Acte I
Scène 1
Florante, Orante
Florante
Vous goûtez bien ici les douceurs de la vie ; Souffrez que je vous parle avec un peu d'envie. Que ces lieux sont charmants, au prix de nos maisons ! Les villes à mes yeux ne sont que des prisons. Ici tout m'entretient, tout me rit, tout m'enchante ; La diversité même à mes yeux se présente ; Et, de quelque côté que je dresse mes pas, La solitude en soi ne se rencontre pas. La seule peur que j'ai de vous être importune Modère les douceurs de ma bonne fortune. Ma tante, vous pourrez par un mot seulement Borner cette visite et mon contentement ; Car si vous espérez de la voir terminée Sans avoir là-dessus la sentence donnée, Vous voulez qu'un captif échappé de ses fers De soi-même s'expose aux maux qu'il a soufferts.
Orante
Je commence à vous voir, et vous n'avez qu'à peine Cessé de respirer le doux air de la Seine, Vous arrivez, ma fille, en cet heureux séjour, Et vous pouvez déjà me parler du retour ! Non, si ce lieu vous plaît, n'en habitez point d'autre, Et prolongez mon bien en prolongeant le vôtre. Mon inclination secondera vos voeux, Et toujours vos parents voudront ce que je veux. Ce lieu, comme Paris, a toutes ses délices ; La cour n'a rien de plus que des soins et des vices. Il fournit aux esprits des divertissements ; On y voit des beautés, on y voit des amants ; On entend comme ailleurs des plaintes de leurs bouches ; Et rien n'est insensible en ces bois que les souches. Entre eux un jeune amant vous plaira dessus tous, Car son humeur est telle, et son esprit si doux, Que si vous n'enviez l'honneur de sa maîtresse, Il est bien malaisé qu'un autre objet vous blesse. Pourquoi rougissez-vous ?
Florante
Ce défaut indécent Paraît sans mon aveu sur ce front innocent. Je rougis, quoi qu'on die et quoi qu'on me propose, Sans en pouvoir moi-même imaginer la cause.
Orante
Vous la savez pourtant ; c'est que jusqu'à ce jour On ne vous a parlé ni d'amant ni d'amour : Vous ignorez ces noms, et, dans cette innocence, Le discours que je fais vous trouble et vous offense.
Florante
Que n'est-il vrai, Filandre !
Orante
Haussez un peu la voix.
Florante
Je dis qu'il fait beau voir l'épaisseur de ce bois, Et ces oiseaux divers dont la douce musique Réjouirait l'esprit le plus mélancolique.
Orante
Ô dieux ! Qu'elle est rusée ! Il est vrai que leurs chants Rendent Paris jaloux de la douceur des champs. Aussi mille amoureux en cette solitude Viennent perdre leurs soins et leur inquiétude. Ces lieux ont chaque jour de nouveaux habitants : Ils y viennent fâchés et s'y trouvent contents. Les coeurs sont enchantés de l'air qu'on y respire ; Chacun y fait l'amour, peu de monde y soupire. Ce dieu de tous ses traits y choisit les meilleurs ; Il est roi parmi nous, il est tyran ailleurs. Mais entre les amants qui viennent sur ces rives Aux doux chants des oiseaux joindre leurs voix plaintives, Filandre, un cavalier de qui les qualités Ont du ciel et du sort les efforts limités...
Florante
Comment le nommez-vous ?
Orante
Filandre.
Florante
Ô le perfide !
Orante
Toujours triste et pensif, et toujours l'oeil humide, Rend tous les coeurs atteints d'amour et de pitié, Si le ciel les a faits capables d'amitié. La plus forte froideur cède à son éloquence, Et contre ses écrits une âme est sans défense. J'en lirai quelques-uns ; écoutez.
Florante
Ô malheur !
Orante
Son visage à ces mots a changé de couleur.
Florante
On m'a pris mes papiers.
Orante
« Adorable maîtresse, Il est vrai... »
Florante
C'est à vous que cet écrit s'adresse ?
Elle lit.
Lettre de Filandre à Florante.
FILANDRE.
Orante
Non, vous l'allez apprendre. A-t-il bien exprimé la douleur qui le presse ? Et sait-il bien toucher le coeur d'une maîtresse ?
Florante
Si bien que ce perfide est le seul qui lui plaît, Et qu'elle l'aime encor, tout volage qu'il est. Tous les jours ses écrits lui font verser des larmes, Et l'ingrat porte ailleurs son amour et ses charmes.
Orante
Vous savez donc son nom ?
Florante
Vous le savez aussi. Las ! Je n'ai point dessein de cacher mon souci : Je vous dois confesser le mal qui me possède ; Je sais qu'il faut parler pour trouver du remède, Et c'est l'intention de ce coeur désolé. Je ne me taisais pas, mes yeux vous ont parlé. Mon mal a sur mon front écrit sa violence ; Vous ne pouvez qu'à tort condamner mon silence. Il est vrai que Filandre a ce coeur enflammé : J'aime, je le confesse : eh ! Qui n'a pas aimé ? J'ai résisté longtemps à cette ardeur secrète, Et mon intention n'a pas fait ma défaite. La force du vainqueur excuse le vaincu. Je connais maintenant l'erreur où j'ai vécu : Je croyais que l'amour n'était qu'une chimère Que l'esprit se forgeait pour se laisser défaire, Que l'être de ce dieu consistait en portraits ; Je ne craignais alors ni son arc ni ses traits, Et, lorsque je voyais mes compagnes atteintes, Je blâmais leurs soupirs et j'accusais leurs plaintes. Mais j'ignorais le mal qui m'était destiné. J'autorise à présent ce que j'ai condamné. Je crois qu'on me doit plaindre, et que, sans injustice, La plus froide ne peut accuser mon caprice. Dieux ! Combien je perdrais en perdant ces écrits ! Qui vous les a baillés, et qui me les a pris ?
Orante
Moi-même en vos habits quand vous fûtes couchée ; Et c'est où j'ai connu qu'Amour vous a touchée. Certes je fais état de votre élection ; On ne peut condamner cette inclination. Filandre est d'une humeur et d'un esprit aimable, Et sa condition à la vôtre est sortable. Il mérite beaucoup ; mais, en peu de discours, Contez-moi de vos voeux la naissance et le cours.
Florante
En un bal dont Tirsis honorait Lisimène, Je vis et j'admirai cet auteur de ma peine : Il me plut, je dis tout, et je ne pourrais pas Compter ses compliments ni figurer ses pas. Son adresse à danser n'avait point de seconde. Et sa grâce attirait les yeux de tout le monde ; Il remplissait les coeurs d'aise et d'étonnement, Et tout l'honneur du bal fut pour lui seulement. L'Amour fit naître en lui des ardeurs mutuelles : Il quitta pour le mien l'entretien des plus belles. Je sais bien qu'il m'aimait, et, sans présomption, Je m'assurai depuis de son affection. Ses discours n'étaient pas mon plus sûr témoignage ; Ses moindres actions m'en disaient davantage. Sa peine et ses devoirs m'ont confirmé ce point ; Ses pleurs m'en assuraient quand je ne riais point ; Et de tous les mortels c'est le plus détestable S'il ne sentait alors une ardeur véritable. Mais que c'est un esprit sujet au changement ! Dieux ! Il vient, je le vois.
Orante
Cachez-vous seulement. Florante se cache derrière des arbres.
Scène 2
Filandre, Orante
Filandre
Qu'on voit changer souvent L'état de notre vie ! Toujours de quelque vent Sa bonace est suivie, Et l'on voit rarement le soir et le matin Dépendre d'un même destin. Je suis heureux un jour, L'autre je suis en peine ; J'ai donné de l'amour, Je donne de la haine. Florante m'adorait, je l'adorais aussi ; Mais j'aime, et l'on me hait ici. Doux ennuis toutefois, et bienheureuse haine. Si je touche à la fin le coeur de Célimène ! La peine et les efforts de l'acquisition Sont un doux, souvenir en la possession.
Orante
Qui te rend si pensif ?
Filandre
Une ingrate maîtresse.
Orante
Étouffe tes soupirs et bannis ta tristesse : Tout succède à tes voeux.
Filandre
Ô dieux ! Qu'ai-je entendu ?
Orante
Et l'on veut t'accorder le bonheur qui t'est dû. Ta maîtresse aujourd'hui favorise ta flamme.
Filandre
Que j'ai d'impatience ! Avez-vous vu ma dame ?
Orante
Oui, j'ai vu plus encore.
Filandre
Et quoi ?
Orante
Certains écrits Qu'elle tenait bien chers, et qui m'ont tout appris. Ô le charmant esprit que celui de Filandre ! Qui ne lui céderait ? Qui pourrait s'en défendre ? Combien cette beauté montre de jugement En l'acquisition d'un si parfait amant !
Filandre
Épargnez mes ennuis, heureuse et sage Orante ; Je suis trop assuré de sa haine apparente : Elle rit de mes voeux, la superbe qu'elle est, Et son propre mérite est tout ce qui lui plaît. Vous voulez que j'espère, et cette âme inhumaine Me défend seulement de parler de ma peine : L'insensible, causant ce qui me fait mourir, A peur de le savoir, de peur de le guérir.
Orante
Une fille, Filandre, est d'humeur plus discrète Que de pouvoir sitôt avouer sa défaite ; Elle cache son feu, mais le sent en effet, Et le confesse tard à celui qui l'a fait : Il en a rarement la première ouverture. La beauté que tu sers est de cette nature : Elle te parle peu, même fuit ton abord, Comme d'un doux meurtrier qui lui donne la mort ; Mais crois que ses dédains, sa fuite et son silence, De son affection prennent la violence. Elle s'est déclarée ; et ne me crois jamais, Si ton coeur n'est l'objet de ses plus doux souhaits. Me remercieras-tu si, de sa propre bouche, Tu sais dans un moment que ton amour la touche ?
Filandre
Je vous adorerais.
Orante
Adore ses appas, La voilà !... Que fais-tu ? Tu ne l'abordes pas ? Quelle humeur a sitôt ton âme refroidie ?
Scène 3
Florante, Filandre
Florante
Traître, que tu sais mal cacher ta perfidie ! Es-tu sans artifice, et puis-je avoir surpris L'excellence et l'honneur des plus rares esprits ? Au moins, qu'un ris forcé te change le visage : Témoigne du plaisir et bénis mon voyage ; Dis que tu souhaitais ce bonheur sans pareil. Approche, appelle-moi tes yeux et ton soleil. Quoi, tu ne peux forcer cette inutile honte ? Et ta voix quelquefois se donne à si bon compte ! Tu trouvais à Paris des traits si délicats, Et tu m'as su si bien prouver ce qui n'est pas !
Filandre
Ô dieux ! Je vois Florante !
Florante
Il va conter merveille, Et sa fidélité n'aura point de pareille.
Filandre
Me dispenserez-vous de discours superflus ? Le dirai-je, en un mot ? Je ne vous aime plus.
Florante
Ô sensible douleur ! Ô perte irréparable ! Est-il à mes ennuis un tourment comparable ? Qui m'ouvre les enfers ? Qui me perce le sein ?
Filandre
Oh ! Vous n'en mourrez pas.
Florante
Ce n'est pas mon dessein.
Filandre
Il est vrai que vos yeux ont des grâces exquises, Qu'une autre ne peut mieux mériter nos franchises, Et que, vous comparant à celle qui m'a pris, On aurait de la peine à qui donner le prix. Mais, quelques doux appas dont vous soyez pourvue, En m'ôtant la raison l'Amour m'ôta la vue : Je préfère ma dame à toute autre beauté ; Mes yeux sont éblouis et mon coeur enchanté. J'accorde que je quitte un bien incomparable Pour semer sur du vent et bâtir sur du sable ; Je recevrais chez vous des traitements meilleurs ; Mais un secret destin porte mes voeux ailleurs.
