Acte I
Scène 1
Arlequin, Colombine
Le théâtre représente une île en Espagne.
Arlequin
La sotte coutume, madame, la sotte coutume ! Quoi ! Quand un gouverneur prend possession de cette île ; il est obligé de se marier ? Ma foi, c'est acheter trop cher un gouvernement.
Colombine
Je vous dis que vous ne serez point reçu, que vous n'ayez choisi une femme.
Arlequin
Mais, comment voulez-vous que je choisisse ? Je n'en connais encore aucune. Est-ce que vous avez ici, comme à Paris, de ces rues marchandes, où l'on trouve des filles en magasin ?
Colombine
Non, mais la loi ordonne que vous choisissiez entre les filles du dernier gouverneur, quand il y en a. Par bonheur, le gouverneur défunt en a laissé douze, dont je suis l'aînée et la gouvernante. Enfin ma maison est une pépinière, où vous en trouverez de toutes les espèces.
Arlequin
Et dans votre pépinière, les filles sont-elles toutes greffées ?
Colombine
J'ai, entre autre, une jeune plante nommée Isabelle, où j'ai pris soin de greffer la sagesse la plus à l'épreuve.
Arlequin
Hon, tous les arbres qu'on greffe ne reprennent pas, et la sagesse d'une fille est semblable à ces petites branches mal nourries qu'on veut enter sur un arbre trop fort, le plus souvent la sève les étouffe. Mais, dites-moi un peu ce qui a donné lieu à la coutume dont il s'agit, et quel intérêt vous avez que les gouverneurs se marient ?
Colombine
En voici la raison. C'est que le plus beau des privilèges de nos habitants est fondé sur ce mariage ; c'est en sa faveur qu'ils jouissent des mal-assortis.
Arlequin
Qu'est-ce que ce droit des mal-assortis ?
Colombine
C'est que tous les époux mal-assortis, c'est-à-dire, qui ne sont pas contents l'un de l'autre, auront permission aujourd'hui de se plaindre à vous, et vous aurez le pouvoir de les faire troquer de femmes et de maris, si vous le jugez à propos.
Arlequin
Oh, je jugerai toujours à propos de démarier les mal-assortis ; car j'en sais les conséquences. Mais deux choses m'embarrassent en ceci. La première, pourquoi en faveur d'un si beau droit votre île n'est pas plus peuplée ?
Colombine
C'est qu'on n'y reçoit point de Français, et surtout de Parisiens, qui déserteraient leur ville pour venir jouir d'un nouveau privilège.
Arlequin
La seconde difficulté que je trouve, c'est que tout le temps de mon gouvernement ne suffira pas, si je suis obligé d'écouter ceux qui sont mal mariés.
Colombine
Oh, c'est ce qui vous trompe, car nos peuples sont de si bons sens, que tel qui a une femme jalouse, laide, capricieuse et coquette, ne veut point changer, de peur de trouver pis, et vous n'aurez peut-être aujourd'hui que cinq ou six mal-assortis à juger.
Arlequin
Mais à propos ; je viens de m'aviser, que sans aller choisir dans votre pépinière, je me contenterais...
Colombine
Oh, j'ai fait voeu de ne me point marier.
Arlequin
La témérité de ce voeu-là est écrite dans vos yeux.
Colombine
Je serais bien folle de me marier, puisque j'ai déjà par devers moi le plus grand avantage qu'attire après lui le mariage le plus heureux.
Arlequin
Que voulez-vous dire par là ? Avez-vous de beaux enfants, bien conditionnés ? C'est un grand avantage.
Colombine
Vous n'y êtes pas.
Arlequin
Est-ce un gros douaire ?
Colombine
Non.
Arlequin
Ouais ! Quel est donc ce grand avantage que le mariage le plus heureux attire après lui ?
Colombine
C'est le veuvage.
Arlequin
Ma foi, vous avez raison. Comment est-ce que je ne l'ai pas deviné !
Scène 2
Arlequin, Colombine, Pierrot
Arlequin
Qui est cet homme-là ?
Colombine
C'est le sous-gouverneur de mes soeurs ?
Arlequin
Comment donc ? Un homme pour sous-gouverneur de vos soeurs ?
Colombine
Oh, monsieur, ne vous scandalisez point, il a toutes les qualités requises pour...
Arlequin
Oh, je vois bien à sa physionomie, que s'il est capable de gouverner des filles, ce n'est pas tant par les bonnes qualités qu'il a, que pour celles qui lui manquent.
Pierrot
Madame... Monsieur, dis-je... non, non. Madame : ô, monsieur... Ô madame ! À qui est-ce de vous deux que j'ai quelque chose à dire ?
