Comédie · 1705 · 5 actes

Le mari sans femme

d’Antoine Jacob dit Montfleury

Représentation
≈ 1 h 42
Distribution
3 femmes, 6 hommes
Répliques
621
Écriture
En vers
Dans l’app
Importable

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Dom Brusquin d'Alvarade H 110 ≈ 21 min 10
Celime F 126 ≈ 20 min 9
Fatiman H 123 ≈ 18 min 11
Tomire H 58 ≈ 15 min 5
Zaïre F 58 ≈ 8 min 6
Marine F 52 ≈ 7 min 3
Carlos H 44 ≈ 6 min 8
Julie N 23 ≈ 3 min 8
Stamorat H 19 ≈ 2 min 6
Gusman H 8 ≈ 1 min 1
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle IIIIIIIVV
Dom Brusquin d'Alvarade absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Celime absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Fatiman absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Tomire absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Zaïre absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Marine absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Carlos absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Julie absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
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Acte I

Scène 1

Zaïre

Zaïre

Entrez, je vais savoir, si Celime est visible, Elle est depuis huit jours dans un chagrin horrible, Pour la bien divertir, et faire vôtre cour, Préparez-vous, dans peu je serai de retour.

Scène 2

Julie, Carlos, Tomire, Marine

Julie

Ah Carlos !

Carlos

Ah Julie !

Tomire

Ah Marine !

Marine

Ah Tomire !

Julie

Quels ennuis !

Carlos

Quels chagrins !

Tomire

J'en crève.

Marine

J'en soupire !

Carlos

Hélas ! Que notre sort.

Julie

Hélas ! Que nos malheurs !

Carlos

Me va causer d'ennuis !

Julie

Me vont coûter de pleurs !

Carlos

Si vous pouviez savoir, Julie, à quoi m'expose Le cruel désespoir d'en avoir été cause : Car, enfin, c'est moi seul que j'en dois accuser, C'est moi de qui l'orgueil crut pouvoir tout oser. De vos ressentiments rien ne me peut défendre ; Ma forte passion me fit tout entreprendre, C'est moi seul ; c'est, enfin, ce trop sensible Amant, Que l'amour fit résoudre à votre enlèvement, Pour finir mon malheur, j'ai seul causé le vôtre ; Mais, enfin, vous veniez d'en épouser un autre, On vous avait forcée à prendre cet époux, Vous m'aimiez tendrement, je n'adorais que vous, Malgré ce que l'Amour m'avait semblé promettre, Dans son lit, dans ses bras l'hymen vous allait mettre, Je voyais vos chagrins, vous entendiez mes cris, Quel autre en cet état n'eût pas tout entrepris ?

Julie

Dans toutes ces raisons ne cherchez point d'excuse. Ce n'est que mon malheur, Carlos, que j'en accuse. Oui, c'est moi, qui depuis cette funeste nuit, Où prémices cruels du malheur qui me suit, Sans égard pour mes pleurs une mère inhumaine, Me venait de livrer à l'objet de ma haine, Je sortais de l'Autel troublée, et dans mon coeur, Cet hymen avait mis tant de crainte, et d'horreur ; Que sans considérer quelle en serait la suite, Je crus que mon bonheur dépendait de ma fuite. Marine m'en pressa, même elle me fit voir, Que fuir ses ennemis est le premier devoir, Et ses conseils...

À Tomire.

Marine

Allons, mettons tout sur Marine, Voyons, qu'ai-je tant fait ? Ça que je m'examine, Je vous voyais tous deux désespérez, mourants, L'un enrageait dehors, l'autre pestait dedans, L'un souhaitait sa mort, l'autre jurait la sienne ; Vous me fîtes pitié ; car je suis trop humaine. Vous fûtes enlevée, il est vrai, je conviens Que j'en facilitai, de ma part les moyens, Que je vous conseillai d'aller pour cette affaire A Cadix, où Carlos disait avoir sa mère ; Et que sans moi l'hymen allait se consommer ; Mais, quoi, savais-je moi que l'on irait par mer ? Et c'est ta faute, à toi, que le malheur engraisse, Chien de porte-guignon, tu n'eus jamais de cesse, Que nous ne fussions tous embarqués, car enfin...

Tomire

Eh ! Devinais-je, moi, qu'au milieu du chemin, Lors que l'on se croyait le mieux dans ses affaires, Le vaisseau serait pris par ces chiens de corsaires, Et qu'ils nous mèneraient captifs au port d'Alger ? Mais plutôt c'est sur toi qu'il s'en faudrait venger, Duègne intéressée, intrigante courtière, Il t'a toujours fallu quelque amoureux mystère, Quelque intrigue, et pour toi c'est un faire il le faut ? Car, enfin, on le sait, on te pendait plutôt, Que tu n'eusses toujours quelque intrigue en campagne. Que ne me laissais-tu vivre en paix en Espagne ; Je me vois sans amis, là j'en avais un cent, J'y mangeais tous les jours comme un convalescent, J'y riais comme un fou, j'étais gras comme un Moine, J'y dormais en abbé, j'y buvais en chanoine ; Que ne m'y laissais-tu, traîtresse, car c'est toi, Qui m'a mis en l'état fâcheux où je me vois.

Carlos

Laisse-nous en repos, et te tais, va Tomire.

Tomire

Cela vous est facile à vous autres à dire, Qui par bonheur pour vous instruits à bien chanter, Savez dire des airs qu'on se plaît d'écouter ; Notre Patron chez lui s'en divertit, et même Tous les jours au lever de la beauté qu'il aime, Depuis que le destin sut nous assujettir, Vous venez par son ordre ici le divertir. Vous ne manquez de rien, vous vivez à vôtre aise, Mais pour moi qui ne sait rien faire qui leur plaise, Dès qu'un léger sommeil fait place à ma douleur, Un gros coquin de Turc dont le diable aurait peur, Disant cent Carachou, se montrant à ma vue, De dix coups de gourdin sans façon me salue. Moi j'ouvre de grands yeux, n'entendant pas ces mots ; Lui de vingt autres coups me chamarre le dos ; Disant sur sa cauvé sursa, de son ton grave, Comme si devinant qu'on me ferait esclave, J'avais dû par avance exprès avoir appris, À parler Turc, avant que le traître m'eût pris.

Marine

Pour moi je ne saurais perdre encor l'espérance De revoir mon pays.

Julie

Et sur quelle assurance ? Sur quoi ?

Marine

Je ne saurais croire que votre époux, Ou vôtre mère n'ait quelque pitié de vous, Votre mère vous aime, et je me persuade Que votre digne époux Dom Brusquin d Alvarade, Étant fort amoureux avec le bien qu'il a... Enfin le coeur me dit qu'il vous rachètera.

Julie

C'est se vouloir flatter d'un espoir chimérique, Qui leur aurait appris que je suis en Afrique ?

Marine

Je ne puis plus vous rien cacher en cet état, Lors que nous fûmes pris, un certain renégat, Touché de ma douleur voulut bien me promettre, Que si je lui voulais donner un mot de Lettre, Il trouverait moyen de le faire tenir.

Carlos

L'as-tu fait !

Marine

La réponse en est prête à venir.

Carlos

Quel Démon ennemi du bonheur de ma vie, Pour me combler de maux t'inspira cette envie ? Tu te devais sur moi remettre du souci...

Marine

Ma foi, sauve qui peut, que diantre faire ici ? Et de plus, franchement, puis qu'il vous faut tout dire, Je craignais qu'en perdant l'occasion d'écrire, Quelques Turcs, comme on sait qu'ils n'en font pas façon, Ne voulût à la fin quelque jour... que sait-on Ce qu'il aurait voulu ?

Tomire

Elle a raison, je pense Tenez, ces chiens de Turcs n'ont point de conscience.

Carlos

Où ta fausse pitié nous va-t-elle engager ? Fatiman mon Patron est Gouverneur d'Alger, Pour m'en faire estimer j'ai tout mis en usage, J'espérais par mes soins finir notre esclavage, Mon oncle...

Marine

Tout cela n'aurait rien fait pour nous, Votre oncle tout au plus n'eût racheté que vous.

Carlos

Ah !

Tomire

Zaïre paraît, cachez-lui votre peine.

Scène 3

Zaïre, Julie

Zaïre

Celime va passer dans la chambre prochaine, Vous l'y pouvez attendre, et vous y concerter, Dépêchez, écoutez, n'allez pas lui chanter De ces airs indolents qui font dormir le monde, Sa tristesse est déjà si grande et si profonde, Que pour peu que votre air soit grave et langoureux, Son chagrin se pourrait répandre sur vous deux. Je vous en avertis.

Julie

Nous vous en rendons grâce.

Zaïre

Elle est depuis huit jours d'un bourru qui me passe, Je ne la connais plus, tout lui déplaît ; enfin Je me vois tous les jours en butte à son chagrin. Si j'ai de l'enjouement, elle m'appelle folle : Si je suis sérieuse, elle m'appelle idole ; Si je la suis partout, je la mets en courroux, Si je ne la suis point, j'ai quelque rendez-vous ; Si je la veux servir, je fais la nécessaire, Si je ne la sers pas, on ne me voit rien faire ; Si je dis qu'elle est bien, je me plais à flatter, Si je dis qu'elle est mal, je cherche à contester ; Prompte, j'ai trop de feu ; Lente, mon froid la gèle ; Enfin je ne sais point comment vivre avec elle, Son chagrin se répand jusques sur ses amours, Fatiman espérait l'épouser dans deux jours, Il avait son aveu, sa passion est grande, Maintenant elle dit, qu'elle veut qu'il attende, Et que pour bien juger de ses empressements, Elle veut éprouver son amour quelque temps. Dés qu'il la veut presser, son chagrin renouvelle. Ah ! Que si j'étais belle et bien faite comme elle, Et qu'avec moi quelqu'un voulût se marier, Je me garderais bien de me faire prier. Mais à propos, entrez, elle pourrait attendre.

Scène 4

Zaïre

Zaïre

Fasse le juste Ciel qu'elle se puisse rendre Aux feux de Fatiman ; si l'Hymen concerté Se conclut, il me doit donner la liberté. Quand il donne parole, il la tient sans réserve. Qu'a-t-elle à différer, il faut que je l'observe, Pour savoir... Elle vient, son chagrin me fait peur.

Scène 5

Celime, Zaïre

Celime

Ah ! Qu'un nouvel amour met de trouble en un coeur, Surtout lorsque l'on craint d'avoir une rivale !

Zaïre

Vous alliez, disiez-vous, passer dans l'autre salle, Ces Gens vous attendaient pour vous y divertir, Mais puis que vous voilà, je vais les avertir.

Celime

Non, demeure.

Zaïre

Eh ! Souffrez que je les avertisse, De grâce, et trouvez bon que l'on vous divertisse, Vous avez du chagrin, il ne sert qu'à laidir, Tenez, un petit air vous va ragaillardir, Laissez-moi faire.

Celime

Non, avant qu'on les appelle, Je veux t'entretenir, Zaïre.

Zaïre

Que veut-elle ?

Celime

Tu vois ici Julie, et Carlos tous les jours, De quel air la voit-il, et quels sont leurs discours ?

Zaïre

Leurs discours ? Jamais Gens autres que des Idoles Ne se sont expliquez avec moins de paroles : Tenez, voulez-vous voir, ce qui se passe entre eux ; De temps en temps Julie un mouchoir sur les yeux, Pleure en gesticulant, ensuite elle est rêveuse.

Celime

Elle pleure, gémit, rêve, elle est amoureuse, Et que répond Carlos à cet ennui profond ?

Zaïre

Lui ? Tenez. Ah ! voilà tout ce qu'il lui répond.

Celime

Sans doute, ils s'aiment ; mais quand leurs douleurs s'apaisent, À quoi s'occupent-ils ? Que font-ils ?

Zaïre

Ils se taisent, Jusqu'à vôtre réveil ils sont en cet état, Non jamais entretien de gens ne fut si plat, Et je ne croirais point, sans le voir d'ordinaire, Qu'une femme jamais pût si longtemps se taire ; Il faut les avertir, je vais prendre ce soin, Ils vous réjouiront, vous en avez besoin.

Scène 6

Celime, Carlos, Julie, Zaïre

Celime

N'était ce pas assez du destin qui me brave, D'avoir soumis mon coeur à l'amour d'un esclave, Sans que par un malheur que je ne puis dompter La jalousie aidât à me persécuter ? Si j'en crois leurs regards et ce qu'ils ont de tendre, Carlos... Mais cependant j'ai pu les mal entendre, Ma défiance peut avoir trompé mes yeux, Et le temps et mes soins m'en éclairciront mieux. Les voici ; Pour savoir ce que je crains d'apprendre Avec des yeux perçants je m'en vais les entendre. Approchez, venez-vous, suivant mes volontés Sur les Européens me donner des clartés, De ces peuples heureux révérez dans l'Afrique, Dont on ne sait que trop la valeur héroïque ; Allez-vous me chanter par des tons animez Les diverses façons d'aimer et d'être aimés ?

