Comédie · 1669

La satire des satires

d’Edme Boursault

Représentation
≈ 53 min
Distribution
3 femmes, 4 hommes
Répliques
342
Écriture
En vers
Dans l’app
Importable

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Le Marquis H 122 ≈ 16 min 5
Le Chevalier H 60 ≈ 13 min 6
Émilie F 68 ≈ 12 min 7
La Marquise Ortodoxe F 48 ≈ 5 min 2
Boursault H 14 ≈ 3 min 2
La Waltoline H 13 ≈ 2 min 2
Amarante F 16 ≈ 2 min 2
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle
Le Marquis absentabsent
Le Chevalier absent
Émilie
La Marquise Ortodoxe absentabsentabsentabsentabsent
Boursault absentabsentabsentabsentabsent
La Waltoline absentabsentabsentabsentabsent
Amarante absentabsentabsentabsentabsent
PDF

Scène 1

Émilie, Le Chevalier

Émilie

Allez-moi de ce pas chercher la Waltoline, Et revenez.

Le Chevalier

D'où vient que vous êtes chagrine ? Qu'avez-vous ?

Émilie

Juste-Dieu ! Qui ne le serait pas ? A-t-on rien dit de bon pendant tout le repas ? Sans façon, suivez-moi, si vous me voulez suivre : Mais je ne puis rester là-dedans ; je suis ivre. Pour peu qu'on ait de sens, se figure-t-on rien Qui soit plus fatiguant qu'un si sot entretien ? Votre ami le Marquis dont la langue estropie, Est un original qui n'a point de copie : Il emporte le prix sur les plus éventés, Et ne dit que fadaise, et qu'inutilités. Ce qu'il a d'assommant, quelque sot qu'il puisse être, Aux ouvrages d'esprit il prétend se connaître ; Et n'en croyant jamais que son faible cerveau, Ce qu'il loue est blâmable, et ce qu'il blâme est beau. Mal avec la raison, il n'est point de rencontre Où, sitôt qu'on en parle, il ne se ligue contre. J'ai de son entretien autrefois fait l'essai : Il est si plein de soi, qu'il en crève.

Le Chevalier

Il est vrai. Qu'il soit seul à manger, d'une mine adoucie, Il boit à sa santé, puis il se remercie ; À se complimenter passe le tiers d'un jour, Et croit qu'on s'aperçoit quand il manque à la Cour, Mais tout fat qu'il puisse être, une Dame galante Doit, quand elle régale, être plus complaisante. Je n'ai jamais rien vu qui fut mieux ordonné Que le pompeux repas que vous avez donné : Lorsqu'à charmer nos sens votre esprit s'étudie, Et qu'au Bal qui s'apprête il joint la Comédie, Faut-il qu'un étourdi, qui n'a point de raison, Avec si peu d'esprit en alarme un si bon ? Si vous le trouvez fat, riez-en.

Émilie

Que j'en rie ? Et morbleu ! (car enfin il m'a mise en furie, Et s'il faut librement vous en faire l'aveu. Je ne puis en sortir, si je ne jure un peu. ) Riez-en, dites-vous ? Faudrait-il me le dire ? N'en aurais-je pas ri, si j'en avais pu rire ? À plusieurs méchants mots, qu'il garantissait bons, J'ai fait semblant de rire, et j'enrageais au fonds. Plein de son Despréaux, qu'en louant il déchire, (Car ce qui n'en vaut rien est ce qu'il en admire,) Il en parle sans cesse, et prétend fortement Que l'Univers en corps soit de son sentiment. J'ai bien affaire, moi, pour se faire de fête, Que de son Despréaux il me rompe la tête, Et qu'à brûle-pourpoint il m'attaque vingt fois Pour piller mon suffrage, et corrompre ma voix. Grâce au babil fécond d'un Marquis ridicule, Qui toujours se regarde, et toujours gesticule, Si Monsieur Despréaux n'eût servi d'entretien, Tant qu'a duré le jour, on n'eût parlé de rien : On l'a plus de cent fois conjuré de se taire, Mais le traître qu'il est, n'en a rien voulu faire : Despréaux qui l'entête, est si fort à son goût, Qu'il le mettait en oeuvre, et l'enchâssait partout. Défaites-vous-en. Fi !

Le Chevalier

Je suis prêt de le faire. Il vous blesse la vue, et je cherche à vous plaire : Mais (et vous voulez bien que je vous parle ainsi) Il n'est pas le seul fat que vous souffriez ici. Le Marquis, à mon sens, est plus sage qu'Eudoxe, Qui se fait appeler la Marquise Orthodoxe ; Parce que dans Alger son aïeul fait captif, Pour la religion fut empalé tout vif : Cependant chaque jour vous souffrez sa visite ; Et, si je m'y connais, c'est un mince mérite Est-il rien de si fade, et de plus dégoûtant, Que les mots qu'elle affecte, et qu'elle estime tant ? N'est-ce pas à dessein faire rire le monde, Que toujours répéter que l'on couvre sa Blonde ; Pour dire aux gens de Cour, en des termes nouveaux, "Usez-en librement, et mettez vos chapeaux".

Émilie

Et puis-je honnêtement m'en débarrasser ? Dites : Puis-je sans l'offenser, refuser ses visites ? Et de la qualité dont vous savez qu'elle est, Lui dirai-je tout franc que son air me déplaît ?

Le Chevalier

Par la même raison, sur la moindre matière, Voulez-vous qu'au Marquis j'aille rompre en visière ? Et du rang dont il est, (car dans tout cet état On trouverait à peine un plus illustre fat,) Son père qui descend d'un échappé de Prince, Met dans ses qualités, Gouverneur de Province, Duc, Vicomte, Marquis, Chevalier, Maréchal, Comte, Baron, Vidame, Écuyer, Sénéchal, À Paris Pair de France, à Madrid Grand d'Espagne, Trésorier d'Angleterre, Électeur d'Allemagne ; Et comme si pour lui c'était peu que cela, Il fait encor au bout mettre un et cetera, Après vingt qualités d'une telle importance, Comme font la plupart des grands Seigneurs de France. À des gens de sa sorte ira-t-on dire au nez, Qu'en théâtre public leurs pareils sont bernés ? Sûr qu'à vos sentiments c'est à tort qu'il s'oppose, Le Marquis est un fou, mais je n'en suis pas cause ; Et je suis étonné qu'avec tant de clartés, Vous vouliez me charger de ses iniquités.

Émilie

Vous l'avez amené.

Le Chevalier

Je l'ai dû, ce me semble : Accordés aujourd'hui, pour être unis ensemble, L'honneur dont vos bontés récompensent mes soins, Me paraît assez grand pour avoir des témoins. D'ailleurs, vous faire voir en l'état où vous êtes, À ce qui m'a charmé c'est mener des conquêtes ; Rien n'échappe à vos yeux, et je ne voulais pas Faire tort d'un hommage à vos charmants appas.

Émilie

Vous voulez m'adoucir, mais enfin je m'obstine.

