Scène 1
Gusman, Don Lope
Gusman
Entrez ici, le Prince n'est pas encore levé.
Don Lope
Je pense bien qu'à l'heure qu'il est.... Et puis les grands Seigneurs ne sont pas comme nous autres Bourgeois. Voici un nouvel habit que je lui apporte.
Gusman
Pourvu que Son Altesse le trouve bien ?
Don Lope
Pourvu que votre Seigneurie en soit satisfaite, c'est le principal.
Gusman
Il est vrai que... Mais Seigneur Don Lope, cela ne suffit pas tout-à fait. Le Prince à présent n'y voit plus guère que les yeux de ce Don César son Secrétaire, qui, de concert avec la Signora Eléonore, sa maîtresse....
Don Lope
Lui en donnent plus d'une à garder, n'est-ce pas ? C'est dans l'ordre.
Gusman
Monseigneur est une si bonne pâte d'homme ? Cette femme est si séduisante ! Et ce Don César si adroit ! Diriez-vous, Seigneur Don Lope, que j'ai vu arriver cela avec la crainte de Dieu dans l'âme, et une pistole dans sa poche. Eh bien ! Ça n'a pas été plutôt r'habillé, que ce Monsieur est devenu faux comme un jeton, fripon comme un Procureur, fier comme un paon, et insolent...
Don Lope
Comme un laquais ?
Gusman
Ce n'est rien. Comme un Commis.
Don Lope
Oh ! Ma soi, c'en est trop.
Gusman
Au demeurant, voyons l'habit.
Don Lope
Volontiers. Le voilà.
Gusman
Oh ! Oh ! Seigneur Don Lope, comme c'est cousu ! Et quelle doublure mince !
Don Lope
J'avoue que ce n'est pas bien fort. Mais que diable, Seigneur Gusman, songez donc aussi que c'est pour un Prince.
Gusman
Oui d'abord ; mais ensuite cela nous revient, à nous autres, et nous n'y trouvons pas notre compte.
Don Lope
Vous n'y pensez pas. Plutôt c'est usé, et plutôt c'est à vous.
Gusman
À la bonne heure ! Mais quelle idée avez-vous eu d'aller choisir, pour le Prince ; une couleur aussi tendre, lui qui est d'un brun...
Don Lope
À vous entendre, ne le croirait-on pas plus basané qu'un marocain ? Au surplus, ce n'est pas ma faute. La couleur est à la mode, pourquoi le coloris du Prince n'y est-il pas ! Ayons soin seulement que mon mémoire me soit promptement payé, et...
Gusman
Ce que j'en dis n'est pas...
Don Lope
J'entends à merveille ; mais enfin...
Gusman
Puisque vous l'exigez, je suis à vos ordres.
Don Lope
Et moi aux vôtres, Seigneur Gusman. Serviteur.
À part.
Gusman
Serviteur. Voilà le plus honnête homme de tous les tailleurs.
Don Lope
Voilà le moins fripon de tous les valets.
Scène 2
Milescas, Gusman
Il la pose sur la table couverte d'un tapis.
Milescas
Voici la perruque in-folio de Monseigneur.
Gusman
Cela ne laisse pas que de donner un air noble à un homme, au moins !
Milescas
Peste ! Je te crois. Il y a tant de graves personnages qui, sans leur perruque, ne seraient plus rien.
Gusman
Parlons raison. Les bottines de son Altesse sont là. Voici son habit...
Milescas
Son chapeau, du linge...
Gusman
Ainsi il pourra s'habiller quand il lui plaira ; tout est prêt.
Milescas
Son chocolat l'est-il ? Il l'a demandé pour huit heures.
Gusman
Il n'est encore que la demie. À propos, on est après à ramoner cette cheminée; il faudrait renfermer tout ceci de peur que la suie....
Il couvre le tout d'une grande serviette.
Milescas
Il est aisé d'y remédier sans cela.
Gusman
Fort bien !
Milescas
Il ne me reste plus qu'à monter chez don César. Le Prince m'a charge hier au soir de lui dire qu'il voulait lui parler à son lever.
Gusman
Et moi je vais faire le chocolat.
Milescas
Bien entendu qu'il y en aura une tasse pour moi?
Gusman
Cela va sans dire. Est-ce que nous ne sommes pas faits pour être les premiers servi ?
Ils sortent.
Milescas
Eh ! Mais tu as raison. Que je suis bête, moi ! Je l'avais oublié.
Scène 3
Barogo
Avant de paraître on l'entend chanter et crier le patois des Ramoneurs. Il paraît en secouant ses habits.
Apercevant l'appartement.
S'approchant d'un fauteuil.
Il s'assied.
Il se relève tout-à-coup.
Il va écouter aux portes.
Revenant.
Il se regarde dans une glace.
Il crache dans ses mains, se frotte la figure, et prend la serviette qui couvre l'habit du Prince.
Il prend le manteau, le retourne en tous sens ; il le met sur ses épaules, et le chapeau sur sa tête.
Il court dans cet équipage voir, et écouter de nouveau aux portes.
Il revient ; et se considère dans une glace.
Il ôte son bonnet, son habit, ses genouillères et ses souliers, et met la perruque, le chapeau, les ringraves, l'habit, le manteau, et les bottines du Prince. À chaque pièce de l'habillement il s'écrie :
Ensuite il s'admire dans une glace, se rengorge, et se promène de long en large.
Il entre par une porte qui est sur le devant du théâtre.
