Comédie · 1772

Le prix d’un moment

de [Anonyme]

Représentation
≈ 18 min
Distribution
4 hommes
Répliques
36
Écriture
En prose
Dans l’app
Importable

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Louis H 11 ≈ 7 min 5
Dumont H 5 ≈ 4 min 1
Va-le-Galop H 10 ≈ 4 min 2
Vieillard N 5 ≈ 3 min 1
Serre-Fort H 5 ≈ 1 min 2
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle
Louis
Dumont absentabsentabsentabsent
Va-le-Galop absentabsentabsent
Vieillard absentabsentabsentabsent
Serre-Fort absentabsentabsent
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Scène 1

Louis

Air : Des simples jeux de son enfance.

Second Couplet.

Troisième Couplet.

Louis

C'est une affreuse dépendance Que la Loi d'un être orgueilleux, De qui le bien, ou la naissance Nous avilit tous à ses yeux ; Ou les caprices d'une folle, Dont il faut respecte le nom, Ou d'un Petit-Maître frivole, Plus léger que le papillon. Mais les peines de l'esclavage N'ont jamais fait gémir mon coeur ; Sa chaîne peut être le gag Et du repos et du bonheur. De ses gens mon maître est le père ; Il voit, il pense, il est humain, Et ne prend un ton plus sévère, Que quand on le mérite bien. S'il est quelques hommes barbares Qui nous traitent cruellement, Chez nous les exemples sont rares De l'honneur et du sentiment. Quand chaque pas décèle un vice, Peut-on s'intéresser à nous ? Trouvons que l'on nous rend justice, Ou méritons un sort plus doux. Je suis bien fatigué ; l'inaction m'a rendu sensible à la moindre peine. Reposons-nous quelques instants, J'arriverai encore avant la nuit à Méréville, où je veux coucher... J'ai fait dix lieues aujourd'hui, et mon paquet pèse au moins vingt livres. Il est vrai que la reconnaissance et la tendresse rendent ce poids bien léger... Ô mon Maître de qui je me sépare !... Ô ma mère que je vais retrouver ! Je ne sais lequel de vous deux m'est le plus cher. C'est à la bienfaisance de l'un que je dois les secours que je pourrai quelque jour rendre à l'autre... Oui, ce n'est point un songe ; Monsieur m'a appelé hier au soir ; il m'a dit : tes moeurs sont pures, ton âme est douce et honnête ; je crains qu'elles ne se corrompent et ici. Tu as assez de raison pour connaître les dangers d'un séjour, où toute mon attention ne peut maintenir, à mon gré, l'ordre ni la décence. Ta mère est veuve et pauvre, apprends un métier, tu l'aideras. Voilà cinquante écus : si jamais ma protection te peut être utile, comptes-y avec assurance... Je l'ai quitté les larmes aux yeux, et la plus vive reconnaissance dans le coeur... Ô l'homme charmant !

Scène 2

Vieillard, Louis

Vieillard

Mon charitable Monsieur, une petite aumône, s'il vous plaît, au bonhomme Loreau, qui aura quatre-vingt-huit ans à la Saint-Christophe, fête de notre paroisse.

Louis

Ah ! Mon père, comment pouvez-vous venir de si loin, dans un âge si avancé ? Car vous êtes sans doute de Méréville, à une lieue du bois ; je ne connais pas de village qui en soit plus près.

Vieillard

Oui, de Méréville, mon cher Monsieur ; j'ai encore les jambes assez bonnes ; aussi c'est tout ce qui me reste ; étrennez-moi donc, s'il vous plaît. Je n'ai pas eu un liard de toute la journée, pas un pauvre liard.

Louis

Mon vénérable père, j'ai bien peu de chose à vous offrir, et j'en suis plus fâché que vous ne pouvez l'être. Je n'ai jamais mieux senti le malheur de l'indigence. Êtes-vous marié ? Avez-vous des enfants ? Avez-vous conservé votre femme ?

Vieillard

Je n'en ai jamais eue, mon bon Monsieur : oh ! si j'avais été accablé de tout l'embarras d'un ménage, de l'impatience que cause une femme, de l'inquiétude que laissent les enfants sur la conduite qu'ils tiendront un jour, je ne serais point parvenu à l'âge où vous me voyez ; mais il se fait tard ; je marche à pas comptés : ayez, je vous en conjure, pitié de ce pauvre vieux, qui ne vit que de la charité des bonnes âmes...

Il lui donne un écu.

À part.

