Scène 1
Momus, Vénus
Momus
Belle Vénus, la chose est donc bien véritable ?
Vénus
Hélas ! Que trop véritable.
Momus
Dans ce bas univers votre fils porte la besace ?
Vénus
Porte la besace.
Momus
L'idée est singulière, et l'accoutrement peu noble.
Vénus
Ajoutez, Seigneur Momus, ridicule, et indigne de l'Amour.
Momus
Pas tout-à-fait.
Vénus
Quoi ! Se travestir en gueux, la besace sur le dos et le bâton blanc à la main ? Ce fait est digne de mon fils.
Momus
Sans doute. Le Destin l'a fait naître pour jouer différents rôles, riche ou pauvre, berger et Roi.
Vénus
À la bonne heure. Mais s'établir sur les Boulevards, et par-là s'exposer à la risée du peuple !
Momus
Vous pouviez bien dire de la canaille.
Vénus
De la canaille : soit. Ne disputons point sur les mots.
Momus
Non ; car nous aurions trop à faire : n'est-ce pas ?
Vénus
Je suis accoutumé à vos traits de satire.
Momus
D'accord. Mais raisonnons. Quel est votre dessein en quittant l'Olympe ?
Vénus
Le voici. Je viens sur la terre chercher mon fils, et le faire rougir de l'état honteux qu'il a pris.
Momus
C'est fort bien fait à vous, charmante Vénus.
Vénus
Quand une fois je l'aurai trouvé, je le corrigerai de la bonne manière.
Momus
À merveille : mais vous, ô rigide Déesse, n'avez-vous pas descendu sur la terre pour converser, soit le jour et la nuit, la nuit ou le jour, et peut-être toutes deux ensemble, pour converser, dis-je, avec le charmant et bel Adonis ?
Vénus
Point du tout, Seigneur Momus, ce sont les poètes qui m'ont prête cette faiblesse-là. Moi, un amant ? Je suis mariée.
Momus
Et c'est justement pour cela : votre cher époux, le Seigneur Vulcain, n'est pas trop beau, quoique, Dieu : ainsi le mortel a eu la préférence.
Vénus
Qui vous l'a dit, caustique Momus ? Y étiez-vous?
Momus
Oh ! Non assurément. Mais encore, sans parler de vos amours avec le Dieu des Guerriers...
Vénus
Laissons tout cela.
Momus
Je le veux bien. Oui, changeons de discours.
Vénus
Comment me trouvez vous ?
Momus
Moi, à merveille !
Vénus
Ce déguisement me sied-il bien ?
Momus
On ne peut mieux. Vous êtes radieuse, quoique mise bien simplement.
Vénus
Est-ce galanterie, ou bien raillerie ?
Momus
Ni l'un ni l'autre, je vous assure.
Vénus
À propos, ce voile ?
Momus
Sous ce voile Vénus n'en est que plus belle.
Vénus
Ah ! Ah ! Ah! Seigneur Momus, vous donnez dans la fadeur ?
Momus
Moi, Déesse, point du tout : je rends justice à vos charmes.
Vénus
Laissez-là mes charmes, et occupez vous de ma peine. Instruisez-moi des coutumes de ce pays-ci. Où sommes-nous d'abord ?
Momus
Vous êtes à Constantinople, capitale de la Turquie.
Vénus
Quelle est cette place ? Quelles sont ces deux maisons ?
Momus
Celle-ci, qui est à droite, est une maison de Calender de la Secte d'Omar.
Vénus
Quels font ces animaux-là ?
Momus
Ces animaux-là, pour me servir de votre expression, belle Vénus, sont des hommes fainéants mais pieux, qui ne travaillent point, et qui néanmoins gagnent beaucoup.
Vénus
Cette vie inutile n'est point du tout ordonnée par le grand Jupiter.
Momus
Non ; les Dieux ne l'approuvent point : mais les mortels souvent font penser la Divinité à leur manière.
Vénus
C'est une des faibleses humaines. Et cette autre maison ?
Momus
Ce sont encore des Calenders d'une autre espèce, d'une autre conduite, d'un autre uniforme, mais toujours du même ordre.
Vénus
Ils ne diffèrent peut-être que du blanc au noir.
Momus
Vous l'avez deviné : ces derniers font de la Secte d'Hali.