Barogo
Ouf ! Le chien de métier ! Qu'on y a de mal et peu de profit ! Qu'est-ce que ceci ? Ah ! Les belles glaces ! Les belles dorures ! Est-il possible qu'il y ait de si belles choses que ça au monde ! Ma foi, je ne m'en serais pas douté... Mon Dieu ! Mon Dieu ! Que c'est donc beau ! Je n'en reviens pas ! Tiens ! La drôle de machine ! Pour quoi c'est-il donc faire... M'est avis que c'est pour s'asseoir... On y doit être bien à son aise, en tout cas... Pardienne ! Tâtons en ; boutons-nous-y. Jarnigoi ! Queux plaisir ! Comme j'enfonce! Mais si quelqu'un.... Il faut qu'il n'y ait pas de femmes dans la maison, ou qu'elles dorment, car je n'entends pas parler. Pour les Messieurs Laquais, je n'en suis pas embarrassé. Ces grands drôles-là, plus fainéants que leur maître, sont encore étendus comme des vieux dans leur lit, tandis que nous autres, pauvres gens de métier, qui valons mieux qu'eux mille fois, nous nous tuons le corps et l'âme à travailler, pour ne pas gagner la moitié tant, encore! C'est peut-être pour ça que je suis si laid. J'ai beau me revirer de toutes les manières, c'est la même chose, d'un côte comme de l'autre, et par derrière comme par devant, pardi ! Qui est-ce qui m'empêche de me débarbouiller un petit brin, et de m'essuyer ensuite avec cette serviette, sans que ça paraisse ? Miséricorde ! Que vois je là ? Oh ! Vraiment, c'est encore bien plus beau ! Queux panache ! Que d'or et que d'argenterie ! Eh ! Mais voilà qui est du magnifique ! Comme ça doit bien faire sur un homme ! On l'aurait taillé tout exprès pour ma personne, que ça ne m'irait pas mieux ! Bon ! Il n'y a pas un chat. Tout ça vous dort comme des taupes, et vous ronfle comme des chanoines. Ce que c'est d'être Prince ! C'est que comme ça j'en ai quasiment la mine. Pardi ! Je veux l'avoir une bonne fois dans ma vie, depuis les pieds jusqu'à la tête... J'en ai l'occasion. Saisissons la. Va. Comme il est dit. Arrive qui plante... Je ne serai pas pendu pour ça, peut être ?... Peut-être bien aussi que pour une volée de coups de bâton j'en serai quitte. Eh bien ! On n'en meurt pas. Il faut voir. On n'en aurait pris la mesure sur moi, que ça ne serait pas pis. Ça me va comme un charme ! Oh ! Je vais être à croquer. Je dois être bien gentil comme ça. Je défie au patron d'avoir une meilleure mine que moi. On dirait que je n'ai pas fait d'autre métier que celui de Prince toute ma vie... Mais qu'est ce ? Une porte ouverte ici ? Voyons un peu ce que c'est là dedans. Voyons. Pour ce qu'il m'en coûte, vaut autant ne se pas gêner.
Scène 4
Le Prince d'Oresca
Il entre par une des portes du fond. Il est en bonnet de nuit, en robe de chambre. Il s'assied.
Absorbé dans sa rêverie, il se promène dans l'appartement.
Le Prince d'Oresca
Je suis excédé d'inquiétudes et d'ennui. Il ne m'a pas été possible de fermer l'oeil de la nuit. Des soupçons graves que j'ai sur le compte de cette perfide Eléonore, m'en ont empêché. Je ne suis rien moins que tranquille. J'ai mille raisons de croire que l'ingrate me trahit... Ce Duc, ce Chanteur... Ce Don César même... Elle me fait tant de protestations, me marque tant d'amour... et l'intérêt seul la conduit !
Scène 5
Barogo, Le Prince d'Oresca
Barogo survient, fait quelques pas dans l'appartement, aperçoit le Prince, qui tourne le dos en ce moment et entre aussitôt tout effrayé dans l'endroit d'où il vient de sortir. De dedans l'appartement, dont il tient la porte entrouverte :
Barogo
Quelle peur j'ai eu ! Heureusement qu'il ne m'a point vu ! Quel diable d'homme ça peut-il être ?
Le Prince d'Oresca
Eh ! Pourquoi me serait-elle plus fidèle qu'à tant d'autres qu'elle a trompés ?
Barogo
Je serais tenté de croire que c'est le Prince lui-même, car on dit comme ça que ses gens là sont toujours tristes.
Le Prince d'Oresca
Ah ! Je le sens bien; ce n'est pas au poids de l'or qu'on paie la confiance et l'amour.
Barogo
Ah ! C'est lui. S'il allait au moins saire ses réflexions plus loin!
Le Prince d'Oresca
Je brûle d'envie de m'éclaircir !... Que ne puis-je un moment me soustraire à l'éclat qui m'environne !
Barogo
Et moi aussi.
Le Prince d'Oresca
Me dérober à tous les regards, toujours ouverts sur moi, et, citoyen obscur, sous un habit grossier, voir, examiner, m'assurer par mes yeux... Si je me consiois à mes Valets, ce serait me trahir.
Barogo
Qu'ai-je dit ? C'est le Bourgeois. Gare à moi s'il entre ici. On le dit pourtant assez bon diable.
Le Prince d'Oresca
Que vois-je ! Par quel hasard !
Barogo
Apparemment qu'il regarde cette trouvaille comme une bonne fortune.
Le Prince d'Oresca
Ah ! Fort bien ! Me voilà au fait.
Barogo
Il est sorcier.
Le Prince d'Oresca
Sans différer plus longtemps, profitons de cette heureuse rencontre. Il est donc vrai que le hasard nous sert quelquefois mieux que les hommes.
Le Prince ôte son bonnet de nuit et sa robe de chambre met par dessus sa résille, le bonnet de Barogo, sa veste par-dessus le gilet de dessous, la gratoire à sa ceinture, les genouillères à ses genoux, et les souliers à la place de ses pantoufles.
Barogo
Je suis curieux de voir ce qu'il va faire.
Barogo
Est-ce qu'il y pense, donc ? S'il allait gâter mes habits ?..
Le Prince d'Oresca
Travesti de la sorte, je défie qu'on me reconnaisse.
Barogo
Je le crois bien.
Le Prince d'Oresca
Volons de ce pas à la porte d'Eléonore. Je veux si bien interroger, examiner les alentours... Mais pour éviter toute surprise de la port de mes valets, qui ne manqueraient pas d'aller divulguer mon histoire, et feraient par conséquent avorter mon projet, partons sur le champ.
Barogo
Ciel ! Avec mes habits! S'il voulait troquer, passe!
