Comédie · 1666

Le médecin volant

d’Edme Boursault

Représentation
≈ 32 min
Distribution
2 femmes, 5 hommes
Répliques
306
Écriture
En vers
Dans l’app
Importable

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Crispin H 123 ≈ 14 min 15
Fernand H 109 ≈ 8 min 19
Cantéas H 7 ≈ 3 min 1
Cléon H 25 ≈ 3 min 5
Lise F 14 ≈ 2 min 5
Philipin H 20 ≈ 2 min 4
Lucresse F 8 ≈ 1 min 2
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle Le Médecin Volant
Crispin absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Fernand absentabsentabsentabsentabsentabsent
Cantéas absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Cléon absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Lise absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Philipin absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Lucresse absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
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Le Médecin Volant

Scène 1

Lise, Cléon

Lise

N'insultez point, de grâce, au malheur de Lucresse Je sais qu'elle a pour vous une forte tendresse ; Mais enfin de son père elle craint le pouvoir, Et ne peut se résoudre au plaisir de vous voir. Une fille bien née a toujours de la crainte.

Cléon

Que veux-tu ? La douleur dont mon âme est atteinte Rend ma plainte équitable, et me fait murmurer Contre un objet charmant, que je dois adorer. Mais, Lise, à sa fenêtre une prompte escalade Peut m'ouvrir une voie.

Lise

Elle fait la malade, Monsieur, et le vieux rètre est parti du matin, Pour chercher par la ville un expert médecin. Sans rien escalader, pour voir une maîtresse, Un amant dans sa manche a toujours quelque adresse. Mettez tout en usage, et puissance, et savoir ; Sans choquer son honneur, essayez de la voir. Il n'est pas de moyens que l'amour n'autorise. Surtout. Mais du vieillard je crains une surprise : Adieu, pensez à vous, et vous ressouvenez Qu'il n'est rien d'impossible aux coeurs passionnés.

Scène 2

Cléon

Cléon

Aux coeurs passionnés il n'est rien d'impossible. Je l'avoue ; et je trouve un moyen infaillible De donner à mon âme un moment de repos : Il faut. Mais, ô Crispin, que tu viens à propos !

Scène 3

Crispin, Cléon

Crispin

Je vous cherche partout pour vous rendre réponse, Monsieur.

Cléon

Si tu savais ce que Lise m'annonce, Cher Crispin !

Crispin

Il m'a dit que tantôt, sur le soir.

Cléon

Quand on a de l'amour, et qu'on a de l'espoir.

Crispin

Je vous dis et redis qu'il m'a dit de vous dire.

Cléon

Pour des charmes si doux lorsqu'une âme soupire.

Crispin

Vous plaît-il que je parle, ô babillard maudit, Ou ne dirai-je mot ?

Cléon

Tu m'en as assez dit. Le temps m'est précieux, et ma flamme me presse. Raisonnons entre nous : je me meurs pour Lucresse.

Crispin

Mourez-vous ?

Cléon

Son visage a des attraits puissants. Elle asservit mon âme, elle charme mes sens ; En un mot, je l'adore, et son père me l'ôte, Tu le vois.

Crispin

Il est vrai, mais ce n'est pas ma faute.

Cléon

D'accord ; de mon malheur je ne puis t'accuser ; Mais tu connais son père... Il le faut abuser. Qu'en dis-tu ?

Crispin

Moi, Monsieur ? Abusez, que m'importe !

Cléon

Il la tient enfermée, et je veux qu'elle sorte : Mon coeur, pour cet effort, ne s'adresse qu'à toi, Car enfin...

Crispin

À présent, il m'importe, ma foi ! À moi, Monsieur ?

Cléon

À toi. Rends mon âme charmée !

Crispin

Ne me dites-vous pas qu'il la tient enfermée ?

Cléon

Oui.

Crispin

Je n'y puis que faire. En quel lieu du logis ?

Cléon

C'est dessus le derrière.

Crispin

Oui ?

Cléon

Oui.

Crispin

Oui ?

Cléon

Oui.

Crispin

Tant pis.

Cléon

Je t'ai dit ma pensée ; instruis-moi de la tienne.

Crispin

Elle est enfermée ?

Cléon

Oui.

Crispin

Que la belle s'y tienne, Voilà ce que je pense.

Cléon

Ah ! C'est trop s'amuser. Écoute : sans scrupule, il te faut déguiser.

Crispin

Me déguiser, Monsieur ! Et pourquoi ?

Cléon

C'est pour cause. Je veux bien, en ce lieu, t'informer de la chose : Pour faire pleinement réussir mon dessein, Il faut être aujourd'hui médecin.

