Le Tableau Parlant
Scène 1
Isabelle
ARIETTE.
Isabelle
Je suis jeune, je suis fille ; On me trouve allez gentille ; Je possède quelque bien, On me courtise, on me vante. Je devrais être contente : Mais, hélas ! Il n'en est rien. En secret mon coeur soupire : J'entends bien ce qu'il veut dire ; Mais je n'en fais pas semblant. La maudite bienséance M'impose un cruel silence. Quelle gêne ; quel tourment ! Je suis jeune, etc. Sans contredit je suis dans l'âge Où l'on porte aisément le joug du mariage ; J'en ai tout à la fois et désir et besoin. Mais depuis que Monsieur Léandre, Le seul homme pour qui j'ai pu devenir rendre Est parti, pour aller je ne sais où... bien loin ; Un funeste trépas me ravit père et mère. Le vieux Cassandre mon Tuteur, Malgré ses cheveux gris, entreprend de me plaire Et prétend m'engager dans un hymen trompeur. Pour sortir d'embarras, je ne fais comment faire. Il faut pourtant prendre un parti. Mais Colombine, ma suivante Est une fille intelligente. Il faut la consulter... Jugement, la voici.
Scène 2
Colombine, Isabelle
Fragment d'une Ariette de la Veuve indécise.
Colombine
Il nous faut au village Un mari jeune et dodu. À cela près, femme sage
Isabelle
Prend le premier venu. De grâce, modérez ces transports d'allégresse ; Vous voyez que votre maîtresse À la tristesse dans la coeur ; Respectez du moins sa douleur.
Elle chante.
Colombine
Est-ce ma faute si vous soupirez sans cesse ? Que ne faites-vous comme moi ? Je ris toujours, je chante, je badine...
Isabelle
Encore ! En vérité ; ma chère Colombine, Dans l'état ou je suis, j'attendais mieux de toi.
Colombine
Eh bien ! Qu'est-ce qui vous chagrine ?
Isabelle
Je t'ai confié mes secrets. Dans mon coeur comme moi tu sais ce qui se passe. Tu sais pour qui l'amour me fait sentir ses traits Conseille-moi, voyons. Que faut-il que je fasse ?
Colombine
Restez. Courez. Prenez. C'est tout ce que je vois.
Isabelle
Explique-toi. Restez...
Colombine
Restez fille.
Isabelle
Qui ? Moi ! Je te le dis en confidence, Mais, mon enfant, cela n'est pas en ma puissance.
Colombine
Courez les champs. Allez par voie et par chemin Chercher votre amoureux. Peut-être qu'à la fin.
Isabelle
Colombine, je suis une fille bien née ; Malgré mon inclination Je me souviens toujours de l'éducation Que mes chers parents m'ont donnée.
Colombine
Prenez Cassandre pour époux.
Isabelle
Il est bien vieux.
Colombine
Mais entre nous, Vous n'avez rien de mieux à faire ; Il est riche, il pourrait...
Isabelle
Ma chère, Il est bien vieux.
Ariette.
Colombine
Nous y voilà. On a tout dit quand on a dit cela. Faut-il donc pour si peu lui faire une querelle ? Allez, allez, Mademoiselle. Il est certains barbons Qui sont encore très bons. Il n'ont pas le caquet D'un jeune freluquet ; Ils n'en ont pas les mines, Les grâces enfantines ; Ils ont je ne fais quoi, Qui vaut mieux, selon moi. Et ne vaut-il pas mieux Être Dame et Maîtresse, Et commander sans cesse, Avec un mari vieux, Que de se voir l'esclave D'un pimpant qui vous brave, Qui promène en tous lieux Sa tendresse et ses voeux, Tandis que sa moitié Pleure et sèche sur pied. Il est certains barbons Qui sont encore très bons.
Isabelle
Mais ce je ne fais quoi, du moins il faut l'avoir, Et... regarde Monsieur Cassandre Et dis-moi si on peut s'attendre...
Colombine
Patience donc, il faut voir.
Isabelle
Tiens, voilà son portrait, considère examine, Peux-tu penser que cette mine...
Colombine
Oui, le voilà...
Isabelle
Prends garde ; il est encore tout frais. Demain, pour le finir, le Peintre vient exprès. Jusques-là, le bon homme a demandé par grâce, Que l'on n'y touche point, et qu'on le laisse en place.
Colombine
Il a raison, c'est un chef-d'oeuvre sur ma foi.
Isabelle
Tu badines toujours. Mais, parlons vrai, dis-moi ; Supposons, c'est toi qu'on marie ; L'original dont voilà la copie, Serait-il à tes yeux un objet bien tentant ?
Colombine
Oh bien ! Tentant, c'est autre chose. C'est un époux qui se propose. Il faudrait l'aimer, mais.... je n'exige pas tant. Sachez feindre, il sera content.
Isabelle
Je le sais, puisqu'enfin c'est un point nécessaire ; Depuis quelques jours moins sévère, J'écoute ses propos galants, Et j'affecte pour lui de plus doux sentiments.
Colombine
Pas encore assez bien.
Isabelle
C'est que l'on a beau faire ; Quand naturellement on a le coeur sincère, Et qu'il faut en venir à cette extrémité...
Colombine
Je vous plains bien en vérité.
ARIETTE.
Isabelle
Mais je ne suis point à mon aise. Déjà tout occupé du bonheur qu'il attend, Le bonhomme devient plus vif et plus ardent. Si tu savais combien cela me pèse, Combien je prends sur moi, dans de certains instants, Pour résister à mon impatience, Quand il vient me conter d'un air de complaisance, Tout le fade jargon des amours du vieux temps. Tiens, ma Reine, je soupire ; Vois l'excès de mon amour. Si tu ne veux que j'expire, Sois donc sensible à ton tour. Quelquefois d'un pas incertain, Et d'un allure chancelante, Il m'aborde, il me prend la main, Que par pitié je lui présente ; Alors ce sont des transports, Des transports à faire rire : Il fait les plus grands efforts, Pour me prouver son martyre; Tiens, ma Reine, etc.
Colombine
Eh !... Que lui dites-vous ?
Isabelle
Je demeure interdite, Je veux répondre et je ne puis. Il croit qu'amour pour lui m'agite, Quand je succombe à mes ennuis.
