Drame · 1807 · 4 actes

Les libellistes

d’Alexandre-Louis-Bertrand Robineau dit de Beaunoir

Représentation
≈ 1 h 45
Distribution
3 femmes, 7 hommes
Répliques
784
Écriture
En prose
Dans l’app
Importable

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Le Baron de Rothenberg H 144 ≈ 24 min 12
Rothenberg N 177 ≈ 21 min 13
Wild N 129 ≈ 14 min 12
Henriette F 100 ≈ 10 min 11
Scharfmann N 35 ≈ 7 min 4
Monsieur de la Presse H 32 ≈ 5 min 1
Franck H 52 ≈ 5 min 6
Le Comte de Vander-Alte H 19 ≈ 4 min 1
Robert H 30 ≈ 4 min 5
Berte F 5 ≈ 4 min 2
Le Tendre H 31 ≈ 3 min 2
Madame Berg F 12 ≈ 3 min 1
La Douceur H 18 ≈ 2 min 2
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle IIIIIIIV
Le Baron de Rothenberg absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Rothenberg absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Wild absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Henriette absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Scharfmann absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Monsieur de la Presse absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Franck absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Le Comte de Vander-Alte absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
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Acte I

Scène 1

Le Baron de Rothenberg, Robert

Le Baron de Rothenberg

Sommes-nous seuls, Robert ?

Robert

Oui, Monsieur le Baron.

Le Baron de Rothenberg

Mon fils est déjà sorti ?

Robert

Il y a plus d'une heure.

Le Baron de Rothenberg

Personne ne peut nous entendre ?

Robert

Personne.

Le Baron de Rothenberg

Asseyez-vous, Robert.

Robert

Monsieur le Baron....

Robert s'asseoit. Le Baron continue.

Le Baron de Rothenberg

Asseyez-vous, vous dis-je. Le dépôt précieux que je vous ai confié, et dont vous allez me rendre compte, fait disparaître à mes yeux le simple serviteur. Quand je quittai Vienne, il y a huit ans, pour la Cour ou mon Souverain m'envoyait ; la trop grande jeunesse de mon fils, ne me permit pas de l'emmener avec moi ; je vous le confiai, Robert, non comme à un Mentor, mais comme à un serviteur aussi zélé que fidèle ; je ne vous donnai pas le titre de gouverneur, j'oserais à peine le prendre, moi qui suis son père ; vous restâtes toujours mon intendant. Êtes-vous content de mon fils, Robert ?... Est-ce un bonheur pour moi d'être père ?

Robert

Oui, Monsieur le Baron ; j'ai toute sa confiance ; il écoute mes avis et mes conseils avec docilité, parce que je les lui donne sans prétention. J'ose me flatter d'en être aimé autant peut-être que je lui suis attaché.

Le Baron de Rothenberg

Rendez-moi donc compte de ses moeurs, de ses goûts, de ses projets.

Robert

Ses moeurs sont douces, ses goûts sont honnêtes, et je le crois sans ambition.

Le Baron de Rothenberg

Tant mieux ; a-t-il tenu ce qu'il annonçait il y a huit ans ?... Il promettait beaucoup alors.

Robert

Né avec toutes les qualités qui rendent un homme aimable, il a encore reçu de la nature un esprit fin et agréable, que l'étude, sa seule passion, a développé et enrichi ; il est fAit pour être aimé de tout le monde, et il le serait sans doute... si...

Le Baron de Rothenberg

Achevez, Robert, je ne veux pas être flatté.

Robert

Il serait adoré sans un penchant cruel auquel il s'abandonne.

Le Baron de Rothenberg

Et quel est ce penchant ?

Robert

Celui de médire. Autant son coeur est bon, autant sa plume est méchante ; personne n'est à l'abri de ses traits.

Le Baron de Rothenberg

Que me dites-vous ? Mon fils serait un libelliste ?

Robert

Oui, Monsieur le Baron, c'est le nom qu'on lui donne.

Le Baron de Rothenberg

Ô ciel ! Tu me punis comme je l'ai mérité ! Le malheureux !

Robert

Ce jeune homme, si dangereux dans son cabinet, est l'être le plus aimable et le plus doux dans la société, ami franc, plein d'honneur et toujours prêt à secourir l'infortuné qu'il peut découvrir.

Le Baron de Rothenberg

Mon fils connu pour être un libelliste ?

Robert

Il en est tout au plus soupçonné ; quelques affaires que lui suscitèrent ses premiers écrits, et dont il se tira avec honneur...

Le Baron de Rothenberg

Dites avec bonheur.

Robert

Ces affaires lui firent voir le danger que court le libelliste ; et depuis ce temps, il se tient prudemment caché sous le manteau de l'anonyme.

Le Baron de Rothenberg

Que j'ai eu toit de ne pas l'emmener avec moi ! Qu'un père est coupable de laisser son fils livré à lui-même ; quelle faute j'ai faite ! Mais, dites-moi, Robert, a-t-il au moins des moeurs ?

Robert

Oui, M. le Baron ; et rien jusqu'à ce jour n'en a altéré la pureté ; je ne vous cacherai pas cependant que je lui crois une intrigue secrète. Ayant remarqué que, tous les deux jours, il sortait de la ville aussitôt que les portes en étaient ouvertes, j'ai eu la curiosité de le suivre d'assez loin pour n'en pas être aperçu.

Le Baron de Rothenberg

Eh bien !

Robert

Je l'ai vu entrer à une demi-lieue de la ville, chez une vieille fermière qui lui fournit des habits de paysan, avec lesquels il se rend à votre ermitage.

Le Baron de Rothenberg

À mon ermitage ?

Robert

Oui, Monsieur le Baron.

Le Baron de Rothenberg

À mon ermitage ! Ah ! S'il savait combien j'y ai versé de larmes ! Achevez, Robert ; vous n'avez rien découvert de plus ?

Robert

Non, Monsieur le Baron, je sais seulement que c'est aujourd'hui son jour de rendez-vous, et je ne doute pas qu'il n'y soit allé.

Le Baron de Rothenberg

Ce mystère suffit pour alarmer ma tendresse : faites donc l'impossible pour connaître cette paysanne, et savoir d'elle les motifs du déguisement de mon fils.

Robert

Cela ne sera pas difficile ; je la connais bien de vue, et je suis certain de la faire parler.

Le Baron de Rothenberg

Ne perdez pas un instant.

Robert

Dès aujourd'hui, j'espère vous en rendre un compte exact.

Le Baron de Rothenberg

Allez, Robert ; j'attends ici mon fils ; je veux lui parler seul.

Scène 2

Le Baron de Rothenberg

Le Baron de Rothenberg

Que viens-je d'apprendre ! Ce n'était donc pas assez d'avoir à pleurer sur mes torts ! Il faut encore que je gémisse sur ceux de mon fils ! Eh ! Comment oserais-je les lui reprocher ?... Ah ! Mon fils, si tu savais combien est terrible la voix du remords. Hélas ! J'espérais enfin la faire taire ! Je revenais avec cet espoir si doux de pouvoir réparer mes torts, obtenir mon pardon, jouir de quelques jours plus calmes et plus heureux. Eh ! Je trouve mon fils libelliste ! Mais le voici ; cachons-lui mon trouble, et tâchons de lire dans sou coeur, avant de lui découvrir la blessure du mien.

Scène 3

Le Baron de Rothenberg, Rothenberg

Le Baron de Rothenberg

Bonjour, mon fils ; vous êtes sorti de bien grand matin ?

un peu ému

Rothenberg

C'est mon habitude, mon père ; j'aime à goûter a la campagne la fraîcheur et le calme d'une belle matinée.

Le Baron de Rothenberg

Vous avez raison... Vous paraissez cependant bien ému.

Rothenberg

Ce n'est rien.

Le Baron de Rothenberg

Pardonnez-moi, je vois de l'inquiétude dans vos yeux ce n'est pas sans doute mon retour qui vous afflige ?

Rothenberg

Ô mon père !... Je vais vous l'avouer ; je porte peut-être trop loin la sensibilité.

Le Baron de Rothenberg

Elle cause bien des maux ! Mais elle annonce toujours un bon coeur ; c'est un doN du ciel ! Gardez-vous bien de la perdre, et dites-moi ce qui peut vous affecter ainsi ; songez que c'est moins un père qu'un ami que voua retrouvez en moi.

Rothenberg

Vous allez vous moquer d'un mouvement d'humeur que je n'ai pas été le maître de vous cacher : je suis intimement lié avec Monsieur de Scharfmann, homme de lettres, littérateur estimé ; je viens de le trouver dans le parc, en conversation avec l'ami du ministre, l'homme qui a toute sa confiance, qui fait tout... J'ai salué Scharfmann, mais a peine a-t-il daigné me rendre mon salut, et quand j'ai voulu l'aborder, il m'a tourné le dos : je vous avoue qu'un pareil procédé me révolte et m'humilie.

Le Baron de Rothenberg

Mon fils, on se fait à soi-même bien des chagrins quand on est trop susceptible ; votre ami causait avec un homme en crédit, il est possible qu'il ait craint la présence d'un tiers.

Rothenberg

Mais on rend le salut, au moins ; on fait un signe d'amitié...

Le Baron de Rothenberg

Laissons cela, et parlons de choses plus intéressantes. Lorsque je vous quittai, vous étiez encore un enfant ; je vous retrouve un homme : tout ce qu'on me dit de votre esprit, est fait pour me flatter ; il m'est bien doux lorsque je quitte la carrière d'y voir entrer mon fils, et d'espérer qu'il me remplacera... Dites-moi donc quel est l'état que vous comptez choisir ; quel qu'il soit, ma fortune et mes services me mettent à même de vous le faire obtenir.

Rothenberg

Vous l'avouerai-je, mon père, né sans ambition, sans orgueil, content de ma fortune, je ne cherche point à l'augmenter ; ces faveurs, ces places, ces titres d'honneur que je vois briguer avec tant d'empressement, ne m'inspirent que du mépris ; c'est pour moi que je veux vivre ; tranquille dans mon cabinet, me reposant au milieu des talents et des arts, qui seuls donnent de vrais plaisirs, et des jouissances sans inquiétude et sans remords.

Le Baron de Rothenberg

Y pensez-vous, mon fils, vivre pour vous seul ! Eh ! De quel droit prétendez-vous vous exempter des devoirs que tout homme honnête doit à la société ? Vous parlez de repos, qu'avez-vous donc fait pour le mériter ? Quels sont les services que vous avez rendus à votre prince, à votre patrie ?

Rothenberg

N'est-ce pas la servir que de l'éclairer ? Croyez-vous qu'un homme de lettres ne soit pas aussi utile à ses concitoyens, que le militaire, que le magistrat même ? Que dis-je ? Ce magistrat, ce militaire ne servent que leur pays ; l'homme de lettres sert l'humanité entière ; ses travaux ne sont pas resserrés dans un cercle étroit ; il travaille en même temps et pour tous les pays et pour tous les siècles.

Le Baron de Rothenberg

Mon fils, personne n'estime plus que moi le véritable homme de lettres, personne ne l'apprécie plus à sa haute valeur. Mais songez que si la littérature est le premier des états, elle est le dernier des métiers ; qu'elle ne souffre pas de médiocrité, qu'il faut y tenir le premier rang, ou languir dans le mépris. Vous voulez être homme de lettres, croyez que je m'enorgueillirais de la gloire de votre nom ; mais vous êtes dans l'âge où le talent, par le brillant de son aurore, annonce ce qu'il sera à son midi ; quel ouvrage avez-vous déjà fait qui promette ce que vous serez un jour ? Quels sont vos titres à la gloire ? C'est a votre âge que l'Orphée français avait déjà chaussé le cothurne, et tracé la Henriade.

Rothenberg

Le philosophe de Genève n'eut pas d'aurore ; ce fut à son midi qu'il embrasa l'horizon littéraire de toute sa gloire ; comme lui, je prépare en silence mes titres à l'estime ; comme lui, je retarde mon vol, pour mieux l'assurer.

Le Baron de Rothenberg

J'aime cette juste défiance de vos forces ; le vrai talent est toujours modeste ; j'approuve que vous cachiez dans le silence vos premiers essais ; mais ces essais ne doivent pas être un secret pour votre père ; vous savez combien l'oeil paternel est indulgent... On médit que vous travaillez beaucoup ; montrez-moi donc ce que vous avez fait.

Rothenberg

Pardon, mon père, je n'ai rien de fini.

Le Baron de Rothenberg

N'importe, je devinerai sur le plan, ce que peut devenir l'ouvrage... Voyons.

Rothenberg

Non, mon père, tout ce que j'ai dans mon portefeuille, ou sur mon bureau, n'est pas digne de vous être montré.

Le Baron de Rothenberg

Pourquoi, mon fils ?

Rothenberg

Ce sont des riens, absolument des riens, dont vous me verriez rougir.

Le Baron de Rothenberg

Vous voulez être homme de lettres, et vous rougissez de vos ouvrages ! Est-ce excès de modestie ? Est-ce excès d'orgueil ? Avez-vous perdu votre temps, ou l'auriez-vous mal employé? répondez-moi.

Rothenberg

Mon père, vous me pressez avec trop de sévérité : je n'ai ni fausse modestie, ni orgueil ; mais ce que j'ai fait jusqu'ici n'est pas digne de voir le jour.

Le Baron de Rothenberg

Pourquoi donc travaillez-vous ? Vous n'osez montrer votre ouvrage à votre père ? Votre plume aurait-elle outragé les moeurs ? Entraîné par le torrent d'une philosophie destructive, seriez-vous assez aveuglé pour avoir attaqué ce que le Gouvernement a de plus sacré et de plus respectable ?

Rothenberg

Non, mon père, non, jamais.

