Le Suffisant
Scène 1
Lindor, Clitie
AIR : Aimons-nous, belle Thémire.
Lindor
Hélas pouvez-vous encore Douter du feu qui me dévore ? Qui mieux que moi vous adore ? Qui plus que moi Sait vous prouver sa foi ?
AIR : Le langage des soupirs.
Clitie
Le langage d'un Amant Contraint un coeur à se rendre, Quand il peint le sentiment : Mais souvent pour nous surprendre Le plus volage sait prendre Le langage d'un amant.
AIR : Dans nos hameaux la paix et l'innocence.
Lindor
Quand on vous aime, on vous aime sans cesse : À ce prix vous m'avez permis l'espoir : Au doux instant marqué par la tendresse, Vous opposerez le sévère devoir. N'éloignez plus ce moment où j'aspire ; Dieux ! En serai-je encor longtemps privé !
Clitie
Craindre .... hésiter .... n'est-ce donc pas vous dire Que cet heureux instant est arrivé ?
AIR : Constantin buvoit toujours.
Lindor
Ah ! Dans quel ravissement Me plonge cet aveu charmant ! Le vrai bonheur pour toujours Va filer mes jours !
AIR : Pour un amour frivole.
Clitie
Un apparent hommage Souvent dure bien peu ; La constance est le gage D'un véritable feu. Lorsque le temps nous prouve Ce qu'un amant nous dit, Le devoir même approuve Ce qu'amour applaudit.
AIR : Des Sabotiers Italiens, sous un ombrage épais, etc.
Lindor
Je cède au charme dont je joui[s] : Ô ciel : l'ai je bien ouï !
Clitie
Oui, Mon cher Lindor Mon coeur prend l'effort. Mon amour qui vous en croit croît.
Lindor
Que je ressens Le prix de vos chers accents !
Clitie
Quoi, vous m'aimez !
Lindor
Pour jamais vous m'enflammez.
Clitie
Ah, qu'il me plaît ! Oui, je sens qu'il est : Pour être amant fortuné, né.
AIR : Ne vla-t-il pas que j'aime.
Lindor
D'un rival qui vous suit de près, Le soin paraît extrême.
Clitie
Bon, c'est un fat et je le hais Autant que je vous aime.
AIR : De la neuvaine, ou Quand l'auteur de la nature.
AIR : De s'engager il n'est que trop facile.
Clitie
Que craindre d'un petit maître, Suffisant, enchanté de son être, Qui se vante, Forge, invente Billets doux, Soupers et rendez-vous ? Affectant la faible vue, Et passant ses bijoux en revue, Il minaude, Échafaude Son jargon, Sur un singulier ton. Que craindre, etc. Oui la belle La plus rebelle, Cesse de l'être à son aspect. L'air d'aisance Le dispense Des égards et du froid respect. Chargé de poudre et d'essence, Il exhale un parfum suspect. Que craindre, etc. Un point m'alarme, Elvire est très jolie ! Ses yeux, Lindor, ne vous touchent-ils pas ?
AIR : L'occasion fait le larron.
AIR : Non, non Colette n'est point trompeuse.
Lindor
Dieux ! Quels soupçons ! Ah ma chère Clitie, Vous offensez l'amour et vos appas ! Elvire feint pour moi quelque tendresse : Pour ramener son amant singulier, Enfin son air de petite maîtresse, Ne peut plaire qu'au Chevalier.
Ils sortent.
Lindor
Non, non notre amour n'est point volage, Le sentiment le produit. Non, non notre amour n'est point volage, Par l'estime il est conduit. Une ardeur qui se partage Trompe autant qu'elle séduit ; Mais du feu qui nous engage, Naît le bonheur qui nous suit. Non, non notre amour n'est point volage Le sentiment le produit. Non, non notre amour n'est point volage, Par l'estime il est conduit.
Scène 2
Elvire, Marton
AIR : Le fameux Diogène.
Elvire
Tu m'as fort négligée, Je suis mal arrangée.
Marton
Oh votre miroir ment.
Elvire
Que le Chevalier tarde !
Marton
Un tel muguet n'a garde D'être trop prévenant.
AIR : L'honneur dans un jeune tendron.
Elvire
Pour punir un homme si vain, J'aimerai Lindor.
Marton
Mais enfin Êtes-vous sûre de sa flamme ?
Elvire
Va, j'ai lu dans l'air de Lindor Le goût qu'il a pour moi....
Marton
Madame, Son air pourrait bien avoir tort.
AIR : Sans le savoir.