Crispin

Médecin ? Bons dieux !

Cléon

Sans perdre ici d'inutiles paroles, Ce service rendu te vaudra six pistoles. Si le gain t'encourage, avise, les voilà ! Examine...

Crispin

Mon Dieu ! ce n'est pas pour cela. Médecin !

Cléon

Médecin ; je n'ai point d'autre ruse.

Crispin

Mais il faut de l'esprit, et je suis une buse ; Et, de plus...

Cléon

C'est à tort que tu prends de l'effroi : Le père de Lucresse a moins d'esprit que toi. Ce vieillard chassieux connaît peu ton visage. Et tu sais. Il avance, il me voit, j'en enrage ; Je le vais aborder... Va m'attendre chez moi, J'aurai soin de m'y rendre aussi vite que toi.

Crispin

Mais, à moins de m'instruire, apprenez.

Il sort.

Cléon

Va,te dis-je, Je te suis.

Scène 4

Cléon

Cléon

La douleur de Lucresse m'afflige. Monsieur, quoique mes soins lui soient indifférents, Je viens vous informer de la part que j'y prends : Heureux, quoique toujours sa beauté me captive, Si pour d'autres que moi j'aperçois qu'elle vive, Et toujours trop heureux, si les voeux que je fais D'un secours nécessaire avancent les effets. Adieu.

Scène 5

Fernand, Philipin

Fernand

Ma pauvre fille ! Elle va rendre l'âme, Philipin !

Philipin

C'est à vous que j'en donne le blâme. À la pourvoir d'un homme on a trop retardé. Un pucelage nuit, quand il est trop gardé. C'est cela qui l'étouffe, et ces sortes de choses.

Fernand

Point, point. Sa maladie a de plus justes causes. Mais retourne au plus vite, et va voir, Philipin, Si l'on attend bientôt ce savant médecin. J'appréhende si fort que Lucresse ne meure.

Philipin

S'il était de retour, il viendrait tout à l'heure. On l'a dit.

Fernand

Il est vrai, mais apprends mon souci : D'autres peuvent l'attendre et l'emmener aussi, Et pour lors tout mon coeur, accablé de tristesse, Si Lucresse endurait.

Philipin

Peste soit de Lucresse ! Elle a le choix de vivre ou du moins de mourir. Quel plaisir elle prend à me faire courir !

Fernand

Surtout ne reviens point que tu ne me l'amenes, Je t'en prie.

Scène 6

Fernand

Fernand

En mon âge, ô bons dieux ! Que de peines ! Et que dans mes vieux ans.

Scène 7

Crispin, Fernand

Crispin

Pythagore, Platon, Mache-à-vide, Pancrace, Hésiode, Caton.

Fernand

Quel serait ce docteur ? Écoutons.

Crispin

Caligule, Polyeucte, Virgile, Anaxandre, Luculle.

Fernand

Ô dieux !

Crispin

Robert Vinot, Scipion l'Africain, Jodelet, Mascarille, Aristote, Lucain, Médecins de César, assassins d'Alexandre, Vous voyez un phénix qu'a produit votre cendre !

Fernand

Serait-ce un médecin ? Il en parle.

Crispin

Approchez, Venez voir, grands docteurs, les mystères cachés De l'Encyclopédie et de la médecine.

Fernand

C'en est un.

Crispin

Venez voir ce que c'est que racine, De la mer Arabique et le flux et reflux.

Fernand

Monsieur ?

Crispin

Que voulez-vous ? Ego sum medicus. Médecin passé maître, apprenti d'Hippocrate, Je compose le baume et le grand mithridate ; Je sais, par le moyen du plus noble des arts, Que qui meurt en février n'est plus malade en mars ; Que de quatre saisons une année est pourvue, Et que le mal des yeux est contraire à la vue.

Fernand

Je ne saurais douter d'un si rare savoir. Si j'osais vous prier.

Crispin

De quoi ? Parlez.

Fernand

De voir Une fille que j'ai, que chacun désespère.

Crispin

Vous avez une fille ? Et vous êtes son père, À ce compte ?

Fernand

Oui, Monsieur, et j'ai peur de sa mort.

Crispin

Elle est donc fort malade ?

Fernand

Oui, Monsieur.

