Comédie · 1739

L’impromptu de l’hôtel de condé

d’Antoine Jacob dit Montfleury

Représentation
≈ 23 min
Distribution
2 femmes, 5 hommes
Répliques
168
Écriture
En vers
Dans l’app
Importable

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Le Marquis H 70 ≈ 10 min 4
Alcidon H 32 ≈ 5 min 2
Alis F 27 ≈ 3 min 2
Léandre H 10 ≈ 1 min 2
La Marquise F 12 ≈ 1 min 2
De Villiers H 5 ≈ 1 min 2
Cléante N 5 ≈ 1 min 1
Beau-Château H 6 ≈ 1 min 2
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle L'Impromptu de l'Hôtel de Condé
Le Marquis absentabsent
Alcidon absentabsentabsentabsent
Alis absentabsentabsentabsent
Léandre absentabsentabsentabsent
La Marquise absentabsentabsentabsent
De Villiers absentabsentabsentabsent
Cléante absentabsentabsentabsentabsent
Beau-Château absentabsentabsentabsent
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L'Impromptu de l'Hôtel de Condé

Scène 1

De Villiers, Léandre, Beau-Château

De Villiers

Il faut nous dépêcher de faire notre emplette : Je vois un chicaneur dont la tête mal faite...

Léandre

Ah, ah ! Bonjour, Messieurs ; avez-vous des procès ? Je suis de vos amis, et prends part au succès. Qui vous mène au palais ?

Beau-Château

Le seul dessein d'y faire Emplette de rubans qui nous est nécessaire.

Léandre

Eh ! vous en faut-il tant ?

De Villiers

Comment, s'il nous en faut ! Vous pouvez en juger : demain Monsieur Boursaut Fait jouer sa réponse, et j'ai l'honneur d'y faire Un Marquis malaisé qui ne saurait se taire. Jugez, après cela, s'il nous faut des rubans.

Léandre

Comment, votre réponse ? Elle vient bien à temps ; Tout Paris voudra voir une telle entreprise.

Beau-Château

Nous la donnons demain sans aucune remise.

Léandre

Molière a donc poussé sa pointe jusqu'au bout, Il vous en a donné sur le ventre et partout. Sur mon âme, il a bien contrefait vos postures, Bien imité vos tons, votre port, vos figures. De quoi diable alliez-vous aussi vous aviser, Quand vous fîtes dessein de le satiriser ? Aussi mal-à-propos vous vous faites de fête. Dites donc, il vous a fort mal lavé la tête.

De Villiers

Il s'en faut consoler, mais enfin notre espoir Est que, Monsieur Boursaut faisant bien son devoir, Nous en aurons raison.

Léandre

Boursaut ? Que peut-il dire ? Quoi ! Contre le daubeur vous le faites écrire ?

Beau-Château

Vous êtes son ami ; nous le voyons, Monsieur.

Léandre

À vous dire le vrai, je suis son serviteur ; Mais contre L'In-promptu, ma foi, point de réplique.

Beau-Château

On en disait autant, quand il fit la critique ; Et le portrait du peintre a pourtant des appas.

Léandre

Mais, je vois un Marquis qui marche sur mes pas ; Il viendra s'enquérir d'un procès, s'il m'avise, Que j'ai sollicité pour certaine Marquise ; Je vais m'en informer.

Scène 2

De Villiers, Beau-Château

De Villiers

Le bon original !

Beau-Château

Si ce n'est un Marquis, il ne le fait pas mal.

De Villiers

Comme je dois jouer un pareil personnage, Je vais l'étudier ; je crois qu'il n'est pas sage De se tant démener.

Beau-Château

C'est qu'il a le bel air ; Rangeons-nous à l'écart pour l'entendre parler.

Scène 3

Le Marquis, Cascaret, Alis

Le Marquis

Hé, laquais ?

Cascaret

Monsieur.

Cascaret sort.

À Alis.

Le Marquis

Vois dans cette autre boutique Si tu n'y verras pas la Marquise Angélique ; Je crois qu'on doit juger son procès aujourd'hui. Si tu vois Alcidon avec elle, dis lui... Rien. Ils s'entr'aiment fort l'un et l'autre, et je gage Que le gain du procès fera leur mariage. La Marquise est ici ?

