Le Médecin Volant
Scène 1
Lise, Cléon
Lise
N'insultez point, de grâce, au malheur de Lucresse Je sais qu'elle a pour vous une forte tendresse ; Mais enfin de son père elle craint le pouvoir, Et ne peut se résoudre au plaisir de vous voir. Une fille bien née a toujours de la crainte.
Cléon
Que veux-tu ? La douleur dont mon âme est atteinte Rend ma plainte équitable, et me fait murmurer Contre un objet charmant, que je dois adorer. Mais, Lise, à sa fenêtre une prompte escalade Peut m'ouvrir une voie.
Lise
Elle fait la malade, Monsieur, et le vieux rètre est parti du matin, Pour chercher par la ville un expert médecin. Sans rien escalader, pour voir une maîtresse, Un amant dans sa manche a toujours quelque adresse. Mettez tout en usage, et puissance, et savoir ; Sans choquer son honneur, essayez de la voir. Il n'est pas de moyens que l'amour n'autorise. Surtout. Mais du vieillard je crains une surprise : Adieu, pensez à vous, et vous ressouvenez Qu'il n'est rien d'impossible aux coeurs passionnés.
Scène 2
Cléon
Cléon
Aux coeurs passionnés il n'est rien d'impossible. Je l'avoue ; et je trouve un moyen infaillible De donner à mon âme un moment de repos : Il faut. Mais, ô Crispin, que tu viens à propos !
Scène 3
Crispin, Cléon
Crispin
Je vous cherche partout pour vous rendre réponse, Monsieur.
Cléon
Si tu savais ce que Lise m'annonce, Cher Crispin !
Crispin
Il m'a dit que tantôt, sur le soir.
Cléon
Quand on a de l'amour, et qu'on a de l'espoir.
Crispin
Je vous dis et redis qu'il m'a dit de vous dire.
Cléon
Pour des charmes si doux lorsqu'une âme soupire.
Crispin
Vous plaît-il que je parle, ô babillard maudit, Ou ne dirai-je mot ?
Cléon
Tu m'en as assez dit. Le temps m'est précieux, et ma flamme me presse. Raisonnons entre nous : je me meurs pour Lucresse.
Crispin
Mourez-vous ?
Cléon
Son visage a des attraits puissants. Elle asservit mon âme, elle charme mes sens ; En un mot, je l'adore, et son père me l'ôte, Tu le vois.
Crispin
Il est vrai, mais ce n'est pas ma faute.
Cléon
D'accord ; de mon malheur je ne puis t'accuser ; Mais tu connais son père... Il le faut abuser. Qu'en dis-tu ?
Crispin
Moi, Monsieur ? Abusez, que m'importe !
Cléon
Il la tient enfermée, et je veux qu'elle sorte : Mon coeur, pour cet effort, ne s'adresse qu'à toi, Car enfin...
Crispin
À présent, il m'importe, ma foi ! À moi, Monsieur ?
Cléon
À toi. Rends mon âme charmée !
Crispin
Ne me dites-vous pas qu'il la tient enfermée ?
Cléon
Oui.
Crispin
Je n'y puis que faire. En quel lieu du logis ?
Cléon
C'est dessus le derrière.
Crispin
Oui ?
Cléon
Oui.
Crispin
Oui ?
Cléon
Oui.
Crispin
Tant pis.
Cléon
Je t'ai dit ma pensée ; instruis-moi de la tienne.
Crispin
Elle est enfermée ?
Cléon
Oui.
Crispin
Que la belle s'y tienne, Voilà ce que je pense.
Cléon
Ah ! C'est trop s'amuser. Écoute : sans scrupule, il te faut déguiser.
Crispin
Me déguiser, Monsieur ! Et pourquoi ?
Cléon
C'est pour cause. Je veux bien, en ce lieu, t'informer de la chose : Pour faire pleinement réussir mon dessein, Il faut être aujourd'hui médecin.
Crispin
Médecin ? Bons dieux !
Cléon
Sans perdre ici d'inutiles paroles, Ce service rendu te vaudra six pistoles. Si le gain t'encourage, avise, les voilà ! Examine...
Crispin
Mon Dieu ! ce n'est pas pour cela. Médecin !
Cléon
Médecin ; je n'ai point d'autre ruse.
Crispin
Mais il faut de l'esprit, et je suis une buse ; Et, de plus...
