Opéra comique · 1763

Le magasin des modernes

de Charles-François Panard

Représentation
≈ 28 min
Distribution
2 femmes, 5 hommes
Répliques
145
Écriture
En vers
Dans l’app
Importable

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Mercure H 72 ≈ 7 min 8
Le Poète H 16 ≈ 6 min 2
Le Compositeur H 17 ≈ 4 min 1
La Nouveauté F 11 ≈ 3 min 1
La Rime F 10 ≈ 3 min 2
Apollon H 11 ≈ 2 min 1
Merveilleux H 6 ≈ 1 min 3
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle Le Magasin des Modernes
Mercure absent
Le Poète absentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Le Compositeur absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
La Nouveauté absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
La Rime absentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Apollon absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Merveilleux absentabsentabsentabsentabsentabsent
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Le Magasin des Modernes

Scène 1

Mercure, Apollon

AIR. Quand on a prononcé.

Mercure

Salut au blond Phoebus.

Apollon

Honneur au Dieu Mercure.

Mercure

Quel sujet important aujourd'hui me procure L'avantage de voir le Seigneur Apollon ? Et pourquoi quittez-vous le célèbre vallon ?

Apollon

Ignorez-vous que j'ai un rôle dans le prologue de Thétis ; ce qui fait que je suis obligé de me rendre tus les jours à l'Opéra.

Mercure

Pour moi, je suis si occupé, que je n'ai pas le temps de m'informer de ce qui s'y passe.

Apollon

J'ai appris que Jupiter vous avait exilé de l'Olympe, et que vous êtes établi dans ce pays-ci ; je viens voir comme vous vous y comportez.

Mercure

À merveille, grâce à mon industrie.

AIR. Mon père, je viens devant vous.

Apollon

Je sais que vous conduisez bien Une amoureuse confidence.

Mercure

Bon ! Le métier n'en vaut plus rien ; Mes substituts en abondance De cet emploi s'acquittent mieux ; Mercure est moins Mercure qu'eux.

Apollon

Qu'est ce qui vous occupe à Paris ?

Mercure

Un emploi nouveau que j'ai imaginé. Je suis à la tête du Magasin des Modernes, et distributeur des termes communs.

AIR. Que faites-vous, Marguerite ?

AIR.

Apollon

Non, rien n'est plus ordinaire, On s'en sert dans tous climats ; Il en est dans chaque affaire, Il en est dans tous états. Ceux de Fanchon sont de ranger Sous ses lois un jeune étranger, Pour le gruger Pour le manger. Ceux des médecins sont de faire saigner, Clystériser, Purger. Les dépôts sont ceux des notaires. Ceux du plumet sont d'aller Se loger Chez quelque bon Douairière Qu'on puisse aisément gruger. L'ordinaire des amants est de louer la beauté de leurs maîtresses, de gagner la femme de chambre. Ceux des Plaideurs, de faire des présents aux secrétaires.

Servantes, quittez vos paniers.

Mercure

Jeunes auteurs, ici prenez Ce qui vous accommode : Rapapillotez, raccommodez, rabobinez. Jeunes auteurs, ici prenez Marchandise à la mode. Dans l'intérieur du magasin ? J'ai fait mettre au-dessus de la portes cette inscription. Celui qui en fait la distribution sous mes ordres s'appelle Cothurne. À droit, j'ai placé ce qui concerne l'Opéra et la Comédie.

Apollon

Tous deux ensemble.

AIR. Une jeune fille.

Mercure

À la même Source Ils vont se pourvoir, Et pour leur ressource Tous deux n'ont qu'un tiroir. C'est à la Bagatelle que j'ai confié Ce dépôt.

Apollon

La Bagatelle doit avoir bien de l'occupation. Je défie qu'elle puisse y suffire. Tout cela est fort bien imaginé, et je suis persuadé que vous avez un grand débit.

Mercure

Il est prodigieux. Tragédie, comédie, épithalames, madrigaux, rondeaux, étrenne, bouquets, on me demande tout, excepté des élégies.