Arlequin
Ma foi, je n'en sais rien.
Pierrot
N'importe, c'est pour un secret que mesdemoiselles vos soeurs m'envoient vous dire tout bas à l'oreille à quelqu'un de vous deux. C'est que monsieur le gouverneur n'aille pas les voir que dans une petite demi-heure, parce qu'elles ne sont pas encore prêtes. L'une attend ses cheveux qui sont chez la coiffeuse, l'autre, deux ou trois dents qu'on achève de limer ; celle-ci, sa couturière, qui lui fait une gorge de satin ; l'autre répète sa leçon devant un miroir. Tant y a qu'il leur faut encore quelque temps pour achever tous leurs exercices.
Colombine
Monsieur, il faut donner le temps aux filles de s'ajuster.
Arlequin
Je ne trouve pas cela étrange. Il n'est pas encore tout à fait nuit : et cinq heures du soir, c'est la plus belle heure de la toilette.
Colombine
Monsieur, allons dans mon appartement, je vais achever de vous instruire des cérémonies des mal-assortis.
Pierrot
Et moi je vais aider à ces pauvres filles à s'attifer ; car elles n'ont point d'autre femme de chambre que moi.
Scène 3
Pierrot, Isabelle
Pierrot
Ah, je suis bien aise que vous soyez plus diligente que vos sours ! On ne saurait les tirer de leur toilette, et je crois que dans deux heures d'ici elles ne seront caparaçonnées.
Isabelle
Hélas, mon soin est bien différent de celui de mes sours ! Elles ont passé toute la nuit à s'ajuster, et moi à pleurer. Elles cherchent dans leur toilette des charmes qu'elles n'ont point, et je voudrais pouvoir cacher ceux que le ciel m'a donnés.
Pierrot
Oh, les filles n'aiment guère à se cacher : et si elles étaient toutes faites comme vous, elles amèneraient bientôt la mode de s'habiller l'été avec du réseau.
Isabelle
Mon pauvre eunuque, je tremble de peur que le gouverneur ne me trouve aimable. Tu sais ma passion pour Léandre, et que la princesse a rompu notre mariage, dans l'espérance que le gouverneur me choisisse. Que je suis malheureuse, d'être plus jolie que mes sours ! Ne sais-tu point quelque secret pour me faire paraître laide ?
Pierrot
Je n'en ai point encore vu dans les affiches : mais je m'imagine, que si on pouvait composer quelque pommade douce avec de la poudre à canon, s'en couvrir le visage, et y mettre le feu... mais je ne l'ai pas encore éprouvé.
Isabelle
Oh, je voudrais bien être laide pour déplaire au gouverneur : mais je serais bien aise de redevenir belle, pour plaire à Léandre.
Pierrot
Oh, cela ne se peut pas. La fleur de la beauté, c'est comme la fleur de la sagesse. Quand elle est une fois fanée, il n'y a plus rien à refaire.
Isabelle
Je n'ai donc plus qu'une ressource, et j'espère que ma vertu me guérira de l'amour que j'ai pour Léandre.
Pierrot
Bon, bon, la vertu ! La vertu est justement tout comme les médecins, qui ne guérissent que des maladies qu'on n'a point.
Isabelle
Oh, mon pauvre ami, s'il faut absolument que j'épouse le gouverneur, je ne verrai plus Léandre.
Pierrot
Quoi, ce Léandre, si beau, si bien fait, qui se démène comme un coq, et se campe comme un cheval de manège, vous ne le verrez jamais ? À d'autres.
Isabelle
Non, mais je m'enfermerai quelquefois dans ma chambre, et je l'aimerai toute seule sans qu'il y soit.
Pierrot
Et cette vertu, morbleu, cette vertu ?
Isabelle
Est-ce qu'il ne me sera pas permis de prendre plaisir à penser à lui, malgré moi ?
Pierrot
Prendre plaisir malgré vous ! Oh, il n'y a point de concordance à cette phrase-là : prendre plaisir malgré vous ! Cicéron appelle cela ? La chèvre et les choux.
Isabelle
Je ferai donc tous mes efforts pour oublier Léandre. Quand il me viendra dans l'esprit, je secouerai la tête, je me rongerai les ongles, je fermerai les yeux et les oreilles.
Pierrot
Oh, l'Amour est un voleur de nuit, qui trouve toujours quelque porte ouverte.
Isabelle
Hé bien, quand je serai lasse de combattre, je m'endormirai, afin de l'oublier tout à fait.
Pierrot
C'est là où l'Amour vous guette. Il vous fera voir Léandre plus beau qu'il n'est, vous oublierez que vous dormez, et puis après, que sais-je moi ? Les songes sont bien malins.
