Comédie · 1781

La tendresse maternelle

de Madame de Genlis

Représentation
≈ 39 min
Distribution
4 femmes, 2 hommes
Répliques
311
Écriture
En prose
Dans l’app
Importable

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
La Marquise de Roxanne F 97 ≈ 11 min 6
Victoire F 68 ≈ 9 min 6
Le Commandeur de Roxanne H 55 ≈ 8 min 3
La Vicomtesse de Blemont F 29 ≈ 5 min 1
L'Abbé Durand H 46 ≈ 5 min 5
Marguerite F 16 ≈ 2 min 2
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle La Tendresse Maternelle
La Marquise de Roxanne absentabsentabsent
Victoire absentabsentabsent
Le Commandeur de Roxanne absentabsentabsentabsentabsentabsent
La Vicomtesse de Blemont absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
L'Abbé Durand absentabsentabsentabsent
Marguerite absentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
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La Tendresse Maternelle

Scène 1

L'Abbé Durand, Victoire

L'Abbé Durand

Madame la Marquise est sortie !...

Victoire

Mon Dieu, oui, pour la troisième fois du jour.

L'Abbé Durand

La troisième fois, il n'est pas midi !...

Victoire

La pauvre femme, peut-elle tenir en place depuis le départ de Monsieur le Comte... Ah ! C'est une mère celle-là...

L'Abbé Durand

Son inquiétude est naturelle... À la veille d'une bataille, qui peut-être va lui ravir un fils unique, le meilleur sujet... le mieux né... ce n'est pas parce qu'il est mon élève, mis il est certain que je ne vois point de jeunes gens qu'on lui puisse comparer... À quinze ans il savait le latin comme moi.

Victoire

Et puis il aime Madame... Ah, mon Dieu, que leurs adieux furent touchants... Monsieur le Comte, qui n'avait jamais vu la guerre, était bien aise d'y aller... Mais il quittait Madame pour la première fois de sa vie, et, malgré la gloire, il avait le coeur bien gros. Madame, de son côté, voulait ne pas pleurer, mais on voyait qu'elle étouffait... aussi, après qu'il fût sorti de sa chambre, elle pensa mourir.

L'Abbé Durand

Cependant je l'ai vue pendant la paix désirer vivement la guerre, afin que Monsieur le Comte de Rozanne pût avoir des occasions de se distinguer... Elle paraissait alors aimer tant la gloire...

Victoire

Oui, mais de loin seulement... car de près je vous assure qu'elle la trouve beaucoup moins belle.

L'Abbé Durand

Elle n'est pas la première de cet avis.

Victoire

Ce n'est pourtant pas qu'elle manque de courage ; je vous assure que si elle avait pu suivre Monsieur le Comte, et partager tous les périls qu'elle redoute pour lui, elle se serait trouvée bien heureuse...

L'Abbé Durand

Dites-moi donc, Mademoiselle Victoire, où est-elle à présent ?...

Victoire

Chez son amie Madame la Maréchale, pour savoir s'il n'y a pas quelques nouvelles. Leurs deux enfants sont à l'armée, ils sont amis l'un et l'autre, voilà ce qui fait cette grande liaison...

L'Abbé Durand

Et puis Madame la Maréchale est plus à portée qu'une autre de savoir des nouvelles, elle est soeur du Ministre...

Victoire

Il courait hier un bruit sourd que la bataille était donnée... mais cela ne s'est pas confirmé... Ah, si cette incertitude dure encore quelque jour, je crains que Madame n'y succombe à la fin... L'inquiétude et la douleur la tuent...

L'Abbé Durand

Il est vrai qu'elle est bien changée.

Victoire

Son caractère est encore plus changé que sa figure ; elle qui est naturellement si douce, si égale, je ne la reconnais plus depuis que Monsieur le Comte est parti... un rien l'aigrit, la met en colère... et puis elle a toutes sortes de faiblesses qu'elle méprisait elle-même avant ce moment... Elle croit aux songes, quand elle a fait un mauvais rêve, la voilà de mauvaise humeur pour toute la journée. Hier matin j'ai cassé son miroir, elle en a presque pleuré. Monsieur l'Abbé, vous qui êtes savant, expliquez cela si vous pouvez.

L'Abbé Durand

Cela est tout simple, Madame la Marquise, comme toutes les femmes, n'a jamais fait d'études, elle est ignorante et crédule, et ces deux choses conduisent à la superstition.

Victoire

Mais je la sers depuis quinze ans, et je l'ai toujours vue, jusqu'à cet instant, à mille lieux de toutes ces misères ; elle s'en moquait même, et m'en a corrigée, moi qui vous parle. Dans le temps de sa grande maladie, quel courage n'a-t-elle pas montré !... Elle regrettait son mari et son fils ; car feu Monsieur vivait encore... Mais elle disait : je laisse à mon fils un bon père, je meurs tranquille ; vous en souvenez-vous ?

L'Abbé Durand

Oh, comme d'hier.

Victoire

Eh bien, elle n'avait pourtant pas fait plus d'études alors qu'à présent, et elle était ce que vous appelez Philosophe, et de plus, jeune et jolie ; comment arrangez-vous cela ?

L'Abbé Durand

Il y a longtemps qu'un Sage a dit, que l'histoire du coeur humain est inexplicable et incompréhensible, et cette sentence regarde particulièrement les femmes.

Victoire

Je ne me soucie guère de votre Sage, puisqu'il est aussi ignorant que moi.

L'Abbé Durand

Mon enfant tout le fruit de la science, c'est le doute ou l'incertitude.

Victoire

Pourquoi donc se tant fatiguer sur des livres, puisqu'un Docteur ou moi c'est la même chose... Mais quelqu'un vient...

L'Abbé Durand

C'est peut-être Madame.

