Opéra comique · 1753

Le suffisant

de Jean-Joseph Vadé

Représentation
≈ 29 min
Distribution
3 femmes, 2 hommes
Répliques
244
Écriture
En vers
Dans l’app
Importable

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Le Chevalier H 62 ≈ 10 min 5
Elvire F 63 ≈ 6 min 6
Clitie F 50 ≈ 6 min 9
Lindor H 27 ≈ 3 min 6
Marton F 41 ≈ 3 min 8
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle Le Suffisant
Le Chevalier absentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Elvire absentabsentabsentabsentabsentabsent
Clitie absentabsentabsent
Lindor absentabsentabsentabsentabsentabsent
Marton absentabsentabsentabsent
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Le Suffisant

Scène 1

Lindor, Clitie

AIR : Aimons-nous, belle Thémire.

Lindor

Hélas pouvez-vous encore Douter du feu qui me dévore ? Qui mieux que moi vous adore ? Qui plus que moi Sait vous prouver sa foi ?

AIR : Le langage des soupirs.

Clitie

Le langage d'un Amant Contraint un coeur à se rendre, Quand il peint le sentiment : Mais souvent pour nous surprendre Le plus volage sait prendre Le langage d'un amant.

AIR : Dans nos hameaux la paix et l'innocence.

Lindor

Quand on vous aime, on vous aime sans cesse : À ce prix vous m'avez permis l'espoir : Au doux instant marqué par la tendresse, Vous opposerez le sévère devoir. N'éloignez plus ce moment où j'aspire ; Dieux ! En serai-je encor longtemps privé !

Clitie

Craindre .... hésiter .... n'est-ce donc pas vous dire Que cet heureux instant est arrivé ?

AIR : Constantin buvoit toujours.

Lindor

Ah ! Dans quel ravissement Me plonge cet aveu charmant ! Le vrai bonheur pour toujours Va filer mes jours !

AIR : Pour un amour frivole.

Clitie

Un apparent hommage Souvent dure bien peu ; La constance est le gage D'un véritable feu. Lorsque le temps nous prouve Ce qu'un amant nous dit, Le devoir même approuve Ce qu'amour applaudit.

AIR : Des Sabotiers Italiens, sous un ombrage épais, etc.

Lindor

Je cède au charme dont je joui[s] : Ô ciel : l'ai je bien ouï !

Clitie

Oui, Mon cher Lindor Mon coeur prend l'effort. Mon amour qui vous en croit croît.

Lindor

Que je ressens Le prix de vos chers accents !

Clitie

Quoi, vous m'aimez !

Lindor

Pour jamais vous m'enflammez.

Clitie

Ah, qu'il me plaît ! Oui, je sens qu'il est : Pour être amant fortuné, né.

AIR : Ne vla-t-il pas que j'aime.

Lindor

D'un rival qui vous suit de près, Le soin paraît extrême.

Clitie

Bon, c'est un fat et je le hais Autant que je vous aime.

AIR : De la neuvaine, ou Quand l'auteur de la nature.

AIR : De s'engager il n'est que trop facile.

Clitie

Que craindre d'un petit maître, Suffisant, enchanté de son être, Qui se vante, Forge, invente Billets doux, Soupers et rendez-vous ? Affectant la faible vue, Et passant ses bijoux en revue, Il minaude, Échafaude Son jargon, Sur un singulier ton. Que craindre, etc. Oui la belle La plus rebelle, Cesse de l'être à son aspect. L'air d'aisance Le dispense Des égards et du froid respect. Chargé de poudre et d'essence, Il exhale un parfum suspect. Que craindre, etc. Un point m'alarme, Elvire est très jolie ! Ses yeux, Lindor, ne vous touchent-ils pas ?

AIR : L'occasion fait le larron.

AIR : Non, non Colette n'est point trompeuse.

Lindor

Dieux ! Quels soupçons ! Ah ma chère Clitie, Vous offensez l'amour et vos appas ! Elvire feint pour moi quelque tendresse : Pour ramener son amant singulier, Enfin son air de petite maîtresse, Ne peut plaire qu'au Chevalier.

Ils sortent.

Lindor

Non, non notre amour n'est point volage, Le sentiment le produit. Non, non notre amour n'est point volage, Par l'estime il est conduit. Une ardeur qui se partage Trompe autant qu'elle séduit ; Mais du feu qui nous engage, Naît le bonheur qui nous suit. Non, non notre amour n'est point volage Le sentiment le produit. Non, non notre amour n'est point volage, Par l'estime il est conduit.

Scène 2

Elvire, Marton

AIR : Le fameux Diogène.