On entend plusieurs voix de filles qui appellent Pierrot.
Isabelle
Mais je ne serai pas coupable, car ce n'est qu'un songe.
Pierrot
Voilà vos soeurs qui m'appellent, je m'en vais vitement plier leur toilette, afin que le gouverneur qui va venir, ne voie pas tout cet attelage-là.
Isabelle
Ciel ! Fais que le gouverneur me haïsse, autant que Léandre m'aime.
Scène 4
Une Des Filles, Pierrot, Fille, Autre Fille
Toutes les filles de la duègne, qui se disposent à recevoir le gouverneur. L'une est à sa toilette, l'autre se fait lacer un corps ; celle-ci fait des révérences devant un miroir, cette autre répète une danse, etc.
Toutes les filles appellent Pierrot. L'une lui demandent une aiguière, l'autre le pot à la pommade : une autre sa robe de chambre, une autre le miroir, une autre du rouge. Pierrot qui veut les servir toutes, s'embarrasse, tombe en courant d'un côté et d'un autre, et s'en va tout en colère.
pendant qu'on la lace
Une Des Filles
Ah ! Ah ! Je n'en puis plus.
Pierrot
Voulez-vous que je la délace ?
Fille
Non, non, serrez tant que vous pourrez... Hai ! Je crève... Ma taille m'est plus chère que ma santé... Serrez fort... Je crève.
Pierrot
Est-ce assez ?
Fille
Non, serrez. Ah, ah !
Autre Fille
Pierrot, Pierrot. Ma couturière n'a-t-elle point apporté ma gorge ?
Pierrot
Votre gorge ? Est-ce qu'elle n'est pas sous votre peignoir ?
Fille
C'est cette gorge à ressort que je lui ai donnée, pour couvrir de satin.
Pierrot
Je ne connais point tous ces brimborions des filles, mais j'ai vu ici deux vessies de cochon : est-ce cela ?
Fille
Voilà ce que c'est : aide-moi à les mettre. Cache-moi donc. Si mes soeurs me voyaient : elles en voudraient avoir de même.
Scène 5
Arlequin, Une Des Filles, Fille, Une Autre Fille Tenant Un Tambour De Basque, Une Autre Fille Avec Une Cornette Qui Lui Cache Le Visage. Pasquariel
Arlequin
Je suis venu par l'escalier dérobé, afin de surprendre ces filles dans leur naturel, avant qu'elles aient le temps de se falsifier : car sitôt qu'une femme a le loisir de se préparer à recevoir visite, ma foi, les plus connaisseurs ne sauraient juger ni de son sein, ni de sa taille. J'ai toujours ouï dire, que pour bien juger d'un tableau, il faut le voir sans bordure, et un cheval tout nu par le licol.
à Mezzetin
Une Des Filles
Ah, quelle trahison, monsieur le gouverneur, quelle trahison !
Arlequin
Pardonnez ma curiosité.
Elle fait voir son sein.
Fille
Est-ce qu'on surprend ainsi une fille, avant qu'elle ait le temps de...
À part.
Arlequin
Quelles mamelles ! Où sont donc les petits marcassins ? Ma foi, je ne suis plus curieux.
Fille
Cela est bien aisé à dire, quand on a vu mille choses. En vérité, monsieur, c'est un crime contre la bienséance.
Arlequin
Ce crime-là porte sa pénitence.
Fille
Ce n'est pas par ces badineries-là qu'on prétend plaire ; on a mille autres qualités.
Arlequin
On peut juger des autres par celles-là. Je vous laisse en liberté.
Fille
Vraiment, il est bien temps quand on a fait la faute.
Arlequin
Si j'ai fait la faute, je ne la boirai pas.
Fille
Il y a mille femmes scrupuleuses, qui prendraient mal les choses : mais pour moi qui ai l'intention bonne...
Arlequin
Allez, allez achever de vous habiller.
Fille
Puisque vous me l'ordonnez, je serai à vous dans un moment.
Arlequin
Si toute la famille lui ressemble, le choix m'embarrassera.
Elle chante cet air italien.
Marinette
Une Autre Fille Tenant Un Tambour De Basque
Nò, nò, non, che non prendo marito Amo troppo la mia libertà. Del disciolto e allegro mio core Mai signor nissum non sarà ; Voglio rider, cantar, e ballare, Nò, nò, nò, non mi vo maritare. De la joie, de la joie, monsieur le gouverneur.
Arlequin
L'humeur de celle-ci me plairait assez : mais il y a quelque chose à refaire à cette taille-là.
Fille
C'est que vous ne vous connaissez pas en tailles fines. Une fille sans embonpoint c'est une chambre sans meubles.