Elvire
En vérité je vous admire ? Qu'est-ce que ce doute veut dire ! Mes attraits sont-ils sans pouvoir !
Marton
Malgré qu'ils n'épargnent personne ; Lindor les voit sans s'émouvoir.... Il en tient... si le coeur se donne Sans le savoir.
AIR : Nous sommes précepteurs d'amour.
Elvire
Allez, je saurai l'enflammer : Jugez mieux, ou sachez vous taire. Quand je prends la peine d'aimer, Apprenez que je prétends plaire.
AIR : Du Prévôt des Marchands.
Marton
Ah ! Puisque vous le prétendez.
Elvire
Mais, mais, Marton, vous m'excédez.
Marton
Tout au contraire, je respecte Beaucoup votre prétention : Mais la réussite est suspecte Sans une déclaration.
AIR : Chantez petit Colin.
Elvire
C'est raisonner au mieux, Voyez quelle impudence !...
Marton
Ah ! Quel air sérieux, Madame !
Elvire
Ôtez-vous de mes yeux.
Haut.
Marton
Elle aime qu'on l'encense, Réparons l'imprudence. Ah ! point de courroux. Des attraits si doux Sont faits.
Elvire
Taisez-vous.
AIR : Gentille Pèlerine.
Marton
Oui, vous êtes charmante, Votre voix est touchante, Votre regard enchante.
Elvire
Que ne dis-tu cela... Ma nièce me tracasse...
Marton
Votre beauté l'efface, M'accordez-vous ma grâce ?
Elvire
Oui-dà, Marton, oui-dà.
Marton
Flattez amants, on nous prend toutes par-là.
AIR : Du haut en bas.
Elvire
D'un pis aller On n'a point encor l'air, je pense, D'un pis aller.
Marton
De qui donc voulez-vous parler ?
AIR : Ah qu'il est beau l'oiseau !
Elvire
C'est d'un parjure qui m'offense : Mon mépris serait la vengeance D'un pis-aller. Tu sais bien que le Chevalier A mon sort devait se lier : Le traître ! Le traître !
Marton
Ah ! De vous oublier Est-il le maître ?
AIR : De tous les Capucins du monde.
Elvire
Apprends donc qu'il me sacrifie.
Marton
Bon !... À qui, Madame ?
Elvire
À Clitie. L'insolent en est ébloui.
Marton
C'est manquer à la bienséance.
AIR : Des vapeurs.
Elvire
Marton, le trait est inouï; C'est une perfidie .... immense. L'espoir de lui rendre le change Me venge De sa noirceur. Et pour que l'ingrat me respecte, J'affecte L'air de douceur ; Mais en secret mon coeur succombe.
Marton
Le coup est frappant.
Elle tombe dans un fauteuil.
Elvire
Assommant ! Ma chère soutiens-moi, je tombe, J'ai des vapeurs. Je me meurs.
AIR : Une nuit dormant à merveille.
Au public.
À Elvire, lentement.
Marton
Mais comment ? Ses yeux, sont humides : Voyez pourtant, petits perfides; Quelles transes vous nous donnez. Par ma foi nous sommes bien folles D'en croire vos belles paroles. Allons, Madame, revenez.
Elvire
Mes sens sont encore étonnés.
Marton
Respirez cette eau, je vous prie.
Elvire
Donne... Je suis anéantie !
Marton
Essayez de marcher.
Elvire
Hélas ! C'est à périr !... On n'y tient pas !
AIR : Quoi vous partez, etc.
Marton
S'il paraissait ne faites point d'avance.
Elvire
Fi, donc Marton, l'affront serait sanglant : Il doit venir, compte qu'avec décence Je saurai soutenir son changement ; Il sait déjà qu'à Lindor mon coeur pense.
Marton
Ah ! Qu'une veuve entend l'arrangement !
Scène 3
Le Chevalier, Elvire, Marton
Le Chevalier
Que ce beau jour promet d'heureux instants. Qu'avec plaisir sur ces bords on s'arrête !
AIR : Du cotillon couleur de rose.
Elvire
Ah ! Chevalier, arrivez donc, Vous vous faites toujours attendre.
Le Chevalier
Vous me grondez hors de saison. De grâce avant daignez m'entendre. Mais mais, comment Quel air galant ! Sans balancer, Lindor doit se rendre Cet air vainqueur Va dans son coeur.
Elvire
Vous me trouvez donc bien ,
AIR : Ah ! c'est une merveille.
AIR : Comme vla qu'est fait.