Crispin

Elle a tort ; Je lui veux conseiller qu'elle cesse de l'être. Qui domine sur nous s'en veut rendre le maître ; Or, le mal dominant par d'occultes ressorts, Il corrompt la matière, il ravage le corps ; L'individu qui souffre, au moment qu'il s'épure, D'un peu d'apothéose entretient sa nature ; La vapeur de la terre, opposée à ce mal, Dans l'humaine vessie établit un canal ; Le cancer froidureux rend l'humeur taciturne, Le vaillant zodiaque envisage Saturne Et s'il faut qu'avec eux j'en demeure d'accord, Rien n'abrège la vie à l'égal de la mort. Ce sont de ces auteurs les leçons que j'emprunte. Votre fille, à propos, serait-elle défunte ?

Fernand

Non, Monsieur.

Crispin

Mange-t-elle ?

Fernand

Un petit, grâce aux dieux !

Crispin

Elle n'est donc pas morte ?

Fernand

Elle ? Nenni.

Crispin

Tant mieux. Je m'en réjouis fort.

Fernand

Et de quoi ? Cette vie, Avant la fin du jour, lui peut être ravie.

Crispin

Tant pis ! L'a-t-on fait voir à quelque médecin ?

Fernand

Nullement.

Crispin

Elle a donc quelque mauvais dessein, Puisqu'elle veut mourir sans aucune ordonnance. De ces sortes de maux notre École s'offense. Quand un homme se trouve en état de périr, Toujours un médecin doit l'aider à mourir ; Et c'est faire éclater des malices énormes, Que vouloir refuser de mourir dans les formes. Instruisez votre fille, et lui dites, du moins, Pour mourir comme il faut, qu'elle attende mes soins. Son âme à déloger est trop impatiente, Monsieur.

Fernand

Permettez-moi d'appeler sa suivante.

Crispin

Appelez. Je le tiens ! Ô le franc animal !

Fernand

Holà, Lise !

Scène 8

Lise, Fernand, Crispin

Lise

Ah ! Monsieur, votre fille est fort mal !

Fernand

Que fait-elle ? Je tremble.

Lise

Elle se plaint du ventre ; Elle sort de son lit, puis après elle y rentre, Se promène, se sied, veut dormir, veut veiller. Malgré moi, de ce pas, je la viens d'habiller.

Fernand

D'habiller !

Apercevant Crispin.

Lise

D'habiller ; sa boutade m'étonne. Je crois. Mais ce gredin vous demande l'aumône. Monsieur ?

Fernand

Ah ! Juste Ciel, quel blasphème tu fais ! C'est l'exemple parfait des médecins parfaits. Que j'ai bien du sujet de louer sa rencontre !

Lise

Médecin ?

Crispin

Médecin. Ma soutane le montre. Mais, sans perdre ma peine à prouver qui je suis, Par ma seule doctrine aisément je le puis. De la fille ergotante apportez de l'urine. Apportez !

Lise sort.

Fernand

Allez vite en quérir.

Crispin

J'examine Ce que cette malade à peu près peut avoir ; Mais je vois de l'urine, et je vais le savoir.

Scène 9

Crispin, Fernand, Lise

Crispin

Approchez.

Fernand

De frayeur j'ai mon âme alarmée.

Lise

En voilà.

Crispin

Voyez-vous comme elle est enflammée ? Mauvais signe !

Fernand

Ô bons dieux ! Il en boit.

Crispin

Je crois bien. Mais qui boit pour si peu ne comprend jamais rien. Allez-en quérir d'autre.

Lise sort.

Fernand

Allez vite !

Crispin

Mon prince ! Assez d'autres docteurs, d'une étoffe assez mince, Se seraient contentés du rapport de leurs yeux, Mais à croire sa langue on en juge bien mieux. Boisrobert nous enseigne, en sa Belle Plaideuse, Que le goût est solide et la vue est trompeuse, Et qu'un grand médecin, quand il fait ce qu'il doit, Il sent mieux une chose à la langue qu'au doigt.

Fernand

À ces fortes raisons je n'ai point de réplique.

Scène 10

Lise, Crispin, Fernand

Lise

À pisser comme il faut ma maîtresse s'applique, Monsieur, et cependant je n'en ai qu'un filet. Voyez !

Après avoir encore bu, il dit :

Crispin

Pauvre pisseuse ! Allons au robinet En tirer.

Lise

Mais, Monsieur.

Crispin

Mais que cette pisseuse Fasse une ample pissade et qui soit copieuse, Copieuse !

Lise

Ma foi ! Ma maîtresse ne peut. On n'a pas le pouvoir de pisser quand on veut. C'est donner à Lucresse une peine trop grande, Que vouloir.

Fernand

Dites-lui que Monsieur le commande. Courez vite !

Lise

Monsieur, votre fille n'a pu. Mais enfin, pour vous plaire, à l'instant elle a bu. Si Monsieur veut attendre à lui rendre service, Au plus tard, dans une heure, il faudra qu'elle pisse.