Arlequin
Oh, vive les tailles fines ! Je me défie de ces filles qui se piquent d'embonpoint, et qui sont toujours en déshabillé.
Fille
Croyez-moi, monsieur le gouverneur, vous seriez heureux avec une femme comme moi, qui ne sait ce que c'est que d'engendrer de la mélancolie.
Arlequin
Non, mais vous savez ce que c'est que d'engendrer de la joie. Franchement, je n'ai point envie de vous prendre.
Elle répète l'air italien et s'en va.
Fille
Nò, nò, non, etc. Ma foi, vous faites bien ; car quand vous le voudriez, je ne le voudrais pas.
Elle se promène devant le gouverneur.
Une Autre Fille Avec Une Cornette Qui Lui Cache Le Visage. Pasquariel
Il aime les tailles fines, il me va choisir.
Haut.
Arlequin
Cette taille-là me plaît assez, elle n'est point raboteuse. Madame, pourrait-on vous voir au visage ?
Fille
Ah ! Je suis horrible aujourd'hui, je n'ai point dormi de la nuit.
Haut.
Arlequin
Apparemment qu'elle est jolie, car elle minaude. Hé je vous prie, Madame...
Fille
Le soleil fait ici mille fausses lueurs.
Arlequin
Une beauté est à l'épreuve du soleil.
Fille
Je vous dis que je ne suis pas en jour.
Arlequin
Hé bien, mettez-moi dans le point de vue.
Elle se découvre et fait une grimace qui épouvante Arlequin, et le fait tomber sur un siège comme évanoui.
Fille
Fermez donc les rideaux.
Elle s'en va.
Fille
Ma beauté l'a surpris, il faut lui donner le temps de se reconnaître.
Scène 6
Colombine, Arlequin, Isabelle, Ici Plusieurs Filles Accourent
Colombine
Hé bien, monsieur, parmi ces charmantes soeurs, en avez-vous trouvé quelqu'une qui vous convienne ? Votre cour s'est-il déterminé ?
Il se laisse aller sur son siège.
Arlequin
Non, mais il s'est soulevé. Ah !
Colombine
Vous trouvez-vous mal ?
Arlequin
Franchement, madame, j'aime mieux renoncer au gouvernement, que de me marier ; votre famille est trop laide.
Apercevant Isabelle.
Colombine
Où est donc Isabelle ? Apparemment qu'il ne l'a pas encore vue. Pourquoi donc vous cachez-vous ainsi ?
Isabelle
Ah, ciel !
À Arlequin.
Colombine
Celle-ci lui fera revenir le coeur. Monsieur le gouverneur, tournez-vous ; en voici une qui vous plaira sans doute.
À Colombine.
Arlequin
Ah ! Voici de l'eau de la reine de Hongrie. Madame, je l'épouse, et me tiens trop heureux de l'avoir.
Isabelle
Mais, ma soeur, pourquoi contraindre monsieur à me choisir entre des soeurs qui sont plus aimables que moi ?
Colombine
Je lui ai donné le temps d'examiner leur mérite.
Arlequin
Leur mérite, ma foi, n'a pas besoin d'examen, il saute aux yeux d'abord. Madame, je m'en tiens à celle-ci, et je la choisis pour ma femme.
Isabelle
Ah, grands dieux, quel malheur !
Colombine
Allons, il faut obéir à la loi.
Isabelle
Ah, ma sour ! Faites-le changer de sentiment.
Arlequin
Oh, ne craignez rien, je ne suis pas changeant.
Isabelle
Que je suis malheureuse !
Arlequin
Que dit-elle ?
Colombine
Qu'elle est heureuse...
Isabelle
Oui, j'en mourrai.
Arlequin
Comment ? Elle en mourra ?
Colombine
Oui, monsieur, de joie.
Arlequin
Oh, il faut que les femmes modèrent leur joie. Hippocrate dit que « summum gaudium mulieres dilatando occidit ».
Colombine
Je la laisse avec vous, et je vais donner mes ordres pour la cérémonie des mal-assortis.
Isabelle
Il me vient une pensée pour le dégoûter de moi ; je vais lui faire accroire...
Arlequin
Hé bien, charmante pouponne, je vais vous rendre heureuse.
Isabelle
Monsieur, puisque vous voulez me rendre heureuse, je ne puis sans ingratitude vous rendre malheureux, et je me crois obligée de vous avertir que j'ai mille défauts, que vous ne pourrez jamais supporter.
Arlequin
Oh, je me suis déjà aperçu de ces défauts-là. Vos yeux sont un peu trop vifs, votre bouche trop vermeille, votre taille trop fine. Mais quand on aime, on passe par-dessus ces petits défauts-là.
