Acte I
Scène 1
Béatrix, Climène
Béatrix
Quoi vous épouseriez ce cousin ? ce magot [, A] Supplanterait Léandre et vous ne diriez mot ? Ce pied-plat qui se plaint habits, souliers et chausse, En un mot ce bourru gentilhomme de Beauce, Parce qu'il a du bien croit ce coeur destiné, Au Seigneur campagnard d'un hameau ruiné ? Qu'à le suivre en Province une fille s'engage ? Ma foi c'est pour son nez ; qu'il aille en son village, Compter ses poulets d inde et qu'il nous laisse en paix.
Climène
Ma mère dans son bien a trouvé tant d'attraits, Qu'elle veut de mon coeur forcer la répugnance, Et lui pour m'épouser n'attend qu'une dispense, Étant logé chez-nous...
Béatrix
Il est vrai qu'il est bon, Il est ici venu débarquer sans façon, Et depuis empaumant notre mère éternelle, Il fait dans la maison le maître bien plus qu'elle ; Car souvent pour un rien, il nous menace tous, Ou de mettre dehors ou de donner cent coups, Lors que je me remets son burlesque visage, Sa monture, son train, et tout son équipage, Et l'air dont ce mâtin vous vint sauter au cou, Je ne puis m'empêcher d'en rire tout mon sou.
Climène
Il s'est fait habiller.
Béatrix
Oui, mais ce lunatique Avec son habit neuf sent sa médaille antique, Son tailleur avec lui pensa perdre l'Esprit Quand il le fit venir, et touchant cet habit, Ce bourru méprisant ses avis et les nôtres, N'a pas voulu qu'en rien il fut semblable aux autres, Il dit que ses aïeuls étaient ainsi vêtus, Et qu'il veut imiter leur mode et leurs vertus, À propos dites-moi, Madame je vous prie.
Climène
Quoi ?
Béatrix
Quand prétendez-vous tirer la loterie ? Vous disiez...
Climène
Pas si tôt.
Béatrix
Et pourquoi ?
Climène
Pour raison.
Béatrix
J'ai de voir mes billets grande démangeaison,
Climène
Je le crois, mais apprends pour te voir satisfaite, Pourquoi je la diffère, et pourquoi je l'ai faite, Depuis que pour mes maux ce cousin est chez-nous, Je n'osais voir personne, et sous ce nom d'époux, Il m'obsédait partout, et pour voir compagnie, J'ai comme tu le vois fait une loterie. Tâche à trouver Léandre, anime son espoir, Sous prétexte d'y mettre il peut me venir voir, Qu'il mette un jour pour lui, le lendemain pour d'autres, Et les soins de l'amour seconderont les nôtres.
Béatrix
Il est vrai qu'à l'aspect du cousin, vos amis, Ont en fort peu de temps déserté le logis, Car vous aviez toujours fort bonne compagnie, Cela vous tient au coeur, mais depuis leur sortie, N'avez-vous rien appris du pauvre chevalier ? D'Alchante ? De Damon ? Car pour le maltôtier, Il est mort.
Climène
Je souffrais ces gens par bienséance, Et de Léandre seul je regrette l'absence.
Béatrix
Si vous la regrettez, j'y perds beaucoup aussi, Le Basque son valet n'ose venir ici, Je l'aimais, et je sais qu'il m'aime avec tendresse.
Climène
Dis lui si tu le vois qu'avec un peu d'adresse...
Béatrix
J'y suis intéressée et dirai ce qu'il faut.
Scène 2
Un Gascon, Béatrix, Climène
Un Gascon
Hola, quelqu'un, laquais faut il monter en haut ? Personne ne répond.
Béatrix
J'entends quelqu'un qui crie. Que vous plaît-il, Monsieur ?
Un Gascon
Et dont la loterie, Je porte ici d'argent.
Béatrix
Pour combien de billets.
Un Gascon
Pour douze, mais ou sont vos gens ou vos valets, Qui donne ces billets ? Serait-ce quelque femme ?
Béatrix
Non, c'est le précepteur du frère de Madame.
Un Gascon
Il s'appelle ?
Béatrix
Martin.
Un Gascon
Habille ?
Béatrix
Pas tant sot.
Un Gascon
Je voudrais qu'il m'apprit à gagner un gros lot, Je m'en suis déjà fait pour cinquante pistoles, Dieu me damne, et je dis ceci sans hyperboles, J'avais trente billets chez Madame du Bois, Chez Monsieur du Buisson, j'en avais vingt et trois J'en avais douze, chez Madame la Fontaine, Chez Monsieur de la Vigne encor autre douzaine : J'ai pris tous billets blancs ; il faut voir jusqu'au bout.
Climène
Vous êtes malheureux en loterie.
Un Gascon
En tout, Si pour m'indemniser j'étais heureux en belles, Je m'en consolerais.
Climène
Vous sont-elles cruelles ?
Un Gascon
Il ne tiendra qu'à vous de m'apprendre que non, Vous riez. Vous voyez que je suis sans façon, Tous nous autres Gascons sommes francs.
Climène
Je l'avoue.
Un Gascon
Loin de nous en blâmer, un chacun nous en loue, Vos lots seront-ils gros ?
Scène 3
Beauceron, Un Gascon, Béatrix
à part
Beauceron
Quel est cet éveiller ?
Un Gascon
Votre fonds est-il grand ?
Beauceron
Le drôle est familier.
Béatrix
Oui, jusques à présent le fonds en est passable, Beaucoup de gens ont mis, et la somme est notable : Mais comme à la tirer on n'est pas encor prêt, Il peut avec le temps être plus grand qu'il n'est, Pour la fidélité...
Un Gascon
Je connais bien Madame, Je suis votre voisin, et j'y mettrais mon âme, Si son coeur me pouvait venir pour un gros lot.
Beauceron
Ils jaseront toujours si je ne leur dis mot.
Béatrix
Voici votre cousin et vous aurez aubade.
Un Gascon
Ah ! Monsieur.
Beauceron
Et morbleu d'où vient donc l'embrassade ? La peste vous étouffe avec votre jargon.
Un Gascon
Monsieur de Coutreville...
Beauceron
Il est vrai c'est mon nom.
Un Gascon
Vous ne connaissez plus vos amis.
Beauceron
Et de grâce. Laissez-moi prendre haleine, et vous revoir en face, Voulez-vous m'étouffer, enfin je vous connais ?
Un Gascon
Sans doute.
Beauceron
Et depuis quand ?
Un Gascon
Depuis plus de dix mois. Vous êtes Beauceron volontiers,
Beauceron
Je le pense, C'est un galant qui cherche à faire connaissance.
Un Gascon
J'étais, et vous m'allez connaître assurément, Capitaine, et Major, dans certain régiment, Qui passa l'an dernier dedans votre village.
Beauceron
Ah ! Oui, les grands fripons !
Un Gascon
On fit quelque ravage, J'en demeure d'accord, mais je fus des premiers...
Beauceron
Vous êtes donc Monsieur de ces aventuriers ? De ces âmes de feu ? De poudre ? Et de salpêtre ? De ces gens avec qui chez soi l'on n'est point maître ? Qui ne suivez en tout que votre passion ? Et qui voulez par tout être à discrétion ? Dont l'esprit emporté, comme votre regarde, Du noble campagnard la femme campagnarde ? Qui vous apprivoisant des la seconde fois, Mettez effrontément un honneur aux abois ? N'employez tous vos soins qu'à gâter un ménage, Et n'êtes point content que le mari n'enrage ?
Un Gascon
Épargnez vos amis.
Beauceron
Apprenez que je suis, Ennemi capital de semblables amis ; Mais enfin dites-nous quel motif vous amène ?
Un Gascon
Je viens pour des billets, et rencontrant Climène, J'ai pris occasion...
Beauceron
C'est donc assez jaser, Qui vient pour des billets ne vient pas pour causer,
Un Gascon
Morbleu j'aime le sexe, et ma joie est extrême, Quand je trouve...
Beauceron
Tout doux.
Un Gascon
Sachez...
Beauceron
Sachez vous-même, Si vous ne le savez, que vous voyez en nous, Le cousin de Climène, et son futur époux ; Que je me dois dans peu marier avec elle, Et me voir gouverneur de cette citadelle ; Que je veux pour briser toute autre liaison, Y mettre mon honneur bientôt en garnison. Qu'étant noble, et Seigneur d'une assez belle terre, Mon logement doit être exempt de gens [de] guerre, Et qu'enfin je prétends en cette qualité, Que je puis faire nargue à la majorité.
Un Gascon
Suffit je vous entends.
Beauceron
C'est ce que je demande, Cherchez fortune ailleurs.
Un Gascon
La faute n'est pas grande, Je le veux, c'est assez m'en dire sur le point ; Mais ce Monsieur Martin, il est là-haut non point ?
Beauceron
Je le crois.
Un Gascon
Prés de lui je m'en vais donc me rendre.
Beauceron
Et par l'autre escalier qu'on le fasse descendre.
Scène 4
Beauceron, Climène, Béatrix
Beauceron
Enfin vous voulez donc en tous lieux et toujours, De votre humeur galante entretenir le cours ? Voir toujours près de vous quelque face choquante, Pour moi futur époux de femme trop galante ? Et que je trouve ici toujours malgré ce rang, Quelque nouveau transi qui m'échauffe le sang ? Quelque diseur de rien, de qui l'âme coquette, Sache à brûle pourpoint tirer une fleurette ? Qui vous serre les mains, et qui pour mes péchés, Vous parle incessamment à quatre doigts du nez ?
Climène
Comme je suis chez moi, je crois par bienséance, Ne pouvoir me parer de quelque complaisance, Et principalement, lors que je vois des gens, De qui la mine, et l'air, exigent...
Beauceron
Je prétends, Qu'on peut payer ces gens malgré la bienséance, D'un adieu bien succinct et d'une révérence. Mais je vois ce que c'est la belle, vous aimez Ces messieurs à fracas, ces galants parfumez ; Votre mondain esprit, aime avoir de ces hôtes, Dont les bras chamarrez vous chamarrent les côtes, Et l'on est bien venu lorsque l'on est paré, D'un point vénitien ou manufacturé, Moi qui ne suis pas fait sur de pareils modèles...
Climène
Mais enfin...
Beauceron
Mais enfin je sais de vos nouvelles.
Climène
La loterie attire ici beaucoup de gens, Et la porte doit être ouverte à tout venant, Et vous voyez s'il est aisé qu'on s'en défende.
Beauceron
Il est vrai que jamais rage ne fut plus grande, Oui, je crois qu'en effet le monde devient fou, On se bat pour donner jusques au dernier sou ; Je vois des gens très court d'argent, et de ressource, Qui viennent en fureur prostituer leur bourse, Et s'empressent si fort, qu'ils semblent en effet, Apporter à serrer un larcin qu'ils ont fait. J'en sais qui ne sauraient outre toutes ces peines, Payer un numéro sans jeûner trois semaines, Qui depuis le matin dînant d'un peu d'espoir, Leur argent à la main, attendant jusqu'au soir : Pour pouvoir emporter, sans se lasser d'attendre, Un morceau de papier griffonné, qu'ils vont prendre, Chez des gens plus fins qu'eux qu'ils croient assez sots, Pour les gratifier bonnement des gros lots, A-t-on jamais parlé d'une telle folie ?
Climène
Vous avez cependant imité leur manie : Et pris quatre billets chez Oronte.
Beauceron
D'accord, Mais celle-là n'a point aux autres de rapport ; Et je m'en sais bon gré, bien-loin que je m'en blâme, L'intérêt ne saurait toucher cette grande âme ; C'est pour un coeur si noble un sentiment trop bas, Tout s'y fera dans l'ordre et je n'en doute pas.
Climène
On peut ailleurs aussi...
Beauceron
Votre erreur est extrême.
Climène
C'est votre sentiment, pour mettre ailleurs de même ; Le peuple a ses raisons.
Beauceron
Le peuple a ses raisons ? Et morbleu que fait-on des petites maisons.
Climène
C'est un lieu trop petit pour tous les fous de France.
Beauceron
Ah ! Si sur le public j'avais quelque puissance, Qui m'en fit ménager le bien, ou l'intérêt, Le peuple deviendrait plus ménager qu'il n'est, Ou du moins...