Il la prend dans la veste qu'il a quitté, et qu'il cache sous un des coussins du fauteuil, après l'avoir roulée avec la robe de chambre.
Il s'avance vers la petite porte.
Le Prince d'Oresca
Heureusement j'ai la clé de cet escalier dérobé. La voici.
Barogo
Il le fait comme il le dit.
Scène 6
Milescas, Le Prince d'Oresca, Barogo
Il entre.
Milescas
Monseigneur n'a-t-il pas aperçu ?
Le Prince d'Oresca
Me voilà découvert !
Barogo
Autant m'en pend à l'oreille.
Milescas
Qu'est-ce que tu fais donc ici, toi. Eh ! Dieu me pardonne, il s'est débarbouillé avec cette serviette !... Veux-tu ?...
Haut.
Le Prince d'Oresca
Il ne soupçonne pas qui je suis. Dissimulons Seigneur...
Milescas
Seigneur... Seigneur ! Tu fais ton chien couchant. Allons, allons; il n'y a pas de Seigneur qui tienne. File, marche, décampe, tu seras mieux.
Le Prince d'Oresca
Cependant....
Milescas
Apprends que nous n'avons pas besoin de Filoux ici. Il y en a assez sans toi.
Barogo
Et sans lui aussi, peut-être !
Le Prince d'Oresca
Mais...
Milescas
Tu raisonnes ? Attends que j'aille chercher une trique, et je te conduirais d'importance. Je te débarbouillerai, moi.
Barogo
Traiter ainsi une Altesse !
Il court vers la porte pour sortir.
Le Prince d'Oresca
Ce coquin-là le serait comme il le dit.
Milescas
Aie la complaisance de retourner par le même chemin que tu es venu, et cela tout de suite et devant moi, encore.
Barogo
Il y a gros à parier qu'il est aussi embarrassé que moi.
Le Prince d'Oresca
Le pas est difficile. Comment faire ?
Il sort.
Milescas
Auparavant, tâche de nous débarrasser de cette ordure. Nous ne sommes pas payés ici pour être tes domestiques, entends-tu ? Et si tout à l'heure ce n'est pas fait promptement pour quand je reviendrai, tu auras de mes nouvelles.
Scène 7
Le Prince d'Oresca
Il sort par la petite porte, qu'il ferme sur lui.
Le Prince d'Oresca
Peu s'en est fallu que je ne lui apprisse à parler. Mais j'étais trop intéressé à ne pas me découvrir. Prévenons son retour.
Scène 8
Barogo
Il va pour se déshabiller.
Barogo
Le voilà parti ! Et moi bien propre ! Mais quitte à m'enfuir en chemise, déshabillons-nous et partons ; car déguerpir dans cet attirail-là, on ne badinerait pas. Diable ! Arrêté comme voleur ! Je ferais un joli garçon, moi !
Scène 9
Milescas, Barogo
Milescas
Eh bien ?
Barogo
Gare à nous. C'est l'homme à la trique.
Milescas
Monseigneur déjà habillé ! Il a donc fait sa toilette lui-même.
Barogo
Rengorgeons-nous. Il me prend pour son maître ; cela paraît naturel, il vient de prendre son maître pour moi.
Il sort.
Milescas
Courons avertir Gusman et Don César.
Scène 10
Barogo
Barogo
Ah ! Ah ! Ah ! La bonne farce ! Ah ! Ah ! Ah ! Je respire. L'excellent porte-respect, qu'un riche habit ! Heureux ceux qui ont le moyen de s'en procurer. Mais puisqu'on s'est mépris à mon ajustement, courage ! Courage ! Le Prince n'est pas prêt à revenir, tenons sa place encore un moment ; ne nous déconcertons pas ; quarrons-nous. Par ce qui m'arrive, je vois que, pour réussir, il ne Faut, bien souvent, que de l'effronterie, bien ! S'il ne tient qu'à cela, nous en aurons, ça ne coûte rien, c'est si commun ! Mais commençons d'abord par tirer ces rideaux, et cela pour raison.
Scène 11
Gusman, Barogo
Gusman
Voici le chocolat de Monseigneur.
Il fait signe impérieusement qu'on lui apporte son déjeuner, et s'assied sur un fauteuil, ayant soin de se cacher le visage à mesure que Gusman pose le chocolat sur la petite table, qu'il approche de Barogo, après quoi il se retire au fond du théâtre.
Barogo
Le chocolat de Monseigneur, l'excellent début ! Oui, pourvu que la fin y réponde. Parlons en Prince, de peur que ma voix n'évente la mèche.
Gusman
Il est bien taciturne aujourd'hui !
Regardant le chocolat.
Il fait signe à Gusman, d'un air grave, de sortir. Gusman obéit.
Barogo
Il est encore là ; qu'il y reste. Comme cela sent bon : le boirai-je-ti, ou ne le boirai-je-ti pas ? Je serais bien fou de m'en faire faute. Un aussi grand Seigneur que le Prince d'Oresca, n'est pardi pas à une tasse de chocolat près. Ah çà ! Mais cependant cet autre me regarde, faisons-le partir.
Scène 12
Barogo
Il mange.
Il en goûte, et rejette aussi tôt ce qu'il a avalé.
Barogo
Ces grands gueux-là n'observent tous les gestes de leurs maîtres que pour se moquer d'eux. Mais dépêchons. Miam ! Miam ! Miam ! La bonne chose, que du bon chocolat, avec de bonnes tartines rôties ! Il ne me manquerait plus qu'une tranche de jambon et une bouteille de vin à quinze pour que le déjeuner fût digne d'un Roi. Pendant que j'expédie ainsi celui du Prince, il serait plaisant que quelqu'un l'obligeât à se servir de la gratoire qu'il m'a emportée. Ah ! Ah ! Ah ! Tiens ! Qu'est-ce qu'on veux donc que je fasse de ce verre ? Pouah ! Pouah ! C'est de l'eau. Passe encore si c'était de l'eau-de-vie.
Scène 13
Gusman, Barogo, Don César
Gusman
Seigneur, Don César.