Crispin

Elle a raison.

Lise

De plus, pour chasser son souci, Elle s'est résolue à venir jusqu'ici. Elle vient.

Scène 11

Lucresse, Fernand, Lise, Crispin

Lucresse

Ah ! Mon père !

Fernand

Ah ! Ma fille !

Lise

Courage !

Lucresse

Je me meurs.

Crispin

Je lui trouve un passable visage. Serviteur ! Si pour vous nos remèdes sont vains, Vous aurez le plaisir de mourir par mes mains ; Consolez-vous.

Lucresse

Hélas !

Au lieu de prendre le bras de Lucresse, il prend celui de son père et dit :

Crispin

Votre bras, que je tâte Si pour vous il est vrai que la mort ait si hâte ; Donnez, dis-je ! Tudieu ! Comme il bat votre pouls ! J'aurai bien de la peine à répondre de vous, Et votre maladie est sans doute mortelle ; Prenez-y garde.

Fernand

Ô Dieu ! Quelle triste nouvelle ! Je suis donc bien malade, ô Monsieur ?

Crispin

Vous, pourquoi ?

Fernand

Vous n'avez pris le bras à personne qu'à moi.

Crispin

Et cela vous étonne ? Une tendresse extrême Rend la fille, le père, et le père, elle-même : Entre eux deux la nature est propice à tel point, Que le sort les sépare, et le sang les rejoint ; Étant vrai que l'enfant est l'ouvrage du père, Sa douleur sur lui-même aisément réverbère ; Et le sang l'un de l'autre est si fort dépendant, Que l'enfant met le père en un trouble évident.

Fernand

Il est vrai.

Crispin

Cependant, quoIque mon savoir brille, Je veux bien me résoudre à tâter votre fille. Votre bras ?

Lucresse

Le voilà.

Crispin

Je m'en étais douté : Il ne vous manque rien que beaucoup de santé ; Sans cela.

Lucresse

J'ai la mort sur le bord de la lèvre, Monsieur.

Crispin

Que je retâte ! Avez-vous de la fièvre ?

Lucresse

Je ne sais.

Crispin

Non

Lucresse

Non.

Crispin

Fi !

Fernand

De quoi ?

Crispin

Mauvais régal : Parfois, sans qu'on le sache, on se porte fort mal, Voyez-vous.

Fernand

De ses maux que je sache la cause.

Crispin

C'est la fièvre ; ce l'est, si ce n'est autre chose. Mais, soit fièvre, ou migraine, ou gangrène, ou mal chaud, Allez, pour la guérir je sais bien ce qu'il faut.

Fernand

Une plume, de l'encre.

Crispin

Et pourquoi ?

Fernand

L'ordonnance, Monsieur...

Il donne une ordonnance.

Crispin

Vous vous moquez. Je les fais par avance ! Je me tiens toujours prêt contre tous accidents : En voilà pour les yeux, pour le flux, pour les dents. Mais, ignorant son mal, il lui faut, ce me semble, Une ordonnance propre à tous les maux ensemble ; Il faudra que le sien se rencontre parmi.

Fernand

Charitable Monsieur, c'est agir en ami, Cela ! Quel honnête homme !

Crispin

En quel lieu couche-t-elle :

Fernand

Elle a, sur le derrière, une chambre assez belle.

Lise

Oui, vraiment, une chambre assez belle, en effet ! Si sombre !

Crispin

Croyez-moi, le devant est son fait : Qu'on l'y mène ! Aussi bien, la journée est malsaine.

Scène 12

Fernand, Philipin, Crispin, Cantéas

Fernand

Philipin, aide à Lise...

Après que Philipin a dit cela, il aide à remener Lucresse.

Philipin

À la fin, je l'amène : Le voici.

Crispin

Qui donc ? Qu'est-ce ?

Fernand

Un savant médecin.

Crispin

Médecin ? Malepeste !

Cantéas

Excusez ce matin, L'intendant d'un seigneur m'a contraint de me rendre, Monsieur.

Fernand

Mon bon Monsieur, je n'ai pu tant attendre : Au retour de chez vous, pour causer mon repos, Ce fameux médecin s'est offert à propos, Je l'ai pris.

Cantéas

Monsieur ?

Fernand

Oui, mais qu'il a de mérite ! Si vous saviez.