Colombine
À tout cela, je n'ai qu'un mot à dire. C'est l'arrêt du destin, c'est à vous d'y souscrire. Quand on n'a pas le choix... Le voici. Taisons-nous.
Isabelle
Qui donc ?...
Colombine
Votre futur époux, Qui vient vous rendre son hommage.
Isabelle
Monsieur Cassandre ! Ô Ciel ! L'ennuyeux personnage !
Colombine
Songez à suivre ma leçon.
Scène 3
Cassandre, Colombine, Isabelle
Cassandre
Bonjour ma charmante Isabelle ! Comment vous portez-vous ?
Colombine
Fort bien. Répondez donc.
À Isabelle.
À Colombine.
Cassandre
Colombine... Vois qu'elle est belle ! Ses beaux yeux dans mon coeur, font naître le plaisir Et rien qu'en la voyant, je me sens rajeunir... Mais elle ne dit rien ! Qu'avez-vous donc ? Qu'a-t-elle !
Colombine
Beaucoup d'amour pour vous, Monsieur, certainement.
Cassandre
Quoi ! Tout de bon !
Isabelle
Comme elle ment ?
À Isabelle.
Cassandre
Mais certainement tu me charmes. Et toi confirme moi ce gracieux aveu, Si tu veux sans retour dissiper mes alarmes.
Isabelle
Colombine exagère un peu.
Colombine
Pures façons.. la modestie... Vous savez ce que c'est, Monsieur, et quels combats Éprouve dans son coeur une fille attendrie, Qui voudrait s'exprimer et qui ne l'ose pas.
Cassandre
Mais à la fin. Il vient un temps où l'honneur même L'oblige à confesser qu'elle aime, Et ce temps va bientôt venir. Tel que le loup pressé qu'une faim dévorante, L'hymen guette déjà la brebis innocente. Et sous sa dent cruelle est prêt à la saisir... Tu ris... tu ne crains pas ce loup-là...
Colombine
Je vous jure Qu'il ne lui fera point de mal.
Cassandre
Non je t'assure. Ainsi nous voilà donc d'accord. Tu consens de t'unir à moi par mariage ?
Isabelle
Tout comme vous voudrez.
À Isabelle.
Colombine
Eh bien ! Avais-je tort ? Appuyez encore davantage.
Ariette.
Cassandre
Cet aveu charmant Répand dans mon âme Une vive flamme, Un feu ravissant. L'enfant de Cythère, Vois-tu bien, ma chère ; L'enfant de Cythère Veut être caressé : La moindre contrainte Lui porte une atteinte, Dont il est offensé : Mais il prend l'essor Dès qu'il se voit maître. Je le sens au transport Qu'en moi tu fais naître. Cet aveu charmant Répand dans mon âme, etc.
Colombine
Faites-lui donc quelque caresse, À ce petit enfant.
Cassandre
Hom ! hom ! La bonne pièce ! Ah ! Ça, tout est dit là-dessus.
Colombine
C'est de bon coeur, je vous assure.
Haut.
Cassandre
Plus j'en vois, plus je veux poursuivre l'aventure Et les projets que j'ai conçus. Je vais vous causer de la peine, Et j'en suis affligé tout le premier.
Colombine
Comment !
Cassandre
Il faut pour la ville prochaine, Que je parte dans le moment.
Isabelle
À l'heure même ?
Cassandre
Dans l'instant. C'est pour une pressante affaire. Tous les notables du pays Y sont mandés pour donner leur avis. Vous voyez bien...
Colombine
Oui, oui.
Cassandre
Que j'y suis nécessaire, J'ai toujours différé ; mais enfin, l'on m'attend ; Et je ne puis faire autrement.
Colombine
À la veille d'un mariage Vous allez vous mettre en voyage !
Cassandre
Dans trois jours au plus tard je serai de retour, Pour ne plus m'occuper que de mon seul amour. Dans nos adieux du moins une chose me flatte, C'est que votre tendresse éclate.
À Isabelle.
Colombine
Vous nous jouez un vilain tour. Allons donc vous. Quelque douce parole. Vous êtes là comme une idole.
À Colombine.
À Cassandre.
Isabelle
Laissez-moi faire. La circonstance... Qui me suffoque... Assurément Le tourment... Et puis les craintes
Colombine
Bien, bien.
TRIO.
Cassandre
Fille pleure, je crois. Chère petite calme-toi. Tu m'attendris trop par tes plaintes.
Cassandre
Il faut partir, ô peine extrême !
Colombine
S'éloigne-t-on de ce qu'on aime ?
Isabelle
Hélas ! Que faire seule ici !
Cassandre
Console-toi, ma toute belle.
Colombine
Que je la plains, pauvre Isabelle !
Isabelle
Pouvez-vous me quitter ainsi ?
Cassandre
Ma toute belle !
Colombine
Pauvre Isabelle ! Pouvez-vous l'affliger ainsi !
Isabelle
Pouvez-vous me quitter ainsi ?
Cassandre
Quel bonheur de te plaire ainsi ! Rassure-toi, chère Isabelle : De ton amant le coeur fidèle Auprès de toi toujours sera.
Isabelle
En proie à ma douleur mortelle, Pendant votre absence cruelle, Le noir chagrin m'accablera.
Colombine
La friponne ! L'entend-elle ? Pour le peu qu'elle s'en mêle. Des maris elle trompera, Tout autant qu'elle en trouvera.
Cassandre
Il faut partir ! etc.
Colombine
Et cette affaire-là ne saurait se remettre ?
Isabelle
Tais-toi donc, laisse-le partir.
Cassandre
Eh bien ! Pour vous faire plaisir Je vais envoyer une lettre Comme si ma santé....
Colombine
Non, non.
Isabelle
Non ; j'appréhenderais que cette complaisance Ne fit tort à votre prudence, Et l'amour doit se taire où parle la raison.
Cassandre
Croyez-vous ? Il faut donc se foire violence.
Isabelle
Oui, partez.
Cassandre
Si pourtant..
Colombine
Pars donc, maudit barbon.
Isabelle
Et revenez en diligence.
À Isabelle.
Cassandre
J'entrevois du mic-mac, mais voyons jusqu'au bout, Dans votre appartement rentrez, ma chère amie ; Rentre avec elle aussi, Colombine et surtout, Tiens lui fidèle compagnie.
Isabelle
Allons.... adieu, Monsieur.
Cassandre
Adieu, consolez-vous.