Carlos

Nous allons vous tracer une légère image De ce qu'en ces climats l'Amour met en usage, Madame.

À part.

On chante.

Celime

Commencez, je vais vous écoutez. De ce qu'ils vont chanter, tâchons de profiter.

Julie

Dans ce vaste Univers surtout ce qui respire, L'Amour étend son empire :

Carlos

Par des ardeurs toujours nouvelles Le Français se laisse enflammer, Il ne ménage point les Belles ; Mais il sait s'en faire aimer.

Julie

Il signor Italien Aime assez bien, N'attrape rien. Il cherche les exploits qui sont de longue haleine, Et quand sous la fenêtre il va chanter sa peine, Le plus souvent La signora Est ailleurs impedita.

Carlos

Pour tout secret de l'amoureux mystère L'Allemand sait donner : C'est l'art de plaire. Et de ne pas aimer en vain, Il est constant toute sa vie Et traite une Sylvie Comme un muid de vin, Il en boit, il en boit jusqu'à la lie.

Julie

Aussi fidèle qu'amoureux, Aussi tendre que l'Amour même L'Espagnol sait seul comme on aime Et mérite seul d'être heureux.

Julie

Dans ce vaste univers, sur tout ce qui respire, L'amour étend son empire.

Celime

Cette diversité de passions m'enchante, Je suis de ce concert extrêmement contente. Vous m'avez plu : rentrez dans votre appartement, Je veux demeurer seule en ces lieux un moment.

Zaïre

À vouloir s'ennuyer c'est être industrieuse.

Celime

Revenez, je me sens aujourd'hui curieuse Ce que je veux apprendre importe à mon repos, Que chacun se retire, il suffit de Carlos.

Zaïre

Il suffit de Carlos ! Que peut-elle prétendre ? Au Cabinet prochain, cachons-nous pour l'entendre.

Celime

Carlos vous nous venez apprendre par vos chants Combien dans vos amours vos coeurs ont de penchants : Mais vous ne m'avez point exprimé ceux des femmes, Vous êtes connaisseur, votre Espagne a des dames. De grâce, apprenez-moi quand quelqu'une à son tour, Abandonne son âme aux charmes de l'Amour, Comment à son vainqueur dans son ardeur extrême, Pour la première fois, elle dit, je vous aime.

Carlos

Madame, cet aveu, si charmant en effet Qui coûte tant à faire, et qui pourtant se fait Dans les occasions diversement s'exprime, Selon la qualité de celle qu'il anime.

Celime

J'entends de ces beautés illustres par le sang, De mon âge à peu près, Carlos, et de mon rang.

Carlos

S'il se trouve en son choix plus ou moins de distances, Il faut ou qu'elle attende ou fasse les avances, Madame.

Celime

C'est à dire, en ces transports si doux, Que si celui qu'elle aime est d'un rang au dessous, C'est elle qui se doit expliquer la première ?

Carlos

Oui.

Celime

Mais de s'énoncer, comment est la manière ?

Carlos

D'abord par ses regards, truchements de son coeur, Elle le fait savant de son prochain bonheur, Invente des bienfaits, se plaît à les répandre.

Celime

Et si le Cavalier ne veut pas les entendre.

Carlos

Personne n'est aveugle à cette passion, L'Amour voit clair, et plus encor l'ambition, Si le respect oblige à quelque retenue, La Dame ouvre son coeur ; parle, elle est entendue.

Celime

Mais (car je prétends tout savoir) si par malheur, Le Cavalier ailleurs avait donné son coeur. À son premier amour s'il veut être fidèle, Que dit à ce mépris la Dame, que fait-elle ?

Carlos

Malheur au Cavalier qui méprise ses voeux, Et plus encor malheur à l'objet de ses feux. Qu'en ce funeste état ces amants sont à plaindre ! Dans sa fureur la Dame offensée est à craindre, Pouvant tout dans sa haine, elle n'épargne rien.

Celime

Regardez-moi, Carlos, envisagez-moi bien. Sur mon front, dans mes yeux, lisez votre avantage, Je vous permets, Carlos, d'expliquer leur langage, Et de prendre pour vous ce qu'ils ont de douceur : Comptez sur mes bienfaits, comptez sur ma faveur. Vivre en sa liberté, dans ce climat barbare, Est le moindre des biens, que ma main vous prépare. Portez donc jusqu'à moi vos regards et vos voeux, Ma bouche vous l'ordonne ; aimez-moi, je le veux ; Obéissez, craignez d'irriter ma tendresse, Je puis tout en ces lieux, pensez-y, je vous laisse, Songez que votre sort dépend de mon repos, Vous me rendrez tantôt réponse. Adieu, Carlos.

Zaïre

Elle aime cet esclave ! Ah ! Quelle extravagance ! Mais il faut la rejoindre, et garder le silence.

Scène 7

Carlos

Carlos

L'ai-je bien entendue, ou me suis-je abusé, À quel plus grand malheur pouvais-je être exposé ? Puis-je jusqu'à l'aimer, sans horreur me contraindre ? Et puis-je mépriser son ardeur sans la craindre. Hélas ! Mille dangers m'alarment tour à tour, Je crains également sa haine et son amour. Je me perds, et n'osant résister ni me rendre...

Scène 8

Tomire, Carlos

Tomire

Monsieur après ceci vous n'avez qu'à vous pendre.

Carlos

Qu'est-ce encore, que viens-tu m'annoncer ?

Tomire

Un malheur À se désespérer, à mourir de douleur, Et, comme je vous l'ai déjà dit, à se pendre, Et si vous m'en croyez, vous irez sans m'entendre...

Carlos

Julie est-elle morte, et le destin jaloux...

Tomire

Non.

Carlos

Que me dis-tu donc ?

Tomire

Qu'elle est morte pour vous. Qu'elle vit pour un autre, et que jamais oeillade...

Carlos

Comment !

Tomire

Vous connaissez Dom Brusquin d Alvarade, Ce brave Dom Brusquin, cet obstacle à vos feux, Fantasque comme un diable, et jaloux comme deux, Maussade comme trois, avare comme quatre.

Carlos

Et bien ?

Tomire

Il est ici.

Carlos

Que d'ennuis à combattre ? Ah Ciel ! Il est ici, qui te l'a dit ?

Tomire

Mes yeux.

Carlos

Ne t'ont-ils point trompé ?

Tomire

Non, je vous réponds d'eux.

Carlos

Il est ici ?

Tomire

Lui-même.

Carlos

Où le Ciel me destine ! Voilà ce qu'ont produit les Lettres de Marine : Mais où l'as-tu trouvé ; comment sur son rapport ?

Tomire

Tout à l'heure, Monsieur, en allant vers le Port, Je l'ai vu d'assez loin descendre d'une barque ; Et comme sa figure est assez de remarque, Les Turcs railleurs après l'avoir examiné, En lui riant au nez l'ont tous environné, J'ai fait comme eux, voulant m'éclaircir davantage ; Mais dès que de plus prés j'ai pu voir son visage, J'ai vu que c'était lui, je ne puis vous flatter ; Sur tout quand il a dit, qu'il venait racheter Sa femme, qui depuis six mois en barbarie, Était chez Fatiman sous le nom de Julie.

Carlos

Juste Ciel !

Tomire

Vous savez qu'il ne vous connaît point ; Venez vous éclaircir vous-même sur ce point. Venez.

Carlos

Et bien ! Allons nous montrer à sa vue, Il mourra de ma main si la chose est conclue ; Ou si Julie enfin doit partir de ces lieux, Je ne le verrai point sans mourir à ses yeux.

Tomire

Si vous voulez, Monsieur, faire quelque folie, Ne m'allez pas mener avec vous, je vous prie, On met à la raison les mutins en ces lieux, Séparons-nous plutôt ; car, enfin, j'aime mieux, Quoi que je sache bien qu'il faudra que je meure, Être esclave cent ans, que pendu demi-heure, Je vous en avertis, examinez-vous bien. Autrement...

Carlos

Viens, suis moI, Tomire, et ne crains rien.

Acte II

Scène 1

Dom Brusquin d'Alvarade, Gusman

Dom Brusquin d'Alvarade

Si Julie encore vous est chère, Ne pensez point à la chercher Autre part que dans Alger. Son malheur en a fait le butin d'un Corsaire. Ah, morbleu !... Fatiman Gouverneur dans ces lieux Nous tient esclaves toutes deux. En payant nos rançons, notre ennui se termine, Ne perdez point de temps, secondez nos souhaits, Elle est plus belle que jamais, Et moI plus que jamais, et caetera, Marine.

Gusman

Quoi, Monsieur, sur le point de revoir en Julie, Après six mois d'absence, une femme chérie, Quand à terre à couvert de l'orage, et du vent, Dont le bruit et la peur vous menaçaient souvent ; Je me flattais de voir Dom Brusquin d Alvarade, Ne songer qu'à la joie et qu'à faire gambade, Vous êtes tout chagrin, et malgré tous mes soins, Je vous vois...

Dom Brusquin d'Alvarade

Malepeste ! On le serait à moins, Tant qu'avec toi sur mer a duré le voyage, Je n'avais dans l'esprit que la peur du naufrage. La crainte du péril me donnait des frissons, Et maintenant tout plein de mes jaloux soupçons, J'ai, quand je vois ces Turcs, leur port et leur allure, Des frayeurs pour mon front de fort mauvais augure. Oui, quand je me remets que presque entre mes bras, Par un coup de Démon que je ne comprends pas, On m'a ravi Julie, et que je me rappelle, Le chagrin qu'elle avait quand j'étais auprès d'elle, Les pleurs qu'elle versa, que j'étais son époux, La peine qu'eut sa mère, à la fléchir pour nous, Et que de bonne foi, tout de bon j'examine, Que j'ai l'humeur bourrue, et que je pêche en mine, Que chez un Turc la belle est à discrétion, Que ce sont gens amis de la conclusion, Contre qui, sans miracle, une Belle captive, Soutient malaisément six mois de négative, Certain instinct fondé sur beaucoup de raison, Me dit que ce sera grand hasard si mon nom, Occupant d'un railleur le papier et la plume, Des maris bafoués ne grossit le Volume.

Gusman

C'est d'un pareil scrupule être trop combattu, Monsieur, Julie est sage, elle a de la vertu, Et vous devez enfin mieux juger en votre âme.

Dom Brusquin d'Alvarade

Elle est sage, il est vrai ; mais enfin elle est femme, Et cette qualité seule peut là-dessus Servir de contre-poids à toutes les vertus.

Gusman

Mais si pour vôtre honneur vous aviez tant d'alarmes, Pourquoi venir si loin la chercher, par quels charmes, Craignant pour vôtre sort le fruit de ses Amours, Hasarder sur la mer votre argent, et vos jours ?

Dom Brusquin d'Alvarade

Ah ! J'ai pour mes péchés, pour elle un chien de tendre, Qui n'a jamais voulu me rien laisser entendre : Et mon penchant plus fort que toute ma raison, N'a pu faire avorter cette démangeaison. À peine un matelot, que le Ciel extermine, M'eut confirmé l'avis que me donnait Marine, Que le Diable ennemi juré de mon repos, Me fit mettre ma vie à la merci des flots ; Comme si pour ces flots, ou pour Dame Fortune, J'avais un sauf-conduit signé du Dieu Neptune.

Gusman

Vous en repentez-vous ?

Dom Brusquin d'Alvarade

Je ne sais ; mais je crois Que si j'étais chez moi, j'y songerais deux fois, Ce noir pressentiment où ma raison s'obstine, Me fait...

Gusman

Mais il faut bien que ceci se termine. Vous en avez trop fait, pour ne pas achever, On sait à quel dessein vous venez d'arriver, Et votre femme, enfin, ou coquette, ou fidèle, En payant sa rançon vous sera...

Dom Brusquin d'Alvarade

Bagatelle, Si je puis découvrir que ce Turc pour début Se soit fait de son chef ici mon Substitut, Qu'il se soit par ses mains, enfin, de quelque sorte Payé de l'intérêt de l'argent que j'apporte ; Et que ma femme enfin avec ce Fatiman, Ait mis son coeur à prix, et mon front à l encan, Je dis, nescio vos, et m'en vais sans réplique, Et l'affaire entre nous est fort problématique.

Gusman

Et qui saura cela chez vous, quand par vos soins...

Dom Brusquin d'Alvarade

Pour n'être pas cru sot, un homme l'est-il moins, Dis, maraud ?

Gusman

Mais pourquoi jusques en sa demeure ?

Dom Brusquin d'Alvarade

On me doit faire voir Marine tout à l'heure, Un esclave en entrant me l'a promis ainsi, Moyennant...

Gusman

J'entends bien.