Vénus
Je vous remercie, Seigneur Momus ; me voilà un peu au fait. Je vais voir si mon fils n'est point dans ces retraites.
Momus
Quelle idée ! Pourquoi ne point vous transporter dans le Sérail du Grand Seigneur ?
Vénus
Y pensez-vous, Momus ? L'Amour est-il jamais dans ce lieu là ?
Momus
Vous avez raison, vous le trouverez plutôt chez le Grand Muphti.
Vénus
Vous devinez cette fois : laissez-moi seule, et ne vous éloignez pas.
Momus
Je vais faire ma ronde chez les auteurs, et peut-être irai-je aux spectacles.
Scène 2
Vénus, Calendrer, Calender
Vénus
Bon, le Ciel me favorise : voici un Calender qui sort de sa retraite.
à part
Calendrer
Allons à la quête, je pense qu'aujourd'hui elle sera bonne.
Vénus
Je tremble... Tout coup vaille... Abordons-le.
Calender
L'heureuse vie ! Point de peine ; aucun travail.
Vénus
Monsieur, sans vous interrompre, pourrais-je vous demander...
Calender
Me demander, Madame ? Dites donc me prier.
Vénus
Soit, Monsieur, vous prier.
Calender
Une réflexion encore : changez le nom de Monsieur en Monseigneur.
Vénus
Volontiers , Monseigneur. Oserais-je donc vous prier, Monseigneur ?
Calender
Bon, voilà comme on parle à des personnes de notre état.
Vénus
Je l'ignorais, Monseigneur.
Calender
Les petits et les grands fléchissent le genou devant mes confrères.
Vénus
Je vous crois , Monseigneur.
Calender
Il paraît, jeune Pèlerine, que vous n'êtes point de ce pays.
Vénus
Vous l'avez dit, Monseigneur.
Calender
Vous n'êtes pas obligé de savoir nos usages, nos coutumes : mais qui êtes-vous ?
Vénus
Hélas ! Monseigneur, je suis une pauvre femme.
Calender
Joignez-vous à moi, et vous deviendrez riche.
Vénus
De plus, je fuis une m7re affligée qui a perdu son fils, et son fils unique.
Calender
N'importe, vous êtes en âge d'une heureuse fécondité.
Vénus
Oui, encore, Monseigneur : je le crois, du moins...
Calender
Enfin, finisions ; que cherchez vous ?
Vénus
Je vous l'ai déjà dit, Monseigneur, je cherche mon fils.
Calender
Votre fils ! Eh ! Comment est-il ? Comment s'appelle-t-il ?
Vénus
L'Amour.
Calender
L'Amour ?
Vénus
Oui, Monseigneur, l'Amour.
Calender
« On ne connaît dans notre hospice ce petit Dieu tout au plus que de nom. »
Vénus
Je ne le savais pas, Monseigneur.
Calender
Mais si vous voulez, gentille Pèlerine, entrer dans la maison, mes confr7res et moi ensemble nous en serons mémoire.
Vénus
Cela m'est impossible pour le présent.
Calender
Eh bien ! Remettons cet office mystérieux à tantôt : aussi bien je n'ai pas ce loisir : il faut que j'aille à la quête.
Vénus
Comment ? Le monde vous donne ce que vous demandez ainsi ?
Calender
Bien plus encore : les personnes nous rapportent : nous paraissons ; on vient au devant de nous, et on nous comble de présents.
Vénus
Eh ! Par quelle puissance, par quel pouvoir ?
Calender
Par le pouvoir, par la puissance de notre robe seule.
Vénus
Je ne le savais pas, Monseigneur.
Calender
Je ne fais que sonner ; les hommes et les femmes se rendent au son de ma clochette, et m'apportent ce que je désire, quelquefois au delà.
Vénus
Il n'est pas surprenant après tout, si on considère qu'il y a plus de sots que de gens d'esprit.
Haut.
II sort en sonnant.
Calender
Nous faisons bien des dupes, je m'en vante. Sans adieu, Pèlerine.
Scène 3
Vénus, Calender
Elle frappe.
Vénus
Je crains que ma recherche ne soit vaine ; néanmoins essayons de frapper à l'autre porte.
Calender
Qui va là ? Qui va là ?