Scène 2

Émilie, La Waltoline, Le Chevalier

Émilie

À la fin, grâce au Ciel, voici la Waltoline. Mon Dieu, comme il est fait ! Il s'est battu !

La Waltoline

Pardi ! Un Laquais par deux fois dit que j'avre menti : Par mon foi, moi d'abord que lui tourne son tête, Je tiens mon Halibarde en mon main toute prête, Et quand il ne voit rien, pardi tout à l'instant J'en donne un coup bien fort dessus son dos qu'il tend. Mais le Laquais, mon foi, qui n'est guère pagnote, Me prend mon Halibarde, et pardi m'en tapote ; De son main qu'il fait poing, me casse tous les dents. Mon foi, le maison s'ouvre, et j'ai sorti dedans : J'aime encore plus que mieux qu'il déchire mon manche. Voudrais bien maintenant un petite fil blanche Pour deux liards.

Émilie

Et faquin, faut-il se battre ?

La Waltoline

Ho, ho ! Voulez-vous que j'endure un menti tout de go ? Non par mon foi !

Émilie

Viens ça ; tu sais lire, je pense ?

La Waltoline

Point, pardi !

Émilie

Point !

La Waltoline

Ah, ah ! j'avre la souvenance Que si fait. Oui pardi. Foi de Suisse d'honneur.

Émilie

Tu sais lire ?

La Waltoline

Mon foi, savre lire par coeur, Et fort pien.

Elle lui donne un papier.

Émilie

Viens-ça donc. La noblesse ambiguë Qui traîne le désordre, et qui fait la cohue, Me fatigue, m'assomme, et tout en sera plein, À moins que de bonne heure on n'y tienne la main : C'est pourquoi, songes-y, je prétends qu'aucun n'entre, Hormis ceux dont les noms sont là-dessus.

La Waltoline

Oh, diantre ! Si quelqu'un vient : Qui tape ? Ami. Dis votre nom ? Moi, je veux pas le dire ; et moi, j'ouvre point.

Émilie

Bon, Retourne, et souviens-toi de ce que je t'ordonne.

Après avoir fait cinq ou six pas, il revient, et dit au Chevalier.

La Waltoline

Oh pardi ! J'avre moi la souvenance bonne : S'il ne cline son nom, personne entre aujourd'hui. Dis-moi vous ; l'écriture est-ce pas le noir ?

Le Chevalier

Oui.

La Waltoline

Grand-merci.

Scène 3

Le Marquis, Émilie, Le Chevalier

Le Marquis

Chevalier.

Émilie

Me revoilà chagrine ; L'étourdi de Marquis, dont la langue assassine, A dessein de nous joindre, et je crains son caquet.

Le Marquis

Chevalier !

Émilie

Paix.

Le Marquis

Ma foi, je vous prends sur le fait ; Vous voilà l'un et l'autre à ma miséricorde : Comment Diable ? À l'écart dès le jour qu'on s'accorde ? À vous dire le vrai, si je m'y connais bien, Deux amants comme vous, ne sont pas là pour rien : Pour fausser compagnie, il faut avoir affaire, Dieu me damne !

Le Chevalier

L'Amour, n'est jamais sans mystère, Tu le sais.

Le Marquis

Dites-moi, dansera-t-on bientôt ? Je m'en suis autrefois démêle comme il faut. Dolivet, et Beauchamp, m'en faisaient la grimace.

Émilie

Les gens faits comme vous ont partout bonne grâce.

Le Marquis

Assurément.

Émilie

La danse est votre vrai talent ; Vous avez le corps souple, et de plus l'air galant.

Le Marquis

Pour souple, il est certain que je n'ai pas les gouttes ; Je saute...

Émilie

À quelle danse excellez-vous ?

Le Marquis

À toutes. Par ma foi.

Émilie

Vous dansez les Menuets ?

Le Marquis

Oh, qu'oui, Et qui plus est, j'espère y piper aujourd'hui. Mais à propos de danse, as-tu su des paroles Que je fis l'autre jour, et qui sont assez drôles ?

Émilie

Sur quel air ?

Le Marquis

Sur quel air ? Sur l'air des Menuets.

Le Chevalier

Des vers de ta façon sont, je crois, bien mal faits. Les auteurs de ta sorte effarouchent les Muses.

Le Marquis

Dieu me damne, mon cher, pour le coup tu t'abuses. Pour des vers cavaliers, qui toujours sont mauvais, Je n'en ai jamais vu de plus joliment faits. Les voici. Qu'en dis-tu ? M'en croyais-tu capable ?

Le Chevalier

Non.

Le Marquis

Tu vois bien par là que je suis véritable. Les trois vers de la fin sentent l'homme de Cour. N'est-ce pas, Chevalier, que j'y mets le beau tour ? Et que sans le secours des préceptes frivoles, Je fais passablement de méchantes paroles ? Dis donc ?

Le Chevalier

Passablement ? Sans te flatter en rien, Tu fais de méchants vers admirablement bien.

Émilie

À merveille.

Le Marquis

Oh, parbleu ! Modérez la louange Touchant votre repas, je vous rendrais le change : À vous congratuler je serais occupé ; Mais je pense jamais n'avoir plus mal soupé, J'en enrage.

Émilie

Et pour moi, ce reproche me pique.

Le Chevalier

Je n'ai jamais rien vu qui fût plus magnifique. On a même trouvé bien des mets superflus ; Il se moque.

Le Marquis

Ma foi, ce que j'aime le plus Y manquait.

Le Chevalier

Sait-on bien quels ragoûts tu souhaites ?

Le Marquis

Non ; mais dans un repas n'avoir point d'alouettes, C'est pour moi, qui les aime, un supplice cruel ; Parbleu !

Émilie

Prenez-vous-en à mon maître d'hôtel.

Le Marquis

C'est un manger de Prince ; elles font succulentes...

Le Chevalier

C'est en cette saison qu'elles font excellentes, Il a raison.

Le Marquis

Comment ! C'est en cette saison !

Le Chevalier

Oui ; car durant l'été l'on n'en mange point.

Le Marquis

Bon ! Veux-tu que je te prouve, et par raisons fort nettes, Qu'au plus fort de l'été l'on voit des alouettes ?

Le Chevalier

En l'air donc.

Émilie

Comme il dit, en l'air donc ?

Le Marquis

Point du tout.

Émilie

Voyons comme il fera pour en venir à bout, Et comme il prouvera par des raisons fort nettes, Qu'au plus fort de l'été l'on ait des alouettes.

Le Chevalier

Il ne saurait.

Le Marquis

Parbleu, nous allons voir cela. As-tu lu Despréaux ?

Émilie

De grâce, brisons-là ; Laissons-là Despréaux, et les vers qu'il compose ; On n'a tout aujourd'hui discouru d'autre chose. Je suis lasse à la fin d'ouïr citer son nom.

Le Marquis

Tout de bon ?

Émilie

Oui.