Climène
Que ferait votre humeur prévoyante,
Beauceron
Moi ? Je mettrais l'argent de tous ces fous en rente ; Et je ferais donner au père, ou bien au fils, De vingt ans, en vingt ans, autant qu'ils auraient mis.
Climène
Cela serait fort beau.
Beauceron
Mais dites-moi de grâce. Cet embarras est grand, n'en êtes-vous point lasse ? À chaque instant du jour un laquais effaré, Monte le nez cassé, son habit déchiré : Un autre sans chapeau, peigné de bonne sorte, Nous vient dire en pleurant qu'on a forcé sa porte, Les gens qui l'ont forcée entrent comme des fous, Et l'on dirait enfin à les voir courir tous, Et faire chaque jour pareille violence, Qu'ils auraient aux talons tous les Prévôts de France.
Climène
Mais j'y suis engagée, il faut voir jusqu'au bout, Laisser passer la foule, et se résoudre à tout, Pourrais-je l'empêcher enfin, quoique je fisse ?
Beauceron
Le Beau doute.
Climène
Et comment ?
Beauceron
Il faut avoir un Suisse, Mettre en tête à ces gens un hardaut sans pitié, Qui dessus leur argent soit le premier payé.
Climène
C'est un autre embarras, il serait nécessaire...
Béatrix
Madame, j'en sais un qui sera votre affaire.
Climène
Où le prendre ?
Béatrix
Il demeure à vingt pas du logis, Il est nouvellement venu de son pays ; On n'entend presque rien de tout ce qu'il veut dire, Il est si plaisamment vêtu qu'il en fait rire, Madame, il est mutin, parle fort son jargon, Et n'entend à le voir ni rime ni raison, Il frappe comme un sourd, ne cherche qu'à se battre, Il est fort comme deux, et méchant comme quatre, Avec sa mine froide il a le sang fort chaud.
Beauceron
Bon, voilà justement le Suisse qu'il nous faut.
Béatrix
Je vous le ferai voir.
Beauceron
Au plutôt, sa présence... À propos le Gascon n'est pas sorti je pense. Il cherche à s'introduire ou j'en ai mal jugé ; Je vais s'il ne l'est pas lui donner son congé.
Scène 5
Climène, Béatrix
Climène
De quoi t'es tu mêlée ? Est-ce pour mon supplice, Que tu veux t'ingérer de nous donner un Suisse ? Je ne puis voir Léandre, et n'est ce pas assez ?...
Béatrix
Je me sers, et vous sers plus que vous ne pensez.
Climène
Comment ? S'il est ainsi, fais-le moi donc connaître.
Béatrix
Si j'en veux au valet vous en voulez au maître, N'est-il pas vrai ?
Climène
D'accord.
Béatrix
Et le Basque est celui, Que je prétends pour Suisse introduire aujourd'hui.
Climène
As-tu perdu l'esprit ? Le grossier artifice, Crois-tu qu'il puisse prendre un Basque pour un Suisse ? En le faisant parler...
Béatrix
Il contrefait si bien Le Suisse, que jamais on n'y connaîtra rien, Vous jugerez bientôt de ce que j'en puis dire, Ce folâtre céans m'en a cent fois fait rire, Personne ne l'a vu qui ne s'y soit trompé, Et je ne doute pas qu'il n'y soit attrapé. Je m'en suis avisée à propos, et Léandre, Sans cela prés de vous eut eu peine à se rendre, Si le Cousin eut pris sans nous en avertir, Un Suisse, il eut fallu se résoudre à pâtir.
Climène
Pour avoir le valet tâche à trouver le maître, Tu lui diras.
Béatrix
J'y cours, mais je le vois paraître.
Scène 6
Léandre, Climène, Béatrix
Léandre
Je trouve en mon malheur quelque chose de doux, Puis qu'il permet encor que j'approche de vous, Ce moyen de vous voir que le hasard m'envoie, Suspend mon désespoir et fait place à ma joie, Mais qu'elle est imparfaite, et qu'un coeur alarmé, Sent de maux quand il perd ce qu'il a tant aimé. L'époux qu'on vous destine a peu de quoi vous plaire, Madame, pourrez vous l'épouser et vous taire ? Et sans faire éclater lui donnant votre foi, Quelque reste des feux que vous sentiez pour moi.
Climène
On veut que je l'épouse, et cet ordre me tue, Mais la dispense enfin n'est pas encor venue ; L'amour jusqu'à ce temps pourra faire pour nous...
Léandre
Mais s'il faut qu'elle vienne il sera votre époux.
Climène
Ne vous alarmez point, quoi que sa flamme éclate, Et souffrez jusques là qu'un peu d'espoir nous flatte
Léandre
De quel espoir hélas ! Flatter ma passion ?
Béatrix
Que de discours, voici dont il est question, Pour empêcher qu'ici la foule ne se glisse, Le cousin Beauceron, veut que l'on prenne un Suisse, Vous savez que le Basque est un original, Qui le contrefait bien.
Léandre
Il ne le fait pas mal, Même de ce jargon s'est fait une habitude, Le drôle a de l'esprit, et même un peu d'étude, Il est plaisant, pourvu qu'il ne s'enivre point, Tout irai bien.
Béatrix
J'aurai soin de lui sur ce point ; Trouvez-lui quelque habit de Suisse, et pour l'instruire, Qu'il me vienne trouver je le dois introduire.
Léandre
Mais...
Béatrix
Ne demandez point ni comment, ni pourquoi, Dépêchez, et de tout reposez-vous sur moi.
Léandre
Je t'entends, et je vois combien il nous importe, De rendre mon valet le maître de la porte ; Je vais y donner ordre, et cet espoir m'est doux : Mais puis-je me flatter en m'éloignant de vous ?
Climène
Allez, et soyez sûr que malgré l'avantage Qu'on veut me faire voir dedans ce mariage, Si l'amour, et le sort, secondent mes désirs, De l'espoir d'être à vous je fais tous mes plaisirs ; Et que rien ne saurait ébranler ma constance.
Léandre
Que cet espoir m'est doux et que cette assurance, Malgré ce que je crains rend mes désirs contents.
Scène 7
Beauceron, Climène, Léandre, Béatrix
Beauceron
Le Gascon est dehors, voici l'autre dedans, Ils parlent d'action, peste quelle novice !
Climène
Mon coeur vous en répond.
Beauceron
Ah nous aurons un Suisse, Le dussai-je payer à mes dépens, je veux...
Léandre
Que ne vous dois-je point de souffrir que mes feux...
Beauceron
Puis qu'à remercier son ardeur est si prompte ; On peut s'imaginer que le drôle a son compte.
Béatrix
Voici votre cousin.
Climène
Ne vous alarmez point. Secondez seulement ma feinte sur ce point. Tous nos billets sont blancs, vous le voyez Léandre ; Mais enfin ce malheur ne nous doit pas surprendre, Il faut que quelqu'un perde, et le sort, aux dépens : De mille malheureux, fait si peu de contents ; Que loin de s'en fâcher il faut que l'on en rie.
Beauceron
Elle deviendra folle avec sa loterie.
Béatrix
Ils sont blancs comme neige.
Léandre
Il m'eût été bien doux, De pouvoir partager un lot avecque vous, Vous deviez avec vous associer quelqu'autre, Je crains que mon malheur n'ait fait naître le vôtre, Jamais l'événement ne répond à mes voeux.
Climène
Peut être une autre fois nous serons plus heureux, Je le souhaite au moins.
Léandre
Madame, je l'espère, Et prends congé de vous.
Beauceron
La peste quel compère.
Scène 8
Beauceron, Climène
Beauceron
Et deux cousine, et deux, parlons de bonne foi, Il vous remerciait, peut-on savoir de quoi ?
Climène
De rien.
Beauceron
Mais chacun sait par son expérience, Que qui ne reçoit rien ne donne point quittance.
Climène
Nous avions dix billets ensemble chez Damis, Léandre s'y trouvant ce matin, les a pris, Il m'apportait ma boîte, et nous l'avons ouverte Et nous nous consolions tous deux de notre perte ; Quoi que dans mes billets il n'eût que peu de part.
Beauceron
Combien avait-il mis ?
Climène
Il n'était que d'un quart.
Beauceron
Le détour est adroit, ah ma chère cousine ! D'un fléau de mari vous avez bien la mine, Dites que ce galant avait pour mon malheur ; Un quart dans votre boite, et trois dans votre coeur ; Et que ce dernier quart que je ne puis surprendre, Venait capituler à dessein de se rendre. Car enfin, je l'ai vu, prêt à s'extasier, S'applaudir en secret, et vous remercier. J'ai vu que vos regards avec sa bonne étoile, Poussaient vers le blondin votre coeur à plein voile, Que ses yeux, ne pouvant se lasser de vous voir, Marquaient d'un air mourant leur joie et leur espoir ; Et que sa bouche enfin entre chaque parole, Du vent de ses soupirs encensait votre idole. Je l'ai vu...
Climène
Quoi, toujours quelque soupçon nouveau ?
Beauceron
Ah ! Cousine mamie il faut changer de peau, Peut être espérez-vous si le Ciel ne m'exauce, Sachant que les forêts sont rares dans la Beauce ; Pourvoir à nos besoins pour une bonne fois, Et me faire à Paris provision de bois ; Mais enfin...
Climène
Ce courroux est assez légitime, Si vous n'avez pour moi qu'une si faible estime.
Beauceron
Qu'entends-je ?
Climène
Vous devez...
Beauceron
Rentrez, j'entends du bruit.
Climène
Je prétends...
Beauceron
Et morbleu faites ce qu'on vous dit.
Scène 9
Beauceron, Champagne
Beauceron
Où cours-tu ? Que fais-tu ? Quel courroux te transporte,
Champagne
Monsieur, on vient là bas de forcer notre porte, Avec leur loterie ils ont le diable au corps.
Beauceron
Maudit soit l'embarras.
Champagne
J'ai fait tous mes efforts, Avecque le cocher et la presse est si grande...
Beauceron
Avant que jusqu'à nous cette foule s'étende, Prends avec toi la Brie et courez promptement, Prés de Climène, elle est dans son appartement, Défendez-en l'entrée, et que pas un n'en sorte, Et tâchez d'empêcher qu'on ne force sa porte. Ô Béatrix !
Scène Dernière
Béatrix, Beauceron
Béatrix
Monsieur.
Beauceron
Va chercher de [ce] pas, Le Suisse que tu dis.
Béatrix
J'y vais.
Beauceron
Quel embarras ! Le peuple, et les galants, tour à tour font ma peine, Ah ! je ne prétends plus quitter d'un pas Climène, Rentrons, le bruit augmente, et le peuple est mutin ; Afin de l'apaiser envoyons lui Martin.
Acte II
Scène 1
Le Basque, Béatrix
Le Basque
Lestre dans sty lochis que sty Monser dimeure ? Qu'il dir que je viendre moi ly servir tout à stheure !
Béatrix
Trêve de gravité personne ne nous voit.
Le Basque
As-tu bien regardé ?
Béatrix
Oui, nous sommes seuls.
Le Basque
Soit Ma chère Béatrix !
Béatrix
Ah laissons la sornette, Suisse fait à la hâte.
Le Basque
Ah ! Charmante soubrette, Si tu voulais ; pour toi je souffre nuit et jour, Tes yeux m'ont fait pour toi galérien d'amour, Je ne suis même ici Suisse que pour te plaire, Ah ! Si je puis un jour ramer dans ta galère, Ne m'aimerais tu plus !
Béatrix
Ne sais-tu pas que si.
Le Basque
Puisque tu m'aimes donc, et que je t'aime aussi, Pourquoi tant de façons ?
Béatrix
Il n'est pas temps de rire, Tu vois ce qu'il faut faire et sais ce qu'il faut dire, Songe à jouer ici ton rôle comme il faut, Je vais au Beauceron te conduire là-haut, Il vient, prépare toi.
Scène 2
Béatrix, Le Basque, Beauceron
Béatrix
Monsieur, voilà le Suisse.
Le Basque
Monser chil viendre ici ly rendre moi serfice, Si vous ly prendre moi je ly servir fort bien, Si vous nestry content moi ly dimandi rien.
Beauceron
On ne peut mieux parler ; tu n'as rien fait qui vaille.
Béatrix
Ce Suisse est votre fait.
Beauceron
D'un Suisse a-t-il la taille ?