Isabelle
Prenez bien garde aux voleurs.
Colombine
Aux filous.
Isabelle
On dit que l'on en voit tant et plus sur la route.
Colombine
Vos pistolets sont-ils en bon état ?
Cassandre
Sans doute. J'ai tout ce qu'il me faut.
Colombine
Adieu Monsieur.
Colombine et Isabelle rentrent dans leurs chambres.
Cassandre
Adieu.
Scène 4
Cassandre
ARIETTE.
Il appelle.
Cassandre
J'en reviens toujours là. Tout ceci n'est qu'un jeu. Un changement si promet cache quelque mystère. Après tant de rigueur, de rebuts, de mépris, Si cette douleur est sincère, Oh ! Pour le coup je serais bien surpris. Mais à quoi bon cette maudite ruse ? Eh ! N'est-ce pas assez que cela les amuse ? Elles font jeunes toutes deux, Et d'un sexe... moi je suis vieux... Cela suffit. Il faut que je sois leur victime, Et m'épargner serait un crime. Pour tromper un pauvre vieillard, Il n'est détour que l'on n'invente ; Il n'est effort que l'on ne tente. Enfants, neveux, valet, servante, Chacun brûle d'y prendre part On le dorlote, on le mitonne... Tout cela n'est que trahison. Tantôt c'est une main friponne Qu'on lui passe sous le menton... Le bon homme enchanté s'écrie, « Ah ! Quel bonheur ! ma chère amie... Encor... Encor... » Tu ne vois, pas pauvre butor, Que cette main qui te caresse, Qui de plaisir sait t'enivrer. Cachant le fer dont elle blesse? Te flatte pour te déchirer. Pour tromper un pauvre vieillard? Il n'est détours que l'on n'invente, Il n'est effort que l'on ne tente. Enfants, neveux, valet, servante, Chacun brûle d'y prendre part. Pour mol qui, grâce au Ciel, ai vécu plus d'un jour ; Je connais les ruses d'amour, Et malgré mon air imbécile. Peut-être qu'à tromper je serai difficile. Déjà par un voyage à plaisir inventé Je leur laisse à dessein liberté toute entière. Et dans ce cabinet secrètement posté, Je verrai de quelle manière... Qu'entends-je... des ris, des éclats ! Ah ! Tant mieux, le chagrin ne les maigriras pas. Mais pourquoi ce nouveau délire ?... Colombine...
Scène 5
Colombine, Cassandre
Colombine
Monsieur... comment ! Encore ici ? Nous vous croyons déjà parti.
Cassandre
Je le pense. Est-ce là ce qui vous faisait rire !
Colombine
Non, vraiment... c'est... que nos deux serins. Qu'on avait mis ensemble en cage, Le mâle est échappé... Vous jugez quel chagrin... La femelle gémit, Isabelle en enrage, Et dans l'excès de sa douleur. Dit, en sanglotant, qu'un malheur Ne vas jamais sans l'autre.
Cassandre
Et toi ?
Colombine
Je la console.
Cassandre
En riant ?
Colombine
Justement je ris comme une folle, Par contre-coup je la fais rire aussi.
Cassandre
Écoute... à coeur ouvert expliquons-nous ici. Est-il bien certain qu'elle m'aime.
Colombine
Quoi ! Vous en doutez !
Cassandre
Qu'elle m'aime... De la façon que je voudrais ?
Colombine
Qu'elle est votre façon, dites-nous ça vous même, Qu'exigez-vous ?
Cassandre
J'exigerais Qu'étant à m'épouser ainsi déterminée, L'amour fit les honneurs de ce doux hyménée, Et qu'elle ne m'épousât pas Dans l'espoir d'être bientôt veuve.
Colombine
Quelle idée ! Et sur quelle preuve, Lui prêtez-vous des sentiments si bas ?
Cassandre
Quand on voit une jeune fille Épouser un vieillard ; on croit toujours que c'est Quelque raison secrète, ou motif d'intérêt, Qui la guide, et cela fait que l'on en babille. Je ne veux point donner matière aux médisants. Dans ma femme je veux trouver les sentiments Qu'inspire une tendresse extrême. Je veux enfin, je veux être aimé pour moi-même ; Tout comme si je n'avais que vingt ans.
Colombine
C'est votre dernier mot ?
Cassandre
Oui, voilà mon système. Est-ce ainsi qu'elle pense ?
Colombine
Non.
Cassandre
Pourquoi ?
Colombine
C'est qu'il n'est pas possible. Ah ! ça, Monsieur Cassandre, ayez de la raison. Est-ce à vous d'être si sensible ? On veut bien vous aimer ; et qu'importe comment ?
Cassandre
Vous prétendez apparemment Que j'ai tort d'aspirer à plaire, Moi que dans tous les temps pour modèle on cita, Moi qui fut autrefois le plus vaillant compère...
ARIETTE.
Colombine
Moi qui fus... moi qui fus.. et que nous fait cela ? Vous étiez ce que vous n'êtes plus. Vous n'étiez pas ce que vous êtes : Et vous aviez pour faire de conquêtes, Et vous aviez ce que vous n'avez plus. Ils sont passés ces jours de fêtes, Ils sont passés, ils ne reviendront plus. Rendez-vous donc plus de justice, Et si l'amour vous est propice, Goûtez en paix Ses doux bienfaits. N'en cherchez pas la quintessence, Contentez-vous de l'apparence Qui veut trop voir Et trop savoir Trouve souvent plus qu'il ne pense.
Cassandre
Moi j'entends voir ce qui me fait plaisir, Rien de plus.
Colombine
C'est fort bien l'entendre !
Cassandre
Et il l'on cherche à me surprendre Je saurai bien m'en éclaircir. J'examinerai tout...
Colombine
Moi, je vous le conseille.
Cassandre
Pour être sûr de mon fait.
Colombine
À merveille
Cassandre
Vois-tu bien ces yeux-là ?
Colombine
Ce sont des yeux d'Argus.
Cassandre
Ils ne dormiront pas. Compte bien là-dessus. Adieu.
Colombine
Vous partez donc !
Cassandre
Tout à fait.
Cassandre sort.
Colombine
Bon voyage.
Scène 6
Colombine
Elle regarde le Tableau.