Le Marquis

Ma foi, soyez-en lassé, ou non ; Je prétends vous prouver, et par raisons fort nettes, Qu'au plus fort de l'été l'on a des alouettes ; Vous m'en avez, tous deux défié.

Le Chevalier

Mais, Marquis, Ne peux-tu le prouver, sans citer ses écrits ? Tu n'en as pas besoin pour ce que tu souhaites.

Le Marquis

Et quel autre écrivain a parlé d'alouettes, Dis, benêt ?

Émilie

Croyez-moi ; laissez-le discourir. C'est un mal qui le tient dont il faut le guérir, Despréaux qui le charme, est dans sa fantaisie ; Et j'en vais tant parler, que je l'en rassasie. Des sièges, Laquais. Ça.

Le Marquis

Je vous tiens, par ma foi. N'as-tu pas les écrits de Despréaux ?

Le Chevalier

Sur moi ? Non.

Le Marquis

Les voici. Je ris de ton extravagance. As-tu lu le repas qu'il décrit ?

Le Chevalier

Oui, je pense.

Le Marquis

Fort bien. Te souviens-tu des mets qu'il fait venir ?

Le Chevalier

Confusément.

Le Marquis

Je vais t'en faire souvenir. "Sur un amas confus de viandes entassées, Régnait un long cordon d'Alouettes pressées." Mot pour mot. Que t'en semble ? Avais-je le goût bon ? Mange-t-on en été des alouettes ?

Émilie

Non.

Le Marquis

Comment ? C'est Despréaux qui dans une Satire...

Émilie

D'accord, mais c'est peut-être en hiver qu'il veut dire.

Le Marquis

Bon ! Par ce faux-fuyant vous croyez m'échapper. Mais parbleu ! Sans courir, je vais vous rattraper. Dans le même repas, pour comble de disgrâce, "Par le chaud qu'il faisait l'on n'avait point de glace ; Point de glace, bon Dieu ! Dans le fort de l'été !" Ah mois de Juin ! Voyez, ai-je rien inventé ? Voilà l'endroit, lisez.

Le Chevalier

Que veux-tu qu'elle lise ? Tant pis pour Despréaux, s'il met une sottise. Comme ami de l'auteur, tu pourrais répliquer ; Qu'il fait ce repas, qu'il rétend s'en moquer ; Que c'est un fat qui traite, et qu'on peut sans scrupule Orner d'un méchant plat, un festin ridicule, À cela je répons pour te pousser à bout, Qu'en Mai, Juin, et Juillet, on n'en voit point du tout ; Que chez les rôtisseurs pas une âme n'en trouve ; Que c'est en ce temps-là que l'alouette couve ; Et que tout fat qu'il fut, le maître du logis N'avait pas envoyé dénicher les petits.

Le Marquis

Mon pauvre Chevalier, que ta réponse est sotte ! Tu sais, quand je m'y mets, de quel air je te frotte : Sur le raisonnement, je suis plus fort que toi.

Scène 4

Émilie, La Waltoline, Le Marquis

Émilie

Qu'est-ce ? La Waltoline, où rêvas-tu ?

La Waltoline

Mon foi, Je vas apprendre à vous, qu'une personne il tape.

Émilie

Qui se nomme ?

La Waltoline

Bour... Bour... son nom me chape, Lui trois fois l'avre dit, mais je m'en dessouviens.

Émilie

As-tu bien consulté le papier que tu tiens ? Est-ce Acante, Licas, Oriane, Caliste, Damon, Tirsis...

La Waltoline

Mon foi, lui n'est point sur mon liste ; Cartinement.

Émilie

Hé bien, n'ouvre donc point.

La Waltoline

Pardi ? Lui voudrait vous, Madame, un peu voir un petit !

Émilie

Ouvre donc.

Il sort.

La Waltoline

Voule-vous ? Moi, suis votre serfice.

Le Marquis

De quel endroit de France est Monsieur votre Suisse ? S'il vous plaît.

Émilie

Hé, mon Dieu ! Point de subtilité, Parlons de Despréaux, vous l'avez souhaité ; Ou je dirai partout, pour vous faire la guerre, Que dès qu'on vous résiste, on vous jette par terre. Défendez ce qu'il fait, je suis contre, et vous pour ; Voyons.

Scène 5

Boursault, Émilie, Le Chevalier, Le Marquis

Boursault

C'est un peu tard venir faire ma Cour, Madame ?

Émilie

Était-ce vous qui heurtiez ?

Boursault

Oui, Madame.

Émilie

Un siège.

Le Chevalier

Songez-vous à notre épithalame ? L'hymen où j'aspirais, est conclu d'aujourd'hui : Et vous m'avez promis que vous la feriez.

Boursault

Oui.

Le Marquis

En vers ?

Émilie

Monsieur en fait de fort beaux.

Le Marquis

On le nomme ?

Émilie

Monsieur Boursault.

Le Marquis

Ah fi ! Ce n'est pas là mon homme. Un pareil compliment lui doit sembler nouveau : Mais des méchants auteurs, je suis parbleu, le fléau : Je n'en puis souffrir un, s'il n'excelle.

Le Chevalier

Il se moque.

Le Marquis

Point, par ma foi.

Le Chevalier

Point ?

Le Marquis

Non.

Le Chevalier

Mais ton discours le choque.

Boursault

Moi ? Comment voulez-vous qu'il trouve mes vers beaux ? Monsieur est partisan de Monsieur Despréaux ; Je le connais.

Le Marquis

Ma foi, c'est un charmant génie. "Lorsque d'un froid rimeur il dépeint la manie, Ses vers, comme un torrent, coulent sur le papier : Il rencontre à la fois Perrin, et Pelletier, Bardou, Mauroy, Boursault." Au moins sans artifice, Boursault.

Émilie

C'est vous, je crois ?

Boursault

Pour vous rendre service ; C'est moi-même.

Émilie

Pour moi, quand je lis Despréaux, Je trouve en des endroits quelques vers assez beaux ; Mais ce qui me déplaît de sa veine féconde, Elle est trop satirique, et nomme trop de monde. C'est pour un galant homme, un peu s'être oublié : Plus son nom fait de bruit, plus il est décrié ; On court à ses écrits, mais chacun les achète, Moins pour voir ce qu'il fait, que les gens qu'il maltraite. Caressé d'un Libraire, à qui va le butin, Aux dépens de sa gloire, il enrichit Barbin ; Et sûr que sans nommer son génie est aride, Pour un honneur frivole, il en quitte un solide, S'il avait des amis, il devrait le savoir.

Le Marquis

Avec tout le respect que je crois vous devoir, Ce que vous dites là, Madame, est ridicule ; Parbleu. Despréaux nomme ! Ô le plaisant scrupule ? C'est qu'il est franc.

Scène 6

Amarante, La Marquise Ortodoxe, Émilie, Le Marquis, Le Chevalier, Boursault

Amarante

Madame, avancez, s'il vous plaît ; J'ai pris la bonne route, et c'est ici qu'elle est ; Avec l'époux futur je la vois qui s'amuse.