Le Baron de Rothenberg

Je ne vous crois pas assez malheureux pour être un de ces fléaux de la société qui, rougissant eux-mêmes de leur lâcheté, se cachent pour lancer dans le silence les traits empoisonnés dont ils déchirent le coeur de leurs victimes... Êtres aussi vils que méchants, qui font horreur à eux-mêmes, sont l'effroi des honnêtes gens, baissent les yeux devant l'homme qui les regarde fixement, et rougissent lorsqu'ils s'entendent nommer. Non, mon fils n'est pas un libelliste. Je l'offenserais d'en former même le soupçon ; il ne voudrait pas porter la honte, le désespoir et la mort dans le coeur de son père... Je n'attribue donc qu'à votre modestie, le refus que vous me faites de me montrer votre travail ; demain vous le confierez à ma tendresse ; demain nous visiterons ensemble votre portefeuille n'est-il pas vrai, mon fils ?

Rothenberg

Oui, mon père.

Le Baron de Rothenberg

Demain?

Rothenberg

Demain.

Le Baron de Rothenberg

Sans douter de vos talents littéraires, je vous avoue que je désirerais vous voir remplir la place que je dois à l'estime et à la confiance de mon souverain ; en offrant ma démission au ministre, en lui demandant ma retraite, j'ai sollicité pour toute grâce d'être remplacé par mon fils ; j'en ai la promesse, vos provisions devraient déjà être expédiées ; je suis étonné de ce retard, et je vais passer dans les bureaux, pour en savoir les causes. J'espère que si j'obtiens cette grâce, vous ne la refuserez pas.

Rothenberg

Non, mon père ; vous obéir est mon premier devoir, me montrer digne de vous est mon unique désir ; et quels que soient mes goûts, ils seront toujours subordonnés aux volontés de mon père : je serai tout ce qu'il voudra que je sois.

Le Baron de Rothenberg

En ce cas, vous serez honnête, sensible et bon, pour être heureux.

Scène 4

Rothenberg

Rothenberg

Quel bonheur qu'il n'ait pas insisté à voir mon porte-feuille ; oh ! Comme je souffrais ! Comme je rougissais !... Demain, je lui montrerai mes ouvrages : demain... Jamais, jamais... Cette nuit ils disparaîtront tous... Pourvu que mon père n'entende pas parler de mon dernier ouvrage... Il fait un bruit.... Le succès en est complet... si je pouvais l'avouer ! Quelle gloire, quelle réputation ! On me soupçonne, on me nomme même... je m'en suis aperçu à la manière dont chacun me regardait, me fuyait ce matin... Tremblez, tremblez, méchants, sots , impudents, hypocrites, tremblez ; d'une main je tiens la verge sanglante, de l'autre le fer rouge...

Scène 5

Franck, Rothenberg

Franck

Monsieur ?

Rothenberg

Que voulez-vous, Franck ?

Franck

C'est Monsieur de La Presse, votre libraire, qui demande si vous êtes visible.

Rothenberg

Je le suis toujours pour lui faites-le entrer.

Franck

Entrez, Monsieur.

Rothenberg

Laissez-nous.

Scène 6

Rothenberg, Monsieur de la Presse

Rothenberg

En ! Bonjour Monsieur de La Presse ; qui peut me procurer le plaisir de vous voir si matin ?

Il pose un rouleau de cent ducats sur le bureau de Rothenberg.

Monsieur de la Presse

Le désir de vous rendre mes devoirs, Monsieur, et de vous témoigner ma reconnaissance ; votre dernier pamphlet est une mine d'or pour moi, je ne puis suffire à la vente, et je vous prie de vouloir bien accepter ce petit cadeau.

Rothenberg

Mais, Monsieur de La Presse, vous savez que je n'écris pas pour de l'argent, que je ne vends pas mes ouvrages.

Monsieur de la Presse

Je le sais, mais un jeune homme a souvent de petites fantaisies, et avec de l'argent on se les passe toutes. Je vous rapporte aussi le dernier manuscrit que l'ami Franck m'a remis de votre part.

Rothenberg

Eh bien ?

Monsieur de la Presse

C'est un roman charmant... mais...

Rothenberg

Quoi ?

Monsieur de la Presse

Il est très bien écrit... mais...

Rothenberg

Eh bien ! Quoi, mais ?.... Est-ce que vous n'en êtes pas content?

Monsieur de la Presse

Je ne dis pas cela, Monsieur, mais...

Rothenberg

Mais, mais, que dites-vous donc ?

Monsieur de la Presse

Monsieur veut-il me permettre de lui dire franchement ce que j'en pense ?

Rothenberg

Très volontiers.

Monsieur de la Presse

Je ne le crois pas de vous.

Rothenberg

Pourquoi ?

Monsieur de la Presse

Ce n'est pas là votre touche, je n'ai pas reconnu votre faire, il n'y a pas la moindre petite anecdote scandaleuse, pas un seul portrait ; on n'en demandera pas la clef ; c'est un ouvrage à rester dans le magasin, ce n'est pas là le sort de tout ce que vous me donnez... Je vous apporte quelques petites notes, si vous vouliez en faire usage, je suis certain qu'alors votre roman irait aux nues.

Rothenberg

De qui tenez-vous ces notes ?

Monsieur de la Presse

De bonnes mains ; d'un coureur et d'une femme-de-chambre.

Rothenberg

Sont-elles vraies ?

Monsieur de la Presse

Se non è verot è ben trovato.

Rothenberg

Ce n'est pas ce dont nous sommes convenus ; je me fais un plaisir de démasquer le sot impudent, l'orgueilleux, l'hypocrite ; mais je respecte l'honneur, la vertu, la vérité.

Monsieur de la Presse

Vous connaissez toute ma discrétion.

Rothenberg

J'ai cependant déjà essuyé des reproches... On me nomme...

Monsieur de la Presse

Soyez certain que ces bruits là ne sortent pas de ma boutique ; c'est le temple du mystère.

Rothenberg

Eh bien ! Monsieur de La Presse, il faut me rendre un service.

Monsieur de la Presse

Ordonnez, Monsieur.

Rothenberg

Franck vous portera ce soir mon porte-feuille, et tous mes manuscrits.

Monsieur de la Presse

Ah ! Monsieur, vous êtes trop bon, trop généreux ; comment pourrai-je jamais reconnaître... C'est une pluie bienfaisante que vous répandez sur moi.

Rothenberg

Vous ne m'entendez pas.

Monsieur de la Presse

Si fait, Monsieur ; vous me donnez tous vos manuscrits ?

Rothenberg

Oui.

Monsieur de la Presse

Pour les imprimer ?

Rothenberg

Ils le sont déjà.

Monsieur de la Presse

Par qui ?

Rothenberg

Mais par vous ; ce sont les manuscrits de tous les ouvrages que nous avons donnés au public ; mon père est arrivé hier, il m'a menacé d'une visite dans mes papiers, et vous sentez bien que je ne voudrais pas pour cent ducats qu'il en aperçût une feuille.

Monsieur de la Presse

Je le crois bien, Monsieur, car moi, je ne voudrAis pas pour mille ducats, qu'on en trouvât une ligne dans ma maison.

Rothenberg

Pourquoi donc ?

Monsieur de la Presse

Monsieur, il y a quarante-cinq ans que j'ai l'honneur d'être imprimeur-libraire, sans avoir jamais eu la moindre tache à ma réputation, la moindre altercation avec la police ou le Gouvernement ; on sait qu'il n'est, jamais sorti de mes presses que des ouvrages bien et dûment censurés et approuvés.

Rothenberg

Vous avez cependant imprimé tous mes pamphlets ?

Monsieur de la Presse

Jamais chez moi, Monsieur ; nous faisons imprimer ces sortes d'ouvrages, qu'on n'ose avouer, dans des caves ou des greniers, par de pauvres diables d'imprimeurs ruinés, qui ne nous connaissent même pas ; mais on n'imprime chez moi que des ouvrages estimables, tels que vous en ferez sans doute un jour.

Rothenberg

Ne parlons plus de cela.

Monsieur de la Presse

À propos , Monsieur, j'ai un petit service à vous demander.

Rothenberg

De quoi s'agit-il ?

Monsieur de la Presse

Vous connaissez Monsieur de Scharfmann ?

Rothenberg

Beaucoup.

Monsieur de la Presse

C'est un homme de mérite, qui frappe bien le vers, qui peut aller à l'immortalité.

Rothenberg

Eh bien ?

Monsieur de la Presse

J'avais fait un marché avec lui pour une nouvelle édition de ses satires, j'avais fait fondre tout exprès un caractère neuf, je m'étais approvisionné du papier le superbe ; enfin , Monsieur, j'en aurais fait un chef d'oeuvre typographique : j'étais convenu de donner à Monsieur de Scharfmann cent ducats ; c'était trop payé, mais j'ai toujours gâté les auteurs, c'est un mal de famille.

Rothenberg

Eh bien ! Monsieur ?

Monsieur de la Presse

Eh bien ! Monsieur, un libraire de Hollande, un juif, lui a offert deux cents ducats de son manuscrit, et Monsieur de Scharfmann a été assez malhonnête pour me le retirer, et le donner à ce fripon de Hollandais.

Rothenberg

Que puis-je faire pour vous ? Voulez-vous donner à Monsieur de Scharfmann les deux cents ducats que lui offre son libraire de Hollande ?

Il compte vingt ducats sur le bureau de Rothenberg.

Monsieur de la Presse

Non pas, Monsieur, non pas ; mais voici mon projet : je voudrais faire courir un petit pamphlet bien méchant, que je ferais aisément tomber sur le bureau du ministre, par lequel on le préviendrait qu'il est désigné dans une des satires nouvelles de Monsieur de Scharfmann. Le ministre ne manquerait pas de faire saisir toute l'édition lorsqu'elle entrerait dans le royaume ; pendant ce temps, je ferais la mienne en secret, et j'aurais le plaisir de ruiner un libraire Hollandais. Voilà, Monsieur, le petit service que j'ose attendre de vous ; pour une plume comme la vôtre, c'est l'affaire d'une matinée ; quatre pages bien frappées suffiront, et voilà vingt ducats que je vous prie d'accepter.

Rothenberg

Vous ne savez peut-être pas que Monsieur de Scharfmann est mon ami ?

Monsieur de la Presse

Votre ami ? Cela se peut.

Rothenberg

Que Monsieur de Scharfmann est un homme d'honneur.

Monsieur de la Presse

Cela se peut.

La Presse ajoute encore quatre ducats.

Rothenberg

Qu'il a autant de probité que de talents.

Rothenberg

Qu'il est incapable de manquer au juste respect qu'il doit à un ministre qui le protège, l'aime et l'estime ; que ses satires attaquent les vices et non les personnes.

Monsieur de la Presse

Je sais tout cela, Monsieur.

Rothenberg

Qu'enfin vous avez tort de vous plaindre de son procédé ; qu'un auteur est maître de son ouvrage, et qu'il a raison de préférer le libraire qui lui en donne deux cents ducats, à celui qui n'en offre que cent.

Monsieur de la Presse

Monsieur, je vous demande un pamphlet, et non pas un sermon. Voulez-vous bien faire attention que voilà trente-six ducats que j'ai comptés sur votre bureau ?

Rothenberg

Vous en compteriez cent, vous en compteriez mille, que vous ne me feriez pas écrire une ligne contre un ami que j'estime.

Monsieur de la Presse

C'est votre dernier mot, Monsieur ?

Rothenberg

Oui, Monsieur.

Il sort.

Monsieur de la Presse

Monsieur, on ne concilie pas les extrêmes ; ou soyez honnête homme, ou soyez libelliste.

Scène 6

Rothenberg

Rothenberg

Il a raison ; lorsque j'interroge mon coeur, je ne suis pas content de moi.

Scène 7

Franck, Rothenberg

Franck

Monsieur, une Dame est là qui demande à vous parler.

Rothenberg

Si matin ! Qui est-elle ?

Franck

Je n'en sais rien.

Rothenberg

Son nom ?

Franck

Je le lui ai demandé ; elle m'a dit qu'il vous était inconnu.

Rothenberg

Faites-la entrer.

Franck

Entrez, Madame.

Scène 8

Rothenberg, Madame Berg

Rothenberg

Puis-je savoir, Madame, ce qui me procure l'honneur de votre visite, et si je puis vous être bon à quelque chose ?

Madame Berg

Oui, Monsieur ; on m'a dit que vous vous faisiez un plaisir de secourir les infortunés, et c'est à ce titre que je viens implorer votre secours.

Rothenberg

Vous m'obligez, Madame ; c'est un témoignage d'estime que vous me donnez et dont je me rendrai digne... Puis-je seulement savoir quelle somme ?...

Madame Berg

Vous ne m'entendez pas, Monsieur ; ce n'est pas le besoin qui m'amène ici.

Rothenberg

À quoi donc, Madame, puis-je vous être bon ?

Madame Berg

On m'a assuré, Monsieur, que la finesse de votre esprit surpassait encore la bonté de votre coeur ; et c'est votre plume et non votre bourse que je viens réclamer.

Rothenberg

De quoi s'agit-il, Madame ?

Madame Berg

Je suis la veuve d'un simple employé, qui m'a laissée sans fortune ; mon travail est ma seule ressource : mais j'ai eu le malheur d'être nommée dans un infâme libelle, intitulé « Les Portraits du Jour », dont toute la ville est occupée. Vous sentez, Monsieur, le tort que cela peut me faire ; je voudrais donc que vous eussiez la bonté de me composer un petit mémoire, que je présenterais au ministre, contre l'auteur de cet affreux libelle.

Rothenberg

Connaissez-vous cet auteur, Madame ?

Madame Berg

Non, Monsieur ; mais le ministre doit le connaître : c'est sans doute quelque malheureux qui n'ayant pas le courage d'être un honnête ouvrier, gagne sa vie dans un grenier, à déchirer les plus honnêtes gens. Prenez ma défense, Monsieur, et le ministre me rendra justice.

Rothenberg

Mais quelle vengeance en voulez-vous tirer, Madame?