Vénus
Une pauvre femme, une mère affligée qui cherche son fils, et son fils unique.
Il paraît.
Calender
Voyons. Ouf... Quel minois friand ! Quelle bouche appétissante ! Quelles vives prunelles !
Vénus
Monsieur, ou Monseigneur.
Calender
Le nom de Monsieur me suffit ; je ne suis point glorieux.
Vénus
Soit, Monsieur. N'est-il point entré chez vous, Monsieur, un jeune enfant ?
Calender
Oui, belle Pèlerine, oui. Un jeune homme assez grand est venu hier se rendre à la maison pour se faire de notre état.
Vénus
Ce n'est pas lui, Monsieur ; mon fils est petit.
Calender
J'en suis fâché, car je me sens actif à vous obliger.
Vénus
Oh ! Vous obligeriez un[e] ingrate.
Calender
N'importe : mais comment nommez-vous Monsieur votre fils ?
Vénus
L'Amour.
Calender
L'Amour ! L'Amour qui regne à Cythère ?
Vénus
Oui, lui-même, le Dieu de Cythère.
Calender
Vous êtes donc Vénus.
Vénus
Oui, à peu près.
Calender
Eh bien, Madame Vénus, vous êtes bien novice de chercher votre fils en ces lieux.
Vénus
Eh, pourquoi cela, je vous prie ?
Il la force.
Calender
Pourquoi ? Parce que nous ne ressentons, mes confrères et moi, de l'amour, que les flammes qui nous brûlent, nous consument, en un mot qui..... qui sont fort à votre service.
Vénus
Doucement, doucement : ne vous échauffez pas sous votre casaque.
Calender
Vous êtes bien froide, Madame : non , vous n'êtes pas Vénus, la Déesse de Paphos et d'Amathonte : il faut que vous soyez une fausse Vénus.
Vénus
Fausse ou véritable ; vous n'êtes point mon fait.
Calender
Un petit baiser seulement sur vos lèvres de corail, soleil de mes jours ! Astre de lumière en merveilles si féconde.
Vénus
Allons, rentrez à la maison, ou je porterai mes plaintes à votre Supérieur.
Il sort en grondant.
Calender
Ô coeur de diamants ! Ô rosier garni d'épines fans fleurs ! Fille indigne de Mahomet ! Le Prophète te rejettera.
Scène 4
Vénus, Une Jeune Fille
Vénus
Que je fuis malheureuse ! Ô mère infortunée ! Le Destin doit-il t'être toujours contraire.
Une Jeune Fille
Malgré les remontrances de ma Maîtresse je veux connaître l'Amour.
Vénus
L'Amour ! Qui parle là de mon fils ?
Une Jeune Fille
L'Amour est, dit-on, un Dieu charmant, et ma Maîtresse ose me dire qu'il est un monstre.
Vénus
Vous souhaitez, la belle enfant, connaître l'Amour ?
Une Jeune Fille
Oui, Madame, c'est toute mon envie.
Bas.
Haut.
Vénus
L'aimable enfant ; elle m'intéresse. Répondez : quel est l'Amour ?
Une Jeune Fille
Je n'en sais rien ; tout ce que je sais , c'est que je l'aimerai beaucoup.
Vénus
Voyez-vous ? La petite masque !
Une Jeune Fille
On dit comme ça que l'Amour est le maître de tout le monde ; pour moi je serai charmée d'être son écolière.
Vénus
Mais s'il allait vous donner le fouet ?
Une Jeune Fille
Oh que non ! Madame ; l'Amour ne donne point le fouet ; il n'a ni verges, ni martinet : au contraire, on dit que ce Dieu ne donne que des sucreries et des bonbons, surtout aux jeunes filles.
Bas.
Haut.
Vénus
Elle n'est pas mal instruite pour son âge... L'avez-vous vu ?
Une Jeune Fille
Jamais ma Maîtresse ne l'a voulu souffrir.
Vénus
Comment ? Il est donc venu ici ?
Une Jeune Fille
Apparemment ; ces jours derniers il y était encore.
Vénus
Je suis bien malheureuse de n'être point arrivée plutôt.
Une Jeune Fille
Pourquoi, Madame ?
Vénus
Parce que je l'aurais trouvé.
Une Jeune Fille
Par hasard, Madame, est-ce que vous cherchez aussi l'Amour ?