La Marquise Ortodoxe

Ne font-ils rien de plus ? Je sais comme on en use : Je m'en irais.

Émilie

Entrez, nous vous en prions tous ; Si vous n'avez dessein que l'on coure après vous. Que prétendez-vous donc que nous fissions ?

La Marquise Ortodoxe

Que sais-je ? Les Amants de sa sorte ont un grand privilège. Et puis, à le bien prendre, ayant trouvé son fait, Quand on est accorde, n'est-ce pas quasi fait ? C'est en deux oui qu'on dit que tout l'Hymen consiste. Et parmi le grand nombre on n'est point formalise : Dès qu'on est accordé, la pudeur prend l'essor. Que je vous baise un peu, je vous en prie : encor, Et Monsieur l'accordé veut-il que je le baise ?

Émilie

S'il le veut ? De sa vie on ne l'a fait plus aise : Vous moquez-vous ?

La Marquise Ortodoxe

Bon Dieu ! qu'il s'en acquitte bien ! Je vous en congratule.

Le Marquis

Et moi, n'aurai-je rien ?

La Marquise Ortodoxe

Et Monsieur ; quel est-il ?

Le Chevalier

Bel esprit.

Le Marquis

Il se raille.

Émilie

C'est un auteur.

Le Marquis

D'accord, qui ne fait rien qui vaille.

Boursault

J'avoue ingénument que j'ai fort peu d'esprit, Mais, si vous le savez, il faut qu'on vous l'ait dit.

Le Marquis

Vous enragez, parbleu, de ce qu'on vous terrasse : Le parti de l'esprit est celui que j'embrasse ; Par un voeu solennel je m'y suis engagé.

Boursault

En vérité, l'esprit vous est fort obligé. C'est être généreux autant qu'on le puisse être, Que prendre son parti, sans même le connaître.

Émilie

Des sièges donc, Laquais ; faut-il dire cela, Petit sot ?

Amarante

Hé, mon Dieu, ne demeurons point là ; Ou du moins, car pour moi j'aime la comédie, Avant qu'on la commence, ordonnez qu'on le die.

Le Marquis

Quels Comédiens sont-ce ? Est-ce pas Molière ?

Le Chevalier

Oui, Et Tartuffe.

Le Marquis

Ma foi j'en suis bien réjoui. Je ne l'ai jamais vu.

La Marquise Ortodoxe

Ni moi, certes.

Émilie

La France, Allez voir de ce pas quand la pièce commence : Vous viendrez nous chercher, si les acteurs sont prêts.

La Marquise Ortodoxe

Évangélisez mieux votre petit laquais, De grâce.

Émilie

Asseyez-vous ; cela suffit.

Le Marquis

Marquise, Savez-vous qu'elle et moi, nous venons d'avoir prise ?

La Marquise Ortodoxe

Je vous donne le droit sans rêver. Fais-je bien ?

Le Marquis

Je l'ai toujours.

Amarante

Sur quoi roulait votre entretien ?

Le Chevalier

Sur Despréaux.

La Marquise Ortodoxe

Oh oui !

Émilie

Qu'en dites-vous ?

La Marquise Ortodoxe

Qu'en dis-je ? Qu'il ravit tout le monde, et que c'est un prodige : Quand je lis ce qu'il fait, j'ai l'esprit si content ! Despréaux !

Le Marquis

Par ma foi, j'en disais tout autant ; Mais, Madame, et Monsieur, deux fâcheuses personnes, De cent sottes raisons ont combattu mes bonnes. Sans leurs cruelles mains le bon sens est martyr.

Le Chevalier

Pour moi, je ne crois pas devoir te repartir : Mais respecte Madame, elle est si délicate...

Le Marquis

Il est vrai. Dieu me damne ! Elle approuve l'Astrate.

Amarante

Quoi ! l'Astrate ?

Le Marquis

L'Astrate.

La Marquise Ortodoxe

Ah, mon Dieu ! je l'ai vu ; Que les vers en sont forts, et que tout m'en a plu ! J'en revins satisfaite autant qu'on le puisse être ; Un ouvrage si beau, part de la main d'un maître ; Bien des gens qu'il charma l'applaudirent tout haut. Dites-moi, s'il vous plaît, qui l'a fait ?

Boursault

C'est Quinault.

La Marquise Ortodoxe

Bon, Quinault !

Émilie

Oui, vraiment ; voudrait-il vous le dire ?

La Marquise Ortodoxe

Quoi ! Le même Quinault que Despréaux déchire, A composé...

Émilie

L'Astrate, où l'on donne un anneau.

La Marquise Ortodoxe

Je suis au désespoir de l'avoir trouvé beau. Il me parut charmant, j'en admirai le tendre ; Mais si jamais j'y vais, j'en dirai pis que pendre : Il ne doit rien valoir ; car Despréaux le dit.

Le Marquis

Quoi que ce soit.

Le Chevalier

Tout beau, Quinault a de l'esprit.

Amarante

Et du beau.

La Marquise Ortodoxe

Monsieur raille, ou Madame le flatte.

Le Marquis

S'il avait de l'esprit, aurait-il fait l'Astrate ?

Le Chevalier

Parle mieux de l'Astrate, ou du moins n'en dis rien ; Il a charmé Madame.

La Marquise Ortodoxe

Ah ! Je m'en repens bien ; À tous les beaux endroits que l'acteur y rencontre, Je fis le brouhaha, mais je proteste contre. On doit me pardonner, si je le fis tout haut ; Ce fut innocemment que j'applaudis Quinault. Si l'auteur par l'ouvrage avait pu se connaître, Je l'aurais trouvé laid, tout galant qu'il puisse être, En conscience.

Émilie

Et vous, depuis quand, et pourquoi, Êtes-vous gendarmé contre l'Astrate ?

Le Marquis

Moi ?

Émilie

Oui, vous, oui.

Le Marquis

J'aime assez depuis quand.

Émilie

Il me semble Que dans sa nouveauté nous le vîmes ensemble : Je ne sais depuis quand vous vous êtes dédit ; Mais je sais qu'à mes yeux vous l'avez applaudi, Et qu'en vous démembrant pour louer cet ouvrage Comme font la plupart des Marquis de votre âge, De vos bras fatiguants vous donnâtes cent coups À ceux qui par malheur s'étaient mis près de vous ; Vous trouvâtes la pièce admirablement belle.

Le Marquis

Elle était belle aussi, quand elle était nouvelle ; Mais elle ne l'est plus à présent.

Le Chevalier

Ah ! Fort bien. Pompée est déjà vieux, il ne vaut donc plus rien ? Dans deux ans l'Alexandre et sa soeur l'Andromaque Ne seront donc plus beaux, si quelqu'un les attaque ? Le Cid, dont tout Paris admira la beauté, A donc perdu sa grâce avec sa nouveauté, À ce compte ?