Louis

Tenez, recevez, je vous prie, cette faible marque du désir que j'aurais de vous aider... Il est bien juste que le jour qui suit le plus heureux de ma vie, soit consacré à produire quelque douceur dans l'âme de cet infortuné.

Air : Une jeune Pucelle, etc.

Second couplet.

Troisième couplet.

Quatrième couplet.

Cinquième couplet.

qui a mis ses lunettes, et regarde de fort près

Vieillard

Vous êtes donc un Prince Incognito, Qui courez la Province. Ô quel cadeau ! Depuis trente ans, je demande l'aumône, Sans avoir de personne Un présent aussi beau. Ces Grands, fiers du mérite De leurs aïeux, Font chasser par leur suite Les malheureux ; En leur disant : je n'ai pas de monnaie ; La grandeur simple et vraie En vous seul paraît mieux. De not'Curé la dîme Est, tous les ans, Quitte de tout décime, Quinze cents francs ; Mais nous jeûnons, tandis que lui sans cesse, Plaidant pour rien, engraisse Procureurs et sergents. J'aurais bien quelque chose De Monseigneur ; Aller chez lui, je n'ose... Car le Pasteur Veut, du Château, nous défendre l'entrée ; Et cette loi violée Expose à sa fureur. Fuyez ces lieux coupables, Et vite, et tôt ; Une troupe de diables Loge là-haut. Ces doux conseils sont, Monsieur, je vous jure, Depuis qu'il a la Cure, Tout le bien qu'il nous vaut. Père éternel ! C'est un écu ! Ah ! Mon aimable, mon respectable Seigneur, si ce n'était mon rhumatisme dans les reins, je tomberais à vos genoux.

Louis

Oh ! Mon père, que vous m'étonnez ! Il faut que vous rencontriez des coeurs bien durs, puisque le vôtre me prodigue des remerciements, dont je ne suis pas plus digne. Mais la nuit approche, retournez-vous-en. Que le reste de vos jours soit aussi doux que votre vieillesse est respectable.

Vieillard

Adieu, mon brave, mon charitable Monsieur : je n'oublierai jamais vos bontés, et de trois sois que je réciterai mon chapelet, à l'intention de mes bienfaiteurs, il y en aura toujours deux pour vous.

Scène 3

Louis

Air : De la Romance de Daphné.

Second couplet.

Troisième couplet.

Quatrième couplet.

Louis, avant de se lever raccommode son sac.

Louis

Argent !... Source du délire, Des regrets, et du souci ; Toi, pour lequel on soupire : Si jamais tu peux produire Un beau moment ; le voici. Du bienfait dont on le prie, Le riche qui se défend, Perd le bonheur de sa vie ; La fortune n'est sentie Que par le bien qu'on répand. Ce que le caprice ordonne Semble un ouvrage d'Enfans ; Ce que l'humanité donne Paraît tel qu'une colonne Que ne détruit point le temps. Spectacle, fête enchantée, Ont de si faibles appas, Que l'âme en est rebutée ; Mais faire chaque journée Un heureux, ne lasse pas. Oh ! Si les riches savaient le profit que l'âme retire d'un écu bien employé, avec quel empressement ils renonceraient aux frivolités qui les occupent, et qui ne peuvent les satisfaire ! Ces réflexions m'occuperaient trop longtemps ; j'ai à peine celui d'arriver à Méréville avant la nuit... Partons.

Scène 4

Va-le-Galop, Serre-Fort, Louis

Louis ne voit les Cavaliers que lorsqu'ils parlent.

Air : Menuet d'Exaudet.

Va-le-Galop

Je crois que...

Louis se lève.

Serre-Fort

Oui, parbleu!..

Ils l'arrêtent.

En montrant le sac.

Va-le-Galop

Vois-tu comme Il se lève à notre aspect ? Ceci paraît suspect... Arrêtons ce jeune homme. Halte-là ; Qu'est cela ? Sans mystère Ta bouche nous instruira, Ou bien redoute ma Colère. Jamais l'heureuse innocence Ne craignit notre présence ; Tu fuyais, Tu tremblais ; Ah! je gage.... D'un coeur où la paix serait, Plus de confiance est L'image. Que fais-tu ? D'où viens-tu ? Où vas-tu ? As-tu des passeports ? Montre-les.

Louis

Messieurs, j'appartenais à Monsieur le Comte de la Croix, et je viens de son Château de Monfort ; ce bon Seigneur m'a donné cinquante écus pour apprendre un métier, je vais avec empressement annoncer cette heureuse nouvelle à ma mère : je n'ai de passeport que la vérité de ce que j'ai l'honneur de vous dire.