Isabelle
Si vous connaissiez mon humeur ! Je suis bizarre, capricieuse...
Arlequin
Cela me vient le mieux du monde ; car mon médecin m'a ordonné, à cause de ma bile, de donner tous les matins à jeun trois ou quatre soufflets à quelqu'un ; et cette recette nous guérira tous deux, moi de ma bile, et vous de vos caprices.
Haut.
Isabelle
Quel brutal ! Ô ciel ! Monsieur, j'ai une autre maladie bien plus dangereuse. Toutes les nuits je suis sujette à des rêves furieux, qui allument la rage dans mon âme ; j'égratigne, je mords, j'assassine, et j'étouffai l'autre jour dans mes bras...
Arlequin
Un amant ?
Isabelle
Un petit bichon que ma soeur m'avait donné.
Arlequin
Il faudra se précautionner, et je coucherai avec une armure à toute épreuve.
Bas.
Haut.
Isabelle
Il n'y a point d'armure à toute épreuve de la rage d'une femme. Qui hait son mari. À propos, monsieur, j'oubliais à vous dire... mais je n'ose.
Arlequin
Dites, dites, je suis tout disposé à vous entendre.
Isabelle
C'est que j'ai eu déjà deux accès de folie.
Arlequin
Quoi ! Vous n'avez eu que deux accès de folie à votre âge ? Hé, vous êtes la perle des filles.
Isabelle
Mais, monsieur, pourquoi vous obstiner à prendre une malheureuse ? Si vous connaissiez le mérite d'une soeur que j'ai. Il faut que je vous la fasse voir. Ma soeur Toinon...
Elles les prennent par les bras, et le tirent chacune de son côté, de telle sorte qu'il tombe, et elles aussi : ce qui finit le premier acte.
chacune d'elles disant :
Ici Plusieurs Filles Accourent
C'est moi, c'est moi que monsieur le gouverneur a choisi.
Acte II
Scène 1
Arlequin, Le Dieu Hymen
Le théâtre représente la salle des Mal-Assortis.
On voit l'Hymen au milieu de quantité de maris et de femmes qui se tournent le dos, et qui rechignent l'une contre l'autre. L'Hymen est assis sous un arbre sec, tout plein d'oiseaux de mauvaise augure, comme coucous, hiboux, chauves-souris, etc. La symphonie joue un air fort triste.
La symphonie reprend le même air triste.
Arlequin
Ô Hymen, protecteur du chagrin domestique, Divinité climatérique, Qui fais aux deux époux, par ta rare équité, Prodiguer ses faveurs avec égalité : À l'un des maux de tête, à l'autre des coliques : Patron des animaux froids et mélancoliques ; Des chauves-souris, des hiboux, Des limaçons, et des coucous : Je ne viens point pour soustraire à ta main malfaisante Cette troupe dolente D'époux mal-assortis, Puisqu'en brisant leurs noeuds je les assujettis À prendre d'autres chaînes. Il est vrai que souvent le changement des peines Cause quelque plaisir : Mais ne te fâche point, car selon ton désir, Tu les verras demain plus malheureux encore Qu'ils ne l'étaient hier. Ma bile s'évapore, Ô Hymen ! Mais pardonne-moi. Quelque mal qu'on dise de toi, Ou tôt ou tard dans tes fers on s'engage : Et moi tout le premier je viens te rendre hommage, Et dire à ta louange avec sincérité, Que tu ferais toujours notre félicité, Si dans les douceurs du ménage, Tu trouvais le secret de séparer l'usage, De la propriété.
Le Dieu Hymen
Je fais le malheur extrême De la plupart des humains : Mais leur bonheur suprême Est aussi dans mes mains. En ma droite je tiens l'heureuse destinée : Ma gauche livre le tourment. Celle-ci, par malheur, s'ouvre facilement, Et ma droite est toujours fermée.
Scène 1
Un Cabaretier, Arlequin, Cabaretier, Coquette, Procureur, Le Dieu Hymen
Les Mal-Assortis s'avancent, et se rangent en haie autour d'Arlequin.
Un Cabaretier
Seigneur, puisqu'en faveur de votre mariage, On peut troquer de femme en dépit de l'usage...
Arlequin
Qui êtes-vous, l'ami ?
Cabaretier
Je suis cabaretier De mon métier. Mais grâce à sa laideur, j'ai bien peu de pratique. Autrefois les buveurs de clique, Les gourmets de profession, Et la bachique nation Des vieux doyens de confrérie, Vidaient mes muids jusqu'à la lie. Mais depuis que cette guenon A mis le pied dans ma maison, Chacun me chante injure, Et me prédit un très fâcheux hiver. Celui-ci dit, que ma femme est trop mûre, Et celui-là, que mon vin est trop vert.