La Marquise Ortodoxe

Oh ! Le Cid ! Quel Poème en approche ? Y songez-vous ?

Le Marquis

Ma foi, ta comparaison cloche. Le Cid est de Corneille, où Diable as-tu l'esprit ? Il ne vaudrait plus rien, si Despréaux l'eut dit ; J'en demeure d'accord : mais d'assez fraîche date, Il approuve le Cid, et : condamne l'Astrate.

Boursault

Les ouvrages d'esprit cessent donc d'être beaux, Dès qu'ils sont attaqués par Monsieur Despréaux ?

Le Marquis

Qui doute de cela, Sieur Boursault ?

Boursault

Moi, peut-être ; Qui sais rendre justice, et qui crois m'y connaître. Il ne faut pas avoir l'esprit fort délicat, Pour nommer l'un fripon, appeler l'autre fat. Qu'a-t-il fait jusqu'ici, qu'exciter des murmures ? Insulter des auteurs, et rimer des injures ? Quelle honteuse gloire, et quel plaisir brutal, De ne pouvoir bien faire, à moins de faire mal ? À quel homme d'honneur a-t-il vu sa manie ? Qui jamais à médire a borné son génie ? Quand d'un si grand génie on a l'esprit doué, Sur la même matière est-on toujours cloué ? À la Satire seule est-il beau qu'on s'amuse ? Et n'en peut-on sortir, sans égarer sa Muse ? Sorti d'assez bon lieu, c'est vouloir sans raison Prostituer sa race, aussi bien que son nom : Si par malheur pour eux, ses écrits sont durables, Ce qu'il a de parents, en seront crus coupables : Nos neveux après nous, ne distingueront pas Qui de cette famille avait le coeur si bas : Et l'erreur populaire, ou la haine publique Confondra l'honnête homme avec le satirique. Si l'Astrate qu'il blâme, est un monstre à ses yeux, Comme il est du métier, il devrait faire mieux. Mais je pense, ma foi, qu'il ne l'ose entreprendre.

Le Marquis

S'il voulait s'en mêler, que d'auteurs s'iraient pendre ! Corneille le premier, quoiqu'auteur assez bon ; Je crois, s'il ne fait rien, que c'en est la raison ; Sûr qu'il est de ravir, et de faire merveille, Il veut bien faire grâce au bonhomme Corneille ; Et lui laissant en paix achever tout son sort, L'empêcher de mourir que de sa belle mort. C'est ma pensée.

La Marquise Ortodoxe

Au vrai ?

Le Marquis

D'homme d'honneur.

La Marquise Ortodoxe

Je meure, Si je n'allais songer de penser tout à l'heure La même chose.

Le Marquis

Oh, oui ?

La Marquise Ortodoxe

Oui, foi de veuve.

Le Marquis

Allez, Il est aisé de voir que vous me ressemblez ; Vous crevez d'esprit.

La Marquise Ortodoxe

Moi ?

Le Marquis

Pour un si grand service. Je veux que Despréaux vous accole la cuisse.

Amarante

D'où vient qu'il ne dit rien de cet auteur galant Qui compose à la glace, et qui rime en tremblant ?

Boursault

Je ne le connais point ; quel auteur est-ce ?

Le Marquis

Diable ! Je le connais, la peste ! Il est bien agréable. C'est Boyer.

Émilie

Bon, Boyer, vous le connaissez peu. Boyer, quand il compose, est toujours tout en feu ; Dans ses moindres discours on voit ce feu qui brille ; Et dans les vers qu'il fait, le salpêtre pétille. Quand d'un crime parfois il exprime l'horreur, La fureur poétique est sa moindre fureur. S'il faut peindre Bellone au milieu du carnage, Son Pégase bondit, et sa Muse fait rage ; Il sait camper, résoudre, assaillir, effrayer, Et dans ses vers pompeux étaler tout Boyer : Mais s'il faut de vers doux embellir quelques scènes, On le saigne d'abord de trois ou quatre veines, Pour faire évaporer par ces canaux ouverts, La grandeur du génie, et la force des vers.

Le Marquis

Boyer fait mal des vers à ce compte ?

Le Chevalier

Au contraire, Il serait mal aisé de pouvoir en mieux faire ; Il écrit nettement ; et pour dire encor plus, Ses vers ont de la pompe, et ne sont point confus ; Car enfin, cher Marquis, et souvent on s'y trompe, Le galimatias est voisin de la pompe. La plupart des grands vers qu'on devrait supprimer, Ressemblent à ces gens que je n'ose nommer ; À ces sots du bel air, dont l'esprit est sans force ; Avec qui le bon sens est toujours en divorce, Et qui de trois grands mots ornant leur entretien, Parleront tout un jour, pour ne se dire rien.

Le Marquis

Que ta comparaison est absurde !

Amarante

Et de grâce. Revenons à l'auteur qui compose à la glace, Je vous en prie.

Le Marquis

Ah ; ah ! C'est sans doute...

Amarante

Qui ?

Le Marquis

Non, Ce ne l'est pas.

Amarante

Mon Dieu, qu'ai-je fait de son nom ? C'est un auteur galant, mais qui ferait scrupule De se lever sans feu pendant la canicule. C'est Gilbert.

Émilie

Que Madame en parle comme il faut ! Quelque chaleur qu'il fasse, il n'a jamais eu chaud : Apollon et Gilbert sont toujours mal ensemble, Quand tout le monde brûle, on le trouve qui tremble : Un de ses bons amis que je vis hier au soir, Me soutint par deux fois que l'étant allé voir, Il trouva son Laquais qui lui chauffait Dimanche L'épingle qu'il lui faut pour attacher sa manche.

Le Chevalier

Est-il possible ?

Le Marquis

À l'autre ! Il la croit.

Le Chevalier

Ce Galant À pour se faire croire un mérite assez grand : J'ai l'honneur, tu le sais, de grossir ses conquêtes ; Et d'ailleurs...

Le Marquis

Hé, morbleu, que les amants sont bêtes ! Regardez, que Gilbert s'il avait ce défaut, Pour chauffer une épingle, en aurait bien plus chaud.

Le Chevalier

Nullement, mais à tort ton esprit se gendarme ; Que cela soit ou non, la figure m'en charme : Quand parfois à Gilbert le froid livre un assaut, Pour chauffer une épingle, il n'en a pas plus chaud, D'accord : mais notre ami, sans t'échauffer la soie. Le plaisant de l'affaire, est que Gilbert le croie : Et qu'il ait prétendu se morfondre le bras, S'il osait s'en servir, et ne la chauffer pas.

Le Marquis

Le méchant raisonneur !

La Marquise Ortodoxe

Il faut bien qu'il conteste : Qui reprend Despréaux, peut médire du reste.

Le Marquis

Ma foi, je voudrais bien, pendant qu'il est ici, Qu'il censurât encore un endroit que voici, Jamais dans aucun siècle on n'a vu mieux écrire ; Et je le maintiens fou, s'il y trouve à redire. C'est l'endroit de Cotin, l'as-tu vu ?