Barogo
Voilà des visites, à présent.
Gusman
Il ne souffle pas un mot. Je ne sais ce qu'il a.
Gusman reporte au fond du Théâtre la petite table sur laquelle était le déjeuner, et dit en passant près de Don César, à qui il fait observer l'action de Barogo, qui se cache avec son mouchoir.
Don César
Aurait il découvert ?
Gusman
Il faut que son Altesse ait mal aux dents.
Don César
Je le croirais aussi.
Gusman
Le voilà, cet honnête homme ! Si le Ciel pouvoit nous en débarrasser!
Scène 14
Barogo, Don César
Barogo
Que va-t-il me conter là ?
Don César
Mon Prince, je me rends à vos ordres. Votre Altesse, dit-on, veut me parler. C'est sans doute au sujet du billet qu'elle m'a commandé de lui tenir prêt pour la Signora Eléonore ?
Barogo
Laquelle n'est, je crois, que ce que tant d'autres font.
Don César
Le voici, ainsi que les deux cents piastres que Monseigneur lui a fait la faveur de lui promettre, et qui y sont énoncées.
Don César approche la grande table de Barogo, et y dépose la somme en rouleaux.
Barogo
On n'en donnerAit pas tant à une honnête femme.
Don César
Voilà la somme.
Barogo
Ça sent encore meilleur que le chocolat.
Haut à Barogo, qui a pris le billet, et qui feint de le lire.
Don César
J'espère en avoir ma bonne part. J'ose me flatter que Monseigneur n'est pas moins satisfait du style, que la Signora Eléonore le sera de la somme.
Barogo
J'y suis. C'est le porte-esprit de Monseigneur.
Don César
Comme le billet n'est pas long, si votre Altesse souhaite le transcrire tout de suite, je le serai parvenir aussitôt à son adresse.
Barogo
Il faut empêcher ça. Deux cents piastres à une créature ! Soyez donc honnêtes, Mesdames.
Barogo lui fait signe de les laisser et de s'en aller.
Don César
Je craindrais que quelque main indiscrète...
Don César
Cela ne fait pas mon affaire.
Scène 15
Barogo
Barogo
M'en voilà quitte ! Comme c'est commode, un geste ! Ça vous empêche de dire des sottises, du moins ! Combien n'y a-t-il pas d'honnêtes gens qui ne devraient plus que gesticuler ! Les honnêtes femmes n'en seraient pas fâchées : elles n'en jaseraient que davantage.
Scène 16
Gusman, Barogo, Dona Sancha
Gusman
Monseigneur, la Femme de Chambre de la Signora Eléonore désirerait avoir un moment d'audience de votre Altesse.
Il continue de se cacher avec son mouchoir.
Barogo
Maudite soit la Principauté ! Vous allez voir qu'il faudra que je donne comme ça audience à toute la Ville.
Gusman
Vous voyez que c'est son mal de dents qui l'empêche de parler ; mais ne craignez rien, approchez.
Barogo
Je vois ce dont il retourne : c'est sa Maîtresse qui lui envoie chercher l'argent.
Gusman
N'épargnez pas Don César.
Dona Sancha
Laissez-moi faire.
Gusman
Je sors pour avertir ce fameux dentiste qui demeure près de cet hôtel...
Barogo
Un dentiste... Diable ! Ce n'est pas là mon compte.
Scène 17
Barogo, Dona Sancha
Pendant cette scène, Barogo invente plusieurs moyens pour examiner et caresser Dona Sancha, sans se montrer. Tantôt il lui prend la main pour s'en cacher la figure en la baisant, tantôt il se retourne ou il se sert de son mouchoir, et il met en jeu mille attitudes différentes pour n'être pas découvert.
Barogo
Le friand morceau ! Comme je vous croquerais ça, moi !
Dona Sancha
Que je serais contente, si me voyant de plus près, il m'allât trouver plus belle que ma maîtresse !
Il lui fait signe d'approcher.
Barogo
En ma qualité de Prince, j'ai quelques droits là-dessus, j'espère. Oui, mais si le véritable privilégié allait venir, je serais dans de beaux draps.
Dona Sancha
Il me regardera peut-être.
Il s'assied sur le Sopha, et veut que Dona Sancha se mette à côté de lui.
Barogo
Qu'elle ne voie pas ma figure, sans quoi ma Principauté est à tous les diables.
Barogo insiste.
Dona Sancha
Monseigneur... Monseigneur, Monseigneur me fait trop d'honneur.
Il lui prend les mains qu'il baise à plusieurs reprises.
Barogo
Oh ! Comme ça... Laissez-vous honorer.
À part.
Dona Sancha
Pour un Prince, il a les mains bien dures et bien noires. Finissez-donc, Monseigneur, je vous le demande en grâce ; finissez, et daignez m'écouter. Je le tiens.
Barogo
Oui, oui.
Barogo profite d'un moment où elle a les yeux baissés pour les lui fermer avec la main, et l'embrasser.
Dona Sancha
Je vous avouerai donc, Monseigneur, que le sujet qui m'amène me perdrait dans l'esprit de ma Maîtresse si jamais elle venait à le savoir.
Dona Sancha
Vous ne m'écoutez pas, Monseigneur ?
Barogo
Si, si.
Dona Sancha
Votre Altesse saura qu'il y aurait conscience à moi de la laisser plus longtemps duper par des gens que Monseigneur aime beaucoup plus qu'ils ne méritent.
Barogo
Oh ! Oh !
Dona Sancha
Oui, Monseigneur ; d'abord vous avez à votre service un homme qui vous vole.
Barogo
Eh ! Eh ! Ce n'est rien, et chez un grand Seigneur encore !
Dona Sancha
Ensuite la Signora Eléonore, de concert avec ce fripon de Don César, vous trompe à qui mieux mieux.
Barogo
Ah ! Ah!
Dona Sancha
Et pour comble de perfidie, elle vient de se liguer en secret contre vous avec ce joli petit chanteur après qui courent toutes les femmes, et ce grand vilain Duc qui les a toutes escroquées.