Cléon
C'est à tort que tu prends de l'effroi : Le père de Lucresse a moins d'esprit que toi. Ce vieillard chassieux connaît peu ton visage. Et tu sais. Il avance, il me voit, j'en enrage ; Je le vais aborder... Va m'attendre chez moi, J'aurai soin de m'y rendre aussi vite que toi.
Crispin
Mais, à moins de m'instruire, apprenez.
Il sort.
Cléon
Va,te dis-je, Je te suis.
Scène 4
Cléon
Cléon
La douleur de Lucresse m'afflige. Monsieur, quoique mes soins lui soient indifférents, Je viens vous informer de la part que j'y prends : Heureux, quoique toujours sa beauté me captive, Si pour d'autres que moi j'aperçois qu'elle vive, Et toujours trop heureux, si les voeux que je fais D'un secours nécessaire avancent les effets. Adieu.
Scène 5
Fernand, Philipin
Fernand
Ma pauvre fille ! Elle va rendre l'âme, Philipin !
Philipin
C'est à vous que j'en donne le blâme. À la pourvoir d'un homme on a trop retardé. Un pucelage nuit, quand il est trop gardé. C'est cela qui l'étouffe, et ces sortes de choses.
Fernand
Point, point. Sa maladie a de plus justes causes. Mais retourne au plus vite, et va voir, Philipin, Si l'on attend bientôt ce savant médecin. J'appréhende si fort que Lucresse ne meure.
Philipin
S'il était de retour, il viendrait tout à l'heure. On l'a dit.
Fernand
Il est vrai, mais apprends mon souci : D'autres peuvent l'attendre et l'emmener aussi, Et pour lors tout mon coeur, accablé de tristesse, Si Lucresse endurait.
Philipin
Peste soit de Lucresse ! Elle a le choix de vivre ou du moins de mourir. Quel plaisir elle prend à me faire courir !
Fernand
Surtout ne reviens point que tu ne me l'amenes, Je t'en prie.
Scène 6
Fernand
Fernand
En mon âge, ô bons dieux ! Que de peines ! Et que dans mes vieux ans.
Scène 7
Crispin, Fernand
Crispin
Pythagore, Platon, Mache-à-vide, Pancrace, Hésiode, Caton.
Fernand
Quel serait ce docteur ? Écoutons.
Crispin
Caligule, Polyeucte, Virgile, Anaxandre, Luculle.
Fernand
Ô dieux !
Crispin
Robert Vinot, Scipion l'Africain, Jodelet, Mascarille, Aristote, Lucain, Médecins de César, assassins d'Alexandre, Vous voyez un phénix qu'a produit votre cendre !
Fernand
Serait-ce un médecin ? Il en parle.
Crispin
Approchez, Venez voir, grands docteurs, les mystères cachés De l'Encyclopédie et de la médecine.
Fernand
C'en est un.
Crispin
Venez voir ce que c'est que racine, De la mer Arabique et le flux et reflux.
Fernand
Monsieur ?
Crispin
Que voulez-vous ? Ego sum medicus. Médecin passé maître, apprenti d'Hippocrate, Je compose le baume et le grand mithridate ; Je sais, par le moyen du plus noble des arts, Que qui meurt en février n'est plus malade en mars ; Que de quatre saisons une année est pourvue, Et que le mal des yeux est contraire à la vue.
Fernand
Je ne saurais douter d'un si rare savoir. Si j'osais vous prier.
Crispin
De quoi ? Parlez.
Fernand
De voir Une fille que j'ai, que chacun désespère.
Crispin
Vous avez une fille ? Et vous êtes son père, À ce compte ?
Fernand
Oui, Monsieur, et j'ai peur de sa mort.
Crispin
Elle est donc fort malade ?
Fernand
Oui, Monsieur.
Crispin
Elle a tort ; Je lui veux conseiller qu'elle cesse de l'être. Qui domine sur nous s'en veut rendre le maître ; Or, le mal dominant par d'occultes ressorts, Il corrompt la matière, il ravage le corps ; L'individu qui souffre, au moment qu'il s'épure, D'un peu d'apothéose entretient sa nature ; La vapeur de la terre, opposée à ce mal, Dans l'humaine vessie établit un canal ; Le cancer froidureux rend l'humeur taciturne, Le vaillant zodiaque envisage Saturne Et s'il faut qu'avec eux j'en demeure d'accord, Rien n'abrège la vie à l'égal de la mort. Ce sont de ces auteurs les leçons que j'emprunte. Votre fille, à propos, serait-elle défunte ?
Fernand
Non, Monsieur.
Crispin
Mange-t-elle ?
Fernand
Un petit, grâce aux dieux !