Vénus
Sans doute, ma belle enfant.
Une Jeune Fille
Oh bien ! Vous pourrez le trouver chez notre Maîtresse, car elle l'a toujours détenu bien enfermé, et mis les deux verrous même.
Vénus
Or sus, ma chère enfant, daignez me conduire dans votre maison.
Une Jeune Fille
Avec grand plaisir, Madame.
Vénus
Et enseignez moi l'appartement de votre Maîtresse.
Marche des Calenders allant à la mosquée.
Une Jeune Fille
Volontiers, volontiers. Suivez-moi, Madame.
Scène 5
Momus, Un Voluptueux
Momus
À juger par vos propos, Monsieur, vous me paraissez un peu sensuel.
Un Voluptueux
Un peu, Cadédis, vous pouvez diré beaucoup.
Momus
Beaucoup, soit ; mais vous ne devriez pas vous en vanter.
Un Voluptueux
Pourquoi pas, Seigneur Momus ? Jé vis avec mes sens, parcé qu'ils mé sont plus chers, parcé qu'ils sont plus près dé moi qué tous ces sentiments romanesques.
Momus
Vous traitez cela de sentiments romanesques.
Un Voluptueux
Sans doute ; et jé né vis point dé Romans. Moi, jé suis la bonné et fimplé nature ; j'obéis toujours à son instinct ; jé mé régardé cornmé lé benjamin dé la terre ; j'en pompé les sucs jusqués au moment du sommeil.
Momus
Vous n'avez pas tort tout-à-fait.
Un Voluptueux
Par ce moyen jé jouis dé tout cé qué jé désire ; et jé né désiré rien non plus dont la possession né soit en mon pouvoir.
Momus
À merveille.
Un Voluptueux
'J'ai très peu dé peine et dé chagrin, parcé qué j'en éloigné jusqu'à l'ombré : content dé profiter du présent, jé n'esperé rien dé l'avenir, afin dé n'être point trompé.
Momus
Encore mieux.
Un Voluptueux
Quand il mé viendra quelques maux, jé les endurerai avec patience et couragé, parce que je mé dirai à moi-même : ce sont-là les seuls moyens d'alléger lés douleurs.
Momus
C'est fort bien penser.
Un Voluptueux
Voilà sur quoi roulé tout le système dé ma vie ; elle n'est point mélancoliqué commé celle dé ces prétendus Sages, qui font presqué dé l'ennui une vertu méritoire.
Momus
Eh quoi ! Monsieur, vous faites un mérite de suivre le culte de la volupté ? On doit vous savoir gré, en effet, des efforts que vous coûte un tel hommage : prétendez-vous aussi être recommandable par les plaisirs que vous vous procurez tous les jours ?
Un Voluptueux
Bellé démandé ! Plaisanté question ! Apparemment.
Momus
C'est-à-dire qu'on doit vous respecter à raison des fruits délicieux que vous savourez, du bon vin que vous buvez, de la chère délicate que vous mangez.
Un Voluptueux
Sandis ! Né croyez point plaisanter, Seigneur Momus : il n'appartient pas à tout lé monde dé savoir êtré voluptueux.
Momus
Un Gascon, voluptueux ! Ah ! Ah ! Ah ! Ah !
Un Voluptueux
C'est uné maniéré d'être qui né convient qu'au pétit nombré.
Momus
Qu'au petit nombre : croyez-vous ça ?
Un Voluptueux
Si peu d'hommés sont dignés dé sacrifier au plaisir.
Momus
Cette Divinité vous inspire sans doute les principes sur lesquels vous fondez toute votre conduite ; elle vous donne la boussole des bonnes moeurs : nourrit en vous cette vertu qui honore l'humanité.
Un Voluptueux
L'humanité, la vertu, lés bonnés moeurs, quel galimatias !
Momus
Sans doute, elle élève, elle perfectionne votre âme ; elle lui découvre d'importantes et sublimes vérités.
Scène 6
Momus, Un Dramaturge, Arlequin
Momus
Les mortels ne doivent point se plaindre des maux qui les affligent : ils se procurent eux-mêmes les douleurs qui les tourmentent.
Un Dramaturge
Ah ! Seigneur Momus, ayez pitié de mot et de mes Drames.