Une coquette vient avec empressement, suivie d'un procureur qui est son mari.
Arlequin
On a raison. Quand on veut dans l'année Avoir des officiers la joyeuse assemblée, Il faut avoir chez soi, pour se rendre fameux, Jeune femme et vin vieux.
Coquette
Audience, monsieur, audience, audience !
Arlequin
Patience, madame, un peu de patience, Laissez parler, Monsieur.
Coquette
Je vais m'évanouir Si vous ne m'écoutez. Je ne puis plus souffrir Cette chaîne Qui me gêne, En m'arrêtant si près de mon époux.
Arlequin
C'est un grand supplice entre nous : Mais vous devez y être accoutumée.
Coquette
Depuis que je suis mariée, Je n'ai jamais été si longtemps qu'aujourd'hui Tête à tête avec lui. C'est un insupportable, Un jaloux incurable : Il est bourru, fourbe, avare, menteur.
Arlequin
À ce joli portrait, n'est-il point procureur ?
Procureur
Fiscal, pour vous servir, et...
Arlequin
Laissez-moi l'entendre. Vous pourrez vous défendre Quand elle aura tout dit.
Procureur
J'attendrai donc longtemps.
Coquette
Oui, oui, je parlerai, et l'on verra comment Je suis traitée. Parce qu'un contrat dit que je suis mariée, Il prétend me faire la loi, Et disposer de moi Comme un amant d'une maîtresse. Monsieur me parle de tendresse, Et veut prendre avec moi des familiarités.
Arlequin
Oh, ce n'est plus la mode, et de ces libertés Les femmes du bel air ont retranché l'usage.
Coquette
Ce n'est pas tout, monsieur. L'autre jour ce visage, Devant la femme d'un greffier, D'un notaire, et d'un financier, Au lieu de m'appeler madame, Tout court, me fit l'affront de m'appeler sa femme.
Arlequin
Il a grand tort, et je vois clairement Que vous vivez tous deux célibatiquement : ........................................... Et vous nommer sa femme est une calomnie.
Coquette
Hier au soir je voulais en toute liberté, Régaler mes amis. Le souper apprêté, Toute la troupe en joie, on voit pour mon malheur Arriver ce benêt, comme un écornifleur, Un chercheur de franche lippée : Et sans être connu d'aucun de l'assemblée, Se plante effrontément à table avecque nous.
Arlequin
Cette impudence est sans seconde : Et ces bourgeois époux Ne savent point leur monde. Un mari de qualité N'aurait jamais connu cette incivilité.
Coquette
Cet avare vilain se plaint de ma parure. Cependant cette chamarrure Ne revient qu'à cinq cents écus : ............................... Et si c'est un argent que j'ai pris sur mon compte.
Arlequin
Fi ! Votre époux devrait mourir de honte, De vous voir un habit qui ne lui coûte rien.
Coquette
Les marchands sont contents, je les paye du mien.
Arlequin
Quand la femme fournit à de telles dépenses, Ce n'est pas aux marchands qu'elle fait les avances.
Procureur
Si vous saviez...
Au Procureur.
Arlequin
J'en sais plus qu'il n'en faut. Et vous maître nigaud, Qui semblez mépriser l'aiguillon qui vous pique, Ma foi, vous tenez plus du boeuf que du stoïque, Si vous ne répondez à ces piquants discours.
Procureur
Bon ! Je les entends tous les jours, Et je crois après tout, ma femme raisonnable. Je l'aime trop pour la donner au diable : Faites-moi le plaisir de la prendre pour vous.
Arlequin
Je vais lui donner un époux, Qui du diable n'a pas tout à fait la figure, Mais qui dans peu de jours en aura la coiffure. C'est vous que je destine... Au Cabaretier.
Coquette
À moi, monsieur, à moi, Un mari de si bas aloi, À moi, qui d'un sergent suis l'unique héritière ! Le Cabaretier à la coquette. Franchement, je ne connais guère Ni votre père ni le mien, Mais je crois que je vous vaux bien.
Coquette
Vraiment, il ferait beau me voir cabaretière, Et d'un empoisonneur l'épouse gargotière !
Arlequin
À vos mordants discours mettez un caveçon. Quoique son vin soit plein de colle de poisson, Il est moins frelaté qu'une franche coquette : Car sans parler de sa toilette, Tous ses regards confits au vinaigre et au miel Le désordre artificiel Des mouvements de son visage, Et ce tendre patelinage Qui remplit son discours d'une fade douceur : Tout cela franchement, fait plus de mal au cour Que le vin qu'il apprête Ne fait mal à la tête.
