Le Poirier
Scène 1
Pierrot
AIR. La petite Lize, veut qu'on la conduise.
Pierrot
Ce qui me chagrine Hélas ! C'est que CLaudine Ne peut faire un pas Qu'avec ce vieux Thomas. Et sa soeur Lucette Qui toujours la guette, Force mon coeur À cacher son ardeur Ma chère Claudine , Si tu ne me devines, Pierrot en ce jour, Mourra de son amour. Si tous les jaloux étaient au fond de la rivière, je serais moins à plaindre, et Monsieur Thomas au service duquel je me suis mis pour plaire à CLaudine dont il est le tuteur, aurait le temps de se noyer avant que j'allasse le secourir. Thomas épouse demain ma maîtresse ; il en est détesté ; mais enfin il l'épouse. J'ai vainement pris le ton et l'habit d'un niais.
Scène 2
Blaise, Pierrot
AIR. Lon faridondaine guai.
Blaise
Vive un bon luron, Que rien ne chagrine, Qui vide un flacon, Sans reprendre haleine Bon, Lon farira dondaine guay, Lon farira dondé.
Pierrot
C'est Blaise.
Même air.
Blaise
C'est à l'hameçon, Que pêche Climène, J'endors le goujon, Pour qu'alle le prenne..., Bon, Lon farira dondaine guay, Lon farira dondé.
Pierrot
Qu'il est heureux.
Même air.
Blaise
Avec les tendrons Qu'amour nous amène, Le soir je pêchons Au bord de la Seine.... Bon, Lon farira dondaine guay, Lon farira dondé.
Pierrot
J'admire sa gaieté.
Blaise
D'ici le Patron, Va pêcher Claudine Un pareil poisson En vaut ben la peine.... Bon, Lon farira dondaine guay, Lon farira dondé.
Pierrot
Hélas.
Apercevant Pierrot.
Blaise
En vla de beaux pour la noce de son festin, mais ça ly coûtera cher, Queuque c'est que ce grand flandrin là qui a l'air d'avoir la meine triste ? Hé cadet ! À quoi donc qu'tu rêves là ?
AIR : Morbleu, si je la tenais.
Pierrot
Je songe à la différence De votre joie à mon sort.
Blaise
À ton avis ai-je tort ? Le chagrin de rien n'avance, Pour tout bien je suis content, J'aime, bois, ris, chante et danse Pour tout bien je suis content, Tiens portageons mon enfant. He ben allons donc, tu ressembles à un accident comme deux gouttes d'eau. Pour t'égayer un peu, viens me montrer où demeure la maison de Monsieur Thomas.
Pierrot
C'est ici. Vous ne pouviez mieux vous adresser, je lui appartiens.
AIR : En Mistico.
Il le prend par la mein.
Il recule deux pas en ôtant son chapeau.
AIR : Car.
Blaise
Oh pargué, je t'en falicite, En mistico en dardillon, en dar dar , dar, dar, dar, Car sa future a du mérite Et tu m'as l'air assez, Mistipicoté Futé. Comme vous vla, Quelle métaphormose Dans tout cela J'avise quelque chose, Car, T'nez , vous n'êtes pas sans cause Le valet de ce vieillard. Tiens, mon ami, je m'y connais, vois-tu... Quoi donc ! Queu vision! Hé c'est vous, Monsieur Lubin, l'maître Farmier du Village de la Liau ? Il y à trois mois qu'on vous cherche à coups de tambour ni plus ni moins qu'un bijou perdu. Claudenne ne serait-elle pas par hasard le surjet de tout ça ?
Pierrot
Rien de plus vrai, mon cher Blaise.
Blaise
Hé, mais comment ça se gouverne-t'y ?
Pierrot
Le Tuteur est un Argus éternel, et je n'ai pu encore parler à Claudine que des yeux ; mais j'ai cru entrevoir dans les siens quelque espoir...
AIR : Je n'en dirai pas davantage.
Blaise
Faut pas s'en rapporter aux yeux C'est un jargon qui trompe au mieux, Des Belles c'est là le langage, En aiment-elles davantage ! Vous n'êtes pas mal avancé ! Non, c'est un tourment de regard à l'occasion de leur gloire qui fait ça, et les nigauds prennent le change.
AIR : L'autre jour étant assis.
Pierrot
Elle fixe mes désirs, Mon coeur près de cette belle, À cent fois par mes soupirs Dit ce qu'il ressent pour elle : Je l'ai vue à son tour Soupirer et se taire Tel est du tendre amour Le langage sincère. Va, Claudine est trop naturelle.
AIR. Mon Papa toute la nuit.
