La Tendresse Maternelle
Scène 1
L'Abbé Durand, Victoire
L'Abbé Durand
Madame la Marquise est sortie !...
Victoire
Mon Dieu, oui, pour la troisième fois du jour.
L'Abbé Durand
La troisième fois, il n'est pas midi !...
Victoire
La pauvre femme, peut-elle tenir en place depuis le départ de Monsieur le Comte... Ah ! C'est une mère celle-là...
L'Abbé Durand
Son inquiétude est naturelle... À la veille d'une bataille, qui peut-être va lui ravir un fils unique, le meilleur sujet... le mieux né... ce n'est pas parce qu'il est mon élève, mis il est certain que je ne vois point de jeunes gens qu'on lui puisse comparer... À quinze ans il savait le latin comme moi.
Victoire
Et puis il aime Madame... Ah, mon Dieu, que leurs adieux furent touchants... Monsieur le Comte, qui n'avait jamais vu la guerre, était bien aise d'y aller... Mais il quittait Madame pour la première fois de sa vie, et, malgré la gloire, il avait le coeur bien gros. Madame, de son côté, voulait ne pas pleurer, mais on voyait qu'elle étouffait... aussi, après qu'il fût sorti de sa chambre, elle pensa mourir.
L'Abbé Durand
Cependant je l'ai vue pendant la paix désirer vivement la guerre, afin que Monsieur le Comte de Rozanne pût avoir des occasions de se distinguer... Elle paraissait alors aimer tant la gloire...
Victoire
Oui, mais de loin seulement... car de près je vous assure qu'elle la trouve beaucoup moins belle.
L'Abbé Durand
Elle n'est pas la première de cet avis.
Victoire
Ce n'est pourtant pas qu'elle manque de courage ; je vous assure que si elle avait pu suivre Monsieur le Comte, et partager tous les périls qu'elle redoute pour lui, elle se serait trouvée bien heureuse...
L'Abbé Durand
Dites-moi donc, Mademoiselle Victoire, où est-elle à présent ?...
Victoire
Chez son amie Madame la Maréchale, pour savoir s'il n'y a pas quelques nouvelles. Leurs deux enfants sont à l'armée, ils sont amis l'un et l'autre, voilà ce qui fait cette grande liaison...
L'Abbé Durand
Et puis Madame la Maréchale est plus à portée qu'une autre de savoir des nouvelles, elle est soeur du Ministre...
Victoire
Il courait hier un bruit sourd que la bataille était donnée... mais cela ne s'est pas confirmé... Ah, si cette incertitude dure encore quelque jour, je crains que Madame n'y succombe à la fin... L'inquiétude et la douleur la tuent...
L'Abbé Durand
Il est vrai qu'elle est bien changée.
Victoire
Son caractère est encore plus changé que sa figure ; elle qui est naturellement si douce, si égale, je ne la reconnais plus depuis que Monsieur le Comte est parti... un rien l'aigrit, la met en colère... et puis elle a toutes sortes de faiblesses qu'elle méprisait elle-même avant ce moment... Elle croit aux songes, quand elle a fait un mauvais rêve, la voilà de mauvaise humeur pour toute la journée. Hier matin j'ai cassé son miroir, elle en a presque pleuré. Monsieur l'Abbé, vous qui êtes savant, expliquez cela si vous pouvez.
L'Abbé Durand
Cela est tout simple, Madame la Marquise, comme toutes les femmes, n'a jamais fait d'études, elle est ignorante et crédule, et ces deux choses conduisent à la superstition.
Victoire
Mais je la sers depuis quinze ans, et je l'ai toujours vue, jusqu'à cet instant, à mille lieux de toutes ces misères ; elle s'en moquait même, et m'en a corrigée, moi qui vous parle. Dans le temps de sa grande maladie, quel courage n'a-t-elle pas montré !... Elle regrettait son mari et son fils ; car feu Monsieur vivait encore... Mais elle disait : je laisse à mon fils un bon père, je meurs tranquille ; vous en souvenez-vous ?
L'Abbé Durand
Oh, comme d'hier.
Victoire
Eh bien, elle n'avait pourtant pas fait plus d'études alors qu'à présent, et elle était ce que vous appelez Philosophe, et de plus, jeune et jolie ; comment arrangez-vous cela ?
L'Abbé Durand
Il y a longtemps qu'un Sage a dit, que l'histoire du coeur humain est inexplicable et incompréhensible, et cette sentence regarde particulièrement les femmes.
Victoire
Je ne me soucie guère de votre Sage, puisqu'il est aussi ignorant que moi.
L'Abbé Durand
Mon enfant tout le fruit de la science, c'est le doute ou l'incertitude.
Victoire
Pourquoi donc se tant fatiguer sur des livres, puisqu'un Docteur ou moi c'est la même chose... Mais quelqu'un vient...
L'Abbé Durand
C'est peut-être Madame.
Victoire
Oh, non, c'est sa cousine la Vicomtesse de Blémont.
L'Abbé Durand
Oh ! Je m'en vais, elle est trop bruyante pour moi. C'est une étourdie... une coquette...
en riant
Victoire
Vous lui en voulez de plus loin... Elle s'entend à tourner les têtes. Monsieur le Comte de Rozanne pourrait en dire des nouvelles...
L'Abbé Durand
C'est une pernicieuse femme ! Heureusement que l'empire, usurpé par toutes celles qui lui ressemblent, n'est jamais de longue durée...
L'Abbé sort.
Victoire
Paix donc, la voilà...
Scène 2
La Vicomtesse de Blemont, Victoire
La Vicomtesse de Blemont
Allons, je vais l'attendre ici... Victoire, je vous en prie, donnez-moi un fauteuil, je suis lasse à mourir.