Apercevant qu'il est au milieu, il dit à Crispin :

Cantéas

Je loue, et je plains ma visite : Je me tiens malheureux d'avoir pu me ravir Au plaisir que j'aurais de pouvoir vous servir, Et de voir la fortune, à mes voeux trop cruelle, M'arracher au bonheur de vous prouver mon zèle ; Mais, à voir qui pour vous a daigné s'occuper, Je me tiens trop heureux qu'il ait pu m'échapper. Le plaisir que je goûte est mêlé dans le vôtre ; Si je perds d'un côté, je recouvre de l'autre, Puisqu'enfin de Monsieur le sublime entretien, D'être, un jour, tout à vous, m'offrira le moyen. Mais, Monsieur, pardonnez, ce n'est point par audace ; Je n'ai garde, avec vous, d'occuper cette place : C'est à vous qu'elle est due.

Crispin

Ah !

Cantéas

Monsieur...

Crispin

Palsambleu, Ah !

Crispin par deux fois étant au milieu, comme Cantéas veut parler, il s'écoule par derrière lui, et reprend sa première place.

Cantéas

Sans cérémonie on vous doit le milieu. Eh ! de grâce !... Hippocrate... Hé, Monsieur, je vous jure Qu'au lieu de m'obliger, c'est me faire une injure ; Je vous prie. Hippocrate. À quoi bon tout cela ? Conservez, votre place, hé, Monsieur, la voilà ! Empêchez, à vos yeux, que ma honte n'éclate. Je reprends ma parole, et je dis qu'Hippocrate, Qui de la médecine est l'illustre ornement, De cet art salutaire a parlé doctement : « Médecine est, dit-il, une longue science, Tout à fait dangereuse en son expérience : Car, touchant notre vie, elle passe si tôt, Qu'on n'a pas le loisir d'en juger comme il faut. Vita brevis, ars vero longa, occasio autem praeceps, Experimentum periculosum,judicium difficile. » Je me plais à l'étude, et j'ai l'âme assidue À vouloir de cet art pénétrer l'étendue. Mais dedans cet abîme un esprit se confond : Plus on l'approfondit, plus il semble profond. Cette utile science en enferme tant d'autres, Qu'il faudrait que mes yeux égalassent les vôtres, Ou que de leurs rayons vous pussiez m'éclairer, Pour m'offrir un moyen de ne pas m'égarer.

Crispin

Ho, ho, ho !

Cantéas

De plaisir on a l'âme ravie, Alors que d'un malade on prolonge la vie ; Et d'un grand médecin rien n'égale le sort, Quand sa seule présence intimide la mort, Quand il est l'ennemi que la Parque redoute, Quand sa haute science en détourne la route, Et qu'enfin le trépas, qui nous fait tous trembler, Pour ne pas le combattre aime mieux reculer. Mortem medicamentis removet medicus expers. ................................... Je ne puis approuver l'importune méthode. Mais peut-être, Monsieur, je vous suis incommode, Car enfin comme vous les esprits élevés, Aux emplois importants sont toujours réservés.

Crispin

Ho, ho, ho !

Cantéas

Je sors donc ; mais j'ose me promettre Qu'étant moins occupé, vous pourrez me permettre De chercher un prétexte à me faire jouir Du plaisir qu'on reçoit, quand on peut vous ouïr.

Scène 13

Fernand, Crispin

Fernand

Hé bien, ce médecin, vous voyez comme il cause ! Qu'en dites-vous ?

Crispin

Il sait quelque petite chose.

Fernand

Daignez-moi,je vous prie, informer de cela : Touchant la médecine est-il expert ?

Crispin

Là, là, Passable.

Fernand

Il n'a donc pas la science parfaite ? Pour qui passerait-il près de vous ?

Crispin

Pour mazette.

Fernand

Mais, durant qu'il parlait, vous ne disiez mot ?

Crispin

Moi, Dites-vous ?

Fernand

Oui, vraiment, je dis : vous.

Crispin

Je le crois. Pour pouvoir de cet homme éprouver la science, J'ai voulu me résoudre à garder le silence ; Mais enfin, si le drôle eut voulu s'arrêter, Allez, vous m'auriez vu diablement caqueter. À dessein d'empêcher qu'un malade ne meure, J'allais débagouler du latin tout à l'heure ; Voir quel temps il fera dans un vieil almanach ; Réciter tout par coeur les Quatrains de Pibrac, Et, pour mieux vous montrer qu'il est vrai que j'excelle Je sais qu'un lavement fait aller à la selle ; J'ai cent fois en ma vie acheté du séné, Et je dis que le diable est un diable damné ; Je soutiens que le corps est le frère de l'âme, Que Séneque et Pauline étaient l'homme et la femme. Que Narcisse en personne autrefois se noya, Et semper quoniam tuos, alléluia.

Fernand

Je ne puis rien comprendre à ces phrases d'élite.