Blaise
On amorce le poisson Pour qu'il entre dans la nasse Si Claudaine entend raison... C'est ben dit ; mais avec tout ça , vous ne tenez rien, faut de la parole, Monsieur Lubin. Faut agir, voyez-vous.
Pierrot
Quoi ! Que veux-tu que je fasse.
Blaise
Enlevez, enlevez, enlevez-là, Dans ma barque je vous passe, Enlevez, etc.
Pierrot
Ah ! je crains trop pour cela.
AIR. Chacun à son tour.
Il sort.
Blaise
Le Seigneur du lieu vous estime À le faire il est engagé ; Votre mère était son intime Et l'avait parfois obligé ; Il peut donc en vous donnant retraite, Vous rendre service en ce jour ; Chacun à son tour, Liron, lirette, Chacun à son tour. Quoi donc craindre ? il n'y a pas de crainte à avoir ; quand vous serez une fois cheux vous tout sera dit, et d'un autre côté. Et puis avec ça il est en procès avec Monsieur Thomas, ça jettera de l'huile dans le feu ; et si Monsieur Thomas vous poursuivait, il trouverait à qui parler. Hé puis tenez, ma barque a ça de bon ; drès qu'une fille y a mis le pied... Votre serviteur ; les jaloux y renoncent. Je m'en vas porter mon poisson, arrangez-vous là-dessus avec votre parsonniere.
Pierrot
Ne m'abandonne pas si je la détermine.
Revenant sur ses pas.
AIR. Joseph est bien marié.
Blaise
Ce Tuteur est-il madré ? Non, non, allez. J'veux dire queu manière d'humeur que c'est Monsieur Thomas ? C'est qu'en cas d'occasion, c'est bon à savoir.
Pierrot
Non, c'est un avare outré, Amoureux par fantaisie Défiant par jalousie, Qui par bêtise croit tout.
Blaise
Allez, j'en vienrons à bout. J'irons dire un mot de tout ça à Monsieur de Bonsecours, Seigneur de cheux vous, et puis je repasse ici, c'est l'affaire de quatre coups de rames. Sans adieu, Monsieur Lubin.
Pierrot
Crois que ma reconnaissance...
Blaise
Chantons lestamini, chantons lestamina, chantons lestamini, chantons lestamina.
Scène 3
Pierrot
AIR. Quel voile importun.
Pierrot
Du jeune objet que j'adore Ne verrai-je pas, Les innocents appas ! Ô toi que mon coeur implore Remplis mes désirs , Puissant Dieu des plaisirs ! Termine mon impatience, Conduis ses pas dans ce séjour. Hélas ! Tu sais que sa présence Est pour moi la lumière du jour. Du jeune objet que j'adore Ne verrai-je pas, Les innocents appas ! Ces fleurs, cette verdure Ne m'offrent qu'un triste tableau ; Mais quand je la vois, tout est beau, Tout rit dans la nature. Du jeune objet que j'adore Ne verrai-je pas, Les innocents appas ! Claudine ne se présente point à ma vue, le tuteur l'obsède sans doute. Mais voici Lucette, sa maligne petite soeur ; reprenons devant elle notre rôle d'imbécile.
Scène 4
Lucette, Pierrot
Lucette
Ma soeur me parle de Pierrot avec une sorte de défiance, elle est rêveuse... Ce garçon a une certaine bonne mine qui dément son état, et je soupçonnerAis presque... Mais non, il est si bête !
Pierrot
Ah, bonjour, Mademoiselle Lucette ; où est donc Mademoiselle Claudine votre soeur ?
Lucette
Eh mais, elle est... Vous êtes bien curieux, qu'a est-ce que vous lui voulez ?
AIR. Je voudrais bien me marier.
Pierrot
Je voudrais bien lui dire un mot.
Lucette
Que pourriez-vous lui dire !
Pierrot
Je ne sais pas.
Lucette
Ah, qu'il est sot.
Pierrot
Qu'avez-vous donc à rire ?
Lucette
C'est que vous soupirez, Pierrot.
Pierrot
Hé bien oui je soupire.
Lucette
Oui-da ! Est-ce là ce que vous vouliez dire à ma soeur ? Oh ! C'est la même chose, je le lui reporterai ; ou bien si vous voulez, Monsieur Thomas lui en fera la confidence.
AIR. Allons gai, toujours gai.
Pierrot
Ah petite méchante Vous me désespérez.
Lucette
La complainte est touchante ! Je crois que vous pleurez. Allons gai, toujours gai.
Pierrot
Aimable Lucette, loin de m'accabler, plaignez moi, je mérite toute votre pitié.