Victoire

Oh, non, c'est sa cousine la Vicomtesse de Blémont.

L'Abbé Durand

Oh ! Je m'en vais, elle est trop bruyante pour moi. C'est une étourdie... une coquette...

en riant

Victoire

Vous lui en voulez de plus loin... Elle s'entend à tourner les têtes. Monsieur le Comte de Rozanne pourrait en dire des nouvelles...

L'Abbé Durand

C'est une pernicieuse femme ! Heureusement que l'empire, usurpé par toutes celles qui lui ressemblent, n'est jamais de longue durée...

L'Abbé sort.

Victoire

Paix donc, la voilà...

Scène 2

La Vicomtesse de Blemont, Victoire

La Vicomtesse de Blemont

Allons, je vais l'attendre ici... Victoire, je vous en prie, donnez-moi un fauteuil, je suis lasse à mourir.

Victoire

Madame ne tardera pas...

La Vicomtesse de Blemont

Je suis venue hier, mais on me dit qu'elle était malade, et ne voyait personne...

Victoire

Mon Dieu oui, et pour un sujet qu'on ne devinerait jamais, parce qu'elle avait entendu tirer le canon des Invalides ; car le Roi est venu hier à Paris...

La Vicomtesse de Blemont

Eh bien ! Après...

Victoire

Eh bien Madame, j'étais seule avec elle dans sa chambre ; elle paraissait assez tranquille, lorsque tout-à coup, en entendant ce maudit canon, elle a tressailli, et s'est écriée ; Qu'est-ce que c'est que cela ?... C'est le Roi qui passe, Madame... Ah ! Quel affreux bruit, a-t-elle répondu !... Et puis elle s'est mise à fondre en larmes, ce qui a duré jusqu'au soir.

La Vicomtesse de Blemont

Ah ! J'en suis charmée ; je ne suis donc pas la seule personne à qui le canon fasse une impression aussi forte ! Depuis la guerre je ne puis l'entendre sans éprouver des frémissements intérieurs... des agacements de nerfs... une certaine oppression !... On ne peut définir cela... Enfin, je suis bien aise que Madame de Roxanne soit comme moi, cela prouve que je ne suis pas folle... Comment se porte-t-elle aujourd'hui ?

Victoire

Oh ! Toujours de même ; elle ne dort point.

La Vicomtesse de Blemont

Qu'est-ce qui dort pendant la guerre ? On est si agitée... Savez-vous, Victoire, si Madame de Roxanne a sa loge aujourd'hui ?

Victoire

Je l'ignore ; ... car depuis la déclaration de la guerre, Madame n'a pas mis le pied aux Spectacles.

La Vicomtesse de Blemont

Quelle folie !... Mais cela se dissipe... Moi, sans la Comédie je serais morte... Plus on est sensible, plus on a besoin de distraction... Je me laisse traîner au Bal, à l'Opéra : assurément ce n'est pas mon goût qui m'y conduit, mais c'est la raison.

Victoire

Sans doute. À quoi bon tomber malade.

La Vicomtesse de Blemont

Victoire, comment trouvez-vous ma robe ?

Victoire

Charmante ; mais Madame est habillée de bien bonne heure.

La Vicomtesse de Blemont

Oh ! C'est que je ne dois pas rentrer chez moi de la journée... Je hais ma maison...

Victoire

Depuis l'absence de Monsieur le Vicomte de Blémont ?

La Vicomtesse de Blemont

Elle me paraît un tombeau... C'est une cruelle chose que la guerre... Craindre pour un mari, des frères, des parents, des amis...

Victoire

Et même un amant...

La Vicomtesse de Blemont

Victoire, il y a bien longtemps que vous êtes à Madame de Rozanne ?

Victoire

Oui, Madame, sept ou huit ans avant votre mariage, à peu près.

La Vicomtesse de Blemont

C'est une bonne femme que Madame de Rozanne ; elle a été belle, à ce que l'on dit.

Victoire

Elle l'est bien encore...

La Vicomtesse de Blemont

On prétend qu'elle se peint les sourcils... mais je n'en crois rien.

Victoire

Si cela est, je ne suis point dans la confidence ; mais ce qu'il y a de certain, c'est que la chose qui l'occupe le moins, c'est la figure ; et dans aucun temps elle n'a paru s'en soucier, pas même du vivant de Monsieur...

La Vicomtesse de Blemont

Du vivant de Monsieur... Vous croyez donc qu'une veuve doit renoncer à plaire ?... Et qu'on ne peut avoir cette prétention que pour un mari ?... Du vivant de Monsieur est charmant, je m'en souviendrai... Quel âge avez-vous Victoire ?

Victoire

Trente et un ans, Madame.

La Vicomtesse de Blemont

Trente et un ans ?... Vous avez beaucoup d'innocence pour votre âge... Mon Dieu, mon enfant donnez-moi ce tabouret, car j'ai les pieds si enflés... Ce maudit Bal d'hier...

Victoire

Madame a dansé cette nuit ?...

La Vicomtesse de Blemont

Eh mon Dieu oui... On dit que la danse est un exercice si sain... Il est bien vrai qu'à moi elle m'est nécessaire. Il me faut du mouvement, de l'action... sans cela je tombe dans des vapeurs si noires...

Victoire

Oserai-je demander à Madame le nom de son Médecin ?...

La Vicomtesse de Blemont

Pourquoi ?

Victoire

C'est que je voudrais le prendre ; car il me semble que ses remèdes ne sont pas fâcheux... Et le régime qu'il prescrit à Madame, lui réussit si bien ; elle est si fraîche...

La Vicomtesse de Blemont

Je suis bien maigre pourtant... Et puis j'ai la manie de ne point mettre de rouge le matin, et je suis pâle comme la mort.