Apollon

Quand un objet fait résistance, L'Anglais fier et vain s'en offense, L'Italien est désolé, L'espagnol est inconsolable, L'Allemand s'en console à table, Le Français est tout consolé. J'en sais bien la raison. Le Français ne s'amuse guère à gémir des rigueurs d'un ingrate ; dès qu'il n'est plus aimé, il quitte la partie qu'il gagnerait peut-être avec le temps. J'ai fait autrefois six vers qui expriment assez bien les différents caractères de plusieurs Nations à ce sujet. Les voici. Voici l'heure, à peu près, que je dois me rendre sur ce ceintre du théâtre lyrique ; je suis obligé de vous quitter.

AIR. Et zeste, zeste, zeste.

Mercure

J'admire, en vérité, Le plaisant équipage Où pour votre voyage, Là, vous êtes monté ; La grand Flambeau céleste, De culbuter court le hasard ; Et zeste, zeste, zeste, Un maître à danse, dans son char, Est plus leste. Il faut que vous soyez bien bon d'y aller tous les jours comme vous faites.

Apollon

D'accord, mais le Phaéton qu'on me donne est assez bien décoré.

Mercure

Il est vrai, mais vos chevaux n'ont ni bouche ni éperons.

Apollon

J'aperçois le Nouveauté. Elle me parait pas trop content. Je vous laisse avec elle.

Scène 2

Mercure, La Nouveauté

AIR. Éveillez-vous, Belle endormie.

Mercure

Ce grand Magasin de Mercure Par vous jamais n'est fréquenté.

La Nouveauté

Rien n'est plus nouveau, je vous jure, Que d'y trouver la Nouveauté

AIR. Monsieur Mouflard.

Mercure

Vous, à Paris ! On dit que cette ville, Depuis longtemps loin d'elle vous exile ?

La Nouveauté

J'y trouve encore un asile Chez quelque auteur de renom. Mais je prévois que je n'y resterai pas longtemps, et que la force de l'exemple des obligera de m'abandonner.

AIR.... La nouveauté.

Mercure

Quand on prend un nouveau chemin, Le succès est très incertain. Bien souvent la Critique outrage, Et taxe de témérité Ceux qui risquent dans leur ouvrage La Nouveauté. Je le crois comme vous. Quel est le motif de votre visite ?

La Nouveauté

De vous faire mes adieux.

Mercure

Comment ! Vous voulez nous quitter ?

AIR. Le long deçà, le long delà.

AIR. C'est ce qui nous lote, lon la.

La Nouveauté

On ne m'y supporte guère ; La Critique, méchamment, Pour me déclarer le guerre, Fait camper son régiment Le long deçà, le long delà Le long du Parterre, Par derrière et par devant. Que jamais on ne remplira Un plan si bien que celui-là, Quelque effet que l'on fasse : Auteur, acteur et caetera, Rien n'était à sa place. Que voulez-vous que je fasse dans ce pays-ci ? Dès que je parais sur un Théâtre, La plupart des pièces qui ont paru cette année ont éprouvé sa rigueur ; cependant je suis sûre,

Mercure

Qu'une femme en colère est éloquente !

La Nouveauté

Enfin il n'y a point d'outrage que je n'éprouve tous les jours. J'ai pris mon parti, et j'y renonce.

Mercure

Adieu donc. Bon voyage. Mon magasin n'en ira que mieux. Quelle foule nous allons voir !

AIR. L'autre nuit j'aperçus en songe.

La Nouveauté

Quoique je vous sois incommode, Je resterai dans ce séjour ; Et je me joindrai dès ce jour Avec ma parente la Mode ; Et n'étant plus dans les écrits, Je vais me réduire aux habits. Ouida ? Puisque vous le prenez sur ce ton-là.

Mercure

Hé bien, que ferez-vous ?

AIR. Je ne suis né ni Roi ni Prince..

La Nouveauté

Je veux qu'un ridicule étrange, De tant d'injustice me venge ; Par moi, chez un peuple enchanteur, On admettra l'extravagance, D'avoir quatre pieds en hauteur, Et vingt cinq de circonférence.

Mercure

Fort bien.

La Nouveauté

Pour moi, de grave personnages Seront coiffés en hérisson, J'empaquetterai leurs visages Dans une perruque en buisson. On verra des gens à requête, Sous leur crinière ensevelis ; Et pour mieux surcharger leur tête, Il en faudra dépouiller dix.

Mercure

Courage.

AIR. Quand je tiens de ce jus d'octobre.