Victoire
Madame ne tardera pas...
La Vicomtesse de Blemont
Je suis venue hier, mais on me dit qu'elle était malade, et ne voyait personne...
Victoire
Mon Dieu oui, et pour un sujet qu'on ne devinerait jamais, parce qu'elle avait entendu tirer le canon des Invalides ; car le Roi est venu hier à Paris...
La Vicomtesse de Blemont
Eh bien ! Après...
Victoire
Eh bien Madame, j'étais seule avec elle dans sa chambre ; elle paraissait assez tranquille, lorsque tout-à coup, en entendant ce maudit canon, elle a tressailli, et s'est écriée ; Qu'est-ce que c'est que cela ?... C'est le Roi qui passe, Madame... Ah ! Quel affreux bruit, a-t-elle répondu !... Et puis elle s'est mise à fondre en larmes, ce qui a duré jusqu'au soir.
La Vicomtesse de Blemont
Ah ! J'en suis charmée ; je ne suis donc pas la seule personne à qui le canon fasse une impression aussi forte ! Depuis la guerre je ne puis l'entendre sans éprouver des frémissements intérieurs... des agacements de nerfs... une certaine oppression !... On ne peut définir cela... Enfin, je suis bien aise que Madame de Roxanne soit comme moi, cela prouve que je ne suis pas folle... Comment se porte-t-elle aujourd'hui ?
Victoire
Oh ! Toujours de même ; elle ne dort point.
La Vicomtesse de Blemont
Qu'est-ce qui dort pendant la guerre ? On est si agitée... Savez-vous, Victoire, si Madame de Roxanne a sa loge aujourd'hui ?
Victoire
Je l'ignore ; ... car depuis la déclaration de la guerre, Madame n'a pas mis le pied aux Spectacles.
La Vicomtesse de Blemont
Quelle folie !... Mais cela se dissipe... Moi, sans la Comédie je serais morte... Plus on est sensible, plus on a besoin de distraction... Je me laisse traîner au Bal, à l'Opéra : assurément ce n'est pas mon goût qui m'y conduit, mais c'est la raison.
Victoire
Sans doute. À quoi bon tomber malade.
La Vicomtesse de Blemont
Victoire, comment trouvez-vous ma robe ?
Victoire
Charmante ; mais Madame est habillée de bien bonne heure.
La Vicomtesse de Blemont
Oh ! C'est que je ne dois pas rentrer chez moi de la journée... Je hais ma maison...
Victoire
Depuis l'absence de Monsieur le Vicomte de Blémont ?
La Vicomtesse de Blemont
Elle me paraît un tombeau... C'est une cruelle chose que la guerre... Craindre pour un mari, des frères, des parents, des amis...
Victoire
Et même un amant...
La Vicomtesse de Blemont
Victoire, il y a bien longtemps que vous êtes à Madame de Rozanne ?
Victoire
Oui, Madame, sept ou huit ans avant votre mariage, à peu près.
La Vicomtesse de Blemont
C'est une bonne femme que Madame de Rozanne ; elle a été belle, à ce que l'on dit.
Victoire
Elle l'est bien encore...
La Vicomtesse de Blemont
On prétend qu'elle se peint les sourcils... mais je n'en crois rien.
Victoire
Si cela est, je ne suis point dans la confidence ; mais ce qu'il y a de certain, c'est que la chose qui l'occupe le moins, c'est la figure ; et dans aucun temps elle n'a paru s'en soucier, pas même du vivant de Monsieur...
La Vicomtesse de Blemont
Du vivant de Monsieur... Vous croyez donc qu'une veuve doit renoncer à plaire ?... Et qu'on ne peut avoir cette prétention que pour un mari ?... Du vivant de Monsieur est charmant, je m'en souviendrai... Quel âge avez-vous Victoire ?
Victoire
Trente et un ans, Madame.
La Vicomtesse de Blemont
Trente et un ans ?... Vous avez beaucoup d'innocence pour votre âge... Mon Dieu, mon enfant donnez-moi ce tabouret, car j'ai les pieds si enflés... Ce maudit Bal d'hier...
Victoire
Madame a dansé cette nuit ?...
La Vicomtesse de Blemont
Eh mon Dieu oui... On dit que la danse est un exercice si sain... Il est bien vrai qu'à moi elle m'est nécessaire. Il me faut du mouvement, de l'action... sans cela je tombe dans des vapeurs si noires...
Victoire
Oserai-je demander à Madame le nom de son Médecin ?...
La Vicomtesse de Blemont
Pourquoi ?
Victoire
C'est que je voudrais le prendre ; car il me semble que ses remèdes ne sont pas fâcheux... Et le régime qu'il prescrit à Madame, lui réussit si bien ; elle est si fraîche...
La Vicomtesse de Blemont
Je suis bien maigre pourtant... Et puis j'ai la manie de ne point mettre de rouge le matin, et je suis pâle comme la mort.
Victoire
Réellement, Madame, vous n'avez point de rouge ?
La Vicomtesse de Blemont
Pas l'apparence.
À part.
Victoire
Assurément on ne l'imaginerait pas. Aussi je n'en crois rien.
La Vicomtesse de Blemont
Mais Madame de Rozanne ne vient point.
Victoire
En effet, cela est singulier... Mais apparemment qu'en sortant de chez Madame la Maréchale, elle aura été à la Conciergerie ou aux Enfants-Trouvés.
La Vicomtesse de Blemont
Comment ! Qu'est-ce que c'est que cela ?