Alis

Pardonnez-moi, Monsieur, Du moins je n'en sais rien.

Le Marquis

Non ?... Et son Procureur ?

Alis

Vraiment il n'a pas tant de soin de ses parties, Il vient tard, et s'en va dès qu'elles sont sorties.

Le Marquis

Comme c'est aujourd'hui qu'on juge son procès, Je veux, si je le puis, en savoir le succès ; Car j'y prends quelque part ; mais il les faut attendre.

Alis

Monsieur, n'aurai-je point l'honneur de vous rien vendre ?

Le Marquis

Oui, mais je veux avoir de ces pièces du temps.

Alis

Voilà la Sophonisbe.

Le Marquis

Avez-vous du bon sens ?

Alis

Si j'en ai ? Je le crois, c'est de Monsieur Corneille : C'est du siècle présent l'honneur et la merveille ; Et les oeuvres, Monsieur, d'un homme si vanté, Le feront adorer de la postérité. Nous n'avons point d'auteur dont la veine pareille...

Le Marquis

Hé ! Madame, l'on sait ce que c'est que Corneille.

Alis

Voilà Tibérinus ; c'est de Monsieur Quinault.

Le Marquis

Hé ! Gardez-moi cela pour quelqu'archi-badaud ; Des pièces qu'il nous fait le sujet est si tendre, Qu'il fait toujours pleurer ceux qui vont pour l'entendre ; Et vous ne savez pas fort bien ce qu'il me faut.

Alis

Voulez-vous le Portrait du peintre ?

Le Marquis

Par Boursaut, N'est-ce point ?

Alis

Oui, Monsieur, tout le monde le prise.

Le Marquis

Hé ! Morbleu, brûlez-moi de telle marchandise ; Dieu me damne ! j'aurais le goût bien dépravé.

Alis

Si vous le méprisez, d'autres l'ont approuvé. Monsieur, voulez-vous voir le Baron de la Crasse ?

Le Marquis

Bon ! Et que voulez-vous, Madame, que j'en fasse ?

Alis

OEuvres du Sieur Boyer : Monsieur, si vous voulez...

Le Marquis

Fi ! ses vers sont trop forts, et sont trop ampoulés.

Alis

Dites-moi donc, Monsieur, afin que je vous vende, De qui vous les voulez.

Le Marquis

De qui ? Belle demande ! De Molière, morbleu ! De Molière, de lui, De lui, de cet auteur burlesque d'aujourd'hui ; De ce daubeur de moeurs, qui, sans aucun scrupule, Fait un portrait naïf de chaque ridicule, De ce fléau des cocus, de ce bouffon du temps, De ce héros de farce acharné sur les gens, Dont pour peindre les moeurs la veine est si savante, Qu'il paraît tout semblable à ceux qu'il représente.

Alis

Sans contredit, Monsieur ; mais on ne peut nier...

Le Marquis

Hé ! Madame, morbleu ! c'est savoir son métier.

Alis

Tenez.

En regardant le premier feuillet de l'École des femmes où Molière est dépeint.

Le Marquis

Voyons un peu son École des femmes, Je l'ai, je m'en souviens, promise à quelques dames. N'est-ce pas là Molière ?

Alis

Oui.

Le Marquis

Oui, c'est son portrait.

Alis

Oui, Monsieur, comme c'est un sermon qu'il y fait. De peur qu'on n'en doutât, il s'est fait peindre en chaise.

Le Marquis

Point : c'est qu'étant assis on est plus à son aise. Plus je le vois, et plus je le trouve bien fait. Ma foi, je ris encor, quand je vois ce portrait.

Alis

Et de quoi riez-vous ?

Le Marquis

Je ris de souvenance. Voyant dans ce portrait Agnès en sa présence ; Il me souvient toujours à propos de cela. Que Molière lui dit : « Là, regardez-moi là ». Dieu me damne ! Il est bon cet endroit.

Alis

Elle n'ose.

Le Marquis

« Là, regardez-moi là », c'est une bonne chose.

Alis

Mais...