Lucette
Oh, oh ! Voici du sérieux.
Pierrot
Qu'ai-je dit ?
Lucette
Vraiment, il se dégourdit.
Scène 5
Lucette, Claudine, Pierrot
Lucette
Ah ! Ma soeur, ma soeur, approchez. Tenez Monsieur Pierrot vous honore, je crois, de sa tendresse.
Claudine
Hé bien, ma soeur !
AIR. Un inconnu.
Pierrot
Moi vous aimer ! Ah , voyez quel mensonge ! Me siérait-il d'adorer vos appas ! Mais quand j'y songe, Claudine, hélas ! Si vous saviez, non ! Vous ne croiriez pas Dans quel plaisir leur souvenir me plonge.
Lucette
Voyez-vous ?
AIR. Quand le péril est agréable.
Pierrot
Vainement j'en ferais mystère, Tout conspire à me dévoiler, Quand vos yeux daignent me parler Mon coeur doit-il se taire ? D'ailleurs le temps presse.
AIR. Ne m'entendez-vous pas.
Claudine
Je ne vous entends pas.
Pierrot
Si l'amour le plus tendre Ne peut se faire entendre, Que deviendrai-je hélas !
À part.
Claudine
Je ne vous entends pas. Qu'il m'en coûte pour le rebuter !
AIR. Paris est au Roi.
Lucette
Mais vraiment Pierrot, Pierrot n'est pas sot. L'amour qui l'enhardit Règne en ce qu'il dit, Pour moi je le crois Un futé matois, Tenez voyez, ma soeur, Cet air séducteur.
À part.
Haut.
AIR. Va-t'en voir s'ils viennent.
Claudine
Vous savez que vos besoins Par lui se préviennent, Allez lui rendre vos soins, Ces soins-là conviennent. Je sais bien qu'en penser. Mais ma soeur, Monsieur Thomas est seul, il pourrait s'ennuyer.
Lucette
Va-t'en voir s'ils viennent. Pour vous laisser avec Pierrot. J'entends.
Claudine
Mais lui dis-je quelque chose ?
Lucette
Non, mais vous poussez des soupirs.
AIR. Mais hélas je m'aperçois bien.
Pierrot
Si dans un rang moins obscur Le destin m'avait fait naître, . Pour moi votre coeur moins dur, Pourrait m'écouter peut-être. Mais hélas je m'aperçois bien Que pour plaire il faut paraître : Mais hélas je m'aperçois bien....
Claudine
Allez, ne jurez de rien.
Lucette
Vous l'aimez donc ?
Claudine
Oui, petite espionne.
Lucette
Et fi, ma soeur.
Pierrot
Quoi ! Belle Claudine, j'aurais le malheur, malgré mon état...
AIR. Dans nos hameaux la paix et l'innocence.
Claudine
Ah, si j'en crois ce que mon coeur désire, Vous n'êtes point ce que vous paraissez ; Votre douceur, vos soins doivent suffire Pour le prouver.
Pierrot
Que vous me ravissez ! Oui, pour vous rendre en secret mon hommage, J'ai de bon coeur pris ce déguisement...
Claudine
Quoi, s'abaisser !
Pierrot
Les marques d'esclavage Sont de l'amour le plus bel ornement. Lubin est mon nom ; et ma famille et mon bien pourront vous être bientôt connus, si vous êtes touchée de mon martyre.
AIR. Un Ministre de Calais.
Claudine
Hélas vous causez le mien.
Lucette
Tout ceci me rend jalouse.
Claudine
Mais Lubin n'espérez rien ? Le Tuteur ce soir m'épouse.
Lucette
Ahi, ahi, ahi.
Air. Du Prévôt des Marchands.
Pierrot
Ma ressource est le désespoir.
Claudine
Ciel ! Que me faites-vous prévoir !
Pierrot
Comment voulez-vous que je vive Quand vous prononcez mon trépas ?
Claudine
Je frémis !... Non, quoiqu'il arrive, Cher Lubin vous ne mourrez pas.
Lucette
C'est-à-dire, Mademoiselle ma soeur, que vous n'épouserez point Monsieur Thomas ?
Claudine
Précisément, ma soeur.
Pierrot
Que je suis heureux !
Lucette
Mais sera-ce moi ?
Claudine
Je ne vous empêche pas de vous en accommoder dans quelques années.
AIR. Qu'on me blâme tant que l'on voudra.