Crispin
Elle n'est donc pas morte ?
Fernand
Elle ? Nenni.
Crispin
Tant mieux. Je m'en réjouis fort.
Fernand
Et de quoi ? Cette vie, Avant la fin du jour, lui peut être ravie.
Crispin
Tant pis ! L'a-t-on fait voir à quelque médecin ?
Fernand
Nullement.
Crispin
Elle a donc quelque mauvais dessein, Puisqu'elle veut mourir sans aucune ordonnance. De ces sortes de maux notre École s'offense. Quand un homme se trouve en état de périr, Toujours un médecin doit l'aider à mourir ; Et c'est faire éclater des malices énormes, Que vouloir refuser de mourir dans les formes. Instruisez votre fille, et lui dites, du moins, Pour mourir comme il faut, qu'elle attende mes soins. Son âme à déloger est trop impatiente, Monsieur.
Fernand
Permettez-moi d'appeler sa suivante.
Crispin
Appelez. Je le tiens ! Ô le franc animal !
Fernand
Holà, Lise !
Scène 8
Lise, Fernand, Crispin
Lise
Ah ! Monsieur, votre fille est fort mal !
Fernand
Que fait-elle ? Je tremble.
Lise
Elle se plaint du ventre ; Elle sort de son lit, puis après elle y rentre, Se promène, se sied, veut dormir, veut veiller. Malgré moi, de ce pas, je la viens d'habiller.
Fernand
D'habiller !
Apercevant Crispin.
Lise
D'habiller ; sa boutade m'étonne. Je crois. Mais ce gredin vous demande l'aumône. Monsieur ?
Fernand
Ah ! Juste Ciel, quel blasphème tu fais ! C'est l'exemple parfait des médecins parfaits. Que j'ai bien du sujet de louer sa rencontre !
Lise
Médecin ?
Crispin
Médecin. Ma soutane le montre. Mais, sans perdre ma peine à prouver qui je suis, Par ma seule doctrine aisément je le puis. De la fille ergotante apportez de l'urine. Apportez !
Lise sort.
Fernand
Allez vite en quérir.
Crispin
J'examine Ce que cette malade à peu près peut avoir ; Mais je vois de l'urine, et je vais le savoir.
Scène 9
Crispin, Fernand, Lise
Crispin
Approchez.
Fernand
De frayeur j'ai mon âme alarmée.
Lise
En voilà.
Crispin
Voyez-vous comme elle est enflammée ? Mauvais signe !
Fernand
Ô bons dieux ! Il en boit.
Crispin
Je crois bien. Mais qui boit pour si peu ne comprend jamais rien. Allez-en quérir d'autre.
Lise sort.
Fernand
Allez vite !
Crispin
Mon prince ! Assez d'autres docteurs, d'une étoffe assez mince, Se seraient contentés du rapport de leurs yeux, Mais à croire sa langue on en juge bien mieux. Boisrobert nous enseigne, en sa Belle Plaideuse, Que le goût est solide et la vue est trompeuse, Et qu'un grand médecin, quand il fait ce qu'il doit, Il sent mieux une chose à la langue qu'au doigt.
Fernand
À ces fortes raisons je n'ai point de réplique.
Scène 10
Lise, Crispin, Fernand
Lise
À pisser comme il faut ma maîtresse s'applique, Monsieur, et cependant je n'en ai qu'un filet. Voyez !
Après avoir encore bu, il dit :
Crispin
Pauvre pisseuse ! Allons au robinet En tirer.
Lise
Mais, Monsieur.
Crispin
Mais que cette pisseuse Fasse une ample pissade et qui soit copieuse, Copieuse !
Lise
Ma foi ! Ma maîtresse ne peut. On n'a pas le pouvoir de pisser quand on veut. C'est donner à Lucresse une peine trop grande, Que vouloir.
Fernand
Dites-lui que Monsieur le commande. Courez vite !
Lise
Monsieur, votre fille n'a pu. Mais enfin, pour vous plaire, à l'instant elle a bu. Si Monsieur veut attendre à lui rendre service, Au plus tard, dans une heure, il faudra qu'elle pisse.
Crispin
Elle a raison.
Lise
De plus, pour chasser son souci, Elle s'est résolue à venir jusqu'ici. Elle vient.
Scène 11
Lucresse, Fernand, Lise, Crispin
Lucresse
Ah ! Mon père !
Fernand
Ah ! Ma fille !
Lise
Courage !
Lucresse
Je me meurs.