Victoire
Oh ! C'est que Madame va de temps en temps délivrer des Prisonniers, et porter de l'argent aux Enfants-Trouvés, et puis quelquefois la pitié la saisit au point pour quelqu'un de ces petits infortunés, qu'elle s'en charge tout-à-fait. Et à ma connaissance j'en sais quatre qu'elle fait élever ; elle est bien charitable.
La Vicomtesse de Blemont
J'aime cela... J'aime la bienfaisance... Victoire, voyez si mes gens sont là, je vous en prie ; car il faut que je m'en aille. Vous direz à Madame de Rozanne que je suis au désespoir de n'avoir pu l'attendre plus longtemps ; mais je reviendrai ce soir. A-t-elle eu des nouvelles de son fils lundi dernier ?
Victoire
Oui, Madame, mais point depuis.
La Vicomtesse de Blemont
Je partage bien toutes ses inquiétudes assurément, je l'aime de toute mon âme, et son fils aussi...
Victoire
Madame, en effet, doit un peu d'amitié à Monsieur le Comte.
La Vicomtesse de Blemont
Parce qu'il est mon cousin, n'est-ce pas Victoire ?...
Victoire
Enfin, Madame, je m'entends.
La Vicomtesse de Blemont
Monsieur de Rozanne m'intéresse beaucoup... Il n'est pas mon ami, mais je sens qu'il le sera. Présentement il est trop jeune encore...
Victoire
Mais, Madame, il a vingt-deux ans.
La Vicomtesse de Blemont
Mais savez-vous, Victoire, que suis très vieille, moi, j'ai un an de plus que lui.
Haut.
Victoire
Bon, elle se rajeunit de quatre ans ? En vérité, Madame, vous n'en paraissez pas avoir plus de vingt.
La Vicomtesse de Blemont
Il est vrai que je pourrais facilement cacher mon âge ; mais je le dis bonnement. Adieu donc, ma chère Victoire... À propos, n'oubliez pas de demander sa loge à la Comédie Française, si elle n'en a pas disposé.
Victoire
Oui, Madame.
La Vicomtesse de Blemont
Vous m'enverrez le billet, je vais laisser ici un de mes gens pour l'attendre.
Victoire
Je vais appeler les gens de Madame.
La Vicomtesse de Blemont
Non, non, cela n'est pas nécessaire ; mais seulement ressouvenez-vous de la loge...
Victoire
Vos ordres seront exécutés, Madame.
Elle sort.
La Vicomtesse de Blemont
Adieu, Victoire ; en vérité, vous êtes fort aimable : mais envoyez-moi mon billet, et faites-le écrire devant vous ; car quelquefois Madame de Rozanne est si légère, qu'elle pourrait fort bien l'oublier. Mon Dieu, je me sauve, il est midi trois quarts.
Scène 3
Victoire
Victoire
Voilà une bonne tête... Elle est jolie... mais bien folle... Grand Dieu quel chagrin elle a pensé à donner à Madame... J'ai vu le moment où Monsieur le Comte, séduit par ses coquetteries, allait s'y attacher tout de bon... Heureusement que cela n'a pas duré. Mais j'entends un carrosse... Oh, pour le coup, c'est sûrement Madame.
Scène 4
Victoire, L'Abbé Durand, La Marquise de Roxanne
Victoire
Eh bien, Monsieur l'Abbé, est-ce Madame ?...
La Marquise arrive.
L'Abbé Durand
Oui la voilà.
Victoire
Elle a l'air encore plus triste qu'à son ordinaire.
La Marquise de Roxanne
Mon Beau-frère est-il venu ?
Victoire
Monsieur le Commandeur ?... Non, Madame.
L'Abbé Durand
Eh bien, Madame, point de nouvelles ?...
La Marquise de Roxanne
Non. La Maréchale a fait partir ce matin un de ses gens pour Versailles, il n'est pas encore revenu... Aussitôt qu'il le sera elle m'enverra la réponse de son frère. J'ai laissé chez elle Lapierre pour l'attendre...
Victoire
À quelle heure Madame veut-elle dîner ?
La Marquise de Roxanne
Je pense que Lapierre est une bête... J'aime mieux charger Saint-Jean de cette commission.
L'Abbé Durand
Mais, Madame, il ne faut pas beaucoup d'esprit pour apporter une lettre.
La Marquise de Roxanne
Enfin, je veux que Saint-Jean y aille, Victoire courez le lui dire... Écoutez donc : qu'il fasse seller un cheval, afin de pouvoir revenir plus vite.
Victoire
Seller un cheval ; Madame la Maréchale demeure à deux pas d'ici.
La Marquise de Roxanne
Ce ne sont pas des conseils que je vous demande... Faites ce que je vous dis, sans tant raisonner.
Elle veut sortir.
Victoire
Seller un cheval, pour aller au bout de la rue... Allons...
La Marquise de Roxanne
Mademoiselle, vous direz qu'on n'ôte pas mes chevaux, parce que je peux sortir d'un moment à l'autre.
Elle sort.
Victoire
Oui, Madame.
La Marquise de Roxanne
L'Abbé, je vous prie de demander ma liste, j'en veux rayer quelques personnes, qui sûrement ne me donneraient pas de nouvelles.
Il sort.
L'Abbé Durand
Je vais vous la chercher.
Elle s'assied.
Elle tombe la tête appuyée sur ses mains.
La Marquise de Roxanne
Ô mon fils !... Mon fils !... Quelle situation que la mienne.... Tout ce qui m'entoure me devient odieux. Hélas ! Il semble que personne ne sente comme moi, excepté la Maréchale cependant : aussi comme je l'aime !... Combien elle m'est devenue chère !... Je suis aujourd'hui d'un accablement.... Je ne puis me souvenir.... Je ne sais ce que j'ai.... Cela n'est pas naturel... Mon Dieu, si c'était un pressentiment... Ah, mon fils...