Le Chevalier
D'honneur ? Oui, d'honneur, je serais trompé, Si de vous il n'était frappé ; Tenez, votre rouge est coupé ! Ah, c'est une merveille ! C'est aux feux. De vos yeux Qu'amour se réveille.
Elvire
Vous raillez...
Le Chevalier
Non, sur ma parole, Cette coiffure est au parfait, Et ce brillant de girandole Produit un merveilleux effet, Ces noeuds sont d'un goût adorable, Que cet ajustement me plaît !
Elvire
Mon chignon est mal ?
Il la regarde du haut en bas.
Le Chevalier
Admirable. Cet habit vous va tout-à-fait, C'est fort bien fait ! Mais très bien fait !
AIR : Le Seigneur Turc a raison.
Elvire
Le compliment est joli !
Marton
Ou plutôt risible.
Elvire
Vous joignez au ton poli Une finesse indicible.
Le Chevalier
Oh, je vous en doit l'éclat !
Elvire
Votre goût est délicat... Délicat... au possible.
AIR : Paris est au Roi, mon coeur est à moi.
Le Chevalier
Ce que vous pensez Me ressemble assez Je me pique surtout D'avoir quelque goût, J'occupe un brodeur .... Moi, c'est ma fureur.
À part.
Marton
C'est quelqu'original Du palais Royal.
Le Chevalier
Ces dentelles.
Elvire
Sont fort belles.
Le Chevalier
Examinez-en les points.... Ma berline Est divine.
Elvire
On sait qu'en tout point Vous n'épargnez point.
Le Chevalier
Ce que vous pensez, Me ressemble assez Je me pique surtout D'avoir quelque goût. C'est qu'il faut être mis Car ma foi les commis Ont laissé le drap à la Province. Le plus mince Joue au Prince; On prête à l'erreur.
Elvire
Ah ! C'est une horreur !
Le Chevalier
Ce que vous pensez Me ressemble assez Je me pique surtout D'avoir quelque goût.
AIR : Le joli jeu d'amour.
Elvire
À parler franchement, On doit être charmant, Lorsque l'on est l'amant De Clitie.
Le Chevalier
Ah, c'est un bijoux, Ma foi sans elle, entre nous, J'aurai d'être à vous Grande envie.
Elvire
Après un tel aveu, En vérité j'ai lieu D'être fidèle au noeud Qui nous lie.
AIR : Est-ce que ça se demande.
Le Chevalier
Accusez la fatalité.
Elvire
Bien peu je m'en chagrine.
Le Chevalier
Malgré ma bonne volonté Ma tendresse décline. Je vous respecte avec raison.
Elvire
La faveur est fort grande ! Clitie est donc sensible.
Le Chevalier
Bon ! Est-ce que cela se demande.
Scène 4
Elvire, Clitie, Le Chevalier
AIR : Le demon malicieux et fin.
À part.
[Haut.]
Elvire
Le perfide !... Ah, ma nièce approchez, C'est le Chevalier que vous cherchez ?
Clitie
Moi, Madame !
Elvire
Au moins je le soupçonne.
Le Chevalier
Elle rougit....
Elvire
Allons, rassurez-vous, La démarche est simple, on la pardonne ; Pour un motif si flatteur et si doux.
AIR : Bouchez Naïades vos fontaines.
Clitie
Que veut dire ce badinage !
Au Chevalier.
Elvire
Sans m'en demander davantage, Expliquez-vous avec Monsieur. Lindor chez moi pourrait se rendre, Et s'il veut mériter mon coeur, Vous n'aurez plus droit d'y prétendre.
Scène 5
Le Chevalier, Clitie
AIR : Attendez-moi sous l'orme.
Le Chevalier
Elle a beau s'en défendre, Je la tiens toujours-là.
Clitie
Monsieur, daignez m'apprendre Le noeud de tout cela ?
Le Chevalier
J'aime trop le mystère.
Clitie
Ah, de grâce, parlez !
Le Chevalier
On peut fort bien se taire, Quand vous dissimulez.
AIR : Mariez-moi.
Clitie
J'ignore....
Le Chevalier
Oh, vous ignorez ? Pourquoi jouer l'ignorance ? On sait que vous espérez...
Clitie
Éviter votre présence ....
AIR : Dans le fond d'une écurie.
Le Chevalier
Écoutez, écoutez, écoutez donc : M'échapper ! Quelle apparence ! Écoutez, écoutez, écoutez donc : Mais, voilà le mauvais ton. Est-ce ainsi que l'on en use; Rien n'est plus inconséquent. Aurais-je un air excédent ?
