Acte I
Scène 1
Valère
Valère
Quelle nouvelle, ô Ciel ! Quel affreux contretemps ! Quand mon amour se flatte, en arrivant j'apprends, Que l'adorable veuve ici se remarie, Que ses noces se font dans cette hôtellerie ! Que deviendrai-je ?... Où vais-je ? Ah ! J'ai l'esprit troublé. Mon mariage à moi, dont j'étais accablé, Se rompt ; j'accours ; je crois qu'il sera temps encore ; Je viens me déclarer à celle que j'adore. J'eusse fait consentir sa tante et son tuteur : Mais ce contrat signé m'accable de douleur.
Scène 2
L'Hôtesse, Valère
À Valère.
L'Hôtesse
Attendez-moi tous là ; je vous donne audience, Après quelqu'un par où je veux qu'elle commence. Ah ! C'est vous que je cherche, aimable cavalier, Et c'est vous que je veux servir tout le premier ; Venez, monsieur, venez, je vous traite à merveille ; Par excellence on dit l'hôtesse de Marseille, Hôtesse jeune et sage; oiseau rare, ma foi : Oui, par mer et par terre on vient loger chez moi : J'y régale par tête, et l'Asie, et l'Afrique ; L'Europe y vient aussi boire avec l'Amérique. Mon vin a la vertu d'assortir les humeurs, D'accorder les esprits, de rapprocher les moeurs ; De trente nations il n'en fait qu'une à table. Je vous donne d'abord une chambre agréable, Monsieur, et d'où l'on voit les rochers et la mer, Très bonne pour rêver ; et vous m'avez tout l'air D'aimer un peu la douce et tendre rêverie ; C'est la plus belle, enfin, de mon hôtellerie. La voulez-vous ?
Valère
Est-il rien plus cruel ? Non....
L'Hôtesse
Non ? Il faut vous en donner une dont le balcon Est vis-à-vis celui d'une jeune personne...
Valère
Non, jamais...
L'Hôtesse
Non encor ? Que faut-il qu'on vous donne ? Car celle auprès de qui je voudrais vous loger, Viendrait sur son balcon se plaindre, s'affliger ; Vous la consoleriez. C'est une jeune veuve.
Valère
Veuve ?
L'Hôtesse
Oui, mais veuve jeune, et comme toute neuve, Veuve, qui va mourir aujourd'hui de chagrin. Un sot époux pourtant l'embarquera demain ; Car il veut l'embarquer morte ou vive.
Valère
L'hôtesse, À quoi tend ce discours ?
L'Hôtesse
Mais s'il vous intéresse, Je le continuerai. De loin je vous ai vu Vous désoler avec la tante, et j'ai connu Par l'air, dont vous fuyait la nièce effarouchée, Qu'en vous fuyant, de fuir elle était bien fâchée. Et vous, qui l'autre jour vîntes loger ici, De repartir pour Aix vous fûtes triste aussi. Troubles, soupirs, mettons ces indices ensemble ; Aimeriez-vous un peu cette veuve ? J'en tremble. Elle est remariée à si peu que rien près. Si l'on pouvait, monsieur, adoucir vos regrets ; Car enfin, que sait-on ? Du moins je suis discrète. Puisque j'ai deviné, la confidence est faite. N'hésitez plus, monsieur, car pour vous parler net, L'aimable veuve m'a confié son secret.
Valère
Elle t'a confié....
L'Hôtesse
Non pas qu'elle vous aime ; Je vois qu'elle le cache avec un soin extrême : Mais par l'excès d'horreur qu'elle a pour son époux, J'ai conclu qu'elle avait un amant. Est-ce vous ?
Valère
Cette veuve, dis-tu, t'a confié sa haine ?
L'Hôtesse
Pour ce sot époux, oui ; je la vis à la gêne. Trembler, pâlir, frémir, en signant le contrat ; Je la surpris après dans un cruel état ; Maudissant son mari tout haut, (cela soulage ;) De lui, plus qu'elle encore, aussitôt je dis rage : C'était le seul moyen d'adoucir ses douleurs. Lors, moitié par pitié de la voir fondre en pleurs, Moitié par intérêt (car elle est libérale) Je fis d'abord une offre étonnante et brutale : Voulez-vous que demain je rompe ce contrat, Lui dis-je ?
Valère
Quoi ! Tu peux ? Je suis dans un état, Où l'indiscrétion doit être pardonnable. Si tu peux délivrer cette veuve adorable Du mariage affreux qui fait mon désespoir, Je n'épargnerai rien.
L'Hôtesse
J'espère que ce soir...
Valère
Ce soir qu'espères-tu ?
L'Hôtesse
Du secours que j'espère, Et que je leur promets, je leur ai fait mystère.
Valère
Que leur as-tu promis ?
L'Hôtesse
Point d'explication. Elles ont cependant de la discrétion Beaucoup toutes deux ; mais à deux femmes discrètes L'on ne doit confier que des affaires faites.
Valère
Tu me vas dire à moi ?...
L'Hôtesse
Non. Vif, impétueux, Vous seriez indiscret, vous seul, plus qu'elles deux.
Valère
Mais l'hôtesse ?...
L'Hôtesse
Non.
Valère
Mais...
L'Hôtesse
Curiosité vaine ! De me questionner ne prenez pas la peine. Quand ce secret pourrait vous être confié, Il ne vous convient pas d'en être de moitié ; Un homme comme vous en s'intriguant déroge ; En m'intriguant bien, moi, je mérite un éloge.
Valère
Tu me fermes la bouche ; apprends-moi seulement Qui peut avoir conclu ceci si promptement ; Car je n'en sais encore aucune circonstance.
L'Hôtesse
Celui qui règle tout, est homme d'importance, Homme d'un grand crédit; c'est un Président d'Aix, Mais un Président fait comme ils ne sont plus faits Morgue de magistrat, rébarbatif, sévère, Qui ne dément jamais son grave caractère, Et régulier.... Je fus bien étonnée un soir, De le voir arriver en poste en manteau noir. Le fat ! Pardon du mot, mais je suis en colère De la fatuité qu'il a dans cette affaire, Comme en toute autre : un air, un ton d'autorité, Avec une faiblesse, une timidité ; Lorsque voulant sur tout présider, il décide, Sa prude Présidente en secret le préside. C'est par elle qu'il fait ce mariage-ci. Il domine partout, hors chez lui. C'est ainsi Que, tout homme qui prend une prude pour femme, Devient un sot monsieur, gouverné par madame.
Valère
Et voilà l'ascendant qui nous perd aujourd'hui : Comme il l'a sur sa soeur, sa femme l'a sur lui.
L'Hôtesse
Justement. Pour finir hier ce mariage, Ce Président tenait à sa femme un langage Marital, mais pourtant poliment absolu ; Car il ne veut jamais qu'après qu'elle a voulu. Elle, de son coté, veut avec politesse ; C'est par soumission qu'elle se rend maîtresse, Sitôt qu'elle lui fait humblement entrevoir Qu'elle voudrait, d'abord c'est lui qui croit vouloir.
Valère
Ah ! Je vois à présent le noeud de cette affaire : La Présidente aura ménagé pour son frère La pupille et les biens.
L'Hôtesse
D'accord ; c'est là-dessus Que je ferai trembler... Je n'en dirai pas plus. Sur un seul point fondant le projet que je tente, Je ferai déguerpir, morbleu, la Présidente. Le Président révère en elle la vertu. À quarante ans, dit-il, en avoir toujours eu ! Sa vertu cependant est bien plus jeune qu'elle.
Scène 3
La Tante, Valère, L'Hôtesse
La Tante
Vous causez à ma nièce une peine cruelle, Valère, éloignez-vous. Je vous l'ai déjà dit, Ni la discrétion, ni la force d'esprit Ne pourraient empêcher votre amour de paraître.
Valère
D'accord. De ma douleur je ne suis pas le maître, Et dans mon désespoir, je les brusquerais tous. Que je vous veux de mal, à vous, madame, à vous, D'avoir consenti...
La Tante
Mais vous savez bien, Valère, L'ascendant, qu'a sur moi le Président mon frère.
L'Hôtesse
Inutiles regrets ! Comptez sur mon projet.
La Tante
Oui, mais explique-toi. Mets-nous la chose au net.
À Valère.
L'Hôtesse
À ne m'expliquer point, vous dis-je, on m'a contrainte. Mais séparons-nous, car je suis toujours en crainte. Çà, jusqu'à nouvel ordre, il faut premièrement Que vous entriez, vous, dans cet appartement.
Valère
Je vais m'y désoler.