Florante
Dis qu'un secret destin porte ailleurs ta folie.
Filandre
Florante est toujours gaie et sans mélancolie.
Florante
Non, non, crois qu'en riant je dis la vérité. Et qui ne rirait pas de ta légèreté ? Quelle plaisante humeur agite ainsi ton âme ? On pourrait l'excuser en l'esprit d'une femme, Puisque, selon l'erreur de votre jugement, Elle est de son instinct sujette au changement : Mais que ces esprits forts, ces miroirs de constance, Fassent au moindre vent si peu de résistance, Que leur fidélité manque aux premiers effets, C'est un sujet de rire, ou l'on n'en eut jamais.
Filandre
Si tu considérais combien l'absence est forte, On ne te verrait pas discourir de la sorte. Ta présence aurait pu divertir ce malheur, Car qui voit le soleil sent toujours sa chaleur ; Mais quand on s'en éloigne, et qu'un épais nuage Arrête son effet et cache son visage, Alors on obéit à la nécessité ; Et recourir au feu n'est pas légèreté.
Florante
Il est vrai, ton amour est la constance même. Traître ! J'étais absente, et tu vois que je t'aime : J'ai les mêmes ardeurs et le même souci ; J'ai vécu sans te voir, et sans changer aussi. Sans te voir ! Je m'abuse, et ma triste pensée M'a toujours de Filandre une image tracée : Je t'ai vu tous les jours, je t'ai parlé cent fois.
Filandre
Il ne m'en souvient point.
Florante
Mais sans yeux et sans voix : Je n'étais pour mon mal que trop ingénieuse, Ma mémoire trop bonne et trop officieuse.
Filandre
Et moi je ne saurais me vanter de ce point : J'ai bientôt oublié ce que je ne vois point. Excuse en ton malheur ma mémoire inféconde, Ou que de ce défaut la nature réponde. Mais je vois Célimène... Admire sa beauté, Et ne condamne plus mon infidélité.
Florante
Va, barbare, à mes yeux lui conter ton martyre ; Obtiens de cet objet ce que ton coeur désire ; J'y consens, infidèle, adore ses appas.
Filandre
Tu profiterais peu de n'y consentir pas.
Elle se cache derrière les arbres ainsi qu'Orante.
Florante
Cachons-nous pour l'ouïr.
Scène 4
Filandre, Célimène
Filandre
Adorable merveille, En beauté sans exemple, en rigueur sans pareille, Quand voulez-vous tarir la source de mes pleurs ? Quand sera votre esprit sensible à mes douleurs ? Ces rochers orgueilleux en des ruisseaux se fondent, Ils entendent mes cris, leurs échos me répondent ; Et quand j'ai demandé si mon mal inouï Finirait quelque jour, elles m'ont dit oui. Vous conservez pourtant votre rigueur extrême, Et je n'ose espérer que vous parliez de même.
Célimène
Où peut être ma soeur ?
Filandre
J'implore du secours, Aimable Célimène ; entendez mes discours.
Célimène
L'avez-vous vue ici ?
Filandre
Vous me fermez l'oreille, Pour ne pas avouer mon ardeur sans pareille.
Célimène
Où la puis-je trouver ?
Filandre
Dieux ! Que de cruauté ! Je parle de mon mal, inhumaine beauté.
Célimène
Je la cherche partout.
Filandre
Cruelle, oyez ma plainte, Donnez un mot au mal dont mon âme est atteinte.
Célimène
Dieux ! Que ces importuns me dérobent de temps ! Je les fais tous souffrir, ils sont tous mécontents ; Ce n'est que de mon coeur que leurs plaisirs dépendent, Je n'en possède qu'un, et tous me le demandent. Qui le doit obtenir ? Qui seront les jaloux ? Nul de vous ne l'aura, pour vous accorder tous.
Filandre
Comparez nos tourments, considérez nos peines ; S'ils ont versé des pleurs, j'en verse des fontaines ; S'ils sentent quelque ardeur, je m'en sens consumer ; Ils aiment froidement, et je sais seul aimer.
Célimène
Tous en disent de même.
Filandre
Et seul je dois le dire, Si la plainte est plus juste où la fortune est pire. Filandre sait mourir s'ils savent endurer ; Son inclination ne se peut comparer. Pour vous j'ai violé l'amitié la plus sainte Dont jamais ici-bas une âme fut atteinte. Il n'était rien d'égal à mes contentements, Je causais de l'envie aux plus heureux amants. Je pouvais loin de vous défier la fortune ; J'obligeais trop Florante, et je vous importune ; Tous mes voeux l'honoraient, et vous les refusez ; Je les voyais chéris, je les vois méprisés.
Célimène
Adieu, je hais l'amour d'un esprit infidèle, Et je ne prétends rien au bien de cette belle : Reportez-lui ce coeur que vous me présentez ; Vous me pourriez quitter comme vous la quittez. Elle s'en va, et Filandre demeure confus.
Scène 5
Florante, Filandre, Orante
L'abordant.
Florante
Ô qu'il est satisfait, et qu'il profite au change ! Soi-même il se punit, et m'offensant me venge. Filandre, qui méprise est enfin méprisé.
Filandre
Je n'attendais pas mieux que d'être refusé ; Et je jure le ciel que s'il m'était possible, Je me dégagerais de cette âme insensible, Que ce coeur brûlerait de ses feux anciens, Que je m'enchaînerais de mes premiers liens.
Florante
Oui, si la chaîne aussi t'était encore offerte, Mais ce soin me travaille assez légèrement : Un bien que chacun fuit se conserve aisément. J'ai vu le peu d'état qu'on fait de ton service, Et je ne crains pas fort qu'aucune te ravisse. Je meure, il est bien vrai que l'amour n'a point d'yeux ; Je réputais jadis mon destin glorieux ; Quand ton affection s'offrait à ma mémoire, Je croyais tout Paris envieux de ma gloire ; Que Filandre écrivît, que Filandre parlât, Je ne croyais jamais qu'un autre l'égalât. Opinion bien fausse, et que je n'ai plus eue Depuis que la raison m'a dessillé la vue ! Je n'estime plus tant les charmes de ta voix ; Je m'étonne bien plus de l'erreur ou j'étais. Mon âme s'est rendue à de faibles atteintes ; Tu sais mal caresser et mal faire des plaintes. Ne figurant pas mieux ta peine et ton souci, Célimène a raison de te traiter ainsi. Tu lui parlais de pleurs, et c'est honte à Filandre D'être cru seulement capable d'en répandre. Est-ce par ces discours, ou par cette action Qu'un homme doit prouver son inclination ? Me tenant ces propos, permets-moi de le dire, De si froids compliments m'exciteraient à rire.
Filandre
Épargne un malheureux ; et quelque qualité Dont jadis ton esprit ait le mien enchanté, Crois que tu pourrais peu sur cette âme inhumaine, Qu'en mon lieu tu serais en une même peine. Elle n'estime rien que ses propres appas ; Vénus sous mes habits ne la toucherait pas : Tous objets sont communs à ce coeur insensible.
Florante
Et si je lui plaisais ?
Filandre
Tu ferais l'impossible.
Florante
Madame, agréerez-vous ces divertissements ? Que Filandre m'envoie un de ses vêtements ; Vous rirez de la feinte, et je suis assez vaine Pour espérer l'honneur de toucher Célimène. Sous le titre d'amant et d'un de vos neveux, Croyez qu'en peu de jours j'obtiendrai de ses voeux. Je n'arrivai qu'hier, et, n'étant pas connue, Il m'est aisé de feindre et de tromper sa vue.
Orante
Ce divertissement ne peut être que doux, De voir Florante amant, et Filandre jaloux.
Filandre
Ta force en cet effet serait incomparable, Tu ne me serais plus qu'un objet adorable ; De tels voeux dépendrait tout mon contentement, Et je mépriserais l'amante pour l'amant.
Florante
Je ne t'oblige à rien, et fais cette entreprise Sans dessein que ton coeur me rende sa franchise. Ne dis point qui je suis aux beautés de ce lieu, Et m'envoie un habit.
Filandre
Dans un moment.
Florante
Adieu.
Acte II
Scène 1
Célimène, Félicie, Alidor
Célimène
Pourquoi m'accusez-vous de trop de retenue ? Je ne réserve rien, et mon humeur est nue. Qui peut, si ce n'est vous, chérir mes intérêts ? Et qui doit que ma soeur partager mes secrets ?
Félicie
Quelque si libre humeur dont un esprit puisse être, Il est bien malaisé qu'il fasse tout paraître : Toujours quelque secret se réserve au dedans, Qui même n'est pas su des plus chers confidents ; Et surtout en amour la plus libre est secrète, Et comme elle est aveugle elle est aussi muette. On ne s'ose fier à son meilleur ami, Et le coeur le plus franc ne s'ouvre qu'à demi. Posséder tant d'attraits, être si recherchée, Captiver mille esprits, et n'être point touchée ! Ah ! Ma soeur, croyez-vous qu'on le puisse estimer ? Le ciel vous a-t-il faite incapable d'aimer ? Évitez-vous les coups dont toutes sont blessées, Et n'eûtes-vous jamais de pareilles pensées ? L'Amour est un archer qui n'a jamais failli. Si le coeur ne se rend quand il est assailli, Il prend une autre voie, il le force, il le blesse, Et l'orgueilleuse alors reconnaît sa faiblesse. Si vous ne vous rendiez aux amants de ces lieux, Ce dieu pour vous toucher susciterait des dieux. Il faut que tout défère à sa force indomptée, Et son intention ne peut être évitée.
Célimène
Il est maître des coeurs qui se laissent dompter ; Mais quand on le veut fuir, on le peut éviter.
Félicie
Ce dieu, comme il lui plaît, atteint les plus cruelles : On prend la fuite en vain, ma soeur ; il a des ailes.
Célimène
Mais les ailes qu'il a sont courtes quand il naît. Cet enfant vole-t-il, faible encor comme il est ?
Félicie
On ne sent pas l'amour au point de sa naissance ; Et qui ne le sent pas ne craint point sa puissance.
Célimène
Mais sitôt qu'on le sent on l'évite aisément.
Félicie
Alors il sait voler, et l'on fuit vainement.
Célimène
Aussi je n'ai jamais sa force méprisée, Et mon âme à ses traits est toute disposée ; Mais de les prévenir, les prendre en son carquois, Et de ma propre main me ranger sous ses lois, Qui me voudrait, ma soeur, conseiller de le faire, Ne me donnerait pas un avis salutaire. J'approuve qu'un esprit mette les armes bas, J'approuve fort aussi qu'il ne se rende pas. Je n'aimerai jamais qu'Amour ne m'ait blessée ; Si je lui dois céder, j'y veux être forcée.
Félicie
Avouez toutefois que parmi tant d'amants Qui révèrent en vous des attraits si charmants, Il s'en trouve quelqu'un qui vous plaît davantage, Et dont plus volontiers vous agréeriez l'hommage.
Célimène
Alidor vaut beaucoup.
Alidor entre avec Lysis.
Félicie
Que ses attraits sont doux !
Célimène
Mais je le vois qui vient, ma soeur ; retirons-nous.
Félicie
Craignez-vous son abord ?
Alidor
Je la vois, l'inhumaine.
Félicie et Célimène sortent.
Félicie
Je travaillais pour vous, mais j'ai perdu ma peine.