Haut.
Clitie
Il faut que je m'en amuse. Monsieur pardonnez un peu.
Le Chevalier
Ah ! Sans peine on vous excuse ; Quand la pudeur entre en jeu, Elle orne bien un aveu.
AIR : A quoi s'occupe Madelon.
Clitie
MonSieur je ne mérite pas.
Le Chevalier
Sa modestie est à peindre !
Clitie
Et d'ailleurs j'ai si peu d'appas !
AIR : Par ma foi Monsieur le Curé.
Le Chevalier
J'aime à voir son embarras. Dites-moi pourquoi vous tremblez? Rougir est une misère.
Clitie
Moi ! Point du tout.
À part.
AIR : Raisonnez. ma musette.
Haut.
Le Chevalier
Tenez, vous vous troublez. Ah qu'il sait bien me déplaire ! Ayez moins d'assurance, Car ma gloire s'offense De cet air triomphant ....
Air Ca n'vous va brin.
Il prend du tabac.
Le Chevalier
Oh, vous faites l'enfant. Pour une fille presque faite, Vous donnez encor dans le faux : Je veux pour vous rendre parfaite Corriger ces légers défauts. Un feu d'une certaine espèce, En votre faveur m'intéresse, Sans cela votre air bien ou mal Me serait égal.... Mais fort égal.
AIR : Que chacun de nous se livre.
Clitie
Je suis ce que je dois être, Vous ne serez rien de moi.
Le Chevalier
Ah, l'amour est un grand maître ; Vous le suivez, je le vois.
Clitie
Mon coeur facile à connaître, Peut-être est fort amoureux.
AIR : L'occasion fait le larron.
Le Chevalier
Oh, j'aime beaucoup peut-être, Et peut-être est merveilleux. Vous soupirez ....
Clitie
Vous faites l'agréable : Mais vous n'en êtes pas mieux écouté : Près d'un galant qui se croit trop aimable, Notre coeur est en sûreté.
AIR : Ma chère mère que je révère.
Le Chevalier
Ah ma petite, Le tien palpite, Et dans tes yeux L'amour s'annonce au mieux.
Clitie
Cela me pique !
MENUET D'EXAUDET, ou bien Point de bruit, ce réduit solitaire.
Le Chevalier
Elle est unique, Ah, point d'aigreur; Auriez-vous de l'humeur ? Cet air méchant Qui succède, Cède Au doux penchant D'un regard louchant. Vous boudez, Vous gardez Le silence ; Mais loin d'en être accablé, Parbleu je suis comblé De votre résistance. À vous voir, Le devoir Vous occupe. De ce manège usité, Je n'ai jamais été La dupe. Cependant cet air bizarre, À parler net, vous dépare. Vos attraits Sont moins vrais. Ah de grâce Abandonnez ce ton là. En vérité cela Me passe ! Entre nous, C'est pour vous Qu'on vous gronde ! Car vous avez un maintien Qui ne ressemble à rien Ce n'est pas là le monde. Ayez donc Du bon ton, Quelqu'ébauche. Je suis trop franc .... pardonnez ; Mais ma foi vous donnez À gauche.
AIR : Vous qui feigniez d'aimer.
Clitie
Vos airs, votre leçon, Vos petits mots, votre faste, De la saine raison Forment bien le contraste. L'esprit a peu de part À cette bigarrure, Plaire est un grand hasard, Lorsque l'Art Choque la nature.
AIR : Comme un coucou.
AIR : Tout roule aujourd'hui dans le monde.
Le Chevalier
Je vous trouve délicieuse ! Ma foi vive les arguments : Savez-vous qu'on est précieuse Avec de tels raisonnements. Mais comme vous êtes bien née, Si vous voulez vous appliquer, Je veux après notre hyménée Ma chère enfant, vous éduquer. L'hymen de Lindor et d'Elvire Va se terminer en ce jour.
Clitie
Ô juste ciel ! ...
Le Chevalier
Je vais l'instruire Du plein succès de mon amour.
AIR : Plus inconstant que l'onde et leur nuage.
Clitie
Que dites-vous.
Il sort en fredonnant un air du nouvel Opéra.
Le Chevalier
Vous mordez à la grappe. L'amant vous frappe Par le nom d'époux. Déjà votre joie éclate, J'aime à voir ce sentiment ! Cela me flatte Infiniment ! Je m'en étais douté, Moi, tout mon art est de séduire, On peut le dire Sans fatuité.
Scène 6
Clitie
AIR : Paresseuse Aurore.
