Comédie · 1662

Le jaloux endormi

d’Edme Boursault

Représentation
≈ 35 min
Distribution
1 femme, 4 hommes
Répliques
270
Écriture
En vers
Dans l’app
Importable

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Spadarille H 123 ≈ 19 min 13
Cléandre H 45 ≈ 6 min 9
Olimpie F 55 ≈ 6 min 5
Alcidor H 40 ≈ 3 min 7
Cascadet H 7 ≈ 1 min 4
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle
Spadarille absentabsent
Cléandre absentabsentabsentabsentabsentabsent
Olimpie absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Alcidor absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Cascadet absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
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Scène 1

Spadarille, Olimpie

Spadarille

Je vous l'avais bien dit pour calmer votre effroi, Que vous seriez toujours à votre aise avec moi. Et qu'assez de trésors vous auriez en partage, Si de me posséder vous aviez l'avantage ; Mentais-je ? Et le repos vous est-il assuré, Ayant eu le bonheur de m'avoir rencontré ! De semblables profits auriez-vous à prétendre, Si l'on vous eut laissée au pouvoir de Cléandre, Et si, par un destin à vos voeux pas trop doux, J'eusse jeté les yeux sur une autre que vous ?

Olimpie

Quand je songe au malheur où je suis condamnée, J'ai regret d'être à vous par les noeuds d'Hyménée, Et j'éprouve du sort les plus sensibles coups, Puisqu'il m'a fait tomber dans les mains d'un jaloux, Qu'est-ce que de ma part votre coeur appréhende ? Mon honneur m'est trop cher pour vouloir.

Spadarille

Ah friande ! Que si je m'empêchais de vous être cruel, L'honneur dont vous parlez deviendrait casuel ; Et que sachant les tours dont les femmes sont dignes, On nous prendrait bientôt dans le Ciel pour des Signes, Puisque de vos plaisirs un bon Frère garni Produirait Capricorne, et ferait Gemini ! Sachez que de tout temps j'appréhende le blâme, Qu'au gré de mon désir je gouverne ma femme, Que sans en murmurer il faut suivre ma loi, Et que quand je vous pris ce ne fut que pour moi. Que si votre Mari dans ce lieu vous enferme, C'est qu'il croit votre honneur n'être pas assez ferme, Et que ne pas souffrir qu'on vous puisse approcher, C'est ôter à vos sens les moyens de pêcher.

Olimpie

Vous, Monsieur, apprenez qu'un discours incommode, D'un crime qu'on ignore enseigne la méthode, Et que pour confirmer vos injustes soupçons, D'un prétexte inutile on se fait des leçons : Pour épargner du trouble à votre âme alarmée, Peut-être avec raison m'avez-vous enfermée, Car de la liberté si j'usais pleinement, Qui doute de ma foi douterait justement. Voyez-vous qu'en effet d'autres fassent paraître.

Spadarille

Les autres sont des sots et je ne veux pas l'être ; Nous savons mieux que vous ce que ces autres font, Et ne prétendons pas devenir ce qu'ils sont. Faut-il point pour vous plaire à l'exemple d'un autre, Souffrir en mon absence un Galant qui soit vôtre, Et qu'après qu'en honneur cinquante ans j'ai vécu. Je sois d'intelligence à me faire Cocu ? Faut-il point, dis-je encore, que moi-même je brigue ? Que je pousse à la roue, et conduise l'intrigue ? Et sur vos passions conformant mes désirs, Que l'époux ait la peine, et l'Amant les plaisirs ? Quand on vient pour vous voir, faut-il point que je sorte ? Sur vous, et vos Muguets que je ferme la porte ? Et que sous mon aveu vous ayez le moyen D'acheter du Brocart d'autre argent que du mien ? Voilà ce qu'aujourd'hui tous ces autres observent, Ils se font des Amis dont leurs femmes se servent, Et ne murmurent pas quand pour faire l'amour, Elles courent la nuit, et reposent le jour. Ah ! qu'il vaudrait bien mieux que du nombre assez ample, De ces Martyrisés je devinsse l'exemple ! Que si l'on enfermait chaque femme qui court Avec six cadenas, elle aurait le nez court ! Qu'on verrait de Maris marcher tête levée, Si ma règle par eux était bien observée ! Et que de quantité le destin serait doux, Si leur plus grand malheur était d'être jaloux !

Olimpie

Et de tous les malheurs en est-il un plus rude Monsieur !

Spadarille

Il me le semble, ô Madame la prude ! Et qui de la sagesse a le moindre rayon, Préfère un sort d'Argus au destin d'Actéon.