Lucette
Pour me plaire Il faut qu'un amant Joigne au sentiment Un heureux caractère ; Que sincère, Jeune et fait au tour, Il sache me faire Céder à l'amour. Un volage, un indiscret, Un maladroit, Un faquin, un soupirant à lunettes, De fleurettes Vainement m'entretiendraient : Mes regards les confondraient, Et leur diraient, Pour me plaire, Il faut qu'un amant Joigne au sentiment Un heureux caractère ; Que sincère, Jeune et fait au tour, Il sache me faire Céder à l'amour. Non pas, ma chère soeur aînée. Ainsi vous voyez bien que je m'en tiens à Lubin. Je vous abandonne tous les autres.
Claudine
Ô ciel !
Pierrot
Il ne nous manquait plus que cet obstacle.
Lucette
Comment ?
Pierrot
Je dis que je ne m'attendais pas à tant de bonheur à la fois.
AIR. Quel désespoir.
D'un air dédaigneux.
Lucette
Ne craignez rien, On ne prétend forcer personne, Ne craignez rien. Gardez votre charmant lien. Et moi, je m'attendais à une réponse plus honnête.
Pierrot
Quand l'amour l'ordonne, Sachez que le coeur se donne.
Lucette
Ma soeur est assez bonne Pour vous laisser prendre le sien.
Pierrot
Elle a le mien, Sans cela petite friponne...
D'un ton fier.
Lucette
Ne craignez rien, Allez, Monsieur, on vous vaut bien.
Pierrot
Vous valez mille fois mieux ; mais...
Lucette
Mais, mais, il suffit ; pour vous apprendre à être plus galant, vous n'épouserez ni Mademoiselle ni moi.
Pierrot
Quel petit diable !
Menuet de Granval.
Claudine
Ah, ma soeur, vous allez sans doute Dire tout à Monsieur Thomas, Mais malgré lui , quoiqu'il m'en coûte...
Lucette
Moi ! je ne le lui dirai pas.
Claudine
Quoi, tout de bon, ma chère petite soeur.
Lucette
Oh tout de bon. Je m'en garderai bien.
Pierrot
Quelle discrétion à cet âge !
AIR. De la course Italienne.
Lucette
Je ne suis pas si sotte vraiment Que d'aller jaser imprudemment : Je le connais, Si je le lui disais, Votre secret Le dégoûterait , Il laisserait Ma soeur, et me prendrait. Non, je ne suis pas si sotte vraiment Que d'aller jaser imprudemment. Mais je me réserve de lui dire tout, après que Monsieur Thomas sera votre époux.
Claudine
À la bonne heure.
Haut.
Lucette
Et Lubin me restera. Le voilà, le pauvre bonhomme.
Scène 6
Thomas, Lucette, Claudine, Pierrot
Thomas
Bonjour, mes enfants. Lucette, avez-vous bien fait le guet ?
Lucette
Oui, Monsieur.
Thomas
Vous n'avez donc rien à me dire ?
Lucette
Oh non, Monsieur.
Il lui parle à l'oreille.
Thomas
Écoutez, mon petit chat.
AIR. Pour la Baronne.
Claudine
Lubin que faire, Hélas, on va nous séparer.
Pierrot
J'imagine un moyen, ma chère, Un tour.
Claudine
S'il peut me rassurer, Il faut le faire.
Pierrot
Paraissez dans quelques instants désirer du fruit de ce poirier ; je me charge du reste.
Claudine
J'y consens volontiers.
Thomas
Et vous distribuerez des bouquets et des rubans à chacun, entendez-vous ?
Lucette
Oui, Monsieur.
Claudine
Que je le déteste.
Lucette
Après la noce, après la noce.
Scène 7
Thomas, Claudine, Pierrot
AIR. Zeste, zeste , zon, zon, zen.
Montrant Claudine.
Il saute lourdement.
Il tousse un peu.
Thomas
Que dis-tu de mon mariage ? De l'aimer n'ai-je pas raison f Ma foi mon arriere saison Devient mon plus bel âge , Je renais près de ce tendron , Vois, ne suis-je pas encor leste ? Ziste, zeste, Zon, zon , zon. Qu'a de plus un jeune garçon ? N'est-ce pas mon petit chou !
Claudine
Monsieur...
Thomas
Dis, dis, ne te gêne pas devant Pierrot ; tu sais que c'est un bon garçon qui n'entend pas malice, et dont nous sommes sûrs.
AIR. Raisonnez ma Musette.
Pierrot
Mademoiselle, ô dame ! Ça doit vous ravir l'âme De trouver un mari , Qui de vous est chéri.
Thomas
Le pauvre garçon ! Comme il prend mes intérêts !
Pierrot
Moi, Monsieur, je ne désire que ce que vous aimez.
À Claudine.