Momus
De vous et de vos Drames, volontiers.
Un Dramaturge
Ces productions merveilleuses, ces enfants de mon génie, en un mot mes Drames sombres étaient joués avec succès en Province.
Momus
D'où vient n'avoir point donné la préférence à la Capitale ?...
Un Dramaturge
Pour deux raisons. La première, les Comédiens ne s'en sont point souciés. La seconde , le mauvais goût des Constantinopolins, ce faux goût pour les chef-d'oeuvres de nos anciens Tragiques, malgré nos grands principes en faveur du nouveau genre, de ce genre sublime...
Momus
Quel est ce genre nouveau, ce genre sublime ?
Un Dramaturge
Le genre des Drames sombres.
Momus
Il n'est point du goût de tout le monde.
Un Dramaturge
Ne fait pas des Drames qui veut !
Momus
Bon ! Ils font au rabais.
Un Dramaturge
De plus, j'avoue, je prétends et je soutiens que la Tragédie doit être écrite en prose.
Momus
En prose ? Une Tragédie en prose ?
Un Dramaturge
Sans doute. Pourquoi pas ? Les Empereurs et les Rois parlent-ils plus en vers dans leurs palais, que les Bourgeois dans leurs maisons, et les Artisans dans leurs boutiques.
Momus
Il est vrai, Monsieur, vous avez quelque raison en ce point.
Un Dramaturge
Ce principe établi, il est donc convenable de ne point faire parler en vers des personnes qui n'y parent jamais : j'ajouterai même qu'il est indécent...
Momus
Tout beau, Monsieur, tout beau : l'usage où nous sommes : le précepte et la manière des Anciens.
Un Dramaturge
Les Anciens n'étaient que de pauvres génies là-dessus, et je prétends en désabuser mon siècle. Voici à ce sujet une dissertation, sur la Tragédie moderne.
Momus
L'exemplaire est frais ; les feuilles font encore humides.
Un Dramaturge
Cela sort dessous presse ; c'est nouvellement imprimé ; vous y lirez que les vers font inutiles à la Tragédie, et que la prose seule lui convient.
Momus
À la bonne heure. La prose convient également à la Comédie ; mais dans la Tragédie il y faut des vers : mais vous n'aimez pas les vers.
Un Dramaturge
Je les hais à tel point, Seigneur Momus , que je me fais appeler depuis longues années, Monsieur de Prousas ; c'est mon nom favori.
Momus
À vous permis, Monsieur de Prousas. Prousas ! Le beau nom de famille !... Dans quel cas Monsieur de Prousas, admettez-vous les vers ?
Un Dramaturge
Pour que je les admisse, il faudrait d'abord qu'ils se rapprochassent de la prose.
Momus
En ce cas, Monsieur de Prousas, tous les Poètes de Constantinople sont vos amis, car leurs vers ne diffèrent aucunement de la prose.
Un Dramaturge
Point d'épigramme, Seigneur Momus, point d'épigramme : je m'explique ; c'est-à-dire, que les vers fussent doux, simples, faciles et naturels.
Momus
J'entends : comme ceux de Racinios, par exemple, et de nos jours ceux de Volterios.
Un Dramaturge
Ces deux célèbres Poètes tragiques se sont donné beaucoup de peine, à mon avis, pour n'opérer que ce que la prose aurait fait tout aussi bien et peut-être mieux.
Momus
Je ne conviendrai pas de ce point, Monsieur de Prousas.
Un Dramaturge
Tout comme vous voudrez : mais je ne changerai jamais de sentiment.
Momus
Eh quoi ! Monsieur de Prousas, malgré votre nom si je vous faisais voir clair comme le jour !
Un Dramaturge
Oui, clair comme le jour ! Dites plutôt clair comme la bouteille à l'encre.
Momus
En matière de l'art tragique, vous êtes un hérésiarque.
Un Dramaturge
Point du tout : je vous fais juge, Seigneur Momus : n'y a-t-il point de la bizarrerie à parler en vers devant la populace, comme dans une assemblée de Gens de Lettres : répondez à cet argument ?
Momus
C'est un sophisme, et des plus forts ; car il faudrait, d'après votre raisonnement, parler le même langage de la populace.
Un Dramaturge
Oui, à peu près, mais un langage épuré.