Le Marquis

Il faut que tout cède au bouffon d'aujourd'hui. Sur mon âme, à présent on ne rit que chez lui ; Car pour le sérieux à quoi l'hôtel s'applique, Il fait, quand on y va, qu'on ne rit qu'au comique. Mais au palais royal, quand Molière est des deux, On rit dans le comique et dans le sérieux, Dieu me damne !

Alis

Après tout...

Le Marquis

Tout le monde le prise.

Scène 4

La Marquise, Le Marquis, Alcidon, Alis

La Marquise

Hé bien ! mon procureur est-il venu ?

Le Marquis

Marquise, Cependant qu'il viendra (car il n'est pas venu) Molière, dites-nous, vous est-il inconnu ? Et ne l'aimez-vous pas ?

La Marquise

Il faut que je le die, Je l'aime, et j'ai toujours aimé la comédie ; J'ai voulu la jouer, et, sans ma qualité, Je ne sais pas trop bien ce qu'il en eût été. J'aime à dire des vers, et je crois sur mon âme, Que j'aurais si bien dit, « Obscénité, Madame ».

Le Marquis

Vous ne l'entendez pas.

La Marquise

Pourquoi non ?

Le Marquis

Entre nous, Obscénité, par l'autre est mieux dit que par vous, J'en réponds.

La Marquise

Mais pourtant c'est bien là sa manière.

Alcidon

Te voilà donc, Marquis, protecteur de Molière ?

Le Marquis

Oui, morbleu ! Je le suis, protecteur déclaré : Dis ce que tu voudras, il fait fort à mon gré.

Alcidon

L'on pourrait faire mieux.

Le Marquis

Cet homme est admirable, Et dans tout ce qu'il fait il est inimitable.

Alcidon

Il est vrai qu'il récite avecque beaucoup d'art, Témoin dedans Pompée, alors qu'il fait César. Madame, avez-vous vu dans ces tapisseries Ces héros de romans ?

La Marquise

Oui.

Le Marquis

Belles railleries !

Il répond :

Alcidon

Il est fait tout de même ; il vient le nez au vent, Les pieds en parenthèse, et l'épaule en avant ; Sa perruque, qui suit le côté qu'il avance, Plus pleine de lauriers qu'un jambon de Mayence ; Les mains sur les côtés d'un air peu négligé, La tête sur le dos comme un mulet chargé, Les yeux fort égarés ; puis débitant ses rôles, Un hoquet éternel sépare ses paroles, Et lorsque l'on lui dit, « et commandez ici. Connaissez-vous César, de lui parler ainsi ? Que m'offrirait de pis la fortune ennemie, À moi qui tiens le sceptre égal à l'infamie ? »

Le Marquis

Mais tu ne songes pas bien à ce que tu fais. Parle donc, notre ami, nous sommeS au palais.

Alcidon

Et pour être au palais ?

Le Marquis

Est-ce pour faire rire Que tu veux mille gens témoins de ta satyre ? Sais-tu ce qu'on dira ?

Alcidon

Que dira-t-on de moi ?

Le Marquis

Morbleu ! N'as-tu point peur qu'on le moque de toi ?

Alcidon

Mais au Palais-Royal, ami, quand on y joue, Arnolphe jette bien son manteau dans la boue, Quand auprès de sa porte, accablé de chagrin, Il vient interroger Georgette avec Alain ; Puis, pour instruire Agnès, et : pour se mettre en vue, Il se fait apporter un siège dans la rue, Et dans son Impromptu, comme j'ai su de toi, Met sa scène dedans l'antichambre du Roi. Et pour être au palais je n'oserais te faire Ce burlesque portrait ? Là, dis donc que Molière...

Le Marquis

Non ; pour le sérieux c'est un méchant acteur : J'en demeure d'accord, mais il est bon farceur. Mais, toi, de ce qu'il fait fais encor raillerie. « Voyez un peu la ruse et la friponnerie. » Que dis-tu de ce ton : friponnerie ? Hé bien ? Là, dis donc, qu'en dis-tu ?

Alcidon

Qui, moi ? Je n'en dis rien.

Le Marquis

Je le crois, tu vois bien qu'il fait toucher les âmes.