Béatrix
Quoi celui-ci, Monsieur, n'est pas à votre gré ?
Beauceron
Il en fallait prendre un gras, grand, joufflu, carré, Barbu de deux bons pieds, et qui fut fait de sorte, Que de son ventre seul, il peut boucher la porte. C'est un méchant ménage, et pour un tel logis, Il en faudrait un gros, ou du moins deux petits.
Béatrix
Ces gros Suisses, Monsieur, avec leur barbe sale ; Et leur ventre de son, sont des Suisses de Bâle. Étant plus maigre qu'eux il sera plus dispos, Et je l'aimerais mieux comme il est, que plus gros. Écoutez, et voyez.
Le Basque
Matame Piatille Mafre dit que Monser voudre aver un bon drille, Per garder sty maison che ly garder pien moi.
Beauceron
En avez-vous gardé quelque autre part ?
Le Basque
Mon foi, Lautry chour un Monser tonner un Cometie, Tans son champre, il tient la dy fort bon companie. Dy fort pon fiolon, ly sthom afre moi pris, Per faire moi garder ly maison dy lochis, Ly voudrais pien pescher, car il afre in bel fame, Qu'un grand petit Monser parlit point à Montame, Il vient, chil pousser lui, coquin, dir lui, parti Chy lestre point coquin, moi toi lafre menti ; Ly donne un cou di pié dan mon cu par derrière, Et dir qu'il donner moi bien de cou ditrifiere, Titrifiere, à moi tiche, avec stuy gros martiau, Dil porte en ly fermant chil casser son musiau.
Beauceron
Fort bien.
Béatrix
Entendez-vous toute cette harangue ?
Beauceron
Le beau doute, j'entends toute sorte de langue. Je ris de son récit, le drôle n'est point sot.
Béatrix
Et moi Monsieur, j'en ris sans entendre un seul mot.
Beauceron
Entra-t-il ?
Le Basque
Lentry don si lentry par firnaitre ; La Matame safre ça, et ly veut que mon maistre, Chasser moi, mais party mon Maistre y jur son foi, Que chestre pon quarson et qu'il chasser point moi. Y pour mon riconpans my tonne un grand pistole.
Beauceron
Que ce Suisse pour nous était en bonne école ? Et qu'il me fait bien voir par sa naïveté, Qu'il a servi des gens tous pleins d'honnêteté, Béatrix a raison, il est sans artifice ; Et ce n'est pas la taille enfin qui fait le Suisse. Comment vous nommez-vous ?
Le Basque
Torften.
Beauceron
De quel Canton ?
Le Basque
Dy Berne il être bon sty Canton.
À part.
À Béatrix.
Beauceron
Oui fort bon. Faisons lui sa leçon, Allez dire à Climène, Que de descendre en bas elle prenne la peine, Et qu'elle vienne voir notre officier nouveau.
Béatrix
J'y vais, notre cousin donne dans le panneau.
Scène 3
Beauceron, Le Basque
Beauceron
Suisse.
Le Basque
Plaît-il Monser.
Beauceron
Il faut servir de zèle. Être exact, assidu, civil, hardi, fidèle.
Le Basque
Oui, Monser.
Beauceron
Gardez-vous d'être l'introducteur, De ces certains Messieurs, comme ce grand Monsieur, Qu'on voulait empêcher de parler à Madame.
Le Basque
Oui, Monser, lafre fou dans sty maison son fame,
Beauceron
Non pas, mais vous saurez pour ne point perdre temps, Que je dois épouser la fille de céans ; Et que lorsque je vois le galant qui l'approche, La coquette toujours a sa défaite en poche, Je prétends l'empêcher et veux que sur ce point, Vous soyez...
Le Basque
Mais Monser tir fou ly craindre point, Si lestre son mari... sty Matame dy France, Aime avec ly Monser le ptit rechouissance.
Beauceron
Nous y donnerons ordre.
Le Basque
Un camarate à moi, Qui lafre pris un fam dan sty Paris, mon foi, Lestre riche, aure ly dans son pitit minache, Dy pon pip, dy pon vin, pon tabac pon formache Sty carogne dy fame y sty Monser Calan, Fisant sty suis cournar manchy tout son larchan.
Beauceron
Si notre jeune oison prenant l'affirmative, Pour quelque protestant fait quelque tentative, Il faudra m'avertir.
Le Basque
Moi lentendre point vous.
Beauceron
Si la belle d'ici dont je dois être époux, Pour voir quelqu'un de ceux que son bel oeil attire ; Vous parlait pour l'un deux, il faudra me redire, Tout ce qu'elle aura dit, en quel temps, et comment.
Le Basque
Oui Monser, j'il tir fou moi tout caillardement,
Beauceron
Bouche close ; il suffit, je vois venir Climène.
Scène 4
Beauceron, Climène, Le Basque
Beauceron
Venez, que dites-vous du Suisse qu'on m'amène ?
Climène
Je le trouve fort bien s'il est à votre gré.
Beauceron
Voyez.
Climène
Comme il est fait ? Ce Suisse est fort paré.
Beauceron
Vous riez, c'est ainsi que l'on voit dans les rues, Ceux qui de leur pays viennent pour des recrues, L'innocence paraît dans cet habillement ; C'est celui qu'ils devraient conserver chèrement : Et ne jamais souffrir qu'un maître trop fantasque, Pour les mettre chez-lui les habillât en masque, Peut on se dispenser des modes d'un pays, Les habits qu'on leur voit sont-ce leurs vrais habits, Non, et j'appelle enfin ces âmes mercenaires, Des Suisses renégats des modes de leurs pères.
Climène
Je veux croire avec vous qu'il est bien mieux ainsi, Et puisqu'il vous agrée, il me plaît fort aussi, À votre jugement il faut que je me rende : Mais servira-t-il bien ?
Le Basque
Parti li pel dimande. Chil voudre moi garder si pien ly porte à vous, Que mon Maistre être pien content.
Beauceron
Il est à nous.
Climène
Quand il sera content je serai satisfaite.
Beauceron
Parbleu voilà pour nous la première fleurette, Elle est prise, et voit bien qu'il faut changer de ton : Le Suisse opère, il faut commencer tout de bon. Suisse, allez de ce pas vous poster à la porte, Le peuple est fort mutin ; mais il faut faire en sorte, Que sans confusion il donne son argent.
Le Basque
Ô Monser, j'y n'y fair moi point dy manquement.
Scène 5
Beauceron, Climène
Beauceron
Cette acquisition est fort bonne, et ce Suisse Est comme je le veux, naïf sans artifice, Et nous allons avoir un peu plus de repos : Mais pour ne point avoir la populace à dos, Par un retardement dont déjà chacun crie, Il faudrait promptement fermer la loterie, En finir au plutôt les frais, et l'embarras ; Car enfin ainsi qu'eux, franchement, je suis las De tous les sots discours qu'on est forcé d'entendre Quant la tirerez-vous ? Ne saurait-on l'apprendre ?
Climène
Je ne sais ; mais enfin étant sans intérêt, On peut rendre l'argent si cela vous déplaît ; Même dès à présent on peut le faire dire.
Beauceron
Qu'on ne se presse point, je veux bien qu'on la tire ; Cet espoir a pour moi quelque chose de doux, Car enfin à parler franchement entre-nous ; Cela ne se fait point sans que l'on en profite, Et vous devez avoir du moins un tiers de quitte, Sur ce pied qu'on la tire, autrement marché nul, Nous savons supputer, et suivant mon calcul : Ce qu'on y peut gagner, doit payer le carrosse, Les chevaux, les habits, et les frais de la noce.
Climène
Quoi volant le public avoir le peuple à dos ?
Beauceron
Quoi prétendre employer tout cet argent en los ?
Climène
Comment donc ?
Beauceron
Dites-moi quelle cérémonie, Pensez-vous observer tirant la loterie ?
Climène
Je prétends pour ne point faire de mécontents, Mêler tous les billets.
Beauceron
Quoi les noirs et les blancs ?
Climène
Sans doute, et que ce soit un laquais qui les tire, Au hasard, et sans choix.
Beauceron
Ma foi je vous admire.
Climène
Puis faire cacheter d'un cachet peu commun, Les boîtes où seront les billets d'un chacun : Éviter si l'on peut le bruit et la cohue, Et que fidèlement quelqu'un les distribue.
Beauceron
Sans les décacheter.
Climène
Je le prétends ainsi.
Beauceron
Et sans en supposer ?
Climène
Je le prétends aussi, Si je sais que quelqu'un ait une telle envie.
Beauceron
Fi vous ne savez pas faire une loterie, Et ne méritez pas, dans un emploi si doux, La bonne opinion que le peuple a de vous.
Climène
Je ne vous entends point.
Beauceron
Voyez-vous bien ce livre ? C'est lui qui vous devrait avoir appris à vivre, Le voilà le Docteur qu'il fallait consulter, Au Palais tout exprès je le viens d'acheter, Et vais vous en citer quelque petit chapitre.
Climène
Qui l'a fait ?
Beauceron
Un abbé plein d'esprit.
Climène
Sous quel titre.
Beauceron
Le titre en est divin.
Climène
Montrez le moi.
Beauceron
Tous doux, Il l'intitule, AVIS AUX TRÉSORIERS DES FOUS : C'est comme on nomme ceux qui font des loteries.
Climène
Ce sont d'un esprit creux quelques plaisanteries.
Il lit.
Beauceron
C'est un fort habille homme, et je vous en réponds, Écoutez vous verrez s'il en raisonne à fonds. Tout homme qui voudra faire une loterie, Saura pour première leçon, Que de son fonds du moins la troisième partie, Doit demeurer dans la maison. Voilà le premier point qu'il faut qu'on établisse, Le fondement la base...
Climène
Est-il quelque justice, A piller le public ? et n'est-ce pas voler.
Il lit.
Beauceron
C'est ce qu'il faut savoir ou ne s'en pas mêler, Voilà le premier point dont il faut qu'on se serve ; Et voici le second qu'il faut que l'on observe. Voilà morbleu, voilà raffiner sur la chose.
Climène
Quelques expédients que cet auteur propose, C'est un dépôt sacré que l'argent du Public, En ferait-on trafic.
Beauceron
Si l'on en fait trafic.
Climène
C'est ce que j'ignorais et ne suis point capable...
Beauceron
Vous l'ignoriez ?
Climène
Sans doute.
Beauceron
Et morbleu de quoi diable, Vous ingérez vous donc si vous ne le savez ? De quoi vous sert l'esprit qu'on dit que vous avez ? Il fallait donc avant que la chose fut faite D'un livre tout pareil faire une bonne emplette, Apprendre chaque article et n'en omettre aucun.
Climène
Mais j'en ferais scrupule et quand j'en aurais un : Je ne puis...
Il lit.
Beauceron
Et cela ne fait peine à personne, Écoutez sur ce point comme l'auteur raisonne. Le scrupule en ce cas ne doit point s'écouter ; Et chacun doit savoir touchant les loteries, Que comme il est des fous pour faire des folies : Il n'est des gens censés que pour en profiter.
Climène
Je ne puis me servir de cette Politique.
Il lit.
Beauceron
Quand on la veut tirer voici ce qu'on pratique : Le tiers des billets noirs qu'on doit mettre à couvert, Doit être donné de concert, Avec ses gens faut s'entendre ; Et leur en faire échoir exprès : Le profit...
Climène
Quel profit en pourrait-on attendre ?
Il lit.
Il lit.
Beauceron
C'est où je vous attends vous l'allez voir après. Que cet homme a d'esprit !
Climène
Il n'est pas nécessaire, Pour moi qui ne dois rien.
Il lit.
Beauceron
Ah ! Voici votre affaire.
Climène
D'accord mais sur ce point la semaine dernière, Tels eurent un procès sur semblable matière : On voulait le surplus le tour est délicat.
Beauceron
Il est vrai sur ce point qu'un flandrin d'avocat, De figure fort longue, et de courte éloquence, Tira par ses cheveux Cujas à l'audience ; Et voulait qu'à le rendre ils fussent condamnés : Mais qu'en arriva-t-il ? Il n'eut qu'un pied de nez.
Climène
Je craindrais du public le reproche ou la plainte ; Et ne pourrais...