Scène 4
La Tante, L'Hôtesse
La Tante
Que je serai contente Si tu peux me venger de notre Présidente ! Qu'elle serait confuse en cette occasion ! Sans blâme on peut jouir de sa confusion ; Elle est vindicative, injuste, méprisante, Hypocrite, sans foi.
Elle s'en va.
L'Hôtesse
Fière, prude et pédante ; J'achève le portrait, joignons-y la fadeur ; C'est elle-même.
La Tante
Et c'est ma bête, mon horreur. Voir ma nièce à son frère et par force liée ! La voir à dix-huit ans deux fois mal mariée ! Que je la plains !
Scène 5
La Veuve, La Tante
accourant
La Veuve
Qu'entends-je ? Ah ! Je suis hors de moi. Quel bonheur !
La Tante
Qu'est-ce donc ?
La Veuve
Ma tante...
La Tante
Explique-toi.
La Veuve
Je vais sûrement voir rompre mon mariage.
La Tante
Tu te flattes trop tôt.
La Veuve
Non, non.
La Tante
Tu n'es pas sage, Car l'Hôtesse elle-même...
La Veuve
Eh ! Ce n'est pas cela ; C'est d'un autre côté que mon bonheur viendra.
La Tante
Tu rêves ! Ton amour et ta douleur te troublent.
La Veuve
Non ; ma joie est sensée, et mes transports redoublent : Car c'est un homme sage, et sensé qui le dit, Monsieur de Glacignac.
La Tante
Oui, c'est un bon esprit.
La Veuve
Ce parent au notaire a dit en ma présence, Mais d'un sang-froid qui marque une pleine assurance, Le notaire lui-même a parti confondu : Oui, disait Glacignac, mariage rompu.
La Tante
Tu te flattes, ma nièce, et Glacignac se trompe. Non, il ne se peut pas qu'un tel contrat se rompe. Mon frère et le notaire, habiles gens tous deux...
La Veuve
Monsieur de Glacignac est plus habile qu'eux. Mariage rompu.
La Tante
Tu dis une chimère.
La Veuve
Non, je n'ai plus d'époux, je puis revoir Valère.
La Tante
Mais, si ce qu'on te dit enfin se trouve faux ?
La Veuve
J'en frémis. Ce sera le comble de mes maux. Plus je vois cet époux, plus je suis à la gêne : Mon amour pour Valère augmente cette haine ; Et cette haine, hélas ! Par un fâcheux retour, Semble encore pour Valère augmenter mon amour.
La Tante
Dans cette extrémité l'effort que je puis faire, C'est de te retenir ici malgré mon frère.
La Veuve
Je ne m'embarque point, ma tante, assurément.
La Tante
Ils viennent tous ; je vais leur parier fortement. Mais j'ai beau leur vouloir tenir tête, je n'ose : C'est un faible que j'ai, leur présence m'impose.
Scène 6
La Présidente, Le Président, La Veuve, La Tante
Au Président.
La Présidente
Monsieur le Président me cherche, attendez tous. Ici, Président.
Le Président
Ah ! Présidente, c'est vous ?
La Présidente
J'ai dit que vous vouliez qu'on dînât chez sa tante ; Ai-je tort, Président ?
Le Président
Non, jamais, Présidente.
La Présidente
L'on a toujours raison quand on pense après vous. On doit étudier les désirs d'un époux. Jeune épouse, apprenez que dans la moindre idée Il faut par un époux être toujours guidée. Mon exemple en cela vous est d'un grand secours.
Le Président
En cela comme en tout.
La Présidente
Pour Monsieur, j'eus toujours Déférence, respect, soumission entière.
Le Président
La femme à son mari doit respect la première, Comme au chef; mais respect qui doit être rendu. Oui, je respecte en vous et prudence et vertu.
La Présidente
Respecter, c'est trop dire. Aimez-la.
Le Président
Je l'honore ; C'est le mot.
La Présidente
C'est le mot. Je le répète encore ; Jeune épouse, il faut vivre avecque votre époux, Comme monsieur et moi nous vivons entre nous : Ne le jamais quitter il vous mène à Ligourne,
La Veuve
Non, je reste à Marseille où ma tante séjourne ; C'est une complaisance au moins que je lui dois Pour toutes les bontés qu'elle eut toujours pour moi. J'y reste quelques jours.
La Tante
Quelques jours, rien ne presse ; Encore faut-il bien qu'elle se reconnaisse. À peine est-elle encor mariée.
La Présidente
Est-il vrai ? Croirai-je qu'on propose un blâmable délai, Quand le devoir... Au fond je ne suis point gênante ; Mais pour suivre un mari, l'on doit quitter sa tante. Je ne l'exige point... et monsieur sait fort bien Que je n'ai ni désir, ni volonté sur rien.
Le Président
Il est vrai ; mais c'est moi, moi, qui veux qu'elle suive...
La Présidente
Monsieur veut.
Le Président
Oui, je veux.
La Présidente
Volonté décisive.
La Tante
Mais il faut voir...
Le Président
Ma soeur, l'arrêt est prononcé.
La Veuve
Il faut attendre.
La Présidente
Au fond, j'ai toujours bien pensé, Que vous n'auriez jamais une vive tendresse Pour mon frère. Il n'est pas d'une extrême jeunesse ; Mais c'est ce qui convient. Il est d'âge à former Ces noeuds où l'on ne peut trouver rien à blâmer : Car il faut qu'une veuve épouse un homme d'âge, Homme, qui justifie un second mariage, En ôtant tout soupçon qu'un amour excessif D'un second mariage ait été le motif.
Scène 7
Ligournois, La Tante, La Présidente
Ligournois
Oh ! Je viens d'inventer un souper de génie, Un repas pour la noce, où la cérémonie Soit joyeuse malgré le cérémonial. Ma soeur la Présidente en veut : cela fait mal. Dans un bon repas ; mais, comme j'ai de la tête, J'ai mêlé tout ensemble, au festin qu'on apprête, Et du grave et du gai.
bas
La Tante
Le sot !
La Présidente
C'est un repas Superbe, mais modeste.
Ligournois
Oh ! Ne voilà-t-il pas ! Vous allez tout gâter par votre modestie. J'y voulais du galant, c'est votre antipathie, Ma soeur, car vous voulez par vertu de l'ennui.
La Présidente
Mon frère, vous avez moins d'esprit aujourd'hui Qu'à l'ordinaire.
Ligournois
Oh ! Point ; c'est toujours tout de même. Mais c'est que le transport de mon amour extrême Me trouble en m'animant.
La Présidente
Paix donc, ou parlez bas ; Car de si vifs transports ne vous conviennent pas.
Ligournois
Quand on est possesseur...
La Présidente
Mais soyez donc plus sage : Ces folâtres discours ne sont plus de votre âge. Mêlez à votre joie un peu plus de raison ; Sous le nom d'amitié, fruit d'arrière-saison, Il faut masquer l'amour, en jouir, et se taire.
Ligournois
Je fais l'amour tout haut.
La Présidente
Que nous veut le notaire ?
Scène 8
Un Notaire, Le Président, La Présidente, Ligournois, La Veuve, La Tante
Un Notaire
On vient de m'excéder, je n'y puis plus tenir : Ces manques de respect se devraient bien punir. On en manque pour vous, pour votre caractère, Monsieur, et pour le mien. Corriger un Notaire, Et vouloir réformer un contrat fait par moi, Qui par la forme sait régler, fixer la loi ! On dit notre contrat fautif, nul, invalide.
Le Président
Qui dit cela ?
La Présidente
Quoi ?
Ligournois
Qu'est-ce ?
Un Notaire
Un homme qui décide, Qui croit qu'un oui, qu'un non froidement prononcé, Que parler peu, suffit pour être bien sensé : Qui croit, en dédaignant ma féconde science, Arrêter d'un seul mot un torrent d'éloquence : C'est un Gascon nommé Glacignac.
à part
La Veuve
Écoutons.
à la veuve
La Tante
C'est donc là la rupture ?
à la tante
La Veuve
Oui, sur quoi nous comptons.
Il tire un portefeuille.
Le Président
Ce Glacignac, toujours zélé pour sa parente, Disputait l'autre jour pour la clause importante, Pour la dot ; mais nous tous l'emportâmes sur lui. Je l'ai mise en billets que je livre aujourd'hui, Même dès à présent ; la voilà toute prête.
La Présidente
Eh ! Ce n'est pas cela, monsieur, qui nous arrête.
Ligournois
Mais qu'il avance donc, il marche à pas comptés.
Scène 9
Un Notaire, La Présidente, Le Président, Glacignac, Ligournois, La Veuve, La Tante
Un Notaire
Ah ! Nous allons donc voir ici ces nullités ; S'il en connaît quelqu'une, au moins qu'il la désigne.