Clitie
Que viens-je d'apprendre ! Quel revers pour un coeur tendre. Hélas devais-je m'attendre À ce contretemps affreux ! Trompeuse apparence, Frivole espérance, Vous m'annonciez les jours les plus heureux. Dieux, Dieux ! Quel outrage ; Quel partage ! On m'engage. Au gré d'un vain éclat, Au plus grand fat ! Que viens-je d'apprendre. Ai-je pu l'entendre ! Quoi donc,Elvire va prendre Celui que j'adore, hélas : Hymen étrange ! Fatal échange ! Non, non, je ne le crois pas ; Lindor ma rassure, Il n'est point parjure, La plus constante ardeur Règne en son coeur. Oui, oui, l'on m'abuse, Et la ruse Dont on use, Fait que j'aime plus encore Mon cher Lindor.
Scène 7
Marton, Clitie
Marton
Vous avez raison, Clitie, Il est bon sur ce ton là.
Clitie
Te voilà ?
AIR : Nous venons de Barcelonette.
Marton
Diantre ! Comme le coeur s'en donne, Quand l'amour le fait soupirer Il pense, il projette, il raisonne, Et finit par délibérer.
Air De la Confession.
Clitie
Puisque tu sais tout, que dois je faire ? Réponds-moi, ma chère ! Au plus noir soupçon Ai-je raison De me soustraire : Ou dois-je bannir Mon amant de mon souvenir ?
AIR : Margot sur la brune.
Marton
Votre chère tante.
Clitie
Hé bien ?
Marton
Beaucoup le tente. Votre chère tante Veut usurper vos droits.
Clitie
Ô Ciel je tremble !
Marton
Ils sont ensemble ! Cela ressemble...
Clitie
Hélas tu vois Comme tout m'accable à la fois.
Scène 8
Marton, Elvire, Lindor, Clitie
AIR : Ce qui me chagrine, hélas ! c'est que Claudine.
Elvire s'avance.
Marton
Paix....
Elvire
Oui, Monsieur, je pense Qu'un homme désoeuvré Aux ennuis est livré. Votre coeur timide, Que le respect guide, Peut sans me manquer, Franchement s'expliquer; J'excuserai même...
Lindor
Le Chevalier vous aime, J'ai peu mérité Cet excès de bonté.
AIR : Quel mystère.
Elvire
Le scrupule, Lindor, dans un homme élégant, Est ridicule. Le scrupule À la fin devient fatigant. L'adroit amant Sait d'un heureux moment Apercevoir le crépuscule. Une femme....décemment. Se prête à l'événement. Le scrupule, etc. Pour un mot qu'on vous dit Vous voilà tout interdit. Parlez en liberté... Mais quel air déconcerté ! Je vous trouve excellent ! Le trait est galant ! Enfin j'ai Lindor Tort. Je conçois le scrupule, Pour plus d'une montrant du goût, Votre coeur brûle, Il circule, On ne peut pas parer à tout.
AIR : L'autre jour étant assis.
Lindor
Le détour ne me sied pas, Oui, je l'avouerai, Madame, Que malgré tous vos appas Une autre règne en mon âme.
Elvire
Le propos est flatteur.
Lindor
L'amour me justifie.
Elvire
Quel est votre vainqueur ?
Lindor
Interrogez Clitie.
AIR : De la Colombe.
À sa nièce.
Elvire
J'ai deux amants, vous me les enlevés. Quel attentat ! Ah j'en suis furieuse ! J'ai deux amants, vous me les enlevez.
AIR : On n'entend plus dessous l'ormeau.
Clitie
De ce courroux injurieux Connaissez l'injustice ; Le Chevalier m'est odieux Je hais son artifice. Oui, mon coeur se décide aujourd'hui, C'est pour Lindor qu'il prononce, Je renonce À tout autre qu'à lui.
AIR : Je n'en veux pas davantage.
Marton
Vous avez l'âme si belle, Faites, Madame un effort.
À Clitie.
Elvire
Ciel l'agréable nouvelle ! Quoi vous n'aimez que Lindor !
Clitie
Pour le fat qui vous outrage J'ai la plus grande aversion.
AIR : Printemps dans nos bocages.
AIR : Ici je fonde une Abbaye.
Elvire
Et non, non, non, Je n'en veux pas davantage. Ma nièce, ma chère nièce, Vous me tranquillisez. Vos voeux, votre tendresse Seront favorisés.
Lindor
Vous nous comblez....
AIR : Du Prevôt des Marchands.
