madame Barbara

Oui, oui ; mais rentre, car je ne veux pas m'amuser longtemps, et l'heure me presse... Ferme bien la porte.

Scène 4

L'Amour

Il frappe.

L'Amour

Bon, voilà Madame Barbara éloignée ; profitons de son absence, pour tâcher de nous introduire chez elle sous ce déguisement... Frappons à la porte.

Scène 5

Agnès, L'Amour

Agnès

Qui frappe ?

L'Amour

Un pauvre Pèlerin, un bel Ange, mourant de faim et de fatigue, qui demande la charité et l'hospitalité.

Agnès

Je suis bien fâchée, Monsieur le Pélerin ; mais nous ne laissons jamais entrer d'hommes ici.

L'Amour

Je n'aurais cependant qu'à dire un seul mot, Mademoiselle, et cette porte t'ouvrirait d'elle-même devant moi.

Agnès

Ah ! Ciel !... Vous êtes peut-être sorcier ?

L'Amour

Rassurez-vous, ma belle enfant, rassurez-vous ; je n'ai ni l'intention, ni le pouvoir même de vous faire aucun mal.

Agnès

Vous ne mentez pas ?

L'Amour

Non... Vous voyez bien ce cordon qui me ceint les reins ?

Agnès

Oui, Monsieur.

L'Amour

Eh ! Bien, lui seul fait toute ma sorcellerie.

Agnès

Comment cela, Monsieur le Pélerin ?

L'Amour

Je n'ai qu'à en frapper doucement trois ou quatre fois une porte, sur le champ elle s'ouvre d'elle-même.

Agnès

Voilà un merveilleux cordon !... Mais, de grâce ! Ne vous en servez pas ici.

L'Amour

Que craignez-vous ?

Agnès

C'est ma semaine à garder la porte, et si Madame Barbara trouvait un homme dans sa maison, elle s'en prendrait à moi-seule.

L'Amour

Ne craignez rien, mon aimable Demoiselle ; je mourrais plutôt de fatigue à votre porte, que de l'ouvrir malgré vous.

Agnès

Je serais bien fâchée d'être la cause de votre mort.

L'Amour

Et vous la serez cependant, si vous persistez dans votre refus cruel... Je succombe à la fatigue.

Agnès

Madame Barbara ne peut pas tarder à revenir : attendez-là ; vous lui ferez pitié, sans doute, et elle vous fera entrer.

L'Amour

A-t-elle un coeur plus tendre que le vôtre ?

Agnès

Oh ! Non, non.... Certainement, non.

L'Amour

Eh ! Bien, Mademoiselle, je le sens , avant qu'elle soit de retour, je serai mort de faim et de fatigue.

Agnès

Surement ?

L'Amour

Sûrement... Si vous avez la cruauté de me refuser, vous allez me voir expirer sur le pas de votre porte.

Agnès

Ah ! Ne mourez pas, Monsieur le Pélerin, ne mourez pas; j'aime mieux m'exposer à toute la colère de Madame Barbara.

À part.

L'Amour

Les Dieux vous en récompenseront... Je la tiens !

Agnès

Venez, Monsieur le Pèlerin, venez.

L'Amour

Que je vous ai d'obligation !

Agnès

Si Madame Barbara le savait, je serais perdue.

L'Amour

Ne craignez rien, ma belle enfant, ne craignez rien ; je me tiendrai caché bien exactement où vous voudrez, et demain, à la pointe du jour, je m'en irai.

Agnès

Venez donc.

L'Amour

Prenez-moi par mon cordon, ma chère Demoiselle ; car je n'y vois pas trop clair.

Agnès, en hésitant, prend l'Amour par son cordon, et l'introduit dans la maison dont elle referme la porte.

Agnès

Venez.

Acte II

Scène 1

Madame Barbara, Agnès

Madame Barbara

Laissez-là vos ouvrages, Mesdemoiselles, et écoutez-moi bien attentivement... Vos parents vous ont confiées à mes soins, et vous devez bénir le jour heureux où vous êtes entrées chez moi, comme dans un asile sûr, un port calme et tranquille. Tremblez toutes d'en sortir, pour rentrer dans le monde ! Vous ne le connoissez pas comme moi, c'est un gouffre, c'est un abîme où l'innocence, sans cesse attaquée, périt et disparaît en un jour. Tous les hommes y sont volages, ingrats, parjures, perfides. Ce sont des monstres qui n'en veulent qu'à notre honneur.

Agnès

Et qu'est-ce que c'est que notre honneur, Madame ?