La Présidente
C'est que comme parent il veut signer.
Le Président
Qu'il signe : Mais l'on n'a pas besoin ici de ses avis.
La Présidente
Qu'on les écoute, mais qu'ils ne soient pas suivis.
Le Président
Qu'est-ce à dire, monsieur ? J'apprends par le notaire, Qu'au contrat vous trouvez quelque article à refaire ?
Glacignac
Peu dé chose.
Le Président
Voyons ce qui vous a choqué.
Glacignac
Très peu dé chose.
Un Notaire
Mais qu'avez-vous remarqué ? Montrez-le nous, voyez.
Glacignac
C'est une minutie Sur les qualités.
Ligournois
Oh ! Chacun se qualifie Comme il veut.
Le Président
Si ce n'est que cela...
Glacignac
Cette erreur Du contrat cépendant altèré la valeur. Vous qualifiez là cette épousé dé veuve, Dé veuve ! Et vous n'avez nullé certainé preuve Que son mari soit mort. Eh donc ! C'est sans raison, Faussement, qué dé veuve on lui donne lé nom. C'est uné bagatelle, un rien, uné vétille ; On pourrait, corrigeant ce mot par apostille, Mettre ici, veuvé, dont lé mari n'est pas mort.
Le Président
Qu'est-ce à dire ?
Glacignac
Qu'il vit ; eh donc ? L'épouse a tort...
Ligournois
Est-il ivre ?
Le Président
Est-il fou ?
La Veuve
Que dit-il donc, ma tante ?
La Tante
Je n'y comprends rien...
La Présidente
Mais-je croirais qu'il plaisante, Si je ne connaissais qu'il est très sérieux.
Glacignac
Véridique dé plus. Si vous avez des yeux, Vous pouvez aller voir au port Damis en vie.
Ligournois
De rire son sang-froid, ah, ah, me donne envie. Croire vivant un mort au récit d'un gascon !
La Veuve
Ma tante, parle-t-il sérieusement ?
La Tante
Non. Mais expliquez-vous donc.
Glacignac
Jé parle vrai.
La Veuve
Qu'entends-je ?
Glacignac
Damis est débarqué.
Un Notaire
Le cas serait étrange.
La Tante
C'est donc là la rupture ? Ah ! Quel événement !
Le Président
Mais vous nous annoncez cela tranquillement.
Glacignac
Et pourquoi voulez-vous que jé mé passionne ! Sais-je pour ces époux si la nouvelle est bonne, Mauvaise, indifférente, et s'ils s'aiment, ou non ? Eh donc ! Température est ici dé saison ; Or je débarquais, moi, j'étais sur lé rivage, Je venais pour signer à votré mariage. À l'oreille jé sens murmurer un bruit sourd, Bruit qui dévient bruyant à mésuré qu'il court. Damis, Damis, Damis ; dit-on, dé bouche en bouche ; Damis rejoindra donc sa compagne de couche ? Dans Marseillé Damis était connu très fort, Pour lé voir débarquer chacun court sur lé port.
La Présidente
Quoi ! Damis est ici ?
Glacignac
Révivant en personne ; En lé voyant révivre, on s'émeut, on s'étonne : Moi qui crois tout possible, et né m'émeus dé rien, J'ai dit ; c'est lé cousis, il vit, jé lé veux bien.
Le Président
Mais il faut s'assurer d'une telle nouvelle.
Un Notaire
Moi-même je vais voir si la chose est réelle.
Le Président
Allez, mais en tout cas, donnez-moi le contrat ; Nous pourrons s'il le faut, l'annuler sans éclat. Je suis bien aise enfin de m'en rendre le maître, Afin que le mari n'en puisse rien connaître.
Scène 10
La Veuve, La Tante
La Veuve
Je ne puis revenir du coup.
La Tante
Coup malheureux ! Deux maris ! Je voudrais qu'ils fussent morts tous deux.
La Veuve
Allons nous renfermer, je ne puis plus paraître.
Scène 11
Ligournois, Glacignac, La Présidente
Ligournois
Ce maudit revenant ainsi revivre en traître ! Ainsi venir m'ôter une veuve, et son bien !
Glacignac
Il faut bien lui céder le pas, c'est votre ancien.
La Présidente
Monsieur, comme Damis saura ce qui se passe, Il nous en voudra mal.
Glacignac
Oui.
La Présidente
Voyez-le, de grâce. Vous étiez, m'a-t-on dit, de ses meilleurs amis. Il ne convient qu'à vous de parler à Damis ; Faites-lui pour nous tous excuse.
Glacignac
Oui-da, madame.
Ligournois
Et ne lui dites pas que j'épousais sa femme.
Glacignac
Il né lé saura point, lé public est discret.
Scène 12
La Présidente
La Présidente
Pour ne rien laisser voir de mon trouble secret, Que je me suis contrainte ! Étrange conjoncture ! Mon scélérat amant, mon traître, mon parjure, Ce Damis n'est pas mort ! Fuyons-le promptement, Je serais exposée à son ressentiment. Il saurait que c'est moi qui livrais à mon frère, Et sa femme, et ses biens. Ô Ciel ! Dans sa colère, Ce brutal me perdrait d'honneur : du moins je puis, En ne le voyant pas, lui cacher qui je suis. Il ne peut pas savoir que je suis Présidente. Hélas ! Quand je l'aimai j'étais bien différente De ce que je suis ; mais au plus vite partons. Que j'ai bien fait d'avoir pris parfois de faux noms ! Mon histoire ne peut avoir été suivie. Heureux qui peut cacher la moitié de sa vie, Pour se faire par l'autre un renom de vertu ! C'est dans tout âge avoir très sensément vécu.
Acte II
Scène 1
Valère, L'Hôtesse
Valère
Du mariage on vient m'annoncer la rupture, Et le mari cru mort revient : quelle aventure !
L'Hôtesse
Oui, la rupture c'est l'autre mari cru mort, Qui revient.
Valère
Ah ! Quel coup !
L'Hôtesse
Je viens rire d'abord, Car j'ai le temps de rire un peu de votre trouble ; Et dans ce salon-ci j'attends ce mari double, J'entends qui vient doubler ce Ligournois fâcheux : Un mari c'était peu pour vous, en voilà deux ; Un amant tel que vous triompherait de trente.
Valère
Toi dans mes intérêts plaisanter !
L'Hôtesse
Je plaisante.
Valère
Vient-il ?
L'Hôtesse
Non pas encor, monsieur ; sans plaisanter, À ce mari d'abord je vais vous présenter. Je lui dirai, voilà l'amant de votre femme : De votre main, monsieur, présentez-le à madame. C'est la règle à présent.
Valère
La tête t'a tourné.
L'Hôtesse
C'est le meilleur mari, docile et façonné Au manège qui rend nos maris adorables.
Valère
Rêves-tu ? Quels discours ?
L'Hôtesse
Discours très raisonnables. Je vous explique ici très sérieusement Ce que ce mari fait pour vous en ce moment. Sur ce mari pour vous tout mon espoir se fonde ; Il revit, il revient exprès de l'autre monde, Pour ôter à sa femme un sot mari qu'elle a, Et pour vous la donner ensuite il remourra. N'est-il pas bien honnête ?
Valère
À cette énigme obscure Je ne comprends rien ; mais par ta gaîté j'augure... J'augure bien, je crois ; mais que croire ? On me dit, Qu'en public ce Damis...
L'Hôtesse
C'est par moi qu'il revit.
Valère
Quoi ? Comment ?...
L'Hôtesse
Ce mari n'est qu'un mari postiche. L'image du défunt, qu'en public, moi j'affiche ; Un faux Damis enfin. Voilà ce grand secret. La veuve est scrupuleuse, et vous, vif, indiscret ; Je vous avais caché l'époux que je suppose.
Valère
Ce n'est qu'un faux mari ?
L'Hôtesse
Non, qu'à l'autre j'oppose. L'énigme est éclairci. Ce n'est qu'un frère à moi. Voyons ; j'entends qu'il fait merveille, je le vois.
Valère
Je ne sais où j'en suis ; en ceci tout m'étonne.
L'Hôtesse
Damis était bouffon, et mon frère bouffonne, Fait le mauvais plaisant pour lui mieux ressembler.
Valère
L'entreprise est hardie, elle me fait trembler.