Crispin
Je lui trouve un passable visage. Serviteur ! Si pour vous nos remèdes sont vains, Vous aurez le plaisir de mourir par mes mains ; Consolez-vous.
Lucresse
Hélas !
Au lieu de prendre le bras de Lucresse, il prend celui de son père et dit :
Crispin
Votre bras, que je tâte Si pour vous il est vrai que la mort ait si hâte ; Donnez, dis-je ! Tudieu ! Comme il bat votre pouls ! J'aurai bien de la peine à répondre de vous, Et votre maladie est sans doute mortelle ; Prenez-y garde.
Fernand
Ô Dieu ! Quelle triste nouvelle ! Je suis donc bien malade, ô Monsieur ?
Crispin
Vous, pourquoi ?
Fernand
Vous n'avez pris le bras à personne qu'à moi.
Crispin
Et cela vous étonne ? Une tendresse extrême Rend la fille, le père, et le père, elle-même : Entre eux deux la nature est propice à tel point, Que le sort les sépare, et le sang les rejoint ; Étant vrai que l'enfant est l'ouvrage du père, Sa douleur sur lui-même aisément réverbère ; Et le sang l'un de l'autre est si fort dépendant, Que l'enfant met le père en un trouble évident.
Fernand
Il est vrai.
Crispin
Cependant, quoIque mon savoir brille, Je veux bien me résoudre à tâter votre fille. Votre bras ?
Lucresse
Le voilà.
Crispin
Je m'en étais douté : Il ne vous manque rien que beaucoup de santé ; Sans cela.
Lucresse
J'ai la mort sur le bord de la lèvre, Monsieur.
Crispin
Que je retâte ! Avez-vous de la fièvre ?
Lucresse
Je ne sais.
Crispin
Non
Lucresse
Non.
Crispin
Fi !
Fernand
De quoi ?
Crispin
Mauvais régal : Parfois, sans qu'on le sache, on se porte fort mal, Voyez-vous.
Fernand
De ses maux que je sache la cause.
Crispin
C'est la fièvre ; ce l'est, si ce n'est autre chose. Mais, soit fièvre, ou migraine, ou gangrène, ou mal chaud, Allez, pour la guérir je sais bien ce qu'il faut.
Fernand
Une plume, de l'encre.
Crispin
Et pourquoi ?
Fernand
L'ordonnance, Monsieur...
Il donne une ordonnance.
Crispin
Vous vous moquez. Je les fais par avance ! Je me tiens toujours prêt contre tous accidents : En voilà pour les yeux, pour le flux, pour les dents. Mais, ignorant son mal, il lui faut, ce me semble, Une ordonnance propre à tous les maux ensemble ; Il faudra que le sien se rencontre parmi.
Fernand
Charitable Monsieur, c'est agir en ami, Cela ! Quel honnête homme !
Crispin
En quel lieu couche-t-elle :
Fernand
Elle a, sur le derrière, une chambre assez belle.
Lise
Oui, vraiment, une chambre assez belle, en effet ! Si sombre !
Crispin
Croyez-moi, le devant est son fait : Qu'on l'y mène ! Aussi bien, la journée est malsaine.
Scène 12
Fernand, Philipin, Crispin, Cantéas
Fernand
Philipin, aide à Lise...
Après que Philipin a dit cela, il aide à remener Lucresse.
Philipin
À la fin, je l'amène : Le voici.
Crispin
Qui donc ? Qu'est-ce ?
Fernand
Un savant médecin.
Crispin
Médecin ? Malepeste !
Cantéas
Excusez ce matin, L'intendant d'un seigneur m'a contraint de me rendre, Monsieur.
Fernand
Mon bon Monsieur, je n'ai pu tant attendre : Au retour de chez vous, pour causer mon repos, Ce fameux médecin s'est offert à propos, Je l'ai pris.
Cantéas
Monsieur ?
Fernand
Oui, mais qu'il a de mérite ! Si vous saviez.
Apercevant qu'il est au milieu, il dit à Crispin :
Cantéas
Je loue, et je plains ma visite : Je me tiens malheureux d'avoir pu me ravir Au plaisir que j'aurais de pouvoir vous servir, Et de voir la fortune, à mes voeux trop cruelle, M'arracher au bonheur de vous prouver mon zèle ; Mais, à voir qui pour vous a daigné s'occuper, Je me tiens trop heureux qu'il ait pu m'échapper. Le plaisir que je goûte est mêlé dans le vôtre ; Si je perds d'un côté, je recouvre de l'autre, Puisqu'enfin de Monsieur le sublime entretien, D'être, un jour, tout à vous, m'offrira le moyen. Mais, Monsieur, pardonnez, ce n'est point par audace ; Je n'ai garde, avec vous, d'occuper cette place : C'est à vous qu'elle est due.