Victoire

Réellement, Madame, vous n'avez point de rouge ?

La Vicomtesse de Blemont

Pas l'apparence.

À part.

Victoire

Assurément on ne l'imaginerait pas. Aussi je n'en crois rien.

La Vicomtesse de Blemont

Mais Madame de Rozanne ne vient point.

Victoire

En effet, cela est singulier... Mais apparemment qu'en sortant de chez Madame la Maréchale, elle aura été à la Conciergerie ou aux Enfants-Trouvés.

La Vicomtesse de Blemont

Comment ! Qu'est-ce que c'est que cela ?

Victoire

Oh ! C'est que Madame va de temps en temps délivrer des Prisonniers, et porter de l'argent aux Enfants-Trouvés, et puis quelquefois la pitié la saisit au point pour quelqu'un de ces petits infortunés, qu'elle s'en charge tout-à-fait. Et à ma connaissance j'en sais quatre qu'elle fait élever ; elle est bien charitable.

La Vicomtesse de Blemont

J'aime cela... J'aime la bienfaisance... Victoire, voyez si mes gens sont là, je vous en prie ; car il faut que je m'en aille. Vous direz à Madame de Rozanne que je suis au désespoir de n'avoir pu l'attendre plus longtemps ; mais je reviendrai ce soir. A-t-elle eu des nouvelles de son fils lundi dernier ?

Victoire

Oui, Madame, mais point depuis.

La Vicomtesse de Blemont

Je partage bien toutes ses inquiétudes assurément, je l'aime de toute mon âme, et son fils aussi...

Victoire

Madame, en effet, doit un peu d'amitié à Monsieur le Comte.

La Vicomtesse de Blemont

Parce qu'il est mon cousin, n'est-ce pas Victoire ?...

Victoire

Enfin, Madame, je m'entends.

La Vicomtesse de Blemont

Monsieur de Rozanne m'intéresse beaucoup... Il n'est pas mon ami, mais je sens qu'il le sera. Présentement il est trop jeune encore...

Victoire

Mais, Madame, il a vingt-deux ans.

La Vicomtesse de Blemont

Mais savez-vous, Victoire, que suis très vieille, moi, j'ai un an de plus que lui.

Haut.

Victoire

Bon, elle se rajeunit de quatre ans ? En vérité, Madame, vous n'en paraissez pas avoir plus de vingt.

La Vicomtesse de Blemont

Il est vrai que je pourrais facilement cacher mon âge ; mais je le dis bonnement. Adieu donc, ma chère Victoire... À propos, n'oubliez pas de demander sa loge à la Comédie Française, si elle n'en a pas disposé.

Victoire

Oui, Madame.

La Vicomtesse de Blemont

Vous m'enverrez le billet, je vais laisser ici un de mes gens pour l'attendre.

Victoire

Je vais appeler les gens de Madame.

La Vicomtesse de Blemont

Non, non, cela n'est pas nécessaire ; mais seulement ressouvenez-vous de la loge...

Victoire

Vos ordres seront exécutés, Madame.

Elle sort.

La Vicomtesse de Blemont

Adieu, Victoire ; en vérité, vous êtes fort aimable : mais envoyez-moi mon billet, et faites-le écrire devant vous ; car quelquefois Madame de Rozanne est si légère, qu'elle pourrait fort bien l'oublier. Mon Dieu, je me sauve, il est midi trois quarts.

Scène 3

Victoire

Victoire

Voilà une bonne tête... Elle est jolie... mais bien folle... Grand Dieu quel chagrin elle a pensé à donner à Madame... J'ai vu le moment où Monsieur le Comte, séduit par ses coquetteries, allait s'y attacher tout de bon... Heureusement que cela n'a pas duré. Mais j'entends un carrosse... Oh, pour le coup, c'est sûrement Madame.

Scène 4

Victoire, L'Abbé Durand, La Marquise de Roxanne

Victoire

Eh bien, Monsieur l'Abbé, est-ce Madame ?...

La Marquise arrive.

L'Abbé Durand

Oui la voilà.

Victoire

Elle a l'air encore plus triste qu'à son ordinaire.

La Marquise de Roxanne

Mon Beau-frère est-il venu ?

Victoire

Monsieur le Commandeur ?... Non, Madame.

L'Abbé Durand

Eh bien, Madame, point de nouvelles ?...

La Marquise de Roxanne

Non. La Maréchale a fait partir ce matin un de ses gens pour Versailles, il n'est pas encore revenu... Aussitôt qu'il le sera elle m'enverra la réponse de son frère. J'ai laissé chez elle Lapierre pour l'attendre...

Victoire

À quelle heure Madame veut-elle dîner ?

La Marquise de Roxanne

Je pense que Lapierre est une bête... J'aime mieux charger Saint-Jean de cette commission.

L'Abbé Durand

Mais, Madame, il ne faut pas beaucoup d'esprit pour apporter une lettre.

La Marquise de Roxanne

Enfin, je veux que Saint-Jean y aille, Victoire courez le lui dire... Écoutez donc : qu'il fasse seller un cheval, afin de pouvoir revenir plus vite.

Victoire

Seller un cheval ; Madame la Maréchale demeure à deux pas d'ici.

La Marquise de Roxanne

Ce ne sont pas des conseils que je vous demande... Faites ce que je vous dis, sans tant raisonner.

Elle veut sortir.

Victoire

Seller un cheval, pour aller au bout de la rue... Allons...

La Marquise de Roxanne

Mademoiselle, vous direz qu'on n'ôte pas mes chevaux, parce que je peux sortir d'un moment à l'autre.

Elle sort.

Victoire

Oui, Madame.

La Marquise de Roxanne

L'Abbé, je vous prie de demander ma liste, j'en veux rayer quelques personnes, qui sûrement ne me donneraient pas de nouvelles.