Scène 2
Le Faux Damis, Valère, L'Hôtesse
Le Faux Damis
Vous m'étouffez, messieurs, et votre accueil affable, Votre zèle, morbleu, me ruine et m'accable. Vous criez en chorus, Damis, Damis, Damis, Mon nom me coûte cher : tenez, mes bons amis, Allez tous en buvant raconter mon histoire, Et laissez-moi du moins me reposer et boire. Vous me regrettiez mort, je l'avais mérité : Que c'est un grand plaisir de mourir regretté ! Mais pour le bien goûter il faut, ma foi, revivre ; M'imite qui pourra, l'exemple est bon à suivre.
Valère
Je ne puis revenir de mon étonnement.
L'Hôtesse
Ma lettre ne t'a point parlé de cet amant ? C'est un amant secret de la charmante veuve, Surcroît de gain pour toi.
Le Faux Damis
J'en accepte la preuve.
Valère
Prends ces cent louis, mais vite, rassure-moi : Comment te prennent-ils pour Damis ? Et pourquoi...
Le Faux Damis
Je suspends les transports de ma reconnaissance. Apprenez qu'il ne fut jamais de ressemblance Telle qu'entre Damis et moi : Caille jamais, Ni Martin-Guerre n'ont vu leurs vivants portraits Mieux que Damis ne vit le sien dans ma figure. Cela nous fit amis, compagnons d'aventure ; Et là-dessus ma soeur a formé son projet : Par sa lettre de tout, elle m'a mis au fait. À Toulon je me donne à quelques gens de marque Pour Damis ; sous son nom avec eux je m'embarque : Le vaisseau s'est trouvé plein de ces fainéants, De ces marins oisifs que l'ennui rend friands D'entendre raconter, par conséquent de croire ; Sur leur crédulité je fonde mon histoire. La pitié se saisit de leurs affections : Et par le merveilleux de mes narrations, Leur faisant admirer mes fausses aventures, De tous mes auditeurs je fais des créatures. Nous abordons enfin, et je sors le dernier Du vaisseau, dont chacun veut sortir le premier Pour conter au public mes fables sans pareilles. Mon Journal se grossit de cent et cent merveilles. Ces zélés narrateurs ont déjà tant conté, Raconté, rajusté, corrigé, commenté, Qu'étant tous à présent auteurs de mon histoire, Ils vont avoir aussi tous à la faire croire Presque autant d'intérêt et déplaisir que moi.
Valère
J'écoute, et j'admire.
L'Hôtesse
Oh ! C'est mon frère, ma foi, Pour l'esprit.
Le Faux Damis
Écoutez jusqu'au bout.
Valère
Par avance, Je te promets, mon cher, une ample récompense ; Agis toujours.
L'Hôtesse
Au port, te voilà donc rendu ?
Le Faux Damis
Oui, pour Damis j'arrive ici tout reconnu. Voyant tout disposé pour ma brillante entrée, Car les gens du vaisseau l'avaient bien préparée, Je descends et je cours vers les plus empressés, Car ordinairement ce sont les moins sensés. Sur l'épaule de l'un frappant d'un air affable, Au bourgeois caressé je fais croire ma fable ; Certain cabaretier ne me reconnaît pas. Ce n'est point lui, dit-il, parlant à demi-bas, Et chez moi le défunt très souvent venait boire. Je cours à lui craignant l'effet de sa mémoire. Ah ! Cher ami, chez toi le bon vin que j'ai bu ! Je crois t'en redevoir encore quelque écu. L'espoir d'un peu d'argent, joint à la ressemblance, S'est emparé d'abord de sa réminiscence. Un autre devenu créancier à l'instant, Me reconnaît aussi pour en avoir autant ; Certain Gascon m'observe et me tient en brassière, Je le voyais tout prêt à me rompre en visière : Venez dîner chez moi, mon cher, n'y manquez pas. Oui, Cousis, m'a-t-il dit, j'accepté lé repas. Un faux brave a paru, j'ai juré qu'à la guerre Je l'avais vu, morbleu, plus craint que le tonnerre. Ainsi, pour peu qu'on soit libéral et flatteur, Du crédule public on sait gagner le coeur.
À Valère.
À Damis.
L'Hôtesse
Oui ; mais je vois qu'ici ce public entre en foule. Ton apparition sur quoi ton projet roule, À fait croire Damis vivant, c'était ton but ; Mais s'il fallait qu'enfin quelqu'un te reconnût, Te soupçonnât, ceci pourrait changer de face : Ne t'expose donc plus à cette populace. Pour revoir ce Damis ils veulent tous entrer, Allons adroitement les faire retirer. Venez. Toi, reste là, je reviendrai te joindre.
Valère
Nulle difficulté, n'est-ce pas ?
Le Faux Damis
Pas la moindre.
L'Hôtesse
Tu sais ton rôle ?
Le Faux Damis
Oui, mais rejoins-moi promptement.
L'Hôtesse
Vous, je vais vous instruire un peu plus amplement.
Le Faux Damis
Va par l'autre côté m'ouvrir cette autre porte.
L'Hôtesse
Eh ! Ne crains rien.
Le Faux Damis
Va donc dissiper, la cohorte.
Valère
Je n'en puis revenir ! Un projet si hardi, Me fait trembler, j'en suis encor tout étourdi ; Le moindre contretemps perdrait tout.
Le Faux Damis
Bon courage, Valère est libéral ; couronnons notre ouvrage.
Scène 3
Glacignac, Le Faux Damis
Glacignac
Ce Damis est un fourbe à coup sûr.
Le Faux Damis
Qui vient-là ?
Glacignac
Mes yeux dé plus en plus mé confirment qu'il a Lé portrait du défunt calqué sur son visage.
Le Faux Damis
Ah ! Ah ! C'est ce Gascon qui criait du rivage : J'accepte le repas. Je tremble cependant, Car on m'a dit qu'il est parent du Président.
Glacignac
Un cousis que j'avais, en trépassant, jé pense. Vous a par testament légué sa ressemblance.
Le Faux Damis
Je croyais être lui.
Glacignac
Qué mé dites-vous là ?, Il est mort. Jé né sais si vous savez céla ?
Le Faux Damis
Je devrais l'être au moins, les périlleux voyages, Les corsaires, la mer, les écueils, les naufrages... Mais je suis débarqué sain et sauf, c'est le bon.
Glacignac
Vous débarqué ! C'est donc de la barque à Caron ?
Le Faux Damis
Oui, j'ai sur l'estomac encore une onde noire ; Pour la faire passer, cher cousin, allons boire, Vous m'avez dit tantôt, j'accepte le repas.
Glacignac
Non, jé suis dé la noce, et jé n'accepté pas. La veuve dé Damis ici se rémarie.
Le Faux Damis
Oui, ma femme voulait...
Glacignac
Veuvé donc, jé vous prie, Veuvé, très veuvé ; car feu Damis...
Le Faux Damis
Pour de feu
Glacignac
Jé vous dis, feu Damis, mon cher, m'aimait un peu. Feu Damis...
Le Faux Damis
Oh ! Feu, feu... l'épithète m'offense.
Glacignac
Dé tout il mé faisait exacté confidence.
Le Faux Damis
J'étais un jour...
Glacignac
Non pas.
Le Faux Damis
J'allai...
Glacignac
Non, non.
Le Faux Damis
Comment ?
Glacignac
J'étais, j'allai, n'est pas s'exprimer congrûment La façon dé parler, mé semblé, n'est pas bonne : Damis, à votre égard, est la tiercé personne ; Vous dévez dire, vous, il était, il alla, Non pas, j'étais, j'allai ; c'est mal dit qué céla; Jé né pardonne point les fautés dé grammaire.
Le Faux Damis
Ce badinage enfin cessera, je l'espère.
Glacignac
Prouvez donc gravément qué vous étés Damis. Vous vous souvenez bien qu'il fut dé mes amis, Quoiqué parent ; un jour, vous en souvient sans doute, Il vint chez moi, sa bourse était à vau dé route ; Or devinez combien jé lui prêtai d'argent ?
Le Faux Damis
Combien ? Je n'en ai pas le calcul bien présent, Car comme étourdiment j'emprunte, je m'endette, Étourdiment j'oublie, aussi ce qu'on me prête. Mais je me souviens bien que quand je vous hantais Tantôt vous me prêtiez, tantôt je vous prêtais, Et prêterai de plus, je suis toujours le même.
Glacignac
Avant que de prêter, il faut rendre.
Le Faux Damis
Que j'aime Ces maximes d'honneur, d'exacte probité ! Ma bourse s'ouvre. Eh bien ! Que m'avez-vous prêté ?
Glacignac
Cinquante louis d'or neufs.
À part.
Le Faux Damis
Justement, c'est la somme ; Je m'en souviens, fort bien ; et même en galant homme, Je vous rends sans quittance.... On aura son secours Pour de l'argent.