Beauceron
Chacun en use ainsi sans crainte, L'artisan fait ses lots d'un plat de son métier, Le bourgeois y met tout ce qu'il peut employer ; Sa vaisselle qui n'est que d'argent d'Allemagne : Le riche malaisé, sa maison de campagne, Le cuisinier y met des soupes de santé ; Le pâtissier chez lui met pour lot un pâté : La couturière y met des manteaux et des cottes ; Le cordonnier chez lui pour gros lot, met des bottes : Le marchand affamé, se montrant aussi fin, Fait chez lui le gros lot d'un garde magasin ; Et même l'autre jour chez un apothicaire, Pour un des moindres lots on mettait un clystère.
Climène
Mais le peuple s'en moque et l'on devrait tâcher...
Beauceron
Tant mieux c'est un plaisir qui lui coûte assez cher ; On peut à ses dépens lui permettre d'en rire.
Climène
Mais...
Beauceron
Contre cet auteur vous n'avez rien à dire, Quoi d'une loterie on aura l'embarras ; Et celui qui la fait n'en profiterait pas ? Sans cesse quelque fou qu'il faut que l'on écoute, Vous viendra sottement proposer quelque doute ? À chaque instant du jour il faudra pour un fat, Sur le nombre des lots subir interrogat ? Et prêt à la tirer dedans ce jour de crise ; On peut avec dépens condamner sa sottise ; Se venger à profit de son sot entretien, Se payer par ses mains, et l'on n'en ferait rien ; Il faudrait du bon sens avoir perdu l'usage, Allez de cet auteur parcourir chaque page ; Et tandis qu'à loisir vous lirez ces avis, Je vais auprès de vous écrire [à] mon pays.
Climène
Va porter mon billet.
Scène 6
Béatrix
Béatrix
Pendant que ce fantasque, Écrit, allons parler à notre Suisse Basque ; Il vient de débuter plaisamment, à ce fou, L'a pris pour dupe, et m'a fait rire tout mon saoul, Mais je le vois venir, de me voir il pétille, Si quelqu'un...
Scène 7
Le Basque, Béatrix
Le Basque
Pon chour fou Matame Piatille,
Béatrix
Laisse-là ton jargon nous sommes seuls.
Le Basque
Ma foi J'en suis ravi, tant mieux ; mais que dis-tu de moi ?
Béatrix
Que je crois que l'on peut dire à ton avantage, Que tu fais mieux le fou que tu ne fais le sage.
Le Basque
J'en demeure d'accord, mais...
Béatrix
Quoi mais...
Le Basque
Je voudrais, T'apprendre à faire un peu la folle.
Béatrix
Une autre fois.
Le Basque
Ah ! Si tu me voulais faire sans conséquence, Sur notre hymen futur quelque petite avance.
Béatrix
Tu me prends pour une autre.
Le Basque
Ah ! Point du tout ma foi, Si je te prends jamais, je te prendrai pour moi.
Béatrix
J'entends quelqu'un.
Le Basque
Parti si toi l'est pien timeure, Ty lafre biau cogner, chy loufre d'un cartheure Si chil prent mon libarte ô party... quoi ?
Béatrix
Tais-toi, Ce n'est rien.
Le Basque
Comment donc te moques tu de [moi] ?
Béatrix
On peut dans cette salle aisément nous surprendre.
Le Basque
Viens dedans mon taudis.
Béatrix
Non, mais je veux t'apprendre, Que je voudrais parler à ton maître aujourd'hui.
Le Basque
Quelqu'un heurte à la porte et je crois que c'est lui[.]
Béatrix
Ouvre lui.
Le Basque
Qu'ai-je fait de la clef de la porte ? La voici.
Béatrix
Va donc vite il attend.
Le Basque
Et qu'importe.
Béatrix
PréParons le billet que ma maîtresse écrit, À Léandre, Il verra que le tout est d'esprit ; Mais je le vois.
Scène 8
Léandre, Béatrix, Le Basque
Léandre
Et bien ne puis-je voir Climène ?
Béatrix
Si vous vous en flattez votre espérance est veine, Et si vous m'en croyez, retournez sur vos pas,
Léandre
Pourquoi ?
Béatrix
Notre bourru ne l'abandonne pas, Et depuis que tantôt avec vous il l'a vue, À l'obséder ainsi son âme est résolue, Ce maudit Beauceron, pour la mieux tourmenter, A fait mille serments de ne la plus quitter, Il dit qu'on fait ici des tours de passe passe, Qu'il veut être témoin de tout ce qu'il se passe, Qu'il prétend y mettre ordre, et qu'il veut empêcher Que pas un soupirant ne la puisse approcher ; Il vient de s'enfermer dans sa chambre avec elle.
Léandre
Ah, que pour mon Amour la fortune est cruelle ! Quoi donc m'étant flatté du plaisir de la voir ; Il faut perdre à la fois sa vue et mon espoir ; Voir qu'à de si beaux noeuds on fasse violence ? Ah ! Béatrix ce coup accable ma constance.
Béatrix
Avecque ce billet prenez un peu d'espoir, Et jugez si Climène a dessein de vous voir, Et si son coeur pour vous de tendresse est capable.
Léandre
Je n'en saurais douter, le tour est admirable : Que ne te dois-je point, je n'y manquerai pas, Béatrix, dis lui bien que je vais de ce pas ; En suivant cet avis éloigner le fantasque ; Mais il me faut ici quelqu'un.
Béatrix
Prenez le Basque.
Léandre
Et s'il s'en aperçoit, et demande pourquoi Il est dehors ?
Béatrix
Allez je prends cela pour moi, Je l'excuserai bien, c'est à quoi je m'engage.
Léandre
Il faut faire pour nous un autre personnage, Basque.
Béatrix
Et jouer encor un tour aussi subtil.
Le Basque
Et bien me voilà prêt, mais de quoi s'agit-il ?
Léandre
Je t'instruirai de tout, j'engage ma parole, Qu'auprès du Beauceron il jouera bien son rôle, Et qu'il lui va donner à courre comme il faut : Adieu je sors.
Béatrix
Et moi [je] remonte là haut.
Acte III
Scène 1
Beauceron
Beauceron
Eh Suisse, Béatrix, eh Champagne la Brie, La peste soit des lots et de la loterie, Quelle confusion !
Scène 2
Béatrix, Beauceron
Béatrix
Monsieur, que voulez-vous ?
Beauceron
De grâce dites-moi, d'où viennent tous ces fous, Dont auprès de Martin, la chambre est toute pleine ?
Béatrix
À donner leur argent ils ont assez de peine.
Beauceron
Quoi notre nouveau Suisse au lieu de s’aguerrir, Les laisse entrer ?
Béatrix
Le Suisse est allé voir mourir, Sa femme, qui dit-on est prête à rendre l'âme.
Beauceron
Elle prend bien son temps pour mourir cette femme, Que Diable n'attend-elle au moins encor un jour, Qui prend garde à la porte ?
Béatrix
Attendant son retour, Champagne...
Beauceron
Ce maraud laisse entrer tout le monde[.]
Béatrix
Il est constant Monsieur, il faut que je l'en gronde ; Et j'y vais de ce pas.
Scène 3
Beauceron
Beauceron
C'est fort bien fait à toi Quel sabbat, quel fracas ! Ah je suis hors de moi ; Ce désordre est enfin tout ce que j'appréhende.
Scène 4
Champagne, Beauceron
Champagne
Avec empressement un homme vous demande.
Beauceron
Que veut-il ?
Champagne
Je ne sais.
Beauceron
Mais comment est-il fait ?
Champagne
C'est un homme qui porte un fort petit collet, Avec un habit noir, enfin c'est ce me semble, Quelque façon d'Abbé, du moins il leur ressemble.
Beauceron
Qu'il entre, ce sera quelque Abbé de bibus, Ah ! Que ce nom d'Abbé, fait à Paris d'abus. Mille Abbés du faux coin en dérobent le titre, Qui ne sauraient tenir qu'au moulin leur chapitre, Et comme c'est un vol qui n'est point corrigé, On voit multiplier ces friquets du Clergé, C'est une qualité qu'un chacun s'administre, Monsieur l'Abbé dit-on, il n'est pas jusqu'au cuistre, Qui pour être honoré n'en usurpe le nom, On en trouve par tout trente faux, pour un bon, Qui vont en beaux esprits débiter leur science, On a mis au billon les faux nobles en France, Ah ! Si l'on y mettait pour faire tout égal, Tous ces usurpateurs du titre abbatial ; Le sort des vrais abbés égalerait le nôtre, Ah cet avis enfin vaudrait je crois bien l'autre, Il vient je m'en doutais et c'est un cuistre aussi ; Que me veut-il ?
Scène 5
Le Basque, Beauceron
Lui faisant de grandes révérences.
Le Basque
Jouons bien notre rôle ici, Monsieur puis qu'un hasard me donne la licence, De vous pouvoir ici faire la révérence...
Beauceron
Monsieur sans compliment votre civilité...
Le Basque
Je sais ce que je dois à votre qualité...
Beauceron
Trêve de révérence il suffit d'une couple, Monsieur en quatre mots j'ai le jarret peu souple, Finissons
Le Basque
Je dois trop...
Beauceron
Vous l'avez déjà dit, Si vous me les devez je vous en fais crédit ; Que voulez vous de moi ? Que le Ciel vous confonde, Si vous ne répondez.
Le Basque
S'il faut que je réponde, Je vous dirai Monsieur que je suis Beauceron.
Beauceron
Que m'importe ?
Le Basque
Et cousin de votre vigneron.
Beauceron
Et que me fait cela.
Le Basque
J'ai même l'avantage, D'être l'un des neveux du curé du village ; J'ai su depuis huit jours que vous étiez ici.
Beauceron
D'accord.
Le Basque
J'en suis fort aise.
Beauceron
Et moi fort aise aussi.
Le Basque
Que vous vous portez bien !
Beauceron
Qui vous dit le contraire ?
Le Basque
Vous vous mariez donc ?
Beauceron
Cela se pourra faire.
Le Basque
Et votre épouse est jeune et belle.
Beauceron
L'on le croit.
Le Basque
Je m'appelle La Roche.
Beauceron
Et bien La Roche soit.
Le Basque
Pour goûter sous l'hymen les plaisirs de la vie, Vous irez au pays ?
Beauceron
Oui, s'il m'en prend envie.
Le Basque
Vous demeurez céans ?
Beauceron
Toujours si je n'en sors.
Le Basque
Vous manque-t-on souvent ?
Beauceron
Tant que je suis dehors.
Le Basque
Pour vous rendre mes soins mon ardeur est si forte.
Beauceron
Eh morbleu voulez-vous finir de quelque sorte. Beauceron trop poli, parce que vous savez Faire vingt pieds de veau, de deux que vous avez, Voulez-vous m'insulter ? Et venir par bravades, Me payer le respect qu'on me doit en gambades.
Le Basque
Mais Monsieur...
Beauceron
Mais voilà la porte, et me voici, Choisissez de conclure, ou de sortir d'ici, Toutes vos questions lassent ma patience.
Le Basque
Et bien je vais Monsieur conclure en diligence ; Et rendre mon discours plus clair dessus cela Qu'un syllogisme n'est, fut-il en barbara.
Beauceron
Ô le fâcheux pédant ! Dépêchez je vous prie,
Le Basque
Chez Oronte on tira dès hier la loterie ; J'étais près d'une table où l'on distribuait La boite et les billets, de qui les demandait, Chacun voulant les siens, plusieurs s'en approchèrent Et la firent pencher ; quelques boîtes tombèrent, J'en pris une, et voulus voir sa suscription : In capite libri ; j'aperçus votre nom, Je la serrai, de peur qu'elle ne fut perdue ; Et dès hier sans la nuit je vous l'aurais rendue : Trop content de pouvoir quand je le crois le moins, Vous rendre ce service, et vous prouver mes soins.
Beauceron
Que ne vous dois-je point ? Dedans cette mêlée, Sans vous ma boite était ou perdue ou volée : Que je vous sais bon gré de n'être point larron ? Ah ! Je vous reconnais ici pour Beauceron ; Et je vous qualifie à ces marques insignes, Cousin du directeur général de mes vignes : Mais puisqu'enfin pour moi, vous avez pris ce soin, De ce qu'il en sera vous serez le témoin.
Le Basque
Monsieur il me suffit...
Beauceron
Ah ! Monsieur de La Roche, Demeurez.
Le Basque
J'obéis.