Crispin
Ah !
Cantéas
Monsieur...
Crispin
Palsambleu, Ah !
Crispin par deux fois étant au milieu, comme Cantéas veut parler, il s'écoule par derrière lui, et reprend sa première place.
Cantéas
Sans cérémonie on vous doit le milieu. Eh ! de grâce !... Hippocrate... Hé, Monsieur, je vous jure Qu'au lieu de m'obliger, c'est me faire une injure ; Je vous prie. Hippocrate. À quoi bon tout cela ? Conservez, votre place, hé, Monsieur, la voilà ! Empêchez, à vos yeux, que ma honte n'éclate. Je reprends ma parole, et je dis qu'Hippocrate, Qui de la médecine est l'illustre ornement, De cet art salutaire a parlé doctement : « Médecine est, dit-il, une longue science, Tout à fait dangereuse en son expérience : Car, touchant notre vie, elle passe si tôt, Qu'on n'a pas le loisir d'en juger comme il faut. Vita brevis, ars vero longa, occasio autem praeceps, Experimentum periculosum,judicium difficile. » Je me plais à l'étude, et j'ai l'âme assidue À vouloir de cet art pénétrer l'étendue. Mais dedans cet abîme un esprit se confond : Plus on l'approfondit, plus il semble profond. Cette utile science en enferme tant d'autres, Qu'il faudrait que mes yeux égalassent les vôtres, Ou que de leurs rayons vous pussiez m'éclairer, Pour m'offrir un moyen de ne pas m'égarer.
Crispin
Ho, ho, ho !
Cantéas
De plaisir on a l'âme ravie, Alors que d'un malade on prolonge la vie ; Et d'un grand médecin rien n'égale le sort, Quand sa seule présence intimide la mort, Quand il est l'ennemi que la Parque redoute, Quand sa haute science en détourne la route, Et qu'enfin le trépas, qui nous fait tous trembler, Pour ne pas le combattre aime mieux reculer. Mortem medicamentis removet medicus expers. ................................... Je ne puis approuver l'importune méthode. Mais peut-être, Monsieur, je vous suis incommode, Car enfin comme vous les esprits élevés, Aux emplois importants sont toujours réservés.
Crispin
Ho, ho, ho !
Cantéas
Je sors donc ; mais j'ose me promettre Qu'étant moins occupé, vous pourrez me permettre De chercher un prétexte à me faire jouir Du plaisir qu'on reçoit, quand on peut vous ouïr.
Scène 13
Fernand, Crispin
Fernand
Hé bien, ce médecin, vous voyez comme il cause ! Qu'en dites-vous ?
Crispin
Il sait quelque petite chose.
Fernand
Daignez-moi,je vous prie, informer de cela : Touchant la médecine est-il expert ?
Crispin
Là, là, Passable.
Fernand
Il n'a donc pas la science parfaite ? Pour qui passerait-il près de vous ?
Crispin
Pour mazette.
Fernand
Mais, durant qu'il parlait, vous ne disiez mot ?
Crispin
Moi, Dites-vous ?
Fernand
Oui, vraiment, je dis : vous.
Crispin
Je le crois. Pour pouvoir de cet homme éprouver la science, J'ai voulu me résoudre à garder le silence ; Mais enfin, si le drôle eut voulu s'arrêter, Allez, vous m'auriez vu diablement caqueter. À dessein d'empêcher qu'un malade ne meure, J'allais débagouler du latin tout à l'heure ; Voir quel temps il fera dans un vieil almanach ; Réciter tout par coeur les Quatrains de Pibrac, Et, pour mieux vous montrer qu'il est vrai que j'excelle Je sais qu'un lavement fait aller à la selle ; J'ai cent fois en ma vie acheté du séné, Et je dis que le diable est un diable damné ; Je soutiens que le corps est le frère de l'âme, Que Séneque et Pauline étaient l'homme et la femme. Que Narcisse en personne autrefois se noya, Et semper quoniam tuos, alléluia.
Fernand
Je ne puis rien comprendre à ces phrases d'élite.
Crispin
Je m'en aperçois bien ; mais adieu, je vous quitte. Je verrai votre fille ou ce soir ou demain.
Fernand
Monsieur.
Crispin
Ah !
Fernand
Recevez ces louis de ma main.
Crispin
Je n'ai garde.