Thomas
Quel zèle ! Je ne doute pas que tu n'aimes beaucoup ton futur ; mais jure, jure-le moi encore.
AIR. La mort de mon cher père.
Claudine
Pour un amour frivole, Les serments semblent faits, C'est un son qui s'envole Sur l'aile des regrets ; S'aimer, et se le dire, Voilà le sentiment : Le sentiment soupire, Et voilà son serment.
Thomas
Elle a raison ; mais ne pourrais-tu pas dire quelque chose de satisfaisant à celui qui doit te posséder ? Là quelque chose de personnel.
Claudine
Vous le permettez ?
AIR. De mon Berger volage.
Thomas
Oh ! Je t'en prie.
Claudine
Que l'objet qui m'engage, Est un objet touchant ! Il a par son hommage Fait naître mon penchant : Eh ! comment se défendre De céder à son tour, Quand l'amant le plus tendre Est beau comme l'amour :
Thomas
Diable ! Je ne croyais pas ressembler si fort à ce Dieu ! Tu charge un peu le portrait, ma petite reine ; mais va je t'en sais bon gré.
AIR. De la Palisse.
Pierrot
Monsieur, j'entends tout cela da !
À Claudine.
Thomas
Parbleu, c'est la nature même. Va, ma pauvre petite, va, Je t'aime plus que tu ne m'aime. .
Claudine
Monsieur, je le crois aisément.
AIR. Des fraises.
Thomas
Et tu porteras sur toi La clef de mes armoires, Viens... Tes sentiments, pour moi, seront bientôt récompensés ; je te laisserai la maîtresse.
Claudine
Avant permettez-moi, S'il vous plaît, de manger.
Thomas
Quoi !...
Claudine
Des poires, des poires , des poires.
Thomas
Oh ! Qu'à cela ne tienne ! Va, Pierrot, va vite prendre une échelle, et tu lui en cueilleras.
Il sort.
Pierrot
J'y cours, monsieur, J'y cours.
Thomas
Ce garçon-là m'est bien attaché, c'est dommage qu'il soit si benêt.
Scène 8
Thomas, Claudine
AIR, Et non, non, non, je n'en veux pas davantage.
Thomas
Tu dois être bien contente.
Claudine
Je ne le suis pas encor.
Thomas
De ton âme impatiente, J'aime à voir le doux transport. Ce soir celui qui t'engage, De son coeur te fera le don.
Claudine
Et non, non, non, Je n'en veux pas davantage. Que ne suis-je sûre de la réussite !
Thomas
Ah, ah, ah, elle me fait rire, est-ce que cela peut manquer ?
Claudine
Mon coeur le craint.
Thomas
Ton coeur, ton coeur... à tort ; il est étonnant comme elle m'aime : ce que c'est que de gêner les filles, et de les garder de près, on se les attache.
Scène 9
Blaise, Thomas, Claudine
AIR. Oh reguingué.
Blaise
Serviteur à Monsieur Thomas ! Que votre future a d'appas, Ô reguingué, ô lon lanla, Morgué ça serait ben dommage, Qu'alle languissat davantage.
Thomas
Ce jour va finir son tourment.
Blaise
Je savons ben que tout s'apprête pour ça, et j'en sommes ben aise ; car je nous intéressons à son intérêt ; et stila qu'alle aime est morgué ben aimable y tout.
Thomas
Je te suis obligé du compliment.
Blaise
Oh allez, il n'y a pas de quoi ! Dites donc Monsieur Thomas ? Vous allez ben vous réjouir ?
Thomas
Oh, je t'en réponds, mon enfant.
AIR. L'honneur dans un jeune tendron.
Blaise
Celle que voilà devant vous, Mérite d'un fringant époux Toute l'ardeur et le courage.
Thomas
Mais mon tein[t] est assez fleuri.
Blaise
Oui, vous portez sur le visage, Tous les signes d'un bon mari.
Thomas
Quoi, franchement !
AIR. N'ayez pas tant de mépris.
Blaise
Vous avez avec cela De l'esprit, dit-on. Oh, en vérité.
Thomas
Oui-da.
Blaise
Vous êtes rusé, Il n'est pas aisé De vous en faire accroire.
Thomas
Oh non !
Blaise
Qui vous attrapera, Sera pis qu'un grimoire, Lon la Sera pis qu'un grimoire.
Thomas
Va, je le pardonne.
Blaise
Et pourtant, note bourgeois, vous ne seriez pas d'humeur, sur vote respect, à céder Mademoiselle Claudaine à queuqu'autre, pas vrai ?
Thomas
Non, parbleu.