Beauceron
J'ai des ciseaux en poche, Voyons dans ce premier.
Le Basque
S'il pouvait être noir.
Beauceron
Ah ! Parbleu, je commen...
Le Basque
Et bien.
Beauceron
À ne rien voir, Deux et trois tous pareils alors qu'on se propose, De gagner... Ah ! Ma foi.
Le Basque
Quoi ?
Beauceron
Je vois quelque chose, C'est du noir ; Oui c'en est : numéro vingt et six.
Le Basque
Si c'était le gros lot ?
Beauceron
Voyons, trois cent Louis. Morbleu trois cent Louis, n'ai-je point la berlue, Lisons trois cent Louis non j'ai fort bonne vue, Ah ! Monsieur de La Roche, honneur des Beaucerons, Vigneron plus heureux que tous les vignerons, D'avoir pour son cousin un homme si fidèle, Si rempli d'équité, de bonne foi, de zèle. Civil, officieux, et désintéressé, Ah ! Pourquoi des tantôt ne vous ai-je embrassé ? Mais je prétends enfin réparer cette faute.
Le Basque
Ah ! Vous m'enfoncerez, Monsieur plus d'une côte.
Beauceron
Et vous témoin muet de tant de probité, Digne certificat de son intégrité.
Le Basque
Si vous me soupçonniez ceci vous désabuse.
Beauceron
Ah ! Monsieur mille fois je vous demande excuse ; Oublions le passé, je vous tiens à présent, Pour un homme d'honneur et surtout bienfaisant.
Le Basque
Comme je n'aspirais qu'à vous rendre service, J'excuse le transport qui m'a fait injustice ; Et vous honore trop pour en dire un seul mot, Si vous voulez tantôt vous aurez votre lot : On les doit délivrer, et même l'heure approche ; Je prends congé de vous.
Beauceron
Ah ! Monsieur de la Roche. Je suis reconnaissant, et vous me faites tort, De me quitter ainsi, le présent n'est pas fort ; Mais daignez accepter ces vingt louis.
Le Basque
De grâce, Croyez...
Beauceron
Dans votre coeur je sais ce qui se passe.
Le Basque
L'intérêt...
Beauceron
Je le sais mais enfin je prétends.
Le Basque
C'est pour vous obliger, Monsieur que je les prends.
Beauceron
Adieu venez me voir quelques fois.
À part.
Le Basque
Je l'espère, Il en tient.
Beauceron
Serviteur.
Scène 6
Beauceron
Beauceron
Non je ne puis m'en taire ; Je ne sauris assez admirer mon bonheur, Ce que c'est que d'avoir affaire aux gens d'honneur : Un ami fait tirer chez lui sa loterie, Pour avoir ses billets le peuple presse et crie, Ma boite tombe à bas, un inconnu présent, Sans savoir à qui c'est la ramasse, la prend ; Voit mon nom, le connaît, la rapporte lui-même : J'ouvre trois billets blancs, et vois au quatrième ; Numéro vingt et six, c'est être bienheureux, Je m'en vais recevoir cet argent ; mais je veux En sortant que le Suisse en ait seul connaissance, Qu'on me croie céans, de peur qu'en mon absence : Si quelqu'un la savait on ne trouvât moyen, D'introduire quelqu'un sans que j'en susse rien : Allons voir si le Suisse est de retour ; son zèle... Mais Climène paraît que Diable cherche-t-elle.
Scène 6
Beauceron, Climène
Beauceron
Est-ce pour un galant que l'amour en argus, Vous poste en sentinelle ou vous met à l affût ? Venez-vous voir quittant votre chambre si vite, Si vous ne pourrez point trouver un lièvre au gîte Ou si quelque portrait d'un métal peu commun, Sur le ventre du Suisse a fait passer quelqu'un, Qui puisse avecque vous lier un tête à tête ? Oui, car je doute enfin vous connaissant peu bête : Voyant vos yeux si gais, si brillants et si beaux, Que vous vouliez tirer votre poudre aux moineaux. Ce mouchoir bas et fait d'une dentelle claire, Ce sein plus découvert qu'il n'est à l'ordinaire, Ce bras qu'un [gant] trop court laisse voir à demi, Ce pied sur les talons trop hauts mal affermi. Ces petits moucherons mis en diverse place, Dont vous savez si bien parqueter votre face : Ces brocarts bigarrés, et leur diversité, Ce tourne-broche d'or qui vous pend au côté ; Ce fatras de rubans chargés de nonpareilles, Ces contre-poids brillants pendus à vos oreilles, Cette coiffure en l'air, ce tas de cheveux blonds, Dont les coins ampoulés sont lardés de poinçons, Et vos façons de plus en tout si peu communes, Font voir que tout cela n'est pas mis pour des prunes.
Climène
Ne voulez-vous songer qu'à me persécuter ? Et n'être ingénieux que pour me tourmenter ? La plus rare beauté veut que l'art la seconde, Il faut être à la mode, ou renoncer au monde, Outre que je ne vois dans mon ajustement, Rien que de fort modeste, à parler franchement, Tout vous choque, et sur tout vous voulez me contraindre.
Beauceron
Il est vrai j'ai grand tort cousine de me plaindre. Je devais sans troubler tantôt votre entretien Avec ces deux Messieurs, passer sans dire rien Je devais avec eux pour flatter votre attente Laisser agoniser votre pudeur mourante, Et voir d'un oeil tranquille, et plus commode enfin Un reste de vertu qui tirait à la fin, Je crois que sur ce pied j'aurais l'heur de vous plaire, Mais on en dirait trop si je pouvais m'en taire, Je suis sur ce sujet difficile à ferrer, Et ne fais pas façon de vous le déclarer.
Climène
Des discours si piquants ont un peu trop de suite ; Mais sur quoi pouvez-vous censurer ma conduite ? Ai-je dans mes habits rien qu'on puisse blâmer ?
Beauceron
Non.
Climène
Rien dans mes discours qui vous doive alarmer ?
Beauceron
Non.
Climène
Rien dans l'entretien contre la bienséance ?
Beauceron
Non.
Climène
Sur quoi fondez-vous donc tant de défiance ?
Beauceron
Voyez vous les habits, les discours, l'entretien ; Cela c'est quelque chose, et si cela n'est rien ; C'est votre coeur qui donne entrée à la fleurette ; C'est entre cuir et chair que vous êtes coquette ; Et je voudrais enfin pour voir mes feux contents, Avec moins du dehors avoir plus du dedans.
Climène
Je vous entends toujours plaindre de quelque chose.
Beauceron
Je trouve auprès de vous toujours quelqu'un qui cause.
Climène
Puis-je être auprès des gens et ne leur dire mot ?
Beauceron
Et puis-je l'endurer sans passer pour un sot ?
Climène
La civilité veut...
Beauceron
Afin que sans surprise, L'amour de notre hymen face un Hymen de mise, Qui n'ait pour compagnon jamais le repentir, De mes infirmités je veux vous avertir : Et vous pourrez conter là-dessus ; je vous aime, Trop et trop peu, deux mots expliquent cet emblème, Trop pour ne pas vouloir devenir votre époux, Trop peu pour ne vouloir que la moitié de vous ; Et souffrir, me donnant lorsque je vous achète, Qu'une moitié se donne, et que l'autre se prête : Cette première règle est sans exception, Je tiens un peu beaucoup à mon opinion ; Je ne me contrains guerre, et même je m'en pique. Je suis souvent chagrin, et quelquefois critique : Je suis vieux, ombrageux, d'assez méchante humeur ; Si je ne suis pas beau, je ne fais point de peur : Mais naturellement j'ai de la défiance, Beaucoup de jalousie, et peu de complaisance ; Enfin mon plus beau trait c'est quinze mille francs, Que je mange ou je bois, s'il me plaît tous les ans. Cependant je prétends si l'Hymen en décide, Être de votre coeur seul pilote et seul guide : Que dans votre entretien autre que moi n'ait part, Rendre votre air coquet un peu plus campagnard ; Et qu'en faveur des soins que j'ai pris à vous plaire, Votre amour vagabond devienne sédentaire. Je veux vous tenir lieu de galant, de mari ; D'Adonis, de Phoebus, de cher, de favori ; Que ce coeur soit à nous, et jamais ne permette ; Que quelque autre Apollon conduise ma brouette. En peu de mots voilà matière à décider, Vous verrez si cela vous peut accommoder, Et me direz tantôt quelle est votre pensée.
Climène
Sans attendre...
Beauceron
Et cela n'est pas chose pressée ; Je n'ai pas le loisir.
Climène
Mais...
Beauceron
Mais c'en est assez, Vous me direz tantôt ce que vous en pensez. M'en voila délivré, courons en diligence, Recevoir cet argent, mais cachons notre absence, Je vais donner mon ordre, au Suisse sur ce point. Le voici.
Scène 8
Le Basque, Beauceron
Le Basque
Chyl tir toi parti qui lentry point, Toi ly veut voir Montam chi lestre point un peste.
Beauceron
Qu'est-ce Canton de Berne.
Le Basque
Il my rompre mon tête, Un Gascon pour lentrer jil jeter son chapiau, D'un cou de mon libarte au mitan di russiau.
Beauceron
Vous avez fort bienfait...mais Suisse votre femme, À ce que l'on m'a dit est preste à rendre l'âme.
Le Basque
Ô point chi ly reviendre, un Monser Medeçain Tir moi qu'il être rien, qu'il moury que timain.
Beauceron
Le répit n'est pas grand, son sens froid me fait rire, Ce n'est rien, un Monsieur Médecin vient de dire, Que ce n'est que demain que sa femme mourra, Ah vous n'en êtes pas plus ému que cela ?
Le Basque
Ô ly connestre pien Medicain.
Beauceron
Une affaire M'oblige de sortir, il sera nécessaire, Si quelqu'un me demande, après m'avoir cherché, De dire que je suis dans ma chambre empêché, Même à ceux du logis, à moins que de me suivre.
Le Basque
Chil tir qu'il tormi vou pien fort et qu'il être ivre.
Beauceron
J'aimerais mieux encor que l'on me crut dehors, Qu'ivre dans le logis, je crains bien si je sors, Que ce Suisse ingénu ne gâte le mystère, Je suis un peu pressé voici ce qu'il faut faire, Je veux quoi que dehors, qu'on me croie céans, Comme la loterie attire bien des gens, Pour donner leur argent, il faut à tous leur dire, Que l'on n'en reçoit plus, que demain on la tire, Et pour les empêcher de vous persécuter, Il faut ne point répondre et les laisser heurter.
Le Basque
Oui, Monser.
Beauceron
Et surtout ne point ouvrir la porte, Jusques à mon retour à personne, il m'importe, Qu'on soit exact.
Le Basque
Sur fou party qu'il lentrera, Rien point d'aut que mon Maistre ou pien moi...
Il s'en va.
Beauceron
Bon cela, C'est assez et je sors après cette assurance.
Le Basque
Il en tient.
Beauceron
Mais surtout cachez bien mon absence. À tous ceux du logis.
À part.
Le Basque
Ô fou me lafre dit. Qu'il est dupe.
Beauceron
Si...
Le Basque
Quoi Monser.
Beauceron
J'entends du bruit. Cela suffit je sors.
Le Basque
Chil louvre fou sty porte.
Scène 9
Béatrix
Béatrix
Enfin il est dehors, que Belzébuth l'emporte, Sans oublier quiconque en aura du souci, Je suis depuis une heure en sentinelle ici, Pour voir s'il sortirait, combien il a de peine, À sortir, mais allons avertir Climène, Ne vois-je pas Léandre ?
Scène Dernière
Béatrix, Léandre, Le Basque
Béatrix
Étiez-vous à l affût ? Pour être ici sitôt.
Léandre
Depuis une heure et plus, J'attendais sur le pas d'une porte voisine, Qu'il sortit.
Le Basque
L'on n'a point éventé notre mine.
Léandre
Mais quand reviendra-t-il, dis moi te l'a-t-il dit ?
Béatrix
Quoi qu'il fasse, il ne peut revenir qu'à la nuit, Oronte loge loin d'ici, quoi qu'il se presse...
Léandre
Tant mieux, je vais donc voir ta charmante maîtresse.
Béatrix
Venez.
Léandre
Mais souviens toi qu'il faut bien achever.
À Béatrix.
Le Basque
Vivez en repos. [Toi...]