Madame Berg

Monsieur, ma conscience ne me reprochant rien, je mépriserais le scélérat qui ose attaquer ma réputation ; mais il me fait tort dans mon commerce, et j'ai droit d'exiger un dédommagement.

Rothenberg

Lequel, Madame ?

Madame Berg

Si c'est, comme je le crois,un misérable, ne pourriez-vous pas demander qu'on le fit enfermer. Mais si par hasard c'était un homme riche, ce qui le rendrait encore plus coupable, puisqu'il ferait le mal pour le seul plaisir de le faire, et n'aurait pas même l'excuse de la faim, je demanderais un dédommagement.

Rothenberg

À combien le fixez-vous, Madame ?

Madame Berg

Mais, Monsieur, ce serait être raisonnable, je crois, que de me contenter de cinquante ducats.

Rothenberg

De cinquante ducats seulement ?

Madame Berg

Oui, Monsieur.

Rothenberg

En voilà cent, Madame.

Madame Berg

Qu'est-ce que cela signifie, Monsieur ?

Rothenberg

Il est inutile d'importuner le ministre pour si peu de chose ; d'ailleurs il pourrait peut-être ne pas découvrir l'auteur de cette brochure : je le connais, moi... Il est mon ami.

Madame Berg

Votre ami, Monsieur ?

Rothenberg

Oui, Madame, je le condamne à cette juste amende, et je vous promets de lui faire réparer, dans une note, ce qu'il a pu dire d'injurieux à votre réputation.

Madame Berg

Ah ! Monsieur, il vous connaît, et il peut être méchant ! Il n'a donc jamais lu dans votre coeur ? Il n'a donc jamais senti le bonheur d'être généreux, sensible ? De pouvoir se dire : jamais je n'ai fait répandre une larme ; vous l'éprouvez, vous, Monsieur, ce bonheur si pur ! Votre coeur ne vous reproche rien ; vous n'êtes pas obligé de rougir ; aussi le ciel bénira vos jours, parce que vous êtes bon... Adieu, Monsieur, je n'oublierai jamais votre nom, je l'apprendrai à mes enfants, ils le chériront... Ce qui m'étonne, ce qui m'afflige même, c'est qu'un honnête homme comme vous, soit l'ami d'un être aussi méchant, aussi méprisable qu'un libelliste.

Scène 9

Rothenberg

Rothenberg

Au moins j'ai réparé le tort que j'avais fait à cette pauvre femme sans la connaître ; et l'or de Monsieur de La Presse a été bien employé. Je ne suis pas heureux... Ah ! Henriette ! Henriette ! J'ai besoin d'être auprès de toi, pour respirer le bonheur et l'innocence.

Acte II

Scène 1

Wild, Henriette

Au lever de la toile, Wild est occupé à remplir un panier de légumes ; Henriette cueille une rose, sur un rosier planté sur la petite élévation.

Wild

Comment, Henriette ! Tu cueilles ta rose, ta rose chérie, la première que te donne ce jeune rosier, que je te permis de planter sur la tombe de ta mère ?

Henriette

Oui, papa : tu ne devines pas à qui je veux la donner ?

Wild

Ce n'est pas à moi ?

Henriette

Non, car tu ne veux jamais de fleurs.

Wild

Pourquoi priver de sa parure la tige qui les porte et les nourrit ?

Henriette

Tu cueilles cependant les fruits.

Wild

Parce que la nature les jette à mes pieds, quand ma main ne les détache pas.

Henriette

Je ne peux jamais disputer avec toi, papa, tu as plus de raison que moi.

Wild

J'ai plus d'expérience aussi.

Henriette

Es-tu fâché que j'aie cueilli ma rose ?

Wild

Elle est à toi, le rosier t'appartient, c'est Georges qui te l'a donné.

Henriette

C'est aussi pour lui que j'ai cueilli ma rose.

Wild

Je m'en doute bien.

Henriette

Tu me devines toujours.

Wild

Cela n'est pas difficile mon Henriette pense tout haut avec son père ; mon Henriette n'a pas de secrets pour moi.

Henriette

Oh, non ! Papa, non ; tu m'aimes tant, tu es si bon : tu n'es pas fâché ?

Wild

Non, mon enfant.

Henriette

Papa, il est bien huit heures.

Wild

Non, Henriette, le soleil est là ; l'ombre du peuplier porte jusqu'ici, mais ton impatience accuse le temps de lenteur.

Henriette

C'est vrai ; c'est que c'est aujourd'hui le jour de Georges...

Wild

On frappe.

Henriette

C'est lui, papa.

Wild

Va ouvrir.

Scène 2

Henriette, Berte, Wild

Henriette

C'est vous ?

Berte

Oui, mon enfant.

Henriette

Où est Georges ?

Henriette

Il n'a pas pu venir.

Henriette

Est-il malade ?

Henriette

Non, mon enfant, Dieu merci.

Henriette

Pourquoi n'est-il pas venu ? C'est aujourd'hui son jour.

Henriette

Le jardinier de la Dame du château avait besoin d'un journalier, et Georges y est allé.

Henriette

Mais il savait qu'il devait venir prendre aujourd'hui les légumes et les fruits de mon père.

Wild

Sa mère pouvait les venir chercher à sa place, et ne pouvait pas aller travailler en journée dans le jardin du château.

Henriette

C'est vrai.

Wild

Tenez, ma bonne voisine, voici un panier de fruits, en voici un de légumes.

Henriette

Et votre crème, ma fille ?

Henriette

Je la garde.

Henriette

Mon voisin, vous apporterai-je quelque chose de la ville ?

Wild

Demandez à Henriette.

Henriette

Je ne veux rien, je n'ai besoin de rien.

Henriette

Ce sera pour un autre jour... Adieu, ma chère enfant.

Henriette

Adieu.

Scène 3

Wild, Henriette

Wild

Comme tu traites durement cette pauvre Berte, qui t'aime tant, à qui d'ordinaire tu fais tant d'amitié.

Henriette

Pourquoi vient-elle à la place de son fils.

Wild

Elle t'en a dit les raisons.

Henriette

Ce n'est ni elle, ni moi, qui avons tort.

Wild

Henriette, pourquoi n'as-tu pas donne à la bonne Berte la rose que tu destinais à son fils ?

Henriette

Tu le sais bien, papa.

Wild

Console-toi, mon enfant, il viendra peut-être demain.

Henriette

Cela m'est égal.

Wild

Je le vois bien... Je vais visiter le verger, je crains que le vent de cette nuit n'ait fait tomber bien des fleurs.

Scène 4

Henriette

Elle laisse tomber une larme sur la rose.

Elle jette la rose par terre.

Elle marche sur la rose et l'écrase.

Henriette

Pauvre rose ! C'était à Georges, c'était à ce méchant que je t'avais destinée, il n'est pas venu te chercher... Il préfère aller travailler dans le jardin d'une grande Dame, à venir prendre les fruits de son Henriette... Pauvre Henriette ! Quoi ! C'est de mes larmes qu'est arrosée la première rose que j'ai vue s'épanouir, que j'avais cueillie pour lui... pour lui... Funeste fleur ! Je ne te verrai donc que pour penser à lui... Non, non. Je n'y veux plus penser, c'est un ingrat... Tiens, méchant, tiens ; voilà comme je traite ta rose.

Scène 5

Wild, Henriette

Wild

Que fais-tu donc là, Henriette ?

Henriette

J'écrase cette vilaine rose qui me fait pleurer.

Wild

Tu es un enfant, je ne te chargerai pas du ménage aujourd'hui.

Henriette

Tu as raison, papa, car j'ai la main malheureuse, et je briserais tout.

Wild

Et tu nous ferais mourir de faim ?

Henriette

Certainement.

Wild

Eh bien ! Changeons de tâche aujourd'hui, tu travailleras au jardin, et moi je ferai le ménage.

Henriette

Oui, papa.

Wild

Mais ne va pas traiter mes laitues comme ta rose ; songe bien que ce n'est pas pour Georges que je les ai semées.

Henriette

Tu te moques de moi, papa.

Wild

Oui, mon enfant.

Henriette

Eh bien ! Je m'en vais. .

Wild

Sans embrasser ton père ?

Wild l'embrasse, elle va dans le jardin.

Henriette

Oh ! Papa.

Scène 6

Wild

Il regarde tristement Henriette qui s'éloigne.

Wild

Pauvre enfant ! Quelle différence du sort que je te prépare, à celui qui t'était destiné ! Tu es née dans la grandeur et l'opulence, et c'est la bure qui te couvre... Tu seras l'épouse d'un paysan pourquoi pas ? Georges est un brave et honnête garçon, Henriette l'aime ; il aime mon Henriette, il la rendra heureuse. Ah ! Qu'elle oublie, qu'elle oublie à jamais le secret de sa naissance, et mes malheurs voudrais-je la rejeter dans ce gouffre de crimes, de trahisons, de lâchetés voudrais-je la rendre aux vices, en la replongeant dans l'abîme et les horreurs de la société... Eh ! Quand je le voudrais, le pourrais-je ?... Ils m'ont tout pris, les infâmes !... Mon état, ma fortune, mon honneur, jusqu'à mon nom... Henriette la nature me l'a donnée bonne, je la rendrai à la nature aussi bonne que je l'ai reçue... Mais qui peut frapper à ma porte ?

Scène 7

Wild, Le Baron de Rothenberg

Wild

Que demandez-vous ?

Le Baron de Rothenberg

Un homme, un ami.

Wild

Un ami ! Qui êtes-vous ?

Le Baron de Rothenberg

Huit années d'absence ont-elles suffi pour effacer du coeur de Wild tous les traits, et jusqu'au souvenir de son voisin ?

Wild

C'est le baron de Rothenberg.

Le Baron de Rothenberg

Lui-même, qui vous serre enfin dans ses bras.

Wild

J'ai cru vous avoir perdu ; qu'il y a longtemps que je ne vous ai vu !

Le Baron de Rothenberg

M'avez-vous regretté ?

Wild

Souvent.

Le Baron de Rothenberg

Ah ! Wild, Wild, combien vous m'avez coûté de soupirs... Mais je vous revois enfin, je vous serre dans mes bras, nous ne nous quitterons plus, nous vivrons ensemble... Me le promettez-vous ?

Wild

Oui, si vous êtes libre.

Le Baron de Rothenberg

Je le suis ; mon souverain, content de mes services, a accepté ma démission : je n'ai plus de chaînes... Je n'ai plus que des remords.

Wild

Des remords ! Vous, Baron ?

Le Baron de Rothenberg

Oui, moi : des remords bien plus cruels que des malheurs... Un jour je vous ouvrirai mon coeur..... Un jour je vous montrerai toutes mes blessures.

Wild

Ah ! Ma main les adoucira, si elle ne peut les fermer.

Le Baron de Rothenberg

C'est mon espoir... c'est mon espoir le plus doux ; vous m'aimerez, Wild ?

Wild

Pourquoi dire vous m'aimerez, quand je vous aime déjà ?

Le Baron de Rothenberg

Vous m'aimez parce que vous ne me connaissez pas... Quand vous me connaîtrez...

Wild

Eh bien ?

Le Baron de Rothenberg

Vous me mépriserez, je vous ferai horreur.

Wild

Avez-vous commis quelque crime ?

Le Baron de Rothenberg

Un crime affreux.

Wild

Vous vous en repentez ?

Le Baron de Rothenberg

J'en pleure des larmes de sang.

Wild

Vous voulez le réparer ?

Le Baron de Rothenberg

Oui... Oui...

Wild

Le pouvez-vous ?

Le Baron de Rothenberg

Oui.

Wild

Baron, quel est l'homme qui peut dire : je n'ai rien à me reprocher ? Nous avons tous besoin d'indulgence ; heureux celui qui sait se repentir.

Le Baron de Rothenberg

Ah ! S'il suffisait de se repentir ! Si les hommes pardonnaient comme Dieu... Mais parlons d'autre chose, Wild, parlons d'autre chose.

Wild

Je le veux bien.

Le Baron de Rothenberg

D'abord, donnez-moi des nouvelles de ma charmante Henriette... de ma fille... Vous m'avez permis de lui donner ce nom.

Wild

Elle est au fond du jardin, voulez-vous que je l'appelle ?

Le Baron de Rothenberg

Pas encore, pas encore ; il faut auparavant que je vous entretienne en particulier... J'ai bien des choses, bien des choses à vous dire.... Wild.

Wild

Asseyons-nous.

Le Baron de Rothenberg

Volontiers.

Wild

Sur cette pierre.

Le Baron de Rothenberg

Sur cette pierre.... oui, oui, sur cette pierre. Écoutez-moi, écoutez-moi sans m'interrompre.

Wild

Parlez.

Le Baron de Rothenberg

Vous savez qu'il y a huit ans je fus envoyé par le ministre dans différentes Cours, pour y soutenir les droits et les intérêts de mon roi ; j'ai eu le bonheur de réussir au gré de mon souverain et de mériter l'approbation du ministre. De retour depuis deux jours, j'ai été lui rendre compte de mes opérations, et pour m'en témoigner son contentement, il m'a laissé maître de fixer moi-même la récompense de mes services ; je lui ai demandé deux grâces, l'une m'est promise, l'autre m'est accordée.

Wild

Quelles sont-elles ?

Le Baron de Rothenberg

Celle qui m'est promise, est ma retraite, et d'avoir mon fils pour successeur... Celle qui m'est accordée, et qui m'est bien plus chère, est la réparation d'une grande injustice à laquelle vous n'êtes pas étranger.

Wild

Moi ?