à la Coquette
Cabaretier
Je sais quelque secret pour éclaircir le vin : Mais pour éclaircir votre teint, N'usez-vous point de fourberie ?
Coquette
Mes roses et mes lys sont sans supercherie.
Cabaretier
Je crois que vous prenez vos roses et vos lys Chez le même épicier où je prends mes rubis. Ce teint n'est point clair net.
Coquette
Si son effronterie...
Arlequin
Ou taisez-vous, ou je vous remarie Au procureur. C'est ainsi que je veux Que vous troquiez tous deux.
Procureur
Monsieur...
Arlequin
Vous êtes trop heureux D'avoir une femme qui vous convienne.
Procureur
Je l'aime encor mieux que la mienne. Toute laide qu'elle est.
Au Cabaretier.
Arlequin
Apprenez aujourd'hui, Qu'un procureur ne doit avoir chez lui Que pain moisi, vin détestable, Et femme laide comme un diable, Et le tout à cause des clercs. Vous, dont les berceaux sont déserts, Si vous voulez avoir chez vous bonne pratique, De ce joli bouchon parez votre pratique.
chante
Cabaretier
Si l'on troquait de femme et de mari Chez Dautel, et chez Fagnany, Je leur conseillerais de fermer leurs boutiques, Et de louer, pour loger leurs pratiques, Toute la plaine Saint-Denis.
Le Dieu Hymen
Ô l'heureux ménage, D'une coquette, et d'un cabaretier Qui savent leur métier ! Qu'ils vont mettre tous deux de talents en usage ! L'un par son tripotage Sait rajeunir le vin ; Et l'autre, avec le blanc, et le carmin, Rajeunir le visage.
Scène 3
Arlequin, Jardinier, Jardinière, Le Dieu Hymen
Au Jeune Homme.
À la Vieille.
Arlequin
Une vieille, dont la bourse est vide, et un jeune homme qui se cure les dents ! Cette scène muette parle toute seule. Vous voulez vous démarier, parce que vous voyez le fond de sa bourse ? Vous avez raison. Vous, vous vous plaignez apparemment qu'il ne vous a pas donné l'emploi de vos deniers ? Vous avez tort. Une vieille qui achète la tendresse d'un jeune homme, doit s'attendre, que dès le lendemain du marché, il portera chez sa voisine l'argent et la marchandise. Voyons, si nous trouverons ici de quoi vous assortir.
à sa femme
Jardinier
Ah ! Il y a longtemps que j'attends ce jour bienheureux.
Arlequin
De quelle vacation êtes-vous ?
Jardinier
Jardinier, pour vous servir.
Arlequin
Je m'en suis douté, en voyant la rondeur de la jardinière : car la terre d'un jardinier est toujours plus fertile qu'une autre.
Il montre le mari de la Vieille.
Jardinier
Vous me faites plus d'honneur qu'il ne m'en est dû. Mais vous voyez ce jeune homme.
Arlequin
En est-ce à lui l'honneur ?
Jardinier
Je ne dis pas cela ; mais je suis son jardinier, et il y a quelque temps qu'il vint me trouver, et qu'il me dit : maître Ambroise, en récompense de tes services, je te veux faire un présent... Ah, monsieur... Oui, maître Ambroise, je te donne en mariage la fille de mon concierge... Oh ! Comme il n'avait pas accoutumé de me faire de si grands présents, je me doutai de sa ruse, et je dis en moi-même : je l'attraperai.
Arlequin
C'est-à-dire que vous ne voulûtes pas l'épouser.
Jardinier
Oh que si ! Je l'épousai, pour mieux découvrir la vérité, mais sitôt que nous fûmes mariés, je pris la poste, et je fis un voyage de six mois.
Arlequin
Je vous entends. C'est-à-dire que vous voulûtes voir, si malgré votre absence...
Jardinier
Vous l'avez dit.
Jardinière
Oh, l'absence ou la présence ne fait rien à la chose, et le mariage va toujours son train.
Jardinier
Il n'y a que quinze jours que je suis de retour, et vous voyez.
Jardinière
Cela ne vous doit pas surprendre. Vous qui êtes jardinier, vous devez savoir que les fruits semés sur couche, viennent souvent avant la saison.
Jardinier
Oh, cela n'est pas naturel.
Arlequin
Oh, que si ! Votre femme est peut-être une femme précoce.
Jardinière
Monsieur, il dit qu'il n'y a que quinze jours qu'il est de retour, mais il faut qu'il y ait davantage, car le temps m'a bien duré.