Olimpie

Quiconque peut avoir un rayon de sagesse, Dans les maux d'une femme à jamais s'intéresse, Et loin qu'à l'outrager il puisse être contraint, Il s'en veut faire aimer, et n'en pas être craint. Qui d'avoir des soupçons ne pouvait se défendre, Devait m'abandonner à l'amour de Cléandre, Et par l'éclat d'un bien dont je ne puis jouir, N'abusez pas mon Père, et ne pas l'éblouir.

Spadarille

Il vous plaisait beaucoup ce Cléandre ?

Olimpie

Sans doute.

Spadarille

Il avait votre estime ?

Olimpie

Encore même, il l'a toute.

Spadarille

Vous voudriez que je crois être à lui ?

Olimpie

Plut aux Dieux, Mon sort.

Spadarille

On dit bien vrai que l'amour n'a point d'yeux ! Vous aurez donc regret de vous voir ma conquête Madame la Mignonne ?

Olimpie

En effet.

Spadarille

Bonne bête ! De vos mauvais desseins c'est assez m'avertir, Vous voudriez être gueuse, et vous bien divertir. Je vois ce qui vous choque, et le ver qui vous pique, Il vous faut un Mari de nouvelle fabrique, Qui redoute une femme, et de crainte du choc, Laisse chanter la Poule, et plus haut que le Coq. Il vous faut un Mari qui crut faire un grand crime, S'il ne donnait de quoi pour jouer à la Prime, Et qui ne laisse pas de paraître gaillard, Si l'on quitte la Prime, et qu'on joue au Billard. Il vous faut un Mari qui confonde sa rente, Qui soit brave quatre ans, et gredin plus de trente, Et sur qui l'on saisisse au profit des Marchands, Et maisons de la ville, et revenus des champs. Oui, je vous charmerai, ô Coureuse recluse, Si vos débordements ne trouvaient une écluse, Et du moins dans mes biens vous verriez des appâts, Sans les doubles ressorts de mes six cadenas ; Mais quoique contre moi votre coeur se propose, Sachez qu'avant la nuit j'en veux croître la dose, Et dussiez-vous cent fois vous en mettre en courroux, À vos six cadenas joindre autant de verrous, Rentrez ; car aussi bien je vois un Gentillâtre, De vos yeux bien fendus il serait idolâtre, Rentrez donc.

Olimpie

Mais.

Spadarille

Rentrez, sans vous embarrasser. Diable ! que j'ai bien fait de la cadenasser.

Scène 2

Cléandre, Spadarille

Cléandre

Monsieur, vous savez bien qu'on me nomme Cléandre ?

Spadarille

Oui.

Cléandre

Vous ne savez pas ce que j'ose prétendre ?

Spadarille

Non.

Cléandre

Mais il vous souvient que je fus amoureux ?

Spadarille

Oui.

Cléandre

Que je ne fus pas un amant fort heureux ?

Spadarille

Non.

Cléandre

Que votre mérite emporta la balance ?

Spadarille

Oui.

Cléandre

Qu'enfin mon ardeur n'eut point de récompense ?

Spadarille

Non.

Cléandre

Ainsi donc, Monsieur, ne trouvez pas mauvais Si je viens.

Spadarille

Vous, Monsieur, trouvez bon si je vais. Un si grand préambule est suspect à mon âme, Parlez bref.

Cléandre

Mais Monsieur.

Spadarille

Mais Monsieur, mais Madame, J'ai des soins à donner autre part que vers vous, Avec mes cadenas j'ai besoin de verrous, Près de mon Serrurier il est temps de me rendre ; Pour pouvoir me parler il ne faut que m'attendre, Si je trouve mon fait, je reviens sur mes pas, Si je ne trouve rien, je ne reviendrai pas. Bonjour.

Scène 3

Cléandre, Cascadet

Cléandre

De ce qu'il fait j'aurai tort de me plaindre, Avec moins de faiblesse il serait plus à craindre, Si de quelque lumière il était éclairé, En vain à le tromper je serai préparé. Je veux à SPADARILLE arracher Olimpie, Mais je sais que son âme est sans cesse assoupie, Et quand secrètement j'ose agir contre lui, De sa brutalité je me fais un appui.

Cascadet

Mais comme Spadarille est sujet à l'ombrage Quoique des cadenas il observe l'usage, Si pour votre malheur il advient que ce fou, De sa femme Olimpie aperçoive le trou ? Si d'un sensible affront se sentant l'âme outrée, De ce trou favorable il occupe l'entrée, Et que de son pouvoir se servant à propos, De coups drus comme grêle il nous brise les os ? Plaît-il ?