Elvire
Je vous dispense De transports dont j'ai peu besoin, Votre bonheur et ma vengeance Vous tiennent quittes de ce soin. Ah ! ah ! Mon petit Chevalier ! Clitie ? il faut l'humilier.
Clitie
Volontiers.
AIR : Sur le pont d'Avignon.
Elvire
Et comme il se pique D'avoir subjugué votre coeur, Par une tendresse ironique Prolongez encor son erreur. Je vais vous l'envoyer, contentez mon envie.
Clitie
Mon intérêts m'y porte, et vous serez servie.
Scène 9
Lindor, Clitie, Marton
AIR : Quand on sait aimer et plaire.
Lindor
Pour nos veux quel doux présage ! Soupirons en sûreté.
Clitie
Le prix d'un tendre esclavage Est d'aimer en liberté.
MENUET. Air. Meurs, cruelle infidèle.
Lindor
Ah ! Clitie Que la vie Quand on peut vous plaire Devient chère Hélas je préfère Ce regard charmant à tout l'éclat brillant Du plus haut rang : Oui sans cesse Il me blesse ; L'amour tient ses armes De vos charmes; Sans crainte en ce jour Vous le fixez par le retour ; Son pouvoir Triomphe et sait prévoir Tous les dangers d'un apparent naufrage ; Sa douceur calme bientôt l'orage, Son flambeau dissipe le nuage Il conduit les pas Des amants vrais et délicats. Ah Clitie, et c.
Second MENUET.
Clitie
Oui pour jamais la crainte expire, En notre faveur tout conspire De l'amour suivons l'empire, Livrons-nous aux tendres feux Qu'il nous inspire. C'est pour aimer que l'on respire. Un coeur jouit dès qu'il soupire. C'est par ses noeuds Qu'il aspire Au destin plus heureux. Ce Dieu, sur un amant trompeur Exerce avec fureur Sa rigueur C'est aux perfides qu'il sait nuire, C'est pour eux qu'est fait son martyre, Un trait vengeur Les déchire. Ils forment des voeux sans pouvoir dire Oui, pour jamais la crainte expire, etc.
AIR : De l'anonyme.
Marton
Par ma foi l'eau me vient à la bouche, Tant l'exemple a sur moi de pouvoir. À présent si quelque amant me touche Je saurai couronner son espoir ; Il sied fort mal d'être farouche, Quand on n'a qu'un temPs pour se pourvoir. Par ma foi l'eau me vient à la bouche, Tant l'exemple a sur moi de pouvoir !
AIR : Je serai mon devoir.
Clitie
Mais voici notre suffisant, Il se croit ravissant, Exécutons notre projet.
Lindor
Qu'il a l'air satisfait ?
Scène 10
Le Chevalier, Clitie, Marton, Lindor
AIR : De la Troteuse, Contredanse.
À Clitie.
Le Chevalier
Quand on est Sûr de plaire, Ma foi voltiger est amusant ? N'est-il pas vrai, ma chère, Que l'amour est plaisant ?
Clitie
Oui, Monsieur et j'espère De l'hymen allumer le flambeau, Puisque l'amour m'éclaire Sur un choix aussi beau.
Le Chevalier
Vous vouliez me le taire, Et cela me paraissait nouveau.
Marton
Mais l'amour nous éclaire Sur un choix aussi beau.
AIR : Hé comment pourrait-on soupirer tristement.
À Lindor.
Le Chevalier
En honneur, vous me faites plaisir ; Voilà parler à ravir, À mon gré, Votre air est un peu plus maniéré. Quand je donne Certains conseils aux gens... Tenez, Lindor s'étonne De vos progrès frappants... Sais-tu que la friponne A de belles dents !
AIR : L'amour sait plus d'un tour.
Marton
Ah ! Que Monsieur est honnête !
Clitie
Que j'aime cet encens !
Marton
Il ferait ma conquête, Si j'en croyais mes sens ; Mais ma pudeur surmonte Un téméraire amour.
Le Chevalier
Comment ! Marton, je crois, m'en conte ?
Marton
Non ce n'est pas mon tour, Non ce n'est pas mon tour.
AIR : Quand le péril est agréable.
Lindor
Qui peur résister à tes charmes ! Chevalier, ton air est divin ; Mais toi-même à Clitie enfin Tu va rendre les armes.
AIR : De l'amour tout subit les lois.
Le Chevalier
Un Minois Peut bien quelquefois Nous toucher, Sans nous attacher ; Un éclair Est assez l'image Des feux d'un homme de bel air ; On le craint, Et même on se plaint D'un tourment Qu'il cause aisément.