Elvire

Tu m'as fort négligée, Je suis mal arrangée.

Marton

Oh votre miroir ment.

Elvire

Que le Chevalier tarde !

Marton

Un tel muguet n'a garde D'être trop prévenant.

AIR : L'honneur dans un jeune tendron.

Elvire

Pour punir un homme si vain, J'aimerai Lindor.

Marton

Mais enfin Êtes-vous sûre de sa flamme ?

Elvire

Va, j'ai lu dans l'air de Lindor Le goût qu'il a pour moi....

Marton

Madame, Son air pourrait bien avoir tort.

AIR : Sans le savoir.

Elvire

En vérité je vous admire ? Qu'est-ce que ce doute veut dire ! Mes attraits sont-ils sans pouvoir !

Marton

Malgré qu'ils n'épargnent personne ; Lindor les voit sans s'émouvoir.... Il en tient... si le coeur se donne Sans le savoir.

AIR : Nous sommes précepteurs d'amour.

Elvire

Allez, je saurai l'enflammer : Jugez mieux, ou sachez vous taire. Quand je prends la peine d'aimer, Apprenez que je prétends plaire.

AIR : Du Prévôt des Marchands.

Marton

Ah ! Puisque vous le prétendez.

Elvire

Mais, mais, Marton, vous m'excédez.

Marton

Tout au contraire, je respecte Beaucoup votre prétention : Mais la réussite est suspecte Sans une déclaration.

AIR : Chantez petit Colin.

Elvire

C'est raisonner au mieux, Voyez quelle impudence !...

Marton

Ah ! Quel air sérieux, Madame !

Elvire

Ôtez-vous de mes yeux.

Haut.

Marton

Elle aime qu'on l'encense, Réparons l'imprudence. Ah ! point de courroux. Des attraits si doux Sont faits.

Elvire

Taisez-vous.

AIR : Gentille Pèlerine.

Marton

Oui, vous êtes charmante, Votre voix est touchante, Votre regard enchante.

Elvire

Que ne dis-tu cela... Ma nièce me tracasse...

Marton

Votre beauté l'efface, M'accordez-vous ma grâce ?

Elvire

Oui-dà, Marton, oui-dà.

Marton

Flattez amants, on nous prend toutes par-là.

AIR : Du haut en bas.

Elvire

D'un pis aller On n'a point encor l'air, je pense, D'un pis aller.

Marton

De qui donc voulez-vous parler ?

AIR : Ah qu'il est beau l'oiseau !

Elvire

C'est d'un parjure qui m'offense : Mon mépris serait la vengeance D'un pis-aller. Tu sais bien que le Chevalier A mon sort devait se lier : Le traître ! Le traître !

Marton

Ah ! De vous oublier Est-il le maître ?

AIR : De tous les Capucins du monde.

Elvire

Apprends donc qu'il me sacrifie.

Marton

Bon !... À qui, Madame ?

Elvire

À Clitie. L'insolent en est ébloui.

Marton

C'est manquer à la bienséance.

AIR : Des vapeurs.

Elvire

Marton, le trait est inouï; C'est une perfidie .... immense. L'espoir de lui rendre le change Me venge De sa noirceur. Et pour que l'ingrat me respecte, J'affecte L'air de douceur ; Mais en secret mon coeur succombe.

Marton

Le coup est frappant.

Elle tombe dans un fauteuil.

Elvire

Assommant ! Ma chère soutiens-moi, je tombe, J'ai des vapeurs. Je me meurs.

AIR : Une nuit dormant à merveille.

Au public.

À Elvire, lentement.

Marton

Mais comment ? Ses yeux, sont humides : Voyez pourtant, petits perfides; Quelles transes vous nous donnez. Par ma foi nous sommes bien folles D'en croire vos belles paroles. Allons, Madame, revenez.

Elvire

Mes sens sont encore étonnés.

Marton

Respirez cette eau, je vous prie.

Elvire

Donne... Je suis anéantie !

Marton

Essayez de marcher.

Elvire

Hélas ! C'est à périr !... On n'y tient pas !

AIR : Quoi vous partez, etc.

Marton

S'il paraissait ne faites point d'avance.

Elvire

Fi, donc Marton, l'affront serait sanglant : Il doit venir, compte qu'avec décence Je saurai soutenir son changement ; Il sait déjà qu'à Lindor mon coeur pense.

Marton

Ah ! Qu'une veuve entend l'arrangement !

Scène 3

Le Chevalier, Elvire, Marton

Le Chevalier

Que ce beau jour promet d'heureux instants. Qu'avec plaisir sur ces bords on s'arrête !