Fernand
Prenez ; je vous dois récompense, Monsieur.
Crispin
Je ne suis pas un marchand de science.
Fernand
Hé, de grâce.
Il s'en va.
Crispin
Non, non ; je vous suis serviteur.
Scène 14
Fernand
Fernand
Que cet homme est habile, et qu'il est grand docteur ! Ne point prendre d'argent pour des chose si bonnes ! Il ne ressemble pas ces tueurs de personnes, Ces méchants médecins, qui, par un triste sort, En curant notre bourse, enrichissent la mort. Voyons ce qu'au logis sa science fait naître, Et sachons.
Scène 15
Crispin, Fernand
Crispin
Au plus vite attrapons notre maître. Réjouissance. Ô dieux ! C'est Fernand, que je crois ! C'est lui-même !
Fernand
Est-ce pas mon docteur que je vois ? C'est lui-même, c'est lui. Votre mine est pleureuse ? Qu'êtes-vous ?
Crispin
Moi, Monsieur ? Un pauvre homme qui gueuse.
Fernand
Quoi ! tu gueuses ?
Crispin
Monsieur, mes malheurs sont si grands.
Fernand
Mais dedans cette ville as-tu point de parents ?
Crispin
Ah ! Monsieur, des parents on n'a guère de grâce ; Je suis frère à mon frère, et c'est lui qui me chasse.
Fernand
Il faut donc que sans doute il en ait du sujet. Qu'as-tu fait ?
Crispin
Répandu la moitié d'un julep.
Fernand
Il est donc médecin ?
Crispin
Oui, Monsieur.
Fernand
Il me semble Que ce frère en colère à peu près te ressemble ?
Crispin
Oui, Monsieur.
Fernand
Penses-tu qu'on le puisse apaiser ?
Crispin
Non, Monsieur.
Fernand
Si tu veux, je lui vais proposer ?
Crispin
Il ne souffrira pas que jamais je le voie, Monsieur.
Fernand
Si je m'en mêle, il aura de la joie. Je le viens de quitter, il est fort mon ami.
Crispin
S'il est vrai, je ne sens ma douleur qu'à demi, Car, Monsieur, je vois bien que vous êtes brave homme. Vous aurez de la peine à souffrir qu'il m'assomme.
Fernand
Attends-moi ! De ce pas, je m'en vais le chercher.
Crispin
Moi, Monsieur ? Point du tout. Je m'en vais me cacher.
Fernand
Mais il faut te montrer ?
Crispin
Ah ! Monsieur, je ne l'ose, Sans savoir si vos soins auront fait quelque chose. Je m'en vais, s'il vous plaît, vous attendre à l'écart.
Scène 16
Fernand
Fernand
Ce garçon malheureux est venu sur le tard : Deux minutes plutôt, je l'accordais sur l'heure. Foin de moi ! Je ne sais où son frère demeure ; Mais toujours je l'attends, sur le soir.
Scène 17
Crispin, Fernand
Crispin
Ah ! Maraud ! Je vous jure.
Fernand
Ah ! Monsieur, vous venez comme il faut : Vous pouvez, en ce lieu, m'accorder une grâce.
Crispin
Moi, Monsieur ! Il n'est rien que pour vous je ne fasse. Commandez !
Fernand
Votre frère, il a tant de douleur, Que j'ai droit d'espérer.
Crispin
C'est un coquin, Monsieur.
Fernand
Il a tort, il l'avoue ; il se nomme coupable ; Mais, Monsieur, une faute est assez pardonnable. Désormais, il en jure, il veut être meilleur, Vous aimer, vous servir.
Crispin
C'est un fripon, Monsieur.
Fernand
Ne vous puis-je résoudre à la miséricorde ?
Crispin
C'est un pendard. Monsieur, qui mérite la corde.
Fernand
C'est manquer de parole aux plus rares amis. S'il vous en ressouvient, vous m'avez tout promis, Monsieur. Ce n'était donc qu'une pure grimace ?
Crispin
Il est vrai, ma parole, en effet, m'embarrasse. C'en est fait, je pardonne à ce traître : il vous plaît.
Fernand
Il ne tiendra qu'à vous de le voir comme il est.
Crispin
Moi, Monsieur, moi, le voir, en présence du monde ! Quand je vois ce coquin, mon courroux se débonde. Je ne puis.
Fernand
Hé ! Monsieur, il ne faut qu'un instant...
Crispin
Je ne le puis, vous dis-je : un malade m'attend. Mais, touchant ce maraud, je consens qu'il revienne. Serviteur !