Lindor
Volontiers, Ton humeur volage S'endort sur ses lauriers.
À Clitie.
Le Chevalier
Oh ! parbleu, s'il fallait aimer Toutes celles qu'on sait charmer, Le rôle serait assommant ; J'y renoncerais assurément ; Car enfin, Moi, si j'étais vain, Je pourrais, Tant que je voudrais, Me flatter Que plus de cent femmes Respirent pour me regretter ; Elles sont Du bruit, elles ont Beau crier Sans cesse prier Soins perdus ! Je ris de leur flammes ; Mes soupirs vous sont dus.
AIR : Le seul flageolet de Colin.
Clitie
Je touche donc à cet instant. Que si fort je désire.
Le Chevalier
Croyez-vous qu'au sort qui m'attend Je puisse bien suffire?
Clitie
Oh, vous êtes très suffisant ! On ne peut trop vous le dire.
AIR : Que j'estime mon cher voisin.
Le Chevalier
Hé bien, comment gouvernes-tu La respectable Elvire ?
Lindor
Tu vois à mon air abattu, Qu'en vain mon coeur soupire.
AIR : Ah le bel oiseau, Maman.
Clitie
Ah, Monsieur le Chevalier, Vous, que l'on prend pour modèle.
Lindor
Dont le talent singulier Est de vaincre chaque belle.
Clitie
Apprenez donc à Lindor À fléchir une cruelle.
Marton
Enseignez donc à Lindor, L'art de plaire sans effort.
AIR : Des Insulaires.
Le Chevalier
Je le veux de toute mon âme, Écoute donc et retiens bien : Le piège où l'on prend une femme, Est pour nous autres moins que rien. Un air leste, un propos libre, Moitié hardi, moitié saillant, Le plus souvent Tout en riant, Piquer l'esprit en le contrariant... La raison perd bientôt l'équilibre, Quand on l'attaque avec tant de brillant !
AIR : De Catinat.
Lindor
Le beau sexe par moi fut toujours respecté.
AIR : Non je ne serai pas.
Le Chevalier
Ah ! Défais-toi, mon cher, de cette qualité ; Tiens, la soumission qu'on a pour son vainqueur. Nourrit sa vanité, sans émouvoir son coeur. Plus le sexe a de droit, et plus il en abuse ; Qui l'encense est esclave, est aimé qui l'amuse.
AIR : Tu croyais en aimant Colette.
Clitie
Ainsi, Monsieur Lindor, avant de m'enflammer, Profitez ; à ce prix on pourra vous aimer. Votre maladresse est extrême, Vous porteriez trop mal vos fers.
Le Chevalier
Quoi ! Le pauvre diable vous aime.
Clitie
Vraiment il s'en donne les airs.
AIR : Un Cordelier d'une riche encolure.
À Lindor.
À Clitie.
Il l'embrasse.
Le Chevalier
Il sait nos voeux, et d'en former il ose ! Oh ! La bonne chose ! Tiens, je t'avertis Que tu me divertis. Le parallèle est, je vous le déclare, D'un singulier rare. Baise moi Lindor, Car le trait vaut de l'or.
Scène 11
Le Chevalier, Elvire, Lindor, Marton, Clitie, Tous
AIR : Des Billets doux.
Le Chevalier
Ah, vous arrivez à propos, Elvire, adieu votre repos.
Elvire
Pourquoi donc, je vous prie !
Il rit.
Le Chevalier
Lindor vous quitte avec éclat. Et même le petit ingrat Va m'enlever Clitie.
AIR : Des étonnements.
Elvire
Que prévenu pour de jeunes appas, Lindor néglige mon empire, Et vole à l'objet qui l'attire, Cela ne me surprend pas: Mais qu'un galant que le myrte couronne, Persuasif, flatteur, charmant, Par crainte ou par ménagement, Cède ces droits à quelque amant, Voilà ce qui m'étonne.
AIR : Vous voulez me faire chanter.
À Clitie et à Lindor.
Le Chevalier
Elle donne dans le panneau.
Lindor
L'aventure est comique.
À Elvire.
Le Chevalier
Nous sommes au même niveau ; Mais rien n'est plus physique[.]
Elvire
Ainsi sur vous je compte fort.
Le Chevalier
Je n'ai pas l'avantage, De savoir réparer le tort De deux ans de veuvage.
AIR : Du Menuet des Francs-Maçons.
Elvire
Je préfère à votre tendresse Cet heureux refus.