Blaise
Je croirais ben. À propos de ça, comment trouvez-vous l'poisson ? Pierrot vient de me dire qu'il passerait, en cas que Mademoiselle Claudaine l'aime.
Claudine
Passionnément.
Thomas
Oui, il est très frais, tu veux m'amener à te donner pour boire ?
Blaise
Tout juste, note maître, comme vous devinez ? Queu malin que vous êtes ?
Thomas
Tiens le voilà.
AIR. L'occasion fait le larron.
Blaise
Ne faut-il pas vous rendre votre reste ? Deux sols ! On voit bien que c'est le jour de vos noces, vous faites de la dépense.
Thomas
Non, garde tout ; c'est pour toi, mon garçon.
Blaise
Loin d'être ingrat, je veux, je vous proteste, Vous faire avaler un goujon.
Thomas
Volontiers, cela n'est pas de refus.
Blaise
Laissez faire, allez, Mademoiselle Claudaine vous le fra frire dans la poêle à Monsieur Lubin ; pas vrai la petite mère ? Ah, Monsieur Thomas, que vous êtes heureux ! Voyez comme alle vous regarde; si alle pouvait vous manger alle le ferait. Sans adieu Monsieur Thomas.
Thomas
Bonjour, mon ami.
Blaise
Y allez-vous-en, gens de la noce, Y allez-vous-en chacun cheux vous.
Thomas
C'est un bon réjoui !... Comment te voilà rêveuse, depuis un instant tu n'es plus la même ; que te manque-t-il ?
Claudine
Des poires.
Scène 10
Thomas, Claudine, Pierrot, Tous Trois
Thomas
Tiens, voilà Pierrot, tu vas être satisfaite.
Claudine
Je craignais qu'il ne m'eût oubliée.
AIR. Nous jouissons dans nos Hameaux.
Pierrot
Vous oublier, nenni vraiment, Je n'en ai point envie, À vous servir, à tout moment ; Je passerai ma vie.
Thomas
Fort bien,
Pierrot
Monsieur, en vous aimant, Fait que ça m'intéresse, Et je vous regarde à présent Tout comme ma Maîtresse.
Thomas
Oh, tu le peux, puisque je la regarde moi comme ma petite femme.
AIR. Ah le bel oiseau Maman.
Claudine
Pierrot ne se trompe pas, Et le titre qu'il me donne, A pour moi tous les appas D'une brillante couronne, Quel bonheur lors qu'en aimant ; Le coeur seul tient lieu de trône ! Quel bonheur lors qu'en aimant, On règne sur son Amant !
Thomas
Tu m'enchantes. Elle est folle de moi. Pierrot dépêche toi de lui cueillir de ce fruit.
AIR. Monsieur en vérité vous avez bien de la bonté.
Pierrot
Oh, je ne me fais point prier ; Mais, Monsieur, si je monte, Ne secouez pas le Poirier, Car j'aurais peur...
Thomas
Quel conte ! Mon pied fera ta sûreté, Crainte que l'échelle ne glisse.
Pierrot
Point de malice.
Claudine
Monsieur, en vérité, Vous avez bien de la bonté !
Thomas
Que veux-tu, il est peureux, il ne faut pas se moquer de sa simplicité. Un homme d'esprit plaint ceux qui n'en ont pas.
Pierrot
Ah, ah, Monsieur ! Que faites-vous donc là ?
Thomas
Parbleu tu le vois bien.
Pierrot
Vraiment, oui, je le vois. Quoi ! Avant d'être mariés prendre ces petites libertés-là.
Thomas
Que diable est-ce qu'il chante !
AIR. Maman, qu'est-ce donc qu'ils faisaient !
Pierrot
Devant moi former ce dessein !
Thomas
Que dis-tu ?
Pierrot
Vous poussez Claudine ;
Thomas
Qui, moi ?
Pierrot
Vous lui baisez la main, Elle ne fait point la mutine ; Vous l'embrassez, La caressez.
Thomas
Fais-toi donc mieux entendre.
Pierrot
Diantre, comme vous la pressez,
Thomas
Je n'y puis rien comprendre. La tête lui tourne.
AIR. Manon dormait.
Pierrot
C'est fort mal fait. Ah ! Vous ôtez l'échelle, et vous vous enfuyez ! Monsieur Thomas ? Mademoiselle Claudine ? Ils s'en vont ? Je savais bien moi qu'ils me feraient des malices.
Thomas
Parle, que veux-tu dire, Le diable met Ton esprit en délire.
Pierrot
Mais qu'elle voix j'entends ?
Thomas
Descend, descend, Et tu verras, pauvre innocent.