Dom Brusquin d'Alvarade

Et je l'attends ici. Vois-tu, je veux savoir avant que de conclure, Sur quoi, par qui, comment, et par quelle aventure Julie est en Alger ? Car à te parler net, Je crains fort dans ceci quelque complot secret ; Je n'ai pu jusqu'ici pénétrer ce mystère, Marine avecque moi n'est pas fille à se taire, En la flattant un peu je puis être éclairci De tout ce que je crains d'apprendre ; La voici.

Scène 2

Tomire, Marine, Dom Brusquin d'Alvarade

Tomire

Prends bien garde...

Marine

Suffit.

Tomire

Vous voyez, je m'acquitte.

Dom Brusquin d'Alvarade

Je vous suis obligé, Serviteur.

Tomire

Je vous quitte.

Scène 3

Marine, Dom Brusquin d'Alvarade

Marine

C'est lui-même, et d'abord je l'ai bien reconnu. Ah ! Monsieur.

Dom Brusquin d'Alvarade

Dieu te garde.

Marine

Soyez le bienvenu.

Dom Brusquin d'Alvarade

Bien ou mal, me voilà. Concluons.

Marine

Quoi ! Vous-même Venir jusques ici !

Dom Brusquin d'Alvarade

Que veux-tu, quand on aime On est sot, on est fou de mettre tous ses soins...

Marine

On serait bien fâché que vous le fussiez moins.

Dom Brusquin d'Alvarade

Passons.

Marine

Julie aura...

Dom Brusquin d'Alvarade

Comment se porte-t-elle ?

Marine

Bien.

Dom Brusquin d'Alvarade

Comme de tous temps j'ai reconnu ton zèle, Et que jamais pour moi tu n'eus rien de caché, Avant que de conclure ici notre marché, J'ai voulu te parler un peu sur cette affaire ; Sûr qu'avec ta franchise et ton zèle ordinaire, Par amitié pour moi mettant la feinte au croc, Tu vas à coeur ouvert...

Marine

Oh ! Cela vous est hoc. Parlez, je suis pour vous tout coeur.

Dom Brusquin d'Alvarade

Ta récompense Au reste passera de loin ton espérance, Et je t'ai préparé de quoi te voir un jour, Au dessus.... tu sauras le reste à mon retour.

Marine

Ah ! Monsieur, parlez donc.

Dom Brusquin d'Alvarade

Dis-moi, je te conjure, Comment, à quel dessein, et par quelle aventure Vous êtes toutes deux ici depuis ce soir.

Marine

L'aventure, Monsieur, est aisée à savoir. On venait de souper, la soirée était belle, Julie était chagrine, et je fus avec elle Faire un tour de jardin, en attendant la nuit, Tout d'un coup regardant que l'on faisait du bruit, Je vis des gens masqués, qui d'abord qu'ils nous virent, Sans être épouvantés de nos cris, nous saisirent, La porte du jardin s'ouvrit en même temps, Un carrosse était là ; l'on nous jeta dedans ; Touche cocher, dit-on, l'embarras de la noce...

Dom Brusquin d'Alvarade

Et vous êtes venus sur la mer en carrosse ?

Marine

Sur la mer en carrosse ! Eh qui vous dit cela ? Écoutez jusqu'au bout.

Dom Brusquin d'Alvarade

Lors qu'on vous enleva, Vous criâtes bien fort ?

Marine

Bien fort ? À pleine tête, Au voleur, au secours, au meurtre, arrête, arrête. Non, pour du bruit, jamais femme n'en a tant fait.

Dom Brusquin d'Alvarade

Il fallait que ces gens eussent quelque secret Pour avoir rendu sourds, pendant tout ce ravage Tous les gens du Logis, et tout le Voisinage, Car dedans ni dehors pas un n'entendit rien.

Marine

Enfin, il est pourtant très assuré...

Dom Brusquin d'Alvarade

Fort bien. Passons.

Marine

Nous arrivons au port, où cette troupe Du carrosse nous mit dedans une chaloupe, De là dans un vaisseau qui n'attendant plus rien...

Dom Brusquin d'Alvarade

Et que se passa-t-il ? Car, enfin, l'on sait bien Que quand pour s'exposer à diverses fortunes, On enlève les gens, ce n'est pas pour des prunes.

Marine

A peine eut-on été quelques heures en mer Qu'on vit avec le jour les corsaires d'Alger Prêts à nous attaquer, on voulut se défendre, On se battit longtemps ; mais il fallut se rendre, On nous prit, et pour nous le corsaire adouci, Nous prit dans son vaisseau, pour nous conduire ici, Où depuis...

Dom Brusquin d'Alvarade

Franchement je trouve cette histoire Peu possible ; mais bien très difficile à croire, Que devinrent ces gens masqués dont les efforts Avaient...

Marine

Apparemment ils sont captifs, ou morts, Mais comme pas un d'eux ne montra son visage, Je ne vous en puis pas apprendre davantage.

Dom Brusquin d'Alvarade

Fatiman était donc ce corsaire d'Alger.

Marine

Il en est Gouverneur, et ne va guère en mer. Ce fut un autre Turc.

Dom Brusquin d'Alvarade

Comment, en sa puissance.

Marine

C'est qu'il est Gouverneur.

Dom Brusquin d'Alvarade

Et quelle conséquence ?

Marine

En cette qualité par un droit peu commun, Des esclaves qu'on fait, de huit il en prend un, Il nous vit, et d'abord nous prit pour son partage.

Dom Brusquin d'Alvarade

Sans doute que ce Turc, comme c'est leur usage Avait quelque sérail à meubler, sur ma foi...

Marine

Toujours prêt d'expliquer...

Dom Brusquin d'Alvarade

Tout doucement dis moi ; Tu sais bien qu'il manquait, lorsque l'on prit Julie, À nôtre mariage une cérémonie.

Marine

Quelle cérémonie ?

Dom Brusquin d'Alvarade

Eh ! Celle que l'Amour Ordonne à frais communs la nuit de ce grand jour. Celle chez qui des gens que l'on marie ensemble Fait un noeud gordien du noeud qui les assemble. Qui lorsque l'on nous eut l'un à l'autre conjoint, Devait le soir... Enfin, celle qu'on ne fit point.

Marine

Eh bien ?

Dom Brusquin d'Alvarade

Je voudrais bien avant que de conclure, Savoir si quelque Turc épris de sa figure Ne s'est point....

Marine

Quoi ?

Dom Brusquin d'Alvarade

Chargé de la commission De mettre notre hymen dans sa perfection.

Marine

Quels contes ! Par ma foi, c'est grand dommage.

Dom Brusquin d'Alvarade

Écoute, Tu crois donc qu'il ne s'est rien passé ?

Marine

Le beau doute !

Dom Brusquin d'Alvarade

Qu'auprès d'elle ce Turc n'a jamais entrepris De mettre sur mon front les armes du pays, Que de force ou de gré pas un n'a rien eu d'elle ?

Marine

Pas un.

Dom Brusquin d'Alvarade

Et qu'elle soit aussi sage que belle.

Marine

Vous n'en sauriez douter sans lui faire un affront.

Dom Brusquin d'Alvarade

Vivat, je trouve ici sûreté pour mon front.

Marine

Croyez-en mon rapport, et vous mettez en tête Qu'elle a toujours trouvé Fatiman fort honnête, Fort civil, obligeant, même respectueux ; Outre que quand pour elle il eût senti des feux, Il eût perdu son temps, puis qu'enfin ma Maîtresse Sur ce chapitre là n'en doit rien à Lucrèce.

Dom Brusquin d'Alvarade

C'est à dire, entre nous, parlant de bonne foi ; Qu'à son défaut, ces Turcs se sont passés de toi.

Marine

Quels discours ! N'avez-vous rien de meilleur à dire ?

Dom Brusquin d'Alvarade

Va, je n'en dirai rien, ceci me peut suffire.

Marine

Fatiman vient, je sors...

Scène 4

Dom Brusquin d'Alvarade, Stamorat, Fatiman

Dom Brusquin d'Alvarade

Peste ! Quel égrillard ! À son air je crains bien d'être venu trop tard ; Et que sur mon honneur, enfin, étant à même, Comme sur la capture il n'ait pris le huitième.

Stamorat

Voilà cet Espagnol dont on vous a parlé.

Dom Brusquin d'Alvarade

Salut, suis-je venu pour être contrôlé ? Messieurs, afin qu'ici personne ne l'ignore, Je prétends avec vous traiter de Turc à Maure. Vous avez pris sur Mer ma Femme sans façon, Rendez-la moi de même, en payant sa rançon : Çà répondez-moi juste au discours que j'entame. J'ai de l'argent, de plus j'ai besoin de ma femme.

Fatiman

Ta Femme, ce n'est pas Julie, apparemment ?

Dom Brusquin d'Alvarade

Comment ? Est-ce la vôtre ? Hem ! parlez franchement.

Fatiman

Non. Mais pour une femme aussi bien faite qu'elle, Franchement, je te trouve un mari sans modèle, A ne te pas flatter, car la beauté qu'elle a...

Dom Brusquin d'Alvarade

Il n'est pas à présent question de cela ; Pour ne pas chamarrer le dessus de ma lèvre Comme l'on fait ici, d'une barbe de chèvre, Sachez qu'étant un jour tête à tête au Pays, Nous ne manquerions pas... Bref chacun vaut son prix, Elle est pourtant ma femme, ou peu s'en faut, je n'ose...

Fatiman

C'est un malheur pour elle.

Dom Brusquin d'Alvarade

Ah ! Parlons d'autre chose, S'il vous plaît.

Fatiman

J'y consens, je vois bien que tes voeux Vont à vous voir chez vous bien réunis tous deux. Tu meurs de la revoir, car je lis dans ton âme, Elle a de la beauté, tu l'aimes, c'est ta Femme ; C'est pourquoi je ne veux que six mille ducats, Pour la mettre en tes mains.

Dom Brusquin d'Alvarade

Quoi ! Vous n'y songez pas. Comment, pour une femme ?

Fatiman

Oui.

Dom Brusquin d'Alvarade

Peste, quelle somme [!] Combien faudrait-il donc vous donner pour un homme ?

Fatiman

À bien meilleur marché je vendrais leurs maris, Ce beau sexe chez nous est un trésor sans prix. Ainsi, nous ne pouvons trop exiger pour rendre.

Dom Brusquin d'Alvarade

Je vous conseille fort, pourtant, de n'en plus prendre.

Fatiman

De Femmes ?

Dom Brusquin d'Alvarade

Oui, surtout des environs.

Fatiman

Pourquoi ?

Dom Brusquin d'Alvarade

C'est que pour vous parler franc, et de bonne foi, Je vois force maris qui passent pour très sages, Qui vous les laisseraient sûrement pour les gages, Et je vous suis garant qu'ils en seraient ravis. Faites-nous bon marché pour notre droit d'avis. Contentez-vous du tiers pour elle et pour Marine, C'est beaucoup. Il ne faut point tant faire la mine.

Fatiman

Tu les veux toutes deux.

Dom Brusquin d'Alvarade

Oui, je l'avoue aussi, Si l'on vendait chez nous les femmes, comme ici, Pour moitié de l'Argent que j'offre pour la mienne, J'en aurais, à choisir, du moins une douzaine.

Fatiman

Finissons, je suis las d'un pareil entretien, Tu perds ici ton temps, j'en veux cinq mille, ou rien, Règle-toi là-dessus, et prends bien tes mesures, J'en demeure d'accord, ces lois sont un peu dures ; Mais cependant il faut ne me voir désormais, Que l'argent à la main, et me laisser en paix. Allez...

Dom Brusquin d'Alvarade

Quelle somme ! Ah ! J'en ai la mort dans l'âme, J'aimerais presqu'autant qu'ils gardassent ma femme. Ils pourraient s'en dédire, il faut se dépêcher. Ah, Chien de Turc !

Fatiman

Plaît-il ?

Dom Brusquin d'Alvarade

Je m'en vais vous chercher Les cinq mille ducats.

Fatiman

Cette affaire est conclue. Allons voir si Celime est enfin résolue À terminer l'Hymen qui me doit rendre heureux. La voici.

Scène 5

Fatiman, Celime, Zaïre

Fatiman

Quel bonheur vous présente à mes yeux ? Qui vous amène ici ?

Celime

Vous-même.

Fatiman

Moi, Madame. Ô Ciel ! À quel dessein ?

Celime

De vous ouvrir mon âme.

Fatiman

Qui vous cause ce soin, Madame, est-ce l'Amour ?

Celime

Je l'avoue, il me fait vous chercher à mon tour.

Fatiman

Et l'Hymen suivra-t-il ce feu qui le devance ?

Celime

Oui, lui seul à présent fait mon impatience.

Fatiman

Ô trop heureux mortel ! Ô fortuné moment ! À qui dois-je, Madame, un si grand changement ?