Colombine
À qui diable en a t'il avec son radotage ! Il est des gens d'une drôle d'humeur ! Les moindres refus les irritent. On leur accorde plus cent fois qu'ils ne méritent, Ils ne sont pas contents. Il faut en leur faveur Oublier que le temps laisse après lui des traces ; Sur un front tout ridé voir folâtrer les grâces, Et dans un corps usé trouver de la fraîcheur Vous vous moquez ! Monsieur, cela n'est pas possible, La nature a sur nous une force invincible. Elle indique à nos coeurs tout ce qui nous convient Par un charme qui nous attire ; Et si sur votre compte elle ne nous dit rien, C'est qu'elle n'a rien à nous dire. Je lui parle, ma foi, comme s'il était là. Mais c'est qu'aussi... Mais c'est que le voilà...... Le voilà peint à s'y méprendre. Bonjour.... Bonjour... Monsieur Cassandre. Vous voulez qu'on vous aime, oui, l'on vous aimera Et si vous voulez même, on vous adorera.
Scène 7
Pierrot, Colombine
Pierrot
Holà, hé, la maison... Picard... Lafleur, Lapierre.
Colombine
Qui diantre fait ce carillon.
Pierrot
Pas un laquais ici, pas une chambrière...! Eh bien personne ne répond !
Colombine
Eh ?... mais... je connais cette mine. Eh !... c'est Pierrot, c'est Pierrot que je vois. Parle donc.
Pierrot
Hein !
Colombine
Oui.
Pierrot
C'est... Eh ! mais, c'est Colombine. C'est toi ?
Colombine
C'est toi ?
Pierrot
C'est moi.
Colombine
C'est moi.
Pierrot
Dans ce logis que viens-tu faire ?
Colombine
C'est notre demeure ordinaire.
Pierrot
Monsieur Cassandre est-il ou mort ou délogé.
Colombine
Ni l'un ni l'autre. Il est encore en vie ; Amoureux comme un enragé ; Et dans trois jours il se marie.
Pierrot
Il se marie ! ô ciel qu'ai-je entendu ? Serait-ce toi par hasard qu'il épouse ? Si je le savais, tiens, vois-tu ? Dans les transports de ma fureur jalouse..,
Colombine
Mais ce n'est pas de moi qu'il est amoureux.
Pierrot
Non !
Colombine
C'est de ma maître Isabelle.
Pierrot
Isabelle est ici ?
Colombine
Sans doute.
Pierrot
Qu'y fait-elle ?
Colombine
Elle est chez son tuteur, Monsieur Cassandre.
Pierrot
Bon !
Colombine
Elle a perdu son père et sa mère.
Pierrot
Léandre, Quand il saura cela... Je vais bien le surprendre.
Colombine
Léandre est avec toi ?
Pierrot
Nous arrivons tous deux ; Assez mal à propos, si je puis m'y connaître.
Colombine
Pourquoi ?
Pierrot
Pourquoi ? Comment mordi ! Mon maître Va se voir enlever sa maîtresse à ses yeux Et... je pourrais fort bien n'être pas plus chanceux ! La mienne autant de séquestré peut-être.
Colombine
Tu m'aimes donc toujours !
Pierrot
Apparemment. Et toi ?
Colombine
Je ne sais pas.
Pierrot
Comment.
Colombine
Mais, oui. Méritez-vous qu'on ait de la constance, Vous qui, depuis deux ans d'absence N'avez pas seulement daigné de temps en temps Nous informer si vous étiez morts ou vivants.
Pierrot
Ah ! Mon enfant, la fortune inhumaine Avait guidé mes pas au bout de l'univers. J'ai parcouru les terres et les mers : En un mot je viens de Cayenne.
Colombine
C'est donc bien loin ?
Pierrot
Je t'en réponds.
Colombine
Qu'avez-vous trouvez-là, le Pérou ?
Pierrot
Rien de bon ; Des sauvages fort malhonnêtes, Gens grossiers, très peu délicats, Qui, ma foi ne méritent pas Que pour les visiter, on brave les tempêtes.
Colombine
Des tempêtes, grands Dieux ! Mais c'est pour en mourir. En as-tu vu quelqu'une ?
Pierrot
Oh ! Vraiment : une fière Qui nous a ballottés une journée entière, Je n'y saurais penser encor sans en frémir.
Colombine
Fais m'en donc le récit, tu me feras plaisir:
ARIETTE.
Pierrot
Volontiers. Des dangers que l'on a pu courir, En voyage comme à la guerre, On aime assez à discourir. Écoute-donc... ce que tu vas ouïr. Notre vaisseau, dans une paix profonde, Sur le vaste Océan, Voguait légèrement, Et les zéphirs en se jouant Caressaient tendrement la surface de l'onde. Tout-à-coup le ciel s'obscurcit, Le jour fait place à la nuit, Les vents entr'eux se font la guerre, On entend gronder le tonnerre ; Chacun de nous tremble et pâlit. Le Pilote interdit Dans sa boussole Cherche le pôle, Et n'y voit goutte en plein midi ; Jouet des flots, Le vaisseau danse, Et jusqu'aux cieux monte et s'élance. Les matelots Sans espérance Gardent tous un affreux silence Qu'interrompent les hurlements, Les jurements, Les sifflements Des éléments..... Et le tracas.... Et le fracas... À chaque instant, un gouffre d'eau, Une cascade menaçante, À nos yeux effrayés présente Tout à la fois la mort et le tombeau... Mais enfin après l'orage, On voit venir le beau temps, Et parmi tout l'équipage Les plaisirs vont renaissants. La joie et le bon vin. Du danger chassent l'image, La joie et le bon vin Dissipent notre chagrin...
Colombine
Pierrot, mon cher ami tu viens de loin.
Pierrot
N'importe ; Me voilà sain et sauf, assez léger d'argent. Mais plein d'amour, et prêt à finir le roman ; Pour le peu que ton coeur s'y porte.
Colombine
Hé !... hé !... La proposition... Nous verrons. Je ne dis pas de non.
Pierrot
Et que ferons-nous de Léandre, Mon pauvre maître, à quoi doit-il s'attendre ? Sans espoir de retour sera-t-il supplanté ?
Colombine
Non. C'est contre son gré que la tendre Isabelle Se prête à la nécessité. Mais dans le fond du coeur elle est toujours fidèle.
Pierrot
En faveur de ces deux amants, Unissons nos efforts pour renouer leur chaîne.