Scène 2
Alidor, Lysis
Alidor
Hélas ! Cruel ami, que ma douleur te plaît ! Vois comme elle me fuit, l'insensible qu'elle est : Et tu dis que le temps la rendra plus traitable ! Tu retardes l'arrêt de mon sort lamentable ; Tu me retiens le bras, tu diffères ma mort ! Tu vois, tu vois, Lysis, si je me plains à tort.
Lysis
Alidor, elle est fille, et la fille est changeante : Nous la verrons un jour t'être plus indulgente. Le temps amollira ce courage inhumain ; Elle fuit aujourd'hui, tu l'atteindras demain. Il faut longtemps souffrir, la respecter, la craindre ; Ne l'avoir pas suivie est un pas pour l'atteindre. Les preuves de respect sont de puissants appas ; Tu t'éloignerais d'elle, osant suivre ses pas. Fais tes vers seulement, rêve sur sa louange, Préfère ses attraits à la beauté d'un ange ; Parle de son esprit, de son teint, de sa voix, Puisque c'est le dessein qui t'amène en ces bois. Décris tous les attraits dont le ciel l'a douée : Une fille, Alidor, aime d'être louée. Tu traites sans dessein mille sujets divers, Et ta maîtresse encor n'a point eu de tes vers ! Ne crains point de faillir ni de perdre ta peine ; On n'estime aujourd'hui que les fruits de ta veine.
Alidor
Il est vrai que j'ai l'art de flatter qui me plaît ; Je peins quand bon me semble un oeil plus beau qu'il n'est, Je dore les cheveux, ou ma plume se joue À noircir un sourcil et farder une joue. J'ai toujours de la neige, et quelquefois j'en mets Sur un sein qui n'en eut et n'en aura jamais. Je prête à qui je veux des oeillets et des roses ; Je donne de l'éclat aux plus communes choses, Et j'ai fait estimer cent visages divers Qui n'avaient toutefois rien de beau qu'en mes vers. Mais tout est au-dessous de sa beauté parfaite ; Ma muse en ce travail est timide et muette. J'admire les effets de cet objet vainqueur Qui me glace la veine et m'échauffe le coeur : Toujours le premier mot a ma plume arrêtée ; Je l'ai mille fois prise et mille fois quittée ; Mon jugement s'égare en ses moindres appas. J'écrirai toutefois ; mais ne t'éloigne pas.
Il prend des papiers qu'Alidor lui donne, et se retire à l'autre côte du bois ; il déploie le premier et lit.
ALIDOR.
Lysis
J'attendrai cependant en ce lieu frais et proche. Mais vois si tu n'as point quelques vers en ta poche ; Je me divertirai par ce doux entretien ; Je ne puis estimer de style que le tien.
Alidor
Je ne puis que louer de sa rare beauté : Mon abondance ici fait ma stérilité.
À CALISTE.
Il vient à Alidor.
Lysis
As-tu bien réussi ?
Il lit.
Il continue.
Alidor
Jamais pauvre rimeur N'eut tant d'ambition et moins de bonne humeur. J'ai fait ce peu de vers depuis que je travaille : Écoute si j'ai rien imaginé qui vaille. « Enfin qu'ordonnez-vous, inhumaine beauté ? Quand ne verrai-je plus en votre cruauté Des sujets de me plaindre et d'épandre des larmes ? Quand serai-je plus cher à votre oeil mon vainqueur ? Quand sera votre coeur Aussi doux que vos charmes ? Ne finirez-vous point le cours de ma misère ? Dois-je chercher la mort ?... » Mon amour me fournit mille pensers divers, Et je n'en puis trouver pour achever ce vers.
Il s'en va.
Lysis
Cet oeuvre est au-dessus de ton style ordinaire. Je t'attends au logis, je crains de te distraire : Achève, cher ami ; je te nuis en ces lieux. Surtout exprime bien la douceur de ses yeux.
Il s'endort.
Alidor
Quitte, quitte, Alidor, ce pénible exercice : De tes pleurs seulement écris son injustice ; Seuls ils peuvent prouver tes transports innocents, Seuls ils peuvent parler des ennuis que tu sens ; Et c'est bien vainement qu'un malheureux présume De fendre un coeur si dur avec des traits de plume. Jetez, arbres, voyant comme je brûle ici, Les pleurs que vous jetez quand vous brûlez aussi. Si d'Amour autrefois vous sentîtes la force, Si vous avez été sans mousse et sans écorce, Tremblez, soyez atteints au récit de mes maux. Est-il quelque martyre égal à mes travaux ? Mais que mon oeil est las de souffrir la lumière ! Quel assoupissement me ferme la paupière ? Dieux ! Appelez mon âme en cet heureux sommeil, Accordez à mes yeux un dormir sans réveil.
Scène 3
Célimène, Félicie, Alidor
Célimène
Dieux ! Que ces importuns ont peu de complaisance, Et qu'il est malaisé d'éviter leur présence ! Ma soeur, n'y sont-ils plus ?
Félicie
Oui, je les vois là-bas.
Célimène
Adieu.
Félicie
Reviens ; je ris, et je ne les vois pas.
Célimène
Je m'aime aujourd'hui seule, et si pas un se montre...
Félicie
Dieux ! Quelle peur as-tu ?
Célimène
Celle de leur rencontre.
Félicie
Alidor te déplaît ? Cruelle, tu le fuis ?
Célimène
Parfois, selon le temps et l'humeur où je suis. En de certains moments j'aime d'ouïr ses plaintes, Je lui réponds des yeux et je flatte ses craintes, Je vante son esprit, j'estime ses discours. Mais cette bonne humeur ne dure pas toujours : J'abhorre bien souvent un si triste langage ; Un homme plus joyeux me plairait davantage.
Félicie
Tu le peux rendre tel.
Célimène
Comment ?
Apercevant Alidor endormi.
Félicie
Par ta pitié. Paie ce que tu dois à sa chaste amitié : Je le paie à l'amour que son ami me porte ; Imite mon humeur, traite-le de la sorte. Lysis, s'il t'en souvient, n'était pas si joyeux Alors que je trouvais son abord ennuyeux ; En la plus belle humeur il répandait des larmes : Mais depuis que l'amour m'a fait rendre les armes, Il ne dit plus je brûle, il ne dit plus je meurs, Et nous rions tous deux en nos pires humeurs. Mais j'avise Alidor sous ce divin feuillage : Vois comme les ennuis ont changé son visage : Le ciel ferme ses yeux pour arrêter ses pleurs, Et tu ne seras point sensible à ses douleurs ? Ramassant le papier qu'Alidor a laissé tomber. Lis ces vers qu'il t'adresse.
Célimène
Ô dieux, cette importune M'imputera toujours ma mauvaise fortune !
Félicie
Écoute : « À Célimène... »
Célimène
Achève, j'y consens.
Félicie
« L'agréable sujet des ennuis que je sens. » Eh bien ! Ai-je raison ?
Célimène
Lis tôt, ou je te laisse.
Elle lit.
Félicie
Qu'elle sait bien cacher le tourment qui la presse ! « Enfin qu'ordonnez-vous ? etc. » Vois-tu comme ta grâce a touché ses esprits ? En composant ces vers le sommeil l'a surpris : Par deux mots ajoutés tu peux flatter sa peine, Et perdre, en le sauvant, le titre d'inhumaine.
Célimène
Écris-les de ta main.
Félicie
La tienne l'a blessé.
Célimène
Donne donc, j'écrirai.
Félicie
Quoi ?
Célimène
« Qu'il est insensé, Qu'il a peu de raison d'aimer ce qui le blesse, Que mon peu de dessein témoigne sa faiblesse ; Enfin... »
Elle écrit.
Félicie
N'achève pas, donne-moi cet écrit. Bons dieux ! On ne peut rien sur ce farouche esprit.
Célimène
Qu'y mets-tu ?
Félicie
Qu'il espère.
Célimène
Espérances frivoles.
Félicie
Et si je te veux faire avouer ces paroles, Je veux à cet amant procurer ta pitié : Je gagnerai ta haine, ou lui ton amitié. Je jure à ton humeur une éternelle guerre. Cruelle, as-tu dessein de dépeupler la terre ; Et seras-tu constante en ce rigoureux point De blesser tous les coeurs et de n'en guérir point ? Espères-tu du fruit à ta froideur extrême ? Et vaux-je moins que toi pour avouer que j'aime ?
Célimène
L'amour te paie-t-il du souci que tu prends De le rendre adorable aux coeurs indifférents ? Te charges-tu du soin d'établir son empire ? Ta voix peut-elle plus que les traits qu'il nous tire ? Si j'aimais Alidor, il devrait son secours À son propre mérite, et non à tes discours : Son pouvoir t'est suspect prenant pour lui les armes ; Et, pensant l'obliger, tu fais tort à ses charmes. Son humeur seulement a de puissants appas Et peut plus que ta voix.
Félicie
Et tu ne t'y rends pas ?
Célimène
En voudrais-tu jurer ?
Félicie
Oui, si je te dois croire.
Célimène
Il peut beaucoup sans toi ; n'ôte rien à sa gloire.
Félicie
Qu'elle est dissimulée !
Alidor
Ah ! Tu sais mon tourment ! Un mot, belle inhumaine, un regard seulement.
Félicie
Il rêve, écoutons-le.
Alidor
Je pourrais toute chose, Tu ne peux m'échapper ; mais quoi que je propose...
Célimène
Je crains peu ce danger.
Alidor
Je tremble à ton aspect. Quoi ! Rien à mon amour ? Quoi ! Rien à mon respect ? Cruelle, ôte-moi donc ta présence fatale, Et ne m'oblige point au tourment de Tantale. Adieu, laisse-moi seul.
Elle veut s'en aller.
Célimène
Vois combien il me plaît : Je lui veux obéir, tout endormi qu'il est.
Félicie
Attendons son réveil.
Célimène
Pour moi, je me retire, Et tu m'as obligée à beaucoup de martyre. Mais j'aperçois Orante, et quelqu'un qui la suit.
Scène 4
Orante, Célimène, Félicie, Floridan
Aux deux soeurs.
Orante
Je l'avise à propos, et le ciel nous conduit. Nous allions vous trouver : agréez la visite Que ce beau cavalier doit à votre mérite ; C'est un de mes neveux arrivé fraîchement.
Célimène
Il m'oblige beaucoup.
Félicie
Ô dieux, qu'il est charmant !
Floridan
Surpris, saisi, confus auprès tant d'excellence, Mon meilleur compliment naîtra de mon silence. Je vois d'un oeil charmé vos divines beautés, Et je crois me trouver en des lieux enchantés. Ce bois est-il, Amour, le séjour de ta mère ? Est-ce le bois de Paphe, ou celui de Cythère ? Ah ! Qu'ici ton pouvoir a d'effet sur les sens, Et que ces deux beautés te font donner d'encens ! Qu'en ces lieux la raison a d'inutiles armes ! Qu'on y pousse de voeux ! Qu'on y répand de larmes ! Et que ma tante, hélas ! Aimait peu ma santé Alors qu'à ce devoir son conseil m'a porté !
Célimène
Votre discours est sain, quoi qu'd nous persuade ; Et ce beau teint n'est pas la couleur d'un malade.
Floridan
Hélas ! Si la raison me manque de secours, Que vous verrez changer mon teint et mes discours ! Vous voir sans vous aimer n'est pas un bien possible : Je ne suis pas de roche, et ce coeur est sensible. Madame, pardonnez à ma témérité, Mes voeux seront bornés de votre volonté ; Vous n'accuserez point une langue indiscrète ; Je saurai bien aimer d'une amitié muette.