Scène 1
L'Hôtesse, Glacignac, Valère, Le Faux Damis
L'Hôtesse
Joignons-le. Ah ! Mon frère ! J'accours...
Glacignac
Ton frère !
Valère
Elle nous perd.
L'Hôtesse
Oui, monsieur est mon frère, Frère de lait, s'entend; tous deux la même mère, Mère nourrice.
Glacignac
Eh donc ! La soeur d'un Damis faux ! Immobilés tous deux ! Jé vous fixe en deux mots ; Jé vous pétrifie.
Le Faux Damis
Oui.
Glacignac
Vous vif commé salpêtré, Monsieur, vivacité dont on n'est pas lé maîtré ; Jé vous ai vu tantôt très vif, vu dé mes yeux Parler très vivement à la veuvé ; et tant mieux, Tant mieux, que vous aimiez cette veuvé charmanté. Je vous protégerai contre la présidenté. Liguons-nous pour punir l'injustice qu'elle a. Dépétrifiez-vous, jeune amant, touchez là.
Valère
Quel bonheur !
Glacignac
Commençons par vous rendre la somme Que j'ai prisé par jeu, pour révirer votre hommé. J'emprunte en badinant, mais jé rends tout dé bon ; Car en ce cas, mon cher, jé né suis point Gascon.
Le Faux Damis
L'honnête homme !
Glacignac
Soyons amis à touté épreuvé.
Valère
De tout mon coeur.
Glacignac
Voici votre adorable veuve. Jé vous laissé tous trois suivré, votré projet : Pour votré sûrété, moi, j'aurai l'oeil au guet.
Valère
Que ce projet sera difficile à conduire !
Scène 5
L'Hôtesse, Valère, La Veuve, Le Faux Damis
L'Hôtesse
De ce qu'on lui cachait il est temps de l'instruire.
Valère
Elle ne sait donc pas que c'est un faux époux ?
L'Hôtesse
Non, elle s'en croit deux, deux, qu'en rêvant à vous, Elle donne, je crois, de tout son coeur au diable.
Valère
Dissipons promptement le chagrin qui l'accable.
demi haut
La Veuve
Ce mari qui m'avait trahie en cent façons Il faut donc le revoir ? Il le faut bien, allons....
L'Hôtesse
Faut-il, quand un mari de l'autre me délivre, Qu'il ne m'en puisse pas délivrer sans revivre ?
Valère
Suspendez vos chagrins.
Elle aperçoit Damis.
sans voir Damis
La Veuve
Valère, laissez-moi. Eh ! Ne voyez-vous pas mon mari ?
L'Hôtesse
Non, ma foi.
Valère
Reprenez vos esprits, rassurez-vous, madame.
À Valère.
L'Hôtesse
Laissez-la dans l'erreur. J'aime à voir que sa femme Nous prouve qu'il pourra tromper nos gens.
Valère
Oui ; mais Elle souffre.
L'Hôtesse
On en a plus de plaisir après.
Valère
Ce n'est point là Damis, madame.
La Veuve
Quoi ? Qu'entends-je ?
L'Hôtesse
Ce n'est point le défunt, ni prenez plus le change.
La Veuve
Ah ! Quelle ressemblance !
Le Faux Damis
En cette occasion, Je ne serai mari qu'avec discrétion.
La Veuve
Le même son de voix !
L'Hôtesse
Quelque épouse rusée, Quelque femme de bien à conscience aisée, S'y tromperait exprès pour t'aimer par devoir.
Valère
Ne perdons point le temps.
La Veuve
Faites-moi donc savoir Votre dessein.
Valère
Il est très simple. On va se plaindre, Blâmer le Président, le presser, le contraindre À rendre votre dot, à biffer le contrat : Par avance je viens d'intimider ce fat.
La Veuve
Quoi donc ! Il va le voir, lui parler ! Ah je tremble !
Le Faux Damis
Oubliez-vous déjà qu'à Damis je ressemble ? Apprenez que d'ailleurs j'ai su tous ses secrets. Vous voyez son esprit en moi, comme ses traits. Je fus pendant deux ans son ami de voyage. Lorsqu'il s'embarqua même au temps qu'il fit naufrage, Il me laissa gardien d'un nombre de papiers, Contrats, titres, journaux, modestes sottisiers, Libelles médisants, surtout contre ses proches, Contrat de mariage ; enfin j'ai plein mes poches De tout ce que j'ai cru me devoir au besoin Servir à tout venant de preuve, et de témoin : Je ferais son histoire à sa famille en face ; Et l'histoire en défaut, le roman la remplace. Si Damis, en un mot, revenait aujourd'hui, Je lui soutiendrais, moi, morbleu, que je suis lui.
Valère
Jouez bien votre jeu, le Président s'avance. Je cours le rejoindre.
Scène 6
La Veuve, L'Hôtesse, Le Faux Damis, Valère, Le Président
La Veuve
Ah ! Vous risquez trop, je pense,
L'Hôtesse
Feignons de ne point voir qu'il nous voit.
Il hausse la voix.
Le Faux Damis
Tenez bon. Hé ! Ne tient-il, morbleu, qu'à demander pardon, Quand d'infidélité vous êtes convaincue ? Redoutez ma fureur.
La Veuve
Fureur mal entendue ; C'est sur le Président, qui disposait de moi, Qu'elle doit retomber.
L'Hôtesse
Fort bien, fort bien ! Ma foi Riposter prestement, c'est un talent femelle.
Le Faux Damis
Quoi ! C'est le Président qui vous rend infidèle ?...
Valère
N'avancez pas, laissons passer cette fureur.
Le Faux Damis
Ce Président rend donc public mon déshonneur ? J'entends le vaudeville, et tout Marseille crie : Tu sois le bienvenu, ta femme se marie. Ventrebleu !
L'Hôtesse
Mais, monsieur, des gens nous avaient dit Qu'ils vous avoient vu mort.
Le Faux Damis
Eh ! Vous l'avais-je écrit ?
Le Président
Toujours mauvais plaisant, voilà son caractère.
Le Faux Damis
Me faire un tel affront... et par devant notaire !
La Veuve
Je n'y puis plus tenir.
L'Hôtesse
Séparez-vous en paix, Du moins.
Le Faux Damis
Nous y vivrons ne nous voyant jamais.
La Veuve
Près de ma tante allons chercher un sûr asile,
Le Faux Damis
Me voilà demi veuf.
Scène 7
Le Président, Valère, Le Faux Damis
Le Président
Le voilà plus tranquille ; Avançons.
Valère
Je vous laisse.
Le Président
Ah ! Ne me quittez pas.
En colère.
Le Faux Damis
N'ayez pas peur, monsieur ; j'ai pour les magistrats Déférence, respect... Mais rancune tenante, Car ventrebleu !...
Le Président
Monsieur, en affaire importante, Quoique de conseils, moi, je n'aie pas besoin, En décidant j'admets un ami pour témoin.
Il tire un contrat.
Le Faux Damis
Pour juge même, soit; j'aime un juge d'épée, Il expédie en bref : au fait, dot usurpée... Contrat de mariage en main... mari très prompt. Lisez... comptons... rendez... reste à venger l'affront.
Valère
Il n'est point question d'affront, ni de vengeance. Monsieur le Président veut ici ma présence, Pour n'avoir avec vous nulle discussion : Un mot finira tout sans bruit, sans passion. Monsieur déjà fâché, qu'à tort chacun le blâme De vouloir disposer des biens de votre femme, Veut les rendre.
Le Président
Oui, monsieur, non qu'on ait peur de vous ; Mais je veux dissiper les faux bruits.
En colère.
Le Faux Damis
Mon courroux Sur ce premier article avec raison s'apaise ; Passe pour revenir, et c'est par parenthèse Que j'accepte votre offre, et que je suis content: J'interromps mon courroux, monsieur le Président, Par raison, par égards pour votre caractère : Mais, morbleu, je reprends le fil de ma colère, En pensant qu'il existe un diffamant contrat ; Chacun l'a vu signer, ma honte a fait éclat. Au gré de l'offensé, l'offense se répare ; Chacun a là-dessus son faible ; moi bizarre, Délicat sur l'affront, pour le laver, je veux Lacérer en public ce contrat scandaleux.
Le Président
Caprice en effet ; car de lui-même il s'annule, Vous vivant.
Au Président.
Valère
Il est vrai, caprice ridicule. Vous lui devez pourtant ce bizarre plaisir ; Vous aviez un peu tort.
Le Président
Contentons son désir. C'est minutie au fond qui m'est indifférente. À l'égard de la dot, je la livre à la tante, Et non pas à vous ; car par mon autorité, Pour mettre les débris des biens en sûreté, Je vous fis séparer.