Momus
La scène du monde et celle du Théâtre sont bien différentes : d'ailleurs le Parterre est très instruit, et les meilleurs juges quelquefois y résident.... Serviteur.
Un Dramaturge
Ah ! Seigneur Momus, ne m'abandonnez point, ni mes Drames sombres.
Momus
Vous me faites pitié par vos blasphèmes dramatiques.
Un Dramaturge
Oh ! Je suivrai toujours vos pas.
Momus
Arlequin, songez à bien recevoir les personnes qui se présenteront ici.
Arlequin
Oui, Monsieur.
Scène 7
Arlequin, Un Sauvage
Lazzis.
Arlequin
Mais ! Je représente donc mon Maître ? Je joue ici le rôle du Seigneur Momus... Donnons6nous un air d importance... Quel est ce nouveau personnage-là ? Je l'ignore. En vérité, une massue à la main. Ouf ! Il s'avance, Sangodemini, je tremble.
Un Sauvage
Que n'ai-je toujours eu commerce avec les habitants des forêts!
Arlequin
Sans doute c'est un chasseur ; en tout cas il est bien crasseux.
Un Sauvage
Avec leur rustique franchise, je jouirais de leur bonheur.
Arlequin
Quel bonheur ! Manger de l'herbe comme des lapins, et boire de l'eau comme des grenouilles, sans macaronis encore !
Un Sauvage
Ô homme ! Quelque soit ton rang, ton pays, tes moeurs, si tu n'es sauvage, écoute et réforme-toi.
Arlequin
Ah ! C'est un sauvage ; écoutons et formons-nous.
Un Sauvage
Le premier qui se fit des habits, se donna en cela des choses peu nécessaires.
Arlequin
Il me semble cependant que mon habit me sert bien à couvrir ma nudité, et que lorsqu'il fait froid un bon manteau sur les épaules et un bonnet fourré sur la tête, me font choses nécessaires.
Un Sauvage
Le premier qui se bâtit une maison fit très mal.
Arlequin
Et moi j'ose dire, Monsieur Sauvaget, qu'il fit très bien ; car, où se mettre à l'abri quand il pleut ?
Un Sauvage
Sous des arbres.
Arlequin
Sous des arbres ! Hai, hai , hai.
Un Sauvage
« Le premier qui inventa les sabots devait être puni comme l'auteur du luxe et corrupteur de la société. »
Arlequin
Un moment, Monsieur Sabot, si je marchais sans souliers, je me piquerais la plante des pieds avec une épine ou un morceau de verre.
Un Sauvage
« ... Plus on y réfléchit, plus on trouve que l'état de nature est le moins sujet aux révolutions, le meilleur à l'homme.»
Arlequin
Et à la femme.
Un Sauvage
« L'exemple des Sauvages, qu'on a presque tous trouvés à ce point, semble confirmer que le genre humain était fait pour y demeurer toujours. »
Arlequin
Toujours et jamais, jamais et toujours, c'est clair , c'est clair. Après.
Un Sauvage
« Que cet état est la véritable jeunesse du monde, et que tous les progrès ultérieurs ont été en apparence autant de pas vers la perfection de l'individu, mais, en effet, vers la décrépitude de l'espèce.»
Arlequin
Monsieur le décrépit de l'espèce, dans tous ses discours je n'y vois pas de macaronis.
Un Sauvage
« Non, encore une fois, ce n'est point l'état originel de l'homme, c'est le seul esprit de la société qui change et altère ainsi nos inclinations naturelles. »
Arlequin
Mes inclinations naturelles à moi, c'est de boire et de manger.
Un Sauvage
Boire et manger seulement, dis-tu ?
Arlequin
Oui, je le dis, parce que c'est vrai. Il m'arrive quelquefois de dormir après.
Un Sauvage
Dormir après ! L'homme heureux ! Tu ne médites jamais ?
Arlequin
Médites ! Je ne connais point cet animal-là.
Un Sauvage
Méditer, c'est faire des réflexions.
Arlequin
Je n'en fais point faire, Monsieur Sauvage ; mon ch'père ne m'a point appris ce métier-là.
Un Sauvage
Ô homme digne des premiers siècles ! Digne d'habiter les bois !
Arlequin
Ahi ! Ahi ! Ahi ! vous m'allez étouffer. Nenni, nenni, j'ai peur des loups.