Cléandre

Non, Spadarille a la tête trop sèche, Je n'appréhende pas qu'il découvre ma brèche, Si pour voir Olimpie en un coin fort obscur, On a fait de ma chambre une entrée à son mur, Tu sais qu'un lit superbe à ma flamme propice, Pour me favoriser cache mon artifice. D'ailleurs notre vaisseau sur la fin de ce jour, Doit partir pour Marseille et quitter ce séjour, Cet anneau d'Olimpie est la marque secrète, Qui doit malgré l'Argus assurer sa retraite, Et que pour accomplir d'équitables desseins, Par l'avis de son Père elle a mis dans mes mains. Ainsi de mon Rival le défaut effroyable.

Cascadet

Je sais que Spadarille est puant comme un Diable, Et que de son haleine il infecte tous ceux Qui de parler à lui sont assez malheureux ; Mais il est Gouverneur, et c'est dont je frissonne, Car son train.

Cléandre

À sa suite il n'a nulle personne, De peur que de sa femme on pût voir les attraits, Ce Jaloux hypocrite a chassé les valets : Son âme scrupuleuse, et toujours défiante Ne peut près d'Olimpie endurer de servante, Dans la crainte qu'il a que l'on eut supposé, Sous l'habit d'une fille un garçon déguisé. Si bien. mais il écoute, évitons ses reproches.

Scène 4

Spadarille, Cléandre, Cascadet

Spadarille

Voici pour des Polis empêcher les approches ; Qu'ils s'y viennent frotter, ces mignons, ces poudrés.

Cléandre

Quoi l'on ose ?.

Spadarille

Oui l'on ose, et ce sont des Madrés, Qui voudraient sur ma terre usurper droit de chasse, Vous qui d'un Chien couchant affectez la grimace, Êtes-vous point aussi quelque Amant aux yeux doux, Qui pour plaire à l'épouse entretienne l'époux ? Et lors.

Cléandre

Ne craignez rien de la part d'Olimpie, Tous mes voeux sont bornés à chérir sa copie.

Spadarille

Sa copie ?

Cléandre

Oui, Monsieur.

Spadarille

Bon, il semble à ce fat, Qu'on copie une femme aussi bien qu'un contrat. Et vous vous en allez ?

Cléandre

Avec une patente Je suis prêt.

Spadarille

Je vous puis rendre l'âme contente. Mais dans ce petit doigt vous avez un anneau Qui vous sied assez bien, et me semble fort beau ; Que je voie.

Cléandre

Ô malheur ! C'est.

Spadarille

Vous êtes étrange, Pour le voir un moment croyez-vous qu'on le mange ?

Cléandre

Non, Monsieur, mais.

Apercevant que c'est l'Anneau d'Olimpie.

Spadarille

Quoi mais ? A-t-il peur de mes yeux ? Où Diable avez-vous pris ce bijou précieux ?

Cascadet

Répondez hardiment, et mentez comme un Diable.

Cléandre

Je l'ai pris.

Spadarille

Parlez vite, ô l'Amant trop aimable, Où donc l'avez-vous pris ?

Cléandre

Où prend-on les bijoux ?

Spadarille

Et j'ai tort, mon Cadet, de paraître Jaloux, Est-ce pas ?

Cléandre

Je ne sais s'il se peut qu'Olimpie.

Spadarille

Et moi je sais fort bien qu'Olimpie est impie, Et sans les cadenas à sa porte attachés, Qu'elle ferait souvent d'agréables pêchés. Quelque doux traitement qu'à ce sexe on prépare, Une femme fidèle en ce temps est bien rare, Et qui peut s'en servir doit s'attendre à ce coup, D'acquérir peu d'honneur, et d'en perdre beaucoup ! N'espérez, cependant, passeport ni Patente, Ou soyez résolu de remplir mon attente ; Et d'un Original que je dois soupçonner, Donnez-moi la Copie à collationner, Sinon.

Cléandre

Quoi vous voulez.

Spadarille

Oui, je le veux, vous dis-je.

Cascadet

Par ce commandement ce Jaloux vous oblige, Avant qu'il ait ouvert cinq ou six cadenas, L'anneau.

Cléandre

C'est ma pensée, et j'y vais de ce pas. Puisqu'il vous plaît, Monsieur, d'admirer ma Maîtresse, J'obéis.

Scène 5

Spadarille

Spadarille

Je vous tiens, ô la double traîtresse, Qui dans l'âpre dessein d'acquérir du renom, Avez l'air d'une Sainte, et l'esprit d'un Démon. J'aperçois tous les tours que votre esprit enfante. Vous donnez librement des faveurs par la fente ; Mais malgré vos desseins contre moi conjurés, Les ais de votre porte en seront resserrés. Voyons un peu sa mine.

Scène 6

Spadarille, Olimpie

Spadarille

Approchez, la Matoise, Dont la vertu s'altère, et l'honneur s'apprivoise, Approchez.