Colombine
Va, va, pour les rendre contents, Il n'est rien que je n'entreprenne. Le bonhomme est absent.
Pierrot
Bon ! Tant mieux.
Colombine
Pour trois jours, Profitons de ce temps.
Pierrot
C'est bien dit, mes amours
Colombine
Tais-toi donc.
Pierrot
Oui, mon coeur.
Colombine
Veux-tu bien être sage !
Pierrot
Sans doute, car enfin... Ah ! mais.... Le mariage. Si tu m'en crois, formons bien vite ce lien.
Colombine
J'y consens si tu m'aimes bien.
Pierrot
Je pourrais bien sur toi former le même doute, Mais mon coeur se refuse à de pareils soucis, Et je crois qu'à l'amour que tu m'avais promis Tu n'as jamais fait banqueroute.
DUO.
Colombine
Non, Pierrot, et jamais... jamais aucune ardeur Ne pourra seulement égratigner mon coeur.
Colombine
Je brûlerai d'une flamme éternelle.
Pierrot
Jusqu'au tombeau je te serai fidèle.
Colombine
J'en atteste les Dieux.
Pierrot
J'en jure par tes yeux.
Colombine
Non, jamais je ne changerai.
Pierrot
Oui, toujours je te chérirai. Tu m'aimes donc ?
Colombine
Ah ! Je t'adore. Et toi Pierrot ?
Il lui baise la main.
Pierrot
Et moi... je te dévore,
Colombine
Doucement, tu me mords.
Pierrot
Quels moments ! Quels transports !
Colombine
Je brûlerai d'une ardeur éternelle, Et jamais je ne changerai.
Pierrot
Jusqu'au tombeau je te serai fidèle, Et toujours je te chérirai.
Colombine
Si tu manquais à ta promesse, Si tu trompais de si beaux noeuds...
Pierrot
si tu deviens jamais traîtresse, Si tu trompais mes tendres voeux...
Colombine
Au désespoir abandonnée...
Pierrot
Dans l'horreur de ma destinée...
Colombine
Mon cher Pierrot, je te poignarderais.
Pierrot
Mon cher amour, moi je t'étranglerais.
Colombine
Quel excès de tendresse !
Pierrot
Ô ma chère maîtresse ?
Colombine
De cette main je te poignarderais.
Pierrot
De mes deux mains, moi je t'étranglerais. Mais ce n'est pas le tout. Mon maître Ne ressent point.
Colombine
Où peut-il être ?
Pierrot
Il est allé Ce mettre en habit plus décent Pour rendre ces devoirs au bon Monsieur Cassandre. À son oncle.
Colombine
Comment ! C'est l'oncle de Léandre. Notre tuteur ?
Pierrot
Oui.
Colombine
Le trait est plaisant. Tu devrais bien l'aller chercher.
Pierrot
Ma fine. Il sait bien le chemin. Pour moi je reste ici, Près de ma chère Colombine.
Colombine
Non ; cela sera mieux : vas-y. Vas lui porter cette nouvelle. De mon côté je vais prévenir Isabelle.
Pierrot
J'entends quelqu'un... oui ; le voici.
Elle sort.
Colombine
Et bien ! Je te laisse avec lui.
Scène 8
Pierrot, Léandre
Pierrot
On n'a pas toujours de la peine, On rencontre parfois quelque chose de bon.
Léandre
As-tu fait ma commission ?
Pierrot
Je ne m'attendais pas à cette bonne aubaine.
Léandre
Pierrot, as-tu vu le Daron ? Sait-il que je reviens tout exprès de Cayenne Pour le voir, l'embrasser et pour en hériter !
Pierrot
Ah ! Quel plaisir !
Léandre
Maraud, veux-tu bien m'écouter !
Pierrot
Ah ! Vous voilà, Monsieur, votre bonne fortune Vous amène en ces lieux ; vous n'y trouvez point Ce que vous y cherchez : mais sur un autre point. Un heureux hasard vous rejoint... Et nous avons ici chacun notre chacune.
Léandre
Que veut-tu dire impertinent ?
Pierrot
Vous êtes plus heureux que rage. Vous avez un rival, mais le mal n'est pas grand. Je vous protège moi, vous aurez l'avantage.
Léandre
Si tu m'y fais mettre, insolent !...
Pierrot
Une beauté charmante, belle, Qui vous aime toujours malgré l'éloignement...
Léandre
As-tu donc perdu la cervelle ? Tu sais quel est l'objet, je t'en ai fait l'aveu, Pour qui malgré le temps et l'absence cruelle, D'une flamme toujours nouvelle Je brûle encore à petit feu. Ne te souvient-il plus quand certaine négresse, Que le Diable avait fait amoureuse de moi, Prétendit me forcer à vivre sous sa loi, Combattu par l'honneur, la pitié, la tendresse, Pied-à-pied disputant ma foi, Je te dis... Ce n'est pas... Ce n'est pas Isabelle ?
Pierrot
Mais c'est elle aujourd'hui, c'est elle. M'entendez-vous ?... C'est Isabelle, Qui vous aime toujours, qui vous attend ici, Ici dedans.
Léandre
Ah ! Mon ami ! Que me dis-tu ? Par quel prodige ? Dois-je te croire ?
Pierrot
Et oui, vous dis-je. Dans l'instant Colombine ici l'amènera.
Léandre
Où donc est elle ?
Pierrot
La voilà.
Scène 9
Isabelle, Léandre, Pierrot, Colombine, Ensemble
Isabelle
Est-ce vous que je vois cher amant ?
Léandre
Chère amante !
Isabelle
N'est-ce point un enchantement ?
Pierrot
C'est lui-même, j'en suis garant.
Isabelle
Venez-vous dissiper l'ennui qui me tourmente ?
Léandre
J'avouerai qu'en ces lieux, je ne vous cherchez pas. Mais de vous y trouver mon plaisir est extrême. J'y venais voir mon oncle.
Isabelle
Hélas ! Il est votre rival, il m'aime, Et, si je l'en eusse cru Notre hymen serait conclu.
Léandre
Vous pouviez m'oublier !
Isabelle
Malgré moi, je vous jure. Colombine vous le dira. Son sentiment était qu'en cette conjoncture Je devais en passer par-là.
Léandre
Pourquoi lui conseiller une insigne parjure ?