Scène 18
Fernand
Fernand
Quelque effet qui jamais en advienne À ce pauvre garçon, qui frissonne d'effroi, Je veux faire accorder le pardon devant moi. Que son frère est honnête ! Il s'en vient de l'absoudre, Et j'ose.
Scène 19
Crispin, Fernand
Crispin
Hé bien, Monsieur, a-t-il pu s'y résoudre ? Dois-je devant ses yeux ne paroistre jamais ? Dois-je ?
Fernand
Ne pleure point, j'ai su faire ta paix.
Crispin
Vous croirai-je, Monsieur ? N'est-ce point moquerie ?
Fernand
Quoi ! Tu peux.
Crispin
Ah ! Monsieur, je connais sa furie : Il a bien de la peine à pouvoir pardonner.
Fernand
Aussi, ne veux-je pas te laisser retourner ; Je veux qu'il te pardonne en ma propre présence.
Crispin
Du pardon de ma faute avez-vous l'assurance, Monsieur ?
Fernand
Oui.
Crispin
C'est assez que mon frère ait parlé : De vos soins obligeants je serais querellé, Monsieur ; votre bonté pourrait mal me remettre.
Fernand
Mais il peut oublier ce qu'il vient de promettre ; Puis, après...
Crispin
Point, Monsieur, je le vois fort exact : Quand on a sa parole, elle vaut un contrat. Désormais, de sa part, je ne crains nul outrage, Monsieur.
Fernand
J'ai résolu d'achever.
Crispin
J'en enrage.
Fernand
Entre sur ce derriere.
Crispin
Hé ! Monsieur, où le voir À cette heure ?
Il entre, et Fernand ferme la porte à clef.
Fernand
En tout cas, il viendra sur le soir. Entre, dis-je !
Scène 20
Fernand
Fernand
En ceci ma charité se montre. Mais de notre docteur recherchons la rencontre : Il faut battre le fer, ce pendant qu'il est chaud.
Scène 21
Crispin
Il saute de la fenêtre en bas.
Crispin
Me voilà, grâce à Dieu, raisonnablement haut ! Trop obligeant grison, ta douceur m'assassine. Maudit moi, maudit maître, et maudite doctrine, Et maudite Lucresse, et maudits six louis, Par qui mes yeux tentés se sont vus éblouis ! Maudit... Quoi ?... Je commence à connaître ma faute. Têtebleu ! D'ici là le moyen que je saute ? Il le faut toutefois. Taupe à tout !
Scène 22
Philipin
Philipin
À présent, Je viens dire. Ma foi ! Ce sauteur est plaisant. Mais il sort de chez nous ; il n'a rien que je sache ; Il faut, pour l'épier, qu'un moment je me cache. Mais j'entends que l'on parle. Attrapons quelque coin.
Scène 23
Crispin, Fernand
Crispin
Pour un gueux comme lui vous prenez trop de soin : Il mériterait bien qu'on punît son audace, Le vaurien !
Fernand
C'est là-haut qu'il attend votre grâce : Moi,je vous la demande, à la charge d'autant, Si jamais.
Crispin
En quel lieu dites-vous qu'il m'attend, Le coquin ?
Fernand
Voyez-vous cette grande fenestre ?
Crispin
Il m'entend, le bourreau, mais il n'ose paraître ; De m'avoir offensé l'insolent est confus. Je n'ai pas le pouvoir de vous faire un refus : Ouvrez, j'entre.
Fernand
Avec vous faut-il pas que je monte ?
Crispin entre seul.
Crispin
Pour le bien châtier, faisons-lui cette honte ; Montez, oui, montez. Non, épargnons ce maraud ; Écoutez seulement : je lui parlerai haut, C'est assez.
Fernand
Je le veux ; refermons cette porte, Et voyons.
Scène 24
Philipin, Fernand, Crispin
Philipin
Quoi ! Monsieur, vous craignez qu'il ne sorte ? Malepeste ! Le drille ! Il sait bien d'autres tours, Le manouvre !
Fernand
Pourquoi me tiens-tu ce discours ? Ou respecte cet homme, ou redoute ma canne.
Philipin
Quand on est baladin, porte-t-on la soutane ? À propos. Dites donc, vous riez ?
Fernand
Si je ris, Sot !
Philipin
Votre ensoutané saute mieux qu'un cabri, Je le sais ; mais, chez vous, que peut-il aller faire ? Répondez, s'il vous plaît ?
Fernand
Pardonner à son frère : Il était en courroux, pour certains accidents.