Le Chevalier

Je le crois ; Mais Cotin, tu le sais, est en bien des endroits : Quand je lis quelquefois ses satires malignes, Je rencontre Cotin presqu'à toutes les lignes ; Et mes yeux voltigeants de Cotin en Cotin, Sans m'en apercevoir, je me trouve à la fin, Apprends-moi quel endroit tu veux dire.

Le Marquis

Il est juste ; C'est l'endroit, tu sais bien, où Despréaux l'ajuste ! Quand "chacun, malgré soi, l'un sur l'autre porté Faisait un tour à gauche, et mangeait de côté : Juge si dans ce lieu Despréaux put si plaire, Lui qui ne compte rien, ni le vin, ni la chère, Si l'on n'est plus au large assis dans un Festin, Qu'aux Sermons de... ou de l'Abbé Cotin".

La Marquise Ortodoxe

Que cet endroit me plaît.

Émilie

Il me plairait, je pense, Si j'avais pour l'entendre assez d'intelligence. Bien des gens comme vous en font assez de cas ; Mais, j'ai l'esprit si lourd, que je ne l'entends pas. Despréaux hait Cotin, et ce qui m'a surprise. On ne sait s'il le loue, ou s'il le satirise, N'est-il pas vrai ?

Boursault

Sans doute, et vous avez bien dit, On ne sait s'il critique, ou bien s'il applaudit, Je le soutiens.

Le Marquis

Et moi, je soutiens le contraire. Moi qui ne compte rien, ni le vin, ni la chère, "Si l'on n'est plus au large assis dans un festin, Qu'aux sermons de Cassaigne ou de l'Abbé Cotin". Il veut dire par là, j'en fais juge Madame, Qu'aux sermons de Cotin il n'y va pas une âme. Voilà ce qu'il veut dire.

Le Chevalier

Oh ! D'accord, en ce cas ; Il le veut dire, bon ; mais il ne le dit pas : Au contraire, à l'entendre, on dirait qu'on s'y tu ; Que la foule y fatigue, et que chacun y sue. Vouloir plus être au large assis en ce lieu-ci, Qu'au Tartuffe qu'on joue on ne fut Vendredi, Ce n'est, je crois, pas dire, au rapport de Madame Qu'au Tartuffe qu'on joue il n'y va pas une âme.

Le Marquis

C'est bien de même ?

La Marquise Ortodoxe

Oh ! Non ; cela n'y vient pas bien.

Le Marquis

Comment voudrais-tu dire autrement ? Voyons.

Le Chevalier

Tiens ; Si j'avais son esprit, j'aurais mis, pour mieux faire ; "Moi qui ne compte rien ni le vin, ni la chère", À moins d'être à mon aise "assis dans un Festin", Comme... il aurait pu dire aux Sermons de "Cotin", S'il l'eût voulu ; mais là, sans faire l'habile homme, En la place de "plus", il fallait mettre "comme" ; Sans contredit.

Le Marquis

Oui ?

Le Chevalier

Oui. Rêves-y quelque temps.

Le Marquis

En tout cas rien n'y manque, excepté le bon sens. La belle affaire !

Amarante

Et si, je pense qu'il se moque ; Il n'y manque autre chose, et cet endroit le choque ! Du bon sens, plus ou moins, n'y fait rien.

Le Marquis

C'est bien dit.

La Marquise Ortodoxe

Laissez-moi lui citer un endroit plein d'esprit, C'est au discours au Roi. Rien n'est plus agréable ; Je n'en lis pas un vers qui ne soit impayable. L'endroit que je veux dire, est un endroit nouveau, Si galamment tourné...

Le Marquis

Madame, qu'il est beau ! Il m'enlève.

La Marquise Ortodoxe

Avouez que c'est un coup de maître.

Le Marquis

Il ne me souvient pas quel endroit ce peut être. Mais à mon gré, Madame, il est beau ! Ris, mon cher.

Le Chevalier

Qui Diable, en t'écoutant, pourrait s'en empêcher ? Quand on loue un endroit qu'on nomme un coup de maître, On doit dire du moins quel endroit ce peut être : Cet endroit si galant que tu dis qui te plaît Peux-tu le trouver beau, sans savoir ce que c'est ?

Le Marquis

Et c'est donc de cela que tu ris ? Je t'admire. Qu'ai-je dit de bouffon, qui t'ait dû faire rire ? Je vois dans ses écrits cent endroits délicats : Il doit peu t'importer, s'il ne m'en souvient pas ; Celui que dit Madame, en doit être un, je gage.

La Marquise Ortodoxe

Monsieur a le sens bon.

Le Marquis

Point du tout ! Mais j'enrage, De voir rire de rien un esprit égaré : Je suis des idiots l'ennemi déclaré. La Marquise Ortodoxe aurait dit des merveilles, Sans ce perturbateur du repos des oreilles. Pour le désarçonner, reparlez-nous ici, De l'endroit qui vous charme ; et qui me charme aussi : Je n'ai rien vu de beau, qu'aisément il n'efface ; Qu'il le censure après, s'il le peut.

La Marquise Ortodoxe

Qu'il le fasse, Je l'en défie.

Le Marquis

Allons, mortifiez-le un peu.

La Marquise Ortodoxe

Despréaux parle au Roi.

Le Marquis

Bon.

La Marquise Ortodoxe

Et lui dit...

Le Marquis

Morbleu ! Cela me touche !

Émilie

Et quoi ? Qu'a-t-on dit ? Rien.

Le Marquis

N'importe ; Je ne vois point d'auteurs s'exprimer de la sorte. Despréaux parle au Roi, ne saurait se payer. J'ai beau lire Corneille, et Racine, et Boyer, Je ne vois rien d'égal.

Émilie

Pour cela, je l'avoue.

La Marquise Ortodoxe

Quand donc il parle au Roi, voici comme il le loue. "Et tandis que ton bras, des peuples redouté, Va, la foudre à la main, rétablir l'équité, Et retient les méchants, par la peur des supplices, Moi, la plume à la main, je gourmande les vices". Ces vers sont d'une force à jamais n'égaler.

Le Marquis

Justement : c'est l'endroit dont je voulais parler ; Sur des vers si pompeux, je m'arrête sans cesse. Ils sont si beaux. "Tandis que ton bras..." Comment est-ce ?

La Marquise Ortodoxe

"Et tandis que ton bras, des peuples redouté, Va, la foudre à la main, rétablir l'équité, Et retient les méchants, par la peur des supplices"...

Le Marquis

"Moi, la plume à la main, je gourmande les vices". Censure donc.

Le Chevalier

Peut-être.

Le Marquis

Et censure, crois-moi, Blâme des vers royaux qui sont faits pour le Roi, Tu dois, pour ton honneur, les censurer.

Le Chevalier

Écoute. On le pourrait.

Le Marquis

Madame, on le pourrait !

Le Chevalier

Sans doute. Ne me presse point tant de te rendre confus.