AIR : Du cotillon couleur de rose.

Elvire

Ah ! Chevalier, arrivez donc, Vous vous faites toujours attendre.

Le Chevalier

Vous me grondez hors de saison. De grâce avant daignez m'entendre. Mais mais, comment Quel air galant ! Sans balancer, Lindor doit se rendre Cet air vainqueur Va dans son coeur.

Elvire

Vous me trouvez donc bien ,

AIR : Ah ! c'est une merveille.

AIR : Comme vla qu'est fait.

Le Chevalier

D'honneur ? Oui, d'honneur, je serais trompé, Si de vous il n'était frappé ; Tenez, votre rouge est coupé ! Ah, c'est une merveille ! C'est aux feux. De vos yeux Qu'amour se réveille.

Elvire

Vous raillez...

Le Chevalier

Non, sur ma parole, Cette coiffure est au parfait, Et ce brillant de girandole Produit un merveilleux effet, Ces noeuds sont d'un goût adorable, Que cet ajustement me plaît !

Elvire

Mon chignon est mal ?

Il la regarde du haut en bas.

Le Chevalier

Admirable. Cet habit vous va tout-à-fait, C'est fort bien fait ! Mais très bien fait !

AIR : Le Seigneur Turc a raison.

Elvire

Le compliment est joli !

Marton

Ou plutôt risible.

Elvire

Vous joignez au ton poli Une finesse indicible.

Le Chevalier

Oh, je vous en doit l'éclat !

Elvire

Votre goût est délicat... Délicat... au possible.

AIR : Paris est au Roi, mon coeur est à moi.

Le Chevalier

Ce que vous pensez Me ressemble assez Je me pique surtout D'avoir quelque goût, J'occupe un brodeur .... Moi, c'est ma fureur.

À part.

Marton

C'est quelqu'original Du palais Royal.

Le Chevalier

Ces dentelles.

Elvire

Sont fort belles.

Le Chevalier

Examinez-en les points.... Ma berline Est divine.

Elvire

On sait qu'en tout point Vous n'épargnez point.

Le Chevalier

Ce que vous pensez, Me ressemble assez Je me pique surtout D'avoir quelque goût. C'est qu'il faut être mis Car ma foi les commis Ont laissé le drap à la Province. Le plus mince Joue au Prince; On prête à l'erreur.

Elvire

Ah ! C'est une horreur !

Le Chevalier

Ce que vous pensez Me ressemble assez Je me pique surtout D'avoir quelque goût.

AIR : Le joli jeu d'amour.

Elvire

À parler franchement, On doit être charmant, Lorsque l'on est l'amant De Clitie.

Le Chevalier

Ah, c'est un bijoux, Ma foi sans elle, entre nous, J'aurai d'être à vous Grande envie.

Elvire

Après un tel aveu, En vérité j'ai lieu D'être fidèle au noeud Qui nous lie.

AIR : Est-ce que ça se demande.

Le Chevalier

Accusez la fatalité.

Elvire

Bien peu je m'en chagrine.

Le Chevalier

Malgré ma bonne volonté Ma tendresse décline. Je vous respecte avec raison.

Elvire

La faveur est fort grande ! Clitie est donc sensible.

Le Chevalier

Bon ! Est-ce que cela se demande.

Scène 4

Elvire, Clitie, Le Chevalier

AIR : Le demon malicieux et fin.

À part.

[Haut.]

Elvire

Le perfide !... Ah, ma nièce approchez, C'est le Chevalier que vous cherchez ?

Clitie

Moi, Madame !

Elvire

Au moins je le soupçonne.

Le Chevalier

Elle rougit....

Elvire

Allons, rassurez-vous, La démarche est simple, on la pardonne ; Pour un motif si flatteur et si doux.

AIR : Bouchez Naïades vos fontaines.

Clitie

Que veut dire ce badinage !

Au Chevalier.

Elvire

Sans m'en demander davantage, Expliquez-vous avec Monsieur. Lindor chez moi pourrait se rendre, Et s'il veut mériter mon coeur, Vous n'aurez plus droit d'y prétendre.

Scène 5

Le Chevalier, Clitie

AIR : Attendez-moi sous l'orme.

Le Chevalier

Elle a beau s'en défendre, Je la tiens toujours-là.

Clitie

Monsieur, daignez m'apprendre Le noeud de tout cela ?

Le Chevalier

J'aime trop le mystère.

Clitie

Ah, de grâce, parlez !

Le Chevalier

On peut fort bien se taire, Quand vous dissimulez.

AIR : Mariez-moi.

Clitie

J'ignore....