La Nouveauté

Le jeune abbé, fringant et leste, Frappe d'un nouveau vertigo, Par son rabat du bleu céleste, Fera renchérir l'indigo. Ce n'est pas tout.

Mercure

Encore.

La Nouveauté

L'effort de ma vengeance tombera sur nos Petits-Maîtres subalternes.

Mercure

La matière est abondante.

Elle lui donne on soufflet.

La Nouveauté

On les verra publiquement, Pour canne tenir une gaule, Se promener en sifflotant, Et saluer avec l'épaule. Ils tourneront à chaque instant, Et leurs mains toujours inquiètes, Tiendront tout à tout Cure-dent, Mouchoir, Tabatière, Lorgnettes. Triple doublure à leurs habits, En rendra l'enflure très vaste ; Grandes boucles, souliers petits, Formeront un parfait contraste. On engeancera le Castor Point en avant, bouton derrière, De façon que la laisse d'or Se fasse jour pour la gouttière. Sous la forme d'un entonnoir, On fera les manches nouvelles, Et leur grandeur nous fera voir Un petit corps entre deux ailes. Par un noeud le menton haussé, N'aura plus son mouvement libre ; Un large ruban empesé, Tiendra leur tête en équilibre. Pour mettre, par un trait plus foi, Le comble à tant d'extravagances, Le Manchon placé sous le cou, Des deux coudes feront voir deux anses. Adieu.

Mercure

Bonjour. Me voilà défait d'une grande babillarde.

Scène 3

Mercure, Le Poète

Mercure

J'aperçois une espèce de poète. Il compte sur ses doigts ; c'est apparemment une auteur qui n'est pas bien versé dans la mesure des vers.

AIR. Je ne veux point troubler votre ignorance.

Le Poète

Le ciel, en moi, mit des talents sans nombre, Pour les polir je viens dans ce séjour ; Depuis longtemps mon mérite est à l'ombre, Je veux enfin l'exposer au grand jour.

Mercure

Qui êtes vous ? Que voulez-vous ?

AIR. Quand on a prononcé.

Le Poète

Mon père a neuf ans, Qui tous neuf sont illustres : Je suis l'aîné des neuf, Mon âge est de neuf lustres ; Rimeur depuis neuf ans, comme depuis neuf mois, Je viens depuis neuf jours pour la neuvième fois.

Mercure

Oh, oh, quel jargon ! Celui-ci sort un peu du style commun.

AIR. Comme un coucou.

Le Poète

J'ai dessein de faire un chef d oeuvre Qui soit connu dans l'univers ; Pour moi mettez le main à l'oeuvre.

Mercure

Que voulez-vous ?

Le Poète

Dix-neuf cent vers.

Mercure

Dix-neuf cent ! C'est une tragédie apparemment.

Le Poète

Vous devinez juste ; mais aussi je sais faire d'autres ouvrages. J'ai eu trois maîtresses en trois mois ; et il y a trois ans que pour le troisième je fis trois couplets sur l'air des triolets.

Mercure

Et ne les avez vous pas faits à trois heures du matin ? Faites nous part de cette merveille.

AIR. Du confiteor

Le Poète

Vos yeux font naître mille feux, Vos rigueurs causent mille alarmes, Pour vous on forme mille voeux, On admire en vous mille charmes, Que fixent mille amants et plus. Volontiers . Écoutez.

Mercure

Cela ne vaut pas mille écus. Voilà ce qui s'appelle des vers nombreux.

AIR. Du Prévôt des Marchands.

Le Poète

Cent et cent fois je vous ai dit Que pour vos yeux mon coeur languit : Cet et cent fois votre âme injuste Fut sourde à mes tendres accents.

Mercure

Tout cela, si mon compte est juste, Monte à cinq mille quatre cent.

AIR précédent.

Le Poète

Loin de vous je compte les jours.

Bas.

Haut.

AIR. Têtes en tourelourirette

Mercure

Je crois qu'il comptera toujours. De ce qui est nécessaire, Cothurne est le dépositaire, Du tragique il a le débit : Allez-là faire votre emplette ; Tâtez en toutelourirette Si le coeur vous en dit. Il m'impatiente à la fin ; il faut que je m'en défasse. Tenez, Monsieur, puisque vous souhaitez des vers.

Le Poète

J'y vais, et quand ma provision sera faite, j'aurai l'honneur de vous la faire voir.