Béatrix
Je viens te retrouver.
Le Basque
D'accord, et nous pourrons nous sentant de la Fête, Régler notre entretien dessus leur tête à tête.
Acte IV
Scène 1
Un Gascon
Un Gascon
À la fin j'ai trouvé moyen d'entrer céans, La porte est à présent ouverte à tous venants : Grâce au Suisse qui dort et qui sans doute est ivre, C'est un fâcheux maraud dont le Ciel me délivre ; S'il n'était endormi j'aurais pu me venger, Ce coquin m'a cent fois pensé faire enrager, Et des que je venais me montrer à la porte ; Me la fermait au nez très rudement, n'importe ; Je la lui garde bonne, et devant qu'il soit peu, Nous conterons ensemble et nous verrons beau jeu ; Je sais qu'il ne l'a fait que pour [me] faire niche : Mais de coups de bâton le Ciel m'a fait peu chiche. Où se sont donc fourrés tous les gens du logis, Mais n'aperçois-je pas Monsieur Martin ?
Scène 2
Martin, Un Gascon
Martin
Quid vis.
Un Gascon
Que vous parliez François dites franc je vous prie, Quand prétend-t-on céans tirer la loterie ?
Martin
Cette affaire demande une uniformité, De candeur, de loisir et de sagacité. Un auteur très sensé dit que l'exactitude, Se trouve rarement avec la promptitude. Le peuple cependant abordant à milliers, Et la foule causant des débats journaliers, Du contraste, du bruit, d'autres choses fâcheuses, Des altercations même contentieuses, Je suscrits aujourd'hui les boites de ma main, Et l'on prétend tirer les billets des demain.
Un Gascon
Dieu me damne j'en suis au comble de la joie, Pour me mettre en repos je n'ai que cette voie, Comment à chaque jour je crève dans ma peau, J'ai toujours aux talons quelque fâcheux nouveau, Après moi sans quartier sans cesse quelqu'un crie, Et si l'on ne tirait bientôt la loterie...
Martin
Eh ! Qu'importe à ces gens qu'on fasse cet effort ?
Un Gascon
Comment diable qu'importe, il importe très fort, Les gens que je vous dis qui m'obsèdent sans cesse, Sont six créanciers miens ; comme chacun d'eux presse, Je me suis à la fin résolu d'assigner, Leurs dettes sur les lots que je m'en vais gagner, Brûlant d'être payés jugez s'il leur importe.
Martin
Quoi vous croyez payer vos dettes de la sorte ? Et vos créanciers fous au suprême degré, Prennent pour hypothèque un lot mal assuré ? C'est vouloir les berner, depuis quand l'espérance, Pour payer des débits a-t-elle cours en France ? Si vous avez dessein de payer ces Messieurs, Croyez-moi cherchez leur un autre fond ailleurs.
Un Gascon
Vous m'embarrassez fort, à votre loterie, Ferait-on dites-moi quelque friponnerie ?
Martin
Vous avez tort, Monsieur, d'avoir un tel soupçon.
Un Gascon
Veut-on favoriser quelqu'un des gros lots ?
Martin
Non.
Un Gascon
Comment donc tous ces lots que céans on doit faire, N'est-ce pas de l'argent content ?
Martin
La chose est claire, Mais il faut pour avoir les gros lots de céans, Les gagner.
Un Gascon
Cadedis c'est comme je l'entends, Je prétends du gros lot acquitter quatre dettes, Et le gagner s'entend ; quelle mine vous faites.
Martin
Je vois gagnant des lots que tout ira fort bien, Mais qui les payera si vous ne gagnez rien ?
Un Gascon
Cela ne se peut pas, que diable allez vous dire ?
Martin
Je crois que vous n'aurez pas grand sujet d'en rire.
Un Gascon
Comment vous le croyez ?
Martin
Oui je vous en réponds.
Un Gascon
Je ne gagnerai rien ? Et bien nous le verrons : Je vous ai franchement dit toute mon affaire, Il me faut quatre lots tout au moins pour la faire, Si je ne gagne rien je prétends... Vous verrez. Ne m'en prendre qu'à vous et vous m'en répondrez.
Scène 3
Martin
Martin
À moi Monsieur à moi cet homme n'est pas sage, A-t-on jamais tenu de semblable langage ; S'il n'a pas quatre lots il s'en va prendre à moi, Il a perdu l'esprit, mais quelqu'un vient je crois : De peur que ce n'était quelque fou comme l'autre ; Sortons de cette chambre et montons dans la nôtre.
Scène 4
Beauceron
Beauceron
Oui je suis pris pour dupe et vois la fausseté La boite est supposée et le cuistre aposté ; C'est un tour qu'on m'a fait j'ai reçu chez Oronte ; Ma véritable boite et j'en ai pour mon conte ; Et douze billets blancs me coûtent vingt Louis, J'en crève de dépit ; numéro vingt et six Est un enfant bâtard de cette loterie, Que l'on y désavoue et que chacun décrie, Pouvais-je humainement me parer de tels coups, Ah ! Que Paris abonde en fripons, en filous ; En batteurs de pavé de qui la métairie, Le revenu, le fonds consiste en industrie, Et qui n'ont ni rubans ni plumes ni collet, Qu'au dépens du tribut qu'ils doivent au gibet, Ce Monsieur de la Roche est un filou ; sans doute, Mais outre le chagrin de l'argent qui m'en coûte, De peur d'être berné je n'ose m'en vanter ; Ah ce qui doit encor ici m'inquiéter, Plus que le déplaisir d'une semblable perte, C'est d'avoir en entrant trouvé la porte ouverte : Le Suisse de son long sur son lit endormi, Peut-être que quelqu'un l'a fermée à demi, En sortant du logis, ou c'est quelque mystère, Il est nuit et je veux me cacher et me taire. Si l'on me croit dehors j'en puis être éclairci, Et voir sans être vu ce qui se passe ici : Quelqu'un vient écoutons.
Scène 5
Béatrix, Beauceron
Béatrix
Il est nuit l'heure presse, Et je crois qu'il est temps d'avertir ma maîtresse ; Et notre Beauceron pourrait bien revenir, Climène avec Léandre a pu s'entretenir, Depuis qu'il est dehors ils n'ont bougé d'ensemble.
Beauceron
Quoi Léandre est céans ?
Béatrix
Quand un hasard assemble, Deux amants que l'amour unit en même temps, Il se passe ma foi des moments bien plaisants : On cajole on badine, on ne songe qu'à plaire, L'oeil devient plus brillant qu'il n'est à l'ordinaire : Un certain rouge au teint donne un nouvel éclat, On a de l'enjouement le sang bout le coeur bat. On s'entretient un temps puis on fait quelques pauses ; On se fait, on se dit mille sortes de choses : De mille plaisants mots on larde l'entretien ; Et sans le tête à tête enfin l'amour n'est rien.
Beauceron
La peste qu'elle en sait.
Béatrix
Je juge par moi-même, Du plaisir que l'on a d'être avec ce qu'on aime ; Le Basque et moi voyions tantôt nos feux contents, Nous avons assez bien employé notre temps. Enfin à sa manière il me contait sa peine, Il était mon Léandre et j'étais sa Climène ; L'amour dans ce logis était pris au collet, Et je disais pour lors tel maître tel valet ; C'est un plaisant garçon et pas un n'en approche, Qu'il a plaisamment fait le Monsieur de La Roche. Et pour faire sortir d'ici le Beauceron, Qu'il a bien contrefait son visage et son ton : Les vingt Louis en sont une assez bonne marque.
Beauceron
Ah ! Masque c'est donc vous qui conduisez la barque.
Béatrix
D'abord qu'il a trouvé numéro vingt et six Il a crû bonnement que les trois cent Louis, L'attendaient tous contez, il est sorti sur l'heure, Comme nous l'espérions, il est bon ou je meure ; On lui garde des lots par ma foi ce magot, Mériterait d'avoir des cornes pour son lot.
Beauceron
Avis au Lecteur.
Béatrix
Mais il doit savoir je pense, Que l'on l'a pris pour dupe et j'en ris par avance, Ce n'est qu'entre ses dents qu'on le verra pester, Il est trop glorieux pour s'en venir vanter ; Je voudrais bien avoir le plaisir de l'entendre, Mais je ne vois venir Climène ni Léandre ; Allons les séparer dedans cet entretien, Ils passeront la nuit si l'on ne leur dit rien.
Scène 6
Beauceron
Beauceron
Ah ! ah ! chacun ici cajole à tour de rôle, Léandre est seul auprès de Climène et le drôle, Avec ceux du logis était donc du complot, Pour me faire acheter l'apparence d'un lot, Ah ! Mégère : ah ! Serpent : oui cette fine mouche, De l'honneur de Climène est la pierre de touche, Et ne se défend pas de garder le manteau ; Pourvu que la traîtresse ait sa part au gâteau, Maudite Béatrix peste d'une famille, Pernicieux brûlot de l'honneur d'une fille, Écueil de sa pudeur c'est toi qui la séduis, Qui lui donne le jour un avant goût des nuits : Pour veiller dessus eux, je n'avais que le Suisse, Ils ont pour l'enivrer employé l'artifice, Et ce pauvre garçon étendu sur son lit, A semblé me vouloir dire qu'on me trahit. Il semblait exhalant une vineuse haleine, S'excuser de sa faute et condamner Climène ; Et vouloir en ronflant me dire à mon retour, Que malgré lui Bacchus a fait entrer l'amour : Ce Monsieur de la Roche est valet de Léandre, Il s'appelle le Basque et je le viens d'apprendre, Je ne le connais point mais je prétends ravoir... Quelqu'un vient écoutons sans qu'on nous puisse voir.
Scène 7
Léandre, Béatrix, Beauceron, Climène
Léandre
Faut-il nous séparer ? Que cet ordre est sévère.
Béatrix
J'en demeure d'accord cela ne vous plaît guerre, Pour quitter ce qu'on aime il n'est jamais trop tard, Cependant il est temps de faire bande à part.
Léandre
Je vois bien qu'il me faut éloigner de Climène, Mais souffre en la quittant que je flatte ma peine, Laisse agir mon respect et ma flamme en ce lieu, Jusqu'au dernier moment de ce funeste adieu : Le mortel déplaisir où cet adieu me plonge, Me fait envisager mon bonheur comme un songe, Un demi-jour a vu sa naissance et sa fin, Madame, et cet effet de mon mauvais destin : Me fait appréhender de me voir plus à plaindre, Qu'un brutal dont l'ardeur s'efforce à vous contraindre, Et que je percerais plutôt de mille coups, Que de souffrir jamais qu'il devient votre époux.
Beauceron
Ah ! Le fâcheux rival.
Climène
Cette plainte m'offense, Et mon amour vous doit tenir lieu d'assurance ; Ce cousin de nos coups n'a pu se garantir, Loin de s'en alarmer il faut s'en divertir, Flatter en le jouant notre ardeur mutuelle, Lui faire chaque jour quelque pièce nouvelle, C'est un provincial épais matériel, Qui dupe au dernier point se croit spirituel. De tous autres enfin son humeur le discerne, Et [de] pareils lourdauds méritent qu'on les berne.
Beauceron
C'est encor trop d'honneur, où m'étais-je fourré ?
Béatrix
Si j'y puis quelque chose il doit être assuré ; Que nous le bernerons de la bonne manière, Et qu'à m'en divertir je serai la première.
Beauceron
Je me le tiens pour dit :
Léandre
Et le Basque je crois, Ne négligera pas ses soins non plus que moi, De ce que nous ferons vous serez avertie.
Beauceron
Vous faites pour le coup fort mal votre partie.
Climène
Je connais votre amour vous connaissez le mien, Il faut que notre adieu borne notre entretien : C'est perdre en vains discours les moments qui se passent, Séparons nous, la nuit et mon devoir vous chassent[.]
Léandre
Quand nous reverrons-nous ?
Climène
Demain.
Léandre
Où ?
Climène
Dans ce lieu.
Béatrix
Vous le saurez du Basque.
Léandre
Adieu Madame.
Climène
Adieu.