Madame Barbara

La sotte, avec sa demande !... Notre honneur c'est... c'est ce que nous avons de plus cher au monde... C'est la vertu... Les hommes cherchent continuellement à nous la faire perdre pour se moquer ensuite de nous ; car une fille, qui a perdu sa vertu, devient la risée de tout le monde.

Agnès

Et comment voit-on qu'une fille a perdu sa vertu ?

Leur montrant à toutes un paquet d'anneaux de verre.

Madame Barbara

Cela se voit par sa conduite... Pour vous accoutumer de bonne heure à la conserver précieusement, écoutez-moi. Vous voyez ces anneaux de verre ?

Agnès

Oui , Madame.

Ursule, Agnès et Brigitte entrent chacune dans leur chambre, Madame Barbara se retire, d'un autre côté, avec les plus jeunes pensionnaires.

Madame Barbara

Ils sont bien fragiles, l'honneur l'est mille fois davantage. Je vais donc vous donner à chacune un de ces anneaux. Conservez-les bien précieusement : ne les donnez à personne ; empêchez même qu'on n'y touche. Je me les ferai représenter tous les jours, et celle qui aura le malheur de le casser ou de le donner, doit s'attendre à toute ma colère... Il se fait déjà tard : rangeons la Classe. Retirez-vous chacune dans votre chambre. Couchez-vous tranquillement, et, surtout, conservez bien précieusement les anneaux que je viens de vous donner... Bonsoir ; bonsoir.

Scène 2

L'Amour

Avec sentiment.

L'Amour

Et surtout conservez bien précieusement les anneaux que je viens de vous donner... Madame Barbara, Madame Barbara, j'espère bien vous en escamoter plus d'un ! Après avoir, dans votre jeunesse, abusé de mes faveurs, fait brûler mille fois l'encens sur mes autels, goûté toutes les douceurs que je procure, vous voulez briser mon sceptre et renverser mon Empire ; dépitée de voir l'âge, en effaçant vos chaînes, éloigner vos galants, vous cherchez à vous venger des outrages du temps sur ces jeunes Beautés confiées à vos soins, et vous prétendez soustraire leurs tendres coeurs à mon pouvoir... Eh ! Bien, eh ! Bien, faisons assaut de puissance, et voyons qui de nous deux s'en rendra maître... Prenons avec chacune le ton qui convient à son caractère... Voilà la porte d'Ursule ; c'est la plus raisonnable, et c'est par elle que je veut commencer... Frappons doucement... Ursule, ma chère Ursule !

Scène 3

Ursule, L'Amour

Ursule

Qui m'appelle d'une voix si tendre ?... Ah ! Ciel ! Un homme !

L'Amour

Rassurez-vous, charmante Ursule, rassurez-vous, et ne m'exposez pas, par une crainte indiscrète, à toute la colère de Madame Barbara ; je hasarde tout pour vous voir.

Ursule

Et que me voulez-vous ?

L'Amour

Ursule, née avec un coeur tendre, ne sentez-vous donc pas qu'il a besoin d'aimer ?

Ursule

Ah ! Pourquoi venez- vous troubler ma tranquillité ? Qui donc êtes-vous ?

L'Amour

Votre amant.

Ursule

Mon amant ?

L'Amour

Mais l'amant le plus tendre et le plus passionné, qui vent vous adorer toute sa vie, qui brûle pour vous de l'amour le plus violent.

Ursule

Je ne sais où j'en suis... Quel feu, jusqu'alors inconnu, vous faites passer dans mon sein.

L'Amour

Vous êtes faite pour aimer ; livrez-vous à l'amour.

Ursule

Mais qui donc êtes vous ? Comment êtes-vous ici ? Quel est votre dessein ?

L'Amour

Je demeure ici près, je vous ai vue quelquefois à la promenade, et je n'ai pu vous voir sans vous adorer. À l'aide de ce cordon, par la vertu duquel rien ne m'est impossible, je me suis introduit ici sans être reconnu de personne, et je viens à vos yeux vous jurer un amour éternel, ou mourir à vos pieds, si je vous trouve insensible.

Ursule

Ah ! Vous ne mourrez pas !

L'Amour

Achevez mon bonheur... Dites-moi que vous n'aimez...

Ursule

Ne le voyez-vous pas dans mes yeux ?

L'Amour

Charmante Ursule !

Ursule

Hélas ! Madame Barbara dit que tous les hommes sont faux, volages, parjures.

L'Amour

Qui vous voit ne peut plus changer.

Ursule

Vous serez donc constant ?

L'Amour

En pouvez-vous douter ? Mais vous, Ursule, mais vous, m'aimerez-vous toujours ?

Ursule

Toujours.

L'Amour

Il m'en faut une preuve.