Colombine
Dame ! Monsieur, vous n'étiez pas ici : À Madame il lui faut un mari. C'est un point décidé : son tuteur se présente : Le vieux bonhomme a la marche pesante, Il n'a pas comme vous, les grâces du maintien : Mais un Cassandre enfin vaut encore mieux qu'un rien.
Pierrot
C'est quelquefois la même chose.
Colombine
Auriez-vous mieux aimé qu'elle restât fille ?
Léandre
Oui.
Isabelle
Je ne le pouvais pas décemment, moi ami. Le monde est trop méchant, pour un rien l'on nous glose.
Léandre
Je me rends. Je vois bien que tout est mieux, Et vous me trahissiez, sans offenser mes feux.
ARIETTE.
DUO.
Isabelle
Non, non bannissez toute crainte. Léandre seul pouvait devenir mon vainqueur ; Et son image dans mon coeur Était trop vivement empreinte. La nuit dans les bras du sommeil, Je rêvais de mon cher Léandre. Je croyais le voir et l'entendre, Je l'appelais à mon réveil, Et je disais d'un ton si tendre ! Ah ! Léandre, mon cher Léandre, Veux-tu donc me faire mourir !
Léandre
Votre amant souffrait même peine Et son coeur était à la gêne. Loin de vos charmes, Dans les alarmes Que j'ai passé des tristes jours !
Isabelle
Mais l'amour, sensible nos larmes. Vient calmer nos tendres alarmes. D'un long martyre, Par un sourire, Ce Dieu charmant finit le cours.
Léandre
Chérissons l'heureuse journée Qui fait cesser notre tourment.
Isabelle
Peut-on être fortunée Que je la suis en ce moment ?
Ensemble
Ah ! Nos coeurs sont faits l'un pour l'autre ! Par le mien je juge du vôtre. Même souffrance, Même espérance, Même désirs, Même plaisirs.
Colombine
Madame, il me vient une idée. Nos pauvres amoureux sont las. Faisons-les rafraîchir.
Isabelle
Fais ce que tu voudras !
Pierrot
La cuisine est-elle fondée ?
Colombine
Va va, ne t'embarrasse pas. Vient m'aider seulement.
Il l'embrasse.
Pierrot
Ce trait de prévoyance Mérite de ma part ce doux remerciement.
Colombine
Doux pour toi.
Pierrot
D'accord ; mais je pense, Quand je me fais plaisir, que je t'en fais autant.
Isabelle
Mais vous m'avez cherché querelle Sur la fidélité que l'on doit en amour Pourrais-je savoir à mon tour Si vous avez toujours été fidèle ?
Léandre
Toujours. Toujours. Demandez à Pierrot.
Bas à Léandre.
Pierrot
Monsieur Léandre ?... C'est... un héros de tendresse. Parlerai-je de la négresse ?
À lsabelle.
Léandre
Coquin, si tu dis un seul mot... Je vous dirai bien plus. Une telle victoire N'ajoute pas beaucoup à votre gloire. Le sexe, en ces lointains climats, Est si gauche, si laid, si dépourvu d'appas ; Qu'un homme comme il faut, que l'honneur sollicite ? Dans le fonds n'a pas grand mérite À se garantir de ces lacs.
Isabelle
Point du tout ont les dit si jolies Les femmes de ce pays-là.
Léandre
Fi donc, ne croyez pas cela. Pour faire excuser leur folies, Des voyageurs, hâbleurs, menteurs, En font de beautés accomplies : Qui d'un regard charment les coeurs. Vains discours, récits infidèles. J'en ai vu beaucoup, et de près, Et n'ai pas sujets d'admirer leurs attraits. Elles n'ont ni vos gentillesses, Ni vos grâces enchanteresses, Ni ce goût délicat qui donne à la beauté Plus de piquant et de vivacité, Et dont je vois ici de si charmants modèles. Comment peut-on les trouver belles ?
Isabelle
Il faut avoir un goût bien dépravé.
Léandre
Le terrain serait bon, s'il était cultivé.
Colombine
Que fais-tu donc-là ?
Pierrot
Je regarde. Tenez, Monsieur. Vous n'avez pas pris garde... Reconnaissez-vous ce portrait ?
Léandre
Mais je dois croire.... et je crois en effet Que c'est mon très cher oncle. Oui, lui-même en personne.
Isabelle
Eh bien ! Qu'en dites-vous ?
Léandre
La peinture est fort bonne ; Mais je le trouve bien vieilli.
Isabelle
Il n'est pas dans son jour, venez le voir ici.
Colombine et Pierrot posent le tableau vis-à-vis la seconde coulisse du côté de la Reine.
Colombine
Posons le près de cette table.
Léandre
Oui voilà bien sa mine véritable.
Isabelle et Léandre sortent.
Colombine
Ah ça, tandis qu'on met le couvert. Sans façons quittez-nous la place. Votre présence ici nous embarrasse Allez dans le jardin tous les deux prendre l'air.
Scène 10
Pierrot, Colombine
Ils apportent au milieu du Théâtre une table couverte d'une nappe, et de quatre couverts.
On pose deux bougies sur la Table et Colomb ine apporte un pâté.
Pierrot
C'est bien dit : hâtons-nous. Car la faim me talonne. Pourrons cette table à nous deux. Des lumières dessus. Un pâté ! Bon, tant mieux. Nous lui dirons deux mots. Ah ! Charmante friponne !
Colombine
Pierrot, finis, ou bien va t'en dans le jardin.
Pierrot
Ah ! L'excellent pâté ! Quelle odeur ! Quelle croûte ?
Elle sort avec Pierrot.
Colombine
Si je te laisse ici, tu ne pourras sans doute T'empêcher d'y porter la main : Viens avec moi chercher du vin.
Scène 11
Cassandre
Il sort tout doucement du Cabinet où il était caché.
Voyant la table mise etc.
Il compte sur ses doigts.
ARIETTE.
Il se met derrière le Tableau. J
Il découpe et enlève la tête du portrait.
Il se place derrière le tableau et passe sa tête par l'ouverture qu'il a faite.