Célimène
Je trouve en vos discours de si charmants appas, Que vous me haïriez de ne me parler pas. Le silence sied mal aux bouches si discrètes, Et l'on voudrait, monsieur, les voir toujours ouvertes.
Félicie
Ô dieux ! Qu'il est charmant !
Voyant Alidor endormi.
Floridan
Mon silence et ma voix De vos commandements prendront toujours les lois. Mais que je crains, Amour, les maux que tu m'apprêtes ! Je vois déjà, Madame, une de vos conquêtes. À peine vos beautés ont attiré mes pas, Que voilà qu'à vos pieds je vois des gens à bas. Que cette vue, hélas ! Menace ma franchise, Et que je serai fort si j'empêche ma prise !
Célimène
Je n'ai point de dessein sur votre liberté.
Floridan
Vous me défendez donc de voir votre beauté ?
Célimène
Vous redoutez, monsieur, une faible ennemie.
Floridan
Je sens déjà l'effet de sa force infinie.
Félicie
Que ses yeux sont charmants ! Que sa voix a d'attraits !
Célimène
Nous souffrons le soleil, et le logis est près. Vous plaît-il de le voir ?
Il sort avec Célimène et Félicie.
Floridan
Acceptez ma conduite.
Elle sort.
Orante
L'heureux effet ! Ô dieux ! Favorisez la suite.
Scène 5
Alidor
Il lit.
Alidor
Sommeil, heureux charmeur des ennuis que je sens, Pourquoi m'as-tu rendu la liberté des sens ? Hélas ! Par ta faveur je parlais à ma dame ; À ses yeux inhumains j'ai découvert ma flamme, Et quoique sa rigueur étouffât mon espoir, Je jouissais pourtant du bonheur de la voir. J'ai, malgré ses efforts, sa belle main pressée ; Cet agréable songe a flatté ma pensée : De ce bien maintenant mes désirs sont privés. Mais, ô dieux ! Quelle main a ces vers achevés ? « Ne finirez-vous point le cours de ma misère ? Dois-je chercher la mort ? – Non, Alidor, espère. » Pourrais-je désormais voir le ciel sans mépris Si la main de ma dame avait ces mots écrits ? « Non, Alidor, espère. » Ô dieux ! Le dois-je croire ? Puis-je sans vanité me donner cette gloire ? Non, quelqu'un qui passait, touché de mon tourment, À ces vers achevés par divertissement. Je ne me flatte point de ce bonheur insigne ; L'oser imaginer, c'est en paraître indigne. J'espérerai pourtant, et croirai que le sort Se sert de ce moyen pour divertir ma mort.
Acte III
Scène 1
Célimène, Alidor
Célimène
C'en est fait, ma raison est lasse De tenir contre tant de grâce ; Mon courage est trop faible, il ne me peut aider, Et le dieu des amants m'a tiré la plus forte De toutes les flèches qu'il porte. Hé bien. Amour, il faut céder.
Alidor
Dieux ! Est-ce en ma faveur qu'elle tient ce discours ? Puis-je, après tant de maux, espérer du secours ?
Célimène
Enfin tôt ou tard ce dieu touche Et la facile et la farouche : On peut craindre son mal, on le peut retarder, Mais d'être toujours froide et dans l'indifférence, C'est une frivole espérance. Hé bien, Amour, il faut céder.
Alidor
Amant le plus heureux qui soit en l'univers ! Ce discours favorable est l'effet de tes vers.
Célimène
En vain notre coeur prend les armes Contre d'inévitables charmes, Il se rend à celui qui le doit posséder ; Et l'orgueilleux qu'il est blâme après sa défaite La résistance qu'il a faite. Hé bien, Amour, il faut céder.
Alidor
Enfin le ciel me rit, mes voeux sont approuvés, Et sa main favorable a mes vers achevés.
Célimène
Toutes nos défaites sont vaines, Et tes lois sont si souveraines, Qu'on voit même des dieux forcés de les garder. Il n'est âme si dure et si pleine de glace Où tes flammes ne trouvent place. Hé bien, Amour, il faut céder.
Alidor
Abordons-la sans crainte. Obligé désormais À vous offrir des voeux si je le fis jamais, Que je baise à genoux cette main favorable Qui vient de relever l'espoir d'un misérable. Donc ces beaux yeux sont las de me voir soupirer ? Donc il m'est ordonné de vivre et d'espérer, Et, comme un doux vainqueur conserve sa conquête, Vous aurez diverti la mort qui m'était prête ? Oui, je vis, et j'espère un destin plus humain, Puisqu'il faut obéir à cette belle main.
Célimène
Quoi, j'ai tracé ces mots ? La croyance indiscrète ! Voyez comme aisément on croit ce qu'on souhaite. Perdez un peu, monsieur, de cette vanité, Et ne me louez point de tant de charité.
Alidor
Voulez-vous plus longtemps prolonger mon supplice, Et vous repentez-vous d'un acte de justice ? Suis-je trop peu discret pour cacher vos bienfaits, Quand même vous rendriez mes désirs satisfaits ? Dieux ! Qu'à se déclarer une fille a de peine ! Vous ne défendez pas qu'on vous nomme inhumaine : Quand je vous appelais sourde, ingrate et sans yeux, C'était là vous donner des titres glorieux ; Vous trouviez des appas en mon sort lamentable, Et vous vous offensez du titre d'équitable ; Vous n'osez avouer une bonne action Que vous avez rendue à mon affection.
Célimène
Je n'en puis avouer ni mauvaise ni bonne : Je n'ordonne la vie et ne l'ôte à personne ; C'est assez, Alidor, que chacun songe à soi ; Je ne conserve point ce qui n'est point à moi.
Alidor
Mais par la loi d'amour je suis à Célimène.
Célimène
Elle n'a jamais eu ni d'amour ni de haine. Vous savez mon humeur : je fuis ces passions, Et je suis seulement mes inclinations.
Alidor
Quoi, toujours insensible et sourde à mes prières !
Célimène
Toujours ferme et constante en mes humeurs premières.
Alidor
Un peu moins qu'autrefois.
Célimène
Toujours également.
Alidor
Alidor n'est pas sourd.
Célimène
Ni moi pareillement.
Il sort.
Alidor
Non, car vous m'entendez. Adieu, vivez heureuse, Soyez impitoyable à ma peine amoureuse, Étouffez tout l'espoir qui me peut secourir ; Je porte à mon côté le moyen de guérir.
Scène 2
Célimène
Célimène
Ô dieux ! Cette importun a ma voix entendue Alors que j'avouais que je me suis rendue ; Il a reçu pour lui cette confession, Et croit être l'objet de mon affection. Mais las ! Quoi que je doive à son amour extrême, Il est bien abusé quand il croit que je l'aime ; Un amant bien plus rare occupe mes esprits : Il me demande un coeur qu'un autre a déjà pris ; Floridan l'a forcé, mais avec tant de gloire, Qu'il n'a que d'un moment acheté sa victoire, Et qu'ayant jusqu'ici méprisé tant d'amours, Je me rends à l'appas de ses premiers discours. Mais quelqu'un vient ici : mes plus chères pensées Par cet autre importun sont toujours traversées.
Scène 3
Filandre, Célimène, Floridan
Filandre
Qui vous rend si pensive ?
Célimène
Un autre objet que vous.
Filandre
Alidor ou Tircis ?
Célimène
Non, un objet plus doux.
Filandre
Pâris ou Filidor ?
Célimène
Non.
Filandre
Timandre ou Géronde ?
Célimène
Vous le pourriez trouver en nommant tout le monde.
Filandre
Que j'apprenne son nom, et mes voeux sont contents.
Célimène
Adieu, devinez-le, je vous donne du temps.
Filandre
Un mot, belle inhumaine : un certain gentilhomme Nommé Flo... Floridan, c'est ainsi qu'il se nomme, Venu depuis deux jours en ces lieux écartés, N'a-t-il point salué vos divines beautés ?
Célimène
Il en a pris la peine.
Filandre
Est-il fort agréable ?
Célimène
C'est un homme divin, charmant, incomparable.
Filandre
On en fait de l'état.
Célimène
Vous parlez froidement : Il est la vertu même.
Filandre
En un mot, votre amant.
Célimène
Filandre, parlez mieux : vous rire et me déplaire Ne sont pas les moyens d'avancer votre affaire ; On arrive autrement à notre affection Que par la raillerie et l'indiscrétion ; Il est vrai que la mienne est un but où Filandre Avec tous ses efforts est bien fou de prétendre.
Filandre
Adieu, car je l'avise. Ô dieux ! Qu'il est charmant !
Célimène
Plus que vous.
Filandre
Je le crois.
Célimène
Mais plus infiniment.
Filandre
On attend votre vue avec impatience.
Filandre se cache pour les entendre.
Floridan
Et tu la fuis, barbare, âme sans conscience !
Scène 4
Célimène, Floridan
Célimène
Que Floridan est triste !
Floridan
Et qu'il l'est justement ! Ah ! Séjour malheureux !
Célimène
Ô dieux ! Quel changement ! Ces plaines que tantôt vous avez tant prisées, Et que vous préfériez aux rives élysées, N'ont-elles pas encor leur première beauté ? D'où vient à votre humeur cette inégalité ?
Floridan
Que ce lieu soit charmant, qu'il soit incomparable, Madame, sa beauté m'est peu considérable ; Ce sont des appas morts, sujets au moindre vent, Et qui touchent les yeux sans passer plus avant. Mais j'en trouve...
Célimène
Achevez.
Floridan
Hélas ! Que puis-je dire, Si je n'ose parler et si je le désire ?
Célimène
Et que devez-vous taire où tout vous est permis ?
Floridan
Que dirai-je plutôt devant mes ennemis ?
Célimène
En avez-vous ici ?
Floridan
De puissants, d'indomptables, Et dont les coups mortels me sont inévitables. J'ai toujours souhaité de vivre en ces déserts ; J'y cherchais du repos, et c'est où je le perds. Je ne puis opposer ni défense, ni larmes, À la nécessité de mourir de leurs armes.
Célimène
Qui donc vous peut servir en ce cuisant souci ?
Floridan
Vous seule.
Célimène
Contre qui ?
Floridan
Contre vous seule aussi.
Célimène
Parlez plus clairement.
Floridan
Divin charme des âmes ! Adorable sujet de mes nouvelles flammes !... Mais faut-il achever ? À quoi tant de propos ? Hé bien, ce sont vos yeux qui troublent mon repos : Ces divins ennemis attaquent ma pensée, Et leurs premiers regards ont ma raison forcée. Pardonnez toutefois à ma témérité ; Ma raison garde encor de son autorité, Et me peut contenir dans l'étroite limite Qu'impose à mon amour votre rare mérite ; En mes plus vifs accès je ne me plaindrai pas, Et pour votre repos j'éviterai vos pas. Je n'augmenterai point cette troupe importune Dont vous tenez en main l'espoir et la fortune ; Je ne réclamerai ni vos voeux ni vos soins, Je saurai mieux aimer et le témoigner moins. C'est déjà trop parler : dieux ! Quelle ardeur me presse, Que même en promettant j'enfreigne ma promesse !
Célimène
Las d'exercer ailleurs cette éloquente voix, La venez-vous, monsieur, exercer dans ces bois ? Épargnez nos esprits, dont les moeurs inciviles Ont bien peu de rapport avec celles des villes, Et ne m'obligez point aux mêmes compliments Que celles de Paris rendent à leurs amants : Ils seraient mal fondés, et je reçois les vôtres Comme un propos commun que vous tenez à d'autres.