Le Chevalier

Oh, vous ignorez ? Pourquoi jouer l'ignorance ? On sait que vous espérez...

Clitie

Éviter votre présence ....

AIR : Dans le fond d'une écurie.

Le Chevalier

Écoutez, écoutez, écoutez donc : M'échapper ! Quelle apparence ! Écoutez, écoutez, écoutez donc : Mais, voilà le mauvais ton. Est-ce ainsi que l'on en use; Rien n'est plus inconséquent. Aurais-je un air excédent ?

Haut.

Clitie

Il faut que je m'en amuse. Monsieur pardonnez un peu.

Le Chevalier

Ah ! Sans peine on vous excuse ; Quand la pudeur entre en jeu, Elle orne bien un aveu.

AIR : A quoi s'occupe Madelon.

Clitie

MonSieur je ne mérite pas.

Le Chevalier

Sa modestie est à peindre !

Clitie

Et d'ailleurs j'ai si peu d'appas !

AIR : Par ma foi Monsieur le Curé.

Le Chevalier

J'aime à voir son embarras. Dites-moi pourquoi vous tremblez? Rougir est une misère.

Clitie

Moi ! Point du tout.

À part.

AIR : Raisonnez. ma musette.

Haut.

Le Chevalier

Tenez, vous vous troublez. Ah qu'il sait bien me déplaire ! Ayez moins d'assurance, Car ma gloire s'offense De cet air triomphant ....

Air Ca n'vous va brin.

Il prend du tabac.

Le Chevalier

Oh, vous faites l'enfant. Pour une fille presque faite, Vous donnez encor dans le faux : Je veux pour vous rendre parfaite Corriger ces légers défauts. Un feu d'une certaine espèce, En votre faveur m'intéresse, Sans cela votre air bien ou mal Me serait égal.... Mais fort égal.

AIR : Que chacun de nous se livre.

Clitie

Je suis ce que je dois être, Vous ne serez rien de moi.

Le Chevalier

Ah, l'amour est un grand maître ; Vous le suivez, je le vois.

Clitie

Mon coeur facile à connaître, Peut-être est fort amoureux.

AIR : L'occasion fait le larron.

Le Chevalier

Oh, j'aime beaucoup peut-être, Et peut-être est merveilleux. Vous soupirez ....

Clitie

Vous faites l'agréable : Mais vous n'en êtes pas mieux écouté : Près d'un galant qui se croit trop aimable, Notre coeur est en sûreté.

AIR : Ma chère mère que je révère.

Le Chevalier

Ah ma petite, Le tien palpite, Et dans tes yeux L'amour s'annonce au mieux.

Clitie

Cela me pique !

MENUET D'EXAUDET, ou bien Point de bruit, ce réduit solitaire.

Le Chevalier

Elle est unique, Ah, point d'aigreur; Auriez-vous de l'humeur ? Cet air méchant Qui succède, Cède Au doux penchant D'un regard louchant. Vous boudez, Vous gardez Le silence ; Mais loin d'en être accablé, Parbleu je suis comblé De votre résistance. À vous voir, Le devoir Vous occupe. De ce manège usité, Je n'ai jamais été La dupe. Cependant cet air bizarre, À parler net, vous dépare. Vos attraits Sont moins vrais. Ah de grâce Abandonnez ce ton là. En vérité cela Me passe ! Entre nous, C'est pour vous Qu'on vous gronde ! Car vous avez un maintien Qui ne ressemble à rien Ce n'est pas là le monde. Ayez donc Du bon ton, Quelqu'ébauche. Je suis trop franc .... pardonnez ; Mais ma foi vous donnez À gauche.

AIR : Vous qui feigniez d'aimer.

Clitie

Vos airs, votre leçon, Vos petits mots, votre faste, De la saine raison Forment bien le contraste. L'esprit a peu de part À cette bigarrure, Plaire est un grand hasard, Lorsque l'Art Choque la nature.

AIR : Comme un coucou.

AIR : Tout roule aujourd'hui dans le monde.

Le Chevalier

Je vous trouve délicieuse ! Ma foi vive les arguments : Savez-vous qu'on est précieuse Avec de tels raisonnements. Mais comme vous êtes bien née, Si vous voulez vous appliquer, Je veux après notre hyménée Ma chère enfant, vous éduquer. L'hymen de Lindor et d'Elvire Va se terminer en ce jour.

Clitie

Ô juste ciel ! ...

Le Chevalier

Je vais l'instruire Du plein succès de mon amour.

AIR : Plus inconstant que l'onde et leur nuage.

Clitie

Que dites-vous.

Il sort en fredonnant un air du nouvel Opéra.