Scène 4

Merveilleux, Mercure, La Rime

Merveilleux

Seigneur, il y a là-bas une dame qui ne fait que chanter, et qui demande à vous parler.

Mercure

Qu'elle entre.

AIR.

Bis.

La Rime

Les sergents Sont des gens Rongeant, mangeant, Grugeant les gens.

Mercure

Il est impossible de s'y méprendre, c'est la Rime.

AIR.

La Rime

Dans le Palais, Que de délais ! Pour un procès, Que de placets ! Que de chicane et que de frais ! Que l'on y mange d'argent frais !

Mercure

C'est elle assurément.

Bis.

AIR. Des Trembleurs

La Rime

Les sergents Sont des gens Rongeant, mangeant, Grugeant les gens. Souffrez que je vous exprime Le zèle ardent qui m'anime ; Le plus tendre sentiment : Vous possédez mon estime, Je veux être votre intime ; Voulez-vous bien que la Rime Vous embrasse en ce moment ? Seigneur, je me rends à vos ordres.

Mercure

Ah, Madame, volontiers. Mais j'ai à vous avertir que vous avez une ennemie mortelle.

La Rime

On le dit, mais je n'en sais rien.

Mercure

Ignorez vous que la Raison...

La Rime

La Raison ? Bon ! Je ne sais ce que c'est, et je ne l'ai jamais connue.

Mercure

J'en suis persuadé ; mais je veux vous bien remettre avec elle. Hola, Merveilleux, dites à la Raison qu'elle se rende ici, que la Rime souhaite lui parler.

Merveilleux

J'y cours, Seigneur.

AIR.

La Rime

Défiez vous de ces conteurs ; Tous complimenteurs Sont menteurs ; Leurs douceurs Ne sont que fadeurs. On ne trouve dans leurs ardeurs Que des froideurs. Eh pourquoi, s'il vous plaît, la Raison est-elle fâchée contre moi ? Est-ce parce que je chante aux filles ?

Mercure

Je conviens que cette maxime est bonne.

La Rime

Qu'en valeur toujours il prima, Et que du monde il supprima Quiconque avec lui s'exprima ? Que jadis auprès du Liban Ses aïeux contre le Turban De Toulouse et de Montauban Conduisirent l'arrière-ban ? Est-ce parce que je fait dire à un Cadedis :

Mercure

À merveille !

AIR.

AIR.

Bis.

La Rime

Sans quibus Tout est Phoebus, Rebus, Bibus ; Que jeune, Vieux, Cadet, Homme mûr et doyen, Aucun ne peut, sans ce moyen, De Cythère être citoyen ? Médecin mal instruit, Qui voudrait aujourd'hui De mon corps faire un puits, Va-t'en vite et t'enfuis, Ton breuvage m'a toujours nuis. Si j'avais recours à lui, Je serais dans deux jours cloué dans un étui. Vive Celui Qui sort du muid. De ma santé c'est la plus ferme appui. Vive celui qui sort du muid ; C'est par lui Que je suis Tous les jours sans ennui. Est-ce parce qu'on m'a entendu dire que près des femmes : Est-ce à cause de cette chanson qu'un buveur m'a prié de faire contre les enfants d'Esculape ?

Mercure

Il faut convenir avec vous que c'est la vérité.

La Rime

Faites la donc venir cette Raison ? Qu'elle m'explique ce dont il est question.

Mercure

Hola, Merveilleux, avez vous dit à la Raison de se rendre ici ?

Scène 5

Merveilleux, Mercure, La Rime

AIR. Ô turlutaine.

Merveilleux

J'ai couru la prétentaine Pour vous l'amener ici

Mercure

Vous flattez-vous qu'elle vienne ?

Merveilleux

Ô turlutaine.

Mercure

La verrons-nous aujourd'hui ?

Il sort.

Merveilleux

Turlutu, tantaléri.

Mercure

Vous voyez bien que ce n'est pas de ma faute.

AIR. Les petits tourelourirette.

Bis.

La Rime

Croyez-moi ne la cherchez plus, Vos efforts seraient superflus ; Elle n'a rien que je regrette, Son absence me fait du bien, Et je m'en tourelourirette, Je m'en passe bien.

Scène 6

Le Poète, Mercure

AIR. Laire lan laire.

Le Poète

Ô trois ou quatre fois heureux !