Il sort.

L'Abbé Durand

Je vais vous la chercher.

Elle s'assied.

Elle tombe la tête appuyée sur ses mains.

La Marquise de Roxanne

Ô mon fils !... Mon fils !... Quelle situation que la mienne.... Tout ce qui m'entoure me devient odieux. Hélas ! Il semble que personne ne sente comme moi, excepté la Maréchale cependant : aussi comme je l'aime !... Combien elle m'est devenue chère !... Je suis aujourd'hui d'un accablement.... Je ne puis me souvenir.... Je ne sais ce que j'ai.... Cela n'est pas naturel... Mon Dieu, si c'était un pressentiment... Ah, mon fils...

Scène 5

La Marquise de Roxanne, L'Abbé Durand

La Marquise de Roxanne

Eh bien ! L'Abbé, Saint-Jean est-il parti ?

Il lui donne la liste.

L'Abbé Durand

Oui, Madame, il monte à cheval... Voilà la liste que vous avez demandée.

La Marquise de Roxanne

Voyons, lisez.

L'Abbé Durand

Monsieur le Président d'Arcy...

La Marquise de Roxanne

Ah ! Rayez celui-là... J'ai pris tous les gens de robe en aversion... Ils sont trop heureux pour moi.

L'Abbé Durand

Mais Monsieur le Président est votre oncle.

La Marquise de Roxanne

Et que m'importe !...

Il efface... Il lit.

Il lit.

L'Abbé Durand

Je cherche mon crayon... Ah le voici. Hom... Monsieur votre beau-frère, cela va sans dire... Passons. Monsieur le Baron d'Erville...

La Marquise de Roxanne

Ah ! Laissez celui-là, le pauvre homme est aussi affligé que moi ; son neveu, comme mon fils, fait sa première campagne...

L'Abbé Durand

Le baron d'Erville... C'est lui qui est si vieux, si sourd ?... Vous avez bien changé pour lui ; car je me souviens qu'autrefois il vous ennuyait cruellement.

La Marquise de Roxanne

Après.

L'Abbé Durand

Madame la Duchesse de Ponteuil.

La Marquise de Roxanne

Effacez-la.

L'Abbé Durand

Mais, Madame, elle était votre amie.

La Marquise de Roxanne

Mon amie... Une femme en procès avec ses enfants... Une femme qui les a vu partir l'un et l'autre avec une indifférence, une dureté...

L'Abbé Durand

De tout temps l'intérêt a divisé les hommes. Quand on a un peu lu, on fait...

La Marquise de Roxanne

Ah ! Faites-moi grâce de vos citations, Monsieur l'Abbé, je vous en prie.

Haut, il lit.

L'Abbé Durand

Quelle humeur ! Madame de Senantes.

La Marquise de Roxanne

Effacez, effacez... Elle est veuve ; elle n'a ni enfants ni frères, elle ne prend d'intérêt à rien.

L'Abbé Durand

Madame la Vicomtesse de Blémont.

La Marquise de Roxanne

Laissez celle-là... Quoiqu'il y ait quinze jours que je n'en aie entendu parler.

L'Abbé Durand

Par exemple, celui-là m'étonne. Une coquette qui vous a donné tant de chagrin, qui est cause que Monsieur le Comte a refusé l'établissement le plus avantageux : une évaporée que je vous ai vu craindre, et même haïr...

La Marquise de Roxanne

Tout cela n'existe plus... Au fond, elle n'a pas un mauvais coeur... Elle aimait mon fils...

L'Abbé Durand

Elle l'aimait... Elle l'aimait, et c'est là le titre...

La Marquise de Roxanne

Mon Dieu ! L'Abbé, il y a des faiblesses qu'il faut condamner, mais qu'on doit plaindre... D'ailleurs vous savez comme moi, qu'il n'y a eu que de l'étourderie dans sa conduite. La Vicomtesse est légère, mais elle est honnête ; ... et si elle a eu le malheur d'être sensible... Puis-je lui refuser la consolation de venir s'attendrir avec moi... Qu'elle vienne, qu'elle vienne ici, elle y sera bien reçue.

L'Abbé Durand

En vérité, Madame, vous à qui j'ai toujours reconnu des principes si purs et si délicats, je l'avoue, vous me surprenez infiniment.

La Marquise de Roxanne

Je vous surprends... Ah ! Cela doit être... Il faudrait avoir un coeur semblable au mien pour me comprendre, mais achevez.

L'Abbé Durand

Voilà tout...

Elle se lève.

La Marquise de Roxanne

On vient... Mon Dieu ! C'est peut-être Saint-Jean... Voyez... Non, j'y vais.

Scène 6

Le Commandeur de Roxanne, La Marquise de Roxanne, L'Abbé Durand

Le Commandeur de Roxanne

Bonjour, ma soeur... Vous paraissez bien agitée...

La Marquise de Roxanne

Eh ! Puis-je être autrement ? Mon frère, ne savez-vous rien de nouveau ?

Le Commandeur de Roxanne

Non. Je sors de chez le Marquis de Blézac, qui doit être instruit, comme vous savez...

La Marquise de Roxanne

Eh bien !

Le Commandeur de Roxanne

Je dis qu'il doit être instruit, puisque son neveu commande l'armée.

La Marquise de Roxanne

Eh bien, l'avez-vous vu ?

Le Commandeur de Roxanne

Il est dans la bouteille à l'encre celui-là.

La Marquise de Roxanne

Que vous a-t-il dit ?

Le Commandeur de Roxanne

J'ai donc été chez lui ; je comptais le trouver, parce qu'il a la goutte ; et point du tout, il venait de partir pour Versailles.

La Marquise de Roxanne

Partir pour Versailles... malgré la goutte... Cela veut dire quelque chose... mon frère...