Scène 8
Beauceron
Beauceron
J'en tiens, ils ont assez agité la matière, Je suis pris pour un sot de plus d'une manière, Je suis suffisamment éclairci de leurs feux, Et je serai cocu des demain si je veux : Je n'ai qu'à l'épouser c'est une affaire faite, Ceci ne va pas mal, ah ! petite coquette, Vous me donnez d'avance et ce coeur empaumé, Coupe le noeud d'Hymen avant qu'il soit formé : Sans craindre ni prévoir ma juste réprimande, Vous laissez fourrager le pré que je marchande ; Et me croyez d'humeur à vous donner la main, Quand pour moi votre honneur n'aura que du regain, Et mon amour pour vous tiendrait encor pied-ferme ; Allez de la vertu vous n'êtes qu'un faux germe, Vous n'êtes de l'honneur qu'un indigne avorton : Et vous n'en connaissez tout au plus que [le] nom, Leur adresse et leurs soins ont enivré le Suisse, Mais en voulant me nuire ils m'ont rendu service, Léandre sans cela n'eut pu se rendre ici, Et mon coeur de leurs feux n'eut pu s'être éclairci ; C'est dans cette maison le seul qui m'est fidèle, De l'ingénuité c'est un parfait modèle ; Et pour ce Suisse enfin ma bonté se résout, Mais quelqu'un vient encor écoutons jusqu'au bout.
Scène 9
Béatrix, Beauceron
Béatrix
Basque.
Beauceron
C'est Béatrix elle appelle le Basque, Examinons-le avant que de lever le masque.
Scène 10
Le Basque, Béatrix, Beauceron
Le Basque
Que veux-tu.
Béatrix
Pour dormir prends tu pas bien ton temps ? Notre bourru dans peu doit se rendre céans, Il est dans ce moment prêt à rentrer peut-être.
Le Basque
Qu'importe.
Beauceron
C'est le Suisse, oui lui-même ! Ah le traître.
Le Basque
Par ma foi finissant tantôt notre entretien, J'ai bu neuf ou dix coups qui m'ont fait bien du bien.
Beauceron
Il parle bon Français, ah ! Ah Canton de Berne, Vous êtes du complot aussi quand on me berne.
Le Basque
Qu'on vend dans ce quartier d'admirable sirop[.]
Béatrix
Mais veux-tu me brider le nez de ton falot.
Le Basque
À traits fréquents et longs j'ai vidé trois bouteilles, Qui m'ont morbleu qui m'ont fait dormir à merveilles.
Béatrix
Et si pendant ce temps le cousin fut venu, Ou qu'il fut même entré sans que tu l'eusses vu. C'est une occasion qui pourrait s'être offerte, Et quelqu'un aurait pu laisser la porte ouverte.
Le Basque
Oui-da comme tu dis cela se pouvait bien. Ta raison est fort bonne et même... Il n'en est rien. Laissons-là le passé dis moi donc.
Béatrix
Qu'est-ce ?
Le Basque
Écoute.
Béatrix
Te voilà beau garçon.
Le Basque
N'est-il pas vrai [?]
Béatrix
Sans doute.
Beauceron
Que le coquin est fou.
Le Basque
Faut-il encor longtemps, Faire soir et matin sentinelle céans.
Béatrix
Cela pourra cesser si le Ciel nous exauce.
Le Basque
Ah ! Le vilain Monsieur, que ce Monsieur de Beauce. Je me tromperais fort s'il n'était pas cornard.
Beauceron
Vous en aurez menti Suisse de Vaugirard.
Béatrix
C'est assez raisonner ne bois de la soirée, Et tâche à rattraper ta raison égarée. Si le Beauceron vient ne lui dis que deux mots, Il vaut mieux en moins dire et parler à propos ; Jusques à son retour prends bien garde à la porte. Adieu.
Le Basque
Quoi tu voudrais me quitter de la sorte ?
Béatrix
Tes discours à présent n'auront jamais de fin.
Le Basque
Encor un petit mot[.]
Béatrix
Ah ! Que tu sens le vin.
Le Basque
Que j'aime à t'embrasser.
Béatrix
Que je hais un ivrogne.
Le Basque
Béatrix.
Béatrix
Laisse-moi.
Le Basque
Peste de la carogne. À l'entendre on croirait ma foi que je suis saoul, Je l'aimerais encor je serais un grand fou ; Tu me quittes je vais te rendre la pareille, Et ne veux désormais aimer que ma bouteille : Mais en nous retirant gardons de nous heurter.
Scène Dernière
Beauceron
Beauceron
Tous sont d'intelligence et je n'en puis douter, À trafiquer d'amour chacun ici s'exerce, Par de différents soins on fait même commerce : J'allais en l'épousant me coiffer comme il faut, Ah mon honneur je pense allait faire un beau saut ; Et vous Suisse à deux mains moule de plus d'un masque, Vous êtes un fripon Monsieur l Abbé le Basque : Qui diable eut jamais pu le voyant si naïf, Douter que ce maraud fut un Suisse effectif : Ou croire que Climène aurait eu l'artifice, D'introduire un valet de son galant pour Suisse ; Et moi qui m'y fiais j'étais en bonne main, Ah ! Je vais... Non mettons la partie à demain : Il est tard je prétends en évitant sa vue ; Laisser jusqu'à ce temps rasseoir ma bile émue : Et pour passer en paix le reste de la nuit, Je vais me retirer dans ma chambre sans bruit.
Acte V
Scène 1
Béatrix, Le Basque
Béatrix
Quoi, tu voudrais encor soutenir le contraire ? L'effronterie est grande et je ne puis m'en taire.
Le Basque
Oui, je te le soutiens, il a couché dehors, Il n'est point revenu, j'en réponds corps pour corps.
Béatrix
Quoi notre Beauceron est dehors ?
Le Basque
Oui, lui-même.
Béatrix
Il n'est point rentré ?
Le Basque
Non.
Béatrix
L'impudence est extrême.
Le Basque
Je gage contre toi que depuis hier au soir...
Béatrix
L'obstiné ! Je te dis que je le viens de voir : Qu'il est dans le jardin tout seul qui se promène, Et qu'il m'a demandé ce que faisait Climène.
Le Basque
Aujourd'hui ?
Béatrix
Oui, depuis un quart d heure de temps.
Le Basque
Tu l'as vu si tu veux ; mais il n'est pas céans, Car ici depuis hier il n'est entré personne, Quoi que cette raison peut seule être fort bonne : J'ajoute pour parler catégoriquement, Que je n'ai pas quitté la porte d'un moment, Que j'en ai toujours eu la clef dedans ma poche, Qu'on ne peut justement m'en faire de reproche, Que ce fou que tu viens dis tu de rencontrer, Ne s'est pas seulement présenté pour entrer, Que tu m'en fais ici des plaintes inutiles, Et que s'il est entré c'est par dessus les tuiles, Tu peux dire à présent tout ce que tu voudras.
Béatrix
Toujours même chanson ? Ma foi tu le verras, Ce n'est que par tes yeux que je veux te confondre : Le voici qu'en dis tu.
Scène 2
Le Basque, Beauceron
Le Basque
Je n'ai rien à répondre ; Je vois qu'il est entré, mais je ne sais par où, Sans doute ce sera pendant que j'étais saoul.
Le Suisse y voulant aller.
Beauceron
Allez voir si Climène à présent est visible, Et lui dites en cas qu'elle soit accessible : Que je veux lui parler, et voudrais bien savoir, S'il faut que je l'attende, ou si je l'irai voir ; Je parle à Béatrix laissez-la faire Suisse.
Scène 3
Le Basque, Beauceron
Le Basque
Chi ly veut moi tout jour rendre à vou bon service.
Beauceron
Eh je m'en doute bien, ah ! L'effronté coquin !
Le Basque
Chil tir quen tiri point sty lotry que timain. Tout que vous ly tir moi je lafre fait tout comme ;
Beauceron
Vous êtes je le sais un fort joli jeune-homme.
Le Basque
Lentry point dy Monser mon foi dans sty maison, Chil servir pien mon maître.
Beauceron
Oui, vous avez raison, Fort bien, fut-il jamais une telle insolence !
Le Basque
Chil servir tout jour vou di même.
Beauceron
Je le pense, Il n'est pas malaisé je vous crois sans prier.
Le Basque
Chy li fair moi...
Beauceron
Morbleu c'en est trop endurer, S'il ne se tait...
Le Basque
Chil feut fair moi vou souvenance.
À part.
Beauceron
Tiens de tant de babil voilà la récompense ? C'est sur mes vingt Louis toujours en rabattant.
Le Basque
Ô Monser.
Beauceron
Qu'on se taise ou j'en [re]donne autant, Mais je vois avancer Béatrix et Climène.
Scène 4
Beauceron
Au Suisse.
À Béatrix.
Beauceron
Je ne prétendais pas vous donner tant de peine : Mais puis que vous voilà, donnez nous deux fauteuils, Montrez-nous les talons. Et vous laissez-nous seuls.
Scène 5
Beauceron, Climène
Beauceron
Approchez-vous Climène, et prenez votre place, Je prétends vous parler, et vous voir face à face, De ce que je dirai tâchez à profiter.
Climène
Parlez, vous me voyez preste à vous écouter.
Beauceron
Je ne sais si mon air mon humeur ou ma mine, Vous forcent à vouloir n'être que ma cousine ; Ou si nature enfin ne m'a pas honoré, De prendre pour me faire un moule à votre gré ; Si trop laid à vos yeux, ou trop vieux quoi que riche, De tendresse pour nous votre coeur est né chiche, Ni même si j'en dois être bien-aise ou non.
Climène
Vous savez...
Beauceron
Tope à tout, mais vous trouverez bon, Sans m'échauffer le sang, que plus franc que les autres, Après mes vérités je vous dise les vôtres ; Et que dans ce discours me servant de ce droit, Nous nous voyions tous deux par notre bel endroit ; Étant votre cousin, et presque à vous, je pense Pouvoir faire avec vous entière confidence ; Et puisqu'enfin je puis ne vous déguiser rien, Vous êtes une gueuse, et vous le savez bien, Quoi que dedans mon lit je veuille vous admettre, Vous n'avez pas valant l'habit qu'on vous voit mettre, Et vous êtes enfin malgré votre coquet, Aussi pauvre en bon sens comme riche en caquet ; Votre père eut du bien, mais enfin votre mère ; Pour payer ses galants ne se l'épargna guère, Car vous n'ignorez pas qu'elle écoutait un peu, Et que sur ce chapitre elle a joué beau jeu ; Que cent fois sur ce point il eut bruit avec elle, Qu'avant que de mourir il en avait dans l'aile, Et que ce cher cousin plein d'un juste soupçon, Doutait que vous fussiez même de sa façon. Que plusieurs soutenaient, et donnaient même preuve, Qu'encore qu'il fut mort elle n'était pas veuve : Que l'amour seul avait l'un et l'autre enrôlé, Et que jamais l'hymen ne s'en était mêlé. Je pourrais croire enfin qu'un coeur pour nous de glace, A l'exemple d'autrui pourrait chasser de race, Ou craindre avec raison que l'on ne le surprit : Ce scrupule pouvait m'embarrasser l'esprit, Cependant, ébloui d'une lumière fausse, Mon coeur pour se donner vient du fond de la Beauce ; J'abandonne pour vous sans me faire prier, Le soin de mes dindons, et de mon colombier : Pour me donner à vous, je renonce à l'hommage, Qu'un paysan naïf me rend dans mon village ; Le désir de vous voir, sacrifie à l'amour, Mes vaches, mes moutons, toute ma basse-cour, Chéri dans le pays, respecté comme un Prince, Et plus noble dix fois qu'aucun de la Province, Riche, propre, galant, bien fait, adroit à tout ; À me voir votre époux ma bonté se résout ; En vain pour l'empêcher quelqu'un veut s'entremettre, Rien ne peut m'ébranler, et ma flamme vient mettre, D'un noble Beauceron le coeur à vos genoux, C'était beaucoup pour moi, ce n'était rien pour vous : Vous savez bien de plus notre chère cousine, Que depuis quatre mois la noblesse voisine, M'a mille fois parlé d'une rare beauté, Au diable l'un que j'ai seulement écouté ; Ce n'était rien encor, je savais par avance, Qu'à toute heure aux galants vous donniez audience ; Qu'avec eux vous étiez toujours je ne sais où, Que tantôt à Boulogne, et tantôt à Saint Cloud : Ou pour courir ailleurs vous étiez preste et prompte, Que vous en receviez des présents à bon compte, Qu'un certain Chevalier vous fit longtemps la cour, Qu'il vous rendait visite au moins trois fois par jour : Qu'après vous aviez fait une nouvelle intrigue, Avec un financier moins puissant que prodigue, À force de Louis dans votre coeur placé, Qui depuis...Mais enfin laissons-là le passé ; C'étaient d'honnêtes gens, ils étaient pleins de flamme, Le Financier est mort, Dieu veuille avoir son âme. Quoi que tant de raisons dussent me rebuter, Je me flattais toujours de vous décoqueter : De rendre votre humeur à mon humeur conforme, D'introduire chez vous doucement la reforme, Pour en venir à bout je n'ai rien négligé, En argus près de vous je me suis érigé, Pour vous plaire, et pouvoir vous détacher du reste, J'ai fait de la dépense et je me suis fait leste. J'ai voulu vous donner un époux sans défaut, Acheter votre coeur dix fois plus qu'il ne vaut : Vous rendre de mes soins le témoin oculaire, Voilà ce que j'ai fait, en voici le salaire ; Espérant sous l'Hymen vous aimer but à but, Vous m'avez prétendu donner un substitut : Mitonner un galant, qui rendit par sa ligue, Notre hymen compatible avec un peu d'intrigue ; Et dont l'ardeur enfin secondant vos désirs, Peut doubler votre époux ainsi que vos plaisirs. Ma présence troublant votre galanterie, Vous avez de concert fait une loterie, Afin que votre coeur pour l'amant adouci, Peut avoir un prétexte à l'introduire ici. Puis poussant contre moi plus avant l'artifice, D'un Basque son valet, vous avez fait un Suisse, Vos pièges dans lesquels je suis presque tombé, L'ont mis de Basque en Suisse, et de Suisse en abbé ; Et vous avez enfin employant toutes choses, Comme les Dieux défunts fait des métamorphoses. Par ce cuistre aposté me prenant pour un sot, Vous m'avez fait courir après l'ombre d'un lot, Cependant que tous deux ayant l'amour pour guide, Riez de ma sottise et preniez le solide : Vous m'avez de concert avec cet imposteur, Escroqué vingt Louis qui me tiennent au coeur : Par un fourbe qui n'a que vos feux pour ressource, Vous avez fait porter cette botte à ma bourse, Et m'avez fait enfin sans même balancer, Payer le violon qui vous faisait danser. A-t-on jamais parlé de trahisons si noires ! Parlez et dites-moi si j'ai de bons mémoires, Et si je puis de vous m'être informé sans fruit.