Celime

Je ne suis pas ingrate, et je vais vous l'apprendre. Tout ce que dans mes yeux vous remarquez de tendre, Ces feux qu'heureusement vous comprenez si bien, Me viennent d'avoir vu cet esclave chrétien.

Fatiman

Quoi, Madame...

Celime

Jamais ; croyez, s'il est possible, Vous ne me pouvez faire un plaisir plus sensible, Que d'en avoir fait choix pour me désennuyer, Dans ses Chants que jamais je ne veux oublier, Il a tant fait sentir à mon âme charmée, L'agréable douceur d'aimer et d'être aimée, Que mon coeur se dévoue à l'Amour désormais, Et d'un heureux hymen je fais tous mes souhaits.

Fatiman

Que ne lui dois-je point ? Que ma surprise est grande. Ô Ciel !

Celime

Puis-je pour lui vous faire une demande, C'est de sa liberté ; me l'accorderez-vous ?

Fatiman

Moi, Madame, je vais lui rendre un bien si doux. J'y cours.

Celime

Non, laissez-moi ce petit soin. Zaïre, Vous l'entendez, Carlos est libre ; allez lui dire, Et par votre discours faites-lui concevoir, Qu'après ce grand bienfait, il songe à son devoir.

Zaïre

J'y vais, Madame.

Fatiman

Après ce que je viens de faire, Je puis donc me flatter de l'hymen que j'espère ? Je puis...

Celime

Si le destin favorise mes pas, Vous verrez des transports que vous n'attendez pas, Adieu.

Scène 6

Fatiman, Zaïre

Fatiman

De mon amour la confiance fidèle, Enfin va remporter...

Zaïre

Ô la fine femelle !

Fatiman

Qui, Celime ?

Zaïre

Oui.

Fatiman

Comment, au lieu de la louer...

Zaïre

Quoi, vous ne voyez pas qu'elle veut vous jouer ?

Fatiman

Elle ?

Zaïre

Elle aime Carlos.

Fatiman

Ah ! Quelle perfidie ! Ciel ! Elle aime, dis-tu, Carlos ?

Zaïre

À la folie.

Fatiman

D'où sais-tu cet amour dont elle brûle en vain, Dis-moi ?

Zaïre

Tantôt cachée au Cabinet prochain, J'ai de ses feux naissants, entendu le mystère, Dans l'aveu qu'à Carlos, sa bouche en a su faire, Elle lui promettait des biens en quantité, Dont le moindre à ses yeux était la liberté, Et c'est pour ce sujet qu'elle l'a demandée.

Fatiman

De quelle passion est-elle possédée ! Et Carlos qu'a t'il dit ? Tu l'as bien entendu ?

Zaïre

Interdit et confus il n'a rien répondu.

Fatiman

De ce complot maudit je veux savoir la suite, Zaïre, j'en commets le soin à ta conduite. Va trouver Dom Carlos, comme elle te l'a dit. Achève exactement ce qu'elle t'a prescrit. Observe adroitement ses yeux, sa contenance Ses gestes, ses discours, et même son silence ; De peur d'être surpris dans cet appartement, Tu viendras dans le mien m'instruire promptement, Vole, ta liberté que ma bouche a jurée, Sera par ce service encor plus assurée.

Zaïre

Pour redevenir libre, allons trouver Carlos.

Scène 7

Julie, Carlos

Julie

Zaïre ?... Elle me fuit, tout nuit à mon repos, Je cherche en vain Carlos pour adoucir ma peine. En vain... Mais le voici, mon bonheur me l'amène. Carlos me laissez-vous en proie à mes douleurs ? Venez avecque moi détourner mes malheurs ; Pour empêcher ma mort, allons trouver Celime.

Carlos

Ah ! Quel empressement de la voir, vous anime ? Madame.

Julie

Dom Brusquin est ici dés ce jour, Avecque Fatiman il traite mon retour. Par ce rachat cruel livrée à ce barbare, Demain notre malheur pour jamais nous sépare, Et Celime pourrait auprès de Fatiman...

Carlos

Ah ! Nous sommes perdus, s'il faut son agrément. Et plus que Dom Brusquin, elle est notre ennemie.

Julie

Comment ?

Carlos

Vous le dirai-je, hélas ! belle Julie, Pour cet infortuné, par un instinct jaloux, Elle a le même coeur, les mêmes yeux que vous.

Julie

Elle vous aime ? Hélas !

Carlos

Elle a su me le dire.

Julie

L'aimez-vous ?

Carlos

Moi ! Madame, ah ! Plutôt que j'expire À vos genoux...

Scène 8

Dom Brusquin d'Alvarade, Julie, Carlos

Dom Brusquin d'Alvarade

Allons pour consommer cela... Que vois-je ici ? Ma femme !

Julie

Ah !

Dom Brusquin d'Alvarade

Que faites-vous là ? Parlez, travaillez-vous tous deux pour notre honte.

Il s'en va.

Carlos

Je ne suis pas ici pour vous en rendre compte.

Scène 9

Dom Brusquin d'Alvarade, Julie

Dom Brusquin d'Alvarade

Me voilà, quel accueil ! Quoi sans savoir nager, Quand de la Mer pour vous je brave le danger, Je ne vous vois pour moi remuer pied ni patte. Vous ne pouvez, du moins me dénier ingrate, Que vous voyez en moi votre libérateur.

Julie

Je ne puis voir en vous, que mon persécuteur.

Scène 10

Dom Brusquin d'Alvarade

Dom Brusquin d'Alvarade

Suis-je pas un grand sot d'aimer cette traîtresse ? Mais puis que rien ne peut guérir tant de faiblesse, Et que le Diable épargne enfin si peu de fronts, Hasard à mon marché, concluons et partons.

Acte III

Scène 1

Stamorat, Fatiman

Stamorat

D'un air brusque, augmenté par sa mélancolie, Le brave Dom Brusquin pour racheter Julie, Vient de nous délivrer les cinq mille Ducats. Impatient de voir sa Femme entre ses bras, Pour partir promptement il demande audience, Il est proche d'ici ; vous plaît-il qu'il avance ?

Fatiman

Non, lorsque je voudrai le voir, il entrera.

Stamorat

Lui dirai-je le temps, quand...

Fatiman

Quand il me plaira, En faveur de Carlos, je prétends, quoi qu'il die, D'avec ce Dom Bourru démarier Julie. La remettre, Zaïre, à cet heureux amant, Pour prix d'avoir été sincère à Fatiman. Oui, ce qu'il m'a fait voir pour moi contre Celime, L'assure pour jamais de toute mon estime. Quant à l'ingrate, enfin, je veux jusques au bout La suivre, la surprendre, et la confondre en tout. Par des airs concertés et chantés devant elle, Insulter, irriter son ardeur criminelle ; Toi, comme je l'ai dit, agis de ton côté, Sûre que mes bienfaits suivront ta liberté.

Scène 2

Zaïre, Celime

Zaïre

Pour me voir libre, allons trouver... Elle s'avance.

Celime

Je ne puis résister à mon impatience ; J'ignore si Carlos a rempli son devoir, Je brûle de l'apprendre, et crains de le savoir, Zaïre est paresseuse et... La voici. Zaïre, De la part de Carlos que venez-vous me dire, A-t-il avec transport reçu sa liberté, De quels regards, Zaïre, a-t-il vu ma bonté ?

Zaïre

Je voudrais, dans l'état où j'ai trouvé son âme, Que de vos propres yeux vous l'eussiez vu, Madame. Pour en être surprise autant que je la suis.

Celime

La joie est éclatante après de longs ennuis. Il t'a, je m'imagine, avec peu de conduite, Fait des remerciements par des discours sans suite, Et qu'il viendrait bientôt redevable à mes soins Embrasser mes genoux.

Zaïre

Lui ! Madame, rien moins. À le voir interdit, rêveur, muet, stupide, Le regard égaré, le visage insipide, D'une froide sueur il a paru trempé, Comme si du tonnerre il eût été frappé.

Celime

Un bien qu'on n'attend pas surprend et saisit l'âme, Enfin il a parlé ?

Zaïre

Rien moins encor, Madame : De rompre le silence en vain je l'ai pressé, Plus je montrais d'ardeur, plus il était glacé, Et sur son teint, du rouge ayant perdu les charmes, Grosses comme des poix j'ai vu couler ses larmes.

Celime

On pâlit de surprise, et la joie a ses pleurs.

Zaïre

Non, si je m'en rapporte au langage des coeurs, Les siennes à Julie exprimaient le contraire.

Celime

Quoi, Julie... Au récit que tu lui viens de faire Elle était donc présente ?

Zaïre

Ils ne se quittent pas, Madame.

Celime

Le crois-tu charmé de ses appas ? Serait-il aimé d'elle, est-ce un plaisir qu'il goûte ?

Zaïre

Il ne m'en a jamais parlé, mais je m'en doute.

Celime

Un désir curieux me porte à le savoir, Et je veux... Mais quel Homme ici viens-je de voir ?

Zaïre

C'est Tomire, autrefois son valet.

Celime

Va lui dire, Que je veux lui parler, et qu'il vienne.

Zaïre

Tomire Viens, on veut te parler.

Scène 3

Tomire, Celime, Zaïre

Tomire

J'allais chez Fatiman, Courir exécuter l'ordre et l'empressement Du brave Dom Brusquin, qui demande audience, Vous voyant, par respect, je retournais.

Celime

Avance Viens. Autrefois Carlos était servi par toi ? Parle.

Tomire

Il n'a jamais eu d'autre valet que moi.

Celime

Et tu l'aimes ?

Tomire

Autant qu'un valet aime un maître.

Celime

Il est noble en Espagne ?

Tomire

Oui, tout ce qu'on peut l'être.

Celime

Quelle honte ! J'admire étant de qualité, Comment par sa famille il n'est pas racheté !

Tomire

En Europe souvent, quoi qu'ils soient en estimes, Madame, noble et gueux sont termes synonymes ; Carlos aurait ces noms sans l'espoir singulier D'un oncle riche et vieux dont il est héritier, Dieu merci.

Celime

Mais ayant cet oncle, est-il croyable Qu'il l'abandonne ?

Tomire

Il est avare comme un Diable ; Madame, et nous verrait plutôt crever tous deux, Que de donner un sou.

Celime

Sa mort proche, étant vieux, Enrichira Carlos d'une assez grande somme.

Tomire

Il est vrai qu'il est vieux, mais comme c'est un homme Qui depuis le berceau pour nous faire enrager, Ne s'est fait, ni saigner, ni droguer, ni purger, Et qu'il ne veut point voir de médecins, je doute Qu'il meure encor.

Celime

Parlons d'autres choses, écoute Carlos t'ouvrait son coeur, te connaissant prudent ?

Tomire

J'ai toujours, quoiqu'indigne, été son confident.

Celime

Conte-moi ses amours ?

Tomire

Oh ! Ces historiettes De mystères galants, d'intrigues, d'amourettes, Comme vous jugez bien sont de petits secrets, Qu'un valet bien discret, ne révèle jamais. Ainsi, vous voulez bien me dispenser, Madame, De découvrir ici le secret de sa flamme. Ce Dom Carlos dont j'ai ménagé les amours, Fut mon maître, et je veux m'en souvenir toujours. Tel que vous me voyez, j'ai pour lui tant de zèle, Que je veux être un jour cité comme modèle, D'un valet achevé, malheureux, mais nasard ; Et je ne haï rien tant qu'un Valet babillard, Qui veut à tous venants, même sans les connaître, Conter de but en blanc les amours de son maître.

Elle lui donne une bague.

Celime

Carlos est bienheureux que sa condition Lui conserve un tel zèle ; et ta discrétion Me paraît à la fois si rare, et si louable, Que le plaisir que j'ai de t'en trouver capable, Est payé de ce prix.

Tomire

Oh ! C'est...

Celime

Prends, j'aime à voir Que rien contre Carlos n'ébranle ton devoir. Son intérêt m'est cher : qu'à l'avenir ton zèle, Ne démente jamais une ardeur si fidèle, Tu sais tous ses secrets, garde-toi d'en parler, Et meurs plutôt cent fois que de les révéler.

Tomire

Oh !

Celime

Quant à ses amours qu'on aurait peine à croire, Carlos m'en a conté tantôt toute l'histoire. Ce n'est plus à présent un mystère pour moi, Il m'a dit qu'il aimait Julie.

Tomire

Ah ! Je le crois, Cela n'est pas nouveau.

Celime

Qu'une ardeur mutuelle Rendait malgré leurs fers leur amour éternelle ; Par quel hasard ils ont perdu la liberté, Leurs traverses, leurs pleurs...

Tomire

Il vous a donc conté Comment il l'enleva du logis de sa mère ; La rencontre qu'il fit de ce vaisseau corsaire ?

Celime

Oui, votre embarquement, et comment on vous prit. Le désespoir qu'il eut.