Barogo
Hum ! Hum !
Dona Sancha
Vous ne daignez pas me répondre un mot, Monseigneur.
Barogo
Hem ! Hem !
Elle se lève et fouille dans ses poches.
Dona Sancha
Je vois bien pour quoi, c'est que votre Altesse s'imagine sans doute que ce que j'en dis, c'est par esprit de vengeance et de dépit contre ma Maîtresse ; mais je puis vous prouver que je n'avance rien que de très véritable. Où sont donc ces Lettres ? Je croyais les avoir prise avec moi. À présent il y va de mon honneur que Monseigneur les voie. Si vous voulez bien me le permettre, je vais avoir l'honneur de vous les apporter à l'instant.
Il l'embrasse.
Barogo
Si, si.
Dona Sancha
En vérité, je ne reconnais plus le Prince.
Barogo
Je le crois bien.
Scène 18
Barogo
Barogo
Oui, oui, si, si ! Ah ! Ah ! Oh ! Oh ! Eh ! Eh ! Hum ! Hum ! Hem ! Hem ! Les belles réponses que je lui ai faites là ! Mais sans attendre qu'elle revienne...
Scène 19
Milescas, Barogo
Milescas
Don Felicio, ancien Précepteur de Monseigneur...
Barogo
Ça ne sera jamais fini.
Milescas
Prend la liberté de venir chercher la réponse au placet qu'il a eu l'honneur de présenter à votre Altesse il y a huit jours.
Barogo
S'il a aussi bien choisi son temps pour le donner, il ne risque rien.
Milescas
Si vous saviez, Monseigneur comme ce pauvre honnête homme est dans la peine !
Barogo
Nous pouvons nous donner la main.
Milescas
Il est vrai que la Famille de Monseigneur lui avait accordé une gratification considérable ; mais ayant placé son argent chez un fripon qui vient de saire banqueroute... On en voit tant cette année... Le Seigneur Félicio, se trouve, pour ainsi dire, réduit à la mendicité.
Il donne les quatre rouleaux à Milescas.
Barogo
Ceci est un cas différent ! Il me vient une idée. Morbleu, elle est bonne ; et le Prince à coup-sûr, en serait autant s'il était à ma place. Ce pauvre honnête homme attend, mieux vaut qu'il ait cet argent qu'une coquine qui n'en a déjà que trop.
Barogo continuant de se cacher avec son mouchoir fait signe que non.
Milescas
Quoi ! Monseigneur, tout cet argent est pour Don Félicio ?... Comme il va bénir votre Altesse !... Vous plaît-il, Monseigneur, qu'on le laisse entrer ? Je lui dirai que votre mal de dents vous empêche de le recevoir.
Scène 20
Barogo
Barogo
Mon mal de dents ! Ah ! Ah ! Arrive ce qui pourra. Je ne me repends pas de ce que je viens de faire. Mais après avoir tiré cet homme d'embarras, pensons à nous, et détalons vite, vite, pendant que je suis seul. Qu'est-ce ? On vient encore !... C'est de ce côte-là ! Eh ! Mon Dieu, Je suis perdu ! C'est par où le Prince s'est en allé, et ce ne peut être que lui ; miséricorde ! Que devenir ! Que faire ! Où me cacher ! Où ? Eh ! Parbleu, sous cette table. Quand tout le monde sera parti, je profiterai de la belle pour reprendre mes habits, si le Prince les remet où je les avais laissé.
Scène 21
Le Prince d'Oresca, Barogo
Le Prince d'Oresca
Je n'ai rien pu découvrir ; rien absolument ; mon déguisement toutefois ne m'a pas été inutile, puisqu'il m'a valu cette commission à la porte de Dona Eléonore, pour le Seigneur Gusman, mon Valet de Chambre. Elle m'honore trop pour ne pas m'en acquitter avec soin. C'est quelque intrigue apparemment. Reprenons d'abord mes habits, et cachons ceux-ci pour m'en servir à la première occasion.
Barogo
Me voilà bien avancé.
Le Prince d'Oresca
Je songerai aux moyens de dédommager le pauvre diable à qui je les ai pris, et qui est sans doute fort embarrassé à présent.
Barogo
Il est sorcier.
Il sonne.
Le Prince d'Oresca
Quoique de fort bonne heure, comme les rues étaient déjà peuplées d'artisans de tous les sexes se de tous les âges, ils volaient gaiement au travail, tandis que le riche cherche à prolonger un sommeil cent fois interrompu, pour s'arracher à l'ennui qui l'assiège et aux remords qui le persécutent.... Mais j'oublie ma commission. J'ai d'ailleurs un appétit....
Scène 22
Le Prince d'Oresca, Milescas
Le Prince d'Oresca
C'est Gusman que je veux.
Au Prince en lui donnant une lettre.
Milescas
Quoi ! Le voilà déshabillé ! C'est de la part de Dom Félicio.
Millescas sort.
Le Prince d'Oresca
Fait se venir Gusman, vous dis-je.
Scène 23
Le Prince d'Oresca
Le Prince d'Oresca
Ce pauvre Félicio me persécute. Il faut définitivement que je m'occupe de lui : j'ai vérifie les faits, et son désastre n'est que trop réel. C'est un digne homme.
Scène 24
Le Prince d'Oresca, Gusman, Barogo
Le Prince d'Oresca
GUSMAN, voyez un peu ce que c'est que le paquet qui se trouve ici pour vous.
Gusman
Qui diable l'aurait apporté là ?
Barogo
Il ne soupçonne pas qu'il parlé au Commissionnaire.
Le Prince d'Oresca
Restez... C'est l'écriture de Dona Sancha. Je serais curieux de savoir ce qu'elle vous mande. Je veux m'en amuser.
Gusman
La bienséance, Monseigneur, ne me permet pas...
Le Prince d'Oresca
Et moi, je vous l'ordonne.
Gusman
Je craindrais d'abuser de votre complaisance.
Le Prince d'Oresca
Ayez celle de m'obéir.
Gusman
Monseigneur, c'est pour vous même.