Scène 5
La Marquise de Roxanne, L'Abbé Durand
La Marquise de Roxanne
Eh bien ! L'Abbé, Saint-Jean est-il parti ?
Il lui donne la liste.
L'Abbé Durand
Oui, Madame, il monte à cheval... Voilà la liste que vous avez demandée.
La Marquise de Roxanne
Voyons, lisez.
L'Abbé Durand
Monsieur le Président d'Arcy...
La Marquise de Roxanne
Ah ! Rayez celui-là... J'ai pris tous les gens de robe en aversion... Ils sont trop heureux pour moi.
L'Abbé Durand
Mais Monsieur le Président est votre oncle.
La Marquise de Roxanne
Et que m'importe !...
Il efface... Il lit.
Il lit.
L'Abbé Durand
Je cherche mon crayon... Ah le voici. Hom... Monsieur votre beau-frère, cela va sans dire... Passons. Monsieur le Baron d'Erville...
La Marquise de Roxanne
Ah ! Laissez celui-là, le pauvre homme est aussi affligé que moi ; son neveu, comme mon fils, fait sa première campagne...
L'Abbé Durand
Le baron d'Erville... C'est lui qui est si vieux, si sourd ?... Vous avez bien changé pour lui ; car je me souviens qu'autrefois il vous ennuyait cruellement.
La Marquise de Roxanne
Après.
L'Abbé Durand
Madame la Duchesse de Ponteuil.
La Marquise de Roxanne
Effacez-la.
L'Abbé Durand
Mais, Madame, elle était votre amie.
La Marquise de Roxanne
Mon amie... Une femme en procès avec ses enfants... Une femme qui les a vu partir l'un et l'autre avec une indifférence, une dureté...
L'Abbé Durand
De tout temps l'intérêt a divisé les hommes. Quand on a un peu lu, on fait...
La Marquise de Roxanne
Ah ! Faites-moi grâce de vos citations, Monsieur l'Abbé, je vous en prie.
Haut, il lit.
L'Abbé Durand
Quelle humeur ! Madame de Senantes.
La Marquise de Roxanne
Effacez, effacez... Elle est veuve ; elle n'a ni enfants ni frères, elle ne prend d'intérêt à rien.
L'Abbé Durand
Madame la Vicomtesse de Blémont.
La Marquise de Roxanne
Laissez celle-là... Quoiqu'il y ait quinze jours que je n'en aie entendu parler.
L'Abbé Durand
Par exemple, celui-là m'étonne. Une coquette qui vous a donné tant de chagrin, qui est cause que Monsieur le Comte a refusé l'établissement le plus avantageux : une évaporée que je vous ai vu craindre, et même haïr...
La Marquise de Roxanne
Tout cela n'existe plus... Au fond, elle n'a pas un mauvais coeur... Elle aimait mon fils...
L'Abbé Durand
Elle l'aimait... Elle l'aimait, et c'est là le titre...
La Marquise de Roxanne
Mon Dieu ! L'Abbé, il y a des faiblesses qu'il faut condamner, mais qu'on doit plaindre... D'ailleurs vous savez comme moi, qu'il n'y a eu que de l'étourderie dans sa conduite. La Vicomtesse est légère, mais elle est honnête ; ... et si elle a eu le malheur d'être sensible... Puis-je lui refuser la consolation de venir s'attendrir avec moi... Qu'elle vienne, qu'elle vienne ici, elle y sera bien reçue.
L'Abbé Durand
En vérité, Madame, vous à qui j'ai toujours reconnu des principes si purs et si délicats, je l'avoue, vous me surprenez infiniment.
La Marquise de Roxanne
Je vous surprends... Ah ! Cela doit être... Il faudrait avoir un coeur semblable au mien pour me comprendre, mais achevez.
L'Abbé Durand
Voilà tout...
Elle se lève.
La Marquise de Roxanne
On vient... Mon Dieu ! C'est peut-être Saint-Jean... Voyez... Non, j'y vais.
Scène 6
Le Commandeur de Roxanne, La Marquise de Roxanne, L'Abbé Durand
Le Commandeur de Roxanne
Bonjour, ma soeur... Vous paraissez bien agitée...
La Marquise de Roxanne
Eh ! Puis-je être autrement ? Mon frère, ne savez-vous rien de nouveau ?
Le Commandeur de Roxanne
Non. Je sors de chez le Marquis de Blézac, qui doit être instruit, comme vous savez...
La Marquise de Roxanne
Eh bien !
Le Commandeur de Roxanne
Je dis qu'il doit être instruit, puisque son neveu commande l'armée.
La Marquise de Roxanne
Eh bien, l'avez-vous vu ?
Le Commandeur de Roxanne
Il est dans la bouteille à l'encre celui-là.
La Marquise de Roxanne
Que vous a-t-il dit ?
Le Commandeur de Roxanne
J'ai donc été chez lui ; je comptais le trouver, parce qu'il a la goutte ; et point du tout, il venait de partir pour Versailles.
La Marquise de Roxanne
Partir pour Versailles... malgré la goutte... Cela veut dire quelque chose... mon frère...
Le Commandeur de Roxanne
Eh bien après...
La Marquise de Roxanne
L'Abbé, envoyez encore chez la Maréchale... Non, envoyons plutôt à Versailles... Mon frère...
Le Commandeur de Roxanne
Mais tout cela est inutile... Calmez-vous...
L'Abbé Durand
Madame la Maréchale vous a promis...