Tomire

Il vous aura donc dit, Là... que la chose fut justement accomplie, Dans le temps qu'on venait de marier Julie, Qui haïssait à mort l'époux qu'on lui donnait, Que deux heures plus tard l'Hymen se consommait.

Celime

Il m'a dit tout cela de point en point, Tomire.

Tomire

Il faut que sur son coeur vous ayez grand empire, Pour s'être ouvert à vous ainsi, j'en suis surpris,

Celime

J'estime fort Carlos.

Tomire

Et vous a-t-il appris Que ce vieux singe, à qui l'on maria Julie, Est pour la racheter dès hier en Barbarie, Et qu'avec Fatiman il a fait son marché ?

Celime

Je le sais, et Carlos m'en paraît si touché, Que sensible à l'ennui qu'il m'en faisait paraître...

Tomire

Hé bien ! Voyez un peu le caprice d'un maître, Il l'a dit, il n'aurait point cessé de crier, Si j'en avais ouvert la bouche le premier. Le monde est ainsi fait.

Celime

Cette triste nouvelle, Me donne pour Carlos, une douleur mortelle, Car il perd sa maîtresse, et l'ennui qu'il en a...

Tomire

Ne vous affligez point, si ce n'est que cela ; Depuis une heure ou deux tout a changé de face.

Celime

Quoi ! Ne me cache rien, dis-moi ce qui se passe.

Tomire

Je n'en suis pas encor tout à fait informé, Mais je viens de laisser Carlos joyeux, charmé, Parlant de se voir libre, et vous nommant, Madame, Avecque des transports qui découvrent son âme.

Celime

Vous m'en aviez, Zaïre, informée autrement.

Zaïre

J'ai dit ce que j'ai vu, Madame, assurément, Carlos était chagrin et triste en ma présence.

Tomire

C'est donc qu'il a voulu vous cacher ce qu'il pense ; Car c'est un fin matois, à le dire entre nous, Mais maintenant avec Julie, à ses genoux, Sa bouche tendrement sur ses mains attachées, Il les baise d'un air dont vous seriez touchée ; Je m'en vais leur conter, Madame, avec ardeur Combien vous témoignez de joie à leur bonheur.

Celime

Non, laisse-moi ce soin, et ne dis rien, Tomire.

Tomire

Je me tairai, Madame, et vous n'avez qu'à dire.

Scène 4

Celime, Zaïre

Celime

M'êtes-vous infidèle, et me tromperiez-vous, Zaïre ?

Zaïre

Moi, Madame, ah !

Celime

Craignez mon courroux. Vous savez qui je suis ; malheur à qui m'offense.

Zaïre

Et quel serait le fruit de cette intelligence ? Je retourne de près les examiner mieux.

Celime

Non, je n'en veux plus rien savoir que par mes yeux. Demeurez ; Mais qui vient me chagriner.

Scène 5

Stamorat, Celime

Stamorat

Madame, Fatiman pénétré du bonheur de sa flamme ; Pour devancer l'hymen qui doit le rendre heureux, Et répondre aux transports de son coeur amoureux, Vous offre ce coffret rempli de pierreries.

Celime

Je suis bien obligée à ses galanteries. Tenez, Zaïre, adieu.

Stamorat

Dans ce même moment Il vous fait préparer pour divertissement, Un Opéra chanté par Carlos, et Julie ; Mais il craint toutefois que ce chant vous ennuie.

Celime

Non, non, j'ai des raisons pour m'y bien divertir Sitôt qu'il sera prêt, qu'on me fasse avertir.

Scène 6

Stamorat, Fatiman

Stamorat

Elle n'est pas sensible à l'amour légitime. J'ai peur que Fatiman... il vient.

Fatiman

Comment Celime A-t-elle envisagé mon présent ?

Stamorat

Froidement.

Fatiman

Et que t'a-t-elle dit du divertissement ?

Stamorat

Avec beaucoup d'ardeur elle m'a fait connaître Qu'il lui ferait plaisir, et qu'elle y voulait être : Qu'elle avait des raisons pour s'y bien divertir, Et quand il sera prêt, qu'on la fasse avertir.

Fatiman

Elle y trouvera moins de plaisir qu'elle pense, Fais venir Dom Brusquin, qu'il vienne à l'Audience. Je vais pour obliger Julie, et Dom Carlos, Contraindre ce Magot de signer leur repos.

Scène 7

Dom Brusquin d'Alvarade, Fatiman

Dom Brusquin d'Alvarade

Ça, Seigneur Fatiman, concluons je vous prie, Aussi bien je commence à voir que je m'ennuie ; J'ai demandé ma femme, et l'on m'a fait savoir Que c'est de vôtre main, qu'il la faut recevoir, Je veux partir, enfin ; en un mot, comme en douze ; J'ai livré mon argent, livrez-moi mon épouse.

Fatiman

Elle est libre, et de plus contre notre traité, Je prétends lui donner gratis la liberté. La rendre sans argent, et qu'elle se retire...

Dom Brusquin d'Alvarade

Quel excès de bonté ! Sans argent, c'est à dire, Que ce drôle voyant qu'elle quittait ce lieu, S'est payé par ses mains en lui disant adieu. De ses bontés pour nous voilà la récompense, Et je vais sur mon front en porter la quittance. Que ferai-je à cela, passons ? Apparemment Nous pouvons donc partir ; trêve de compliment, Puisque vous voulez bien sans argent me la rendre, De peur de vous fâcher, je m'en vais la reprendre ; Si vous venez chez nous, vous me ferez honneur, Reste à vous dire adieu but à but, serviteur.

Fatiman

Avant que de partir il faut qu'avec Julie, Vous soyez le témoin d'une cérémonie, Et que vous me donniez ici quelques moments.

Dom Brusquin d'Alvarade

C'est pour une autre fois, nous n'avons pas le temps, À nous faire partir, votre honneur vous oblige.

Fatiman

Vous ne sauriez partir qu'après cela, vous dis-je, Il faut qu'absolument vous y soyez tous deux.

Dom Brusquin d'Alvarade

Vous raillez.

Fatiman

Il le faut, vous dis-je, et je le veux.

Dom Brusquin d'Alvarade

Dites-moi donc quelle est cette Cérémonie, Qui veut et ma présence, et celle de Julie, Sans indiscrétion peut-on vous en prier ?

Fatiman

C'est que je veux ce soir...

Dom Brusquin d'Alvarade

Hé bien !

Fatiman

La marier.

Dom Brusquin d'Alvarade

Julie ?

Fatiman

Elle.

Dom Brusquin d'Alvarade

Expliquons s'il vous plaît ce langage, Est-ce qu'on doute ici de notre mariage. Et que craignant en mer pour son honnêteté On veut nous marier pour plus de sûreté ?

Fatiman

Non.

Dom Brusquin d'Alvarade

Non ?

Fatiman

Non, je sais bien que tu l'as épousée, Que toujours à ta flamme elle s'est refusée, Que rien ne vous unit, enfin, que quelques mots Qui n'ont point eu d'effet ; Ainsi pour son repos Et même pour le tien, il vaut mieux, ce me semble, Vous séparer tous deux, que vous unir ensemble, L'usage le permet ici, comme chez vous, Et je lui vais ce soir donner un autre époux.

Dom Brusquin d'Alvarade

À ma Femme ?

Fatiman

À ta femme : et de plus....

Dom Brusquin d'Alvarade

Quel négoce.

Fatiman

Ton Argent servira pour les frais de la noce.

Dom Brusquin d'Alvarade

Nous nous entendons mal assurément tous deux. Vous prétendez ce soir marier à mes yeux, Qui, dites-vous, Julie ?

Fatiman

Oui.

Dom Brusquin d'Alvarade

Ma Femme : ah ! J'enrage, De quel droit, s'il vous plaît, rompre mon mariage ?

Fatiman

J'ai de deux marabouts pouvoir pendant dix ans, De démarier ceux qui ne sont pas contents.

Dom Brusquin d'Alvarade

Vous ? Si cela se sait, un jour il faut qu'il fonde, Des Maris en ces lieux des quatre coins du monde. Et si vous pouvez mettre à profit tout ce temps, Cela vous vaudra mieux que vingt Gouvernements.

Fatiman

Sans doute, et pour ne pas différer davantage, J'en fais ce soir l'essai par ton démariage. Vous y serez présent, vous en verrez le fruit.

Dom Brusquin d'Alvarade

Moi ! Ciel ! À quel malheur me vois-je ici réduit ! Qui l'eût dit ? Quand chez moi je partis plein de flamme, Que c'était pour venir aux noces de ma femme ; Et que me souhaitant des ailes aux talons, Je viendrais de si loin payer les violons ; Est-ce un arrêt pour moi sans appel ; et ma bourse Ne peut-elle adoucir ?...

Fatiman

L'affaire est sans ressource. Je lui donne un époux malgré tous tes discours.

Dom Brusquin d'Alvarade

Sera-ce pour longtemps ?

Fatiman

Ce sera pour toujours.

Dom Brusquin d'Alvarade

L'a-t-on dit à Julie ?

Fatiman

Oui, je lui viens d'apprendre.

Dom Brusquin d'Alvarade

Que dit-elle à cela ?

Fatiman

Qu'elle est prête à se rendre, Et qu'elle aimerait mieux en te manquant de foi, Être aux Fers avec lui, que Reine avecque toi.

Dom Brusquin d'Alvarade

Ah ! Me voilà donc veuf du vivant de ma femme. Et quel est ce beau fils qui cause tant de flamme ? Est-ce un secret pour moi ? Ne le puis-je savoir ?

Fatiman

Tu le sauras tantôt, je te le ferai voir.

Il s'en va.

Dom Brusquin d'Alvarade

Scélérat ! Est-ce ainsi que vous me percez l'âme ? Vous me coupez la bourse, et me volez ma femme. Vous pouviez l'avoir fait, sans m'avoir attendu Mais si j'y suis présent, je veux être pendu. Je pars, et vais, pleurant des malheurs incroyables, Donner cent fois le jour les Turcs à tous les Diables.

Fatiman

Il a beau se hâter, il n'ira pas bien loin. Suivez-le, Stamorat ; Allez, prenez-en soin.

Scène 8

Celime, Fatiman

Celime

Je ne vois rien encor préparé pour la fête, Qui retient le concert, qu'est-ce qui vous arrête ? Je ne croyais jamais être assez tôt ici, Et je ne vois encor personne.

Fatiman

Les voici, Madame.

Scène 9

Fatiman, Carlos, Julie, Celime

Fatiman

Qu'allez-vous, Carlos, nous faire entendre ?

On chante.

Carlos

De deux amants heureux, une scène assez tendre. En vain l'on conspire Pour séduire Un coeur amoureux, Tout ce qu'on fait pour le surprendre Ne sert qu'à le rendre Plus fidèle et plus tendre, Pour ses premiers feux.

Julie

Les présents, les faveurs N'arrêtent pas toujours les coeurs, En amour il faut se contraindre, Quand on a su charmer ; C'est un feu qu'il faut feindre, Et ce qu'on fait pour l'allumer, Sert bien souvent à l'éteindre.

Carlos

Les présents, les faveurs N'arrêtent pas toujours les coeurs ; Mais je crois que l'Amour...

Celime

Taisez-vous, Dom Carlos, votre chant m'étourdit ; Mais que fais-je, où m'emporte un trop juste dépit ; Ils s'aiment, je ne puis l'ignorer. Ô vengeance, Prête-moi tous tes traits, pour punir cette offense.

Fatiman

Il paraît que ces chants qui me semblent si doux, Madame, ne font pas le même effet sur vous.

Celime

Je ne sais par quel air leurs voix ont su vous plaire, Je crains d'en pénétrer l'injurieux mystère : Et si je m'en croyais... Mais il vaut mieux sortir.

Fatiman

Et qui peut vous avoir causé ce déplaisir ? Madame, expliquez-vous.

Celime

J'aurais peur d'en trop dire, Je ne suis pas assez à moi ; je me retire.

Fatiman

Je ne souffrirai point que vous quittiez ces lieux Sans que vôtre courroux s'explique, et qu'à vos yeux Un châtiment soudain n'étouffe votre haine.

Celime

Non, vous souffririez trop, je n'en vaux pas la peine ; À l'affront qui m'est fait vous avez trop de part.

Fatiman

Je jure...

Celime

À ces serments prononcez au hasard, Pour peu que vous vouliez que je donne croyance, Il faut pour satisfaire à ma juste vengeance, Que vous chargiez de fers, sans aucune pitié, Ces esclaves objets de mon inimitié, Qu'en des lieux séparés, accablés de misère, Ils sentent le malheur de m'avoir su déplaire.

Fatiman

Madame...

Celime

Obéissez, remplissez mes souhaits Ou bien résolvez-vous à ne me voir jamais.

Scène 10

Julie, Fatiman

Julie

Seigneur de ses fureurs sauvez notre innocence.