Olimpie

De ma part, désirez-vous.

Spadarille

Moi ? Rien ; Je viens voir seulement si vous vous portez bien.

Olimpie

Quoi, se peut-il, Monsieur, que mon malheur vous touche ?

Spadarille

Vous n'en savez donc rien, ô la Sainte-Nitouche !

Olimpie

Non, daignez m'expliquer vos bizarres desseins.

Spadarille

Je viens de voir Cléandre, il vous baise les mains.

Olimpie

Quoi Cléandre est ici ?

Spadarille

Point du tout, je me moque, Je l'ai pris pour un autre, et c'est une équivoque.

Olimpie

Pourquoi donc voulez-vous.

Spadarille

Belzébuth incarné, Démon acariâtre à me nuire obstiné, C'est à tort à présent que ton âme biaise ; Je sais pour me trahir que tu fais la niaise, Et que de ton honneur prévoyant l'abandon.

Olimpie

Cet outrage.

Spadarille

À vos yeux je demande pardon ! Quelque soit le forfait dont mon coeur vous soupçonne, C'est vous faire une injure, équitable friponne ; Et parmi votre sexe outrageux à chacun, Faire un mari Cocu c'est le vice commun.

Olimpie

Enfin, expliquez-vous, qu'avez-vous à m'apprendre ?

Spadarille

Rien ; sinon que j'ai vu l'un des doigts de Cléandre.

Olimpie

Un des doigts de Cléandre ?

Spadarille

Un des doigts.

Olimpie

Un des doigts ! Si vous m'en assurez, aisément je le crois, Mais qu'en concluez-vous ?

Spadarille

Et qu'en peut-on conclure ? Fin contre fin n'est pas bon à faire doublure La belle, et dans mon âge, il vous sied assez mal De vouloir me charger d'un brevet d'animal.

Olimpie

Ce langage confus.

Spadarille

Vous rend l'âme éperdue, Et je suis confondu de vous voir confondue.

Olimpie

Je ne puis rien comprendre à tout votre discours.

Spadarille

Voici pour mettre obstacle à tous vos petits tours, Les anneaux désormais n'iront plus en campagne, Et vous êtes sevrée, amoureuse compagne.

Olimpie

Finissez ces discours, ils sont extravagants.

Spadarille

Je suis donc fou ?

Olimpie

Du moins on le croit.

Spadarille

Bas les gants.

Olimpie

Quoi, Monsieur.

Spadarille

Bas les gants.

Olimpie

Mais au moins.

Spadarille

Bas, vous dis-je.

Olimpie

Si.

Spadarille

Bas, vous dis-je.

Olimpie

Encore, quel dessein vous oblige.

Apercevant le même anneau qu'avait Cléandre.

Spadarille

Bas, vous dis-je, et tantôt votre esprit éclairci. Mais vertubleu que vois-je ? Et que Diable est-ce ci ? Que cet anneau ressemble à celui de Cléandre !

Olimpie

Ils sont bas.

Spadarille

Sur ma foi je n'y puis rien comprendre, Et ces anneaux tous deux ont un rapport si grand, Que plus on les regarde, et plus on s'y méprend. Vous pouvez cependant, réchauffer la mitaine, Puis après de rentrer il faut prendre la peine, Aussi bien un vieillard adresse ici ses pas.

Olimpie

Amour.

Spadarille

Entrez, entrez, et ne raisonnez pas.

Scène 7

Alcidor, Spadarille

Alcidor

Monsieur le Gouverneur dont je suis le beau-père, Je viens.

Spadarille

Beau-père, ou non, laissez-nous un peu faire, Quand votre huis une fois sera clos à plaisir, De vous voir pleinement nous aurons le loisir ; Taisez-vous donc.

Alcidor

Monsieur, mais.

Spadarille

Mais Monsieur vous-même, Dont le morne visage est passablement blême.

Alcidor

Je prétendais de vous qu'en faveur de mes soins.

Spadarille

Un peu trop prétendant, prétendez un peu moins, Et souffrez, s'il vous plaît, qu'à mon tour je prétende.

Alcidor

Mais Monsieur.

Spadarille

Hé bien donc, ô Diseur de Légende, Dont je suis obligé d'enfermer le présent, Si le coeur vous en dit, raisonnez à présent.

Alcidor

L'heur dont votre alliance a comblé ma famille, Fait que je viens ici m'informer de ma fille, Dites-moi donc comment elle se porte.

Spadarille

Bien.

Alcidor

Et de ses mours, Monsieur, ne m'apprendrez-vous rien ? Dites-moi, si parfois son humeur vous contente, Si parfois cette humeur est pour vous complaisante ; Tirez-moi de souci, comment vit-elle ?