Va-le-Galop

Nous serions souvent la dupe de pareilles pièces. Vous pouvez, mon ami, être un fort honnête garçon, mais peut-être aussi ne nous parlez-vous de ces cinquante écus que pour nous étonner moins à la vue de l'argent que nous vous trouverions.

Serre-Fort

Ce jeune homme a l'air de la candeur, et je crois que nous pouvons, sans autre examen, le laisser continuer sa route.

Va-le-Galop

Non pas, s'il vous plaît, mon cher camarade ; vous savez, comme moi, que sous l'apparence de l'honnêteté, nous avons découvert des grands fripons : d'ailleurs, on nous a donné de nouveaux ordres que nous devons suivre ; la sûreté publique y est intéressée, et nous ne pouvons nous en écarter sans danger pour nous-mêmes.

Louis

Messieurs, il est tard, si j'osais vous prier...

Va-le-Galop

Nous serions souvent la dupe de pareilles pièces. Vous pouvez, mon ami, être un fort honnête garçon, mais peut-être aussi ne nous parlez-vous de ces cinquante écus que pour nous étonner moins à la vue de l'argent que nous vous trouverions.

Serre-Fort

Ce jeune homme a l'air de la candeur, et je crois que nous pouvons, sans autre examen, le laisser continuer sa route.

Va-le-Galop

Non pas, s'il vous plaît, mon cher camarade ; vous savez, comme moi, que sous l'apparence de l'honnêteté, nous avons découvert des grands fripons : d'ailleurs, on nous a donné de nouveaux ordres que nous devons suivre ; la sûreté publique y est intéressée, et nous ne pouvons nous en écarter sans danger pour nous-mêmes.

Serre-fort remplit et referme le sac.

Va-le-Galop

Serre-fort, rassemble tous ces effets ; mets les six couverts dans ta poche, et nous partirons.

Il pleure.

Louis

Ô mon cher maître ! Ô ma tendre mère ! Que vos coeurs seront touchés ; le mien ne résistera point à une épreuve aussi terrible... Mais, Messieurs, je ne suis pas coupable.

Ils s'approchent de lui.

Va-le-Galop

Voilà bien ce qu'ils disent tous. Allons, allons, partons toujours : on verra cela en prison.

Scène Dernière

Dumont, Louis, Va-le-Galop, Serre-Fort

Air : De la petite Poste.

Second couplet.

Troisième couplet.

Quatrième couplet.

Dumont

Ah ! Messieurs, ah ! Que j'ai couru ! Mon cheval en sera fourbu ; Mais, Monsieur s'en consolera, Mon cher ami, quand il saura A quels maux on t'aurait livré, Si je ne t'avais délivré. De Madame c'est le Houzard... : On ne l'a su que par hasard ; Il croyait faire un plaisant tour : Tu dois ton salut à l'amour : De Lise, dont il est épris, Madame l'a d'abord appris. Monsieur jurait, se désolait ; Il écrivait, il appelait ; Il avait un pressentiment De quelque fâcheux accident, Et nous criait : doit-on souffrir Que l'innocent puisse gémir! Du moindre mal, pour le sauver Ton Anglais, puisses-tu crever ; Ventre-à-terre je suis parti, Et j'ai couru jusques ici : Son ordre est bien exécuté ; Te voilà, son cheval est tué. Je vous ai aperçus de loin... Le pauvre diable de cheval ne pouvait plus me porter, j'ai jeté mes bottes, et je suis venu plus vite que lui au galop.

Louis

Mon cher Maître me rend donc la vie ; car je l'aurais perdue avant de pouvoir me justifier. J'en consacrerai tous les instants au souvenir de ses bienfaits ; et vous, mon libérateur, partagés ma reconnaissance. Vous avez connu le prix d'un moment : un seul employé, avec moins d'ardeur, eût rendu mon sort bien cruel.

Dumont

Tenez, Messieurs, voilà le Certificat de Monsieur le Comte de Lacroix ; s'il vous faut d'autres renseignements, vous les aurez à Méréville, où je suis connu des Officiers de Justice ; nous y souperons ; je les verrai, et ils vous répondront de moi.

Il parle bas à Serre-fort.

À Louis.