Fatiman

Je veux voir jusqu'où peut aller son insolence, Et lui dresser un piège adroit, ingénieux : Mais allons-en parler ailleurs que dans ces lieux, Et toi cours la trouver, Zaïre, va lui dire Que je vais accomplir tout ce qu'elle désire.

Acte IV

Scène 1

Celime, Zaïre

Celime

Zaïre, je vous ai confié mon secret, J'ai crû ne le pouvoir dans un sein plus discret ; Si je vous vois répondre à cette confiance, Zaïre, attendez tout de ma reconnaissance ; Mais si de me trahir vous cherchez le moment, Zaïre, craignez tout de mon ressentiment.

Zaïre

J'entre dans vos secrets, Madame, sans contrainte, Et de vôtre courroux je ne crains point l'atteinte, Si la peur maintenant se renferme en mon sein, Si je tremble, ce n'est que pour vôtre dessein.

Celime

L'Amour qui l'entreprend guidera l'entreprise.

Zaïre

Et c'est de cet Amour, que mon âme est surprise, Madame, est-il bien vrai que vous aimiez Carlos ?

Celime

Si je l'aime ! L'ingrat, que trop pour mon repos.

Zaïre

Emprisonné, Madame, et trahi par vous-même, Vous le persécutez, est-ce là comme on aime ?

Celime

As-tu vu ses tourments, sais-tu son désespoir ?

Zaïre

Dans l'abîme profond du cachot le plus noir, Mains, et pieds enchaînés, éloigné de Julie, Il faut voir ses clameurs.

Celime

Que mon âme est ravie.

Zaïre

Je ne vous comprends pas.

Celime

Dans ses cruels ennuis Il reconnaît sa faute, il voit ce que je puis, Plus de son noir cachot la rigueur est extrême, Plus il sent qu'il n'en peut sortir que par moi-même, Et de sa liberté redevable à mes soins, Il m'aimera, peut-être, il le feindra du moins.

Zaïre

Vous l'allez donc remettre en sa faveur premiÈre ?

Celime

Oui, Fatiman rompra ses fers à ma prière.

Zaïre

Mais ne craignez-vous point, l'en pressant trop souvent, Que Fatiman ne sorte enfin d'aveuglement ?

Celime

Fatiman veut ma main, il s'empresse à me plaire. Il m'aime, j'en ferai ce que j'en voudrai faire.

Zaïre

Il vient.

Scène 2

Fatiman, Celime, Zaïre

Fatiman

He bien, Madame, est-ce aujourd'hui le jour Où je verrai l'Hymen couronner mon amour : Mon coeur impatient d'en célébrer la Fête, Remplit tous les devoirs dus à vôtre conquête. Allons, Madame, aux yeux d'Alger et du Divan Joindre à jamais Celime à l'heureux Fatiman.

Celime

Avant que d'achever cette cérémonie, Guérissez, s'il vous plaît, mes soupçons sur Julie. Avez-vous accompli toutes mes volontés ?

Fatiman

Vos ordres sont déjà, Madame, exécutés. Dans un cachot obscur gémissant sous la chaîne, De vous avoir déplu, Carlos souffre la peine.

Celime

Et Julie ? Avez-vous pas la même rigueur ?

Fatiman

Non.

Celime

Non !

Fatiman

Je l'avouerai, touché de son malheur, Des grâces, des beautés, comme vous le modèle, J'ai respecté les droits, de votre sexe en elle, Elle est libre.

Celime

Ah ! Voilà mes soupçons confirmés, Votre coeur m'est connu, perfide, vous l'aimez.

Fatiman

Je l'aime !

Celime

Vous.

Fatiman

Moi !

Celime

Vous. Enfin ma jalousie Pour être modérée est trop bien éclaircie. De ces chants concertés je vois la vérité.

Fatiman

Eh... quelle erreur, Madame, et quelle pauvreté ! À mon Accusateur j'avais de quoi répondre ; Mais mon coeur l'entreprend, et je veux vous confondre, Pour gagner votre coeur, pour avoir votre main, Pour remplir vos désirs, que faut-il faire, enfin ?

Celime

Non, non, je ne veux pas que pour moi l'on se gêne, Et l'exécution vous ferait trop de peine.

Fatiman

Non, non, pour satisfaire à ce que vous voulez ; Je ne conçois plus rien d'impossible, Parlez.

Celime

Il faut à son époux que vous rendiez Julie, La bannir de vos yeux pour toute votre vie.

Fatiman

Hé bien ! Tantôt, Madame, à vos yeux, devant vous, Je remettrai Julie aux mains de son époux, Et je vais de ce pas répondre à votre attente.

Celime

Ce n'est pas tout, encor, pour me rendre contente, Et me débarrasser d'un visage odieux, Que pour jamais Carlos abandonne ces lieux, Et qu'à peine sorti des Fers de l'esclavage, Ce soir, avec la nuit, il quitte ce rivage.

Fatiman

Vous serez obéie.

Celime

Avant que de partir Que je lui parle, il faut, et c'est tout mon désir, Qu'il connaisse pour lui le fond de ma pensée, Pour ne pas voir ma haine, il m'a trop offensée.

Fatiman

Que l'on fasse venir l'esclave à ses genoux.

Celime

Demain vous connaîtrez ce que je sens pour vous.

Fatiman

Elle embrasse un dessein que je ne puis comprendre, Observons-la de près, cachons-nous pour l'entendre.

Celime

L'ai-je amené, Zaïre, au point où j'ai voulu ? Je me sers assez bien du pouvoir absolu. Dans les rusés détours d'une oeuvre mercenaire, Fatiman est bon Turc, grand pilleur, franc corsaire, Mais dans ces tours d'esprit aux amants destinés, C'est un homme à ne voir pas plus loin que son nez.

Zaïre

Il est vrai ; mais, Madame, ou j'ai peu de lumière, Ou je ne comprends pas ce que vous voulez faire. L'infortuné Carlos est aimable à vos yeux, Et vous voulez ce soir qu'il parte de ces lieux.

Celime

Oui ; mais de mes desseins achève de t'instruire, Toutes deux avec lui nous partirons, Zaïre.

Zaïre

Nous !

Celime

J'ai tout préparé, pour ce prochain départ, Un bâtiment anglais est gagné de ma part, Mon bien est en argent comptant ; dans ma retraite Je ne laisserai rien ici que je regrette. Il fallait pour sortir facilement du port, Du Seigneur Fatiman avoir un passeport, Sa bonté me l'accorde, et par son entremise, Demain de sa tendresse il verra la sottise. Tu peux t'en assurer...

Zaïre

Et malgré ces apprêts, Si Carlos est toujours rebelle à vos souhaits ?

Celime

À me plaire, Zaïre, il mettra son attache, Il sait ce qu'il en coûte, alors que l'on me fâche, Et puis quand seul à seul, nous nous verrons sur mer, Quand il se verra loin de qui l'a su charmer, Faite comme je suis, il n'est pas impossible Que son coeur à mes feux ne devienne sensible.

Zaïre

Le voilà.

Scène 3

Celime, Carlos

Celime

Je le plains des maux qu'il a soufferts, Zaïre approchez-vous, que l'on ôte ses fers. Qu'on me laisse. Restez, vous. Hé bien ! Téméraire, Tu vois quel est le fruit de m'avoir su déplaire ; Je suis absolument maîtresse de ton sort : La plus aimable vie, ou la plus dure mort Sont à ton choix.

Carlos

Madame.

Celime

En l'état déplorable, Où Julie a réduit ton destin misérable, S'arracher d'un objet qu'on aime tendrement, N'est pas, je le sais trop, l'ouvrage d'un moment ; Aussi, je laisse au temps à faire cet office ; Mes soins te forceront à me rendre justice. Pour gage d'un Amour dont mon coeur est garant, Accepte ces essais de ma tendresse, prend. Prends, dis je, je te laisse, écoute, et crois Zaïre, Elle connaît pour toi quel mouvement m'inspire. Fais, voyant ce que peut mon courroux dangereux, Ce qu'elle te dira, si tu veux vivre heureux. Adieu.

Scène 4

Carlos, Zaïre, Fatiman

Carlos

Ciel ! Je... Mais vous à ce qu'elle souhaite, Prêteriez-vous les mains ?

Zaïre

M'en garde le Prophète. Allons chez Fatiman lui...

Fatiman

J'ai tout entendu Au cabinet prochain ; étonné, confondu, De voir à quel excès elle poussait l'outrage, Indigné de l'affront, inspiré par la rage, Je me suis vu tenté de la perdre à vos yeux, Et je n'ai différé que pour la punir mieux.

Zaïre

Je crois que d'un amant la fureur est extrême, Quand il se voit trahi par la Dame qu'il aime.

Fatiman

Je l'aime ! Environné de soins, sur mon retour, Né dans le sein des flots, suis-je fait pour l'amour ? Son bien, plus que ses yeux, me la rendent aimable. Et je bénis du Ciel le moment favorable, Qui me montrant l'abîme où j'allais me plonger, Me fournit les moyens encor de me venger. Voyons quel est l'essai de ses galanteries.

Carlos

Le voilà.

Fatiman

Ce Coffret. Comment, mes pierreries ! L'usage qu'elle en fait m'inspire le dessein, D'inventer des tourments qui perceront son sein. Va la trouver, Zaïre, et pour flatter son âme, Feins-lui que son amant peut répondre à sa flamme, Qu'à la suivre déjà tu l'as vu balancer, Le reste me regarde, et je vais y penser. Nous... Qu'est-ce ?

Scène 5

Tomire, Fatiman

Tomire

Je venais, Seigneur, l'âme contente Raconter à mon maître une histoire plaisante : Mais....

Fatiman

Dis-moi ce que c'est.

Tomire

L'illustre Dom Brusquin, S'en allait vers le Port fort outré de chagrin : Donnant les Turcs au Diable, et résolu sur l'heure De se remettre en mer, pour changer de demeure, Lors que huit ou dix Turcs lui coupant le chemin, Qu'il prenait pour se voir maître de son destin, En se moquant de lui, le traitant d'Excellence, Ont fait en l'abordant chacun la révérence ; Puis après un d'entre eux faisant l'Ambassadeur, L'a salué fort bas, lui disant, Monseigneur, Sachant que de Julie un bonheur très insigne Vous a fait, ci-devant le Mari très indigne, Fatiman préposé pour pourvoir aux abus, Que des gens mal sensés commettent là-dessus ; Pour vous démarier de bonne intelligence, Et la remarier, vous prie, avec instance, De vouloir, terminant la chose avec éclat, Assister à la noce, et signer le contrat. Moi signer au contrat ! Traître, qu'il aille au Diable, A-t-il dit, suis-je ici pour lui servir de fable ? Qu'on me laisse partir, et que ce suborneur, Se contente d'avoir... Mais, enfin, Monseigneur, A dit d'un ton soumis l'autre, votre Excellence, Sait que Fatiman prie, et qu'un refus l'offense, Et si de ce plaisir vous allez le priver, Il aura du regret.... puisse-t-il en crever, Le Scélérat qu'il est, a dit l'autre en colère. Puisqu'il ne vous plaît pas, Monseigneur, d'en rien faire, A dit le Turc, cherchant dessous son casaquin, Respectueusement trois quartiers de gourdin Dont il s'était muni ; voici d'une racine, Qui met à la raison l'âme la plus mutine, Vous en ferez l'essai, s'il vous plaît. À ces mots Le Drôle de vingt coups a chamarré son dos. Ah ! Quartier, a-t'il dit, voulez-vous que je meure ? Je suis prêt d'aller voir Fatiman tout à l'heure ; Ne pouvant de vos coups me sauver qu'à ce prix. Là-dessus ils ont pris le chemin du logis, Il demandait venant, le désespoir dans l'âme, Si l'on n'est pas content de lui voler sa Femme, D'où vient que, malgré lui, l'on le ramène ici, Et si ce Fatiman veut l'épouser aussi ? On l'amène.

Fatiman

À ses yeux tu ne dois point paraître, Que quand il sera temps de te faire connaître, Laisse-moi.

Tomire

Le voilà plaisamment consterné.

Scène 6

Dom Brusquin d'Alvarade, Stamorat, Fatiman

Dom Brusquin d'Alvarade

Hé bien ! Me trouvez-vous suffisamment berné ? Ah Traîtres ! À quoi bon avec vos Excellences En me rossant de coups, toutes ces révérences ? Non jamais un mortel, à parler Franchement Ne s'est vu mieux battu, ni plus civilement.

Stamorat

Vous voyez Fatiman, vite, la révérence, A son aspect : bas, bas, plus bas.

Dom Brusquin d'Alvarade

Quelle arrogance ! Le traître de mes coups, rit, entre cuir et chair, Et pour comble de maux je n'ose m'en fâcher.

Stamorat

Le brave Dom Brusquin de civile manière, Devant tes yeux, Seigneur, paraît à ta prière.

Fatiman

Je vous suis obligé d'avoir tant eu d'égard Pour les gens qui vous ont salué de ma part.