Alcidon

Témoin dans cet endroit de l'école des femmes : « Mon pauvre petit bec, tu le peux, si tu veux : Écoute seulement ce soupir amoureux, Vois ce regard mourant, contemple ma personne, Et quitte ce morveux et l'amour qu'il te donne ; Sans cesse nuit et jour je te caresserai, Je te bouchonnerai, baiserai, mangerai. »

Le Marquis

Hé bien ! N'est-ce pas là le ton à faire rire ? Si l'on t'avait donné ces mêmes vers à dire, Dirais-tu pas ainsi ?

Alcidon

Quoi ! Se faire si laid ?

Le Marquis

Soit dit entre nous trois, j'en sais tout le secret, Mais vous n'en dites rien.

Alcidon

Ce soupçon nous offense. Hé bien ?

Le Marquis

De Scaramouche il a la survivance ; C'est pourquoi de bonne heure il tâche à l'imiter.

Alcidon

Mais, aux grimaces près, on peut mieux réciter. C'est sur l'air naturel que le récit se fonde.

Le Marquis

Hé ! notre ami, parbleu ! tu n'es pas du beau monde, Il dit, morbleu ! ces vers...

Alcidon

Comme il fait un amant ; Il pourrait les mieux dire, et plus humainement.

Le Marquis

Et plus humainement... encore ! Ho, ho ! tu railles ; Voudrais-tu point dauber l'Impromptu de Versailles ?

Alcidon

On m'a dit...

Il souffle comme fait Molière dans l'Impromptu de Versailles.

Le Marquis

Par ma foi, je n'ai jamais tant ri, Que quand ce singe adroit contrefit Montfleury.

Alcidon

Quoi ! Pour souffler ainsi, ta folie est extrême !

Le Marquis

Dieu me damne ! Au ton près, il récite de même, Il dit les mêmes vers.

Alcidon

Je le crois.

Le Marquis

Qu'en dis-tu ?

Alcidon

Tout ce que tu voudras, mais dans cet Impromptu, Quoi que tu puisses dire, on ne peut mettre en doute...

Le Marquis

Il contrefait, morbleu ! Ceux de l'hôtel.

Alcidon

Écoute ; S'il contrefait si bien leurs tons et leurs détours, Il devrait, par ma foi, les imiter toujours ; Ce serait pour Molière une assez bonne affaire, S'il quittait son récit pour les bien contrefaire ; Car l'on voit à l'hôtel des acteurs merveilleux.

Le Marquis

Molière, dieu me damne ! en fait vingt fois plus qu'eux. Ces acteurs, dans les vers que l'on leur donne à dire, Ignorent les endroits qui pourraient faire rire, Ils ont beau faire efforts, ils les cherchent en vain ; Mais Molière les trouve, et, c'est le fin du fin. Car, quand il contrefait de Villiers dans OEdipe, Beau-Château dans le Cid, sa femme qu'il constipe, Et que dans Nicomède il fait voir Montfleury, L'on rit dans les endroits où l'on n'a jamais ri ; Et dedans cet endroit où sa main les assemble, Il fait plus rire seul que tous ces quatre ensemble.

Alcidon

Mais ne t'y trompe pas.

Le Marquis

Consolez-vous tous deux.

Alcidon

C'est de lui que l'on rit, Marquis ; ce n'est pas d'eux, Car dessus ce sujet, quoi que tu puisses dire, Le dessein des acteurs n'est pas de faire rire ; On récite chez eux comme il faut réciter. Crois-tu que dans les vers que l'autre vient citer, Il faille faire rire ? Et peux-tu reconnaître...

Le Marquis

Si ce n'est leur dessein, morbleu ! Ce devrait l'être ; Car pour le sérieux on devient négligent, Et l'on veut aujourd'hui rire pour son argent. L'on aime mieux entendre une turlupinade, Que...

Alcidon

Par ma foi, Marquis, notre siècle est malade. N'es-tu point de ces gens qu'on ne saurait souffrir, Et qui disent partout qu'ils le veulent guérir ?

Le Marquis

Non ; mais de ces acteurs la galante manière...

Alcidon

J'en disais tout autant ; mais depuis que Molière...