Le Baron de Rothenberg

Vous même... Écoutez : il y avait à Vienne un homme respectable ; il était en même temps le plus tendre des époux, le meilleur des pères, l'ami le plus sensible ; jamais la justice n'eut de ministre plus intègre, le souverain de sujet plus fidèle, le peuple de défenseur plus désintéressé... Un malheureux écrivain éloigné, trompé par de fausses notes, le peignit dans un libelle comme un homme sans probité, sans moeurs enfin, le dénonça comme un rebelle... Condamné sur cet affreux ouvrage, par un ministre, dont la haine le poursuivent depuis longtemps, et qui lui-même avait fourni ces notes perfides, trop fier, trop vertueux pour se défendre, ce juge respectable disparut ; il perdit sa place, qui faisait toute sa fortune : réduit au plus grand besoin, il vint se cacher sous le chaume et sous l'habit d'un simple paysan, occupé nuit et jour à maudire son infâme calomniateur ; j'ai eu le bonheur de le découvrir, de pouvoir prouver son innocence... et c'est lui que je serre dans mes bras.

Wild

Cruel ! Vous venez de me porter un coup affreux.... En déchirant le voile qui me couvre, vous m'obligez de fuir de nouveau.

Le Baron de Rothenberg

Non, non, président de Rostein, il n'est plus temps de fuir... Je viens, il est vrai, vous arracher à votre chaumière, mais c'est pour vous rendre à la société.

Wild

Que voulez-vous dire ?

Le Baron de Rothenberg

Votre ennemi mortel, ce ministre qui dicta cet affreux libelle, qui en profita pour vous perdre, n'existe plus ; et la grâce que j'ai obtenue du ministre, est votre réhabilitation entière dans tous vos biens, et même dans votre charge.

Wild

Qui, moi ! Rentrer dans le monde, rentrer dans la société, vivre avec des hommes plus cruels que les tigres, plus lâches, plus rampants que les serpents !... Non, non, je veux mourir dans ma chaumière ; voyez-vous cette fosse, la voyez-vous, c'est là mon refuge... C'est là où je trouverai le repos.... C'est là où s'éteindra ma haine pour tous les hommes, c'est celle de mon épouse infortunée, que couvrent aujourd'hui les lilas, le chèvre-feuille et le rosier, qu'ombrage ce jeune peuplier planté par ma main ; il ombragera aussi ma tombe, il couvrira le corps de Wild... Car il y a longtemps que le président de Rostein est mort ; je suis Wild, je mourrai Wild.

Le Baron de Rothenberg

Président de Rostein, ne devez-vous rien à votre souverain, à vos concitoyens ?

Wild

À mon souverain ? Il m'a sacrifié, il a rompu mes noeuds... à mes concitoyens, à ces lâches qui m'ont calomnié ; je ne leur dois que ma malédiction , et tous les jours je les maudis.... Ce sont des hommes.

Le Baron de Rothenberg

Eh bien ! Coeur inflexible , coeur dur qui ne savez rien oublier, qui ne voulez rien pardonner, restez Wild, mourez Wild ; mais vous êtes père, vous avez une fille, songez à ce que vous lui devez.

Wild

Je ne lui dois que le bonheur, et depuis huit ans, je travaille à le lui assurer, en en faisant la fille de la nature.

Le Baron de Rothenberg

Quoi ! Vous ne voulez pas lui rendre sa fortune, son rang, son nom ?

Wild

Son nom, son rang, sa fortune.... Non, elle m'est trop chère ; elle aime un simple paysan, elle en est aimée, elle sera son épouse.

Le Baron de Rothenberg

Ah Wild ! La fille du président de Rostein, l'épouse d'un simple paysan !

Wild

N'est-il pas un homme ?...

Le Baron de Rothenberg

Songez aux devoirs que vous impose le Dieu qui vous fit père.

Wild

Un Dieu! Un Dieu !... Savez-vous le plus grand mal que m'a fait mon calomniateur ? Ce n'est ni la perte de ma fortune, ni celle de mon état et de ma réputation que je lui reproche ; je sens que je suis plus heureux sous le chaume, que sous vos superbes lambris ; mais ce que je ne puis lui pardonner, c'est d'avoir desséché mon coeur, c'est de m'avoir ôté cette espérance si douce d'une autre vie... Cette espérance qui nous soutient dans le malheur, qui nous console des injustices... c'est enfin de m'a voir fait douter de l'existence d'un Dieu.

Le Baron de Rothenberg

Ah ! Malheureux, tu ne lèves donc jamais la tête ?

Wild

Non... Mais je tiens mes yeux fixés sur la terre, et je regarde autour de moi... Écoutez-moi, Rothenberg, comme je ne cherche pas à vous pervertir, que je regrette votre croyance, que je vous avoue de bonne foi que je la regarde comme la source des vertus et même du bonheur, respectez aussi ma malheureuse façon de penser, et n'en parlons jamais, si vous voulez que je vous parle encore.

Le Baron de Rothenberg

Un mot, un seul mot.

Wild

Parlez.

Le Baron de Rothenberg

Votre épouse fut bonne, honnête, douce ; un malheureux, un calomniateur la traîne au tombeau, et vous croyez que le même sort les attend tous les deux ?

Wild

Non, non, leur sort est bien différent. Cet infâme calomniateur vit encore , son coeur de fer jouit avec plaisir des maux qu'il m'a causés, et ma femme vertueuse, sensible, nourrie pendant un an de ses larmes, est descendue au tombeau entre la honte et le désespoir... Et vous voulez me faire croire à un être tout-puissant, à un être juste ?

Le Baron de Rothenberg

Wild, Wild, qui te dit que ton épouse n'est pas vengée ? Qui te dit que ton calomniateur ne verse pas tous les jours des larmes de sang : tu te plains ! Ah ! Tu aurais peut-être pitié des maux qui déchirent le coeur de ce misérable ; tu ne connais pas les tourments des remords ; tu frémirais de ses souffrances.

Wild

Je les lui souhaite pour ma vengeance : que je le voie aussi malheureux que moi, et alors je croirai à une vengeance céleste.

Le Baron de Rothenberg

Eh bien ! Vous le verrez.

Wild

Je le verrai ?

Le Baron de Rothenberg

Oui.

Wild

Quand ?

Le Baron de Rothenberg

Aujourd'hui.

Wild

Où ?

Le Baron de Rothenberg

Ici.

Wild

Sur la tombe de ma femme ?

Le Baron de Rothenberg

Oui.

Wild

Sur la tombe de ma femme ?

Le Baron de Rothenberg

Dans deux heures, je vous l'amène.

Wild

Dans deux heures, il n'existera plus.

Le Baron de Rothenberg

Dans deux heures je vous l'amène.

Scène 8

Henriette, Wild, Le Baron de Rothenberg

Henriette

Papa, papa, on maltraite la bonne Berte... Mais qu'as-tu donc, papa ? Tes yeux sont enflammés... Tu trembles... Monsieur, avez-vous fait du mal à mon père ?

Wild

Non, mon enfant, non ; eh quoi ! Tu ne reconnais pas notre ami, notre bon voisin, le baron de Rothenberg ?

Le Baron de Rothenberg

Je suis bien changé, ma fille, vous êtes bien embellie.

Wild

Embrassez votre enfant... Embrasse l'ami, le bien bon ami de ton père.

Le Baron de Rothenberg

Ma fille, ma chère fille !

Henriette

Ah ! Mon coeur vous reconnaît à cet embrassement.

Le Baron de Rothenberg

Wild, c'est ta fille... et tu veux...

Wild

Taisez-vous... Henriette, que disais-tu de la bonne mère Berte ?

Henriette

Qu'on la querelle à la porte.

Wild

Fais la entrer.

Henriette

Entre, ma bonne Berte, entre.

Scène 9

Wild, Henriette, Robert, Le Baron de Rothenberg

Wild

Qu'avez-vous donc, ma bonne voisine ?

Henriette

C'est ce méchant homme, que je ne connais pas, qui m'interroge brutalement, et qui prétend me faire parler malgré moi.

Robert

Oui, oui, je vous ferai parler.

Le Baron de Rothenberg

C'est vous, Robert ?

Robert

Oui, Monsieur le Baron.

Wild

Vous connaissez cet homme ?

Le Baron de Rothenberg

Il est à moi... Qu'est-ce que c'est que cette femme ?

Wild

C'est la mère de ce jeune paysan dont je vous ai parlé, qui vient prendre mes commissions.

Henriette

C'est la mère de Georges.

Le Baron de Rothenberg

Que voulez-vous à cette femme ?

Robert

Eh ! Monsieur le Baron, c'est cette vieille paysanne chez laquelle Monsieur votre fils...

Le Baron de Rothenberg

Taisez-vous... Quel trait de lumière ! Ô mon Dieu ! Confirme mon espoir... Sortez.....

Henriette

Recommandez lui donc, Monsieur, de ne plus me maltraiter.

Le Baron de Rothenberg

Soyez tranquille Allez, Robert.

Scène 10

Le Baron de Rothenberg, Henriette, Wild, Berte

Le Baron de Rothenberg

Ma bonne mère, vous êtes honnête ?

Henriette

Dieu merci, Monsieur.

Le Baron de Rothenberg

Incapable par conséquent de vous prêter à une vilaine intrigue.

Henriette

Plutôt mourir, Monsieur.

Le Baron de Rothenberg

Ma bonne, ce n'est ni par force ni par autorité que je veux savoir votre secret ; je le demande à votre honnêteté, à votre estime pour Wild, à votre tendresse pour Henriette.

Henriette

Je vois bien que je n'aurai pas la force de vous rien cacher.

Le Baron de Rothenberg

Parlez donc : quel est ce jeune homme qui, de deux jours l'un, va prendre chez vous un habit de paysan ?

Henriette

Je ne le connais pas.

Le Baron de Rothenberg

Vous ne le connaissez pas ? Et vous vous prêtez à ce déguisement... Eh ! Pourquoi se déguise-t-il ainsi ?

Henriette

Pour venir prendre les fruits et les légumes de Monsieur Wild, la crème de ma bonne Henriette, et leurs commissions.

Wild

Qu'entends-je ? Quel affreux soupçon ! Ce jeune homme, ce Georges , n'est pas ton fils ?...

Henriette

Non, Monsieur.

Wild

Ah ! Malheureuse !

Le Baron de Rothenberg

Modérez-vous.

Wild

Ainsi donc, aucun être ne m'approche que pour me faire du mal, que pour me déchirer le coeur !... Henriette.

Henriette

Georges n'est pas son fils ?

À Berte.

Le Baron de Rothenberg

Ô mon Dieu ! Ta bonté surpasse donc encore ta justice... Ainsi donc, de concert avec lui, vous trompiez ce brave et honnête homme.

Berte

Écoutez-moi sans vous fâcher, sans me condamner, je vous dirai tout, tout...

Pendant le récit que va faire Berthe, il est essentiel que les autres acteurs en coupent la longueur et la monotonie, mais seulement par leur pantomime.

Ainsi, Wild furieux est prêt à l'interrompre à tout moment, mais il en est toujours empêché, soit par le Baron qui écoute avec la plus grande attention, soit par Henriette même, qui témoigne la plus douce sensibilité.

Wild

Parle donc, malheureuse , parle donc.

Berte

Il y a environ trois mois, qu'un matin, c'était un dimanche, je vis entrer chez moi un jeune homme bien beau, bien habillée ; je lui demandai, toute ébahie de sa visite, ce qu'il voulait de moi. Un service, me répondit-il, qui peut me sauver la vie. De quoi s'agit-il, lui dis-je ? Vous allez, reprit-il, chercher tous les matins le lait, les fruits, et les légumes de Monsieur Wild, qui demeure dans cette chaumière, à côté de l'ermitage du baron de Rothenberg ? Oui, mon cher Monsieur, je les porte à la ville, je les y vends, et je lui eu rapporte le prix, ou ce dont il a besoin. Eh bien ! Ma chère Dame, continuat-il, permettez-moi d'y aller à votre place. Comment, mon cher enfant, lui dis-je, comment se pourra-t-il faire qu'un beau Monsieur comme vous, aille chercher des légumes pour les vendre au marché ? Comment voulez-vous que ce brave Monsieur Wild, qui est si sauvage... Pardonnez, je vous rapporte mot pour mot notre conversation Comment voulez-vous que ce Monsieur Wild, qui est si sauvage, qui ne parle à personne, qui ne reçoit personne chez lui, qui ne vous connaît pas, vous donne ses légumes ? Vous ne m'entendez pas, me fit-il à son tour, ma bonne mère ; demain je ferai apporter chez vous des habits de paysan, je les mettrai, et ainsi déguisé, je me présenterai chez Monsieur Wild, comme votre fils, sous le nom de Georges ; je lui dirai qu'un rhumatisme vous retient au lit, et que vous m'envoyez à votre place, prendre ses commissions. Tout cela me parut fort bien arrangé, cependant j'eus beaucoup de peine à m'y prêter ; et ce ne fut que lorsqu'il m'eut juré sur son honneur et sur son Dieu, qu'il n'avait aucune mauvaise intention, que je pouvais faire son bonheur, celui de Monsieur Wild, celui de ma chère Henriette, et qu'au contraire je causerais sa mort, si je le refusais ; et en disant cela, il me serrait les mains, il pleurait, mais tout de bon ; je me laissai attendrir, je n'eus pas la force de résister à ce beau garçon, qui pleurait si franchement. Je consentis à tout, et dès le lendemain je vous l'envoyai comme mon fils, sous le nom de Georges, après lui avoir fait répéter son serment, qu'il n'avait aucun dessein ni méchant, ni malhonnête. Voilà tout, mes chers Messieurs, absolument tout ; avez-vous à vous plaindre de lui, vous a-t-il fait quelque tort ? Je suis prête à tout réparer.

Wild

Eh ! Le pourras-tu jamais, malheureuseI

Le Baron de Rothenberg

Il ne vous a jamais dit qui il était ?

Berte

Jamais, mais je puis vous assurer que c'est un bien honnête garçon ; depuis qu'il vient dans ce hameau, on n'y a pas versé une seule larme, il n'y a plus un seul malheureux ; il est incapable de faire du mal à quelqu'un.

Wild

Sors... Sors vite...

Berte

Oh ! Mon Dieu, ayez pitié de lui.