Ursule

Et quelle preuve en voulez-vous ?

L'Amour

Vous me la refuserez, peut-être ?

Ursule

Non, je vous le promets.

L'Amour

Madame Barbara vient de vous donner un petit anneau de verre ?

Ursule

Eh ! Bien ?

L'Amour

Me le refuserez-vous ?

Ursule

Ah, Ciel ! Que me demandez-vous ?

L'Amour

Bien peu de chose.

Ursule

Non, vous êtes trop exigeant.

L'Amour

Je vois bien que vous ne m'aimez pas... Adieu, Mademoiselle, adieu.

Ursule

Où allez -vous donc ?

L'Amour

Mourir, loin de vous, de douleur et de désespoir.

Ursule

Que vous êtes cruel !

L'Amour

Vous me refusez ?

Ursule

Mais...

L'Amour

Vos Compagnes ne seront peut-être pas si difficiles.

Ursule

Vous allez les leur demander ?

L'Amour

Oui, Mademoiselle, et celle qui me donnera son anneau, sera celle que j'aimerai.

Ursule

Madame Barbara m'avait tant recommande de le garder !

L'Amour

Et vous aimez mieux lui obéir que de m'obliger, cruelle !

Ursule

Ah ; que vous connaissez peu mon coeur... Écoutez ! Je l'avais serré bien précieusement, je ne comptais pas le perdre sitôt ; mais, puisqu'il vous fait tant de plaisir, je vais vous le chercher.

L'Amour

Que je vous aimerai !

Elle rentre dans sa chambre.

Ursule

Ne vous éloignez pas, je reviens dans l'instant.

L'Amour

Allez, je vous attends avec impatience...

Scène 4

L'Amour

Gaiement.

L'Amour

Et d'une de prise... Courage ! Ne perdons pas de temps ; et pendant que l'innocente est allée chercher son anneau, attaquons-en vite une seconde... Brigitte ! Charmante Brigitte !

Scène 5

Brigitte, L'Amour

Brigitte

Me voilà, me voilà... Ah ! Ah ! C'est un homme !

L'Amour

Oui, charmante Brigitte ! Mais, de grâce ! Ne faites point de bruit, ou je serais perdu.

Brigitte

Vous avez raison ; mais qui vous amène ici ? Qu'y faites-vous ? Que me voulez-vous?

L'Amour

J'y suis pour vous seule, et je viens, sous ce déguisement, vous déclarer mon amour.

Brigitte

Vous êtes donc amoureux de moi ?

L'Amour

Oui, charmante Brigitte.

Brigitte

J'en suis charmée, car il y a longtemps que je désirais avoir un amoureux : je crois que c'est fort drôle ; et autant vous qu'un autre.

L'Amour

Ce n'est pas tout, Brigitte, si vous voulez que je vous aime, il faut m'aimer aussi.

Brigitte

Cela est absolument nécessaire ?

L'Amour

Absolument. On n'aime pas longtemps sans espoir de retour.

Brigitte

Eh i bien , je vous aimerai, moi.

L'Amour

Je ne me contente pas de paroles.

Brigitte

Vous avez raison.

L'Amour

Je veux des preuves.

Brigitte

Et quelles preuves voulez-vous ?

L'Amour

Ce que vous avez de plus précieux.

Brigitte

Ma foi ! Je n'ai rien de plus précieux à vous donner... qu'un petit anneau de verre, que vient de me confier Madame Barbara. Il n'y a pas une heure que je l'ai, et j'ai déjà pensé le casser vingt fois : j'aime encore mieux que vous le gardiez que moi. Le voulez-vous ?

L'Amour

Très volontiers.

Brigitte

Eh ! Bien, attendez-moi, je vais le chercher.

L'Amour

Ne soyez pas longtemps.

Elle rentre dans sa chambre.

Brigitte

Non, non. Sans adieu, mon amoureux.

Ingénument.

L'Amour

Et de deux... Attaquons vite la troisième.... Agnès ! Aimable Agnès !...

Scène 6

Agnès, L'Amour

Agnès

Ah ! C'est vous, Monsieur le Pèlerin ; que me voulez-vous ?

L'Amour

C'est trop longtemps me contraindre, Agnès ! Apprenez que je ne suis pas ce que je parais à vos yeux : je vous adore ! Et je me suis ainsi déguisé pour m'introduire ici ; voyez en moi votre amant.

Agnès

Mon amant !... Et qu'est-ce qu'un amant ?

L'Amour

C'est un homme sensible, qui ne voit que la beauté qu'il adore, qui ne vit que pour elle, et qui met son étude et son bonheur à lui plaire.

Agnès

Et quand il lui plaît ?