Spadarille

Mal.

Alcidor

Mal, bon Dieu ! ce malheur est pour moi sans égal. Où peut-elle avoir pris de mauvaise teinture, Elle, que de ses dons a comblé la nature ? Pour me faire un outrage elle a donc le sang.

Spadarille

Chaud.

Alcidor

C'est l'amour chaud sans doute, et plus chaud qu'il ne faut : Mais n'est-ce point à tort qu'envers vous je la blâme ? Ne lui faites-vous rien qui chagrine son âme ? Lors que vous la voyez, quel est son accueil ?

Spadarille

Froid.

Alcidor

D'en user de la sorte elle a bien peu de droit.

Spadarille

D'accord ; mais de vous deux, moi l'époux et le Gendre, Qui pour faire l'Amant pris le droit de Cléandre, Sachez que j'aurai lieu de paraître marri, Si par droit réciproque il faisait le mari.

Alcidor

Cléandre, oserait-il suborner.

Spadarille

D'Olimpie, Il aime, à ce qu'il dit, seulement la copie ; Cependant d'un anneau je le trouve pourvu ; Autre part qu'en ses doigts je le crois avoir vu ; Aussitôt par ma bouche Olimpie appelée, À mes aigres propos contrefait la troublée ; Veut voir par mes discours son esprit éclairci ; Fait semblant d'ignorer que Cléandre est ici ; Me soutient à mon nez que souvent j'extravague ; Puis soudain se dégante, et me montre sa bague ; Et je crois là-dessus, consultant mon cerveau, Que qui la copia copia son Anneau. De Cléandre pourtant je crains peu la finesse, Il doit en ce lieu même amener sa Maîtresse, Je l'attends, nous verrons ; mais tenez je les vois.

Alcidor

Il amène Olimpie.

Spadarille

En effet, je le crois. La serait-ce ?

Alcidor

Ce l'est ; quelle erreur vous domine ?

Spadarille

Ma foi, si ce ne l'est, elle en a bien la mine.

Scène 8

Spadarille, Olimpie, Cléandre, Cascadet, Alcidor

Spadarille

Olimpie !

Olimpie

Ah Cléandre !

Cléandre

Ah daignez tenir bon, Madame.

Cascadet

Ou je me trompe, ou j'aurai du bâton.

Spadarille

Olimpie ! Ah j'enrage.

Alcidor

Il s'échauffe la bile.

Cascadet

Vous me parliez tantôt de m'envoyer en Ville Monsieur.

Cléandre

Poltron fieffé.

Spadarille

Tout ceci me confond. Olimpie ! écoutez comme elle me répond ! De ce tracas, Beau-père, en un mot que vous semble.

Alcidor

J'ai peur que ce ne soit Olimpie.

Spadarille

Et j'en tremble : Mais on pourrait sortir aussitôt de l'Enfer, Sa cheminée est close, et de grilles de fer, J'ai de même matière étoffée sa fenêtre, Beau-père !

Alcidor

S'il est vrai, ce ne peut donc pas l'être.

Spadarille

Assez adroitement je la vais pressentir ; Je vous crois Olimpie, et ne crois pas mentir, Si vous ne l'êtes pas pour le moins sa jumelle, Daignez quelque moment discourir avec elle ; Entrez jusqu'en sa chambre, et trouvez à propos.

Olimpie

Monsieur.

Spadarille

Vous lui direz seulement quatre mots, Je vous en prie.

Olimpie

Il faut.

Spadarille

Il ne faut autre chose.

Cléandre

Des plaintes d'Olimpie elle ignore la case, Ainsi.

Spadarille

Mon Dieu, Monsieur, parlez à votre écho.

Alcidor

Ce n'est pas.

Spadarille

Vous aussi, taisez-vous, idiot.

Olimpie

Pour moi, Monsieur, le Ciel me deviendrait propice, S'il m'offrait un moyen de vous rendre service ; Mais enfin sur le point de partir.

Spadarille

Par ma foi Vous entrerez, Madame, ou vous direz pourquoi.

Olimpie

Je puis.

Spadarille

Entrez, vous dis-je, ou bien point de patente.

Olimpie

Vous pouvoir obliger c'est me rendre contente ; Mais envers Olimpie agréez mon respect, Un visage inconnu lui peut être suspect, Durant donc un adieu qu'à l'instant je vais faire, Sachez si ma visite aura droit de lui plaire, Et tandis que Cléandre attendra mon retour.

Spadarille

C'est fort bien dit, allez.

Olimpie

Je prépare un détour, Et quoi que de ma part ce perfide prétende.

Spadarille

Que lui dites-vous là ?

Olimpie

Je lui dis qu'il m'attende.