La Marquise de Roxanne
L'Abbé, mon cher Abbé... De grâce, allez chez elle...
Le Commandeur de Roxanne
Mais quelle folie !...
La Marquise de Roxanne
J'ai envie d'y retourner...
Le Commandeur de Roxanne
Parbleu, écoutez-moi donc... J'ai mon Valet de chambre à Versailles, moi... Il est établi chez Blézac, avec ordre exprès, de ma part, de revenir sur le champ s'il apprend quelque chose de nouveau. C'est Dumont, vous le connaissez, vous savez s'il est intelligent et expéditif...
La Marquise de Roxanne
Mais s'il revient, il ira chez vous...
Le Commandeur de Roxanne
Eh, non, comme je ne compte pas vous quitter, je lui ai dit de revenir ici, parce qu'il est plus vraisemblable qu'il m'y trouvera, que chez moi.
La Marquise de Roxanne
Vous ne me quitterez pas ?... Mon frère, qu'est-ce que cela signifie... Mon Dieu ! Sauriez-vous ?... Mon frère, vous me cachez peut-être...
Le Commandeur de Roxanne
À qui diable en avez-vous ?...
La Marquise de Roxanne
Vous ne savez rien...
Le Commandeur de Roxanne
Mais quoi ?...
Elle tombe dans un fauteuil.
La Marquise de Roxanne
De la bataille... Vous ne répondez pas ?... Elle est donnée... Mon fils...
Le Commandeur de Roxanne
Ma soeur, ma soeur... Vous me feriez devenir fou ; je ne sais rien de nouveau, je vous le répète, je vous le jure... Parbleu, vous avez une rude tête.
La Marquise de Roxanne
Ah ! Je respire... Ah ! Mon frère, pardonnez-moi... Hélas ! Qui m'excusera, si ce n'est vous ?
Le Commandeur de Roxanne
Non, je ne vous excuse pas, vous êtes trop extravagante aussi. Que diable, votre fils est mon neveu, il est le dernier de notre nom ; croyez-vous qu'il ne me soit pas aussi cher qu'à vous ?...
La Marquise de Roxanne
Ah ! Ne nous comparons point.
Le Commandeur de Roxanne
Que diantre je ne vous reconnais plus... Souvenez-vous donc combien de fois, vous avez, avec moi, souhaité la guerre...
La Marquise de Roxanne
Ce souhait était inhumain, insensé : le Ciel, en l'exauçant, me punis assez cruellement d'avoir pu le former...
Le Commandeur de Roxanne
Ah parbleu, je crois que si vous pouviez trouver un moyen de faire revenir votre fils, vous l'emploieriez bien vite, et...
La Marquise de Roxanne
Ô Ciel ! Qu'osez-vous penser !... Ah que vous me connaissez mal !... Soyez bien sûr que sa gloire m'est encore plus cher que sa vie...
Le Commandeur de Roxanne
Ah ! Voilà comme une Française doit parler...
L'Abbé Durand
Il est deux heures... Madame ne songe pas à dîner.
Le Commandeur de Roxanne
Allons, allons, venez vous mettre à table, ma soeur.
La Marquise de Roxanne
Non, je ne dînerai pas aujourd'hui.
Le Commandeur de Roxanne
Je ne souffrirai pas cela... Voulez-vous vous tuer ?...
La Marquise de Roxanne
Non, mon frère... Mais en vérité c'est que j'ai trop souper hier... Allez, de grâce, laissez-moi, je vous en conjure...
Ils sortent.
Le Commandeur de Roxanne
Allons, venez l'Abbé ; il n'y a que nous deux de raisonnables dans la maison.
Elle tombe le visage caché par ses mains et par son mouchoir, et les coudes appuyés sur une table qui doit être à côté d'elle.
La Marquise de Roxanne
Mon fils, le dernier de son nom, voilà ce qui le frappe... Ah, Dieu, comment cette idée peut-elle occuper ?... Que l'orgueil est vil et méprisable, il détruit tout autre sentiment... Je ne suis bien que seule... Qu'entièrement livrée à moi-même... On contraint ma douleur, mais on ne peut m'en distraire un moment... Je ne vis pas... non... chaque matin je voudrais être à la fin de la journée... L'incertitude, l'attente... L'espoir me font compter tous les instants. Insensée que je suis, peut-être... Oui, peut-être que la situation cruelle où je me trouve est heureuse en comparaison de celle qui m'attend !... Quelle réflexion désespérante ! Hélas, je demande des nouvelles, et c'est peut-être l'arrêt de ma mort que je désire... Si je suis réservée au plus affreux des malheurs, c'est du moins une consolation que la certitude de n'y pouvoir survivre... Moi, vivre alors... et comment, et pour qui ?... Ô, mon fils !... Je n'existe que pour toi... Ta destinée fera la mienne.
Scène 7
La Marquise de Roxanne, Victoire, Marguerite
La Marquise de Roxanne
Qui vient ? Que me veut-on ?
Victoire
Ce n'est rien, Madame ; ... c'est Marguerite, cette vieille femme, que vous avez tirée de la misère, qui vient pour vous remercier.
La Marquise de Roxanne
Quelle importunité, dans l'état où je suis... que ne l'avez-vous renvoyée.
Victoire
Je voulais prendre les ordres de Madame.
La Marquise de Roxanne
Et bien dites-lui que je ne puis voir personne...
Victoire
Cette pauvre femme est bien dans la peine aussi...
La Marquise de Roxanne
Si elle a encore besoin d'argent qu'on lui en donne...
Victoire
Oh, ce n'est pas cela. Mon Dieu, grâce à Madame, elle se trouve assez riche à présent ; mais c'est qu'elle a un fils...