Le Prince d'Oresca
Il a raison. Il est plaisant que ce soit moi à présent qui fasse mes commissions et celles de mes gens... Mon chocolat.
Gusman
Mais, Monseigneur.
Le Prince d'Oresca
Mon Prince. C'est Don Sancha qui m'écrit; Je prends le parti de vous envoyer les Lettres dont j'ai eu l'honneur de vous parler. Je ne sais ce qu'elle veut dire. Ne pouvant pas avoir celui de vous les aller porter moi-même. Ma Maîtresse qui vient de se lever me retient. Voyons ces billets dont elle prétend m'avoir parlé. Comment ! Elles sont toutes adressées à la Signora Eléonore. Lisons. Mille pardons, ma toute aimable, si je n'ai point été des vôtres hier au soir. Pardon ; vous étiez seule, je le savais, et c'est ce que j'ai craint. Ces tête-à-tête, d'ailleurs si délicieux, font un tort cruel à ma voix. Au surplus, je vous remercie du joli diamant de Son Altesse. Bien lui a pris de vous le donner ; car en vérité ce diamant là me manquait. Je vous embrasse.
Barogo
C'est commode.
Le Prince d'Oresca
Ô ciel ! Avec qui me trouvé-je en concurrence ? - Celle-ci est du Duc avec qui j'ai tant perdu l'autre jour. J'irai ce soir vous demander à souper, ma belle enfant. Il est à présumer que notre bon Prince en sera, et que nous jouerons. Ayez donc soin de nous préparer les cartes les dés que vous savez. Je suis las de perdre au jeu de toutes les manières. Adieu. Avis au Lecteur. J'en ferai mon profit. Le scélerat ! Le perfide !
Barogo
Messieurs, allez donc jouer chez ces dames.
Le Prince d'Oresca
Cette indignité m'éclaire. Je rougis de ma faiblesse. M'en irriter serait y mettre le comble. Me trompé-je ? Cette autre est de Don César. Vous me harcelez ma chère Dame, pour cet argent que vous a promis le Prince, comme si d'après notre Traité... Notre Traité ! Il n'était pas autant de mon intérêt que du vôtre, que vous l'ayez tout de suite. Je lui en parlerai encore ce soir, et je le presserai si bien, qu'il sera enfin obligé d'en venir au point où nous le voulons. Je vous embrasse comme je vous aime.
Barogo
Quelle tendresse !
Le Prince d'Oresca
Ne trouverai-je donc partout que des ingrats et des fripons ? Suis-je assez dupe !
Barogo
Il l'est.
À Gusman.
Le Prince d'Oresca
Les voilà donc ces éclaircissements que je désirais tant avoir, et que j'obtiens à l'instant que je m'y attendais le moins ! Mais mon parti est pris, me voilà désabusé. Dissimulons... Ne vous ai-je point demandé mon chocolat ?
Barogo
Ahi ! ahi !
Gusman
Je voulais faire observer à Monseigneur qu'il l'a déjà pris.
Le Prince d'Oresca
Moi ?
Gusman
Oui, Monseigneur ; et même avec beaucoup pus d'appétit qu'à l'ordinaire ; car au verre d'eau près, votre Altesse n'a rien laissé.
Le Prince d'Oresca
Plaisantez-vous ?
Gusman
Pour preuve, voilà encore la tasse dans laquelle j'ai eu l'honneur de vous le servir.
Le Prince d'Oresca
Vous voulez me faire croire...
Gusman
Milescas qui était présent, peut vous l'assurer.
Scène 25
Milescas, Le Prince d'Oresca, Barogo, Gusman
Milescas
Oui, Monseigneur, j'en suis témoin; et votre Altese même dans ce moment-là venait de s'habiller.
Le Prince d'Oresca
Eh ! Je suis encore en robe de chambre.
Barogo
Voilà le mystère.
Gusman
Le Seigneur Don César qui est survenu comme Monseigneur achevait, peut dire la vérité. Justement le voici.
Scène 26
Le Prince d'Oresca, Don César, Barogo, Gusman, Milescas
Le Prince d'Oresca
Qu'est-ce que cela signifie ? Avancez, Don César, on veut me persuader que je vous ai vu ce matin, et que j'étais à déjeuner, quand vous êtes venu.
Don César
J'ignore, mon Prince, si vous aviez déjeuné en effet, mais je sais que vous quittiez une tasse, quand j'ai eu l'honneur de vous remettre le billet et les deux cents piastres pour la signora Eléonore.
Barogo
Nouvel embargo.
Le Prince d'Oresca
Vous m'avez remis à moi ce-matin un billet et deux cents piastres pour la Signora Léonore ?
Don César
En quatre rouleaux de cinquante, que vous m'avez ordonné de laisser sur cette table ; Votre Altesse étant toute habillée et assise dans ce même fauteuil.
Le Prince d'Oresca
Auriez-vous formé le projet de me le persuader ?
Barogo
Cela serait plaisant.
Don César
Je puis vous protester qu'il n'est rien de plus vrai.
Gusman
Pour moi, j'ai vu les rouleaux.
Milescas
Et moi aussi, à telle enseigne qu'à peine le Seigneur Don César a-t-il été sorti, que Monseigneur a fait entrer Dona Sancha, la Femme-de-chambre de Dona Eléonore, à qui votre Altesse a bien voulu accorder un moment d'entretien.
Le Prince d'Oresca
Messieurs, je vous ordonne de finir un jeu qui me déplaît souverainement, ou je saurai punir votre audace.
Don César
Il extravague.
Gusman
La tête lui tourne.
Milescas
Il est fou.
Barogo
Pas si fou.
Don César
Mon Prince...
Le Prince d'Oresca
Vous êtes un fripon... Ne repliquez pas. J'ai de quoi vous confondre. Si j'avais reçu cette somme, je l'aurais encore, ou du moins je saurais l'usage que j'en ai fait.
Milescas
Il n'y a pas si longtemps que Votre Altesse en a disposé, pour l'avoir oublié.
Gusman
Monseigneur doit se rappeler qu'il en a gratifié le Seigneur Don Félicio.