Le Chevalier

Vous mordez à la grappe. L'amant vous frappe Par le nom d'époux. Déjà votre joie éclate, J'aime à voir ce sentiment ! Cela me flatte Infiniment ! Je m'en étais douté, Moi, tout mon art est de séduire, On peut le dire Sans fatuité.

Scène 6

Clitie

AIR : Paresseuse Aurore.

Clitie

Que viens-je d'apprendre ! Quel revers pour un coeur tendre. Hélas devais-je m'attendre À ce contretemps affreux ! Trompeuse apparence, Frivole espérance, Vous m'annonciez les jours les plus heureux. Dieux, Dieux ! Quel outrage ; Quel partage ! On m'engage. Au gré d'un vain éclat, Au plus grand fat ! Que viens-je d'apprendre. Ai-je pu l'entendre ! Quoi donc,Elvire va prendre Celui que j'adore, hélas : Hymen étrange ! Fatal échange ! Non, non, je ne le crois pas ; Lindor ma rassure, Il n'est point parjure, La plus constante ardeur Règne en son coeur. Oui, oui, l'on m'abuse, Et la ruse Dont on use, Fait que j'aime plus encore Mon cher Lindor.

Scène 7

Marton, Clitie

Marton

Vous avez raison, Clitie, Il est bon sur ce ton là.

Clitie

Te voilà ?

AIR : Nous venons de Barcelonette.

Marton

Diantre ! Comme le coeur s'en donne, Quand l'amour le fait soupirer Il pense, il projette, il raisonne, Et finit par délibérer.

Air De la Confession.

Clitie

Puisque tu sais tout, que dois je faire ? Réponds-moi, ma chère ! Au plus noir soupçon Ai-je raison De me soustraire : Ou dois-je bannir Mon amant de mon souvenir ?

AIR : Margot sur la brune.

Marton

Votre chère tante.

Clitie

Hé bien ?

Marton

Beaucoup le tente. Votre chère tante Veut usurper vos droits.

Clitie

Ô Ciel je tremble !

Marton

Ils sont ensemble ! Cela ressemble...

Clitie

Hélas tu vois Comme tout m'accable à la fois.

Scène 8

Marton, Elvire, Lindor, Clitie

AIR : Ce qui me chagrine, hélas ! c'est que Claudine.

Elvire s'avance.

Marton

Paix....

Elvire

Oui, Monsieur, je pense Qu'un homme désoeuvré Aux ennuis est livré. Votre coeur timide, Que le respect guide, Peut sans me manquer, Franchement s'expliquer; J'excuserai même...

Lindor

Le Chevalier vous aime, J'ai peu mérité Cet excès de bonté.

AIR : Quel mystère.

Elvire

Le scrupule, Lindor, dans un homme élégant, Est ridicule. Le scrupule À la fin devient fatigant. L'adroit amant Sait d'un heureux moment Apercevoir le crépuscule. Une femme....décemment. Se prête à l'événement. Le scrupule, etc. Pour un mot qu'on vous dit Vous voilà tout interdit. Parlez en liberté... Mais quel air déconcerté ! Je vous trouve excellent ! Le trait est galant ! Enfin j'ai Lindor Tort. Je conçois le scrupule, Pour plus d'une montrant du goût, Votre coeur brûle, Il circule, On ne peut pas parer à tout.

AIR : L'autre jour étant assis.

Lindor

Le détour ne me sied pas, Oui, je l'avouerai, Madame, Que malgré tous vos appas Une autre règne en mon âme.

Elvire

Le propos est flatteur.

Lindor

L'amour me justifie.

Elvire

Quel est votre vainqueur ?

Lindor

Interrogez Clitie.

AIR : De la Colombe.

À sa nièce.

Elvire

J'ai deux amants, vous me les enlevés. Quel attentat ! Ah j'en suis furieuse ! J'ai deux amants, vous me les enlevez.

AIR : On n'entend plus dessous l'ormeau.

Clitie

De ce courroux injurieux Connaissez l'injustice ; Le Chevalier m'est odieux Je hais son artifice. Oui, mon coeur se décide aujourd'hui, C'est pour Lindor qu'il prononce, Je renonce À tout autre qu'à lui.

AIR : Je n'en veux pas davantage.

Marton

Vous avez l'âme si belle, Faites, Madame un effort.

À Clitie.

Elvire

Ciel l'agréable nouvelle ! Quoi vous n'aimez que Lindor !

Clitie

Pour le fat qui vous outrage J'ai la plus grande aversion.

AIR : Printemps dans nos bocages.

AIR : Ici je fonde une Abbaye.