La Marquise de Roxanne
Elle a un fils !...
Victoire
Oui ; elle a un fils soldat, et...
La Marquise de Roxanne
Elle a un fils soldat !... Ah, la pauvre femme, que je la plains... Qu'on ne la renvoie pas, Victoire, je veux la voir...
Victoire
Son fils, justement, est soldat dans le régiment de Monsieru le Comte...
La Marquise de Roxanne
Qu'elle vienne, qu'elle vienne...
Elle sort.
Victoire
Je vais la chercher... Elle sera bien contente...
Victoire revient avec Marguerite ; la Marquise se levant et allant au devant d'elle.
Victoire sort.
La Marquise de Roxanne
Il me sera doux de voir cette pauvre femme, de l'entendre, de pleurer avec elle... Mais la voici... Approchez, approchez : Victoire, laissez-nous.
Marguerite
Pardon, Madame...
La Marquise de Roxanne
Venez...
Marguerite
Ah, Madame, vous m'avez sauvé la vie, par vos généreux secours... Pardonnez-moi, Madame, si je ne parais pas contente à vos yeux... et si, malgré moi...
La Marquise de Roxanne
Vous pleurez, pauvre femme !... Qu'elle m'attendrit !...
Marguerite
Hélas ! Madame, c'est que j'ai un fils...
La Marquise de Roxanne
Oui, je le sais... Comment s'appelle-t-il ?
Marguerite
La Tulipe, Madame, c'est son nom de guerre ; il est dans le régiment de Monsieur le Comte.
La Marquise de Roxanne
Quel âge a-t-il ?...
Marguerite
Vingt ans, Madame ; c'était toute ma consolation... Jusqu'au jour de la guerre, j'étais si heureuse, Madame... Je me portais bien, je pouvais travailler, j'avais de quoi vivre.
La Marquise de Roxanne
Ma chère bonne-femme, soyez tranquille, vous ne manquerez plus de rien.
Marguerite
Oh, Madame, vous m'avez donné bien au-delà de mes besoins... Mais mon fils... hélas, Madame, s'il périt, tout ce que vous avez fait pour moi me sera peut-être inutile... Je crois bien que le chagrin...
La Marquise de Roxanne
Non, non, ma chère amie, le Ciel aura pitié de vous, de moi... Il daignera nous rendre nos enfants.
Marguerite
Ah ! Je le prie pour le vôtre comme pour le mien.
La Marquise de Roxanne
Vous priez Dieu pour mon fils !...
Marguerite
Ah ! Oui, Madame, tous les jours ; j'ai même commencé une neuvaine.
La Marquise de Roxanne
Tenez, mon enfant...
Marguerite
Madame... En vérité... Je n'étais pas venu pour cela...
La Marquise de Roxanne
Prenez, prenez... gardez cet argent pour votre fils, vous le lui donnerez à son retour...
Marguerite
Oh, mon pauvre la Tulipe !... Excusez, Madame... Vous savez ce que c'est que d'être mère...
La Marquise de Roxanne
Écoutez-moi... J'écrirai à mon fils pour lui recommander le vôtre, et pour qu'il m'en donne des nouvelles... Je lui écrirai dès ce soir...
Marguerite
Ah ! Madame, que vous me soulagez ; car si mon fils est blessé, qui est-ce qui en prendrait soin ?
La Marquise de Roxanne
Ah Dieu ! Quelles funestes idées... Et si le mien lui-même !...
Marguerite
Pourvu qu'il ne soit que blessé encore !... Car hélas ! Quand on va à la guerre, il n'y a que Dieu qui sache si l'on en reviendra... Et par malheur c'est le plus brave qui y trouve le plus de dangers... Et mon garçon est si hardi, si entreprenant !...
La Marquise de Roxanne
Allez mon enfant, allez... Restez dans ma maison, je vous logerai, je prends soin de vous, je vous garderai toujours chez moi... Vous reviendrez me voir ; mais dans ce moment, allez... J'ai besoin d'être seule.
Marguerite
Dieu vous bénira... Oui, Madame... Vous reverrez votre fils, vous le reverrez bientôt en bonne santé... Mon coeur me le dit...
La Marquise de Roxanne
Ah ! Pauvre femme... Vous me ranimez ; voilà le premier moment de consolation que je goûte... Embrassez-moi...
Marguerite
Eh ! Madame, Madame.
La Marquise de Roxanne
Ma chère amie, quand mon fils reviendra, je lui demanderai le congé du tien ; je l'établirai, je le marierai, je te le promets.
Marguerite
Est-il possible, Madame ?
Scène 8
Le Commandeur de Roxanne, La Marquise de Roxanne, Marguerite
Le Commandeur de Roxanne
Ma foi j'ai bien dîné... Mais en voici bien d'un autre... Que diable fait-là ma soeur ?...
La Marquise de Roxanne
Allez, ma chère Marguerite, ce n'est pas la dernière fois du jour que nous nous verrons ; allez.
Elle sort.
Marguerite
Ô mon Dieu ! Vous êtes juste, sauvez son fils...
Le Commandeur de Roxanne
Eh bien, ma soeur, vous voilà toute en larmes. Sur mon honneur, vous devenez tout-à-fait folle.
La Marquise de Roxanne
Que voulez-vous mon frère, je ne puis me changer.
Le Commandeur de Roxanne
Parbleu, l'Abbé vient de me conter un trait de vous, qui m'enchante.
La Marquise de Roxanne
Quoi donc ?