Le Commandeur de Roxanne

Eh bien après...

La Marquise de Roxanne

L'Abbé, envoyez encore chez la Maréchale... Non, envoyons plutôt à Versailles... Mon frère...

Le Commandeur de Roxanne

Mais tout cela est inutile... Calmez-vous...

L'Abbé Durand

Madame la Maréchale vous a promis...

La Marquise de Roxanne

L'Abbé, mon cher Abbé... De grâce, allez chez elle...

Le Commandeur de Roxanne

Mais quelle folie !...

La Marquise de Roxanne

J'ai envie d'y retourner...

Le Commandeur de Roxanne

Parbleu, écoutez-moi donc... J'ai mon Valet de chambre à Versailles, moi... Il est établi chez Blézac, avec ordre exprès, de ma part, de revenir sur le champ s'il apprend quelque chose de nouveau. C'est Dumont, vous le connaissez, vous savez s'il est intelligent et expéditif...

La Marquise de Roxanne

Mais s'il revient, il ira chez vous...

Le Commandeur de Roxanne

Eh, non, comme je ne compte pas vous quitter, je lui ai dit de revenir ici, parce qu'il est plus vraisemblable qu'il m'y trouvera, que chez moi.

La Marquise de Roxanne

Vous ne me quitterez pas ?... Mon frère, qu'est-ce que cela signifie... Mon Dieu ! Sauriez-vous ?... Mon frère, vous me cachez peut-être...

Le Commandeur de Roxanne

À qui diable en avez-vous ?...

La Marquise de Roxanne

Vous ne savez rien...

Le Commandeur de Roxanne

Mais quoi ?...

Elle tombe dans un fauteuil.

La Marquise de Roxanne

De la bataille... Vous ne répondez pas ?... Elle est donnée... Mon fils...

Le Commandeur de Roxanne

Ma soeur, ma soeur... Vous me feriez devenir fou ; je ne sais rien de nouveau, je vous le répète, je vous le jure... Parbleu, vous avez une rude tête.

La Marquise de Roxanne

Ah ! Je respire... Ah ! Mon frère, pardonnez-moi... Hélas ! Qui m'excusera, si ce n'est vous ?

Le Commandeur de Roxanne

Non, je ne vous excuse pas, vous êtes trop extravagante aussi. Que diable, votre fils est mon neveu, il est le dernier de notre nom ; croyez-vous qu'il ne me soit pas aussi cher qu'à vous ?...

La Marquise de Roxanne

Ah ! Ne nous comparons point.

Le Commandeur de Roxanne

Que diantre je ne vous reconnais plus... Souvenez-vous donc combien de fois, vous avez, avec moi, souhaité la guerre...

La Marquise de Roxanne

Ce souhait était inhumain, insensé : le Ciel, en l'exauçant, me punis assez cruellement d'avoir pu le former...

Le Commandeur de Roxanne

Ah parbleu, je crois que si vous pouviez trouver un moyen de faire revenir votre fils, vous l'emploieriez bien vite, et...

La Marquise de Roxanne

Ô Ciel ! Qu'osez-vous penser !... Ah que vous me connaissez mal !... Soyez bien sûr que sa gloire m'est encore plus cher que sa vie...

Le Commandeur de Roxanne

Ah ! Voilà comme une Française doit parler...

L'Abbé Durand

Il est deux heures... Madame ne songe pas à dîner.

Le Commandeur de Roxanne

Allons, allons, venez vous mettre à table, ma soeur.

La Marquise de Roxanne

Non, je ne dînerai pas aujourd'hui.

Le Commandeur de Roxanne

Je ne souffrirai pas cela... Voulez-vous vous tuer ?...

La Marquise de Roxanne

Non, mon frère... Mais en vérité c'est que j'ai trop souper hier... Allez, de grâce, laissez-moi, je vous en conjure...

Ils sortent.

Le Commandeur de Roxanne

Allons, venez l'Abbé ; il n'y a que nous deux de raisonnables dans la maison.

Elle tombe le visage caché par ses mains et par son mouchoir, et les coudes appuyés sur une table qui doit être à côté d'elle.

La Marquise de Roxanne

Mon fils, le dernier de son nom, voilà ce qui le frappe... Ah, Dieu, comment cette idée peut-elle occuper ?... Que l'orgueil est vil et méprisable, il détruit tout autre sentiment... Je ne suis bien que seule... Qu'entièrement livrée à moi-même... On contraint ma douleur, mais on ne peut m'en distraire un moment... Je ne vis pas... non... chaque matin je voudrais être à la fin de la journée... L'incertitude, l'attente... L'espoir me font compter tous les instants. Insensée que je suis, peut-être... Oui, peut-être que la situation cruelle où je me trouve est heureuse en comparaison de celle qui m'attend !... Quelle réflexion désespérante ! Hélas, je demande des nouvelles, et c'est peut-être l'arrêt de ma mort que je désire... Si je suis réservée au plus affreux des malheurs, c'est du moins une consolation que la certitude de n'y pouvoir survivre... Moi, vivre alors... et comment, et pour qui ?... Ô, mon fils !... Je n'existe que pour toi... Ta destinée fera la mienne.

Scène 7

La Marquise de Roxanne, Victoire, Marguerite

La Marquise de Roxanne

Qui vient ? Que me veut-on ?

Victoire

Ce n'est rien, Madame ; ... c'est Marguerite, cette vieille femme, que vous avez tirée de la misère, qui vient pour vous remercier.

La Marquise de Roxanne

Quelle importunité, dans l'état où je suis... que ne l'avez-vous renvoyée.

Victoire

Je voulais prendre les ordres de Madame.

La Marquise de Roxanne

Et bien dites-lui que je ne puis voir personne...