Elvire

Et non, non, non, Je n'en veux pas davantage. Ma nièce, ma chère nièce, Vous me tranquillisez. Vos voeux, votre tendresse Seront favorisés.

Lindor

Vous nous comblez....

AIR : Du Prevôt des Marchands.

Elvire

Je vous dispense De transports dont j'ai peu besoin, Votre bonheur et ma vengeance Vous tiennent quittes de ce soin. Ah ! ah ! Mon petit Chevalier ! Clitie ? il faut l'humilier.

Clitie

Volontiers.

AIR : Sur le pont d'Avignon.

Elvire

Et comme il se pique D'avoir subjugué votre coeur, Par une tendresse ironique Prolongez encor son erreur. Je vais vous l'envoyer, contentez mon envie.

Clitie

Mon intérêts m'y porte, et vous serez servie.

Scène 9

Lindor, Clitie, Marton

AIR : Quand on sait aimer et plaire.

Lindor

Pour nos veux quel doux présage ! Soupirons en sûreté.

Clitie

Le prix d'un tendre esclavage Est d'aimer en liberté.

MENUET. Air. Meurs, cruelle infidèle.

Lindor

Ah ! Clitie Que la vie Quand on peut vous plaire Devient chère Hélas je préfère Ce regard charmant à tout l'éclat brillant Du plus haut rang : Oui sans cesse Il me blesse ; L'amour tient ses armes De vos charmes; Sans crainte en ce jour Vous le fixez par le retour ; Son pouvoir Triomphe et sait prévoir Tous les dangers d'un apparent naufrage ; Sa douceur calme bientôt l'orage, Son flambeau dissipe le nuage Il conduit les pas Des amants vrais et délicats. Ah Clitie, et c.

Second MENUET.

Clitie

Oui pour jamais la crainte expire, En notre faveur tout conspire De l'amour suivons l'empire, Livrons-nous aux tendres feux Qu'il nous inspire. C'est pour aimer que l'on respire. Un coeur jouit dès qu'il soupire. C'est par ses noeuds Qu'il aspire Au destin plus heureux. Ce Dieu, sur un amant trompeur Exerce avec fureur Sa rigueur C'est aux perfides qu'il sait nuire, C'est pour eux qu'est fait son martyre, Un trait vengeur Les déchire. Ils forment des voeux sans pouvoir dire Oui, pour jamais la crainte expire, etc.

AIR : De l'anonyme.

Marton

Par ma foi l'eau me vient à la bouche, Tant l'exemple a sur moi de pouvoir. À présent si quelque amant me touche Je saurai couronner son espoir ; Il sied fort mal d'être farouche, Quand on n'a qu'un temPs pour se pourvoir. Par ma foi l'eau me vient à la bouche, Tant l'exemple a sur moi de pouvoir !

AIR : Je serai mon devoir.

Clitie

Mais voici notre suffisant, Il se croit ravissant, Exécutons notre projet.

Lindor

Qu'il a l'air satisfait ?

Scène 10

Le Chevalier, Clitie, Marton, Lindor

AIR : De la Troteuse, Contredanse.

À Clitie.

Le Chevalier

Quand on est Sûr de plaire, Ma foi voltiger est amusant ? N'est-il pas vrai, ma chère, Que l'amour est plaisant ?

Clitie

Oui, Monsieur et j'espère De l'hymen allumer le flambeau, Puisque l'amour m'éclaire Sur un choix aussi beau.

Le Chevalier

Vous vouliez me le taire, Et cela me paraissait nouveau.

Marton

Mais l'amour nous éclaire Sur un choix aussi beau.

AIR : Hé comment pourrait-on soupirer tristement.

À Lindor.

Le Chevalier

En honneur, vous me faites plaisir ; Voilà parler à ravir, À mon gré, Votre air est un peu plus maniéré. Quand je donne Certains conseils aux gens... Tenez, Lindor s'étonne De vos progrès frappants... Sais-tu que la friponne A de belles dents !

AIR : L'amour sait plus d'un tour.

Marton

Ah ! Que Monsieur est honnête !

Clitie

Que j'aime cet encens !

Marton

Il ferait ma conquête, Si j'en croyais mes sens ; Mais ma pudeur surmonte Un téméraire amour.

Le Chevalier

Comment ! Marton, je crois, m'en conte ?

Marton

Non ce n'est pas mon tour, Non ce n'est pas mon tour.

AIR : Quand le péril est agréable.

Lindor

Qui peur résister à tes charmes ! Chevalier, ton air est divin ; Mais toi-même à Clitie enfin Tu va rendre les armes.

AIR : De l'amour tout subit les lois.