Le Commandeur de Roxanne
Vous rayez tout le monde de votre liste, et vous y laissez Madame la Vicomtesse de Blémont, et cela à cause des jolis desseins qu'elle a eu sur votre fils... Quand je me rappelle toutes les jérémiades que vous m'avez faites sur elle, vos craintes... vos gémissements, vos sanglots. Ah ! Morbleu, je regretterai toute ma vie, et ma sotte pitié, et tant de nuits passées à vous remettre la tête. Madame la Vicomtesse de Blémont, une folle... décriée... perdue, une impertinente, dont j'ai, moi personnellement, toutes les raisons de me plaindre...
La Marquise de Roxanne
Avez-vous tout dit ?
Le Commandeur de Roxanne
Non, non, vous m'entendrez jusqu'au bout. Ah ça, ma soeur, je vous passe votre motif ; mais s'il était aussi fondé qu'il est extravagant, qu'auriez-vous à répondre ?
La Marquise de Roxanne
Comment ?
Le Commandeur de Roxanne
Oui, la Vicomtesse n'a ses entrées ici, que parce que vous supposez qu'elle aime encore mon neveu, n'est-ce pas ?
La Marquise de Roxanne
Eh bien, après ?
Le Commandeur de Roxanne
Eh bien, moi je vous dis qu'elle ne songe non plus à lui qu'au grand Turc.
La Marquise de Roxanne
En vérité, mon frère, je puis penser sans aveuglement qu'il est possible d'aimer mon fils : il est certain qu'elle a eu du penchant pour lui ; et la situation où il est, son danger, doivent ranimer des sentiments qui n'ont jamais été parfaitement détruits.
Le Commandeur de Roxanne
Des sentiments !... Vous me faites rire... Oui, la Vicomtesse est bien une femme à sentiments... Votre fils est jeune, joli, bien tourné ; je crois sans peine qu'elle a eu pour lui une fantaisie assez vive...
La Marquise de Roxanne
Quelles idées... Et quelles expressions !
Le Commandeur de Roxanne
Ne vous en choquez-vous pas ? Ah ! Je vous conseille de faire la prude... le jour même où vous voulez recevoir à bras ouverts une femme qui... Ne me faites pas parler... Mais venons au fait. Eh bien, Madame la Marquise, je vous soutiens donc, moi, que votre Vicomtesse de Blémont n'a nul besoin de venir s'attendrir avec vous.
La Marquise de Roxanne
Vous ne me ferez pas changer d'opinion.
Le Commandeur de Roxanne
Si fait parbleu, je vous en ferai changer. Écoutez-moi...
La Marquise de Roxanne
Mon Dieu, mon frère, laissons ce discours.
Le Commandeur de Roxanne
Je n'ai plus qu'un mot à dire. Elle est venue ce matin vous voir, la Vicomtesse.
La Marquise de Roxanne
Ah ! Elle est venue, on ne me l'a pas dit.
Le Commandeur de Roxanne
Eh bien elle est venue.
La Marquise de Roxanne
Eh bien ! Vous voyez que je n'en suis pas oubliée.
Le Commandeur de Roxanne
Mais savez-vous pourquoi ?... Devinez... Allons, allons, je m'en vais vous le dire : elle est venue pour vous demander votre loge... Ah ! Qu'en pensez-vous de celui-là ? Et puis historiquement elle a conté à Victoire qu'elle était lasse à mourir, parce qu'elle a dansé toute la nuit... Hem ?... Vous ne dites mot. Voilà cette femme affligée, cette femme victime d'un sentiment qui n'a jamais été détruit... Que diable, ma soeur, connaissez donc mieux vos gens ; il n'est pas permis à trente-huit ans d'être de la crédulité dont vous êtes...
La Marquise de Roxanne
Ah ! Mon frère, j'entends bien du bruit là-dedans... Ce sont sûrement des nouvelles.
Le Commandeur de Roxanne
C'est peut-être Dumont.
La Marquise de Roxanne
Voyez... Voyez... Ah ! Mon frère !...
Scène 9
Victoire, La Marquise de Roxanne, L'Abbé Durand, Le Commandeur de Roxanne
Victoire
Madame, voilà une lettre...
La Marquise de Roxanne
Une lettre... Et de qui ?...
Victoire
De Madame la Maréchale.
Elle tombe dans son fauteuil.
La Marquise de Roxanne
Ah, donnez...
L'Abbé Durand
Nous avons gagné la bataille, je ne sais pas d'autres détails.
Le Commandeur de Roxanne
Ô Ciel !... Mais paix...
Elle s'interrompt.
Elle tombe évanouie.
La Marquise de Roxanne
Hélas ! Madame, je suis au désespoir. Ah ! Mon fils... Je me meurs...
Le Commandeur de Roxanne
Ah, grand Dieu ! Ma soeur...
Victoire
Elle est sans connaissance.
L'Abbé Durand
Il faut la secourir.
L'Abbé amène plusieurs domestiques qui s'empressent.
Le Commandeur de Roxanne
De l'eau, de l'eau... Défaites son collier... L'Abbé, appelez ses gens...
Victoire
Hélas ! Elle est comme morte...
Le Commandeur de Roxanne
La tenez-vous bien ?...
Victoire
Oui, Monsieur.
Le Commandeur de Roxanne
Voyons donc cette funeste lettre... et s'il est bien vrai... Pendant qu'on secoure la Marquise, il prend la lettre, et lit tout bas : après avoir lu il s'écrie : L'Abbé, l'Abbé, mon neveu se porte bien, il a fait des merveilles, et il n'a pas reçu la moindre blessure.
L'Abbé Durand
Ô Ciel !...
Victoire
Ah ! Monsieur le Commandeur, venez donc rendre Madame à la vie...