Pierrot
Hé, non, vraiment, les voici.
AIR. Ton humeur est Catherine.
Thomas
Hé bien, prenons-nous la fuite, Dis-moi, nous embrassons-nous ?
Pierrot
J'ai pourtant vu...
Thomas
Tu mérites, D'être mis au rang des fous.
Pierrot
Je reste tout comme un marbre, Car j'ai...
Thomas
Pauvre écervelé !
Pierrot
Mais il faut donc que cet arbre, Soit, Monsieur, ensorcelé. Et si je n'ai pas tout vu ce que je vous ai dit, je ne m'appelle pas Pierrot. Voyez le serment que je vous fais.
Claudine
Cela paraît bien étonnant.
Thomas
Il faut qu'il en soit quelque chose ; car quoique simple et niais, il a des yeux. Parbleu éprouvons cela. Il monte sur le poirier.
Pierrot
Il le prend bien.
AIR. De s'engager il n'est que trop facile.
Claudine
Mais quel succès ceci peut-il produire ! Savez-vous bien qu'avant la fin du jour.
Pierrot
Tout sert nos voeux ; mais laissez-vous conduire.
Claudine
Je mets mon sort dans les mains de l'amour.
Thomas
Il semblerait qu'il lui prend le bras.
Pierrot
Daignez seulement me suivre.
Claudine
Mais Lubin, la pudeur, la sagesse, me défendent...
Thomas
On dirait qu'il la presse.
AIR. Ah ! je vous trouve , Chevalier.
Pierrot
La fuite ne fera que feinte, Ne craignez rien.
Claudine
Hélas !
Pierrot
Aimons-nous sans contrainte.
Thomas
Cela va bien.
Pierrot
Pour notre intérêt, et par grâce, Daignez m'accorder un baiser.
Claudine
Pourrais-je vous le refuser !
Thomas
Ne croirait-on pas qu'il l'embrasse, ma foi , je trouve ce poirier singulier ; mais ? Mais fort singulier.
Pierrot
Belle Claudine, venez.
Claudine
Je n'ose.
Pierrot
Je vous en conjure.
Thomas
Oh, oh, le voici à ses genoux ! Descendons.
Pierrot
Cruelle, nous sommes perdus !
Thomas
Cela ressemble si fort à la vérité.
Claudine
Que je suis sotte !
Thomas
Ma foi non, ils sont fort tranquilles, les pauvres enfants.
Claudine
Hé bien, Monsieur, avez-vous vu quelque chose ?
Thomas
Oui d'honneur, ou du moins j'ai cru voir qu'il te prenait la main, qu'il la baisait, qu'il était à tes genoux.
Pierrot
Là ! Suis-je un menteur !
AIR. De tous les Capucins du monde.
Claudine
Bon, vous riez.
Thomas
Eh non, te dis-je.
Claudine
En ce cas c'est donc un prodige.
Pierrot
Voyez, Monsieur, si j'avais tort, Étais-je fou !
Thomas
Non je t'assure, Malgré cela je doute encor D'une aussi comique aventure.
Pierrot
J'étais comme vous.
À part.
Haut.
Claudine
Que je me repens de ma timidité. Je suis enchanté de cela. C'est une découverte rare.
AIR. Un mouvement de curiosité.
Thomas
Comme tu dis, la découverte est bonne, Cet arbre est une curiosité, J'attraperai par là plus d'une personne, Plus d'un jaloux y sera déconcerté.
Tous Trois
Assurément la découverte est bonne.
Thomas
J'y monte encor par curiosité.
Pierrot
Laisserons-nous encore échapper cette occasion ?
AIR. Sur ces coteaux.
Claudine
Je me souviens De ma sottise et j'en reviens, Vas, tu me conviens, À mon tour je te préviens, Viens.
Pierrot
Quel bonheur ! Hâtons-nous, Qu'il est doux. De tromper un jaloux !
Thomas
Ne croirait-on pas qu'ils ôtent l'échelle ! cela est original !
Ils sortent.
Pierrot
Suivons l'Amour, C'est lui qui nous guide en ce jour ; Loin des envieux, Nous serons en d'autres lieux, Mieux.
Scène 11
Thomas
Il rit.
Thomas
On se donnerait au Diable qu'ils s'en vont. C'est plaisant ! C'est fort plaisant ! Je ne donnerais pas ce poirier pour cent Louis. Ah, ah, ah, ah ! Parbleu, je m'amuserai bien ! Non seulement je m'amuserai ; mais je pourrai faire nombre de gageures ; par conséquent les gagner et m'enrichir encore ! Cette idée me flatte bien plus que mon mariage.