Le Faux Damis
Séparer ! Autre injure Qu'on me fit, moi parti, mais par chicane pure. Est-ce que l'on sépare un mari par défaut ? À certains magistrats... oui, c'est là ce qu'il faut ; Ils savent, profitant de ce qui nous afflige, Mettre, ainsi que nos biens, nos femmes en litige.
Valère
C'est un reste de fiel, excusez.
Le Faux Damis
Notre dot, Du moins, si je mourrais, n'ira plus à ce sot, Frère de votre femme : avec horreur je pense Qu'il puisse avoir par vous ma femme en survivance.
Valère
Vous voilà donc d'accord ?
Le Président
Je vais prendre là-haut Le contrat, les billets, enfin ce qu'il vous faut. Messieurs, entrez toujours dans la salle prochaine : Je vous joins à l'instant.
Le Faux Damis
Je renonce sans peine À la dot, car sur mer je gagne assez d'argent. Le désir de vengeance est un désir urgent, Contentons-le. J'irai joindre après ma chaloupe ; Heureux qui fuit sa femme avec le vent en poupe !
Scène 8
Le Président
Le Président
J'ai bien mené ceci, prudence, fermeté, Prévoyant tout, en tout de la formalité, Suivant exactement les lois les plus sévères. J'admire mon talent pour les grandes affaires, Prononçant, décidant, je suis content de moi.
Scène 9
La Présidente, Le Président
Au Président.
La Présidente
Il faut approfondir un peu ce que je vois. Je vous cherche partout.
Le Président
Je vous cherche de même.
La Présidente
Je n'ai point respiré depuis le trouble extrême Que m'a causé tantôt ce grand événement. Enfin j'ai réfléchi de sang-froid, mûrement ; Mais qu'a produit la peur que vous a fait Valère ?
Le Président
J'ai sans m'intimider, en traitant cette affaire, Gardé le décorum, et parlé hautement. Je vais livrer la dot à la tante.
La Présidente
Comment ?
Le Président
Je crois avoir bien fait, parlez.
La Présidente
Que puis-je dire ? Dès que vous décidez, c'est à moi de souscrire.
Le Président
D'accord; mais vous devez m'approuver amplement.
La Présidente
Je me tais.
Le Président
Je veux, moi, je veux absolument Que vous parliez.
La Présidente
Parlons, mais par obéissance. Ne livrez rien encor.
Le Président
C'est ce que par prudence, J'avais déjà tout seul d'abord imaginé.
La Présidente
Suspendez...
Le Président
Oui, j'étais déjà déterminé. À suspendre pour....
La Présidente
Pour approfondir un doute.
Le Président
Ce doute m'est venu : parlez, je vous écoute.
La Présidente
Quelqu'un m'a dit tout bas qu'il croit ce Damis faux.
Le Président
J'en ai quelque soupçon, il m'a dit certains mots...
La Présidente
Il faut dissimuler, l'affaire est délicate.
Le Président
C'est ce que je vous dis ; avant que l'on éclate, Je suis d'avis de... de...
La Présidente
Pour approfondir mieux Des faits, qui là-dessus m'ont fait ouvrir les yeux; Laissez-moi seule agir sur ce que je soupçonne.
Le Président
Oui, ma femme, agissez seule, je vous l'ordonne.
Scène 10
La Présidente
La Présidente
Je joue ici gros jeu; car si c'est ce Damis, Qui devint le plus grand de tous mes ennemis, Après avoir été sa trop crédule amante, S'il savait que c'est moi qui suis la Présidente, Il me perdrait d'honneur, pour se venger de moi... Le parti que je prends est le plus sûr, je crois. Sous un nom étranger à Damis annoncée, Je pourrai m'éclaircir, le voir coiffe baissée ; Si c'est lui, livrons tout, il n'y faut plus songer; Et si ce n'est pas lui, j'éclate sans danger.
Acte III
Scène 1
Le Faux Damis
Le Faux Damis
On ne vient point finir, ce contretemps m'étonne. Me soupçonnerait-on ? Pour peu qu'on me soupçonne, Ma foi, pour esquiver, regagnons notre esquif ; Ravoir la dot pourtant, c'est le point décisif ; S'ils me vont disputer mon nom, ferai-je face ?, Voyons ; car j'ai tantôt gagné la populace ; Mais au moindre revers je ne m'y fierais plus. La faveur populaire est un flux et reflux, Tantôt blâme excessif, tantôt louange outrée. À Damis avec joie ils ont fait une entrée ; Avec joie ils verraient leur Damis au carcan.
Scène 2
La Présidente, Le Faux Damis
La Présidente
Il me paraît Damis, mais assurons-nous-en ; Pour l'observer de près, et n'être point connue, Parlons-lui coiffe basse.
Apercevant la Présidente.
Le Faux Damis
Oui, cette dot reçue, Je disparaîtrais... Mais on m'examine fort. Que me veut cette femme ? Évitons son abord. Mais je ne puis rentrer, elle barre la porte.
La Présidente
Ce n'est pas lui.
Le Faux Damis
Morbleu, faisons du moins en sorte D'éluder l'embarras du questionnement.
La Présidente
Monsieur, j'aurais besoin d'un éclaircissement, Je voudrais bien savoir...
Le Faux Damis
Avant de vous entendre, Madame, je voudrais d'abord par vous apprendre...
La Présidente
Répondez-moi d'abord.
Le Faux Damis
Je vous réponds après.
La Présidente
Répondez-moi, monsieur, d'abord sur quelques faits;
Le Faux Damis
Dites-moi si...
La Présidente
Parler tous deux, c'est se confondre ; Tous deux questionner, au lieu de se répondre. Je veux sur une affaire un éclaircissement; Écoutez-moi, je vais m'énoncer clairement.
Le Faux Damis
Souffrez que le premier clairement je m'énonce.
La Présidente
Par politesse au moins, d'abord une réponse.
Le Faux Damis
Sachons....
La Présidente
C'est éluder un peu grossièrement.
Le Faux Damis
Je n'élude point ; c'est que naturellement En conversation je prends mon avantage. Chacun a pour briller ses talents en partage. Tel, en répondant juste à chaque question, Fait voir modestement son érudition : À bien questionner moi je mets ma science.
La Présidente
N'oser répondre, c'est marquer sa défiance, Ou c'est me mépriser ; car au premier venu Vous contez, racontez ce que vous avez vu En voyageant.
Le Faux Damis
D'accord ; mais las de verbiages, Je vais faire imprimer ma vie et mes voyages, Qui se vendront chez Jean Gilles Josse, à Lyon ; Vous pourrez acheter toute l'édition.
La Présidente
En plaisantant ainsi vous croyez m'éconduire: Mais si sur deux points seuls vous ne daignez m'instruire, Je ne vous quitte point, je vous suivrai partout. Je suis femme obstinée, et je vous pousse à bout.
Le Faux Damis
S'il s'agit de deux mots, je suis civil, honnête, Et pour les dames j'ai toujours réponse prête.
La Présidente
Répondez donc.
Le Faux Damis
Parlez, je réponds, si je puis.
La Présidente
Je voudrais bien savoir de vous....
Le Faux Damis
Quoi ?
La Présidente
Qui je suis ?
Le Faux Damis
Qui vous êtes ? Parbleu ! Vous devez vous connaître.
La Présidente
Voyez, examinez, rêvez qui je puis être. Mon autre question, c'est de vous demander Qui vous êtes ?
Le Faux Damis
Fort bien. C'est fort bien préluder ! Jamais femme n'a fait questions plus sensées, Plus précises surtout, ni moins embarrassées...
La Présidente
J'y pourrais mettre encor plus de précision. Un seul mot de deux points fait la décision ; Dites-moi qui je suis, je saurai qui vous êtes.
Le Faux Damis
Toutes vos questions sont sentences complètes : Vous m'inspirez, madame, une estime pour vous, Un désir de lier connaissance entre nous.
La Présidente
C'est dire, que jamais elle ne fut liée.
Le Faux Damis
C'est dire que l'on peut vous avoir oubliée : Je vous remets pourtant, cette bouche, ces yeux... Un certain assemblage, et noble et gracieux... Mais dans trois ou quatre ans j'ai vu dans mes voyages, En femmes seulement, vingt milliers de visages ; Ils sont tous gravés là ; mais quoi ? Vous savez bien Que le plan d'un cerveau n'est pas plus grand que rien. Tous ces portraits y sont peints les uns sur les autres. Tant de traits différents, mêles avec les vôtres, Font un brouillamini que je débrouillerai ; Et tantôt à coup sûr je vous reconnaîtrai. Mais j'ai pour le présent une affaire pressée.