Va-le-Galop

" Nous, Chevalier de l'Ordre Royal et Militaire de Saint-Louis, Brigadier des Armées du Roi, certifions à qui il appartiendra, que le nommé Louis Pernon de Sari, près Autun, nous a très bien, et très fidèlement servi pendant l'espace d'une année ; qu'il n'est sorti de notre Maison qu'afin d'aller près de sa mère apprendre un métier, pour les frais duquel nous lui avons donné cent cinquante livres ; que nous apprenons, dans l'instant, qu'au moment de son départ, un enfant a eu l'idée de mettre dans son paquet six couverts d'argent à nos armes ; ce qu'il a exécuté sans être aperçu ; que sentant tous les dangers de cette indiscrète plaisanterie, nous avons fait partir sur le champ Dumont, notre valet-de-chambre, pour prévenir les suites qu'elles pourraient avoir, et répondre en notre nom, de la bonne conduite et des sentiments d'honneur de ce jeune homme ; en foi de quoi, nous avons signé le présent, scellé du sceau de nos armes. En notre Château de Montfort, le etc. Signé LE COMTE DE LACROIX. Cela est en règle. Il ne nous reste plus à dire que nos regrets d'avoir offensé un enfant qui mérite l'estime et la confiance. La perte de votre temps, la frayeur que vous avez eue seront bien peu réparées par ces six francs ; faites-nous, mon cher ami, le plaisir de les recevoir.

Louis

Messieurs, vous n'y pensez pas... Le Houzard, mon ancien camarade, est cause de tout ceci ; mais il ne l'avait pas prévu ; c'est un enfant, et je lui pardonne. Pour vous, Messieurs, vous avez fait votre devoir, et je vous loue... Cependant, si cet argent est destiné au sentiment, donnez-le au bonhomme Loreau, le pauvre Vieillard de Méréville, avec qui je causais avant votre arrivée.

Louis reçoit les six francs.

Serre-Fort

Le père Loreau ! Il est mon voisin, et puisque vous nous refusez, nous serons charmés que votre générosité s'adresse à lui ; mais nous exigeons que vous lui fassiez vous-même ce petit présent.

Dumont

Il faut convenir que nous voici quatre bien honnêtes-gens ; la chose n'est pas ordinaire, et dans un bois encore... À la Ville beaucoup de sociétés fort étendues auraient peine à en offrir le même nombre. Ce n'est pas tout, Messieurs ; j'ai un nouvel ordre à exécuter : mon Maître, en me donnant ce Louis-d'or, m'a dit de le distribuer aux Cavaliers qui pourraient avoir arrêté notre jeune ami, s'ils entendaient raison. Si, par des chicanes de pure malice, ils ne cherchaient point à prolonger ses peines, et notre inquiétude ; l'argent vous appartient, comme vous voyez.

Serre-Fort

Non, non, Monsieur... Eh ! Qu'avons-nous fait pour cela ?

Il met l'argent dans leurs poches.

Dumont

Oh parbleu ! Vous les prendrez : Monsieur le Comte est bon, mais absolu comme l'Empereur Turc : je n'oserais jamais lui dire que vous lui auriez fait l'affront de le refuser... Je garderais donc son or, et je serais un fripon, vous qui les arrêtez, vous ne voudriez pas en faire un.

Va-le-Galop

Nous sommes honteux de recevoir une récompense que nous avons si peu méritée, et dont nous ne pouvons pas témoigner notre reconnaissance.

Air : La jeune Annette.

Ils répètent tous ensemble à chaque Couplet.

Second Couplet.

Ils répètent.

Troisième Couplet.

Dumont, à Louis.

Ils répètent.

Dumont

Sur le rivage, Après l'orage, Quand du naufrage Se perd l'effroi ; C'est une joie Qui se déploie Par des cris de vive le Roi. Nos Marins font leur grosse voix : Vive le Roi, vive le Roi. Vive le Roi, vive le Roi. Est-il musique Dont l'attrait pique, Et qui s'explique Mieux que ce cri ? De la tendresse, De l'allégresse, Signal que nos coeurs ont choisi ; C'est d'eux que part, vive le Roi, Vive le Roi, vive le Roi. Vive le Roi, vive le Roi. T'en voilà quitte ; Dans un bon gîte, Avec moi, vite, Venez tous trois : Pour boire et rire ; Surtout pour dire ; Salut au Comte de Lacroix, Un des bons coeurs nés sous les lois Du meilleur Roi. Vive le Roi. Vive le Roi, vive le Roi. Que ce bois était sombre, quand je l'ai parcouru ! Qu'il m'inspirait d'horreur! J'y respire à présent l'air le plus doux.... Comme les circonstances changent tout-à-coup notre situation. Allons reprendre nos chevaux, (le mien mort ou vif) et acheminons-nous vers le cabaret le plus lestement que nous pourrons. À présent que mon coeur est tranquille, je commence à m'apercevoir que mon estomac ne l'est pas. Plus de peur que de mal.

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

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