À Lindor.
AIR : Que je regrette mon amant.
Le Chevalier
De ce trait de délicatesse Je reste confus. Toi, tu crois que la bonne Dame Va cesser de m'aimer ; erreur. À travers de sa grandeur d'âme, Je vois le faible de son coeur. Morbleu, voilà comme on s'y prend, Tu vois que cela n'est point fade.
Lindor
J'agissais tout différemment.
Le Chevalier
Mon ami, rien n'est plus maussade.
Marton
Oui, soyez, Monsieur, Beau diseur, Grand menteur, Cajoleur, Persifleur, Mauvais railleur, Et vous serez notre vainqueur.
AIR : Babin que t'es gentille.
Clitie
Lindor, vous entendez Cet avis salutaire. En vain vous prétendez En aimant pouvoir plaire. Une vive ardeur Va souvent au coeur. Mais l'art fait plus encore, Acquerrez ce joli talent.
Lindor
Oui, mon cher coeur.
Le Chevalier
Bravo !
Lindor
Vraiment, Je serai même impertinent.
Clitie
Hé bien ! Je vous adore, Hé bien ! Je vous adore.
AIR : Quand on parle de Lucifer.
Le Chevalier
Ma foi celui-là n'est pas mal... Mais quelle plaisanterie !
Marton
Oui, Monsieur est votre rival.
Elvire
Rival aimé de Clitie.
AIR : De nécessité nécessitante.
Marton
Jugez du pouvoir de l'original, Puisqu'on se rend à la copie. N'est pas maladroit qui vous attrape.
À part.
Le Chevalier
Voilà la première qui m'échappe.
Elvire
Chevalier la rencontre est piquante.
À part.
AIR : C'est au désir que je l'attends.
Haut.
bis.
Le Chevalier
Si je perds la nièce, ayons la tante. J'y réussirai sans effort. Pour me piquer de jalousie, On feint de préférer Lindor Et par cette adresse infinie, Qui, je l'avouerai, me plaît fort, Je vous jure qu'elle est ma foi, Folle de moi, Oui, Clitie est folle de moi.
AIR : Du Prévôt des marchands.
Clitie
Ah, qu'il perd bien son étalage !
Elvire
Si vous avez cet avantage, Monsieur, que ne l'épousez-vous ?
À Elvire.
Le Chevalier
On voudrait bien que je le fisse ; Mais, Madame, il m'est bien plus doux De vous en faire un sacrifice.
AIR : Que j'aime mon cher Arlequin.
Elvire
C'est agir trop modestement,
Tous
Ah, qu'il est drôle !
Elvire
Mille vous aiment tendrement ; Mais pour grossir un tel roman, Je ne suis pas si folle.
Le Chevalier
Votre fierté gratuitement Donne dans l'hyperbole.
AIR : Un mouvement de curiosité.
Elvire
Il n'est plus temps de songer à me plaire Oui, Chevalier, votre règne est passé ; Et ma raison, grâce à votre caractère, Sait dédaigner un sacrifice forcé.
AIR : De la Fanfare de Saint-Cloud.
AIR : Nous sommes précepteurs d'amour.
À part.
Le Chevalier
Quand le dépit s'arme d'un commentaire, On fait bien voir que le coeur est blessé. Ceci fort peu m'embarrasse, Et même j'en suis charmé ; L'amour propre qui menace Par l'amour est désarmé : Avant que le jour se passe Vous voudrez combler mes voeux, Lorsque je quitte une place, Je la reprends quand je veux. Je suis pourtant pétrifié.
Elvire
Votre orgueil guérit ma faiblesse.
Clitie
Ah qu'il a l'air humilié ?
AIR : Pour la Baronre.
Le Chevalier
Un autre m'attend, je vous laisse. Oui je vous laisse, Je pars.
Elvire
Allez, Monsieur, allez, Et de m'oublier je vous presse.
Le Chevalier
Je crois que vous me rappelez.
Elvire
Non.
Il sort en chantant.
Le Chevalier
Je vous laisse. Témoins de ma gloire, aimables oiseaux.
Scène Derniere
Marton, Lindor, Elvire
AIR : Du Vaudeville d'Epicure.
Marton
S'Il chante, il n'en a pas envie.
Lindor
Vous avez bien su le punir.
Elvire
Dès ce jour, ma chère Clitie, J'aurai le soin de vous unir. Si son départ un peu m'afflige, J'y gagne, car je me souviens Qu'un petit malheur qui corrige, Est le plus grand de tous les biens.