Floridan
J'ai promis de me taire. Adieu, mais quelque jour On ne vous verra plus douter de mon amour.
Célimène
Non, non, encore un mot. Ô dieux ! Qu'il sait bien feindre ! On dirait qu'en effet son coeur se laisse atteindre.
Floridan
Il est atteint déjà, Madame, et permettez, Puisque ma voix vous plaît et que vous l'écoutez, Que j'atteste le ciel et toute la nature Que vous êtes l'objet du tourment que j'endure. Si vous n'avez causé la misère où je suis, Si votre occasion ne fait tous mes ennuis, Si je connais que vous pour sujet de ma peine, Puissé-je être des dieux et l'horreur et la haine, Et qu'après mille morts une éternelle mort Fasse endurer mon âme et déplorer mon sort ! Mais que je pousse en l'air d'inutiles paroles ! Vous tiendrez mes serments pour des serments frivoles, Car on dit que les dieux, imposant des tourments, N'en ordonnèrent point aux parjures amants.
Célimène
C'est qu'ils n'en trouvent point d'égaux à leur offense ; Et ce point seulement a borné leur puissance. Le traître et l'homicide ont leur peine aux enfers ; L'impie et le voleur ont leurs feux et leurs fers ; On ne peut éviter la suprême justice, Qui toujours au forfait mesure le supplice. Mais un parjure amant a fait une action Qui n'a point de mesure et de proportion ; Une éternelle flamme est pour lui trop humaine ; L'excès de son péché le sauve de la peine. Aussi quel honnête homme a ces crimes conçus ? Mais allons au château discourir là-dessus ; Le soleil en ces lieux ne laisse plus d'ombrage.
Floridan
Que je reçois d'honneur !
Ils sortent.
Célimène
J'en reçois davantage.
Scène 5
Filandre
Filandre
Dieux ! Avec quelle grâce elle fait le transi ! Célimène est touchée, et je le suis aussi. Il n'est rien de pareil à son rare mérite ; Contre moi-même enfin moi-même je m'irrite. Pesant ces qualités d'un esprit plus rassis, Je n'aurais pas changé mes roses en soucis ; Elle présiderait à ma flamme amoureuse, Et ma condition serait encore heureuse. Mais que veut Félicie ?
Scène 6
Félicie, Filandre
Félicie
Elle n'est pas ici ?
Filandre
Que cherchez-vous ?
Félicie
Ma soeur.
Filandre
Elle a bien du souci.
Félicie
Et d'où lui provient-il ?
Filandre
D'amour.
Félicie
Quelle vous porte ?
Filandre
Non, je serais bien vain de parler de la sorte ; Car jamais un regard, ni la moindre action, Ne m'a fait espérer son inclination.
Félicie
À qui donc ?
Filandre
À l'objet le plus parfait du monde, Dont l'esprit est charmant, la beauté sans seconde, Enfin à Floridan.
Félicie
Qui vous l'a dit ?
Filandre
Leur voix ; Et tous deux fraîchement ils sortent de ce bois ; Ces feuillages épais me cachaient à leur vue, Et j'ai fort clairement Célimène entendue.
Félicie
Qu'un jaloux a de peine ! Il croit tout ce qu'il craint.
Il sort.
Filandre
Vos yeux vous diront mieux si son coeur est atteint. Adieu ; craignez vous-même une pareille peine, Puisqu'il a bien touché cette belle inhumaine.
Félicie
Ô conseil inutile à mon coeur languissant ! On ne craint plus un mal alors qu'on le ressent. Cet aimable vainqueur a mon âme charmée. Ô suprême malheur ! Ma soeur en est aimée, Et sa rare beauté me défend d'espérer Le fruit de le chérir et de le révérer. Que n'ai-je ses attraits ! Pourquoi, nature avare, Ne me puis-je vanter d'un visage aussi rare ? Que ne l'ai-je pourvu d'une égale douceur ! Cruelle, devais-tu davantage à ma soeur ? Je le caresserais, il m'ouvrirait son âme, Je le divertirais de sa première flamme ; D'un désir mutuel nos coeurs seraient atteints, Je trahirais ma soeur, je romprais ses desseins. Oui ; mais qu'aurait Lysis ? Que dois-je à sa constance ? Sont-ce là ces ardeurs et cette résistance Où nos voeux mutuels obligent nos esprits ? Un autre me peut-il ôter ce qu'il m'a pris ? Ô frivole discours ! Je suis ce qui m'attire : Ce n'est pas mon dessein qui fait ce doux martyre, Et la nécessité d'estimer ce qui plaît Excuse mon esprit, tout volage qu'il est.
Scène 7
Lysis, Félicie
Lysis
Où songeait mon souci ?
Félicie
Je songeais à vous-même.
Lysis
Que je suis redevable à ton amour extrême ! Combien tu fais d'efforts pour un indigne amant, Et que peu de ton sexe aiment si constamment ! Mille font vanité du titre de parjure : Ce nom est maintenant une honorable injure ; Toutes changent sans honte, et ta seule beauté A de l'aversion pour l'infidélité. Mais je ne te vois point en l'humeur ordinaire, Et même dès l'abord j'ai semblé te déplaire. T'importuné-je ici ?
Félicie
Je ne m'y tiendrais pas.
Lysis
Quelque souci pourtant change ces doux appas ; Tu me vois à regret : veux-tu que je le die ? Je crois que ton amour est un peu refroidie.
Félicie
Je rirais comme toi, mais un mal de côté...
Lysis
Dis que ton humeur souffre, et non pas ta santé. On laisse rarement promener des malades ; Leurs chambres et leurs lits bornent leurs promenades. Tu tiens les yeux baissés, tu parles froidement.
Félicie
Ô le jaloux esprit !
Lysis
Peut-être justement.
Félicie
Adieu, mon mal s'accroît.
Lysis
Je te suis.
Félicie
Non, demeure ; Permets-moi seulement de reposer une heure : Peut-être en ce sommeil mon mal s'apaisera.
Lysis
Je ne te quitte point.
Félicie
Fais ce qu'il te plaira.
Lysis
Ô dieux ! Divertissez les sujets de ma crainte, Et ne trahissez pas une amitié si sainte.
Acte IV
Scène 1
Félicie, Floridan, Lysis, Alidor
Félicie
Que Floridan sait bien feindre les passions ! Ô dieux ! Comme il contraint toutes ses actions ! Avec combien d'adresse et combien d'artifice Il promet à mes voeux un fidèle service ! Le plus judicieux, à le voir si transi, Croirait que mon sujet lui cause un vrai souci. Que la franchise est rare en ce siècle où nous sommes ! La feinte seulement est la vertu des hommes. L'Amour était jadis le roi des immortels ; Au ciel comme en la terre il avait des autels : On révérait ses lois, on craignait sa puissance, Et ses pires sujets vivaient dans l'innocence. Mais ce dieu désormais est un nom seulement ; Et nous voyons à peine un véritable amant. L'un pour passer le temps se fait une maîtresse, L'autre pour signaler sa grâce et son adresse ; L'un par civilité, l'autre par intérêt : Enfin tous sont amants, et si pas un ne l'est.
Floridan
Je vous atteste, ô dieux ! Mais qu'est-il nécessaire De prouver par serment une flamme si claire ? Pouvez-vous justement douter de mon amour ? Ne la voyez-vous pas, si vous voyez le jour ?
Félicie
Oui, quelques passions dessus ce front sont peintes : Vous soupirez parfois et vous poussez des plaintes. Si je crois vos discours vous êtes tout de feu ; Enfin vous feignez bien, ou vous aimez un peu. Mais vous me repaissez d'un espoir inutile : Vous n'en aimez pas une, ou vous en aimez mille. Vous tenez à ma soeur de semblables discours ; Je vous ai vu moi-même implorer son secours.
Floridan
Ô la faible raison ! Si vous y prenez garde, Lui parlé-je jamais que je ne vous regarde ? Si ma voix parle bien, mes regards parlent mieux, Ou vous entendez mal le langage des yeux. Lui jurant que je sens des ardeurs si parfaites, Mon oeil vous dit-il pas que c'est vous qui les faites ? Alors qu'on aime bien souffre-t-on des témoins ? Craindrais-je qu'on vous vît si je vous aimais moins ? Non, je ne tiendrais pas mon amour si secrète, Et je vous traiterais ainsi que je la traite.
Lysis
Dieux ! Qu'est-ce que j'entends ?
Alidor
Vos affaires vont mal.
Lysis
Prépare-toi, mon bras, à punir ce rival.
Félicie
Les effets, Floridan, prouveront vos promesses : Faites-lui cependant un peu moins de caresses ; Si vous l'aimez si peu, ne lui parlez point tant : Elle a des qualités à faire un inconstant ; Toute froide qu'elle est, je sais qu'elle vous prise, Et ne craindrait pas fort de me ravir ma prise. Adieu.
Floridan
Je vous conduis.
Félicie
Non, retournez chez vous ; Ne faisons point d'ombrage à cet esprit jaloux.
Floridan
Je vous obéis donc.
Lysis
Dieux ! Qui l'eût jugé d'elle ?
Félicie
C'est me bien obéir que de m'être fidèle.
Félicie sort.
Floridan
Je renonce, Madame, au bien de la clarté, Si rien est comparable à ma fidélité.
Scène 2
Lysis, Floridan, Alidor
Lysis
Faut en voir un effet : traître, tu délibères.
Floridan
Que voulez-vous ?
Lysis
Finir ta vie et nos misères, Lâche et vil suborneur des esprits de ces lieux.
Floridan
Qui vous fait ces rapports ?
Lysis
Mon oreille et mes yeux. Tu consultes encore ?
Floridan
Arrête ; cette épée Ne fut jamais en vain par ce bras occupée ; Votre témérité s'apprête un châtiment ; On ne me la fait point tirer impunément.
Lysis
Ô le vaillant guerrier !
Floridan
Oui, vaillant, mais modeste.
Lysis
Défends-toi seulement sans t'informer du reste ; Ne crois pas m'apaiser par ce lâche entretien, Et ne redoute pas mon malheur, mais le tien. Nous verrons les effets que le ciel nous destine.
Floridan
Remontrez-lui, monsieur, qu'il cherche sa ruine.
Alidor
Dieux ! Le plaisant combat !
Lysis
Il ne m'étonne pas.
Floridan
J'ai coutume de rire alors que je me bats.
Lysis
C'est trop délibérer, lâche objet de ma haine.
Floridan
Et moi, c'est trop gausser et vous laisser en peine ; Je sais quelle raison excite ce courroux ; C'est un effet, monsieur, de vos soupçons jaloux. Vous aimez Félicie, et sachant qu'elle m'aime, Croyez que je réponds à son amour extrême ; Mais qu'appréhendez-vous ? Mettez les armes bas : Vous dussiez souhaiter de la voir dans mes bras ; Et vous qui n'aspirez qu'à fléchir Célimène, Ne suis-je point aussi l'objet de votre haine ? De ce mal apparent l'effet vous sera doux : En travaillant pour moi, je travaille pour vous.
Alidor
Comment ! Toutes les deux reçoivent ton hommage ?
Floridan
Que je sois dispensé d'en dire davantage : Si vous les possédez, serez-vous satisfaits ? Rien ne peut divertir le dessein que j'en fais. Vous serez obligés à ces heureuses feintes, Et les remerciements succéderont aux plaintes : J'aurai mis du remède à nos communs ennuis ; Vous louerez mon esprit et saurez qui je suis. Votre mal et le mien également me touche : La peur ne me met point ces discours en la bouche. Si dans peu les effets ne surpassent vos voeux, Unissez vos efforts et m'attaquez tous deux.