Climène
Je ne sais qui vous peut avoir si bien instruit : Mais vous deviez enfin donner moins de créance, Aux bruits que contre moi sème la médisance ; Et faire en ma faveur ce que j'ai fait pour vous, Sur tout si vous songez à vous voir mon époux : Quand de vos ennemis la langue médisante, M'a dit que vous étiez le fils d'une servante, Que votre père avait depuis plus de quinze ans : Que vous en aviez dix pour le moins dans le temps, Qu'avec elle il voulut contracter mariage, Je ne vous en ai pas méprisé davantage. De ces traits, quoi que vrais je vous défendais bien, Et je disais partout que je n'en croyais rien ; Je pouvais espérer de vous la même chose, Vous ne l'avez pas fait, mon malheur en est cause ; Passons au grand effort que vous faites pour moi, Votre coeur dites-vous me destinant sa foi, Ébloui de l'éclat d'une lumière fausse, Pour se rendre à Paris vient du fond de la Beauce : Abandonne pour moi sans se faire prier, Le soin de ses dindons et de son colombier, Certes l'effort est grand, et je suis une bête, Je me devais aller jeter à votre tête : Chercher à travers champs un époux au hasard, Déterrer dans la Beauce un singe campagnard ; Et prendre pour époux errante à l'aventure, Quelque brute qui n'eut d'homme que la figure. J'en conviens, mais enfin les filles à Paris Ne sont pas à ce point avides de maris ; Je viens à ces grands biens que sans cesse on me vante, Les quinze mille francs que vous avez de rente, Sont-ils en font de terre, on sait tout votre bien, Pour six ou sept d'accord, pour quinze il n'en est rien ; Les huit ou neuf de plus ne sont qu'une chimère, Que pour vous faire honneur votre esprit vous rend chère : Car comme sur point mille gens nous ont dit : En quoi consistent-ils ? Parlez ?
Beauceron
En fonds d'esprit, Le voilà le trésor portatif que personne Ne vous saurait ôter, que le Ciel seul nous donne : Qu'on doit plus que ses biens priser avec raison ; Et qu'on peut...
Climène
En ce cas votre conte est fort bon ; Vous vous plaigniez de quoi j'ai souffert compagnie : Sans la société de quoi nous sert la vie ? Ce plaisir innocent m'a toujours semblé doux ; Mais personne n'en a si mal jugé que vous ; Notre sexe à mon sens deviendrait fort à plaindre, S'il fallait qu'un critique eut droit de nous contraindre ; Et qu'un nombre de sots dont il est en tout temps, Nous privât du plaisir de voir d'honnêtes gens ; Ce serait approuvant cette belle maxime, De l'orgueil des censeurs se faire la victime ; Faire avec son repos un divorce ennuyeux, Et se sacrifier à la peur qu'on a d'eux. Aussi malgré l'effort qu'a fait la médisance, Ses traits n'ont eu sur vous qu'une faible puissance ; Et n'ont pu jusqu'ici dégageant votre foi, Vous ôter le désir de vous donner à moi ; Ce sont là tous vos soins ; à l'égard du salaire, Qu'ils ont eu, je prétends aussi vous satisfaire. Tandis que votre amour cherche à se signaler, Léandre, car c'est lui dont vous voulez parler, Avec moi de concert, emploie l'artifice, Pour me voir, je l'écoute à votre préjudice, S'étonne-t-on après les soins qu'il m'a rendus, S'il le mérite mieux que je l'estime plus, Il est respectueux, vous êtes brusque et sombre, Léandre a du bon sens, vous n'en avez que l'ombre ; Il est discret soumis, vous êtes fier choquant, Il sent son noble, et vous votre homme de néant : On le prend aux habits dont il pare sa taille, Pour un homme du temps, vous pour une antiquaille, S'il n'a pas tant de bien ce n'est pas un défaut ; Qui détruise...
Beauceron
En voilà tout autant qu'il en faut, Trêve de parallèle, ainsi notre cousine Vous aimeriez donc mieux votre idole blondine ?
Climène
Il est vrai je l'écoute, et j'approuve son feu, Je l'aime, et je veux bien vous en faire l'aveu.
Beauceron
Je vais puis qu'à ce point sa flamme vous est chère, En dire sur le champ deux mots à votre mère, Lui conter vos amours, lui vanter votre choix, Et j'espère devant qu'il soit trois fois les Rois : Qu'il en sera parlé, donnez vous patience.
Scène 6
Climène
Climène
On va tout exiger de mon obéissance, Et l'on va me forcer... Ah Béatrix sais-tu ?...
Scène 7
Béatrix, Climène
Béatrix
Je sais tout comme vous car j'ai tout entendu.
Climène
Enfin mon malheur veut que je perde Léandre, Au nom de mon époux il ne peut plus prétendre : Ma mère, et ce cousin, qui me veut malgré moi, Par de nouveaux serments vont engager ma foi, Il y court, et tu viens d'entendre sa menace.
Béatrix
Je me moquerais bien d'eux deux en votre place : Oui, je me lasserais d'avoir les bras liés, Une fois c'est pour vous que vous vous mariez, Votre mère le veut, on me la baille belle, S'il est tant à son gré que ne l'épouse-t-elle.
Climène
Mais pour t'en dispenser qu'est-ce que tu ferais.
Béatrix
En quatre mots voilà ce que je lui dirais, Qu'on me laisse en repos, je n'aime que Léandre, Je hais le Beauceron, qu'il s'aille faire pendre.
Scène 8
Le Basque, Climène
Le Basque
Mon Maître...
Climène
Que veut-il ?
Le Basque
Me fait vous demander, S'il peut vous venir voir.
Climène
Dis lui qu'il peut entrer.
Scène 9
Climène
Climène
En vain j'empêcherais son amour de paraître, C'est la dernière fois qu'il me verra peut-être ; Le plus sévère honneur peut permettre en ce jour, De donner ce dernier moment à notre amour.
Scène 10
Climène, Léandre, Le Basque
Climène
Rien ne peut plus flatter ma flamme ni la vôtre, Léandre, pour époux on m'en destine un autre : Ce cousin prêtent l'être ; il sait tout aujourd'hui, Ce que nous avons fait pour nous et contre lui, Ce sont des trahisons qu'il nomme sans exemples, Après m'en avoir fait des reproches fort amples, Et m'avoir de vos feux fait faire un libre aveu, Il est rentré disant que devant qu'il soit peu, Il en sera parlé, qu'il allait voir ma mère, Vous savez ce qu'il faut hélas ! Que j'en espère.
Léandre
Quel revers si soudain que je n'ai pu prévoir, Peut en si peu de temps détruire tant d'espoir ? Mon malheur à mes feux incessamment s'oppose.
Le Basque
J'ai bien vu dès tantôt qu'il savait quelque chose. Et j'en aurais juré.
Léandre
Par qui l'as tu donc su ?
Le Basque
Par un fort grand soufflet Monsieur que j'ai reçu, J'ai bien vu qu'il cherchait à me faire querelle.
Léandre
Si pour vous à ce point votre mère est cruelle, Et s'obstine à vouloir vous donner cet époux, Que ferez-vous Madame, hélas vous tairez-vous ?
Climène
Vous savez à quel point ma mère est absolue, Il faudra l'épouser si la chose est conclue.
Léandre
Quoi jusqu'à cet effort votre coeur peut aller ? On ose vous contraindre et vous n'osez parler ? Madame, et tout l'espoir qui flattait ma constance, Doit se voir aujourd'hui détruit par ce silence ? Ah ! Puisque votre amour est si faible pour moi, Faites ce Campagnard Maistre de votre foi, Du nom de votre époux favorisez un autre, Mon amour aussi bien est trop grand pour le vôtre. Adieu vous me voyez pour la dernière fois, Obéissez Madame, et faites votre choix.
Scène 11
Beauceron, Léandre, Champagne
À Climène.
Beauceron
Léandre, revenez, parlons de votre flamme, Vous aimez ce Monsieur, vous vous aimez Madame, Il vous aime beaucoup, vous en êtes chéri, Si le coeur vous en dit vous serez son mari ; Sa mère ayant appris votre ardeur mutuelle, Veut bien que vous soyez l'époux de cette belle ; Et pour moi qui m'étais chargé de ce souci, De peur d'être cocu je le veux bien aussi. Je ne me pique pas d'être à ce point commode, Pour Monsieur qui prétend toujours être à la mode, Il peut tenter fortune, et je le tiens bien fin, S'il s'en sauve.
Léandre
Je crains peu ce danger,
Beauceron
Enfin, Quoi que vous en disiez elle en est la maîtresse.
Léandre
Quel bonheur aujourd'hui vous rend à ma tendresse ? Mais enfin quel motif vous fait changer d'habits.
Beauceron
C'est Monsieur que je vais partir pour mon pays ; J'ai conçu pour Paris une haine mortelle, Et mon front vient ici de l'échapper trop belle, Je fuis ce maudit lieu de coquettes farci, Et ne suis plus si sot que de rester ici : Les filles à Paris sont pour nous trop savantes, Il faut des gens galants, pour des filles galantes, Et je m'en tiens au noeud de consanguinité ; Je vais dire au pays comme l'on m'a traité ; Et je me trompe fort quoi qu'il sente de flamme, Si jamais Beauceron vient ici prendre femme.
Champagne
Votre cheval Monsieur, et votre postillon, Sont là-bas.
Beauceron
Serviteur.
Léandre
Comment c'est tout de bon ? Quoi vous ne verriez pas ce qu'amour nous destine ?
Beauceron
Non je vous en réponds ; jusqu'au revoir cousine.
Scène Dernière
Léandre, Climène
Léandre
Allons voir votre mère.
Climène
Et le reste du jour, Puisqu'elle veut enfin approuver notre amour, Nous pourrons, empêchant que le peuple ne crie, Par divertissement tirer la loterie.
Léandre
Et quand de notre amour l'hymen sera le prix, Il faudra marier le Basque et Béatrix.