Cassandre
Sortir par une porte, rentrer par un autre, En même temps être absent et présent, C'est un tour.... C'est un tour.... Celui-ci vaut le nôtre. Avec tant de fracas est-ce moi qu'on attend ? Non ; le couvert est mis pour quatre, Et l'on me croit bien loin. Quand je serais ici, Nous ne sommes que trois, il en faudrait rabattre. Mais non ; je suis tout à fait dans l'oubli : Pour d'autre que pour moi la fête est préparée...... Colombine, Isabelle..... Ah ! C'est partie carrée : Elles n'auront pas lieu de se reprocher rien, Chacune, chacune a le sien. C'est donc ainsi que l'on m'abuse. Coeurs faux, coeurs doubles, coeurs ingrats !... Mais, non, je vous demande excuse : Non, non ; vous ne me trompiez pas. Quand j'ai feint de quitter ces lieux, Vous avez fait bien des grimaces, Des pleurs ont coulé de vos yeux... J'en vois ici des belles traces Les apprêts d'un festin joyeux ! C'est donc ainsi que l'on m'abuse, Coeurs faux, coeurs doubles, coeurs ingrats !.... Mais, non, je vous demande excuse : Non, non ; vous ne me trompiez pas. Je m'en doutais, j'étais certain.... La trahison était trop claire Mais qui... mais qu'est-ce ... mais enfin ... Quel est celui qu'on me préfère ?. Je le verrai... fin contre fin.... Je percerai tout ce mystère. Mais le diable est-il plus malin ?... C'est donc ainsi que l'on m'abuse, etc. Mais pourquoi mon portrait est-il changé de place ! Qui l'a mis là pour quel sujet ?... Ils voudraient me narguer et m'insulter en face... Et ma figure au moins remplira leur objet. Pour les contrecarrer, usons de stratagèmes : Et tournons, s'il se peut, la ruse contre eux-mêmes. Mais comment m'y prendre ! Voyons. Me montrer tout-à-coup... Ils auront des raisons. Pour démentir ses apparences. J'aurai tort... Ils reviennent... Non... Non... Pour avoir plus d'assurances, Cachons-nous à quelque part... Sous cette table... Non. Ici je serai mieux.... Ah ! Le tour serait bon... Oui, c'est une excellente idée.... J'adopte vos projets... Bien plus, Je renchérirai par dessus. C'est une affaire décidée. Vous aimez à me voir, et bien vous me verrez ; Non tel que vous me croyez, mais d'une autre manière : Ce fera moi : oui, moi, sans voile, sans mystère.... Et de tout ce que vous ferez Je serai témoin oculaire. Point de quartier.... Que vais-je faire ?... Découper ce tableau !... Pourquoi le ménager !... Il est à moi ! Je puis bien sans danger... Oui, puisqu'enfin la perfidie S'apprête à me porter le coup le plus fatal, Aux dépens de la copie Je sauverai l'original. L'obscurité me favorise Et la prétention qui les aveuglera Peut bien encor aider à la méprise. En tout cas j'agirai comme l'on agira.
Scène Dernière
Léandre, Cassandre, Isabelle, Colombine, Pierrot
Cassandre dans le Tableau.
Léandre
Comment ! Trois jours plus tard je perdais ma Maîtresse.
Cassandre
Je connais ces visages-là.
Isabelle
Assurément.
Colombine
Bon, bon ! Oublions tout cela ; D'un fâcheux souvenir bannissons la tristesse Et ne songeons plus qu'au plaisir. À table, à table ; allons point de cérémonie.
Isabelle
M'y voilà.
Pierrot
M'y voilà.
Léandre
Comptez, ma chère amie...
Pierrot
Goûtons d'abord le vin...
Léandre
Eusse-je dû périr. Mon fortuné rival eut payé de sa vie Le bonheur de jouir de vos divins appas.
Pierrot
Ah ! Dame ! C'est un fier à bras. À sa fureur quand il se livre...
Isabelle
Quoi ! Votre oncle !
Cassandre
On me tient.
Léandre
Ah ! Lui c'est différent. Comme il n'a pas longtemps à vivre, J'eusse attendu sa mort assez patiemment.
Cassandre
Le méchant garnement !
Isabelle
Buvez donc.
Il choque avec elle.
Léandre
Ma chère Isabelle, Permettez-vous.
Cassandre
Ah ! Ciel, mon vin !
Isabelle
De tout mon coeur.
Pierrot
Nous avons eu plus de bonheur, Ma Colombine et moi. Toujours tendre et fidèle....
Colombine
Plus que je ne devais.
Isabelle
De quoi vous plaignez-vous Pendant deux ans votre silence M'avait ôté toute espérance. Par raison, par devoir ; je prenais un époux. Mais je ne l'aimais point. En devenant sa femme ; Quand ma bouche feignait de répondre à sa flamme ; D'approuver ses tendres désirs, C'est à vous qu'en secret j'adressais mes soupirs.
Cassandre
Où m'allais-je fourrer ?
Colombine
Le plaisant de l'affaire, C'est que ce vieux penard...
Cassandre
J'étouffe de colère.
Colombine
Est difficile à contenter. Avec sa face de carême, Il prétend, de plus il ose se flatter, Comme un beau Céladon, d'être aimé pour lui-même.
Cassandre
La coquine.
Colombine
Faquin !
Pierrot
Est-ce pour plaisanter 1
Colombine
C'est pour t'apprendre à m'appeler coquine.
Isabelle
Vous êtes Colombine.
Colombine
Non, mais il faut savoir se faire respecter.
Pierrot
Je ne lui dirais rien.
Colombine
Ah ! Point de ton maussade. Mange, et tais-toi.
Pierrot
Je n'ai plus d'appétit.
Colombine
Pardi te voilà bien malade. Embrasse-moi ; tout sera dit.
Léandre
Si nous faisions chorus ?
Isabelle
Avec plaisir.
Cassandre
J'enrage.
Léandre
En attendant le mariage....
Isabelle
Mais Cassandre à qui j'ai promis...
Colombine
Quand vous auriez juré vos grands Dieux, c'est bien pis ; Il n'en serait pas davantage. Serment d'amour, serment d'usage, Qui ne se fond jamais que sous condition Et dont on se dédit suivant l'occasion, Quand on trouve son avantage.
Pierrot
Fort bien imaginé.
Cassandre
J'étais le pis aller !
Colombine
Oui, oui, Madame il faut parler. Léandre est de retour, cela change la thèse. N'allez pas faire ici la sotte et la niaise, Je vous conseille moi...
Isabelle
Mais mon destin dépend De mon tuteur. Sans son consentement Que faire ?
Léandre
Nous l'aurons.