Don César
Vous l'entendez, mon Prince.
Milescas
C'est moi-même que Votre Altesse a chargé de lui remettre cet argent.
Gusman
Il a été bien mortifié, Monseigneur, de n'avoir pas pu vous en remercier de vive voix.
Milescas
Et il a cherché à s'en dédommager par la lettre que j'ai eu l'honneur de vous remettre à l'instant.
Il prend la lettre de Félicio, l'ouvre, et lit.
Le Prince d'Oresca
Je tombe des nues. Mon Prince, que d'actions de grâces ne vous dois-je pas pour les deux cents piastres que vous venez d'accorder au plus dévoué de vos serviteurs ! Il y a bien là deux cents piastres... Je ne me trompe pas... Deux cents piastres !... C'est son style, son caratère, son seing.... À moins que le Diable ne s'en mêle, je n'y conçois rien.
Scène 27
Postichi, Le Prince d'Oresca, Barogo, Gusman, Don César
Postichi
C'est senz' altre à son Altesse Serenissime Monsignor le Prince d'Oresca à qui j'ai l'honnor di parler.
Le Prince d'Oresca
C'est moi-même. Qui êtes-vous ?
Postichi
Monsignor non sti pas senz' avoir entendou parler dei Dottor Postichi. C'est vostre oumilissimo serviror, Italien de nation, Dentista de métier, et honnête uomo di profession.
Le Prince d'Oresca
Passons sur les qualités. Que souhaitez-vous?
Barogo
Je gage qu'il vient lui arracher la dent qui me faisait mal.
Postichi
Vengo à procurar à Monsignor qualche soulagement à son mal.
Le Prince d'Oresca
Seigneur Docteur, de quel mal parlez-vous, je vous prie ?
Postichi
Perdio! Vostre Altesse ne l'ignora pas.
Le Prince d'Oresca
Je vous comprends encore moins.
Postichi
M'auriez-vous ingannato ?
Gusman
Ne voyez-vous pas qu'il le fait exprès ?
Postichi
Vossignoria ne peut avoir d'imenndicato che toute la matina elle a sta lavorata d'oun mal di dents, et c'est per questo que j'accours promto, per opérar la.
Le Prince d'Oresca
Pour m'opérer ! Moi ? Vous vous moquez, Seigneur Docteur ; mes dents sont dans le meilleur état du monde, et je ne me rappelle pas même y avoir jamais eu mal de ma vie.
Don César
Où a-t-il la tête aujourd'hui ?
Postichi
Ecco appunto comme sont tous les malades. La douleur une fois passata, ils s'imaginent ché sta pour toujours, et le mal qu'ils ont éprouvé fa qu'ils s'opposent au bien qu'on veut leur far.
Le Prince d'Oresca
Je vous ai dit, et je vous le répète encore...
Postichi
Abia patienza, Monsignor, non sta besoin avec moi d'avoir peur, perché, sans me vanter, je puis dire ché sono il premier uomo de mon mestier.
Barogo
Sans se vanter.
Postichi
Ni facia dunqué la grazzia di mi far voir la dent dové si senté la douleur.
Le Prince d'Oresca
Encore une fois, Seigneur Docteur...
Barogo
Il lui arrachera une dent.
Postichi
Abia patienza, Monsignor. Je m'explique; est ce ouna dent canina ? Ouna dent incisiva, ouna dent mollaire ché vi fa so firir ? Appartient-elle à la mâchoire inférieure, ou à la mâchoire soupérieure ? Est-elle del devanti ou del fondo ?
Le Prince d'Oresca
Mais quel cruel homme êtes-vous?
Postichi
Abia patienza, Monsignor, et ouvrez la bouche, perché bisogna d'abord désaminer la dent. S'il faut la plomber, nous la plomberons ; s'il faut l'arracher, nous l'arracherons, c'est tout simple ; l'un et l'aitro sta l'affar d'oun momento et d'un tour de main. Il méglior de tour, c'est ché gi a non si vois rien.
Le Prince d'Oresca
Mais...
Postichi
Abia patienza, Monsignor.
Barogo
Il en a bien besoin.
Postichi
Ecco comment ! Io vi soubstitoue à la dent arrachée, ouna dent si bella é si buona, qu'elle fa pion tosto vergogna à toutes les altres. On me connaît à la Cour, et Monsignor peut s'en informer. Non sta dans ce pays-là ni Dama, ni Petit-Maître qui n'ait au moins ouna ou deux dents della mia façon.
Le Prince d'Oresca
Et vous partez de-là, pour conclure que je dois vous avoir la même obligation ?
Scène 28
Dona Sancha, Barogo, Le Prince d'Oresca, Gusman, Milescas, Don César, Postichi
Dona Sancha
Monseigneur, ma Maîtresse vient de sortir et, je profite de ce moment pour jouir de la permission que vous avez bien voulu m'accorder.
Barogo
Encore une autre !
Le Prince d'Oresca
Et quand, je vous prie ?
Dona Sancha
Mais ce matin, tout-à-l'heure, il n'y a qu'un moment. Ne pouvant pas venir d'abord, j'ai pris la liberté de vous en marquer la raison, par une lettre dont j'ai chargé un Commissionnaire à la porte de la maison.
Gusman
Nous vous l'avions bien dit, Monseigneur, que Dona Sancha vous avait parlé.
Le Prince d'Oresca
Tout ce que j'entends, tout ce que je vois ne sert qu'a redoubler ma surprise.
Dona Sancha
Monseigneur s'est déshabillé ?
Milescas
Eh bien ! Monseigneur.
Dona Sancha
Votre mal de dents serait-il augmenté au point que...
Le Prince d'Oresca
Vous verrez que toute la Ville se sera donné le mot pour me persuader que j'ai vu tout le monde, quand personne n'a encore paru devant moi ; que j'ai donné à un homme à qui je n'ai pas seulement pensé, deux cents piastres qu'on dit m'avoir remises en main propre, quoique je n'aie pas encore manié d'aujourd'hui une seule pièce de monnaie ; que je me suis habillé, quoique je sois en robe de chambre ; que j'ai déjeuné, quand je me sens l'estomac vide ; et que j'ai mal aux dents, quand elles sont plus saines que jamais.