Dom Brusquin d'Alvarade

Brisons là, ce n'est pas le fruit de leur harangue ; Et leurs coups de bâton ont plus fait que leur langue, Ils m'ont roué de coups, et n'auraient pas cessé...

Fatiman

Ils ont tort. Mais, enfin, oublions le passé. Cela n'est rien, il faut qu'une amitié sincère...

Dom Brusquin d'Alvarade

Quoi que malaisément tout ceci se digère, Puis qu'on fait à mon dos une nécessité, De vous rendre aujourd'hui le maître du traité ; Soyez-le, j'y consens, les beaux yeux de ma femme Ont mis, je le vois bien, du désordre en vôtre âme. Vous voulez la garder, hé bien ! Soit, gardez-la, Faites-en... faites en tout ce qu'il vous plaira. Vous n'y manquerez pas ; mais que l'on me renvoie, Qu'on ne me rende point témoin de vôtre joie, Je n'aurai, sans mes yeux, que de trop bons témoins ; Et pour ne la pas voir, il n'en fera pas moins.

Fatiman

Hé bien ! Puis que ton coeur a tant de répugnance À souffrir que l'Hymen se fasse en ta présence, Je veux bien t'obliger, et t'accorder ce point ; Je te ferai partir, tu ne le verras point, Mais à condition...

Dom Brusquin d'Alvarade

Quel est ce nouveau pacte ?

Fatiman

Qu'avant que de partir, on mettra dans un acte, Que te trouvant indigne, et n'étant pas le fait De Julie, et voyant qu'un hymen sans effet, Te fit contre son gré l'époux de cette belle, Tu t'es démis du droit qu'on te donna sur elle. Que volontairement vous consentez tous deux, Que d'un pareil hymen quelqu'un brise les noeuds : Que Julie en ceci consentit la dernière ; Que c'est pour t'obliger, et même à ta prière : Qu'à cet effet pour toi sa bonté se résout, Que même à tes dépens.

Dom Brusquin d'Alvarade

Le papier souffre tout, Que l'on y mette tout ce que l'on voudra mettre, Pourrais-je l'empêcher ? Je veux bien m'en remettre Sur les soins que je crois que vous-même en aurez.

Fatiman

Il faudra le signer, et puis vous partirez.

Dom Brusquin d'Alvarade

Moi le signer.

Fatiman

Oui toi, la chose étant écrite, Il faudra bien signer.

Dom Brusquin d'Alvarade

Ah le chien d'hypocrite ! Quoi, vouloir qu'en signant un pareil Concordat, Je passe pour un sot sur mon certificat ; Et que pour ma moitié par écrit je convienne, Que je consens qu'un Turc en fasse ici la sienne : Dussai-je être témoin de tout ce qu'on voudra, Je ne signerai rien de ce qu'on y mettra. Oui, je vous mets au pis, vous avez beau me dire, Pour signer contre moi, je ne sais point écrire.

Fatiman

C'est t'emporter en vain, tu n'y veux pas signer ; Hé bien ! Soit, je consens à ne te point gêner. Mais comme tout est prêt pour la cérémonie, On ne laissera pas de marier Julie, Tu verras pour cela ce qui s'est concerté. Et comme je lui veux donner la liberté, Il faudra te résoudre, en souffrant qu'il se fasse, À demeurer esclave en échange à sa place ; Jusqu'à ce que la mort finissant tes regrets, Ait pris l'un de vous d'eux pour laisser l'autre en paix, Quiconque restera...

Dom Brusquin d'Alvarade

Moi captif ! Et le vôtre !

Fatiman

Ira porter chez lui les nouvelles de l'autre. Tu feras cependant quelque voyage en mer, Par divertissement, pour t'apprendre à ramer.

Dom Brusquin d'Alvarade

Qui, moi, ramer !

Fatiman

Toi-même.

Dom Brusquin d'Alvarade

Ah Ciel ! Quel coup de foudre !

Fatiman

Souviens-toi que tu n'as qu'une heure à te résoudre. S'il est passé ce temps, constant dans ses refus, Qu'on le mette à la chaîne, et qu'on n'en parle plus.

Stamorat

Nous irons l'embarquer forçat sur les galères, Qui des côtes d'Alger partiront les premières.

Fatiman

Justement. J'en saurai tantôt le résultat.

Scène 7

Dom Brusquin d'Alvarade, Stamorat

Dom Brusquin d'Alvarade

Ah ! Canaille maudite ! Ah Traître ! Moi forçat ! Quoi donc ? Il faut finir mes jours en Barbarie, Ou la rame à la main, ou noté d'infamie ? Aux dépens de mes bras m'épargner un affront, Ou bien les soulager aux dépens de mon front ? Ah ! Bourreaux qui sur moi faites ces violences !

Stamorat

Il faut aller plus loin faire tes doléances.

Dom Brusquin d'Alvarade

Croyez-vous que mon coeur sans douleur souffrira ?

Stamorat

Va, songe à te résoudre, et l'on te répondra.

Acte V

Scène 1

Tomire, Marine

Tomire

Il faut attendre ici Celime à son passage. De la bouche, des yeux, du geste, et du visage, Songeons à suivre en tout l'ordre de Fatiman.

Marine

Que ne ferais-je point pour ce bon musulman ? Sur l'ardeur de mon zèle, il peut compter, Tomire ; Mais de notre bonheur achève de m'instruire. Le frère de Carlos vient d'arriver ici, M'as-tu dit, et son Oncle est mort ?

Tomire

Oui, Dieu merci. Le bon Homme est défunt, et pour longues années, Nous allons voir bientôt changer nos destinées. Que diable ! Pour mourir, qu'est-ce qu'il attendait ? Que la peste le crève en quelqu'endroit qu'il soit. Le vieux Renard qu'il est.

Marine

Ton dépit me fait rire, Pourquoi le maudis-tu ?

Tomire

Je le puis bien maudire. Si quelques mois plutôt ce singe eût trépassé, Mon gros Diable de Turc ne m'eût point tant rossé. Il avait force argent, et le frère en apporte De quoi payer trois fois la rançon la plus forte. Carlos l'a de ces Turcs très amplement instruit, Et puis chez Fatiman il l'a d'abord conduit. Et je ne doute point que cette conjoncture Ne rende leur marché fort facile à conclure. Ainsi, comme tu vois, il ne faut plus songer Qu'à nous bien réjouir, et bientôt déloger.

Marine

Celime ne vient point, Tomire, qui l'arrête ?

Tomire

Tant mieux ; nous en aurons un plus long tête à tête, Il s'offre rarement, tâchons d'en profiter. Vois-tu, le coeur m'en dit, et je t'en veux conter.

Marine

Toi ? Quelle vision ! Vraiment l'audace est belle, M'en conter !

Tomire

Oui, comment est-ce chose nouvelle ? Avant que ta Maîtresse eût eu son sot époux, Est-ce que je manquais jamais au rendez-vous ? Et tandis que mon maître entretenait Julie, N'allais-je pas les soirs dedans la Galerie, Te faire bec à bec mille petits rébus, Entrelacez de la... tu ne t'en souviens plus ?

Marine

Il m'en souvient que trop, mais depuis six mois, Traître, Que nous sommes ici, que m'as-tu fait paraître, Pour me faire la cour, qu'as-tu fait, qu'as-tu dit ? Quelques mots en passant par manière d'acquit. Quand on aime, on en parle.

Tomire

En étais-je capable ? J'avais pour Directeur un coeur impitoyable, Qui depuis le matin jusqu'à minuit sonnant, Querelle à lettre vue, et rosse argent comptant. Il me rouait de coups, et pour ne te rien feindre, Je n'avais que le temps qu'il fallait pour me plaindre. Et je ne sache rien, Marine, tout de bon, Si contraire à l'Amour, que les coups de bâton ; Mais, enfin, à présent qu'un rayon d'espérance Nous flatte, et qu'on nous traite avec plus d'indulgence, Comme jamais pour toi mon amour n'a cessé, Je veux récompenser un peu le temps passé, Et folâtrer un peu sur nouveaux frais ; je meure Si mon coeur...

Marine

Et demain, peut-être, ou dans une heure, Si les coups de bâton surviennent là-dessus, Tu ne me diras rien, ou ne m'aimeras plus. Je prétends qu'un amant, en pareille aventure, Conserve un coeur plus tendre en une peau plus dure, Et je me moque, moi, de cet amour poltron, À qui la peur des coups fait faire le plongeon. Entends-tu ?

Tomire

Cependant, à regret je m'en vante ; Mon amour n'est point ladre, et la peur l'épouvante : J'en conviens, c'est pour moi, si tu veux, un malheur ; Mais j'ai la peau fort tendre, aussi bien que le coeur ; Enfin, pour abréger un discours qui t'ennuie ; Et te faire ma cour, sais-tu bien que Julie M'a tantôt promis...

Marine

Quoi ?

Tomire

Que nous serions unis.

Marine

Il vaudrait mieux pour toi que je te l'eus promis.

Tomire

Chut, Celime paraît.

Marine

Elle parle à Zaïre. Écoutons, et songeons à ce qu'il nous faut dire.

Scène 2

Celime, Zaïre, Tomire, Marine

Celime

Pour le départ, Zaïre, hé bien tout est-il prêt ?

Zaïre

Avant que de partir, j'en ai vu tout l'apprêt.

Celime

As-tu de mes trésors chargé le Capitaine ?

Zaïre

Ils sont en bonne main, n'en soyez point en peine.

Celime

Et Carlos ?

Zaïre

Avec vous il s'apprête à partir.

Celime

Dis-moi, son coeur est-il touché de repentir ? En lui parlant de moi, l'as-tu vu se confondre ?

Zaïre

À vos désirs, Madame, il m'a paru répondre.

Celime

Je viens de sa promesse avertir Fatiman. Qu'il est temps qu'il réponde à mon empressement, Qu'avecque son époux je veux revoir Julie, Pendant que se fera cette cérémonie. Dans les cris, le tumulte, et l'ombre de la nuit, Moi, Dom Carlos, et toi, nous partirons sans bruit. Que vois-je ? Quelle fille ici s'offre à ma vue ?

Zaïre

Elle est à Julie.

Celime

Ah ! M'aurait-elle entendue ?

Zaïre

Je ne crois pas, Madame, elle est trop loin.

Celime

Voilà Le valet de Carlos aussi ! Que fais-tu là ?

Tomire

Sauf ce qui vous est dû, du meilleur de mon âme, Je ris dans mon petit particulier, Madame.

Celime

Quoi ?

Tomire

Marine est en place à se désespérer. Et mon petit esprit rit de la voir pleurer.

Celime

Elle pleure ?

Marine

Oui, Madame.

Celime

Eh pourquoi ? Qu'est-ce à dire ?

Marine

Je pleure de dépit que j'ai de le voir rire.

Celime

Ces contrariétés que vous me faites voir, Ont d'autres fondements ; et je les veux savoir.

Tomire

Madame, à dire vrai pour moi, c'est que mon maître, Joyeux, charmé, ravi, tout ce qu'on saurait l'être, M'a dit que nous étions tous deux en liberté, Que rien n'était égal à sa félicité ; Et depuis ce moment je ris, ne vous déplaise, À gorge déployée, et ne me sens pas d'aise.

Celime

Zaïre, il est enfin sensible à mes ardeurs. Et toi, parle, quelle est la source de tes pleurs.

Marine

Un chagrin qui ne peut finir qu'avec ma vie. Aux voeux de Dom Brusquin, Fatiman rend Julie. Cet hymen renoué produit à nos regrets Une source de pleurs à ne tarir jamais.

Celime

Quel plaisir, de pouvoir tourmenter sa Rivale ! Zaïre, ç'en est un pour moi, que rien n'égale. Mais qui vous fait venir, dans mon appartement Donner chacun l'effort à son tempérament.

Tomire

Mon maître dans ces lieux m'ordonne de l'attendre Pour un fait d'importance il doit venir s'y rendre, Il m'a recommandé que ceci fût secret. Madame, vous savez comme je suis discret ; Ma langue est morte, et j'ai cadenassé ma bouche.

Celime

Carlos se rend, Zaïre, et mon amour le touche.

Marine

Et moi je viens ici, Madame, à vos genoux ; Vous prier d'empêcher que ce vilain époux, À l'amour de Carlos n'arrache ma maîtresse. Elle mourrait, ayez pitié de sa tendresse.

Celime

De cette impertinence osez-vous me prier ? Moi ! Que j'aide Julie à se démarier ? Sortez, à mon courroux dérobez votre vie. Zaïre, en ce moment que mon âme est ravie !

Zaïre

Tout va bien.

Scène 3

Fatiman, Celime, Zaïre

Fatiman

Le voilà, que l'on le mette aux fers.

Celime

Dans mon appartement ? Devant moi ?

Zaïre

Quels revers ?