Scène 11

Wild, Le Baron de Rothenberg, Henriette

Wild

Eh bien ! Rothenberg ?

Le Baron de Rothenberg

Je saurai quel est ce jeune homme... Je le saurai.

Wild

Je ne veux pas le connaître... Ah ! Qu'il se garde bien de reparaître ici.

Henriette

Comment, papa, tu ne veux pas qu'il revienne ?

Wild

Qu'il revienne !... Tu l'aimes ?

Henriette

De tout mon coeur ; et toi aussi, papa ?

Wild

C'est un monstre, ma fille, c'est un monstre qui veut ma mort.

Henriette

Je ne l'aime plus.

Le Baron de Rothenberg

Adieu, mon ami ; avant deux heures vous me reverrez... Songez à ce que je vous ai dit, songez-y tranquillement.

Wild

Rothenberg, vous avez mon secret ; me le garderez-vous ?

Le Baron de Rothenberg

Tant que vous l'exigerez.

Wild

J'y compte.

Le Baron de Rothenberg

Comptez-y.

Wild

Vous savez ce que vous m'avez promis ?

Le Baron de Rothenberg

Je vous tiendrai tout, et plus même que vous n'espérez... Adieu, Wild... Adieu, ma fille... Adieu, ma fille.

Scène 12

Wild

Moment de silence ; Wild regarde tristement sa fille, Henriette regarde la tombe de sa mère.

Henriette, ne répond rien, mais elle s'approche de la tombe de sa mère, considère quelque temps le rosier que Georges lui a donné, l'arrache et le jette loin d'elle.

Wild

Ce Georges ! Ce Georges ! Voilà les hommes, mon enfant.

Henriette ramasse le rosier, et vient en froisser les racines sur le banc de pierre.

Wild

Bien, ma fille.

Henriette rentre dans la chaumière, en se cachant les yeux avec ses deux mains ; Wild la suit en gardant le même silence.

Wild

Oui, ma fille, oui, sur la pierre.

Acte III

Scène 1

Scharfmann, Rothenberg, Franck

suivant Rothenberg, qui rentre dans son cabinet avec colère

Scharfmann

Mais on écoute les gens, au moins.

Rothenberg

Je ne veux rien entendre.

Scharfmann

Un mot...

Rothenberg

Laissez-moi.

Scharfmann

Mon crime est donc bien horrible ?

Rothenberg

Il est affreux... Méconnaître un ami, lui rendre à peine son salut... lui tourner le dos.

Scharfmann

Je ne pouvais faire autrement ; sais-tu quel était l'homme avec qui je m'entretenais ?

Rothenberg

C'est l'ami intime du ministre ; son conseil...

Scharfmann

Justement ; de plus un parfait honnête homme ; juge de quelle importance il était pour moi de n'avoir pas l'air de te connaître.

Rothenberg

Comment ?

Scharfmann

J'aurais perdu à jamais son estime et sa protection, s'il avait pu se douter seulement que nous fussions amis, d'autant plus que cet homme te connaît pour l'auteur des Portraits du jour.

Rothenberg

Est-ce qu'il ne connaît pas tes satires ?

Scharfmann

Il les connaît très bien, et ce sont elles qui me valent son estime et sa protection.

Rothenberg

Eh ! Quelle différence mets-tu donc entre une satire et un libelle ?

Scharfmann

Toute la différence qui existe entre la gloire et la honte ; rends-toi justice, Rothenberg, quand je cueille un laurier, quand, par chacune de mes satires, je fais un pas vers l'immortalité, tu te traînes dans le silence de l'opprobre ; tu crains d'être nommé, quand mon nom fait ma gloire ; tu rougis de tes ouvrages, quand les miens font mon orgueil ; on me respecte, on m'admire, on me fête, on m'accueille, quand on te repousse avec horreur, quand on te couvre de honte et de mépris... Vois la différence du sort du satirique et du libelliste ; Boileau vit à la cour de Louis XIV ; ce monarque si fier, si superbe, l'admet dans sa familiarité, lui confie la plume de l'histoire ; et le Pindare françois, Jean-Baptiste Rousseau, flétri par la loi, banni de sa patrie, comme un criminel, expire en maudissant la funeste célébrité d'affreux couplets, qu'il s'efforce en vain de renier.

Rothenberg

Comme tu m'avilis !

Scharfmann

Ce n'est pas moi, c'est ta malheureuse plume.

Rothenberg

Pourquoi ne l'as-tu pas brisée ? Pourquoi as-tu toi-même encouragé ma méchanceté ? Ce sont les applaudissements que tu donnas à ma première chanson ; c'est son funeste succès, qui m'ont perdu ; si tu m'en eusses fait rougir, je ne serais pas aujourd'hui un objet de mépris pour moi-même... Mais pourquoi me mépriserais-je ? Je suis un libelliste ? Oui ; mais loin d'être le fléau de la société, j'en suis peut-être le soutien... J'en suis au moins le vengeur.

Scharfmann

Toi ?

Rothenberg

Oui, moi : soyons justes... Qui ose attaquer l'homme en place ? Qui ose briser la statue de Séjan ? C'est le libelliste !... Qui ouvrira les yeux du souverain sur ce ministre despote écrasant sous ses pieds le malheureux sans appui ? Qui lui dénoncera ce juge perfide, vendant au poids de l'or, le bien de la veuve et de l'orphelin, et l'honneur du pauvre ? Qui appellera sa vengeance sur cet avide traitant qui, au nom d'un maître adoré, foule son peuple, arrache à sa charrue le malheureux qu'il plonge dans un cachot, pour le punir de son indigence ? Le libelliste !... Le libelliste seul à ce courage. Eh ! C'est souvent par sa bouche, que les plaintes des opprimés s'élèvent jusqu'au trône.

Scharfmann

En supposant que le libelle soit quelquefois utile et juste, le métier n'en est pas moins odieux ; car le libelliste fait alors les fonctions d'exécuteur. Un voleur mérite d'être flétri ; mais la main qui lui applique le fer brûlant est déshonorée. Quant à la satire, dans tous les siècles, chez tous les peuples, elle a été en honneur. L'immortalité a consacré les noms de Perse, de Juvénal, d'Horace et de Boileau, tandis que l'oubli seul sauve du mépris ceux de Végéton, d'Antistius, de Gacon et de Chevrier.

Rothenberg

Mais toi qui t'enorgueillis de ton titre, ose descendre dans le coeur du satirique; ose le sonder; qu'y trouveras-tu ? Un homme froid, orgueilleux, qui gourmande le genre humain, mais qui serait fâché de le rendre meilleur, parce qu'il perdrait le droit de l'humilier.

Scharfmann

Tu as mon secret, et je t'absous d'être libelliste si tu ne démasques pas le satirique.

Rothenberg

Je t'en donne ma parole.

Franck

Monsieur le Comte de Vander-Alte !

Scharfmann

Le comte de Vander-Alte ! Qui l'amène chez toi?

Rothenberg

Je ne sais.

Scharfmann

Il est maltraité dans ton dernier libelle.

Rothenberg

Un peu.

Scène 2

Le Comte de Vander-Alte, Rothenberg, Scharfmann

Le Comte de Vander-Alte

Bonjour, Monsieur de Rothenberg... Eh ! C'est M. de Scharfmann, je suis charmé de vous rencontrer ici ; vous ne pouviez vous y trouver plus à propos, car vous ne serez pas étranger à notre conversation.

Rothenberg

Puis-je savoir, Monsieur le Comte, ce qui me procure l'honneur de votre visite ?

Le Comte de Vander-Alte

Votre mérite, mon cher de Rothenberg ; j'aime les gens d'esprit, vous en avez infiniment, à ce que l'on prétend, et je viens vous demander votre amitié.

Rothenberg

Vous m'honorez beaucoup.

Le Comte de Vander-Alte

Je vous ai vu quelquefois chez ma tante la Maréchalle, femme estimable à tous égards, un peu caustique cependant, très médisante : elle fait beaucoup de cas de vous, vante infiniment vos talents, mais surtout votre délicatesse et vos moeurs ; elle m'a conseillé de vous cultiver, et je m'en fais un plaisir.

Rothenberg

Madame la Maréchalle me voit avec les yeux de l'indulgence.

Le Comte de Vander-Alte

Non, vous méritez beaucoup, mais beaucoup ; n'est-il pas vrai, Monsieur de Scharfmann ? Vous êtes juge, et même connaisseur en mérite, et du moment que je vous trouve chez Rothenberg, je vous crois son ami.

Scharfmann

Je consulte volontiers son goût ; il a le tact fin, les gens de lettres ont besoin de conseils.

Le Comte de Vander-Alte

J'ai lu votre dernière satire sur la calomnie, on la couronne ce soir à l'Académie, je n'y manquerai pas. Elle est sublime; c'est le poignard de Juvénal couvert des roses d'Horace ; rien de plus fort, rien de plus agréable ; n'êtes-vous pas de mon avis, Monsieur de Rothenberg?

Rothenberg

Certainement, Monsieur le Comte.

Le Comte de Vander-Alte

Cet ouvrage là, Monsieur de Scharfmann, met le sceau à votre réputation, et vous assure l'immortalité ; vous ne sauriez croire combien j'estime un écrivain tel que vous, qui descend noblement dans l'arène, y combat à outrance le ridicule et le vice , les terrasse , et lève avec orgueil sa visière ; voilà l'homme honnête, voilà l'écrivain vraiment digne d'estime, n'est-il pas vrai, AI. de Rothenberg?

Rothenberg

Oui, Monsieur le Comte.

Le Comte de Vander-Alte

Quelle différence là, Monsieur de Scharfmann, à ces plats et vils écrivailleurs, qui ne se sauvent du mépris qu'à l'aide de l'anonyme ! N'est-il pas vrai, Monsieur de Rothenberg ?

Rothenberg

Oui, Monsieur le Comte.

Le Comte de Vander-Alte

À propos de platitude, en connaissez-vous une qui paraît sous le titre des Portraits du jour ?

Rothenberg

Je connais cet ouvrage.

Le Comte de Vander-Alte

Vous avez lu cette horreur là ?

Rothenberg

Oui, Monsieur le Comte.

Le Comte de Vander-Alte

Avouez que l'auteur est un être bien vil.

Rothenberg

Je l'ai trouvé mordant... Il est méchant.

Le Comte de Vander-Alte

Méchant ? Il faut avoir de l'esprit, pour être méchant, et son libelle est aussi mal écrit, que bassement imaginé ; n'êtes-vous pas de mon avis, Monsieur de Scharfmann ?

Scharfmann

Je ne le connais pas, je ne lis jamais ces sortes d'ouvrages.

Le Comte de Vander-Alte

Vous ne voulez pas vous gâter le goût... Vous ne devinez pas quel peut en être l'auteur, Monsieur de Rothenberg ?

Rothenberg

Non, Monsieur le Comte.

Le Comte de Vander-Alte

Je le crois : personne ne peut connaître un pareil homme ; c'est quelque malheureux affamé qui, n'ayant pas le talent de faire un habit, se sera imaginé d'être auteur ; n'est-il pas vrai, Monsieur de Rothenberg ?

Rothenberg

J'ai lu cet ouvrage, il est méchant, mais il ne paraît pas tracé par la main d'un misérable. L'auteur connaît le monde, il le connaît bien, Monsieur le Comte.

Le Comte de Vander-Alte

Oui, il aura peut-être écouté dans nos antichambres, car ce ne peut-être qu'un plat valet.

Rothenberg

Vous pourriez vous tromper, Monsieur le Comte... Son style annonce...

Le Comte de Vander-Alte

Un misérable... Je donnerais cent louis pour connaître ce drôle-là, et lui faire donner cent coups de fouet par mes palefreniers...

Rothenberg

Monsieur...

Scharfmann

Contraignez-vous, ou vous allez vous perdre.

Le Comte de Vander-Alte

Il les mérite, et il les recevrait bien docilement ; n'est-il pas vrai, Monsieur de Rothenberg ?

Rothenberg

Non, Monsieur ; ni vous, ni personne au monde n'est en état de lui faire impunément une insulte, une menace même...

Le Comte de Vander-Alte

Êtes-vous son chevalier ?

Rothenberg

Je vous entends, Monsieur, vous m'avez entendu, cela doit vous suffire.

Le Comte de Vander-Alte

Vous avouez donc que vous êtes l'auteur ?...

Rothenberg

Oui, et prêt à vous en faire raison.

Le Comte de Vander-Alte

Vous ?... Apprenez que je ne me bats qu'avec ceux que j'estime, mais que vis-à-vis d'un homme tel que vous, j'ai d'autres moyens de vengeance.

Scène 3

Rothenberg, Scharfmann

Rothenberg

Laissez-moi... Laissez-moi le lâche ! C'est en vain qu'après m'avoir insulté, il refuse de se mesurer avec moi ; il ne m'échappera pas.

Scharfmann

Tu ferais bien mieux de chercher à l'apaiser.

Rothenberg

Moi ?

Scharfmann

Oui, toi ; tu viens de te mettre à sa discrétion, en lui avouant que tu es l'auteur d'un libelle qui peut te perdre.

Rothenberg

Je lui reprendrai mon secret, en lui arrachant l'âme.

Scharfmann

Il ne se battra pas, et tout le monde l'approuvera ; crois-moi, Rothenberg, tu n'as pas un moment à perdre, il est réellement offensé, il a ton secret, il est neveu du ministre, il faut l'apaiser... Il faut par des avances , par quelques soumissions...

Rothenberg

Des soumissions ?... Moi ! N'as-tu pas entendu comme il m'a traité ?

Scharfmann

Tu l'as mérité ; que t'avait fait ce Comte pour le déchirer dans ton libelle ? De quelque façon qu'il se venge, il aura pour lui tous les honnêtes gens ; il peut te dénoncer au ministre, il peut te livrer à la justice : songe à tous ceux qui se trouvent attaqués dans ton malheureux ouvrage, ce sont autant d'ennemis furieux, acharnés contre toi, et qui vont travailler à ta perte... Tu n'as que deux partis à prendre ; fuis, ou bien humilie-toi devant le Comte.