Scène 12
Lucette, Thomas
Lucette
Comment ont-ils fait pour s'échapper ?
Thomas
Ah ! Lucette, Lucette ? Tiens, viens voir, viens voir.
AIR. Oui, j'ai tout vu.
Lucette
Ah ! J'ai tout vu, Vous n'avez rien prévu, Qui l'eut crû !
Thomas
Que dis-tu ?
Lucette
Allez, Monsieur, ils sont déjà bien loin. Votre Pierrot était un amant déguisé en valet.
Thomas
À l'autre ! Est-ce que tu es ensorcelée aussi toi ? Le charme s'étendrait-il ?...
AIR. Dans la jeune saison.
Lucette
Ma soeur et son mignon, Qu'un Pêcheur considère ; Dans la barque au poisson, Ont passé la rivière ; Hé riez, riez donc. Hé mais, Monsieur Thomas, vous radotez, ils sont prêts à revenir.
Thomas
Ah petit serpent ! Fripon de Pierrot, effrontée Claudine ! Vite, coure après eux.
Lucette
Ma foi, Monsieur, courez-y vous-même.
Thomas
Eh, le puis-je faire ? Maudit Poirier ! Tu seras coupé ! À l'aide, au secours ! Je crève, je suis volé.
Scène 13
Blaise, Thomas
Blaise
Hé puis ils s'en furent Dans une masure. Ah ! ah ! Dites donc Papa ? Qu'est-ce que vous faites-là ? Est-ce pour voir de plus loin que vous voilà grimpé si haut ?
AIR. Chantez mon Petit.
Thomas
Toujours par fillette franche, Barbon doit être triché, Comme un oisiau sur la branche. Te voilà Pendard ! C'est donc toi qui facilite l'enlèvement d'une jeune innocente.
Thomas
Coquin.
Blaise
Le voilà perché ! Mi, mi, fa, ré, mi , Chantez, mon, petit, etc...
Thomas
Oh, que j'aurai de plaisir à te faire pendre.
Il dresse l'échelle contre l'arbre.
Blaise
Notre bourgeois, de la douceur, en attendant je m'en vas vous tenir l'échelle, moi.
Thomas
Oh, nous allons voir beau jeu.
Scène 14
Claudine, Monsieur de Bonsecours, Thomas, Blaise, Pierrot, Lucette
Claudine
Je n'ose paraître devant lui.
Monsieur de Bonsecours
Rassurez-vous, ma chère enfant, je prends tout sur moi.
Thomas
Ah ! Scélérat....
Monsieur de Bonsecours
Tout doux, Monsieur Thomas.
Thomas
Ah, Monsieur !
AIR. À la façon de Barbaris.
Blaise
Voilà Monsieur de Bonsecours, Seigneur de la Paroisse, Qui vient vous prêter son secours.
Thomas
Quelle nouvelle angoisse !
Blaise
Il connaît votre intention, La faridondaine, la faridondon, Il va la seconder aussi Beribi, À la façon de Barbari, mon ami.
AIR. Vous m'entendez bien.
Monsieur de Bonsecours
Mon cher, je vous donne à choisir, De plaider ou de les unir ; Renoncez à Claudine, Ou bien, Je fais votre ruine.
Blaise
Entendez-vous bien !
Monsieur de Bonsecours
Je vous abandonne tous les droits à ce prix.
Thomas
Quelle alternative !
AIR. Quel plaisir va nous unir.
Blaise
Croyez-moi, Monsieur Thomas, N'hésitez pas , L'occasion est bonne, Sortez d'un double embarras, Laissez Claudine et gardez vos ducats, Fillette fait peu de cas, D'un soupirant dont la barbe grisonne, Croyez-moi, Monsieur Thomas, Laissez Claudine, et sauvez vos ducats.
AIR. La bonne aventure.
Monsieur de Bonsecours
Allons , Monsieur le Tuteur, Un mot doit conclure.
Thomas
Hé bien, je me rends, Monsieur, J'enrage de tout mon coeur.
Pierrot
La bonne aventure, au gué, La bonne aventure.
Thomas
Je vais faire abattre ce maudit poirier, et fera les frais de la noce qui voudra.
Monsieur de Bonsecours
Je m'en charge.
Thomas
Toi, petite coquine, pour n'avoir été plus vigilante, tu payeras pour ta soeur dans quelques années.
Lucette
Monsieur Blaise, je me recommande à vous, quand je serai plus grande.
Blaise
Volontiers, je ne risque rien d'avancer le mien dans ces marchés-là ; moi je me sauve sur la quantité.