Alidor
Que t'en semble, Lysis ?
Lysis
Ô dieux ! Quelle apparence ! Sur la foi d'un rival fonder son espérance !
Floridan
Vous me connaissez mal.
Lysis
Attendons toutefois, Si le terme n'est long.
Floridan
De deux jours ou de trois.
Lysis et Alidor sortent.
Alidor
Adieu, fais que l'effet succède à ta promesse, Et j'éterniserai ton nom et ton adresse.
Scène 3
Floridan, Filandre
Floridan
Pourquoi viens-tu si tard ? Je t'ai bien souhaité, Et tu me manques bien en la nécessité.
Filandre
Comment ?
Floridan
Deux m'attaquaient : tu m'aurais secondée.
Filandre
Et la querelle enfin ?
Floridan
Nous l'avons accordée. Admire mon esprit, reconnais mon pouvoir : Ce n'est qu'un en ces lieux que m'aimer et me voir ; Je fais mille jaloux, et toutes vos maîtresses Sont prodigues pour moi de voeux et de caresses : Les esprits les plus froids se sont laissé dompter. Filandre bienheureux ! S'il s'en pouvait vanter, Toute espérance alors me serait bien ôtée.
Filandre
J'ai bien plus fait que toi.
Floridan
Comment ?
Filandre
Je t'ai domptée.
Floridan
C'est où je reconnais mon pouvoir inégal : Je sais bien attaquer et je me défends mal ; J'abats et l'on m'abat, je fais aimer et j'aime ; Je fais que tout se rend et je me rends moi-même.
Filandre
Il est vrai que tout cède à des charmes si beaux, Et je me sens atteint de mille traits nouveaux ; Je sais que ton mérite a touché Célimène ; L'amour qu'elle a pour toi ne m'est plus incertaine : Je la connus hier, et, caché dans ce bois, J'entendis clairement ses soupirs et sa voix. Je le cède, Florante, à ton mérite extrême, Et crois que tu sais mieux mon métier que moi-même ; Tu traites mieux l'amour avec moins de souci. Mais je vois Félicie et Célimène aussi.
Floridan
Adieu.
Filandre
Quoi, tu les crains ! Dieux que de retenue !
Ils sortent.
Floridan
Cette règle d'amour t'est encore inconnue. Je trompe l'une et l'autre, et toutes deux m'aimant, Je dois à toutes deux parler séparément.
Scène 4
Félicie, Célimène
Félicie
Vous ne méprisez plus l'Amour ni son enfance, Je ne vous entends plus défier sa puissance ; Vous aimez à rêver ; ce visage est changé : Je m'abuse, ma soeur, ou l'Amour s'est vengé, Et, ne se fiant pas au pouvoir de ses charmes, A fait à Floridan prendre pour lui les armes.
Célimène
Je ne vous entends plus estimer vos liens : Lysis n'a plus de part en tous vos entretiens ; Votre humeur chaque jour devient plus solitaire : Je m'abuse, ma soeur, ou cette amour s'altère. L'humeur de Floridan a de certains appas Qui, si vous l'avouez, ne vous déplaisent pas.
Félicie
Il plaît à tout le monde.
Célimène
Il faut donc qu'il me plaise.
Félicie
Mais ne craignez-vous plus ce tyran de notre aise, Cet aveugle démon, ce poison des esprits, Dont les fausses douceurs vous étaient à mépris ?
Célimène
Le craignez-vous, ma soeur ?
Félicie
J'ai franchi cet orage.
Célimène
Pour le franchir de même ai-je moins de courage ? Dois-je avoir en horreur ce que vous approuvez, Et ne pourrai-je pas tout ce que vous pouvez ?
Félicie
Pourquoi donc mille amants qui vous ont tant aimée N'ont-ils rien profité ?
Célimène
Vous m'en avez blâmée : Vous me peigniez l'Amour plein d'appas et d'attraits ; Je vous crois maintenant, et je cède à ses traits.
Félicie
En un mot, Floridan a votre âme touchée ; Son mérite vous plaît.
Célimène
En êtes-vous fâchée ? Au moins ce choix est juste, et mon coeur enflammé N'en quitte point un autre après l'avoir aimé ; Je n'ai point de Lysis, dont la flamme fidèle De ma première amour doive être le modèle ; Je n'ai point engagé mes inclinations ; Le choix est libre encore à mes affections.
Félicie
J'approuve ce dessein, et crois que Célimène Ne se peut ennuyer d'une si belle peine ; J'estime infiniment ses rares qualités.
Célimène
Vous les estimez tant que vous les ressentez.
Félicie
Non pas fort.
Célimène
Plus que moi.
Félicie
J'aurais beaucoup d'affaires.
Célimène
Vous en avez aussi plus que les ordinaires ; Vous considérez trop toutes mes actions ; Et vous m'importunez de trop de questions. Pourquoi m'épiez-vous ?
Félicie
Ô la folle croyance ! Voyez combien l'amour cause de défiance. Mais ne vous plaignez point, je vous laisse en ce lieu, Et ne vous suivrai plus.
Félicie sort.
Célimène
Vous m'obligez ; adieu.
Scène 5
Célimène
Célimène
Elle a beau se contraindre, on voit en son visage De sa nouvelle flamme un trop clair témoignage. Depuis que Floridan s'est fait voir en ces lieux, Son amant l'importune et déplaît à ses yeux ; Elle ne peut cacher le souci qui la touche ; Son coeur à tout moment est trahi par sa bouche, Et tant de questions font assez présumer Le déplaisir qu'elle a de me le voir aimer. Je l'aimerai pourtant ; et si l'effet succède À mes chastes désirs il faudra qu'elle cède. Je n'épargnerai plus ni caresses ni voeux. Mais il vient justement à l'heure que je veux.
Scène 6
Floridan, Célimène
Floridan
Que ce teint est changé ! Quelle douleur vous presse ? Dieux ! Qu'est-ce que je vois ?
Célimène
Vous causez ma tristesse.
Floridan
Quoi, vous suis-je importun ?
Célimène
Votre civilité Ne passe point, monsieur, pour importunité, Et l'on souhaite plus qu'on ne craint vos visites Depuis qu'on a jugé de vos rares mérites.
Floridan
Madame, épargnez-moi, puisque les compliments Doivent être bannis d'entre les vrais amants. Ma seule affection vous est considérable, Et le moindre mérite est au mien préférable ; Je connais mes défauts ; pour me bien estimer, Avouez seulement que je sais bien aimer. J'ai peu de vanité ; mais au soin de vous plaire Il faut que tout me cède et que tout me défère ; De quelque insigne amour qu'on ait jamais parlé, L'ardente passion pour qui Troie a brûlé, Ces violents transports, ces furieux caprices, Qui font à tant d'humains mépriser les supplices, Tout ce qui fait résoudre à d'extrêmes efforts, Ces aveugles ardeurs qui causent tant de morts, Les amours de jadis et toutes les traverses Qui faisaient prendre aux dieux tant de formes diverses, Leurs accès les plus forts, leurs feux les plus pressants, Sont l'ombre seulement des ardeurs que je sens. Il faut un autre nom à mon amour extrême, Et c'est dire trop peu que de dire que j'aime.
Célimène
Vous promettez beaucoup.
Floridan
Je fais encore plus : Mais tenez pour suspects ces propos superflus ; Doutez si je vous aime, et m'ordonnez, Madame, De prouver à vos yeux cette immortelle flamme, Quel effet de valeur vous en peut assurer ? Baiserai-je vos pas ? Vous faut-il adorer ? M'ouvrirai-je le sein ? Savez-vous quelque signe Qui prouvât mieux encor ma passion insigne ? J'attesterais en vain les hommes et les dieux. Je ne désire point de témoins que vos yeux.
Célimène
Je crois que vous m'aimez, et sans ingratitude Je ne puis plus douter de votre inquiétude ; Mais vous ne souffrez rien que je ne souffre aussi ; Je sens la même ardeur et le même souci ; D'autres n'ont plus pour moi qu'un dessein inutile, Et vous étouffez seul l'espérance de mille.
Floridan
Puis-je, ô rare beauté, sans indiscrétion, Demander une preuve à votre affection ? Depuis que j'ai conçu l'amour que je vous voue, Je n'ai pas eu l'honneur d'approcher cette joue ; Vous m'avez refusé les moindres privautés : Comment donc traitez-vous ceux que vous rejetez ?
Célimène
Tu prises des baisers, des regards, des paroles ; Mon coeur, tu fais état de faveurs si frivoles ! Préfère à leurs appas des plaisirs infinis, Et tendons au bonheur d'être à jamais unis.
Il lui baise la main.
Floridan
Ma tante m'a promis d'obtenir de mon père L'aveu dont j'ai besoin pour cette heureuse affaire : J'ai pourvu là-dessus ; accordez seulement Ces premières faveurs à l'ardeur d'un amant. Baisant de cette main la blancheur sans seconde, Ce seul plaisir me rend le plus heureux du monde.
Célimène
Garde ce bracelet.
Floridan
Faveur digne d'un dieu !
Célimène
Et ce soir un peu tard trouvons-nous en ce lieu ; Fuyons l'oreille et l'oeil d'une soeur indiscrète Qui ne pourrait tenir ma passion secrète ; Sans réserve mon coeur pourra s'ouvrir au tien, Et rien n'interrompra notre doux entretien.
Floridan
Je n'y manquerai pas.
Elle sort.
Célimène
Adieu.
Floridan
L'heureuse feinte ! Et que profondément cette belle est atteinte ! Que je souhaiterais de pouvoir amortir La violente ardeur que je lui fais sentir ! Cette assignation prouve assez son envie ; Mais je n'espère pas le pouvoir de ma vie : Elle peut se fier en mon honnêteté, Et même entre mes bras dormir en sûreté. Mais ce garçon qui vient est à mon autre amante.
Scène 7
Le Laquais, Floridan
Le Laquais
Je vous cherche, monsieur, et j'allais chez Orante Vous porter cette lettre.
FÉLICIE.
Au Laquais.
Le Laquais sort.
Floridan
« Si tu veux, Floridan, me plaire infiniment, Accorde-moi ce soir le bien de ta présence ; Ma prière t'oblige à cette complaisance. Je veux t'entretenir une heure seulement. Monte seul en ma chambre, et mon affection Par des voeux infinis te sera confirmée ; Et si la même ardeur a ton âme enflammée, Tu me le prouveras par ta discrétion. » Adieu, je l'irai voir.
Floridan
Pourquoi ne puis-je, ô dieux ! Répondre à leur espoir ? Qu'un facile moyen a leur âme abusée ! Que toucher une fille est une chose aisée, Et qu'un amant bien fait a peu d'invention Quand il n'attire pas son inclination ! Si jamais j'eus sujet d'accuser la nature. Étant ce que je suis, c'est en cette aventure : Je suis leur seul espoir et leur unique bien ; Je leur promets beaucoup, et ne puis donner rien.
Acte V
Scène 1
Lysis
Lysis
Combien je suis facile ! Ô dieux, le dois-je croire Que pour mon intérêt il renonce à sa gloire ? C'est bien manquer d'esprit et mériter son mal Que de traiter l'amour par son propre rival. Qu'il me rende les voeux d'une ingrate maîtresse Me les ayant ôtés ? Oh la vaine promesse ! Il est adoré d'elle, et son intention Est d'arriver par feinte à sa possession ; Et puis, après l'honneur de cette jouissance, Abandonner ces lieux et vanter sa puissance. Mais qu'il craigne l'effet de mon juste courroux, Et qu'il n'irrite pas un amoureux jaloux : Il fuirait vainement et n'aurait point d'asile Qui rendît contre lui ma poursuite inutile.