Victoire

Cette pauvre femme est bien dans la peine aussi...

La Marquise de Roxanne

Si elle a encore besoin d'argent qu'on lui en donne...

Victoire

Oh, ce n'est pas cela. Mon Dieu, grâce à Madame, elle se trouve assez riche à présent ; mais c'est qu'elle a un fils...

La Marquise de Roxanne

Elle a un fils !...

Victoire

Oui ; elle a un fils soldat, et...

La Marquise de Roxanne

Elle a un fils soldat !... Ah, la pauvre femme, que je la plains... Qu'on ne la renvoie pas, Victoire, je veux la voir...

Victoire

Son fils, justement, est soldat dans le régiment de Monsieru le Comte...

La Marquise de Roxanne

Qu'elle vienne, qu'elle vienne...

Elle sort.

Victoire

Je vais la chercher... Elle sera bien contente...

Victoire revient avec Marguerite ; la Marquise se levant et allant au devant d'elle.

Victoire sort.

La Marquise de Roxanne

Il me sera doux de voir cette pauvre femme, de l'entendre, de pleurer avec elle... Mais la voici... Approchez, approchez : Victoire, laissez-nous.

Marguerite

Pardon, Madame...

La Marquise de Roxanne

Venez...

Marguerite

Ah, Madame, vous m'avez sauvé la vie, par vos généreux secours... Pardonnez-moi, Madame, si je ne parais pas contente à vos yeux... et si, malgré moi...

La Marquise de Roxanne

Vous pleurez, pauvre femme !... Qu'elle m'attendrit !...

Marguerite

Hélas ! Madame, c'est que j'ai un fils...

La Marquise de Roxanne

Oui, je le sais... Comment s'appelle-t-il ?

Marguerite

La Tulipe, Madame, c'est son nom de guerre ; il est dans le régiment de Monsieur le Comte.

La Marquise de Roxanne

Quel âge a-t-il ?...

Marguerite

Vingt ans, Madame ; c'était toute ma consolation... Jusqu'au jour de la guerre, j'étais si heureuse, Madame... Je me portais bien, je pouvais travailler, j'avais de quoi vivre.

La Marquise de Roxanne

Ma chère bonne-femme, soyez tranquille, vous ne manquerez plus de rien.

Marguerite

Oh, Madame, vous m'avez donné bien au-delà de mes besoins... Mais mon fils... hélas, Madame, s'il périt, tout ce que vous avez fait pour moi me sera peut-être inutile... Je crois bien que le chagrin...

La Marquise de Roxanne

Non, non, ma chère amie, le Ciel aura pitié de vous, de moi... Il daignera nous rendre nos enfants.

Marguerite

Ah ! Je le prie pour le vôtre comme pour le mien.

La Marquise de Roxanne

Vous priez Dieu pour mon fils !...

Marguerite

Ah ! Oui, Madame, tous les jours ; j'ai même commencé une neuvaine.

La Marquise de Roxanne

Tenez, mon enfant...

Marguerite

Madame... En vérité... Je n'étais pas venu pour cela...

La Marquise de Roxanne

Prenez, prenez... gardez cet argent pour votre fils, vous le lui donnerez à son retour...

Marguerite

Oh, mon pauvre la Tulipe !... Excusez, Madame... Vous savez ce que c'est que d'être mère...

La Marquise de Roxanne

Écoutez-moi... J'écrirai à mon fils pour lui recommander le vôtre, et pour qu'il m'en donne des nouvelles... Je lui écrirai dès ce soir...

Marguerite

Ah ! Madame, que vous me soulagez ; car si mon fils est blessé, qui est-ce qui en prendrait soin ?

La Marquise de Roxanne

Ah Dieu ! Quelles funestes idées... Et si le mien lui-même !...

Marguerite

Pourvu qu'il ne soit que blessé encore !... Car hélas ! Quand on va à la guerre, il n'y a que Dieu qui sache si l'on en reviendra... Et par malheur c'est le plus brave qui y trouve le plus de dangers... Et mon garçon est si hardi, si entreprenant !...

La Marquise de Roxanne

Allez mon enfant, allez... Restez dans ma maison, je vous logerai, je prends soin de vous, je vous garderai toujours chez moi... Vous reviendrez me voir ; mais dans ce moment, allez... J'ai besoin d'être seule.

Marguerite

Dieu vous bénira... Oui, Madame... Vous reverrez votre fils, vous le reverrez bientôt en bonne santé... Mon coeur me le dit...

La Marquise de Roxanne

Ah ! Pauvre femme... Vous me ranimez ; voilà le premier moment de consolation que je goûte... Embrassez-moi...

Marguerite

Eh ! Madame, Madame.

La Marquise de Roxanne

Ma chère amie, quand mon fils reviendra, je lui demanderai le congé du tien ; je l'établirai, je le marierai, je te le promets.

Marguerite

Est-il possible, Madame ?

Scène 8

Le Commandeur de Roxanne, La Marquise de Roxanne, Marguerite

Le Commandeur de Roxanne

Ma foi j'ai bien dîné... Mais en voici bien d'un autre... Que diable fait-là ma soeur ?...

La Marquise de Roxanne

Allez, ma chère Marguerite, ce n'est pas la dernière fois du jour que nous nous verrons ; allez.

Elle sort.

Marguerite

Ô mon Dieu ! Vous êtes juste, sauvez son fils...

Le Commandeur de Roxanne

Eh bien, ma soeur, vous voilà toute en larmes. Sur mon honneur, vous devenez tout-à-fait folle.

La Marquise de Roxanne

Que voulez-vous mon frère, je ne puis me changer.

Le Commandeur de Roxanne

Parbleu, l'Abbé vient de me conter un trait de vous, qui m'enchante.