Spadarille

Bon cela.

Cléandre

J'obéis, et n'y contredis pas. Cascaret, d'Aspasie accompagne les pas.

Scène 9

Spadarille, Alcidor, Cléandre

Spadarille

Or ça, notre Beau-père, et vous Sire Cléandre, Qui jadis malgré lui vouliez être son gendre, Je vais vous faire voir Olimpie à l'instant.

Alcidor

Si j'en suis cru, Monsieur, ne vous hâtez pas tant.

Spadarille

Et pourquoi ?

Alcidor

Tout l'amour que Cléandre eut pour elle Pourra se rallumer à l'aspect.

Spadarille

Bagatelle.

Cléandre

En effet la beauté que je vous ai fait voir, De tout autre visage affaiblit le pouvoir : Et s'il faut que mon âme à vos yeux se découvre, Rien ne m'est échappé que mon coeur ne recouvre, Puisqu'à l'objet que j'aime avec tant de raison Pour paraître Olimpie il ne faut que le nom. C'est pour ce seul objet qu'en secret je soupire, Pour sa seule pensée je languis.

Spadarille

C'est tout dire, Et pour l'amour de vous je m'en vais de ce pas Réveiller les ressorts de mes six cadenas.

Scène 10

Alcidor, Cléandre

Alcidor

Parlons bas. Enfin brave Cléandre Ma fille en peu de temps en vos bras se va rendre : Si d'avec ce brutal son hymen se détruit, De vos soins généreux vous aurez tout le fruit. Mais surtout que l'honneur.

Cléandre

Je vois peu d'apparence À pouvoir franchir d'une injuste puissance ; Mais enfin quelque effet qui succède à mes yeux, L'intérêt d'Olimpie est plus fort que mes feux. Nul espoir ne me flatte, et mon coeur avec joie, La dérobe aux tourments dont le sien est la proie ; Et c'est le moindre effort qu'en semblable danger La vertu malheureuse ait le droit d'exiger. Ainsi.

Scène 11

Spadarille, Olimpie, Alcidor, Cléandre

Spadarille

Mes cadenas sont ouverts. Hola la Belle, Venez ça. Pourquoi donc se frotter la prunelle ? Qu'avez-vous ?

Olimpie

Du sommeil, les pavots gracieux Assoupissent mon âme, et me sillent les yeux ; Depuis une heure ou deux, leur douceur pour confondre.

Spadarille

Elle avait bien raison de ne pas me répondre Vraiment ! ça la dormeuse au sommeil un peu dur, Qui n'avez pu m'entendre à travers de ce mur, Ouvrez les yeux.

Olimpie

Mon Père ! ô destin quelle grâce !

Alcidor

Ma fille !

Spadarille

Et celui-ci, Bel enfant, qui sera-ce ?

Olimpie

Ô Dieux !

Cléandre

Souffrez qu'ici je me règle sur vous, Et que de cet objet je devienne jaloux ; Je crois voir Aspasie, et mon Âme confuse Voudrait.

Spadarille

Le tour est bon ; peste soit de la Buse.

Cléandre

C'est un peu vainement que vous êtes surpris, C'est elle.

Spadarille

Il veut sans doute égayer nos esprits, Pauvre Butor !

Olimpie

De quoi, de la part de Cléandre, Est-ce là tout l'accueil que j'ai droit de prétendre ?

Cléandre

Aspasie est-ce vous dont les yeux éclatants.

Spadarille

Quand les gens sont si sots, ils le sont pour longtemps, Je le trouve bouffon avec sa jalousie.

Cléandre

Daignez donc me répondre, est-ce vous Aspasie ? Dissipez le chagrin qui me rend assoupi, Et pour le moins.

Spadarille

Beau-père, et picora campi. Quoi, vous n'en riez point ?

Cléandre

Éclaircissez mon âme, Monsieur, ne l'est-ce pas ?

Spadarille

Non ma foi, c'est ma femme.

Cléandre

Veuillez donc m'excuser si pour m'être mépris.

Olimpie

À votre indifférence ajouter le mépris, Cléandre, et feindre ici de ne pas me connaître ?

Cléandre

J'ai toujours tout l'amour que vos yeux firent naître ; Mais si mon coeur soupire, apprenez qu'il m'est doux De le voir soupirer pour une autre que vous : De ce coeur enflammé la langueur est extrême, Mais cette autre que vous est une autre vous-même ; Et mon amour éteint serait tout consumé, Si vos mêmes appâts ne l'avaient rallumé.

Spadarille

Quel niais compliment ce badin lui va faire !

Alcidor

Il est fou.

Olimpie

Quelque objet a donc l'heur de vous plaire ?