Mercure

Notre compteur revient joyeux.

Le Poète

Que de beaux vers je m'en vais faire, Laire la, etc.

Mercure

Vous me tenez parole. Voyons un peu le choix que vous avez fait.

AIR. Je ne suis né ni Roi ni Prince.

Le Poète

Vingt maximes par accolades, Six quiproquo, douze tirades Sont dans cette poche en paquets ; Là, des récits, des confidences, Trente songes, vingt-six portraits, Et dix-huit reconnaissances. Volontiers.

Mercure

Quelle provision !

AIR. Buvons à nous quatre.

AIR. Bannissons d'ici l'humeur noire.

Le Poète

Ils ne sont pas chiches, J'en suis fort content : Ils m'ont donné galamment Six-cents hémistiches, Et les quatre au cent. Que de compliments, que d'éloges ! Mon nom va voler jusqu'aux cieux ; Parterre, Amphithéâtre, Loges, Sur moi, tout fixera les yeux. Oh pour cela vos gens n'ont accablé de bienfaits. Oh palsambleu, j'ai de quoi briller.

Mercure

Tout le monde se sert de ces hémistiches ; mais il y a façon d'en faire usage. Voyons un peu comme vous arrangez cela.

Le Poète

Bon ! Il n'est rien de plus aisé, et j'ai la tête si meublée, que je puis faire un impromptu dont je me flatte que vous serez satisfait.

Haut.

Mercure

Le revenant-bon de mon emploi est de ma divertir des fous. Allons, Monsieur, je vous écoute. Commencez.

Il jette son chapeau.

Le Poète

Je vais te révéler un important secret ; Écoute, chez Arcas, écoute, et sois discret. - En couvez-vous douter. - Tu connais Laonice. - Laonice, Seigneur ? - Soit raison, soit caprice, Je sens pour cet objet les feux les plus constants. - Et depuis quand, Seigneur ? - Assez et trop longtemps. - Seigneur, ignorez-vous, et faut-il vous apprendre Que l'on est malheureux quand on a le coeur tendre ? Oubliez-vous ?... - Finis tes discours superflus, Le sort en est jeté ; non, ne m'en parle plus. - Puis-je me taire et voir qu'on trahit votre flamme ? - Quoi ! Malgré le beau feu qui règne dans mon âme, La Princesse pourrait brûler d'une autre ardeur ? - N'en doutez pont, Seigneur. - Ah, comble de douleur ! Armez-vous, Dieux vengeurs, grands Dieux, lancez la foudre ; Impitoyables Dieux ! Dieux, mettez les en poudre. J'en atteste les Dieux, les Dieux m'en sont témoins. Justes Dieux, c'en est fait ; Dieux, quels prix de mes soins ! Ciel ! Que viens-je de voir ! Ciel, que viens-je d'entendre ! Ciel, que m'apprenez-vous ! Ciel, que viens-je d'apprendre ! Courons, allons, Arcas. - Arrêtez un moment. - Où la princesse est-elle ? - En son appartement. Je la vois, elle vient ; c'est elle qui s'avance. Arcas, retirez-vous.

Mercure

Qu'est ceci ?

Il feint d'aller au-devant de la Princesse.

À Mercure.

Il sort.

Le Poète

Je tremble en sa présence Quel bonheur vous amène, en croirai-je mes yeux ? Quoi, Madame, c'est vous : vous, Madame, en ces lieux ! Je revois les attraits dont mon âme est ravie ! Pouvais-je m'en flatter ! Ô sort digne d'envie ! Unique et cher objet de mes voeux les plus doux, Je puis donc à la fin mourir à vos genoux. Que mon coeur est charmé, que mon âme est contente ! Que mon bonheur est doux, que sa douceur m'enchante ! Princesse, au nom des Dieux, apaisez ce courroux. Princesse, au nom des Dieux, parlez, expliquez vous. Elle ne répond rien... Vous gardez le silence ? Malheureux que je suis, que faut-il que je pense ! Malgré cette rigueur, vous le dirais-je hélas ! L'amour et ses rigueurs ont pour moi des appas ; Et quoiqu'on puisse faire, et quoiqu'on puisse dire, Je chérirai toujours l'amour et son empire. - Prince, quand on vous voit, on voit un grand vainqueur ; Mais tout vainqueur est homme, et tout homme est trompeur ; Bientôt, si mon amour payait votre tendresse, Vous changeriez. - Moi ? - Vous. - Que votre crainte cesse. - Non, ne vous flattez pas. - Ah quelle cruauté ! Dans ce fatal moment que je suis agité ! Que le trouble me saisit, quelle horreur m'environne ! Je ne me connais plus, je frémis, je frissonne. Tremblant, désespéré, dans l'état où je suis, Je sens à chaque instant redoubler mes ennuis. Destin, fortune, contre moi tout conspire ; Je n'y survivrai pas, il faudra que j'expire. J'expirerai, Madame, au sortir de ce lieu. - Prince, qu'allez-vous faire ! - Adieu, Princesse, adieu. C'est le confident qui sort.