La Marquise de Roxanne

Quoi donc ?

Le Commandeur de Roxanne

Vous rayez tout le monde de votre liste, et vous y laissez Madame la Vicomtesse de Blémont, et cela à cause des jolis desseins qu'elle a eu sur votre fils... Quand je me rappelle toutes les jérémiades que vous m'avez faites sur elle, vos craintes... vos gémissements, vos sanglots. Ah ! Morbleu, je regretterai toute ma vie, et ma sotte pitié, et tant de nuits passées à vous remettre la tête. Madame la Vicomtesse de Blémont, une folle... décriée... perdue, une impertinente, dont j'ai, moi personnellement, toutes les raisons de me plaindre...

La Marquise de Roxanne

Avez-vous tout dit ?

Le Commandeur de Roxanne

Non, non, vous m'entendrez jusqu'au bout. Ah ça, ma soeur, je vous passe votre motif ; mais s'il était aussi fondé qu'il est extravagant, qu'auriez-vous à répondre ?

La Marquise de Roxanne

Comment ?

Le Commandeur de Roxanne

Oui, la Vicomtesse n'a ses entrées ici, que parce que vous supposez qu'elle aime encore mon neveu, n'est-ce pas ?

La Marquise de Roxanne

Eh bien, après ?

Le Commandeur de Roxanne

Eh bien, moi je vous dis qu'elle ne songe non plus à lui qu'au grand Turc.

La Marquise de Roxanne

En vérité, mon frère, je puis penser sans aveuglement qu'il est possible d'aimer mon fils : il est certain qu'elle a eu du penchant pour lui ; et la situation où il est, son danger, doivent ranimer des sentiments qui n'ont jamais été parfaitement détruits.

Le Commandeur de Roxanne

Des sentiments !... Vous me faites rire... Oui, la Vicomtesse est bien une femme à sentiments... Votre fils est jeune, joli, bien tourné ; je crois sans peine qu'elle a eu pour lui une fantaisie assez vive...

La Marquise de Roxanne

Quelles idées... Et quelles expressions !

Le Commandeur de Roxanne

Ne vous en choquez-vous pas ? Ah ! Je vous conseille de faire la prude... le jour même où vous voulez recevoir à bras ouverts une femme qui... Ne me faites pas parler... Mais venons au fait. Eh bien, Madame la Marquise, je vous soutiens donc, moi, que votre Vicomtesse de Blémont n'a nul besoin de venir s'attendrir avec vous.

La Marquise de Roxanne

Vous ne me ferez pas changer d'opinion.

Le Commandeur de Roxanne

Si fait parbleu, je vous en ferai changer. Écoutez-moi...

La Marquise de Roxanne

Mon Dieu, mon frère, laissons ce discours.

Le Commandeur de Roxanne

Je n'ai plus qu'un mot à dire. Elle est venue ce matin vous voir, la Vicomtesse.

La Marquise de Roxanne

Ah ! Elle est venue, on ne me l'a pas dit.

Le Commandeur de Roxanne

Eh bien elle est venue.

La Marquise de Roxanne

Eh bien ! Vous voyez que je n'en suis pas oubliée.

Le Commandeur de Roxanne

Mais savez-vous pourquoi ?... Devinez... Allons, allons, je m'en vais vous le dire : elle est venue pour vous demander votre loge... Ah ! Qu'en pensez-vous de celui-là ? Et puis historiquement elle a conté à Victoire qu'elle était lasse à mourir, parce qu'elle a dansé toute la nuit... Hem ?... Vous ne dites mot. Voilà cette femme affligée, cette femme victime d'un sentiment qui n'a jamais été détruit... Que diable, ma soeur, connaissez donc mieux vos gens ; il n'est pas permis à trente-huit ans d'être de la crédulité dont vous êtes...

La Marquise de Roxanne

Ah ! Mon frère, j'entends bien du bruit là-dedans... Ce sont sûrement des nouvelles.

Le Commandeur de Roxanne

C'est peut-être Dumont.

La Marquise de Roxanne

Voyez... Voyez... Ah ! Mon frère !...

Scène 9

Victoire, La Marquise de Roxanne, L'Abbé Durand, Le Commandeur de Roxanne

Victoire

Madame, voilà une lettre...

La Marquise de Roxanne

Une lettre... Et de qui ?...

Victoire

De Madame la Maréchale.

Elle tombe dans son fauteuil.

La Marquise de Roxanne

Ah, donnez...

L'Abbé Durand

Nous avons gagné la bataille, je ne sais pas d'autres détails.

Le Commandeur de Roxanne

Ô Ciel !... Mais paix...

Elle s'interrompt.

Elle tombe évanouie.

La Marquise de Roxanne

Hélas ! Madame, je suis au désespoir. Ah ! Mon fils... Je me meurs...

Le Commandeur de Roxanne

Ah, grand Dieu ! Ma soeur...

Victoire

Elle est sans connaissance.

L'Abbé Durand

Il faut la secourir.

L'Abbé amène plusieurs domestiques qui s'empressent.

Le Commandeur de Roxanne

De l'eau, de l'eau... Défaites son collier... L'Abbé, appelez ses gens...

Victoire

Hélas ! Elle est comme morte...

Le Commandeur de Roxanne

La tenez-vous bien ?...

Victoire

Oui, Monsieur.

Le Commandeur de Roxanne

Voyons donc cette funeste lettre... et s'il est bien vrai... Pendant qu'on secoure la Marquise, il prend la lettre, et lit tout bas : après avoir lu il s'écrie : L'Abbé, l'Abbé, mon neveu se porte bien, il a fait des merveilles, et il n'a pas reçu la moindre blessure.

L'Abbé Durand

Ô Ciel !...

Victoire

Ah ! Monsieur le Commandeur, venez donc rendre Madame à la vie...