Crispin

Je m'en aperçois bien ; mais adieu, je vous quitte. Je verrai votre fille ou ce soir ou demain.

Fernand

Monsieur.

Crispin

Ah !

Fernand

Recevez ces louis de ma main.

Crispin

Je n'ai garde.

Fernand

Prenez ; je vous dois récompense, Monsieur.

Crispin

Je ne suis pas un marchand de science.

Fernand

Hé, de grâce.

Il s'en va.

Crispin

Non, non ; je vous suis serviteur.

Scène 14

Fernand

Fernand

Que cet homme est habile, et qu'il est grand docteur ! Ne point prendre d'argent pour des chose si bonnes ! Il ne ressemble pas ces tueurs de personnes, Ces méchants médecins, qui, par un triste sort, En curant notre bourse, enrichissent la mort. Voyons ce qu'au logis sa science fait naître, Et sachons.

Scène 15

Crispin, Fernand

Crispin

Au plus vite attrapons notre maître. Réjouissance. Ô dieux ! C'est Fernand, que je crois ! C'est lui-même !

Fernand

Est-ce pas mon docteur que je vois ? C'est lui-même, c'est lui. Votre mine est pleureuse ? Qu'êtes-vous ?

Crispin

Moi, Monsieur ? Un pauvre homme qui gueuse.

Fernand

Quoi ! tu gueuses ?

Crispin

Monsieur, mes malheurs sont si grands.

Fernand

Mais dedans cette ville as-tu point de parents ?

Crispin

Ah ! Monsieur, des parents on n'a guère de grâce ; Je suis frère à mon frère, et c'est lui qui me chasse.

Fernand

Il faut donc que sans doute il en ait du sujet. Qu'as-tu fait ?

Crispin

Répandu la moitié d'un julep.

Fernand

Il est donc médecin ?

Crispin

Oui, Monsieur.

Fernand

Il me semble Que ce frère en colère à peu près te ressemble ?

Crispin

Oui, Monsieur.

Fernand

Penses-tu qu'on le puisse apaiser ?

Crispin

Non, Monsieur.

Fernand

Si tu veux, je lui vais proposer ?

Crispin

Il ne souffrira pas que jamais je le voie, Monsieur.

Fernand

Si je m'en mêle, il aura de la joie. Je le viens de quitter, il est fort mon ami.

Crispin

S'il est vrai, je ne sens ma douleur qu'à demi, Car, Monsieur, je vois bien que vous êtes brave homme. Vous aurez de la peine à souffrir qu'il m'assomme.

Fernand

Attends-moi ! De ce pas, je m'en vais le chercher.

Crispin

Moi, Monsieur ? Point du tout. Je m'en vais me cacher.

Fernand

Mais il faut te montrer ?

Crispin

Ah ! Monsieur, je ne l'ose, Sans savoir si vos soins auront fait quelque chose. Je m'en vais, s'il vous plaît, vous attendre à l'écart.

Scène 16

Fernand

Fernand

Ce garçon malheureux est venu sur le tard : Deux minutes plutôt, je l'accordais sur l'heure. Foin de moi ! Je ne sais où son frère demeure ; Mais toujours je l'attends, sur le soir.

Scène 17

Crispin, Fernand

Crispin

Ah ! Maraud ! Je vous jure.

Fernand

Ah ! Monsieur, vous venez comme il faut : Vous pouvez, en ce lieu, m'accorder une grâce.

Crispin

Moi, Monsieur ! Il n'est rien que pour vous je ne fasse. Commandez !

Fernand

Votre frère, il a tant de douleur, Que j'ai droit d'espérer.

Crispin

C'est un coquin, Monsieur.

Fernand

Il a tort, il l'avoue ; il se nomme coupable ; Mais, Monsieur, une faute est assez pardonnable. Désormais, il en jure, il veut être meilleur, Vous aimer, vous servir.

Crispin

C'est un fripon, Monsieur.

Fernand

Ne vous puis-je résoudre à la miséricorde ?

Crispin

C'est un pendard. Monsieur, qui mérite la corde.

Fernand

C'est manquer de parole aux plus rares amis. S'il vous en ressouvient, vous m'avez tout promis, Monsieur. Ce n'était donc qu'une pure grimace ?

Crispin

Il est vrai, ma parole, en effet, m'embarrasse. C'en est fait, je pardonne à ce traître : il vous plaît.

Fernand

Il ne tiendra qu'à vous de le voir comme il est.

Crispin

Moi, Monsieur, moi, le voir, en présence du monde ! Quand je vois ce coquin, mon courroux se débonde. Je ne puis.