Scène 7

Mercure, Le Compositeur

Mercure

Je défie à tous nos auteurs de coudre mieux que lui.

AIR. Que j'estime mon cher voisin.

Le Compositeur

Depuis longtemps je conçois là. Seigneur, je vais vous dire en peu de mots le sujet qui me conduit à vous.

Mercure

Est-ce une comédie ?

Mercure

Mon talent est pour l'Opéra Et non pas pour Thalie.

Mercure

Pour l'Opéra ?

Le Compositeur

Oui. Qu'y a-t-il là d'extraordinaire ? J'ai amené avec moi des musiciens pour exécuter une ouvrage dont je veux vous faire par. Le sujet est Démogorgon, roi des Fées.

Mercure

Le titre promet beaucoup. C'est donc à la Musique, que vous travaillez, mais qui est l'auteur des paroles ?

Le Compositeur

Bon ! J'ai des talents pour les vers comme pour la musique, et je travaille pour le grand Opéra.

AIR. Quand je tiens de ce jus d'Octobre

Mercure

À toute heure on voit sur ces traces La doux printemps et les zéphirs, L'Amour, les Attraits et les Grâces, Les Ris, les Jeux et les Plaisirs. Vous ne pouvez pas mieux faire que de les contacter à ce théâtre ; c'est le plus fréquenté.

Le Compositeur

Je sais cela par moi-même ; cependant j'ai recours à votre Magasin.

Mercure

Je vais vous mettre à même. J'ai provision de tout ce que vous pouvez me demander. Je m'en vais vous le faire voir. Hola, Merveilleux, apportez votre tiroir.

Le Compositeur

Que diable ! Il n'y a pas là deux cents mots.

AIR. Le Seigneur turc a raison.

Mercure

Sur ces mots vus et revus, Tout son bien se fonde ; Par paire on les a cousus, De peur qu'on ne les confonde : Ils sont si bien assemblés, Qu'ils resteront accouplés Jusqu'à la fin du monde. Il n'y en as tout au plus que soixante et dix, et c'est assez pour un opéra.

Le Compositeur

Héros glorieux, exploits fameux... Tous ces mots sont ordinaires.

AIR. Le fameux Diogène.

Mercure

De la douce harmonie La puissance infinie, Par les chants les plus beaux, Tellement les manie, Et si bien les varie, Qu'ils paraissent nouveaux.

Le Compositeur

Qu'est ce que ce paquet renferme ?

Mercure

Ce sont des épithètes dont vos auteurs lyriques se servent

Le Compositeur

Verdure, Murmure, Boccage, Ramage, Ombrage... Et j'ai employé une partie de tout cela de mon ouvrage.

Mercure

À propos de votre ouvrage, vous m'avez promis de ma le faire entendre.

Il chante.

Le Compositeur

Amour, cruel amour, que fais-tu dans mon coeur ? Pourquoi, trop funeste vainqueur, Me fais-tu, malgré moi, ressentir ta puissance ? Non, je ne suis pas fait pour toi, Non, non, tu n'est pas fait pour moi ; D'une tranquille indifférence Laisse-moi goûter la douceur. Amour, etc. Volontiers. Allons, Messieurs les musiciens, jouez l'ouverture.

Mercure

Fort bien.

Le Compositeur

Arrive un confident qui vient me débiter quelque maxime pour me prouver que je dois me livrer à la tendresse, et qu'un grand coeur peut bien avoir une faiblesse ; je me rends à ses raisons. Je le charge même du soin d'aller parler à celle que j'adore. Il sort. C'est là la sujet du Divertissement, chose étonnante ! De pauvres misérables esclaves, qui ont langui vingt ans dans les fers ; c'est une charme que de leur voir passer un entrechat.