Rothenberg

M'humilier devant lui ! Ah ! Plutôt fuir au bout de l'univers.

Scharfmann

Écoute-moi ; dans ce moment tu n'es pas en état de prendre un parti sage ; je m'en charge ; je connais le Comte, il m'estime, il me craint peut-être ; je vais le trouver, et j'espère l'apaiser... Me donnes-tu carte blanche ?

Rothenberg

Pourvu que tu ne promettes de ma part aucune bassesse.

Scharfmann

J'espère qu'il n'osera pas m'en proposer... Sors de la ville ; tiens-toi caché dans les environs, au moins pour vingt-quatre heures ; ne t'éloigne pas trop.... À propos, tu peux être dénoncé, on peut venir visiter ton cabinet ; tu serais perdu si on trouvait un seul de tes papiers.

Rothenberg

Tu as raison ; rends-moi encore un service.

Scharfmann

Que désires-tu de moi ?

Rothenberg

Charge-toi de mes papiers.

Scharfmann

Dieu m'en garde !

Rothenberg

Comment ?

Scharfmann

Veux-tu me perdre, me déshonorer ? Que dirait-on de moi, si l'on trouvait dans mon cabinet, un seul papier, une seule note de toi... Mon bureau est l'autel des moeurs et des muses ; je crains l'oeil profane, mais non pas l'oeil inquisiteur : il faut tout brûler.

Rothenberg

Tout ?

Scharfmann

Tout !

Rothenberg

Cruel ! Songez-vous au sacrifice que vous exigez ?

Scharfmann

Ce sacrifice est nécessaire.

Scène 4

Rothenberg, Franck, Scharfmann

Rothenberg

Franck ?

Franck

Monsieur.

Rothenberg

Je vais sortir, je vais coucher à la campagne, je ne serai de retour que demain au soir au plutôt : vous en préviendrez mon père.

Franck

Oui, Monsieur ; mais s'il était inquiet ? S'il me demandait où...

Rothenberg

Monsieur de Scharfmann lui dira où je serai.

Franck

C'est bon, Monsieur.

Rothenberg

À propos , Franck, vous allez prendre tous les papiers qui sont sur mon bureau, dans ces cartons, et dans ce porte-feuille...

Franck

Je les porterai à votre libraire ?

Rothenberg

Non pas, vous les brûlerez.

Franck

Tous ?

Rothenberg

Tous, sans en excepter un seul... Vous entendez bien.

Franck

Très bien, Monsieur.

Rothenberg

Vous n'en conserverez aucun... aucun, entendez-vous ?

Franck

N'ayez aucune inquiétude ; tout sera brûlé, tout.

Scharfmann

Comment pouvez-vous laisser tous vos manuscrits, des manuscrits d'une si grande importance, à la merci d'un valet ?... Ne craignez-vous pas sa curiosité, son indiscrétion ?

Rothenberg

Je n'ai rien à craindre... Je lui accorde toute ma confiance, parce qu'il est dans l'impossibilité d'en abuser ; il ne sait ni lire ni écrire.

Scharfmann

J'entends.

Scène 5

Franck

Il se met au bureau de son maître, et joue toute la pantomime du monologue.

Franck

Le beau feu que je vais faire !... Mais pourquoi donc veut-il que je brûle tous ses papiers, qui lui ont couté tant de peines à griffonner... Quelle folie de perdre tant de temps pour rien.... Il avait cependant l'air si content quand il les écrivait... Monsieur de La Presse, son libraire, était si satisfait quand je les lui portais... Il me disait toujours, c'est bien peu, Monsieur Franck ; et cependant toujours la pièce d'or pour Monsieur Franck.... Parbleu ! Il me vient une idée... Oui, ma foi... Excellente !... Lumineuse, au lieu de brûler tous ces papiers, gardons-les... Cachons-les... Je quitterai cette ville, j'irai à Paris, j'y porterai tous ces ouvrages, je les y vendrai comme de moi ; je m'y ferai auteur, comme tant d'autres... Se mettre à son bureau, se frotter les mains, essayer ses plumes, en jeter cinq ou six par terre, rêver quelques instants, se gratter le front, écrire quelques lignes, les effacer, se lever précipitamment, se promener à grands pas, revenir s'asseoir, et puis recommencer à se gratter la tête, à se frotter le front... Voilà tout : ce n'est pas si difficile d'être auteur. Il est vrai que je ne sais ni lire ni écrire, mais c'est égal ; on m'a dit qu'en France, il y avait beaucoup de beaux esprits qui n'en savaient pas plus que moi, et qui n'en avaient pas moins de réputation.

Scène 6

Franck, Le Tendre, La Douceur

La Douceur et Le Tendre sont enveloppés dans de grands manteaux qui leur cachent les bras et les mains.

Franck

Mais que me veulent ces Messieurs ?... Messieurs...

Le Tendre

Ne vous dérangez pas, Monsieur... De grâce ne vous dérangez pas, nous serions fâchés de vous faire perdre quelque idée brillante, quelque trait charmant.... Nous savons trop combien la moindre distraction est cruelle pour un auteur tel que vous.

Franck

Bon !... Ils me prennent pour mon maître.

La Douceur

Nous venons seulement rendre hommage à votre mérite, et vous témoigner, au nom du public entier, tout le cas qu'il fait de vos rares talents.

Franck

Messieurs... Mais asseyez-vous, je vous en prie.

Le Tendre

Nous ne vous interromprons pas longtemps dans vos charmantes occupations.

La Douceur

Nous sommes étrangers, et prêts à retourner en France nous n'avons pas voulu quitter cette ville, sans voir son plus beau génie.

Franck

En vérité, Messieurs, vous me faites trop d'honneur, je ne mérite pas...

Le Tendre

De la modestie ! C'est le sceau du vrai talent.

La Douceur

Votre dernier ouvrage, Monsieur, est un chef d'oeuvre.

Le Tendre

Il y a longtemps qu'on n'en a vu un pareil.

La Douceur

Quelle force dans les portraits !

À chaque compliment, Franck leur fait des révérences ridicules, se caresse le menton, et tire son jabot.

Le Tendre

Quelle vis comica dans les anecdotes !

Franck

De quel ouvrage parlez-vous, Messieurs ? Car j'en ai tant fait.

Le Tendre

Mais, de votre dernier, Monsieur.

La Douceur

De celui qui vous confirme le titre de l'Aretin du dix-huitième siècle.

Le Tendre

Qui met le sceau à votre immortalité.

La Douceur

Qui vous mérite l'estime et l'admiration de vos contemporains.

Franck

Eh ! Vous nommez cet ouvrage, Messieurs ?

Le Tendre

Ah ! Vous feignez en vain de l'ignorer... Pouvez-vous renier le plus brillant de vos enfants ?

La Douceur

Vous voulez en vain garder l'anonyme ; tout le monde a reconnu votre touche.

Le Tendre

Vous seul étiez en état d'écrire les Portraits du jour.

Franck

Comment dites-vous, Messieurs ?

Le Tendre

Les Portraits du jour.

Franck

Ce n'est que cela, Messieurs ?

Le Tendre

Que cela ?

Franck

Bon ! C'est une misère ; vous en verrez bien d'autres ; j'en ai là, au moins cent, bien supérieurs.

Le Tendre

Nous ne doutons ni de votre facilité, ni de votre génie ; mais vous ne ferez jamais rien de mieux, rien de plus fort que les Portraits du jour, car c'est vous qui les avez faits.

La Douceur

C'est bien vous qui en êtes l'auteur ?

Franck

Pourquoi me faites-vous cette question là, Messieurs ?

Le Tendre

Nous craignons que par un excès de modestie, déplacée sans doute, vous ne vouliez pas avouer cet ouvrage.

La Douceur

D'autant plus, que nous sommes chargés de la part d'un jeune seigneur, qui en est enchanté, de vous en témoigner toute sa reconnaissance, et de vous en donner des preuves.

Franck

Des preuves ?

Le Tendre

Oui, Monsieur ; mais vous sentez bien qu'il faut que nous soyons certains, par votre propre aveu, que vous en êtes l'auteur.

La Douceur

Qu'il ne faut pas que nous donnions à un autre ce qui n'est destiné qu'à l'auteur des Portraits du jour.

Franck

Eh ! Oui, Messieurs, c'est moi.

Le Tendre

C'est vous ?

La Douceur

Bien certainement vous ?

Franck

Bien certainement. Messieurs, je vous le signerais... Si je le pouvais.

Le Tendre

Cela suffit.

Le Tendre et La Douceur examinent en silence si la porte et les croisées sont bien fermées ; alors jetant à terre leurs manteaux, ils montrent à Franck chacun un jonc bien pliant qu'ils secouent.

Franck

Hem ?

Franck

Que veut dire cela, Messieurs ?

Le Tendre

Parlez bas ; nous sommes chargés de la part de Monsieur le Comte de Vander-Alte, que vous avez lâchement outragé dans votre affreux libelle, de vous donner une petite correction littéraire.

Franck

Messieurs.... Messieurs si j'appelle mes gens

Le Tendre

Parlez bas, ou...

Franck

Mais, Messieurs... un mot... un seul mot...

Le Tendre

Nous sommes pressés, et nous n'avons pas un seul instant à perdre.

Franck

Je vous jure que vous vous méprenez, Messieurs ; je ne suis qu'un pauvre diable... un misérable.

Le Tendre

Nous le savons bien... Nous devons vous en appliquer vingt-cinq... Faites les choses de bonne grâce.

Franck

Mais je vous jure, Messieurs, que je ne suis point auteur, que je n'ai jamais écrit une seule ligne de ma vie, que je ne suis enfin que le valet-de-chambre de Monsieur de Rothenberg.

Le Tendre

Mauvaise défaite...

La Douceur

Si Monsieur voulait, tout se passerait à l'amiable.

Franck

C'est ce que je demande, Messieurs : que faut-il faire ?

La Douceur

Nous ne sommes pas aussi méchants que nous le paraissons.

Franck

Je vous assure qu'on ne porte pas des physionomies plus heureuses.

La Douceur

Nous voulons bien gagner l'argent de Monsieur le Comte de Vander-Alte, mais nous serions au désespoir de vous faire aucun mal.

Franck

Vous êtes trop honnêtes.

La Douceur

Nous sommes sans témoins, personne ne peut savoir ce qui se passe entre nous trois.

Le Tendre

Vous nous donnez votre parole d'honneur de n'en jamais parler.

Franck

Jamais, Messieurs, jamais.

La Douceur

Eh bien ! Sans en venir à des extrémités qui répugnent à notre délicatesse, autant qu'à notre humanité, nous nous retirerons aussitôt que vous aurez eu la complaisance de signer ce petit papier.

Franck

Qu'est-ce que c'est, Messieurs ?

Le Tendre

Lisez, Monsieur.

Franck

Je ne sais pas lire... l'écriture.

Il lit.

Le Tendre

Monsieur a un peu d'humeur... Je vais vous le lire. « Je reconnais avoir reçu de Son Excellence, Monsieur le Comte de Vander-Alte, par les mains de messieurs le Tendre et la Douceur, (ce sont les noms de vos très humbles serviteurs), vingt-cinq coups de bâton, pour prix des infâmes calomnies que je me suis permises contre lui, dans mon libelle intitulé les Portraits du jour, dont je lui demande pardon, et lui fais réparation. À Vienne, ce 1er mai 1797.» Voulez-vous bien signer ?

Franck

Signer ?

Le Tendre

Oui, Monsieur, signer.

Franck

Pardonnez-moi, Monsieur ; mais cela m'est impossible.

Le Tendre

Monsieur ne veut pas signer ?

Le Tendre et la Douceur rejettent leurs manteaux par terre.

Franck

Je ne le peux pas.

Le Tendre

J'en suis bien fâché, Monsieur ; nous avons l'ordre exprès de Monsieur le Comte de VaNder-Alte, d'apporter votre signature, en de vous faire expirer sous le bâton.

Franck

Miséricorde, Messieurs ; je vous jure par tout ce qu'il y a de plus sacré, que je ne suis qu'un pauvre valet.

Le Tendre

Défaite...

Franck

Que je ne sais ni lire, ni écrire.

La Douceur

Mensonge.

Franck

Si vous ne m'en croyez pas, permettez-moi d'appeler quelqu'un de la maison qui vous l'attestera.

Scène 7

Franck, Robert, Le Tendre, La Douceur

Franck

Eh ! Voilà justement Monsieur Robert ; mon cher Monsieur Robert, venez donc me sauver.

Robert

Que veut dire cela ?

Le Tendre

Nous vous l'expliquerons, Monsieur ; mais point de bruit... Qu'est-ce que c'est que ce Monsieur là ?

Robert

C'est Franck... le valet-de-chambre de Monsieur de Rothenberg.

Le Tendre

Son valet-de-chambre ?

Franck

Eh ! Oui, Messieurs ; je me suis tué de vous le dire.

La Douceur

Il n'est donc pas auteur ?

Robert

Auteur ?... Lui !... Le pauvre diable ne sait ni lire, ni écrire.

Le Tendre et la Douceur se retirent en faisant à Franck de grandes révérences.

Le Tendre

En ce cas, pardon, Monsieur Franck, du petit quiproquo... Serviteur.

Scène 8

Robert, Franck

Robert

Expliquez-moi donc ce que tout cela veut dire, Monsieur Franck.

Franck

C'est une mauvaise plaisanterie de la part de ces Messieurs... Venez m'aider à brûler tous ces vilains papiers.

Robert

Comment ! Brûler tous ces papiers ?

Franck

Oui, Monsieur m'en a donné l'ordre.

Robert

Ah ! Tant mieux..... tant mieux.

Robert et Franck emportent tous les cartons et te porte-feuille.

Franck

Maudits papiers... Ah ! Le sot métier que celui d'auteur.