Philipin
À ce compte, son frère est aussi là-dedans, Est-ce pas ?
Crispin
Ah ! Fripon friponnant.
Fernand
Tiens,écoute.
Crispin
Voyez ce qu'aujourd'hui votre faute me coûte ! J'aurais eu le plaisir de jamais ne vous voir, Si Monsieur dessus moi n'avait pas tout pouvoir ; Mais je l'honore plus que personne du monde.
Fernand
Tu vois bien.
Philipin
Pour le moins, que son frère réponde ! Il le doit.
Fernand
Votre frère, à son tour, ne dit mot. Qu'il parle !
Déguisant sa voix et pleurant.
Crispin
Entendez-vous, beau pleureux, maître sot ? Si ma juste colère est sitôt adoucie. Monsieur, je vous rends grâce, et je vous remercie. Je n'ai pas à dessein répandu. Taisez-vous ! Si jamais. Paix ! Vous dis-je, et craignez mille coups. Je puis. Taisez-vous donc. Mais,mon cher frère. Encore.
Philipin
Comment diable fait-il, le futé ? Je l'ignore.
Fernand
Ils sont deux.
Philipin
Il le semble ; il n'en est pourtant rien. Mais de bien le savoir je découvre un moyen : Dites que devant vous il embrasse son frère.
Crispin
N'était monsieur Fernand que je veux satisfaire, Pécore.
Fernand
Il aurait tort de vous plus offenser ; Mais, Monsieur, pour me plaire, il le faut embrasser, Et toujours...
Crispin
L'embrasser !
Philipin
Que cela l'embarrasse ! Voyez.
Fernand
De votre part je prétends cette grâce.
Crispin
Il serait trop honteux, si ce bien peu commun...
Philipin
Je vous jure ma foi, qu'ils ne sont, ma foi, qu'un. Le madré ! Gardez-vous des finesses qu'il brasse !
Fernand
Seras-tu trop honteux si ton frère t'embrasse, L'enfermé ?
Crispin met son chapeau sur son coude, et puis l'embrasse si adroitement qu'il semble que ce soit une autre personne.
Crispin
C'est à lui... Paix, monsieur le badaud ! Paix, fripon ! Paix, belître ! Et venez ici haut ! C'est moins par amitié que ce n'est par contrainte ; Venez, dis-je !
Fernand
Tu vois, ce n'est pas une feinte.
Philipin
Je n'y vois, ma foi, goutte, et ne sais ce que c'est.
Crispin
À présent.
Fernand
À présent descendez, s'il vous plaît ? Je vous ouvre.
Il sort et met bas la soutane ; puis, comme Fernand est entré, croyant faire sortir un autre frère, Crispin prend l'occasion, et monte fort diligemment par la fenêtre, et ensuite sort avec Fernand, comme si, en effet, il était frère du Médecin.
Philipin
Épions : car, ou bien je suis ivre, Ou bien...
Crispin
J'ai fait défense au coquin de me suivre ; J'en aurais de la honte... Il viendra par après. Adieu.
Fernand
Je suis ravi d'avoir fait cette paix ; Mais faisons sortir l'autre.
Philipin
Ah ! Je tiens votre gaine, Doctissime !
Crispin
Est-il loin ?
Fernand
Assez loin.
Crispin
Que de peine, Monsieur !
Fernand
Hé bien ?
Philipin
Hé bien, sont-ils deux ?
Fernand
Ah ! vraiment.
Philipin
Voilà l'un, voilà l'autre.
Crispin
Ah ! Grands dieux !
Fernand
Quoi ? Comment ? Que dis-tu ?
Philipin
Qu'à merveille il grimpe une fenêtre.
Fernand
Ah ! Perfide.
Crispin
Ah ! Monsieur, sachez tout de mon maître : Le voici.
Scène 25
Fernand, Cléon, Lucresse, Crispin
Fernand
C'est Cléon ! C'est ma fille. Ah ! rusé ! Ce Cléon l'a séduite, et tu m'as amusé, Médecin de malheur !
Cléon
Quoi ! Monsieur.
Fernand
Je te jure Que tu l'épouseras, ou je te défigure.
Lucresse
Daignez.
Fernand
Point de quartier : il sera ton époux, Ou du moins.
Cléon
Cet hymen a des charmes si doux, Monsieur.
Crispin
Sans affecter compliment ni surprise, Vous, le fait de Lucresse, et moi, le fait de Lise, Confondant tout ensemble et nos biens et les leurs, Faisons des médecins, ou volants, ou voleurs.