Un Sauvage
Apprends de moi que « l'état de réflexion est un état contre nature et que l'homme qui médite est un animal dépravé. »
Arlequin
Animal, animal toi-même. Je ne suis point animal, ni Annibal ; je suis Arlequin.
Un Sauvage
Quoi ! Tu ne fais pas que l'homme est un animal plus féroce, plus vorace, plus carnassier, que les loups , les lions et les tigres ?
Arlequin
Ah ! Ah ! Ah ! Vous avez bon air, bon air vous avez tout-à-fait.
Un Sauvage
Il me siffle ; tant mieux, je n'en fuis que plus content de moi-même, et d'ailleurs ma propre estime me suffit.
Bas.
Arlequin
Monsieur Sauvaget, vous raisonnez comme un ange... Cornu...
Un Sauvage
Continue ! C'est une occupation qui t'empêche de plus mal faire, et puisqu'il est ainsi, je viendrai te haranguer tous les jours.
Arlequin
Sans doute ; comme dit la Chanson, pour une fois, ce n'est pas la peine, pour une fois, c'est trop bourgeois.
Un Sauvage
Que n'ai-je que l'instinct !... « Dieux! que sont devenus ces toits couverts de chaumes qu'habitaient jadis la modération et la vertu ? »
Arlequin
Ma foi je n'en fais rien, et je ne les ai point pris ; fouillez-moi plutôt.
Il sort.
Un Sauvage
» Quel[le] splendeur funeste a succédé à la simplicité de nos aïeux ! Quoi ? Vous ne renversez pas ces édifices ? Quoi ! Vous ne brûlez pas ces tableaux ? Quoi ! Vous ne brisez point ces statue...»
Lazzis.
Marche des Calenders revenant de la Mosquée.
Arlequin
Adieu, Monsieur Cataquoi. Si nous étions à Paris, je croirais que Monsieur Sauvaget est un échappé des Petites-Maisons ; mais retirons-nous pour faire place aux Calenders qui reviennent de la mosquée.
Scène 8
Vénus, Officier
Vénus
Vous avez bien l'air d'un petit-maître, d'un officier français.
Officier
Aussi le suis-je : j'ai voulu porter mes conquêtes jusqu'à Constantinople.
Vénus
N'avez-vous pas envie d'enlever la Sultane favorite ?
Officier
Pourquoi pas ?... Mais pour revenir à ce que nous disions, vous avez de l'esprit, mais vous raisonnez faussement.
Vénus
Voilà une galanterie à la Turque.
Officier
D'accord, votre esprit subtil et faux bâtit un édifice où il se plaît à habiter seul : vous vous enfoncez dans des rêves fantastiques, qui vous abusent et vous dérobent le véritable état du beau monde.
Vénus
Je le connais peut-être aussi bien que vous Monsieur l'officier français.
Officier
En tout cas, je vous plains : votre figure vous destinait à tous les hommages qu'une jolie femme peut recevoir : mais votre façon de penser vous rendra ridicule, je vous en avertis, belle Pèlerine.
Vénus
Recevez-en tous mes remerçiements par cette révérence.
Officier
Dans le beau monde que vous connaissez aussi peu que vous en êtes connue, vous ressemblez à une habitante de la lune, qui aurait fait un grand saut sur notre globe.
Vénus
Comment ! Un officier, et un officier français faire des allégories ; parler par métaphores !
Officier
Voyageuse dans les espaces imaginaires ; étrangère aux usages les plus communs.
Vénus
Je ne suis point si étrangère que vous le vous imaginez bien.
Officier
Vous m'interrompez toujours.
Vénus
C'est grand dommage, en vérité.
Officier
En un mot, comment peut-on former une femme qui a des craintes, des scrupules ?
Vénus
Avez-vous bientôt fini votre période ? Elle m'ennuie, au moins.
Officier
Une femme, dis-je, et une jolie femme encore, qui exalte les douceurs de la campagne, tandis qu'elle dédaigne celles de la ville ou elle pourrait briller ?
Vénus
Tout cela, Monsieur le Petit-Maître, ne sont que des mots superflus, de vaines paroles.