Acte IV

Scène 1

Rothenberg

Rothenberg

Je respire enfin ; ici le calme renaît dans mon âme, je suis près de mon Henriette, je respire le même air que mon Henriette. D'ici je vois le chaume tranquille qu'elle habite ; les fleurs qu'elle cultive ; ce spectacle si doux me rend à moi-même. Ici ma plume n'offensera, n'affligera personne. On n'est pas méchant dans l'asile de l'innocence.

Scène 2

Rothenberg, Scharfmann

Rothenberg

EH bien ! Mon ami.

Scharfmann

Tout est perdu.

Rothenberg

As-tu vu le Comte ?

Scharfmann

Oui, je l'ai vu ; quel être orgueilleux, et comme il venge cruellement son honneur offensé par une simple plaisanterie... C'est lui qui te déshonore.

Rothenberg

Que veux-tu dire ?

Scharfmann

À peine avais-tu quitté la ville, que deux spadassins envoyés par le Comte, se sont introduits dans ton cabinet, où prenant Franck pour toi, et lui tenant le pistolet sur la gorge, ils ont osé le maltraiter de la manière la plus ignominieuse. Les coups sont tombés sur les épaules du pauvre Franck, et la honte sur toi.

Rothenberg

Le lâche... C'en est trop : je vais le chercher, je vais...

Scharfmann

Modère-toi : le jour de la vengeance n'est pas arrivé, il viendra sans doute ; en l'attendant, laisse à ton père, laisse à tes amis, s'il t'en reste encore, le soin de te défendre et de calmer l'orage qui gronde sur ta tête ; si tu te montrais dans ce moment, ta liberté même serait menacée. Reste donc encore caché, c'est le seul parti qui te reste à prendre, et le dernier conseil que te donne mon amitié.

Rothenberg

Tu m'abandonnes ?

Scharfmann

Il le faut : je tremble même qu'on ne découvre que je t'ai vu. On couronne ce soir ma satire sur la calomnie, tu ne voudrais pas flétrir mon laurier.

Scène 3

Rothenberg

Rothenberg

Comme on me traite ! Comme on m'humilie ! En horreur à tous les gens honnêtes, renié par mes amis, obligé de me cacher, craignant même pour ma liberté ! Quel est mon sort ?... Maudite fureur d'écrire, funeste désir d'une malheureuse réputation, me coûtez-vous assez cher !

Scène 4

Rothenberg, Le Baron de Rothenberg

Rothenberg

Mon père !

Le Baron de Rothenberg

Êtes-vous assez cruel, Monsieur !

Rothenberg

Mon père.

Le Baron de Rothenberg

Vous déchirez mon coeur, vous flétrissez ma vieillesse... Quand, après dix ans d'absence et de travaux, je viens chercher ma récompense et le repos, je ne retrouve que la honte et l'opprobre ; je suis obligé de rougir en entendant prononcer mon nom... On me reproche mon fils... Mon fils ! Le premier bien d'un père sa consolation, son espoir... Mon fils pour qui seul j'existais... C'est lui qui afflige mes derniers jours, c'est lui qui me fait descendre au tombeau dans la douleur et la honte.

Rothenberg

Ô mon père ! Mon père ! Ne m'accablez pas : vos reproches me tuent, je mérite plus votre pitié que votre colère.

Le Baron de Rothenberg

Ma pitié ! Il faut en avoir pour oser en réclamer, et votre coeur ne l'a jamais connue ; quand vous déchiriez celui qui, loin de vous avoir offensé, vous caressait peut-être, vous croyait son ami, vous confiait ses peines et ses secrets ; quand vous faisiez verser des larmes de désespoir, au malheureux qui ne connaissait pas même votre nom, quand vous enleviez à l'innocence, à la probité son honneur, ce bien si précieux, la sentiez vous cette pitié que vous osez me demander ? Voilà donc vos titres à la gloire, voilà par quels ouvrages vous recommandez votre nom à la postérité Allez, vous êtes plus vil, plus méchant à mes yeux, que le malheureux qui m'enlève ma bourse, que l'assassin qui m'arrache la vie.

Rothenberg

Ô mon Dieu ! N'est-il donc pas de grâce pour le repentir ?

Le Baron de Rothenberg

Il invoque son Dieu, quand le crime est dans son coeur ; je pardonnerais peut-être aux fautes de l'esprit ; ce que je ne pardonne pas, ce sont les vices du coeur, et votre coeur est encore plus méchant, plus corrompu, plus coupable que votre esprit.

Rothenberg

Non, mon père, non, je ne suis pas un méchant ; ma plume fut dangereuse, j'en conviens, vous m'en voyez puni, vous m'en voyez désespéré : mais je ne suis pas un calomniateur ; jamais je n'outrageai la vérité, jamais je n'ai coûté de larmes à l'innocence, de regrets à l'honneur... Mon coeur ne me reproche rien.

Le Baron de Rothenberg

Malheureux, ton coeur ne te reproche rien ?

Rothenberg

Rien, mon père.

Le Baron de Rothenberg

Ah ! Vous êtes un monstre.

Rothenberg

Mon père !

Il le prend avec force par le bras, le conduit jusqu'à une croisée, et lui montre la chaumière de Wild.

Le Baron de Rothenberg

Votre coeur ne vous reproche rien, quand vous n'êtes occupé qu'à séduire, à tromper l'innocence. Malheureux ! Regarde cette chaumière ; ose après me regarder.

Rothenberg

Mon père, voulez-vous m'écouter ?

Le Baron de Rothenberg

Retirez-vous ; vos mains glacent mes mains.

Rothenberg

N'êtes-vous plus mon père ?

Le Baron de Rothenberg

Ton père !... Moi !.... Sais-tu quel est l'homme qui repose sous ce chaume, et que tu projettes de déshonorer ? C'est un être sacré, c'est un infortuné... Eh ! Par qui ? Ô mon Dieu ! Ce Wild que vous prêtiez pour un paysan, ce Wild dont vous séduisez la fille, ce Wild que vous traînez au tombeau, ce Wild dans le sein duquel vous enfoncez le poignard de la rage et du désespoir, ce Wild est le président de Rostein.

Rothenberg

Le président de Rostein ?

Le Baron de Rothenberg

Ce Wild est le président de Rostein.

Rothenberg

Cet homme dont toute l'Allemagne déplore la chute et les malheurs ?

Il tombe assis sur un fauteuil, Rothenberg profite de son accablement pour se jeter à ses pieds.

Le Baron de Rothenberg

Oui, Monsieur ; un monstre comme vous, un calomniateur, un libelliste, après lui avoir arraché l'honneur, l'a plongé dans le désespoir et la misère ; et c'est à cet homme que vous voulez déchirer le coeur en séduisant sa fille !

Rothenberg

Ô mon père, écoutez-moi, écoutez-moi, de grâce !... Je vois que vous êtes instruit de mon amour pour Henriette.

Le Baron de Rothenberg

Oui, j'en suis instruit, et ce n'est pas par mon fils.

Rothenberg

Vous alliez l'être, mon père, vous alliez l'être : je n'avais choisi votre ermitage pour retraite, que dans l'intention de vous y ouvrir mon coeur, quand j'ai trouvé le vôtre glacé pour votre fils... Me permettez-vous... ?

Le Baron de Rothenberg

Parlez... Le coeur d'un père n'est jamais glacé pour un fils.

Rothenberg

Il y a quatre mois que le hasard m'amena dans cet ermitage ; j'aperçus Henriette...! Oh ! Mon père, ne regardez pas la sympathie comme le système d'une imagination tendre et brillante ; rien n'est plus vrai que ce rapport, que ce magnétisme des âmes, dont les effets ont la chaleur et la rapidité de la foudre.

Le Baron de Rothenberg

Je le sais... Mais au fait, Monsieur, au fait.

Rothenberg

Eh bien ! Mon père ; mon oeil ne se fixa pas sur Henriette, sans reconnaître la moitié de moi-même.

Le Baron de Rothenberg

Pourquoi donc chercher à la tromper ?

Rothenberg

Tromper Henriette, mon père ? Ah ! Plutôt périr mille fois, plutôt mourir.

Le Baron de Rothenberg

Mais pourquoi ce déguisement, pourquoi ce nom de Georges ?

Rothenberg

Pour pouvoir m'approcher de Henriette, de son père ; le pouvais-je autrement ? Mais je vous le jure, mon père, malgré sa vivacité, mon amour est tranquille, et malgré son ardeur, il est pur comme l'âme de Henriette.

Le Baron de Rothenberg

J'aime à le croire ; vous avez soulagé mon coeur, mon fils, vous l'avez soulagé d'un grand poids ; vous ne savez pas combien votre amour pour Henriette est un bonheur, est un besoin pour votre père... Mais enfin, quel était votre dessein en laissant ignorer à Henriette votre naissance et votre état ?

Rothenberg

J'attendais votre retour et votre aveu pour me déclarer à son père, et lui demander la main de sa charmante fille.

Le Baron de Rothenberg

Puisse-t-il vous l'accorder ?

Rothenberg

Il me l'accordera, mon père, il me l'accordera, il m'aime... et je suis votre fils.

Le Baron de Rothenberg

Ah ! Ce titre fera peut-être votre malheur.

Rothenberg

Non, mon père, non ; je sais que vous lui êtes cher ; je sais qu'il vous aime, qu'il vous estime quelquefois je lui parlais de vous, il était ému, il vous regrettait.

Le Baron de Rothenberg

Il me regrettait ?

Rothenberg

Henriette aussi vous aimait ; jugez de ma joie, quand elle me disait qu'elle était votre fille.

Le Baron de Rothenberg

Oh ! oui, elle l'est... Mais que me veut Robert ?

Scène 5

Le Baron de Rothenberg, Robert

Le Baron de Rothenberg

Pourquoi venez-vous ici, Robert ? Je vous l'a vois défendu.

Robert

On vient de remettre à votre hôtel ce paquet de la part du ministre ; j'ai craint qu'il ne contînt quelqu'ordre pressé, et j'ai cru devoir vous l'apporter sur-le-champ.

Le Baron décachette le paquet.

Il parcourt rapidement la lettre.

Le Baron de Rothenberg

Vous avez bien fait; C'est sans doute vos provisions pour ma place. Retirez-vous, Robert, et ne dites à personne, avant demain, où je suis.

Il sort.

Robert

Oui, Monsieur.

Scène 6

Le Baron de Rothenberg, Rothenberg

Le Baron de Rothenberg

Voyez ce que m'écrit le Ministre : lisez haut.

Rothenberg

« Le Roi mon maître, satisfait de vos services, Monsieur, vous a accordé sans restriction la réhabilitation de Monsieur de Rostein dans sa place de président du conseil de justice, et dans tous ses biens, d'après les preuves complètes que vous avez données de son innocence. » Ah ! Mon père.

Le Baron de Rothenberg

Continuez.

Rothenberg

« Sa Majesté accepterait, quoiqu'avec regret, votre démission, si l'on pouvAit vous donner le successeur que vous désirez... Mais l'impossibilité de vous accorder cette grâce, serait regarder votre retraite dans ce moment comme une marque de mécontentement. »

Le Baron de Rothenberg

Achevez.

Rothenberg

«Vous devez sentir, Monsieur, qu'on ne peut donner une place d'estime, à l'auteur d'un libelle dans lequel beaucoup de gens honnêtes sont attaqués : j'ai la preuve certaine que cet auteur est votre fils, et pour le soustraire aux plaintes nombreuses que je reçois contre lui, je crois nécessaire qu'il s'éloigne pour quelque temps. Je vous laisse le maître du lieu et de la durée de son exil, qui le rendra plus prudent et plus digne de vous succéder un jour. » Ah ! Mon père.

Le Baron de Rothenberg

Mon fils, vous voyez les fruits amers que vous recueillez aujourd'hui, non de la méchanceté de votre coeur, j'aime à le croire sensible et bon, j'ai besoin de le croire ; mais de la légèreté de votre esprit, de la causticité de votre plume : le mépris général en est la récompense ; la punition est sans doute assez forte redevenez le bon, le sensible Georges. Allez désarmer la colère de Wild, consoler l'aimable Henriette, obtenir votre pardon ; et songez sous cette chaumière sacrée, aux terribles effets que peut produire un libelle... Allez...

Rothenberg

Mon père je vais être heureux ; je serai digne de vous.

Scène 7

Le Baron de Rothenberg

Le Baron de Rothenberg

Ô mon Dieu ! Ce n'est pas pour moi que je t'implore, c'est pour Wild : attendris son coeur, éclaire son esprit ; il n'est que malheureux, il est digne de toute ta clémence ; fais rentrer le bonheur dans son coeur, et le calme dans le mien. Allons : que ce moment est cruel ! Qu'il me coûte !... Eh ! Pourquoi lui faire cet aveu ?... Qu'en a-t-il besoin ?... N'est-ce pas tourner le poignard dans sa blessure. Malheureux ! C'est moins le coeur de Wild que tu veux ménager, que ton orgueil : tu n'as pas hésité à commettre le crime et tu balances à l'expier... Subissons-en la peine, allons mourir de honte sous les pieds de Wild, ou serrer dans mes bras le président de Rostein.

Scène 8

Wild

Le théâtre change et représente le jardin de Wild.

Wild

Épouse chérie ! Bientôt je vais te rejoindre ; nous allons nous rapprocher, nous confondre ; nos rameaux se réuniront un jour, pour ne former qu'un seul berceau, sous lequel la nature, l'amour et l'amitié viendront soupirer, et nous arroser de leurs douces larmes ; mais auparavant, tu seras vengée, le sang du lâche qui porta la mort dans ton sein, aura coulé sur ta terre altérée... Mais Henriette !... Mais ma fille !... L'abandonner !... Et dans quel moment !... Rothenberg est mon ami... Rothenberg est honnête... Il connaît aussi la peine... Je l'ai vu pleurer... Le méchant ne pleure pas... Il servira de père à mon Henriette... Il acceptera le don que je vais lui en faire... Je suis plus calme, plus tranquille... La voici... Pauvre enfant !... Je sens qu'auprès d'elle je perdrais mon courage... Évitons la.