La Marquise

Mais Molière, après tout, quoiqu'il fasse le fier, Peut, en les imitant, apprendre son métier ; Mais eux, qu'avec plaisir tout Paris vient entendre, En le contrefaisant, ne peuvent rien apprendre ; J'avouerai cependant, pour devenir bouffons, Qu'ils pourraient bien avoir besoin de ses leçons.

Le Marquis

Mais je crois qu'ils feront beaucoup mieux de se taire ; Sont-ils assez méchants pour le bien contrefaire ?

Alcidon

Et quand ils en auraient même la volonté, Le plus hardi d'entr'eux serait déconcerté. S'ils y songent, il faut que leur dessein avorte, Car, qui diable croirait un vers de cette sorte ?

Le Marquis

D'où va venir ce vers ?

Alcidon

Attendez, il est pris De... (si je m'en souviens) L'École des maris, Quand il parle à son frère. Oui, lorsqu'il lui propose De signer : « Taisez-vous, vous dit-on, et pour cause. »

Le Marquis

Hé bien ! Morbleu ! Ce ton n'est-il pas naturel ?

Alcidon

Puisque c'est ton avis, je le veux croire tel. Dis ce que tu voudras, Marquis, moi, je m'engage À faire voir à tous...

Le Marquis

Dieu me damne ! J'enrage, Quand je vois des lourdauds faire les gens d'esprit. Blâme encor la façon dont ce grand homme écrit ; Dis-moi, trouves-tu pas cette pointe divine : « Marquis, à tes canons fais prendre médecine... Pourquoi, Marquis, pourquoi ?... C'est qu'ils se portent mal. »

Alcidon

J'en croirai, si tu veux, l'agrément sans égal, Mais...

Le Marquis

Morbleu ! Je lirais l'un et l'autre Corneille, Que je n'y verrais pas une chose pareille.

Alcidon

Mais dans cet Impromptu que tu fais si plaisant, S'il est comme tu dis, si fort divertissant, Pourquoi rit-on si peu ?

Le Marquis

Pourquoi ? C'est qu'on admire. Crois-tu, s'il eût voulu, qu'il n'eût pas bien fait rire ? Quoi ! Ne pouvait-il pas, ayant le même corps, En faire encore agir les burlesques ressorts ? Et n'a-t-il pas en lui, cet homme inimitable, De ses contorsions la source inépuisable ? Madame, donnez-nous un peu son impromptu.

Alis

Son impromptu, Monsieur ?

Le Marquis

Comment !

Alcidon

Te moques-tu ? Il n'est pas imprimé.

Le Marquis

Cette pièce est fort bonne ; Molière est mon ami, je veux qu'il vous la donne ; Pour de l'argent, s'entend.

Alis

Quoi ! Ce que tant de gens...

Le Marquis

Non, non ; c'est l'Impromptu...

Alis

L'Impromptu de trois ans.

Le Marquis

De trois ans ?

Alis

Oui, Monsieur.

Le Marquis

De trois ans ; comment diable !

Alis

Il a joué cela vingt fois au bout des tables, Et l'on fait dans Paris que, faute d'un bon-mot, De cela chez les Grands il payait son écot.

Le Marquis

Oui, des comédiens, j'en ai su quelque chose : Mais le reste...

Alis

Le reste est une farce en prose, Aussi vieille qu'Hérode.

Le Marquis

Aussi l'on s'étonnait Qu'un ouvrage si bon eût été sitôt fait ; Et moi-même...

Alcidon

Dis donc, viendras-tu point me dire, Touchant cet Impromptu, qu'il faut que je l'admire ? Et quand, après trois ans, il vient nous faire voir...

À Alis.

Le Marquis

C'est-là, morbleu, c'est-là ce qui le fait valoir. Malgré toi, dieu me damne ! Il faut que l'on l'admire. Quoi ! D'une vieille farce où l'on n'a point fait rire, D'un méchant pot-pourri qu'à peine souffre-t-on, En faire un Impromptu plaisant ! Dis donc que non ! Vous en vendrez beaucoup, et par toutes les places...