Fernand

Hé ! Monsieur, il ne faut qu'un instant...

Crispin

Je ne le puis, vous dis-je : un malade m'attend. Mais, touchant ce maraud, je consens qu'il revienne. Serviteur !

Scène 18

Fernand

Fernand

Quelque effet qui jamais en advienne À ce pauvre garçon, qui frissonne d'effroi, Je veux faire accorder le pardon devant moi. Que son frère est honnête ! Il s'en vient de l'absoudre, Et j'ose.

Scène 19

Crispin, Fernand

Crispin

Hé bien, Monsieur, a-t-il pu s'y résoudre ? Dois-je devant ses yeux ne paroistre jamais ? Dois-je ?

Fernand

Ne pleure point, j'ai su faire ta paix.

Crispin

Vous croirai-je, Monsieur ? N'est-ce point moquerie ?

Fernand

Quoi ! Tu peux.

Crispin

Ah ! Monsieur, je connais sa furie : Il a bien de la peine à pouvoir pardonner.

Fernand

Aussi, ne veux-je pas te laisser retourner ; Je veux qu'il te pardonne en ma propre présence.

Crispin

Du pardon de ma faute avez-vous l'assurance, Monsieur ?

Fernand

Oui.

Crispin

C'est assez que mon frère ait parlé : De vos soins obligeants je serais querellé, Monsieur ; votre bonté pourrait mal me remettre.

Fernand

Mais il peut oublier ce qu'il vient de promettre ; Puis, après...

Crispin

Point, Monsieur, je le vois fort exact : Quand on a sa parole, elle vaut un contrat. Désormais, de sa part, je ne crains nul outrage, Monsieur.

Fernand

J'ai résolu d'achever.

Crispin

J'en enrage.

Fernand

Entre sur ce derriere.

Crispin

Hé ! Monsieur, où le voir À cette heure ?

Il entre, et Fernand ferme la porte à clef.

Fernand

En tout cas, il viendra sur le soir. Entre, dis-je !

Scène 20

Fernand

Fernand

En ceci ma charité se montre. Mais de notre docteur recherchons la rencontre : Il faut battre le fer, ce pendant qu'il est chaud.

Scène 21

Crispin

Il saute de la fenêtre en bas.

Crispin

Me voilà, grâce à Dieu, raisonnablement haut ! Trop obligeant grison, ta douceur m'assassine. Maudit moi, maudit maître, et maudite doctrine, Et maudite Lucresse, et maudits six louis, Par qui mes yeux tentés se sont vus éblouis ! Maudit... Quoi ?... Je commence à connaître ma faute. Têtebleu ! D'ici là le moyen que je saute ? Il le faut toutefois. Taupe à tout !

Scène 22

Philipin

Philipin

À présent, Je viens dire. Ma foi ! Ce sauteur est plaisant. Mais il sort de chez nous ; il n'a rien que je sache ; Il faut, pour l'épier, qu'un moment je me cache. Mais j'entends que l'on parle. Attrapons quelque coin.

Scène 23

Crispin, Fernand

Crispin

Pour un gueux comme lui vous prenez trop de soin : Il mériterait bien qu'on punît son audace, Le vaurien !

Fernand

C'est là-haut qu'il attend votre grâce : Moi,je vous la demande, à la charge d'autant, Si jamais.

Crispin

En quel lieu dites-vous qu'il m'attend, Le coquin ?

Fernand

Voyez-vous cette grande fenestre ?

Crispin

Il m'entend, le bourreau, mais il n'ose paraître ; De m'avoir offensé l'insolent est confus. Je n'ai pas le pouvoir de vous faire un refus : Ouvrez, j'entre.

Fernand

Avec vous faut-il pas que je monte ?

Crispin entre seul.

Crispin

Pour le bien châtier, faisons-lui cette honte ; Montez, oui, montez. Non, épargnons ce maraud ; Écoutez seulement : je lui parlerai haut, C'est assez.

Fernand

Je le veux ; refermons cette porte, Et voyons.

Scène 24

Philipin, Fernand, Crispin

Philipin

Quoi ! Monsieur, vous craignez qu'il ne sorte ? Malepeste ! Le drille ! Il sait bien d'autres tours, Le manouvre !

Fernand

Pourquoi me tiens-tu ce discours ? Ou respecte cet homme, ou redoute ma canne.

Philipin

Quand on est baladin, porte-t-on la soutane ? À propos. Dites donc, vous riez ?

Fernand

Si je ris, Sot !

Philipin

Votre ensoutané saute mieux qu'un cabri, Je le sais ; mais, chez vous, que peut-il aller faire ? Répondez, s'il vous plaît ?