Dona Sancha
Je croyais cependant, Monseigneur...
Le Prince d'Oresca
Dona Sancha, je vous dois trop, pour me fâcher d'une mauvaise plaisanterie ; mais il est temps qu'elle finisse. Je saurai reconnaître le service important que vous m'avez rendu. Vous, Don César, remettez-moi la clef de ma cassette et de mon secrétaire.
Don César
Mon Prince...
Il reprend la clef.
Il la lui donne.
Don César sort.
Le Prince d'Oresca
Vous m'avez entendu. Dès ce moment vous n'êtes plus à moi. Cette lettre vous en apprendra la raison. Quant aux deux cents piastres, je saurai les retrouver. En attendant, sortez.
Au Prince.
À Gusman.
Postichi
C'est la rage des dents qui le tient. Attendez un peu, attendez ; io vo i remediar. Abia patienza. Monsignor, abia patienza. Avancez questo fauteuil, vous.
Barogo
Ouf !
Scène 29
Le Prince d'Oresca, Postichi, Barogo, Milescas, Dona Sancha, Gusman
Le Prince d'Oresca
Vous, Seigneur Docteur, je vous prie en grâce de vouloir bien en faire autant. J'ai la plus grande confiance en vous et en votre art ; mais je le répète pour la centième et dernière fois, que je n'ai besoin ni de l'un ni de l'autre.
Le Prince, impatienté, pousse rudement le Docteur qui, renversant la table, découvre Barogo.
Postichi
Abia patienza, Monsignor.
Les gens effrayés laissent tomber la table sur les pieds, de Postichi, qui crie pendant que les autres rient de la figure de Barogo.
Barogo
Miséricorde ! C'en est, fait de moi!
Postichi
Ahi ! ahi ! ahi !
Milescas
Ahi! ahi! ahi!
Le Prince d'Oresca
Qu'est-ce ?
Postichi
Per Dio ! Non posso piou. Ahi ! ahi ! ahi !
Dona Sancha
Ah ! Ah ! Ah ! C'est Monseigneur. Ah ! Ah ! Ah!
Gusman
Ah ! Ah ! Ah ! C'est le Prince. Ah ! Ah ! Ah !
Milescas
Ah ! Ah ! Ah ! C'est Son Altesse. Ah ! Ah ! Ha !
Le Prince d'Oresca
Eh ! Mais, que vois-je ?
Barogo
Un malheureux, Monseigneur, qui réclame à deux genoux votre indulgence. Tout un chacun dit comme ça que vous êtes si bon Prince.
Le Prince d'Oresca
Qui êtes-vous ? D'où venez-vous?
Barogo
De dessous cette table, Monseigneur.
Le Prince d'Oresca
J'entends bien. Mais par quel hasard êtes-vous venu ici ?
Barogo
Monseigneur, ce n'est par aucun hasard, mais bien par cette cheminée que voilà, et que, sans le respect que je dois à la compagnie, j'ai eu l'honneur de ramoner ce matin.
Le Prince d'Oresca
Quoi ?
Barogo
Hélas ! Oui, Monseigneur. C'est un maudit moment de curiosité qui m'a perdu. Mais qui n'en a pas dans la vie de ce monde ! J'ai vu tant, tant, tant de belles choses, que je n'ai pu m'empêcher d'y mettre la main. Foi d'honnête homme, Monseigneur, ce n'était pas pour vous faire du tort. Chez les grands Seigneurs il y a déjà tant de gens qui s'en acquittent si bien, et vous le savez à présent.... C'était tant seulement pour voir comment ça ferait. Or, une fois emberlificoté de la sorte, il ne m'a plus été possible, Monseigneur, de me désemberlificoter, parce qu'ils venaient tous à la queue les uns des autres, ni plus ni moins qu'un troupeau de bêtes à cornes, Monseigneur, et ces beaux habits qui sont les vôtres....
Le Prince d'Oresca
... Me donnent la clef d'une énigme qui, jusqu'à présent, m'avait parue inconcevable. Je te pardonne ton audace en faveur de la bonne action que tu as faite, et de l'avantage qui m'en est résulté.
Barogo
Ah ! Monseigneur...
Dona Sancha
C'est donc là ce Monseigneur qui m'a fait la grâce de me presser si fort ?
Barogo
C'était un des profits de mon rôle.
Dona Sancha
Je ne m'étonne plus que les mains de son Altesse fussent si rudes.
Gusman
Si bien que c'est-là le Prince qui a bu le chocolat.
Barogo
Si c'est votre Seigneurie qui l'a fait, je l'en félicite. Je n'en ai jamais pris de meilleur. C'est la première fois.
Milescas
Et par conséquent, c'est aussi Son Altesse qui s'était débarbouillée à la serviette en question ?
Le Prince d'Oresca
Oui, mais c'est moi qui ai manqué d'en être la victime, et que vous avez reconduit si poliment à la cheminée. Mon travestissement vous a empêché de me connaître. Mais une autre fois soyez plus humain envers ceux que vous croyez vos inférieurs.
Barogo
Car vous voyez qu'en pensant parler à son valet, on se trouve avoir affaire à son Maître.
Le Prince d'Oresca
Et toi, mon ami, vends à ton profit les habits que tu portes, et compte que j'aurai soin de toi. Je te rends les tiens, qui m'ont valu une des plus douces jouissances. Les voilà ; ce sont ceux d'un honnête homme.
Barogo
Qui est d'autant plus heureux, Monseigneur, que vous lui pardonnez d'avoir pu passer pour vous.
Le Prince d'Oresca
Moi-même j'ai bien pu passer pour toi.
AU PUBLIC.
Barogo
Cela est vrai; mais, Monseigneur, malheureusement l'habit ne fait pas l'homme. Messieurs, j'ai fait une bonne journée, pour un ramoneur ; mais elle serait pour moi celle d'un Prince, si vos bontés daignent la couronner.