Scène 9

Henriette, Wild

Henriette

Tu me fuis, papa, tu fuis ton Henriette, quand elle a tant besoin de tes caresses.

Wild

Laisse-moi, Henriette, laisse-moi.

Henriette

Tu as du chagrin aussi ? Eh bien ! Pleurons ensemble, cela soulage ; pleurons sur la tombe de ma mère.

Wild

Bientôt elle sera la mienne.

Henriette

Que dis-tu ?... Tu veux mourir ?

Wild

Oui, mon enfant.

Henriette

Tu veux mourir ? Et ton Henriette, tu ne l'aimes donc plus ?

Wild

Henriette !

Henriette

Est-ce qu'un père a le droit de quitter son enfant ?

Wild

Je te laisse un autre père, ma fille, un autre moins malheureux que moi, qui t'aimera autant.

Henriette

Je le crois : mais moi, moi, l'aimerai-je comme je t'aime ? Est-il dans l'univers un homme que Henriette puisse aimer, comme elle aime son père ?

Wild

Prends pitié de moi ; la vie n'est plus pour moi qu'un fardeau insupportable.

Henriette

Tu manques de courage ?

Wild

De courage !

Henriette

Eh bien ! J'en aurai pour nous deux ; j'oublierai mes peines pour prendre tes chagrins. Crains-tu qu'à nous deux nous ne puissions pas les supporter ? Si tu ne veux plus vivre pour toi, vis pour ton Henriette. Quand ma mère expira dans nos bras, la dernière demande qu'elle te fit, fut de vivre pour Henriette, le dernier ordre qu'elle me donna, fut de vivre pour toi. Je ne l'ai point oublié, moi.

Wild

J'ai tenu ma promesse : sans toi, je suivais ta mère au tombeau. Tant que mon Henriette a eu besoin de moi, j'ai vécu pour elle ; tout est changé, Henriette n'a plus besoin de moi.

Henriette

Henriette n'a plus besoin de toi ! Est-ce qu'on peut vivre sans aimer ?... Henriette n'a plus besoin de toi, quand Geor...., quand tout le monde l'abandonne !

Wild

Non, tout le monde ne t'abandonne pas ; tu sais, mon enfant, tu sais que tu n'es pas née dans le malheureux état ou nous sommes ; c'est un monstre, qui me fit perdre ma fortune, mon honneur, qui me força à venir me cacher sous le chaume, à te couvrir de bure.... Eh bien ! Le jour de la justice est arrivé, tes jours de malheurs sont passés ; grâce aux soins et à l'amitié du baron de Rothenberg, ton rang, ta fortune, tout t'est rendu.

Henriette

Eh ! Que me font ce rang, cette fortune ? En avais-je besoin pour être heureuse ? Ne suffisais-tu pas à mon malheur ? M'as-tu jamais entendu me plaindre ? M'as-tu jamais vu pleurer en secret ? Je ne versais des larmes qu'avec toi, sur la tombe de ma mère, ou sur tes mains, quand tu gémissais : et tu veux me quitter ?

Wild

Ma carrière est finie, mon heure est arrivée.

Henriette

Eh bien ! La mienne aussi ; puisque mon père veut me quitter, puisque Georges m'a trompée, je n'aime plus rien dans la vie, délivre-m'en, mon père.

Wild

Henriette !

Henriette

C'est toi qui m'a donné la vie, elle est à toi, tu peux me la reprendre... Mais toi, mon père, de quel droit finis-lu la tienne ? Ce n'est pas toi-même qui te l'as donnée...

Wild

Henriette... Tu déchires mon coeur... Laisse-moi.

Henriette

Non, non, je ne te quitte pas.

Wild

Laisse-moi respirer un instant j'ai besoin d'être seul.

Henriette

Pour me quitter ?

Wild

Non, Henriette, je te promets de revenir dans un instant.

Henriette

Tu me le promets ?

Wild

Oui, mon enfant, oui ; embrasse ton père.

Henriette

Non, papa.

Wild

Tu ne veux pas embrasser ton père ?

Henriette

Non.

Wild

Pourquoi donc, Henriette ?

Henriette

C'est que mon père ne quittera pas son Henriette sans l'avoir bénie, sans l'avoir embrassée.

Wild

Chère enfant !

Scène 10

Henriette

Henriette

Qui peut donc redoubler son chagrin : il a revu son ami, Monsieur de Rothenberg, et il veut mourir... Ah ! C'est ce méchant Georges qui cause sa mort, il causera aussi la mienne. Papa a raison, la vie est trop triste quand on n'est plus aimée, il vaut bien mieux mourir.

Scène 11

Henriette, Rothenberg

Henriette

Qui est là ?

Rothenberg

C'est Georges.

Henriette

Georges... Georges... Il n'y a plus de Georges.

Rothenberg

C'est moi, Henriette, c'est moi : ouvre, je t'en conjure.

Henriette

Il n'y a plus de Georges pour Henriette ; il n'y a plus d'Henriette pour Georges.

Rothenberg

J'ai un secret de la plus grande importance à t'apprendre.

Henriette

Je sais tout.

Rothenberg

Il s'agit de notre bonheur.

Henriette

Je ne veux pas être heureuse.

Rothenberg

Il s'agit du bonheur de ton père.

Henriette

Entrez... C'est donc bien vrai que vous n'êtes plus Georges, Monsieur

Rothenberg

Je ne suis plus Georges, il est vrai, mais j'ai toujours le coeur de Georges pour Henriette.

Henriette

Vous m'avez trompée.

Rothenberg

Non, Henriette, non, écoute-moi.

Henriette

Laissez-moi, Monsieur ; je vais appeller mon père, vous lui direz le secret qui peut faire son bonheur.

Rothenberg

Henriette, il fera aussi le vôtre, si vous m'aimez encore.

Henriette

Non, Monsieur, je ne vous aime plus... Je vous méprise, je vous déteste... Vous faites bien du mal à mon père et à moi.

Rothenberg

Vous ne m'aimez plus, Henriette ?

Henriette

Est-ce qu'on doit aimer quelqu'un qui nous trompe, quelqu'un qui ment, quelqu'un qu'on ne connaît pas... Qui êtes-vous ?

Rothenberg

Je suis le fils du baron de Rothenberg.

Henriette

Vous êtes le fils ?...

Rothenberg

De l'ami de votre père.

Henriette

Méchant !... Eh ! Pourquoi donc nous le cacher ?

Rothenberg

Pour pouvoir vous parler, Henriette, vous voir, vous aimer, vous le dire. Malgré toute l'amitié qui unit nos deux pères, soyez certaine que si je me fusse présenté au vôtre sous ces habits, même comme le fils du baron de Rothenberg, jamais votre père, dans l'absence du mien, ne m'eût reçu chez lui.

Henriette

Il dit vrai.

Rothenberg

J'ai donc été obligé d'avoir recours à un stratagème bien innocent : mais tout est changé, Henriette... Mon père est de retour, il connaît tout mon amour pour vous, il consent à nous unir, il va venir demander votre main à votre père, et je serai le plus heureux des hommes, si mon Henriette daigne conserver pour Rothenberg les sentiments qu'elle avait pour Georges.

Henriette

Ah ! Je sens bien que j'aimerai Rothenberg comme j'aimai Georges, si ce changement rend mon père heureux.

Rothenberg

N'en doutez pas, Henriette, mais apprenez que Georges n'est pas le seul qui soit changé ; Henriette l'est bien plus que lui.

Henriette

Ah ! Non, non, cela n'est pas possible ; Henriette ne sait pas mentir, Henriette n'a jamais trompé personne.

Rothenberg

Vous ne m'entendez pas, Henriette ; jusqu'à ce jour, vous vous êtes crue fille d'un simple paysan.

Henriette

Non , je sais bien que je suis née dans l'opulence ; que c'est un lâche, un monstre, qui, par la plus infâme des calomnies, a fait perdre à mon père son rang, son état, sa fortune, et l'a réduit à cacher jusqu'à son nom.

Rothenberg

Eh bien ! Henriette, mon père a prouvé l'innocence du vôtre ; mon père, pour prix de ses services, a obtenu du Souverain que le vôtre fût rétabli dans son honneur et dans tous ses biens.

Henriette

Et vous croyez que mon père n'aura plus de chagrin.

Rothenberg

Il ne doit plus en avoir.

Henriette

Et qu'il ne voudra plus mourir ?

Rothenberg

Il vivra pour nous rendre heureux, pour l'être avec nous.

Henriette

Comme je suis contente ! Écoutez Geor...., je ne sais plus comment vous nommer, je ne voudrais pas vous appeler Monsieur.

Rothenberg

Appelez-moi Georges, Henriette, je veux toute ma vie porter le nom de Georges.

Henriette

Ah ! Tant mieux, tant mieux, car j'aurais eu bien de la peine à vous appeler autrement mon coeur est fait au nom de Georges.

Rothenberg

Charmante !

Henriette

Voilà mon père voyez, Georges, comme il est triste... C'est vous, méchant, qui en êtes la cause.

Scène 12

Henriette, Wild, Rothenberg

Henriette

Papa, papa, n'aie plus de chagrin voilà Georges.

Wild

Malheureux !.... Tu oses...

Henriette

Ne le menace pas.... Ce n'est pas un méchant, ce n'est pas un trompeur... C'est le fils de ton ami, de ce bon Monsieur de Rothenberg, qui nous aime tant, que tu aimes bien aussi.

Wild

Vous êtes le fils du baron de Rothenberg ?

Rothenberg

Oui, président de Rostein, et j'espère être bientôt le vôtre.

Henriette

Et tu seras heureux, parce que nous le serons aussi ; son père va venir pour te demander la permission d'être aussi le mien tu le voudras bien, n'est-il pas vrai, papa ?

Wild

Oui, Henriette, oui : oh ! Mon coeur est bien soulagé.

Henriette

Georges avait raison, il me disait que tu serais heureux, je l'en aime davantage il ne faut plus mourir, je ne le veux plus, moi.

Wild

Soyez heureux, mes enfants, soyez heureux.

Scène 13

Le Baron de Rothenberg, Wild, Rothenberg, Henriette

Le Baron de Rothenberg

Que vois-je ! Wild embrasse mon fils... Mon ami, c'est mon fils...

Wild

Et voilà votre fille... Vous êtes seul ?

Le Baron de Rothenberg

Oui...

Wild

Votre promesse ?

Le Baron de Rothenberg

Je la tiendrai.

Wild

Aujourd'hui ?

Le Baron de Rothenberg

Dans l'instant : mais avant tout, promettez-moi que que quelque chose qui arrive, vous adopterez mon fils.

Wild

Je vous le promets.

Se jetant aux pieds de Wild.

Le Baron de Rothenberg

Président de Rostein, il est ton fils , il est ton fils... Et voila ta victime.

Wild

Rothenberg, que faites-vous ?... Que voulez-vous dire ?

Le Baron de Rothenberg

C'est moi qui suis ce monstre qui t'a perdu, qui a fait mourir ta femme de douleur... C'est moi dont ta main brûle de verser le sang... C'est moi que depuis dix ans le remords attache à tes pas... C'est moi qu'il traîne sous tes pieds, qui suis déchiré de tous tes maux ma tête est courbée sous tes malédictions... Chaque larme qui coule de tes yeux, est un charbon brûlant qui tombe sur mon coeur... Termine mon supplice.

Wild

Il est un Dieu !

Le Baron de Rothenberg

Est-il une clémence ?

Wild

Oui, puisqu'il est un repentir ; et c'est le président de Rostein qui embrasse le baron de Rothenberg.

Le Baron de Rothenberg

Encore un pardon, Rostein, encore un pardon.

Wild

Que voulez-vous ?

Le Baron de Rothenberg

Vous accordez la main d'Henriette à mon fils ?

Wild

Oui.

Le Baron de Rothenberg

Voyez s'il en est digne.

Rothenberg

Que faites-vous, mon père ?

Le Baron de Rothenberg

Voulez-vous que nous le trompions encore une fois ?

Wild

Vous lui avez pardonné ?

Le Baron de Rothenberg

Oui ; parce qu'il n'a pas été un calomniateur.

Wild

Rothenberg, oserez-vous avouer désormais vos ouvrages ?

Rothenberg

Devant toute la terre.

Wild

Les signerez-vous ?

Rothenberg

De mon sang.

Le Baron de Rothenberg

Ah ! Mon fils... Promettez-moi plutôt de ne jamais écrire.

Rothenberg

Non, mon père... C'est à la plume de l'homme de lettres, à faire oublier à jamais celle du libelliste.

Le Baron de Rothenberg

Eh bien, mon ami.

Wild

Mes enfants, je vous unis, soyez heureux, souvenez-vous de votre père, pour l'aimer.

Le Baron de Rothenberg

Mes enfants, je vous bénis, souvenez-vous de votre père, pour le plaindre.

Wild

Rothenberg, le ministre vous conseille de vous éloigner, ce conseil est un ordre : voulez-vous redevenir Georges ? Car je reste toujours Wild.

Rothenberg

Oui, oui, toujours Georges.

Henriette

Toujours Georges.

Le Baron de Rothenberg

Quoi ! Président de Rostein....

Wild

Je reste Wild... j'accepte la restitution de mes biens, elle est juste, ils appartiennent à Henriette, à son époux mais je ne quitte pas ma chaumière... Abattons ce mur qui la sépare de votre ermitage, vivons ensemble, que l'on voie sous le même toit, à l'ombre de ce jeune peuplier, le libelliste et sa victime.

Le Baron de Rothenberg

N'oublions pas nos fautes, pleurons-les souvent... Mais souvenons-nous aussi de ce vers, Dieu fit du repentir la vertu des mortels.

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

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