L'Amour

Il est le plus heureux des hommes !

Agnès

Vous êtes donc le plus heureux des hommes, car vous me plaisez beaucoup.

L'Amour

Agnès, que ce tendre aveu m'enchante !

Agnès

Je vous dis la vérité... J'aime beaucoup toutes mes compagnes ; mais je ne ressens pour aucune le sentiment nouveau que vous m'inspirez.

L'Amour

Vous voulez donc bien de moi pour votre amant ?

Agnès

Oh ! Oui...

L'Amour

Écoutez, Agnès ; on ne doit rien refuser à son amant.

Agnès

Je ne veux aussi vous rien refuser.

L'Amour

Eh ! Bien, donnez-moi... votre anneau ?

Agnès

Mon anneau ?

L'Amour

Je vous en conjure !

Agnès

Et qu'en voulez-vous faire ?

L'Amour

Le garder toute ma vie.

Agnès

Je le garderai aussi bien que vous.

L'Amour

Il me serait si précieux !

Agnès

À quoi pourrait-il vous servir ?

L'Amour

Il me serait un gage toujours présent de votre amour pour moi ; il me prouverait combien vous m'aimez.

Agnès

Vous le prouverait-il plus que ma parole ? Je crois bien à la vôtre : me voyez-vous vous rien demander ?

L'Amour

Ah ! Vous pouvez tout exiger : mon sang, ma vie, tout est à vous.

Agnès

Et... Et... Votre cordon ?

L'Amour

Il est à vous.

Agnès

Ah !... Gardez-le.

L'Amour

Eh ! Bien, Agnès... cet anneau ?

Agnès

Oh ! Non. Madame Barbara m'a trop défendu de le donner à personne.

L'Amour

Quoi !... Vous me refusez ?

Agnès

Il le faut.

L'Amour

Vous ne m'aimez donc pas ?

Agnès

Je crois que si.

L'Amour

Et vous ne voulez pas me donner cet anneau ?

Le lui montrant.

Agnès

Non... Mais... Le voilà.

L'Amour

Eh ! Bien ?

Agnès

Ne pouvez-vous pas me le prendre ?

L'Amour

Vous êtes charmante !

Scène 7

Ursule, L'Amour, Brigitte, Agnès

Ursule

Tenez... J'aurais dû mieux vous résister : voilà mon anneau, cruel ! Mais je vous le donne en pleurant.

L'Amour

Pouvez-vous être fâchée d'obliger votre amant ?

Brigitte

Tiens, mon amoureux, tiens, voilà mon anneau.

L'Amour

Il fera mon bonheur.

Agnès

Elles vous donnent chacune leur anneau ?

L'Amour

Oui.

Ursule

Que vois-je ? Vous avez l'anneau de Brigitte et celui d'Agnès ?

L'Amour

Oui.

Brigitte

Le tour est bon, le fripon a nos trois anneaux !

Ursule

Ingrat ! Vous me trompiez donc ?

Agnès

Vous les aimez donc aussi ?

L'Amour

Vous êtes toutes les trois charmantes ; pourquoi ne vous aimerais-je pas toutes les trois ?

Brigitte

J'y consens volontiers, moi ; mais à charge de revanche.

Agnès

Faites comme vous voudrez... Mais pourquoi ne m'aimez-vous pas seule ?

Ursule

Vous êtes un perfide : rendez-moi mon anneau.

L'Amour

Soyez aussi raisonnable qu'elles.

Ursule

Elles ne connaissent pas l'amour comme moi. Allez, je vous aimais de bonne foi ; je veux être aimée de même.

Scène 8

Rosette

Appelant.

Rosette

Ah ! Ah !... Que vois-je ? Un homme ici ! Un homme avec ces Demoiselles !... Madame Barbara! Madame Barbara !

Scène 9

Madame Barbara, Ursule, Brigitte

Madame Barbara

Eh ! Bien... quoi ! Qu'est-ce ?

Ursule

Nous sommes perdues !

Madame Barbara

Ah ! Ciel ! Un homme ! Un homme !

Brigitte

Eh ! Oui ! Un homme ! Et qui nous a pris nos anneaux à toutes les trois.

Toutes les Pensionnaires se retirent.

Madame Barbara

Vos anneaux ! Vos anneaux !... Qu'entends-je !... Retirez-vous, malheureuses ! Retirez-vous, et craignez tout de ma juste colère !

Scène 10

Madame Barbara, L'Amour

Madame Barbara

Et vous, Monsieur le drôle, que faites- vous ici ?... Ah ! Je vais vous faire punir de la bonne manière.