Alis

Il faudrait donc, Monsieur, vendre aussi ses grimaces, Et de peur qu'en lisant on n'en vît pas l'effet, Au bout de chaque vers il faudrait un portrait. Ma foi, je n'en veux point ; pas un de nos Libraires N'en veut.

Le Marquis

Mais...

Alis

Mais, Monsieur, chacun sait ses affaires. Si, quand il fait des vers, il les dit plaisamment, Ces vers, sur le papier, perdent leur agrément ; On est désabusé de sa façon d'écrire, L'on rit à les entendre, et l'on pleure à les lire ; Et de ces mêmes vers, tels qui seront charmés? Ne les connaissent plus, quand ils sont imprimés. Sitôt que l'on les lit, un chacun nous vient dire : Je voudrais bien la voir de quoi nous pouvions rire ; Car de tout ce qu'il fait on ne reconnait rien Que le titre, le nom des acteurs et le sien.

Le Marquis

Marquis, Marquis ! Laquais, cours après pour lui dire Qu'il vienne jusqu'ici, s'il a dessein de rire. Là, Madame, parbleu ! Dussiez-vous vous fâcher, Notre ami le Marquis vous entendra prêcher.

Scène 5

Le Marquis, Cléante, Alcidon

Le Marquis

Bonjour, Marquis.

Cléante

Bonjour, la plaisante manière ! Te moques-tu ?

Le Marquis

Morbleu ! C'est du ton de Molière. Te moques-tu, toi-même, approche, approche-toi. Madame, que voilà, disputait contre moi, Et blâme l'Impromptu.

Cléante

Que veux-tu que j'y fasse, Si c'est son sentiment.

Le Marquis

Maugrébleu de sa face ! Je lui veux faire avoir ; mais elle est sur ce point...

Alcidon

Pour moi, de ce refus je ne la blâme point. Ce serait assez mal fonder son espérance.

Cléante

Une chose à mon sens choque la bienséance, Touchant ce grand auteur ; c'est de voir que partout À se faire louer lui-même il se résout ; Car la Marquise, enfin, fait son panégyrique Dedans son IMpromptu, comme dans sa critique. Cette prude est suspect, et je crois ce défaut...

Le Marquis

Point : c'est pour faire voir qu'il sait bien ce qu'il vaut.

Alcidon

Qu'il prenne garde à lui, Marquis ; car je t'annonce Qu'avant qu'il soit deux jours on jouera la réponse, Qu'il y sera daubé, mais daubé finement ; Et tu peux l'avertir d'y songer promptement.

Le Marquis

Oui, l'on dit que, pendant que la noise redouble, Un certain Montfleury veut pêcher en eau trouble, Et qu'il s'en veut mêler.

Cléante

Et que fera Boursaut ?

Le Marquis

J'ignore la raison qui l'a mis en défaut : Mais le premier venu pourra prendre sa place ; Car on ne pense pas pour cela qu'il la fasse. Ce ne sera pas lui, cela fera donc beau ?

Cléante

On dit que le dessein en est assez nouveau ; Enfin, l'on y travaille, et j'en sais bien le titre, Et l'on doit finement dessus certain chapitre...

Le Marquis

« Hé, mon Dieu ! Notre ami, ne te tourmente point. Bien huppé qui pourra l'attraper sur ce point. » Qu'à leur gré ces messieurs satirisent Molière, Qu'ils blâment son récit, son port et sa manière, Il ne répondra plus ; car il veut que le temps...

Alcidon

Je le crois, il n'a plus d'Impromptu de trois ans, Mais s'il en avait un...

Scène 6

La Marquise, Léandre, Le Marquis

La Marquise

Monsieur, et mon affaire ?

Léandre

Madame, elle est jugée.

La Marquise

Et de quelle manière ?

Léandre

Hors de cours, sans dépens.

La Marquise

Je gagne mon procès ?

Léandre

Assurément, Madame.

La Marquise

Ô dieu ! L'heureux succès !

Le Marquis

Il faut nous divertir toute cette journée, Puis après vous pourrez songer à l'hyménée.

La Marquise

Mais l'on peut s'en aller.

Le Marquis

Nous vous suivons aussi.

La Marquise

Sortons ; nous n'avons plus aucune affaire ici.

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

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