Isabelle
Je crains...
Léandre
Soyez-en sûre. Il est bonhomme au fond ... et... voyez sa figure... Elle n'annonce rien de dur, ni de méchant.
Isabelle
Ce n'est que son portrait... Mais s'il était présent...
Léandre
Pour vous encourager, essayez-vous d'avance. Allez lui déclarer notre tendre penchant.
Elle se lève de table.
Isabelle
Parler à ce portrait ! Ah ! Qu'elle extravagance ! Il faudra donc que je lui dise ainsi.
Pierrot
Donnez-vous pour l'instant certain air d'innocence.
Isabelle
Les yeux baissés !
Léandre
Fort bien.
Isabelle
Je ne saurais.
Colombine
Si, si.
Isabelle
Monsieur, voilà l'amant que mon coeur a choisi, Je ne saurais aimer que lui : Consentez-vous à me le donner ?
Cassandre
Oui.
Isabelle
Ô Ciel ! Ô Ciel ! Quel tour cruel. Est-il croyable ? Mais c'est le diable. Maudit vieillard, Qu'on croit parti, Qui dans l'instant se trouve ici ! Il a tout vu, Tout entendu. Qui l'aurait cru Tout est perdu. Il va crier, pester, jurer, Il va vouloir nous séparer, Nous séparer, Nous désunir. Ah ! Pourriez-vous y consentir Jamais, jamais, Je ne pourrais Plutôt mourir, Plutôt mourir.
Comme Isabelle.
Léandre
Ô Ciel ! Ô Ciel ! Quel tour cruel. Est-il croyable ? Mais c'est le diable. J'en suis, j'en suis tout interdit. Tout stupéfait, Tout déconfit Il a tout vu, etc.
Bis.
Cassandre
Ah ! j'ai tout vu, Tout entendu. Un tour semblable Est-il croyable ? Qui l'aurait cru ? J'en doute encor, Moi qui l'ai vu. Vous voilà pris Au dépourvu. Quoi! votre coeur Est abattu ! Il ne faut pas désespérer Vous saurez bien vous en tirer. Vous ne cherchiez qu'à me trahir. Et moi j'ai su vous prévenir. Ah! ah ah !ah! ah ! Ah ! Quel plaisir, etc.
Colombine
Ô Ciel ! Ô Ciel ! Quel tour cruel ! Est-il croyable ? Mais c'est le diable. Maudit vieillard qu'on croit parti. Qui dans l'instant se trouve ici ! Il a tout vu, Tout entendu. De son courroux Je crains les coups, Il va crier, pester, jurer. Où me cacher ? Où me fourrer ? À ses regards Comment m'offrir ? Comment le fuir ? Que devenir ? Jamais, jamais, Je n'oserais, Je ne pourrais Le démentir.
Comme Colombine.
Pierrot
Ô Ciel ! Ô Ciel ! Quel tour cruel ! Est-il croyable ? Mais c'est le diable. J'en suis, j'en suis tout interdit Tout stupéfait, Tout déconfit ; Il a tout vu, Tout entendu, etc.
Cassandre
Eh bien ! Vous ne dites plus mot ! Quel est donc à prêtent le soin qui vous occupe ?
Léandre
Monsieur...
À Isabelle.
Cassandre
Taisez-vous, maître sot. Vous avez cru que j'étais votre dupe.
Isabelle
Monsieur... C'est malgré moi... Je ne prévoyais pas. Et j'espérais si peu ... pour sortir d'embarras... Ma résolution... Parle toi. Colombine.
Cassandre
Et que dira cette coquine ?...
Colombine
Puisque vous savez tout, il faut vous l'avouer. Ce que l'on en faisait, c'était pour vous jouer. On se moquait de vous, Monsieur je le confesse. On ne le fera plus, vous avez trop d'adresse.
Cassandre
La plus noire des trahisons !...
Pierrot
Monsieur, un peu de patience. Nous ne l'avons pas fait sans de grandes raisons. L'amour.... ce petit Dieu... qui fait par sa puissance... Et... Extravaguer l'adolescence ... Conduit la vieillesse aux petites maisons...
Cassandre
Eh bien !
Pierrot
Eh bien ! Monsieur... lorsque sa flamme brille... Ça fait qu'on ne voit goutte... et la chaleur du feu... Enfin c'est pour votre neveu ; Ça ne sort pas de la famille.
Cassandre
C'est à merveille ... mais de mon juste courroux Vous devez éprouver les coups. Je veux, quoique vous puissiez dire, Être enfin le dernier à rire... Je vous unis tous deux pour me venger de vous.
Montrant Pierrot.
Colombine
Nous ne sommes pas moins coupables. Nous avons machiné ces complots détestables. Voulez-vous nous punir aussi ?
Cassandre
Mariez-vous. Allez au Diable.
Colombine
Grand-merci.
Vaudeville
Tous, Cassandre, Léandre, Colombine, Pierrot
hors Cassandre
Tous
Le Dieu de la tendresse Sourit à la jeunesse. Il fuit avec courroux Les vieux et les jaloux. De l'amour En, ce jour, Goûtons l'aimable ivresse. Ses ardeurs Dans nos coeurs Ne portent que des coups Doux.
Cassandre
Du Dieu de la tendresse, Heureux qui peut sans cesse Affronter le courroux, Braver, braver les coups. De l'amour, En ce jour, Je suis la voix traîtresse. Ses douceurs, Ses ardeurs Bientôt, nous rendent tout Fous.
Tous reprennent le Rondeau.
Cassandre
L'amour est un enfant Fier et doux par caprice. Ce qu'il donne, à l'instant Il le reprend. Après quelque service, Il vous met hors de lice. Il ne fait nul état D'un vieux soldat.
On reprend le Rondeau.
Léandre
L'amour de nos souhaits A comblé la mesure. Célébrons à jamais Ses doux bienfaits. Ce moment nous assure Une volupté pure. Pour qui sait en jouir Ah ! Quel plaisir !
Colombine
Le bonheur de Pierrot....
Pierrot
Est dans sa Colombine.
Colombine
Colombine en Pierrot....
Pierrot
Trouve un bon lot.
Colombine
Cette oeillade assassine
Pierrot
Cette peste de mise...
Colombine
Promet, promet beaucoup.
On reprend le Rondeau en Choeur.
Pierrot
Et tiendra tout.