Cléandre

Oui, Madame, et de plus cet objet plein d'appâts En mérite, en vertu ne vous céderait pas : Quelque chose de plus est dans celle que j'aime, Et.

Spadarille

Ne disons point plus ; mais disons tout de même.

Olimpie

Et quoi, pour vous venger du refus qu'on vous fit, Vous osez.

Cléandre

J'ai raison d'oser dire.

Olimpie

Il suffit, Je connais vos desseins, et vous êtes un lâche, Dont l'indigne mépris, et me choque, et me fâche : Ne croyez pas pourtant que l'outrage soit grand, Votre amour, votre choix, tout m'est indifférent : Et ne présumez pas.

Cléandre

Quoi, Madame.

Olimpie

Quoi, Traître, Vous avez pu m'aimer, et m'osez méconnaître ? Et prétendez me faire un outrage odieux, Qu'installer par mépris votre choix à mes yeux ? Je dédaigne à mon tour vos indignes approches, Allez.

Spadarille

Il est penaud comme un fondeur de cloches. C'est qu'il aime.

Olimpie

Et qu'importe ?

Spadarille

Il importe fort peu ; Mais je veux vous montrer à l'objet de son feu : Bientôt dans cet endroit nous aurons sa présence.

Olimpie

Moi, Monsieur, me résoudre à cette complaisance ? Que je puisse.

Spadarille

Mon Dieu, forcez-vous de la voir, Et sachez.

Olimpie

Sur mes sens j'ai trop peu de pouvoir, À m'expliquer ainsi son dédain m'autorise, J'ai peu de complaisance envers qui me méprise ; Et quoique mon époux, c'est avoir le coeur bas Qu'exiger de mon âme un respect qu'il n'a pas.

Spadarille

Mais enfin Aspasie.

Olimpie

Aspasie ou Cléandre, Je ne veux ni les voir, ni jamais les entendre, Et préfère aux dédains de ce couple outrageux L'inflexible rigueur d'un époux soupçonneux. Renfermez-moi.

Alcidor

Ma fille, est-il juste.

Olimpie

Mon Père, Je ne fais rien ici qui ne soit nécessaire. De Cléandre en un mot je connais le désir, Dans ce lieu de me voir il a peu de plaisir : De ses voeux mes souhaits précipitent le terme, C'est assez l'obliger que vouloir qu'on m'enferme ; Mais ce qui plus me charme, et que j'aime le mieux, C'est priver mes regards d'un Objet odieux. Je vous le dis encore, Aspasie ou Cléandre, à Spadarille Je ne veux ni les voir, ni jamais les entendre, Souscrivez sans murmure aux plus doux de mes voeux, Adieu.

Spadarille

Pauvre Galant te voilà bien chanceux !

Scène 12

Spadarille, Cléandre

Spadarille

Vous voyez.

Cléandre

Oui, Monsieur, je vois ce qui se passe : Si je m'en repentais j'aurai l'âme trop basse. J'aperçois qu'Olimpie a pour moi de l'horreur : Mais l'amour d'Aspasie adoucit cette aigreur. J'ai sujet de goûter une joie assez pleine, Si l'une a de l'amour quand l'autre a de la haine ; Ou plutôt j'aurai tort de me plaindre à mon tour, Quand des preuves de haine ont des marques d'amour. Mais je vois Aspasie.

Scène 13

Olimpie, Spadarille, Cléandre, Cascadet, Alcidor

Olimpie

À présent pour vous plaire Sur ce que j'ai promis je vous viens satisfaire. Je puis voir Olimpie, et je suis sur le point De lui rendre.

Spadarille

À présent, vous ne la verrez point, Vous voilà ce me semble assez bien attrapée.

Olimpie

Vous rendez en effet mon attente trompée, Me manquer de parole, et depuis un instant.

Spadarille

Olimpie en un mot, ne vous aime pas tant, Si vous ne m'en croyez pas, demandez à Cléandre.

Olimpie

Quel sujet aurait-elle.

Spadarille

Il pourra vous l'apprendre.

Cléandre

Lors.

Spadarille

De vous écouter je n'ai pas le loisir, Partez, ou demeurez, vous n'avez qu'à choisir.

Olimpie

Et quoi.

Spadarille

Tant de discours me font mal à la tête, Voulez-vous partir ?

Cléandre

Mais.

Spadarille

Mais la Patente est prête, Et qui plus est pour vous je la donne gratis, Tenez.

Cléandre

Puisqu'il vous plaît, nous voilà donc partis, Mais si pour m'acquitter de l'excès de vos grâces Je puis.

Spadarille

N'affectons point d'importunes grimaces, Si vous voulez partir, partez.

Cléandre

Adieu Messieurs.