Le Commandeur de Roxanne

Elle n'avait lu que les premiers mots de la lettre... Diable soit des femmes, qui commencent toujours par s'évanouir... Elle m'a bouleversé moi... Je n'en puis plus...

Victoire

Je crois qu'elle revient un peu.

L'Abbé Durand

Un moment, je fais une réflexion. Si, quand elle aura repris connaissance, nous allons lui dire la vérité, c'est risquer de lui causer la plus funeste révolution. Il y a beaucoup d'exemples de femmes mortes de joie, témoin cette célèbre Lacédémonienne...

Le Commandeur de Roxanne

Que diable, l'Abbé, il s'agit bien ici de Lacédémone.

Victoire

Monsieur le Commandeur, je crois que Monsieur l'Abbé a raison... Il faudrait absolument préparer un peu Madame.

Le Commandeur de Roxanne

À la bonne heure ; ... mais vous la préparerez donc, vous autres, car moi je n'entends rien à cela...

L'Abbé Durand

Oui ; oui, laissez-moi faire... et ne parlez que lorsque je vous ferai signe.

Le Commandeur de Roxanne

Oui, mais que cela ne soit pas long...

Victoire

Sa pâleur se dissipe un peu...

L'Abbé Durand

Elle revient... elle revient... Monsieur le Commandeur, mettez-vous là, un peu derrière elle ; car si elle voit votre visage, tout est dit...

Le Commandeur de Roxanne

Allons, allons ; mais dépêchez.

La Marquise de Roxanne

Mon fils... Mon fils...

L'Abbé Durand

Madame, rappelez votre courage.

La Marquise de Roxanne

Mon fils... Qu'on me laisse... Qu'on me laisse mourir...

L'Abbé Durand

Mais, Madame, cette lettre, vous ne l'avez pas achevée, et nous l'avons lue... Il vous reste quelque espoir...

La Marquise de Roxanne

Il vit encore ?...

Le Commandeur de Roxanne

Oui, oui, il vit...

La Marquise de Roxanne

Ah ! Mon frère, mon cher frère... mais il est blessé mortellement ?...

Le Commandeur de Roxanne

Non, non...

La Marquise de Roxanne

Ô mon Dieu !... Mon Dieu, je voulais mourir, pardonnez-moi... Mon Dieu, sauvez mon fils...

Le Commandeur de Roxanne

C'est assez préparé... l'Abbé.

L'Abbé Durand

Encore un moment...

La Marquise de Roxanne

Mon frère... mes amis... mon fils n'est pas mortellement blessé... Ne me trompez-vous pas ?...

Le Commandeur de Roxanne

Eh ! Ma soeur...

L'Abbé Durand

Calmez-vous, Madame, et remerciez le Ciel...

La Marquise de Roxanne

Je dois le remercier... Ah Dieu ! Ô mon Dieu ! Je vous consacre ma vie si mon fils m'est rendu.

Le Commandeur de Roxanne

Que diable, l'Abbé, si vous ne finissez, elle va faire le voeu de renoncer au monde ; encore une préparation, et la voilà Carmélite. Ma soeur, écoutez-moi donc : séchez vos larmes, vous n'en devez répandre que de joie. M'entendez-vous ?...

La Marquise de Roxanne

De joie... Mais mon fils est blessé...

Le Commandeur de Roxanne

Et non, vous dis-je, il ne l'est pas...

La Marquise de Roxanne

Qu'entends-je ! Ah mon frère ! Se peut-il...

Le Commandeur de Roxanne

Il se porte mieux que vous et moi.

La Marquise de Roxanne

Ô Ciel !... Mon frère...

L'Abbé Durand

Oui, Madame.

Victoire

Ma chère Maîtresse, rien n'est plus vrai...

La Marquise de Roxanne

Mais cette lettre...

Le Commandeur de Roxanne

La Maréchale vous mande qu'elle est au désespoir, parce que son fils est blessé, mais légèrement ; il lui a même écrit pour lui donner de ses nouvelles et de celles de mon neveu, qui, dit-il, s'est distingué de la manière la plus brillante.

La Marquise de Roxanne

Il s'est distingué... Ah ! Je n'en doutais pas ; ... mais il vit, ... et il n'est point blessé...

Le Commandeur de Roxanne

Et la bataille est gagnée... et elle est décisive, et la paix en sera le fruit...

Le Commandeur, l'Abbé, l'embrassent ; Victoire lui baise les mains.

La Marquise de Roxanne

La paix, ... la paix... Mais qu'ai-je fait pour mériter tant de bonheur ? Mon fils ! Je te reverrai après tant de tourments et de pleurs. Tu vas m'être rendu... Mon frère, embrassez-moi donc, et vous aussi, mon cher Abbé, ... Et toi, ma pauvre Victoire... Félicitez donc la plus heureuse des mères.

La Marquise de Roxanne

Ma lettre... Où est-elle, que je la lise...

Elle la prend.

Le Commandeur de Roxanne

La voilà. Quel jour que celui d'une bataille gagnée... Cela fait regretter d'avoir quitté le service,... et de n'avoir pas tenu bon, malgré l'âge, la goutte, et les passe-droits.

La Marquise de Roxanne

Ah ! Mon fils, mon cher fils !... Quelle félicité est égale à la mienne !... Mais cette pauvre Maréchal... Allons, mon frère, la consoler, et nous enfermer avec elle.

Le Commandeur de Roxanne

Son fils lui écrit lui-même que sa blessure n'est rien.

Ils sortent.

La Marquise de Roxanne

Ah ! Je sais si le coeur d'une mère est difficile à rassurer. Venez, mon cher frère, ne me quittez pas, et surtout modérons devant elle l'excès d'une joie qui peut-être aigrirait sa peine.

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

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