Scène 4

Celime, Fatiman, Zaïre

Celime

Hélas !

Fatiman

Par des ingrats je suis trahi, Madame. Malgré tous mes bienfaits, pleins d'une noirceur d'âme, N'écoutant qu'un esprit au crime abandonné, Pas un endroit sensible ils m'ont assassiné.

Celime

Me voilà découverte. Ô rigueur inhumaine !

Fatiman

Mais Carlos le premier en va porter la peine. Sous les tourments divers que j'ai fait préparer, Venez le voir, Madame, à vos yeux expirer. Suivez moi.

Celime

Juste Ciel !

Fatiman

Vous semblez chancelante, Venez le voir mourir.

Celime

De son crime ignorante Je cherche en mon esprit, confus, embarrassé, Par quel endroit il peut vous avoir offensé.

Fatiman

Ce seul témoin suffit pour convaincre votre âme, On l'a trouvé saisi de ce coffret, Madame.

Celime

Hé bien !

Fatiman

Ces Diamants entre ses mains tombés, Prouvent qu'il vous les a sûrement dérobés.

Celime

Lui, dérobés !

Fatiman

Comment puis-je ne le pas croire ? Prendrais-je des soupçons honteux à vôtre gloire ? Les aurait-il reçus de votre main ? Parlez ?

Celime

Vous a-t-il confessé qu'il les avait volés ?

Fatiman

De frivoles raisons il voulait se défendre ; Mais mon juste courroux n'a pas voulu l'entendre.

Celime

Zaïre, ce que c'est que d'être malheureux ! Un homme qui se trouve en cet état affreux, Est soupçonné de tout, tout ce qu'il fait offense, On le croit criminel, même dans l'innocence.

Fatiman

Qu'entendez-vous par là ?

Celime

Dom Carlos en fait foi. Tu sais que ces bijoux lui sont donnés par moi.

Zaïre

Oui, Madame.

Fatiman

Il les tient de vous ? Qu'osez vous dire ?

Celime

Et tu n'ignores pas à quel dessein Zaïre ?

Zaïre

Non, Madame.

Celime

Et tu vois comment il est traité ?

Fatiman

Madame, où poussez-vous ma curiosité ? De ce dessein, de grâce, expliquez la manoeuvre.

Celime

Voyant ces diamants assez mal mis en oeuvre, Désirant les voir mieux ; de Carlos j'ai fait choix, Pour les porter à ce lapidaire français ; Qui de tout votre Alger s'est attiré l'estime. Il est de ses amis, Seigneur, voilà son crime.

Fatiman

Mais pourquoi le vouloir charger de cet emploi ? Vous pouvez vous servir de vos gens ou de moi.

Celime

Me servant de mes gens on aurait pu l'apprendre, Et je vous l'avouerai, je voulais vous surprendre.

Fatiman

Vous vouliez me surprendre, et vous m'avez surpris : Mais bientôt vos bontés en recevront le prix. Dans un moment Carlos allait cesser de vivre : Mais étant innocent ; courez, qu'on le délivre.

Celime

Ayant presque causé, moi-même, son trépas, J'y veux moi-même aller, et reviens sur mes pas.

Scène 5

Fatiman

Fatiman

Plus loin et plus longtemps peut-on pousser l'audace ! Mais je serai vengé, tout va changer de face : Elle va recevoir le prix de sa noirceur, Et d'avance déjà j'en goûte la douceur. Dom Brusquin vient, ses cris le font assez connaître. Écoutons ses discours, avant que de paraître.

Scène 6

Dom Brusquin d'Alvarade, Stamorat

Dom Brusquin d'Alvarade

Messieurs, que faites-vous, je suis prêt à signer, L'heure n'est pas sonnée ?

Stamorat

Elle vient de sonner. Et c'est ta faute, au lieu d'aller au nécessaire, Tu veux moraliser, ou tu ne fais que braire, Tu crois qu'on soit payé pour t'entendre crier. Je te l'ai déjà dit vingt fois ; point de quartier.

Dom Brusquin d'Alvarade

Eh de grâce ! Monsieur, en pareille matière, Un moment plus ou moins ne fait rien à l'affaire, Au nom de Belzébuth, votre digne patron, Voyez Fatiman, vous, ou votre compagnon, Dites-lui, que soumis à la loi qu'il m'impose, Je lui donne ma femme à bail emphithéose. Et que s'il veut du sang, je signerai du mien, Que de cent ans et plus je ne demande rien.

Stamorat

Il n'est plus temps, te dis je, et l'heure est expirée. Nôtre ordre est positif et ta prière usée. Il ne revient jamais, quand il a décidé.

Dom Brusquin d'Alvarade

Ah chien d'honneur, pourquoi m'as-tu tant obsédé ? N'importe, par pitié, des peines que j'endure, Parlez à Fatiman, allez, je vous conjure, Dites-lui que d'abord j'avais pris mon parti.

Stamorat

Ne verra-t-il pas bien que nous aurons menti ?

Dom Brusquin d'Alvarade

N'importe, donnez-moi cette dernière joie.

Stamorat

Il va me renvoyer.

Dom Brusquin d'Alvarade

Eh bien, s'il vous renvoie, Vous ferez lors de moi tout ce qu'il vous plaira : Voyons de quel secours mon argent me sera. Tenez, prenez ceci, pour vous donner courage.

Stamorat

Attendez, je vais voir ; mais s'il vient, soyez sage.

Scène 7

Dom Brusquin d'Alvarade

Dom Brusquin d'Alvarade

Hélas ! À mes dépens je connais, mais trop tard, Qu'un homme est un grand sot quand un coup du hasard, Le défait d'une Femme un peu coquette et belle, D'aller passer les mers pour courir après elle. Ah ! Que je vois par tout de gens mal satisfaits, Qui rendraient grâce au Ciel d'en être ainsi défaits ! Quelqu'un vient, je crains fort, et je ne m'en puis taire, Que mon retardement ne m'ait fait quelque affaire.

Scène 8

Stamorat, Dom Brusquin d'Alvarade, Fatiman

Stamorat

Il est prêt à signer tout ce que l'on voudra.

Dom Brusquin d'Alvarade

Me voilà. Je ferai tout ce qu'il vous plaira, Et signerai, plutôt que vous mettre en colère ; Pour moi, pour mon aïeul, et pour défunt mon père, Que nous avons été des sots de père en fils, Et même si l'on veut pour tous mes bons amis, Je laisse le champ libre à qui voudra m'en croire.

Fatiman

C'est quelque chose ; mais si j'ai bonne mémoire Je ne t'avais donné pour régler ton départ, Qu'une heure, et ce choix vient, ce me semble un peu tard.

Dom Brusquin d'Alvarade

C'est que j'ai quelque temps, parlant de votre flamme, Entretenu vos gens du bonheur de ma Femme, Du plaisir que j'avais à vous trouver d'humeur, De vouloir consentir... de me faire l'honneur, D'en recevoir tantôt, sans qu'elle y soit forcée, Ce qu'elle... ils m'écoutaient, et l'heure s'est passée.

Fatiman

Ainsi, tu signeras ce qui t'est ordonné ?

Dom Brusquin d'Alvarade

Qu'on me fasse partir, je donne un blanc signé.

Fatiman

Outre ce blanc signé, ton amitié s'engage À payer, sans chagrin, les frais du mariage.

Dom Brusquin d'Alvarade

Si j'en ai, je saurai ne le point faire voir.

Fatiman

Que tu seras présent à leurs noces ce soir, Et qu'à table auprès d'eux tes discours ordinaires ;

Dom Brusquin d'Alvarade

Pour cela décomptez.

Fatiman

Décomptez ! aux Galères.

Dom Brusquin d'Alvarade

Quartier, Messieurs, s'il faut cela pour m'en sauver, Je boirai leur santé, quand j'en devrais crever. Je vous en laisserai possesseur fort tranquille.

Fatiman

Comme pour ton repos cet hymen est utile, Et que l'époux, enfin, que je lui veux donner ; Peut avoir, quelque peine à se déterminer. À moins que ton aveu ne seconde sa flamme, Il faudra le prier d'avoir soin de ta femme ; Et de la recevoir de ta main, autrement...

Dom Brusquin d'Alvarade

Ah ! Faites-moi crédit d'un si sot compliment, De quel air voulez vous que pour le satisfaire...

Fatiman

Quoi, cela te fait peine ?

Dom Brusquin d'Alvarade

Oui, sans doute.

Fatiman

En galère, Allez, c'est trop vouloir marchander avec moi.

Dom Brusquin d'Alvarade

Je suis soumis à tout, et vous donne ma foi De faire exactement sur chaque circonstance, Ce qu'on exigera de mon obéissance.

Fatiman

Qu'on lui fasse signer tout ce qu'il me promet.

Scène 9

Fatiman, Julie, Dom Brusquin d'Alvarade

Fatiman

Venez remercier Dom Brusquin, s'il vous plaît, Belle Julie, enfin, d'une indulgence extrême, Il renonce à ses droits, et vous rend à vous-même.

Julie

En faisant cet effort sur son coeur aujourd'hui, Il fait beaucoup pour moi ; mais encor plus pour lui.

Dom Brusquin d'Alvarade

Oui, c'est beaucoup pour moi que d'abaisser mon âme, À signer le contrat du mari de ma femme, Quel honteux personnage on me fait jouer là !

Fatiman

Je t'entends murmurer, que veut dire cela ?

Dom Brusquin d'Alvarade

Non, j'ai signé, tout est à vos ordres conforme ; Jamais homme ne fut sot en meilleure forme.

Fatiman

Maintenant qu'à mes voeux, tu veux bien consentir, Je vais pour t'obliger, et te faire partir, Te faire voir l'époux que je donne à ta femme.

Dom Brusquin d'Alvarade

Comment, ce n'est pas vous ?

Fatiman

Non, sans doute, et sa flamme N'ayant pu se cacher, son coeur s'est déclaré En faveur de celui qu'elle t'a préféré : Et touché d'une ardeur si tendre et si fidèle, J'ai voulu les unir par amitié pour elle.

Dom Brusquin d'Alvarade

J'entends bien ; et pour prix d'une telle faveur, Vous ne vous réservez que le droit du Seigneur, Mon front est à l'enchère, et ma femme au pillage.

Scène 10

Celime, Fatiman

Celime

Il est temps désormais d'achever votre ouvrage. Pour le voir accomplir, je ramène Carlos. À tant d'infortunés assurez le repos, Qu'il soit libre, rendez un époux à Julie, Et qu'ils prennent congé tous de la compagnie.

Fatiman

Ainsi dit, ainsi fait, Julie approchez-vous, Recevez de ma main Carlos pour votre époux.

Celime

Quoi, Carlos ! Est-ce ainsi que mes ordres...

Fatiman

Perfide, De l'odieux amour qui vous charme et vous guide, Grâce à mes bons destins le projet m'est connu, Mais de vous en punir le moment est venu, Ingrate, rougissez.

Celime

Ô Ciel ! Je suis trahie.

Fatiman

Qui vous portait cruelle, à cette perfidie ?

Celime

Peux-tu le demander, je l'aimais, je te hais ! Après mon procédé contre tous mes souhaits, D'être unie à Carlos je n'ai plus l'espérance ; Mais ne crois pas me voir briguer ton alliance, Je vais sortir d'Alger, pour ne te voir jamais.

Fatiman

Non, devant le Divan instruit de vos forfaits, Il faut qu'auparavant, vous soyez confondue, Qu'on l'ôte de ces lieux, elle blesse ma vue.

Celime

Ils blessent tous la mienne, allons, sortons d'ici.

Scène Dernière

Carlos, Fatiman, Dom Brusquin d'Alvarade, Julie

Carlos

Seigneur en faveur...

Fatiman

Non, n'ayez nul souci. Après tous les travaux d'une longue constance, Venez de vôtre amour cueillir la récompense, Vous êtes à Carlos, et Julie est à vous. Dom Brusquin y consent.

Dom Brusquin d'Alvarade

Quoi ! C'est là cet époux ?

Fatiman

Oui, c'est lui, qui charmé des beaux yeux de Julie L'enleva de tes bras, c'est lui qu'en Barbarie, L'Amour pour te l'ôter fit esclave, et c'est lui, Qu'on va faire à tes yeux son époux aujourd'hui.

Dom Brusquin d'Alvarade

Quoi ! C'est là le Pâris, de cette belle Hélène ?

On chante.

Air pour les Turcs.

Julie

On me livra sans peine à l'objet de ma haine, Il vous plût de souffrir qu'on en usât ainsi, On vous force à me rendre, et je le souffre aussi.

On reprend ici le même divertissement.

Dom Brusquin d'Alvarade

Hélas, tous mes amis se moquant de ma flamme, Ne m'appelleront plus que le mari sans femme ; Mais que ferais-je, enfin, il faut s'en consoler ; Bien des gens que je vois, voudraient me ressembler.

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

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