Mercure

Je reconnais l'Opéra à ce trait.

Il chante

Le Compositeur

Vengez-moi d'un cruel outrage, Démons, accourez tout, Servez ma rage Et mon courroux. Nous accourons à ta voix : Qu'il gémisse, Qu'il frémisse, Qu'il périsse mille fois, L'ingrat qui cause son supplice. Le Fée jalouse vient m'annoncer que j'ai un rival : la fureur me transporte. Je maudis l'amour. Je fait un tapage de tous les diables. J'implore les Furies. La Fée arrive, Choeur des démons, messieurs les musiciens.

Mercure

Vous faites de votre voix tout ce que vous voulez.

Il chante.

Le Compositeur

Doux charme des coeurs amoureux, Espoir ne trouble plus mon âme L'ingrat Démogorgon vient d'éteindre ma flamme, Mon coeur de tous les coeurs est le plus amoureux. La Princesse, à qui on fait une fasse confidence, vient se plaindre aux échos de ma légèreté. Une longue ritournelle lui donne le temps de faire deux ou trois trous de théâtre, et d'arranger sa queue ; après quoi elle chante ce qui suit. Allons, Messieurs, La Ritournelle.

Mercure

Fort bien. Vous caractérisez de mieux en mieux.

Il chante.

Le Compositeur

Chantons, chantons la brillante victoire D'un superbe ennemi couronné par le gloire. Qu'il triomphe à jamais au Temple de Mémoire. Que sur les Mers Que dans les Airs Jusqu'aux Enfers On entende le bruit de nos charmants concerts. J'arrive à la fin de son air. Nous nous expliquons. La paix se fait pas un duo. Le divertissement tombe des nues. La fête vient des antipodes. Les quatre parties du monde, qui se trouvent heureusement rassemblées dans mon antichambre, entrent sur deux colonnes. La Bourbonnais chante une petit air. Dumoulin et la Mariette exécutent un Pas de Deux. Grands choeurs, Messieurs, pour terminer mon Opéra.

Mercure

Venez, que je vous couronne.

Le Compositeur

Vous êtes donc content ?

AIR. Ô turluraine/

Mercure

Des beaux fruits de votre veine, Tout Paris sera rempli. Ravi. Que d'heureuses dispositions !

Le Compositeur

Je vais effacer sans peine...

Mercure

Ô Turlutaine.

Le Compositeur

Quinault, ainsi que Lully.

Mercure

Turlutu, tantaléri. Mais quoi vous terminez votre Opéra sans divertissement ?

Le Compositeur

Oh, Monsieur, cela est trop juste.

Mercure

Merveilleux, Les danseurs sont-ils prêts ?

Scène Dernière

Merveilleux, Mercure, Choeur

Merveilleux

Seigneur, il n'attendent que vos ordre.

AIR. Vous, qui voyez les dames.

Mercure

Que la danse commence Par les chants les plus doux : Chantez et dansez tous.

Choeur

Chantons, etc.

Vaudeville

Choeur

Choeur

Supposons qu'on associe Du Maine trente bourgeois, Quarante de Normandie, Un Picard, trois Champenois, Combien dans cet assemblage Trouvera-t-on de coeurs droits, Trois ; Si l'on en veut davantage Je garantie le calcul Nul. Que ta liqueur souveraine, Cher Bacchus, nous réjouit, Par toit la plus grande peine Dans l'instant s'évanouit. Un manoeuvre, un pauvre diable; Qui fait souvent, en cognant, Han, Se croit un Roi lorsqu'à table Il porte une verre à son but Hut. Si c'est un honneur de boire, Et de sabler proprement, Français, cède cette gloire Au redoutable Allemand. Quelquefois quand tu te piques, Tu boiras à ta Philis. Bis : Mais les gosiers germaniques Sablent d'une trait un plein broc Cloc. Pour être chéri des belles, Les véritables ressorts Qu'il faut mouvoir auprès d'elle, Ce sont ceux des coffres-forts. Tous les charmes qu'on possède, Sans cela, sont des trésors Morts ; Mais fut-on fait comme un zède, L'argent redresse le corps Torts.

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

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