Le Marquis

Parbleu ! Je t'en défie.

La Marquise Ortodoxe

Et pour moi je fais plus, Je l'en conjure.

Le Chevalier

Hé bien, il faut vous satisfaire. Qu'ont de si beau ces vers, qui vous puisse tant plaire ? Toi qui crois posséder un esprit plus qu'humain, Dis-moi, dit-on "qu'un bras va la foudre à la main" ?

Le Marquis

Et qu'on le dise, ou non ; que t'importe ?

Le Chevalier

Il m'importe. Le dit-on ?

Le Marquis

Non.

Le Chevalier

Ta foi ?

Le Marquis

Non, le Diable m'emporte. Tu peux, sur ma parole, être sur de cela. Mais, pourquoi, s'il te plaît, cette question-là ? Despréaux le dit-il ?

Le Chevalier

Oui vraiment.

Le Marquis

Imposture.

La Marquise Ortodoxe

Je le crois, moi.

Le Chevalier

Ses vers font encore en nature. "Et tandis que ton bras, des peuples redouté, Va la foudre à la main..." Je n'ai rien inventé ; Vous le voyez.

La Marquise Ortodoxe

Marquis, on le dit, ou je meure.

Le Marquis

Je m'en viens, comme vous, d'aviser tout à l'heure. Il est vrai, l'on le dit ; il est même fort bon ; Malepeste !

Émilie

Pour moi, je ne dis oui, ni non. Je condamne avec peine, et sans peine j'admire : Peut-être est-ce bien dit ; mais il eut pu mieux dire ; Et les vers dont on parle, auraient moins d'embarras, S'il eût mis la Personne en la place du Bras. Pour parler nettement, par exemple, on peut mettre, "Que la foudre à la main, le Roi tout va soumettre" ; Par exemple, on peut dire, en parlant de son Bras, "Qu'il va lancer la foudre au milieu des combats" ; En parlant de lui-même, on peut dire avec grâce, "Que suivi de la foudre, il va punir l'audace" : Mais dans cette occurrence, un meilleur écrivain, N'aurait pas dit qu'un "bras va la foudre à la main".

Boursault

Je suis du sentiment de Madame.

Le Marquis

Et de grâce, Diminutif d'auteur, exilé du Parnasse, Laissez-nous seuls.

Le Chevalier

Ho, ho ! C'est parler un peu haut ? Chez de plus grands Seigneurs on endure Boursault : Ce qu'il a dit est juste, et n'a rien que je blâme ; C'est prendre un bon parti, que celui de Madame.

Amarante

J'en suis aussi.

La Marquise Ortodoxe

Vous ?

Amarante

Oui.

Le Marquis

Tant pis.

Le Chevalier

Tant mieux.

Le Marquis

Ma foi, C'est un faible ennemi, qu'un censeur comme toi. Viens au sens, notre ami ; c'est le sens qu'on admire. Qui chicane des vers, ne saurait plus que dire. "Et tandis que ton bras..." C'est-à-dire, "Grand Roi, Nous allons faire rage à présent, vous et moi. On nous craindra tous deux ; vous, de peur des supplices ; Moi, de peur de mes vers qui gourmandent les vices ; Et pourvu que tous deux nous nous entendions bien, Votre nom ira loin, aussi bien que le mien. Quand je bats des auteurs, vous gagnez, des batailles." Voilà ce qui s'appelle être sensé.

Le Chevalier

Tu railles. Ces vers, de son bon sens, font de faibles témoins.

La Marquise Ortodoxe

Jamais rien n'en eut tant.

Émilie

Jamais rien n'en eut moins.

Le Marquis

Vous avez l'un et l'autre, ou je sois misérable, Une absence d'esprit que je trouve effroyable ; Que voit-on là dedans qui soit hors de raison ?

Le Chevalier

C'est avec un grand Roi faire comparaison. Simplement. Tu dirais, si tu savais l'Histoire, Que ce sont les auteurs qui dispensent la gloire ; Que les Rois du vieux temps qui les ont révérés, Ont souffert qu'avec eux ils se soient comparés : Mais ces comparaisons ne se sont jamais faites Qu'entre de petits rois, et d'excellents poètes : Au lieu que dans l'exemple allégué tant de fois, C'est un petit poète, et le plus grand des Rois.

Le Marquis

Et bon, bon !

Amarante

Quoi ! Bon, bon ? Cela ne veut rien dire, Mon cher Marquis.

Le Marquis

Bon, bon, doit pourtant vous suffire ; Je ne vous dirai rien autre chose.

La Marquise Ortodoxe

Il fait bien. À cent bonnes raisons on ne lui répond rien. Par-ci, par-là, du moins, le bon sens doit paraître.

Le Marquis

Je gage que Boursault, tout Boursault qu'il puisse être, De l'endroit qu'on censure est lui-même content.

Boursault

Un tailleur Béarnais en fit un jour autant : Il se nommait Barangue, et disait à quelqu'autre, Que ceux de son pays ne faisaient rien au nôtre : Que pour lui, grâce au Ciel, il avait le bonheur, Quoique né Béarnais, d'être maître-tailleur : Qu'ils étaient dans Paris, d'une ville commune, Deux adroits Béarnais, compagnons de fortune : Mais qu'en France jamais, quoiqu'ils eussent d'appui, Nul n'avait fait fortune, hors Henry-Quatre et lui, Cette comparaison est égale.

Le Marquis

La peste ! Soit du traître d'auteur, qui sans cesse conteste ! Je n'ai jamais rien vu de plus extravagant. J'allais encor citer un endroit élégant, Où Despréaux du Roi dit tout ce qu'on peut dire : C'est l'endroit le plus beau qui soit dans sa Satire : Mais je n'en dirai rien, Dieu me damne.

La Marquise Ortodoxe

Et pourquoi ? Pour vouloir m'en priver, que vous ai-je fait, moi ! À Monsieur Despréaux je sais rendre justice. De ses vers, bons ou non, je suis l'admiratrice : C'est peut-être un endroit que je n'ai point ouï.

Le Marquis

Vous m'en aurez donc, seule, obligation ?

La Marquise Ortodoxe

Oui.

Le Marquis

Jamais à Despréaux rien n'acquittant de gloire ; Jamais plus à propos on n'a cité l'Histoire ; Lorsqu'au grand Alexandre il compare le Roi ? Il me charme.

La Marquise Ortodoxe

On dirait qu'il s'entend avec moi. Les endroits qu'il admire, ont tous eu mon suffrage. Que vous avez d'esprit ! On ne peut davantage.

Le Marquis

Vous vous y connaissez ; en ai-je ?

La Marquise Ortodoxe

Autant que dix.

Le Marquis

Vous tombez dans mon sens sur l'endroit que je dis ; Sur la comparaison d'Alexandre.

La Marquise Ortodoxe

Elle est belle.

Le Marquis

Et Madame qui rit, comment la trouve-t-elle ? S'il lui plaît.

Émilie

Comment ?