Scène 2
Floridan, Lysis
Floridan
Je fais tous mes efforts, mais je travaille en vain ; Elle demeure ferme en son premier dessein : Je blâme son humeur, j'excite sa colère, Et par tous ces moyens je ne lui peux déplaire ; Je lui suis plus charmant et plus cher que le jour, Et vous ne pouvez pas espérer son amour.
Lysis
Je ne puis plus aussi différer le supplice Que mon juste courroux doit à ton artifice. Par ton invention mes voeux sont méprisés : Traître, tu plains mes maux et tu les a causés.
Floridan
Ne vous hâtez pas tant : sans arme et sans défense, Je sais parer les coups et punir qui m'offense : Que votre repentir finisse nos débats, Et qu'on mette l'épée et les genoux à bas. Détestez à mes pieds votre insolente envie, Et confessez tout haut de me devoir la vie.
Lysis
Dieux ! La peur le rend fou.
Montrant la lettre de Félicie.
Floridan
Perdez ce sentiment Et me croyez, Lysis ; je parle sainement. Mais je tiens trop longtemps votre esprit en balance : Je connais votre amour, j'en sais la violence, Et veux que vous deviez à ma compassion Le fruit que vous aurez de votre affection. Voyez ce qu'en deux mots m'ordonne cette belle, Et recevez de moi ce que j'ai reçu d'elle : Allez la voir ce soir, montrez-lui cet écrit, Dites qu'un prompt effet a changé mon esprit, Que je n'estime plus sa grâce et son mérite, Et que je suis épris des beaux yeux de Charité ; Qu'elle ressent pour moi de vaines passions, Que je vante partout ses assignations, Qu'elle a tort de me croire et de se rien promettre, Que moi-même en vos mains j'ai remis cette lettre ; Jurez-lui que je ris de ses voeux superflus : Je confesserai tout quand vous aurez dit plus. Jugez après cela si Floridan vous aime, Et si vous lui devez une faveur extrême.
Après avoir lu.
Lysis
Que je lise ces mots. L'infidèle beauté ! Oui, je vous dois, monsieur, le bien de la clarté, Et j'étais criminel vous traitant de la sorte, Puisque vous m'honorez d'une amitié si forte. Accusez de mon mal un enfant indiscret Qui, conseillant les siens, ignore ce qu'il fait.
Floridan
Eh bien, ai-je aisément réprimé votre audace ? Fais-je pas succéder les voeux à la menace ? Et tous les cavaliers les plus chéris du sort Feraient-ils tant d'effet avec si peu d'efforts ? Adieu, vivez heureux, et vous servez des armes Que je mets en vos mains pour racquérir ses charmes.
Il sort.
Lysis
Homme le plus courtois d'entre tous les mortels, Si je change son coeur, que je te dois d'autels !
Floridan
Il reste qu'Alidor, après sa longue peine, M'ait l'obligation de fléchir Célimène : J'ai fait à cet amant espérer du repos, Et je l'estime fort. Qu'il arrive à propos !
Scène 3
Alidor, Floridan
Alidor
Monsieur, sans m'abuser d'inutiles paroles, Flattez-vous pas mon mal d'espérances frivoles ? Croyez-vous que son coeur soit touché de mes pleurs, Et qu'elle doive un jour alléger mes douleurs ?
Floridan
Vous me croirez bientôt, puisque tout vous succède, Et qu'on a pour vos maux préparé du remède. J'ai disposé son coeur à n'estimer que vous ; Vous causez maintenant ses pensers les plus doux, Et vous verrez ce soir l'effet de ma promesse Si l'amour vous permet assez de hardiesse.
Alidor
Avoué de ma dame, il n'est point de danger Où mon affection ne me fît engager ; Et les chastes ardeurs dont j'ai l'âme enflammée Disposeraient ce bras à combattre une armée.
Floridan
La voyant au milieu des lions et des ours, Pourriez-vous l'en tirer et conserver ses jours ?
Alidor
J'emploierais mes efforts, et je vaincrais leur rage Si la force et l'adresse égalaient mon courage.
Floridan
Et si vous la voyiez dans un brasier ardent ?
Alidor
Je m'irais exposer à cet autre accident.
Floridan
Il est besoin de plus.
Alidor
De rien que je ne fisse : Pour elle je voudrais franchir un précipice, Je vaincrais tout obstacle, irais dans les enfers, Affronterais la Parque, et l'ôterais des fers, Si jamais elle était sur ces rivages sombres, Et qu'un si beau soleil dût vivre entre les ombres. Sus, découvrez-moi tout, et m'ôtez de souci.
Lui donnant le bracelet.
Floridan
Célimène ce soir vous attend seule ici : Cette rare beauté chérit votre servage, Et le soin que j'ai pris vous procure ce gage. Amenez seulement à l'assignation L'amour, la retenue et la discrétion.
Alidor
Ô dieux ! Que dites-vous ?
Il sort.
Floridan
Que je tiens ma promesse : Servez fidèlement cette belle maîtresse. Adieu, vivez content, et gardez ces cheveux.
Il sort.
Alidor
Si mon bonheur n'est faux, que je vous dois des voeux ! Avoir tant obtenu de cette âme de roche ! Mais déjà la soirée et mon repos approche. Attendant le bonheur de recevoir ses lois, Je vais rêver une heure au profond de ce bois.
Scène 4
Célimène
Célimène
Le ciel laisse à nos yeux paraître ses étoiles, Le soleil est dans l'onde et la nuit tend ses voiles ; Il est déjà bien tard : cet agréable amant, S'il aime autant que moi, viendra dans un moment. C'est ici que nos coeurs découvriront leurs flammes Et qu'un libre entretien charmera nos deux âmes ; Que nous n'en verrons plus altérer la douceur Par l'importunité d'une jalouse soeur ; C'est là que je le veux assurer que je l'aime, Que je ne dois plus rien à son amour extrême, Que la peine où je suis égale ses travaux, Et que nos deux esprits brûlent de feux égaux. Dieux ! Le parfait amant ! Que sa grâce est aimable ! Que son visage est doux et sa voix agréable ! J'aime une déité sous l'habit d'un mortel, Et je crois que le ciel n'en peut plus faire un tel : Il a pour le former ses grâces épuisées ; Ses pires qualités doivent être prisées ; Et jamais la vertu n'a plus absolument En l'esprit d'un jeune homme eu du commandement. Mais, dieux ! Qui sont ces gens ?
Scène 5
Premier Voleur, Deuxième Voleur, Célimène
Premier Voleur
Prenons un peu d'haleine ; Ils ne nous suivent pas, n'en soyons plus en peine. Tant de chemins divers ont leurs pas abusés, Et nous avons suivi des sentiers malaisés.
Deuxième Voleur
Ô dieux ! Rien n'aurait pu nous sauver de la corde, Car ce juge est sévère et sans miséricorde.
Célimène
Où me dois-je cacher ?
Premier Voleur
Ami, ne vois-tu pas Cet agréable objet ? Courons, suivons ses pas.
Célimène
Que vous plaît-il, messieurs ?
Premier Voleur
Nous désirons deux choses : Cueillir quelques baisers sur ces lis et ces roses, Et décharger vos doigts de tous ces diamants. Donnez, donnez la main sans autres compliments.
Célimène
Ô ciel ! Je suis perdue. Ô ciel ! Ah ! Qui m'assiste ?
Deuxième Voleur
Nous faisons pis, Madame, alors qu'on y résiste.
Célimène
Au secours ! Au voleur !
Scène 6
Alidor, Premier Voleur, Célimène
Alidor
Dieux ! Qu'est-ce que je vois ? Que lui veulent ces gens ? À moi, traîtres, à moi !
Premier Voleur
Ne délibérons point ; il faut prendre la fuite.
Il sort.
Alidor
Vous ne pourrez, voleurs, éviter ma poursuite.
Célimène
En quel état j'étais ! Qui sont ces gens ? Ô dieux ! Jamais cet accident n'arriva dans ces lieux ; On n'y commit jamais une pareille offense ; Ils perdent aujourd'hui leur première innocence ; Et ce coup m'ôtera le plaisir que j'avais De rêver si souvent aux rives de ce bois.
Scène 7
Alidor, Célimène
Alidor
Ô favorable jour sur tous ceux de ma vie ! J'ai l'honneur une fois de vous avoir servie. J'ai trempé cette lame au sang de ces voleurs, Et je trouve en leur mort le prix de mes douleurs.
Célimène
Qu'étais-je devenue ? Ô dieux, que cette épée A favorablement ma crainte dissipée ! Quel bonheur, Alidor, guidant ici vos pas, M'a prêté du secours que je n'espérais pas ?
Alidor
Ce bonheur est l'effet de mon obéissance : Sur votre mandement j'ai pris cette licence. Mais que jugerez-vous de mon affection, M'étant trouvé si tard à l'assignation ?
Célimène
Quelle assignation ? Quelle de vos maîtresses Attendait en ce lieu vos voeux et vos caresses ?
Alidor
Je n'adore que vous, et jamais ma raison N'abandonna mon coeur dans une autre prison. Mon inclination est trop pure et trop forte Pour avoir partagé l'amour que je vous porte ; Et j'ai de vos appas des sentiments meilleurs, Que de les comparer et que d'aimer ailleurs. Ce visage, l'honneur et la gloire du monde, N'est pas une beauté qui souffre de seconde ; Et cette extrême ardeur qui cause mon souci Ne souffre pas, Madame, une seconde aussi.
Célimène
Quoi ! Je vous attendais si tard en cette plaine ?
Alidor
Oui, si vous êtes juste, aimable Célimène, Si vous êtes sensible aux rigueurs de mon sort, Enfin si Floridan n'a fait un faux rapport.
Célimène
Et que vous a-t-il dit ?
Alidor
Qu'à la fin mon martyre Vous aurait disposée au bien que je désire, Et que vous souhaitez, ô bonheur infini ! Qu'un jour à votre sort mon destin fût uni ; Que vous seriez ce soir au bord de ce bocage, Préparée à souffrir ma vie et mon hommage.
Célimène
Vous croyez, Alidor, un peu légèrement : Je ne l'ai point chargé de ce commandement. L'amour ne permet pas à votre rêverie De discerner le vrai d'avec la raillerie. Floridan vous gaussait.
Alidor
Ces cheveux toutefois Me doivent confirmer le rapport de sa voix. Il a reçu pour moi ce favorable gage Par qui vous témoignez de chérir mon servage.
Célimène
Donnez que je le voie.
Alidor
Il vient de vous.
Célimène
Ô dieux ! Dois-je avouer ici mon oreille et mes yeux ?
Alidor
D'où naissent vos soupirs et votre inquiétude ?
Célimène
Est-il un crime égal à ton ingratitude, Traître, aveugle tyran de mes affections ? Tu reconnais ainsi mes chastes passions, Barbare, indigne objet du séjour où nous sommes, Peste de l'univers, le plus méchant des hommes !
Alidor
Ô dieux ! Qui rend ainsi votre esprit furieux ? Pourquoi me donnez-vous ces noms injurieux ? Dites si je vous porte à ce courroux extrême, Et je vous vengerai moi-même de moi-même ; De cette propre main je veux percer ce flanc, Et laver à vos yeux mon crime de mon sang.
Célimène
Je ne vous parle pas, j'adresse ces injures Au plus vil des mortels, au pire des parjures. Qui méritait le moins l'honneur de mon amour, Et le plus beau pourtant qui respire le jour.
Scène 8
Floridan, Célimène, Alidor
Floridan
Tu n'en peux plus douter ; entends d'ici sa plainte, Et loue avecque moi cette agréable feinte.