Le Commandeur de Roxanne
Elle n'avait lu que les premiers mots de la lettre... Diable soit des femmes, qui commencent toujours par s'évanouir... Elle m'a bouleversé moi... Je n'en puis plus...
Victoire
Je crois qu'elle revient un peu.
L'Abbé Durand
Un moment, je fais une réflexion. Si, quand elle aura repris connaissance, nous allons lui dire la vérité, c'est risquer de lui causer la plus funeste révolution. Il y a beaucoup d'exemples de femmes mortes de joie, témoin cette célèbre Lacédémonienne...
Le Commandeur de Roxanne
Que diable, l'Abbé, il s'agit bien ici de Lacédémone.
Victoire
Monsieur le Commandeur, je crois que Monsieur l'Abbé a raison... Il faudrait absolument préparer un peu Madame.
Le Commandeur de Roxanne
À la bonne heure ; ... mais vous la préparerez donc, vous autres, car moi je n'entends rien à cela...
L'Abbé Durand
Oui ; oui, laissez-moi faire... et ne parlez que lorsque je vous ferai signe.
Le Commandeur de Roxanne
Oui, mais que cela ne soit pas long...
Victoire
Sa pâleur se dissipe un peu...
L'Abbé Durand
Elle revient... elle revient... Monsieur le Commandeur, mettez-vous là, un peu derrière elle ; car si elle voit votre visage, tout est dit...
Le Commandeur de Roxanne
Allons, allons ; mais dépêchez.
La Marquise de Roxanne
Mon fils... Mon fils...
L'Abbé Durand
Madame, rappelez votre courage.
La Marquise de Roxanne
Mon fils... Qu'on me laisse... Qu'on me laisse mourir...
L'Abbé Durand
Mais, Madame, cette lettre, vous ne l'avez pas achevée, et nous l'avons lue... Il vous reste quelque espoir...
La Marquise de Roxanne
Il vit encore ?...
Le Commandeur de Roxanne
Oui, oui, il vit...
La Marquise de Roxanne
Ah ! Mon frère, mon cher frère... mais il est blessé mortellement ?...
Le Commandeur de Roxanne
Non, non...
La Marquise de Roxanne
Ô mon Dieu !... Mon Dieu, je voulais mourir, pardonnez-moi... Mon Dieu, sauvez mon fils...
Le Commandeur de Roxanne
C'est assez préparé... l'Abbé.
L'Abbé Durand
Encore un moment...
La Marquise de Roxanne
Mon frère... mes amis... mon fils n'est pas mortellement blessé... Ne me trompez-vous pas ?...
Le Commandeur de Roxanne
Eh ! Ma soeur...
L'Abbé Durand
Calmez-vous, Madame, et remerciez le Ciel...
La Marquise de Roxanne
Je dois le remercier... Ah Dieu ! Ô mon Dieu ! Je vous consacre ma vie si mon fils m'est rendu.
Le Commandeur de Roxanne
Que diable, l'Abbé, si vous ne finissez, elle va faire le voeu de renoncer au monde ; encore une préparation, et la voilà Carmélite. Ma soeur, écoutez-moi donc : séchez vos larmes, vous n'en devez répandre que de joie. M'entendez-vous ?...
La Marquise de Roxanne
De joie... Mais mon fils est blessé...
Le Commandeur de Roxanne
Et non, vous dis-je, il ne l'est pas...
La Marquise de Roxanne
Qu'entends-je ! Ah mon frère ! Se peut-il...
Le Commandeur de Roxanne
Il se porte mieux que vous et moi.
La Marquise de Roxanne
Ô Ciel !... Mon frère...
L'Abbé Durand
Oui, Madame.
Victoire
Ma chère Maîtresse, rien n'est plus vrai...
La Marquise de Roxanne
Mais cette lettre...
Le Commandeur de Roxanne
La Maréchale vous mande qu'elle est au désespoir, parce que son fils est blessé, mais légèrement ; il lui a même écrit pour lui donner de ses nouvelles et de celles de mon neveu, qui, dit-il, s'est distingué de la manière la plus brillante.
La Marquise de Roxanne
Il s'est distingué... Ah ! Je n'en doutais pas ; ... mais il vit, ... et il n'est point blessé...
Le Commandeur de Roxanne
Et la bataille est gagnée... et elle est décisive, et la paix en sera le fruit...
Le Commandeur, l'Abbé, l'embrassent ; Victoire lui baise les mains.
La Marquise de Roxanne
La paix, ... la paix... Mais qu'ai-je fait pour mériter tant de bonheur ? Mon fils ! Je te reverrai après tant de tourments et de pleurs. Tu vas m'être rendu... Mon frère, embrassez-moi donc, et vous aussi, mon cher Abbé, ... Et toi, ma pauvre Victoire... Félicitez donc la plus heureuse des mères.
La Marquise de Roxanne
Ma lettre... Où est-elle, que je la lise...
Elle la prend.
Le Commandeur de Roxanne
La voilà. Quel jour que celui d'une bataille gagnée... Cela fait regretter d'avoir quitté le service,... et de n'avoir pas tenu bon, malgré l'âge, la goutte, et les passe-droits.
La Marquise de Roxanne
Ah ! Mon fils, mon cher fils !... Quelle félicité est égale à la mienne !... Mais cette pauvre Maréchal... Allons, mon frère, la consoler, et nous enfermer avec elle.
Le Commandeur de Roxanne
Son fils lui écrit lui-même que sa blessure n'est rien.
Ils sortent.
La Marquise de Roxanne
Ah ! Je sais si le coeur d'une mère est difficile à rassurer. Venez, mon cher frère, ne me quittez pas, et surtout modérons devant elle l'excès d'une joie qui peut-être aigrirait sa peine.