Spadarille

Notre Beau-père et moi sommes vos serviteurs, Adieu.

Cléandre

L'occasion ne peut être plus belle, Allons.

Cascadet

Le pauvre Diable ! Il n'a plus de femelle, Je le donne en dix coups à qui fourbera mieux.

Alcidor

Hâtez-vous.

Olimpie

Mais mon Père, il fait signe des yeux, S'il n'est hors de ses mains, mon souci n'est pas moindre.

Ils s'en vont.

Cléandre

N'es soyez point en peine, il saura nous rejoindre, Nous avons rendez-vous, et j'en suis avoué, Allons.

Scène 14

Spadarille, Alcidor

Spadarille

De tout ceci le bon Dieu soit loué ! J'ai hors du pied, Beau-père, une vilaine épine ; De me tromper Cléandre avait toute la mine, Il faisait tout exprès le petit complaisant ; Dieu sait si votre fille est joyeuse à présent. Et si, loin de l'objet, qui lui porte bissêtre, Ses transports d'allégresse auront lieu de paraître ! Du départ de Cléandre allons la réjouir, Allons.

Alcidor

De son erreur je le laisse jouir, Mais.

Voyant qu'elle ne répond pas.

Spadarille

Il n'est plus ici ce Cléandre, Ma Mie, Venez, venez. Beau-père ; elle s'est rendormie. Je ne la vis jamais si souvent sommeiller ; Mais entrons l'un et l'autre, et l'allons réveiller, Loin d'en être marrie, elle aura de la joie, Entrons.

Alcidor

De me venger je découvre une voie ; Je tiens.

Spadarille

Sus, Beau-père, entrez donc.

Alcidor

Ah ! Monsieur, Je sais trop.

Spadarille

Je sais trop qu'on me doit de l'honneur, Mais entrez.

Alcidor

Moi commettre une faute si grande !

Spadarille

Entrez, vous dis-je.

Alcidor

Mais.

Spadarille

Mais je vous le commande.

Alcidor

De grâce.

Spadarille

Obéissez, Courtisan mal éclos.

Alcidor

Monsieur.

Spadarille

S'il en fait rien qu'on me brise les os.

Alcidor

Ce que je suis, Monsieur, me permet de vous rendre.

Spadarille

Vous êtes mon Beau-père, et je suis votre Gendre, Avec vos pieds de veau, passez donc.

Alcidor

Si jamais.

Spadarille

Sans tant dire de si, ni de car, ni de mais, Courtois souple jarret qui semblez par bravade Pour me faire enrager vouloir faire gambade, Entrez.

Alcidor

Mais quand je songe aux respects que je dois.

Spadarille

Respectueux Beau-père, entrez donc après moi, Puisqu'en vos sentiments vous demeurez si ferme.

Alcidor

Un cadenas sans clef aisément se referme, Il est pris.

Spadarille

Suivez donc.

Alcidor

Je n'ai pas le loisir.

Spadarille

Vous m'enfermez !

Alcidor

D'accord.

Spadarille

Pourquoi ?

Alcidor

Pour mon plaisir.

Spadarille

Ah trigaud malfaisant, si je sors je te jure.

Alcidor

Tu ne sortiras pas, c'est moi qui t'en assure ; Mais sans tenir ici d'inutiles propos, Tu peux par ta fenêtre écouter quatre mots.

Spadarille

Exécrable Barbon que ne puis-je descendre, Tu verras.

Alcidor

Olimpie est aux mains de Cléandre, Mais de quelques désirs dont il soit combattu, Il est trop généreux pour fouiller sa vertu.

Spadarille

Gueux par moi revêtu, que Dieu puisse confondre, En ses mains !

Alcidor

En ses mains, et je puis t'en répondre, Mais l'horrible défaut que chacun connaît bien, Pour rompre un mariage est un trop sûr moyen. La cruelle fureur dont tu l'as poursuivie, De l'ôter des mains m'a fait naître l'ennui ; Et si j'ai des regrets le plus rude de tous, Est de voir qu'un barbare ait le titre d'époux. En entrant le premier tu m'as mis hors de peine, Adieu.

Spadarille

Tu t'en vas donc, Marchand de Chair humaine, Au voleur, au voleur.

Scène 15

Spadarille

Spadarille

Le traître est échappé, Il court comme un beau Diable, et je suis attrapé. Jamais futé Renard dans sa propre tanière, Se vit-il enfermé de semblable manière ? Et peut-on en finesse égaler ce Grison, Qui m'enlève sa fille, et me met en prison ? Si la meilleure femme en malice est féconde, Peuples qui m'écoutez, laissez périr le Monde ; Et disant à ce sexe un éternel adieu, Songez que qui s'en passe est bien-aimé de Dieu.

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

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