Célimène
Quelle rage est pareille à mon ressentiment, Et qui me vengera de ce perfide amant ? Si vous servez, monsieur, mon amour outragée, Et si par votre bras je puis être vengée, Vous ne pousserez plus d'inutiles soupirs ; Mon inclination se range à vos désirs ; Un mariage heureux terminera vos plaintes. Si comme mon amour ces ardeurs ne sont feintes, Apportez-moi son coeur ; c'est par cette action Que vous m'assurerez de cette affection. Qu'un défi généreux l'oblige de paraître. Las ! Vengez mon affront, n'épargnez point un traître ; Fendez ce lâche sein que je n'ai pu blesser.
Floridan
Il m'obligerait fort s'il s'en pouvait passer.
Célimène
Quoi, tu parais encor, détestable parjure, Et tu n'espères pas qu'on venge mon injure ?
Floridan
Vous m'accusez à tort, adorable beauté : Filandre répondra de ma fidélité, Il est l'unique objet de l'ardeur qui m'enflamme, Il possède tout seul et mon coeur et mon âme ; Nos destins sont unis par un même lien, Et si quelqu'un m'attaque, il défendra son bien.
Célimène
A-t-il perdu le sens ?
Floridan
Oui, car j'aime un volage Qui trahissait pour vous une foi qui l'engage, Mais il ressent enfin sa première amitié, Et son juste regret attire ma pitié.
Célimène
Dieux, qu'il est insensé ! Croit-il être une femme ?
Floridan
Jugez-le par mon sein.
Célimène
Ô merveille ! Ô Madame ! Qu'une agréable feinte a nos yeux abusés ! J'excuse maintenant si vous me méprisez.
Alidor
Ô dieux ! Qui l'eût pensé ?
Floridan
Pour bannir ma tristesse, J'ai voulu dans ces lieux éprouver mon adresse ; Et Filandre doutait, sachant votre rigueur, Que j'eusse assez d'attraits pour toucher votre coeur. Par divertissement j'entrepris cette feinte ; J'ai signalé ma force, et vous étiez atteinte. Mais quels sont vos désirs, et que puis-je pour vous ? Alidor vous promet des passe-temps plus doux ; Et j'ai dû lui céder, sachant comme il vous aime, Tout ce que je prétends en votre amour extrême. Si vous m'aimez encor, comme je vous promets Que mon affection ne cessera jamais, Que je vous chérirai d'une ardeur éternelle, Soyez sensible aux maux d'un amant si fidèle.
Célimène
Oui, je reçois, monsieur, votre coeur de sa main ; Vous n'accuserez plus ni rigueur, ni dédain : Me voilà disposée à vous rendre justice, Et vous devez ce bien à ce doux artifice.
Floridan
Que demandez-vous plus ?
Alidor
Cet unique discours Me pouvait rendre heureux et conserver mes jours. Après mes longs ennuis ma joie est sans seconde, Et je passe en bonheur tous les amants du monde.
Célimène
Adieu, retirons-nous, et vivons tous contents.
Ils sortent tous.
Floridan
Non, non, venez jouir d'un autre passe-temps. Votre soeur à présent n'est pas sans compagnie, Et je la veux tirer d'une peine infinie.
Scène 9
Félicie
La nuit.
Félicie
L'ombre s'étend partout, et le soleil qui fuit A cédé ses maisons aux filles de la nuit. Que Floridan est long ! Que l'ardeur qui le presse Maintenant paraît fausse ou lente en sa paresse ! Je l'attendais là haut ; mais enfin le souci De l'y mener sans bruit m'a fait descendre ici ; Chacun me croit au lit, ma soeur est endormie, Et je puis maintenant tromper cette ennemie ; Jurant à ce vainqueur une éternelle foi, Et rangeant sa raison sous une même loi. J'entends du bruit... C'est lui.
Scène 10
Lysis, Félicie
Lysis
J'avise cette belle.
Félicie
Est-ce vous, Floridan ?
Lysis
Et vous m'êtes fidèle, Je plais seul à vos yeux, vous m'aimez constamment Et ma jalouse humeur n'a point de fondement ?
Félicie
Ô malheur ! C'est Lysis !
Lysis
Floridan vient, Madame, Recevoir du secours à l'ardeur qui l'enflamme, Et pour vous divertir j'ai devancé ses pas ; Vous le verrez bientôt, ne vous ennuyez pas.
Félicie
Qu'est-ce que tu veux dire ?
Lysis
Oh ! Les ardeurs parfaites Dont il reconnaîtra l'honneur que Vous lui faites ! L'incomparable amant ! Qu'il a de passion, Et que vous êtes juste en cette élection !
Félicie
Que dit cet insensé ?
Lysis
Faut-il que je le die ? Le ciel, âme sans foi, punit ta perfidie : Floridan s'est moqué ; ce vainqueur glorieux Te fait servir de fable aux amants de ces lieux ; Il rit de tes faveurs, méprise tes caresses, Et ne te daigne mettre au rang de ses maîtresses ; Le superbe qu'il est ne considère pas Entre tant de beautés de si faibles appas ; Il te plaint en son coeur quand tu crois qu'il t'adore. Vois cette lettre.
Félicie
Ô dieux !
Lysis
Et tu m'aimes encore ? Je me plaignais à tort ? La constante beauté ! Ô miracle d'amour et de fidélité !
Félicie
Il t'a donné la lettre ?
Lysis
Oui, lui-même, et je jure L'éclat de tes beaux yeux qui m'ont fait cette injure, Qu'il traitait ton amour avec tant de mépris, Qu'un courroux furieux enflammait mes esprits : Je ne le pouvais voir, ni souffrir son langage, Et je t'allais venger s'il eût dit davantage. Je ne pouvais souffrir qu'il aimât tes appas, Et si j'étais fâché qu'il ne les aimât pas. L'orgueilleux est charmé de certaine Charite Dont il jure que rien n'égale le mérite ; Et pensant obliger ma chaste affection, Il m'envoie à sa place à l'assignation. Fais état maintenant du beau noeud qui t'arrête ; Vois s'il t'est glorieux de vanter ta conquête.
Elle s'évanouit.
Félicie
Surprise à ce rapport, et réduite à ce point, Que dirai-je, ou plutôt que ne dirai-je point ? À quoi me résoudra le courroux qui m'enflamme ? Mais ce ressentiment m'ôte la voix et l'âme.
Lysis
Madame, ô ciel ! Ô dieux ! Où dois-je avoir recours ? Par quelle invention lui donner du secours ? Madame, un mot... Ô dieux ! Ô fortune ennemie ! Dois-je appeler quelqu'un ? Sa soeur est endormie.
Scène 11
Célimène, Filandre, Félicie, Floridan, Alidor, Lysis, Florante
Célimène
Non, non, je ne dors pas.
Filandre
Dieux ! Qu'est-ce que je vois ?
Célimène
Cherchez du feu là-haut : Ma soeur, parlez à moi ; Ne m'entendez-vous pas ? J'amène ce perfide Qui sur nos libertés si lâchement préside. Floridan est ici ; punissons ses dédains, Vengeons-nous, étouffons cette horreur des humains. Ne le voyez-vous pas ?
À Alidor, en voulant lui prendre son épée.
Félicie
Ah perfide ! Ah parjure ! J'assouvirai ma rage et vengerai l'injure. Donnez, prêtez ce fer ; que j'arrache son coeur, Et que je foule aux pieds ce superbe vainqueur.
Floridan
Qu'est-ce ? Que voulez-vous ?
Félicie
Ce que je veux, infâme ? Laissez, donnez ce fer, ou m'en arrachez l'âme. Mon affront vous plaît-il, et me déniez-vous Le moyen d'alléger un si juste courroux ?
Floridan
Quoi, vous est-ce un affront que mon indifférence ? Qu'est-ce qu'un inconnu doit à votre espérance ? Dois-je aimer à la fois mille jeunes beautés Dont mes yeux sans dessein forcent les libertés ? Espérez-vous l'effet de mes vaines promesses, Et voulez-vous qu'un homme épouse cent maîtresses ?
Alidor
L'aimable passe-temps !
Célimène
Ah ! Ma soeur, c'est assez Avoir de vains discours vos désirs traversés : Floridan vous adore, et, quoiqu'il dissimule, L'effet vous prouvera le beau feu qui le brûle. L'honneur de vos baisers est son bien le plus doux, Et cette même nuit il couche avecque vous.
Félicie
Ce qui vous sera bon ne l'offrez point à d'autres, Et ne préférez point mes intérêts aux vôtres. Qui vous charge, ma soeur, d'un semblable souci ? Et quelle humeur vous porte à me parler ainsi ?
Elle embrasse Floridan.
Célimène
Comment, vous dédaignez ces faveurs infinies ? Votre coeur a déjà ses passions bannies ? Votre flamme est éteinte et vos fers sont usés ? Je l'accepterai donc, si vous le refusez. Ça, prenons cent baisers sur cette belle bouche. Je suis à vous, Monsieur, et vous offre ma couche.
Félicie
Elle a perdu l'esprit. Dieux ! Qu'est-ce que j'entends ?
Célimène
Je parle tout de bon.
Filandre
Ô le doux passe-temps !
Floridan
Madame, j'aime aussi cette rare merveille, Et pour vos deux beautés mon ardeur est pareille. Vous devez toutes deux accorder à mes maux De pareilles faveurs et des plaisirs égaux.
Félicie
Que dit cet insensé ?
Floridan
Dites cette insensée. Voyez par quelle erreur j'ai votre âme blessée. Approuvez comme nous ce divertissement. Puis-je pas avec vous coucher innocemment ?
Félicie
Ô Dieux ! Je doute ici si je vois la lumière.
Célimène
Il se faut consoler, j'ai failli la première. Je la croyais un homme, et tous l'ont estimé : Certes, un tel amant devrait bien être aimé. Mais reprenez Lysis.
Lysis
Ô merveille incroyable !
Félicie
Que je reste confuse ! Ô l'erreur agréable ! Excuse, cher Lysis, mon infidélité, Ou bien de cette offense accuse sa beauté.
Lysis
Lui dois-je ce pardon ? Madame, pour vous plaire, Et pour me plaire aussi, je force ma colère. Je rends mes premiers voeux à ses divins appas, Mais à condition de n'y retomber pas.
À Célimène.
Filandre
Et moi, tous mes desseins retournent à Florante ; J'aimerai constamment cette beauté charmante. Je ne troublerai plus votre contentement, Vous n'accuserez plus un importun amant. Chérissez Alidor, dont le mérite extrême Doit à sa passion acquérir ce qu'il aime : Vous lui devez ces voeux ayant causé son mal, Et ce parfait amant n'aura plus de rival.
Célimène
J'ai promis de l'aimer.
Alidor
Ô faveur sans pareille !
Filandre
Me pardonnez-vous pas, agréable merveille ?
À Lysis et Alidor.
Florante
J'en doute, et cette nuit me donnera conseil. Eh bien, espériez-vous un changement pareil ? Et quand vous songerez à ces effets étranges, Me refuserez-vous d'éternelles louanges ?
Lysis
Adorable beauté, pardonnez à l'erreur Qui m'a causé tantôt cette aveugle fureur : Je vanterai partout cette feinte agréable.
Alidor
Nous vous sommes tenus d'un bien incomparable.
Florante
Adieu, retirons-nous, et demain tout le jour Il faut sacrifier au pouvoir de l'Amour.
Célimène
Il est bien tard, adieu.
Florante
Menez-moi chez ma tante ; Cette nuit va changer Floridan en Florante.