L'Amour

Arrêtez, Madame Barbara, arrêtez ; vous ne connaissez pas encore tout mon crime : l'amour, il est vrai, m'a conduit ici ; mais ce n'est pas de ces morveuses dont je suis amoureux.

Madame Barbara

Et de qui donc ?

L'Amour

De vous seule.

Madame Barbara

Ah ! S'il disait vrai !

Il tombe à ses pieds.

L'Amour

C'est vous seule, oui, vous seule que je cherchais ici ; c'est pour vous seule que je m'y suis introduit, à l'aide de ce cordon magique qui m'en a ouvert la porte, et c'est à vos pieds que je veux vivre ou mourir.

Madame Barbara

Eh ! Bien, me voilà toute déconcertée... Ah ! Relevez-vous donc, relevez-vous donc ; vous êtes trop dangereux !

L'Amour

Non, je meurs à vos pieds, si vous m'êtes cruelle !

Madame Barbara

Ah ! Vivez, vivez, et qui pourrait vous résister ?

L'Amour

Vous m'aimez donc ?

Madame Barbara

Eh ! Oui, dont bien j'enrage !

L'Amour

Que mon triomphe est glorieux !

Madame Barbara

Je vous adore : restez dans ma maison ; établissez-y votre demeure, régnez-y en souverain, comme vous régnez sur mon coeur.

L'Amour

Qui m'assurera de votre amour ?

Madame Barbara

À mon âge, me prenez-vous pour une trompeuse ?

L'Amour

Non ; mais j'aime les preuves.

Madame Barbara

Ah ! Que vous êtes exigeant. Ménagez-moi, je vous prie.

L'Amour

Écoutez-moi. Vos Pensionnaires m'ont donné leurs anneaux ; et vous ?

Madame Barbara

Oh ! Moi, je n'ai plus de ces joujoux d'enfants ; que puis-je vous offrir à la place ?

L'Amour

Donnez -moi... Votre martinet.

Madame Barbara

Mon martinet !

L'Amour

Oui.

Madame Barbara

Et que diront toutes mes pensionnaires, en me voyant sans martinet ?

L'Amour

Nous les laisserons dire.

Madame Barbara

Prenez le donc, le voici.

Scène 11

Brigitte, Madame Barbara, Ursule, Agnès, L'Amour

Brigitte

Ah ! Ah ! Ah!....

Madame Barbara

Je suis perdue ! Voilà toutes mes pensionnaires.

Brigitte

Fort bien, Madame Barbara, fort bien ! N'avez-vous pas de honte, à votre âge ?... Ah ! Ah ! Ah ! Ah !....

Madame Barbara

Taisez vous, impudentes : et retirez-vous.

Brigitte

Nous ne voulons pas.

Madame Barbara

Avez-vous oublié que je suis votre maîtresse.

Ursule

Nous ne connaissons plus de maître ici, que celui qui tient le martinet.

Agnès

Oui, nous vous reconnaissons pour notre Maître et notre conducteur ; nous ne voulons obéir qu'à vous seul.

Madame Barbara

Je serai moi-même votre première esclave ; restez à jamais avec nous.

L'Amour

J'y consens de tout mon coeur.

Scène 12

Mercure, Madame Barbara, L'Amour, Brigitte, Agnès

Mercure

Halte-là, Seigneur Amour ! Ton exil est fini. Jupiter, à la prière de tous les Dieux, nous rappelle dans l'Olympe. Il faut y remonter sur le champ.

Madame Barbara

Qu'entends-je ? Quoi ! Vous êtes l'Amour ?

L'Amour

Oui, Madame... J'avais choisi votre maison pour y établir ma demeure. Jupiter en ordonne autrement, il faut lui obéir, et je pars.

Madame Barbara

Quoi ! Vous nous quittez, petit Fripon ?

L'Amour

Je ne vous quitte pas pour toujours, je viendrai vous revoir.

Brigitte

Donnez-nous donc des gages.

L'Amour

Et que voulez-vous ?

Agnès

Laissez-nous votre cordon.

L'Amour

Qu'en feriez-vous ?

Agnès

Nous le garderons bien précieusement.

L'Amour

À quoi pourrait-il vous servir ?

Madame Barbara

À diminuer l'ennui de votre absence.

Toutes les Pensionnaires s'empressent pour le prendre ; mais Madame Barbara s'en empare, et le met dans sa poche.

L'Amour

Le voilà.

Madame Barbara

Eh ! Bien, Mesdemoiselles, que veulent donc dire ces façons-là ?

L'Amour

Ah ! Prenez garde qu'il ne devienne plutôt, entre vous un sujet de discorde, qu'un objet de consolation.

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

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