La Présidente
N'éclatons pas d'abord ; mais en femme sensée, En démasquant le fourbe, assurons-nous de lui, Pour pouvoir achever notre noce aujourd'hui.
Scène 3
Le Faux Damis, L'Hôtesse, Glacignac
Le Faux Damis
La voilà partie. Ah ! Ceci me déconcerte. Monsieur de Glacignac, la trame est découverte.
L'Hôtesse
Je ne le sais que trop; je suis au désespoir. La prude soupçonnait, elle a voulu te voir.
Le Faux Damis
Quoi ! C'est la Présidente ?
Glacignac
Elle-même.
Le Faux Damis
Qu'entends-je ?
Glacignac
Paix, né mé troublés pas ; là-dessus jé m'arrange.
Le Faux Damis
Sur quoi ?
Glacignac
Tu m'as montré ces papiers dé Damis, Ces journaux, qu'en mourant lé défunt t'a rémis.
Le Faux Damis
Eh bien ?
L'Hôtesse
Sur ces papiers, quelle est votre espérance ?
Le Faux Damis
Parlez donc.
L'Hôtesse
Hâtons-nous.
Glacignac
Jé pense et je répense...
Le Faux Damis
Mais je suis découvert ; pensez donc promptement;
Glacignac
Les expédients sûrs mé viennent lentément ; Mais nous aurons main forté, en tout cas.
Le Faux Damis
Ah ! Je tremble.
Glacignac
À mon égard je suis tranquille, cé mé semblé ; Au sujet dé Damis, si l'on m'inquiétait, Jé dirais bonnément : j'ai cru qué cé l'était ; Vous né pourriez pas vous, diré, jé croyais l'être.
Le Faux Damis
Vraiment, non. C'est pourquoi, moi, je veux disparaître.
Glacignac
Révoyons ces papiers, ces lettres du défunt.
Le Faux Damis
Tenez ; mais je n'ai vu parmi ces noms d'emprunt Aucun de ceux, qu'a pris jadis la Présidente.
L'Hôtesse
Damis fut son amant pourtant, chose constante.
Glacignac
Lisons tranquillement.
Le Faux Damis
Lisez, mais hâtez-vous.
Glacignac
Voici bien des billets, jé veux les liré tous À mon aisé.
Le Faux Damis
Morbleu ! Mais nul nom de la prude.
L'Hôtesse
Il faut voir. Ce doit être à tous trois notre étude Selon ceux qu'elle aimait, en changeant de pays, Elle changeait d'état, de nom, comme d'habits : En intrigues d'amour, ce fut un vrai Protée.
Le Faux Damis
Moi, j'ai vu du défunt chaque intrigue cotée Sur son journal galant.
L'Hôtesse
Moi, je sais quelques faits. Voyons s'ils cadreraient au journal, aux billets. N'y trouverions-nous point une modeste Hortense Qui gagnait tous les coeurs par sa fine innocence, Quand les filles encor plaisaient par la pudeur ?
Le Faux Damis
Damis était du goût d'à présent, par malheur ; Sur son journal galant je n'ai point vu d'Hortense.
L'Hôtesse
De ce Protée en fille, autre histoire : en Provence, Sur mer, on lui donnait une fête, un cadeau, Opéra, dieux marins, mascarade sur l'eau ; Elle y faisait Thétis ; il survint un orage ; Tout enfonce, un Triton la prend sur son dos, nage, Et veut, toujours nageant, promesse d'épouser ; Elle était fière ; mais comment le refuser ? Il peut par désespoir se noyer avec elle : J'épouse, sauvez-moi, dit enfin la cruelle. Mariage dans l'eau, qui ne tint pas, dit-on.
Le Faux Damis
Je rêve.... Non, Damis ne fut point ce Triton ; Du moins dans son journal je n'en ai point de note.
L'Hôtesse
Attendez, attendez : la prude eut la marotte Jadis de ces romans, dans le goût pastoral...
Le Faux Damis
Ah ! Sur ce ton, j'ai vu des traits dans mon Journal.
L'Hôtesse
En Provence autrefois, mascarades champêtres, Nos amants en bergers chantaient au pied des Hêtres, Et Tirsis et Silvie, et Damon et Philis...
Glacignac
Jé vois dans cé billet du Damon.
L'Hôtesse
Où ?
Glacignac
Tiens, lis. L'écrituré sans doute est dé la Présidenté, Je la connais.
Le Faux Damis
Lisons ; est-elle convaincante ?
L'Hôtesse
Non, voyons l'autre : oui, c'est son écriture aussi ; Car elle a devant moi fait une liste ici Des priés pour la noce.
Le Faux Damis
Ah ! Parbleu je respire.
L'Hôtesse
Cette lettre vaut bien la peine de la lire.
Le Faux Damis
Je n'aurais jamais pu deviner sans vous deux...
Elle lit.
L'Hôtesse
Dans celle-ci Damon est encore amoureux ; Voyons l'autre. Ah, ma foi ! Damon cesse de l'être; Parce qu'on l'a rendu trop tôt heureux peut-être. Justement ! On s'en plaint en champêtre jargon, La fidèle Silvie au volage Damon. Hon ! Hon ! Traître, parjure, tu dis que les bergers délicatement amoureux s'offensent du mot de contrat ; mais ce contrat, ne me le promis-tu pas, lorsque ta délicatesse exigea de la mienne que le don libre de nos coeurs précédât la signature ? Que la signature le suive donc, ingrat ; que Damon et Silvie, après avoir suivi la loi des bergers, subissent enfin la loi du contrat ?
Le Faux Damis
Je tirerai parti de ce billet lyrique.
L'Hôtesse
Il faut voir en secret cette Silvie antique : Qui de nous la verra ?
Glacignac
Cé né peut être moi ; Ellé croirait...
L'Hôtesse
Voyez là-bas, je l'aperçois.
Le Faux Damis
Est-elle seule ?
L'Hôtesse
Oui.
Le Faux Damis
Bon. Je risque l'abordage. Faites le guet, pendant que je la contregage.
L'Hôtesse
Oui ; car en cas d'alarme on le ferait sauver.
Glacignac
Comptez sur nous.
Scène 4
Le Faux Damis, Le Président, La Présidente
Ces deux derniers dans le fond du Théâtre.
Le Faux Damis
Allons ; mais qui la vient trouver ? Ah ! C'est le Président : morbleu, si je retarde, Il ne sera plus temps peut-être... on me regarde... On vient à moi... risquons. Oui, le mari présent Rendra le coup plus vif, plus fort et plus pressant.
Le Président
Mais en public du moins je veux qu'il se rétracte.
La Présidente
Vous pourriez le punir ; votre justice exacte Cède à votre bonté pour éviter l'éclat ; Mais soyez sûr, monsieur, que c'est un scélérat : Non, ce n'est point Damis, ce n'est qu'un fourbe insigne.
Le Président
Qu'apprends-je ici, monsieur ? Jouer un rôle indigne !
Le Faux Damis
Je respecte l'arrêt que madame a donné ; Je me tiens criminel, si je suis condamné Par la plus pénétrante et la plus équitable, Par la plus vertueuse et la plus respectable... En un mot, je souscris à sa décision : Mais la prenant pour juge avec soumission, Je puis, sans l'offenser, récuser sa mémoire. Vous souvient-il d'un fait, (il est à votre gloire) Sur lequel j'ai reçu plusieurs lettres de vous ?
La Présidente
De moi, monsieur ?
Le Président
Non, non ; vous vous moquez de nous : Jamais autre que moi n'eût lettres de ma femme.
Le Faux Damis
Celles que j'ai, monsieur, font honneur à madame.
La Présidente
Vous avez dites-vous ?...
Au Président.
Le Faux Damis
Belles moralités, Lettres de votre main, par où vous m'exhortez À réformer mes moeurs sur quelque bon modèle. Madame... à ses devoirs ne borne point son zèle ; Elle se charge encor de la vertu d'autrui.
Le Président
Monsieur vous connaît bien, j'en conviens avec lui.
Le Faux Damis
Bien mieux qu'elle ne croit.
La Présidente
Ouais ! Que voudrait-il dire ?
Vers elle.