Le Marquis

Oui.

Émilie

Je la trouve là-là.

La Marquise Ortodoxe

J'ai pensé me douter qu'elle dirait cela. Vraiment !

Le Marquis

Et moi de même, ou je me donne au Diable. Et si, Morbleu ! Madame, êtes-vous raisonnable ? Lors qu'au grand Alexandre on compare le Roi, Dire là-là, Tudieu ! Qu'en dites-vous ?

Amarante

Qui ? Moi ? Pour blâmer un endroit contre qui chacun peste, Le là-là de Madame, est un là-là modeste. Quoi qu'en pense l'auteur, il a tort, selon moi.

Le Marquis

Lorsqu'au grand Alexandre, il compare le Roi ? Il a tort !

Le Chevalier

Oui-da, tort ; et le bon sens en gronde. Non de le comparer à ce vainqueur du Monde. Je sais bien que Louis qui paraît si galant, Est bien plus équitable, et n'est pas moins vaillant ; Et qu'un Roi comme lui, dont la gloire est extrême, Ne se peut sans erreur comparer qu'à lui-même ; De Despréaux pourtant l'on souffrirait cela, Si son fougueux génie en fût demeuré là : Mais au plus fameux Roi que la Grèce ait vu naître, Comparer le plus grand que l'on puisse connaître, Et dans un autre endroit, par de sottes raisons, Vouloir mettre Alexandre aux Petites Maisons, N'est-ce pas du bon sens avoir perdu l'usage ?

Le Marquis

Et crois-tu qu'Alexandre ait toujours été sage ? Il était quelquefois presque aussi fou que toi.

Le Chevalier

Il ne fallait donc pas lui comparer le Roi ; Ce Monarque intrépide, en qui tout est auguste, Et qui sert de modèle à qui veut être juste. L'Univers étonné de ses faits éclatants, Sait qu'en lui la sagesse a devancé les ans ; Et que pour faire voir ce qu'il aurait l'heur d'être, Les vertus avec lui commencèrent de naître. Après ces vérités, vois ta comparaison.

Le Marquis

Ma foi, si tu n'as point de meilleure raison, Tu n'es qu'un fat.

Émilie

Pour fat, pas tant fat que l'on pense.

La Marquise Ortodoxe

En vérité, Madame, il l'est : à toute outrance. Je veux qu'avec raison vous blâmiez Despréaux, Mais des flots d'encenseurs trouvent ses écrits beaux ? On se fait par le monde un tort irréparable.

Émilie

Tout le monde qu'on voit n'est pas déraisonnable. Despréaux d'encenseurs eût-il même des flots. On doit par charité désabuser les sots. Les endroits qu'on reprend font bien voir sa conduite ; Il fait quelques beaux vers, mais le reste est sans suite ; C'est un jeune emporté, qui dans ce qu'il écrit, Prise le jugement, moins que le bel esprit ; Et pour courre un bon mot, que par fois il attrape, Du bon sens qu'il néglige, à tout moment s'échappe ; Ses amis les plus chers, n'en disconviennent pas.

Le Marquis

Vous êtes, vous et lui, deux aussi francs ingrats...

Le Chevalier

Nous, ingrats !

Le Marquis

Oui, morbleu ! Despréaux versifie, Et les fruits de sa veine, il vous les sacrifie : Clairvoyant dans le Code, et savant dans les Lois, Il pouvait obscurcir Montauban, et Langlois ; N'était qu'il a changé, pour vous mieux faire rire, Ses cornes d'avocat, en cornes de satyre.

La Marquise Ortodoxe

À ce que dit Monsieur, il donne un tour d'esprit.

Le Marquis

Tout de bon ?

La Marquise Ortodoxe

Oui.

Le Marquis

Ma foi, bien des gens me l'ont dit ; Que ma discrétion ne veut pas que je nomme. Toi, qui parles, as-tu vu la Satire de l'homme ?

Le Chevalier

Oui, je l'ai vue.

Le Marquis

Hé bien, l'endroit de l'Âne ?

Amarante

Ah, si !

Le Marquis

À tous les écrivains je vais faire un défi, Tant à ceux qui font mal, qu'à ceux qui font merveille, Comme depuis Boursault, jusqu'à l'aîné Corneille, D'en faire autant.

Émilie

À peine en viendraient-ils à bout.

Le Marquis

Si vous dites si là, dites donc si partout ; L'Âne de Despréaux me ravit, Dieu me damne.

La Marquise Ortodoxe

Il est vrai, pour cela, que c'est un plaisant âne.

Le Marquis

Tout-à-fait. Près de lui, s'il avoir dit un mot, Feu l'Âne de la Fable eût passé pour un sot : Je crois qu'en droite ligne il descend de sa race.

Émilie

Jamais façon d'écrire a-t-elle été plus basse ? Y songez-vous ?

Le Chevalier

Pour moi, je ne m'y connais pas, Ou, comme dit Madame, il n'est rien de si bas. Cet âne sociable, et qui n'est point farouche, Ou plutôt Despréaux qui parle par sa bouche, Dit-il rien de passable, et n'eût-il pas mieux fait, D'être comme un autre âne, imbécile et muet ? Par les bas sentiments de sa dernière page, Il avilit sa plume, et salit son ouvrage : Qui veut satiriser, doit moins être étourdi.

Le Marquis

Et comment prétends-tu qu'un âne parle ? Dis. Quoique pour s'expliquer, il emprunte un organe, Ne soutient-il pas bien son caractère d'âne ? Lui voit-on démentir ce qu'il est ? Va, parbleu, À la beauté de l'art, tu te connais fort peu. Si cet endroit n'est fin, pour qui veut du risible, Je suis un sot.

Le Chevalier

Écoute, il n'est rien d'impossible. Je te crois habile homme, et puis m'être mépris : Cet endroit...

Scène 7

La France, Amarante, La Marquise Ortodoxe, Le Chevalier, Le Marquis, Émilie

La France

Les acteurs ont mis leurs beaux habits, Madame, ils vont bientôt commencer.

Amarante

Ah ! Madame ; Allons ouïr des vers qui vous raviront l'âme : Jamais dans une pièce on n'en mit de si beaux.

La Marquise Ortodoxe

Vous demandez quartier, concernant Despréaux, Je le vois bien.

Le Chevalier

Non pas.

Le Marquis

Tu le dois.

Émilie

Je le nie : Non qu'enfin Despréaux n'ait beaucoup de génie ; Quand il aura plus d'âge, et les yeux mieux ouverts, Pour venger ceux qu'il choque, il relira ses vers : Devenu raisonnable, et ravi qu'on le croie, Il fera son chagrin de ce qui fait sa joie ; Et sentira dans l'âme un déplaisir secret, D'avoir pu si bien faire, et d'avoir si mal fait.

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

Du même auteur

Apprendre ce rôle pour de vrai ? Dans l’app Réplique, les autres personnages te donnent la réplique, et l’app te fait retrouver ton texte jusqu’à ce que tu le saches.