Le Chevalier

Un Minois Peut bien quelquefois Nous toucher, Sans nous attacher ; Un éclair Est assez l'image Des feux d'un homme de bel air ; On le craint, Et même on se plaint D'un tourment Qu'il cause aisément.

Lindor

Volontiers, Ton humeur volage S'endort sur ses lauriers.

À Clitie.

Le Chevalier

Oh ! parbleu, s'il fallait aimer Toutes celles qu'on sait charmer, Le rôle serait assommant ; J'y renoncerais assurément ; Car enfin, Moi, si j'étais vain, Je pourrais, Tant que je voudrais, Me flatter Que plus de cent femmes Respirent pour me regretter ; Elles sont Du bruit, elles ont Beau crier Sans cesse prier Soins perdus ! Je ris de leur flammes ; Mes soupirs vous sont dus.

AIR : Le seul flageolet de Colin.

Clitie

Je touche donc à cet instant. Que si fort je désire.

Le Chevalier

Croyez-vous qu'au sort qui m'attend Je puisse bien suffire?

Clitie

Oh, vous êtes très suffisant ! On ne peut trop vous le dire.

AIR : Que j'estime mon cher voisin.

Le Chevalier

Hé bien, comment gouvernes-tu La respectable Elvire ?

Lindor

Tu vois à mon air abattu, Qu'en vain mon coeur soupire.

AIR : Ah le bel oiseau, Maman.

Clitie

Ah, Monsieur le Chevalier, Vous, que l'on prend pour modèle.

Lindor

Dont le talent singulier Est de vaincre chaque belle.

Clitie

Apprenez donc à Lindor À fléchir une cruelle.

Marton

Enseignez donc à Lindor, L'art de plaire sans effort.

AIR : Des Insulaires.

Le Chevalier

Je le veux de toute mon âme, Écoute donc et retiens bien : Le piège où l'on prend une femme, Est pour nous autres moins que rien. Un air leste, un propos libre, Moitié hardi, moitié saillant, Le plus souvent Tout en riant, Piquer l'esprit en le contrariant... La raison perd bientôt l'équilibre, Quand on l'attaque avec tant de brillant !

AIR : De Catinat.

Lindor

Le beau sexe par moi fut toujours respecté.

AIR : Non je ne serai pas.

Le Chevalier

Ah ! Défais-toi, mon cher, de cette qualité ; Tiens, la soumission qu'on a pour son vainqueur. Nourrit sa vanité, sans émouvoir son coeur. Plus le sexe a de droit, et plus il en abuse ; Qui l'encense est esclave, est aimé qui l'amuse.

AIR : Tu croyais en aimant Colette.

Clitie

Ainsi, Monsieur Lindor, avant de m'enflammer, Profitez ; à ce prix on pourra vous aimer. Votre maladresse est extrême, Vous porteriez trop mal vos fers.

Le Chevalier

Quoi ! Le pauvre diable vous aime.

Clitie

Vraiment il s'en donne les airs.

AIR : Un Cordelier d'une riche encolure.

À Lindor.

À Clitie.

Il l'embrasse.

Le Chevalier

Il sait nos voeux, et d'en former il ose ! Oh ! La bonne chose ! Tiens, je t'avertis Que tu me divertis. Le parallèle est, je vous le déclare, D'un singulier rare. Baise moi Lindor, Car le trait vaut de l'or.

Scène 11

Le Chevalier, Elvire, Lindor, Marton, Clitie, Tous

AIR : Des Billets doux.

Le Chevalier

Ah, vous arrivez à propos, Elvire, adieu votre repos.

Elvire

Pourquoi donc, je vous prie !

Il rit.

Le Chevalier

Lindor vous quitte avec éclat. Et même le petit ingrat Va m'enlever Clitie.

AIR : Des étonnements.

Elvire

Que prévenu pour de jeunes appas, Lindor néglige mon empire, Et vole à l'objet qui l'attire, Cela ne me surprend pas: Mais qu'un galant que le myrte couronne, Persuasif, flatteur, charmant, Par crainte ou par ménagement, Cède ces droits à quelque amant, Voilà ce qui m'étonne.

AIR : Vous voulez me faire chanter.

À Clitie et à Lindor.

Le Chevalier

Elle donne dans le panneau.

Lindor

L'aventure est comique.

À Elvire.

Le Chevalier

Nous sommes au même niveau ; Mais rien n'est plus physique[.]

Elvire

Ainsi sur vous je compte fort.

Le Chevalier

Je n'ai pas l'avantage, De savoir réparer le tort De deux ans de veuvage.