Fernand

Pardonner à son frère : Il était en courroux, pour certains accidents.

Philipin

À ce compte, son frère est aussi là-dedans, Est-ce pas ?

Crispin

Ah ! Fripon friponnant.

Fernand

Tiens,écoute.

Crispin

Voyez ce qu'aujourd'hui votre faute me coûte ! J'aurais eu le plaisir de jamais ne vous voir, Si Monsieur dessus moi n'avait pas tout pouvoir ; Mais je l'honore plus que personne du monde.

Fernand

Tu vois bien.

Philipin

Pour le moins, que son frère réponde ! Il le doit.

Fernand

Votre frère, à son tour, ne dit mot. Qu'il parle !

Déguisant sa voix et pleurant.

Crispin

Entendez-vous, beau pleureux, maître sot ? Si ma juste colère est sitôt adoucie. Monsieur, je vous rends grâce, et je vous remercie. Je n'ai pas à dessein répandu. Taisez-vous ! Si jamais. Paix ! Vous dis-je, et craignez mille coups. Je puis. Taisez-vous donc. Mais,mon cher frère. Encore.

Philipin

Comment diable fait-il, le futé ? Je l'ignore.

Fernand

Ils sont deux.

Philipin

Il le semble ; il n'en est pourtant rien. Mais de bien le savoir je découvre un moyen : Dites que devant vous il embrasse son frère.

Crispin

N'était monsieur Fernand que je veux satisfaire, Pécore.

Fernand

Il aurait tort de vous plus offenser ; Mais, Monsieur, pour me plaire, il le faut embrasser, Et toujours...

Crispin

L'embrasser !

Philipin

Que cela l'embarrasse ! Voyez.

Fernand

De votre part je prétends cette grâce.

Crispin

Il serait trop honteux, si ce bien peu commun...

Philipin

Je vous jure ma foi, qu'ils ne sont, ma foi, qu'un. Le madré ! Gardez-vous des finesses qu'il brasse !

Fernand

Seras-tu trop honteux si ton frère t'embrasse, L'enfermé ?

Crispin met son chapeau sur son coude, et puis l'embrasse si adroitement qu'il semble que ce soit une autre personne.

Crispin

C'est à lui... Paix, monsieur le badaud ! Paix, fripon ! Paix, belître ! Et venez ici haut ! C'est moins par amitié que ce n'est par contrainte ; Venez, dis-je !

Fernand

Tu vois, ce n'est pas une feinte.

Philipin

Je n'y vois, ma foi, goutte, et ne sais ce que c'est.

Crispin

À présent.

Fernand

À présent descendez, s'il vous plaît ? Je vous ouvre.

Il sort et met bas la soutane ; puis, comme Fernand est entré, croyant faire sortir un autre frère, Crispin prend l'occasion, et monte fort diligemment par la fenêtre, et ensuite sort avec Fernand, comme si, en effet, il était frère du Médecin.

Philipin

Épions : car, ou bien je suis ivre, Ou bien...

Crispin

J'ai fait défense au coquin de me suivre ; J'en aurais de la honte... Il viendra par après. Adieu.

Fernand

Je suis ravi d'avoir fait cette paix ; Mais faisons sortir l'autre.

Philipin

Ah ! Je tiens votre gaine, Doctissime !

Crispin

Est-il loin ?

Fernand

Assez loin.

Crispin

Que de peine, Monsieur !

Fernand

Hé bien ?

Philipin

Hé bien, sont-ils deux ?

Fernand

Ah ! vraiment.

Philipin

Voilà l'un, voilà l'autre.

Crispin

Ah ! Grands dieux !

Fernand

Quoi ? Comment ? Que dis-tu ?

Philipin

Qu'à merveille il grimpe une fenêtre.

Fernand

Ah ! Perfide.

Crispin

Ah ! Monsieur, sachez tout de mon maître : Le voici.

Scène 25

Fernand, Cléon, Lucresse, Crispin

Fernand

C'est Cléon ! C'est ma fille. Ah ! rusé ! Ce Cléon l'a séduite, et tu m'as amusé, Médecin de malheur !

Cléon

Quoi ! Monsieur.

Fernand

Je te jure Que tu l'épouseras, ou je te défigure.

Lucresse

Daignez.

Fernand

Point de quartier : il sera ton époux, Ou du moins.

Cléon

Cet hymen a des charmes si doux, Monsieur.

Crispin

Sans affecter compliment ni surprise, Vous, le fait de Lucresse, et moi, le fait de Lise, Confondant tout ensemble et nos biens et les leurs, Faisons des médecins, ou volants, ou voleurs.

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

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