Officier
Croyez-moi, Philosophe femelle ; vous avez, lu Platon, et moi j'ai lu dans le Livre du monde : vous avez étudié le Grec, et moi j'ai l'expérience de la société : celle-ci en fait plus que toutes les Langues Turques et Arabes jointes aux volumes antiques.
Vénus
Néanmoins vous conviendrez que la philosophie est bonne.
Officier
La philosophie est bonne pour amuser quelques instans ; mais sa pratique est folle. Les Sectateurs d'Omar et d'Hali eux-mêmes n'en font qu'un jeu, et hors du cabinet ils redeviennent fort légers et frivoles.
Vénus
Oui, les faux Philosophes, les Philosophes tels que vous.
Bas.
Officier
Ah ! ah ! ah ! ah ! Moi Philosophe ! À travers vos extravagances j'ai aperçu du bon ; vous ne tarderez pas à nous suivre, à être des nôtres... ou des miennes.
Vénus
Qu'entendez-vous, Monsieur le Galantin par cette confidence mystérieuse, par ce mot des miennes.
Officier
C'est-à-dire, ma Reine, que je vous propose d'être ma Sultane favorite.
Vénus
On voit bien que vous êtes à Constantinople, vous parlez comme le Grand Seigneur.
Officier
Vous persiflez, je pense. Tout coup vaille, je vous donnerai pour vingt-quatre mille francs de diamants, une voiture anglaise, et cent pistoles par mois.
Vénus
Oh ! Je vous entends, mon cher Colonel ; mais vous aurez de la peine à me convaincre.
Officier
Si je ne puis vous convaincre, Madame ou Mademoiselle ( car je ne sais encore qui vous êtes, ne vous connaissant que dans la minute ), le temps saura le faire.
Vénus
Oui, le temps vient à bout de tout.
Officier
Je ne me rebute point, vous verrez qu'il n'y a rien de plus solide que le plaisir ; qu'il est nécessaire à l'homme, encore plus à la femme.
Vénus
Touchez là, beau Chevalier, défenseur des Belles... Je ne suis pas pour vous.
Il sort en chantant.
Officier
Une de perdue, cent de retrouvées. La nuit s'approche ; voici bientôt le moment du sommeil ; je vais jouir des faveurs de la plus jolie femme de Constantinople, et demain avant l'aurore je dois enlever la maîtresse du Grand Muphti, pour la façonner en France.
Scène 9
Vénus, Momus
Vénus
Cet officier français ne dément point le caractère de sa nation.
Momus
À la fin, tendre mère des Amours, je vous rejoins. Avez-vous trouvé votre fils ?
Vénus
Hélas ! Non. J'ai rencontré plusieurs originaux.
Momus
Et moi aussi. Je sors des spectacles, où l'on se plaint de l'éternelle reprise des anciennes pièces, de la négligence, de la paresse des acteurs à jouer les nouveautés.
Vénus
On prétend que leur Répertoire abonde en pièces nouvelles, et que l'on attend un second théâtre, un théatre intermédiaire, sous la dénomination, d'École Dramatique.
Momus
Il est vrai, c'est le voeu de Constantinople entier. À propos, je peux vous donner des nouvelles do votre petit déserteur.
Vénus
Rendez la paix et la consolation à une mère affligée.
Momus
Dans le moment même on vient de me dire que l'Amour n'habitait plus qu'au village.
Vénus
Transportons-nous-y, et faisons des heureux.
Divertissement
Vénus, Momus, L'Amour
Le théâtre doit représenter un vallon délicieux.
Plusieurs groupes de Bergers et de Bergères jouant à divers jeux.
Bouderie de deux Amoureux. L'AMOUR.
Un repas champêtre. L'AMOUR.
Une noce villageoise. Les Trois Grâces.
Un départ de chasse.
Un orage d'été, pluie, éclairs et tonnerre.
Vénus et Momus paraissent sur la scène.
Vénus
J'aperçois les Grâces!
Les Grâces forment quelques danses.
Momus
Sans doute que l'Amour n'est pas loin. Tenez, voici là-bas notre petit libertin.
Vénus
Ah ! Mon fils, il y a longtemps que je vous cherche.
Le char de Vénus descend sur des nuages ; la Déesse s'y place avec son fils et s'envole par les airs.
L'Amour
Ah ! Ma mère, que je suis heureux d'habiter au village !