AIR : Du Menuet des Francs-Maçons.

Elvire

Je préfère à votre tendresse Cet heureux refus.

À Lindor.

AIR : Que je regrette mon amant.

Le Chevalier

De ce trait de délicatesse Je reste confus. Toi, tu crois que la bonne Dame Va cesser de m'aimer ; erreur. À travers de sa grandeur d'âme, Je vois le faible de son coeur. Morbleu, voilà comme on s'y prend, Tu vois que cela n'est point fade.

Lindor

J'agissais tout différemment.

Le Chevalier

Mon ami, rien n'est plus maussade.

Marton

Oui, soyez, Monsieur, Beau diseur, Grand menteur, Cajoleur, Persifleur, Mauvais railleur, Et vous serez notre vainqueur.

AIR : Babin que t'es gentille.

Clitie

Lindor, vous entendez Cet avis salutaire. En vain vous prétendez En aimant pouvoir plaire. Une vive ardeur Va souvent au coeur. Mais l'art fait plus encore, Acquerrez ce joli talent.

Lindor

Oui, mon cher coeur.

Le Chevalier

Bravo !

Lindor

Vraiment, Je serai même impertinent.

Clitie

Hé bien ! Je vous adore, Hé bien ! Je vous adore.

AIR : Quand on parle de Lucifer.

Le Chevalier

Ma foi celui-là n'est pas mal... Mais quelle plaisanterie !

Marton

Oui, Monsieur est votre rival.

Elvire

Rival aimé de Clitie.

AIR : De nécessité nécessitante.

Marton

Jugez du pouvoir de l'original, Puisqu'on se rend à la copie. N'est pas maladroit qui vous attrape.

À part.

Le Chevalier

Voilà la première qui m'échappe.

Elvire

Chevalier la rencontre est piquante.

À part.

AIR : C'est au désir que je l'attends.

Haut.

bis.

Le Chevalier

Si je perds la nièce, ayons la tante. J'y réussirai sans effort. Pour me piquer de jalousie, On feint de préférer Lindor Et par cette adresse infinie, Qui, je l'avouerai, me plaît fort, Je vous jure qu'elle est ma foi, Folle de moi, Oui, Clitie est folle de moi.

AIR : Du Prévôt des marchands.

Clitie

Ah, qu'il perd bien son étalage !

Elvire

Si vous avez cet avantage, Monsieur, que ne l'épousez-vous ?

À Elvire.

Le Chevalier

On voudrait bien que je le fisse ; Mais, Madame, il m'est bien plus doux De vous en faire un sacrifice.

AIR : Que j'aime mon cher Arlequin.

Elvire

C'est agir trop modestement,

Tous

Ah, qu'il est drôle !

Elvire

Mille vous aiment tendrement ; Mais pour grossir un tel roman, Je ne suis pas si folle.

Le Chevalier

Votre fierté gratuitement Donne dans l'hyperbole.

AIR : Un mouvement de curiosité.

Elvire

Il n'est plus temps de songer à me plaire Oui, Chevalier, votre règne est passé ; Et ma raison, grâce à votre caractère, Sait dédaigner un sacrifice forcé.

AIR : De la Fanfare de Saint-Cloud.

AIR : Nous sommes précepteurs d'amour.

À part.

Le Chevalier

Quand le dépit s'arme d'un commentaire, On fait bien voir que le coeur est blessé. Ceci fort peu m'embarrasse, Et même j'en suis charmé ; L'amour propre qui menace Par l'amour est désarmé : Avant que le jour se passe Vous voudrez combler mes voeux, Lorsque je quitte une place, Je la reprends quand je veux. Je suis pourtant pétrifié.

Elvire

Votre orgueil guérit ma faiblesse.

Clitie

Ah qu'il a l'air humilié ?

AIR : Pour la Baronre.

Le Chevalier

Un autre m'attend, je vous laisse. Oui je vous laisse, Je pars.

Elvire

Allez, Monsieur, allez, Et de m'oublier je vous presse.

Le Chevalier

Je crois que vous me rappelez.

Elvire

Non.

Il sort en chantant.

Le Chevalier

Je vous laisse. Témoins de ma gloire, aimables oiseaux.

Scène Derniere

Marton, Lindor, Elvire

AIR : Du Vaudeville d'Epicure.

Marton

S'Il chante, il n'en a pas envie.

Lindor

Vous avez bien su le punir.

Elvire

Dès ce jour, ma chère Clitie, J'aurai le soin de vous unir. Si son départ un peu m'afflige, J'y gagne, car je me souviens Qu'un petit malheur qui corrige, Est le plus grand de tous les biens.

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

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