Le Faux Damis
Je ris de souvenir, vous-même en allez rire, Quand je vous aurai dit à quelle occasion Madame m'écrivit une exhortation. En amour j'étais vif, folâtre en mon jeune âge; Mais à présent... ma foi, je ne suis pas plus sage. J'étais donc scélérat assez passablement ; Ah ! Madame, j'étais un scélérat charmant. Je devins le Damon... de certaine... Silvie... Nous goûtions les douceurs d'une champêtre vie. Rien que de pastoral dans notre passion ; Toujours traitant l'églogue eu conversation. C'étaient ardents soupirs dans un sombre bocage, De gazouillants ruisseaux, rossignols, doux ramage, Musettes, verts gazons, houlettes, chalumeaux, Bergères et bergers dormant sous les ormeaux, Oubliant leurs moutons épars dans la prairie ; Tendres galimatias, jargon de bergerie, Délicats sentiments, tirant sur la fadeur : En vrai Damon ainsi j'exprimais mon ardeur, Lorsque sur cette intrigue innocente et rustique, Une mère grossière, injuste et politique, Ignorant des bergers la naturelle loi, Voulut mettre un notaire entre Silvie et moi. Mais, comme un franc berger, moi j'envoyai tout paître. Le Président, à la Présidente. Ce récit paraît franc, nous nous trompons peut-être.
Le Faux Damis
De Silvie en ce temps prenant les intérêts, Madame m'exhorta par cinq ou six billets... Il donne une lettre à la Présidente. Si malgré celui-ci votre oubli continue, Par d'autres à l'instant vous serez convaincue. J'en puis encor montrer d'autres plus éloquents, Bien plus forts en morale, en un mot convaincants.
Le Président
En morale toujours ma femme sut écrire. Elle a fait des recueils qu'on est charmé de lire. Montrez-moi ce billet.
La Présidente
Je m'en garderai bien,
Le Président
Pourquoi donc ?
La Présidente
Le secret d'autrui n'est pas le mien. Cette jeune Silvie est ici dévoilée.
Le Président
Voilà toujours ma femme, avec excès zélée. Montrez-moi ce billet.
La Présidente
Le voilà déchiré.
Le Faux Damis
Quel dommage, monsieur ! Vous l'auriez admiré.
Le Président
J'eusse été curieux de le voir.
Le Faux Damis
J'en ai d'autres, Madame, et j'ai gardé les miens avec les vôtres; J'ai les brouillons de ceux que je vous écrivais : Tâchant de mériter ceux que je recevais. Je relisais les miens, j'y faisais cent ratures, Pour les faire imprimer avec mes aventures.
La Présidente
Oui, plus je l'examine avec attention, Plus je vois mon erreur, mon indiscrétion. Que vos traits sont changés ! C'est une chose étrange, Qu'un petit nombre d'ans, hélas si fort nous change.
Le Faux Damis
Mon aimable Silvie est bien changée aussi.
La Présidente
Par sagesse, monsieur conduisait tout ceci Sans éclat, mieux que moi. J'avais été trop prompte; Pardon, vous méconnaître ! Ah ! Que j'en ai de honte !
Le Faux Damis
C'est moi qui suis honteux d'avoir vieilli si fort.
Le Président
C'est la première fois que vous avez eu tort, Ma femme.
La Présidente
Obtenez donc de lui qu'il me pardonne ;
Le Faux Damis
Oh ! Suffit que madame ait la mémoire bonne.
La Présidente
Je remets à présent tous ses traits, je dis tous.
Le Président
Moi qui ne l'avais vu que très peu, croiriez-vous Que je retrouve aussi toute sa ressemblance ?
La Présidente
Çà, monsieur, il faut donc pour, réparer l'offense Qu'a pu faire à Damis mon injuste soupçon, Voir ce qu'il veut de nous, et lui faire raison. Par vous tantôt l'affaire était bien décidée : J'admire que toujours votre première idée Est la meilleure ! Car vous vouliez dès tantôt Tout mettre entre les mains de la tante.
Le Président
Il le faut.
La Présidente
Allez prendre là-haut ce contrat qui le blesse.
Le Président
Oui.
La Présidente
Les lettres de change.
Le Président
Oui.
La Présidente
Mais pour votre nièce Il faut qu'il ait aussi des égards, et je vais L'exhorter...
Le Président
Exhortez-le à ne la voir jamais ; C'est ce qu'il peut de mieux.
Scène 5
La Présidente, Le Faux Damis
La Présidente
Ce fourbe m'embarrasse.
Le Faux Damis
Elle craint à présent de me revoir en face.
La Présidente
D'où peuvent lui venir mes lettres ? Il faut bien Qu'il les ait de Damis...
Le Faux Damis
Je ne risque plus rien.
Ici une scène muette entre eux.
La Présidente
Ménageons l'imposteur, gagnons-le pour mon frère.
Le Faux Damis
Quand on a de l'esprit on se tire d'affaire.
La Présidente
L'on n'en a pas besoin quand on est innocent.
Le Faux Damis
Il en faut pour le monde, il est si médisant
La Présidente
Je fermerai les yeux sur tout ce qui se passe, Mais vous m'accorderez une petite grâce : Pour me la refuser vous êtes trop sensé.
Le Faux Damis
Je fermerai les yeux sur ce qui s'est passé, Mais vous m'accorderez une grâce assez grande.
La Présidente
Accordez-moi d'abord ce que je vous demande. Vous avez dites-vous, d'autres lettres de moi ?
Le Faux Damis
En voici quatre ou cinq, madame.
La Présidente
Je le vois. Sans vous faire prier, vous allez me les rendre.
Le Faux Damis
Oui, mais grâce pour grâce, et vous devez m'entendre.
La Présidente
Mais vous devez me craindre en cette occasion.
Le Faux Damis
Nous avons tous deux eu de la discrétion. Comme berger discret j'ai caché le mystère...
La Présidente
Et moi j'ai découvert que vous servez Valère ; J'entrevois vos projets, mais à force d'argent Puis-je les changer ?
Le Faux Damis
Non ; je ne suis plus changeant. Parlons net : il me faut la veuve pour Valère ; Servez-le, votre honneur vous est plus cher qu'un frère; Votre sagesse enfin vous donne un ascendant Sur le coeur, sur l'esprit de ce bon Président ; Conservez-le.
La Présidente
Il revient.
Le Faux Damis
Soyez très complaisante ; Je vous rends vos billets, pourvu qu'on me contente,
Scène 6
Le Président, Le Faux Damis, La Présidente, La Tante
Le Président
Je ne me mêle plus de rien ; c'est son époux Qui laissera, s'il veut ; son épouse avec vous, Ou dans un couvent.
Le Faux Damis
Moi, j'ai promis à madame De ne point exiger le couvent pour ma femme.
Le Président
Finissons. De nos faits nous sommes convenus ; Monsieur ; en bons billets voici cent mille écus ; Je les livre à ma soeur.
La Présidente
Mes lettres ?
Haut.
Le Faux Damis
Patience. Le contrat ?
Le Président
Et voici le contrat.
Le Faux Damis
Ma vengeance Va donc se contenter : déchirons.
La Présidente
Doucement : Il allait déchirer ce contrat brusquement Sans le voir. Il faut voir au moins ce qu'on déchire ; La confiance aveugle est blâmable.
Le Président
J'admire, Que vous voulez qu'en tout on voie clair.
Le Faux Damis
Voyons.
La Présidente
Mes lettres ?
Le Faux Damis
Tout à l'heure.
Le Président
Afin que nous partions, Voyez vite.
La Présidente
Attendez.
Le Président
Excès d'exactitude, D'ordre !
Le Faux Damis
En donnant, donnant.
à part
La Tante
Que j'aime à voir la prude Au supplice !
Le Président
Est-ce fait ?
Le Faux Damis
Oui ; quand on a bien vu, On est beaucoup plus sûr.
Scène 7
Glacignac, La Présidente
Glacignac
Il est bien réconnu Pour êtré vrai Damis, mon parent et lé vôtré : Lé nouvel époux fuit, un mari chassé l'autré.
À la Veuve.
La Présidente
Partons. Puisse Damis faire votre bonheur !
Scène 8
L'Hôtesse, Valère, La Tante, La Veuve, Le Faux Damis
L'Hôtesse
Bon ! Les voilà partis.
Valère
Ah ! Je n'ai plus de peur.
La Tante
Je puis donc à présent, comme tante et maîtresse, Par un nouveau contrat disposer de ma nièce.
La Veuve
Me voilà donc à vous ?
Valère
Quel comble de bonheur !
Le Faux Damis
Oui, vous êtes heureux qu'une prude ait eu peur ; Contre ses intérêts qu'une prude réduite, Ait assez de pudeur pour masquer sa conduite ; Chose rare à présent ! L'on en trouve si peu, Qui prennent encor soin de bien cacher leur jeu. Tout bien considéré, franche coquetterie, Est un vice moins grand, que fausse pruderie. Les femmes ont banni ces hypocrites soins, Le siècle y gagne au fond, c'est un vice de moins.