Jardinier
Oh, tu as beau dire, le juge sera de mon côté, car il est homme comme moi.
Jardinière
Il a intérêt de me justifier, car il a peut-être une femme comme moi.
Arlequin
Écoutez, la faute de votre femme est une faute d'ignorance, car si elle avait su calculer, comme vous, les jours et les mois, elle aurait si bien pris ses mesures, que vous ne vouS seriez aperçu de rien, et il ne faut pas déshonorer une femme, parce qu'elle ne sait pas l'arithmétique.
Jardinier
Si vous voulez que je garde ma femme, défendez donc à monsieur de venir chez moi.
Jardinière
Gardez-vous-en bien, c'est un homme de qualité qui trouverait fort mauvais qu'on lui fît ce compliment-là.
Arlequin
Ce serait manquer de politesse que de vous opposer à l'honneur que monsieur veut bien vous faire.
Jardinier
Oh, qu'il me laisse l'honneur que j'ai, et je le quitte de celui qu'il me veut faire.
Le Dieu Hymen
Heureux qui par son labourage, Met à profit L'arbre fourchu du mariage : La femme a l'avantage D'être la branche à fruit. Mais au mari discret et sage Par son bois se met en crédit. D'un arbre roturier dont la tige est jolie, On voit souvent sortir un noble rejeton : Et par hasard aussi sur la branche anoblie Un jardinier pourrait greffer un sauvageon.
Au Jeune Homme.
Au Jardinier.
Arlequin
Ce troc-ci est bien aisé à faire. Monsieur, vous savez mieux que moi l'hypothèque que vous avez sur cette jeune femme. Je vous l'adjuge, tâchez de regagner avec elle, ce que vous avez dépensé à la vieille. Et vous, mon ami, pour vous punir de la folie que vous avez faite, je vous ordonne d'épouser la bonne femme. C'est aux jardiniers qu'il faut donner les terres en friche, et une vieille ne doit point vous embarrasser. Vous trouverez le secret de la rajeunir, comme un vieux poirier, en lui coupant la tête : aussi bien une vieille sans argent, n'a plus que faire au monde.
Scène 4
Isabelle, Arlequin
Isabelle
Monsieur, en faveur de la fête, Je viens présenter ma requête.
Arlequin
C'est pour troquer d'époux que vous venez ici ; Mais pourquoi vous déguiser ainsi.
Isabelle
Vraiment, monsieur, si j'étais refusée, Et que mon mari sut...
Arlequin
La petite rusée ! Que j'ai de curiosité De voir...
Isabelle
Oh, n'usez point de votre autorité.
Arlequin
Découvrez-moi votre visage.
Isabelle
Ne me pressez pas davantage. Je ne puis apporter trop de précaution Pour ne point troubler l'union Qui règne dans notre ménage : Elle est charmante.
Arlequin
Oh, le plaisant langage : Ma foi, je crois que vous êtes unis Comme le loup et la brebis. Son discours sent un peu le déclin de la lune. Dites-moi vos raisons.
Isabelle
Hélas je n'en n'ai qu'une. En aimant mon mari six mois sont écoulés, Et je trouve que c'est assez.
Arlequin
Hon ! Ce n'est point cela qui vous rend malheureuse. Vous ne dites pas tout. Ne soyez point honteuse. Apprenez-moi le hic de cet aimable époux. Est-il brutal, est-il jaloux, A-t-il chez le voisin quelque second ménage ?
Isabelle
Non. Mais six mois de mariage.
Arlequin
D'accord, mais il me faut expliquer mieux le cas. Dites-le-moi tout bas. Vous a-t-il refusé quelque habit magnifique ?
Isabelle
Six mois, monsieur, six mois.
Arlequin
La chose est sans explique, Cependant il faudrait savoir de votre époux, S'il est aussi las d'être à vous.
Isabelle
Ah ! Si vous l'écoutez, monsieur, je suis perdue. Il consentira qu'on le tue, Plutôt que de rompre des noeuds Qui font tout son bonheur.
Arlequin
Il est bien malheureux D'aimer une ingrate. Madame, votre affaire est un peu délicate, J'y veux rêver.
Scène 5
Léandre, Arlequin, Isabelle, Le Dieu Hymen, Jardinier
Léandre
Monsieur.
Arlequin
Autre déguisement. Que voulez-vous de moi ?
Léandre
Je viens secrètement Vous faire un franc aveu de ma bizarrerie. Mon épouse est jeune et jolie, Et je pourrais faire serment Qu'elle m'aime fidèlement. Cependant, puisqu'il faut avouer ma faiblesse, Je ne puis supporter l'excès de sa tendresse, Et je viens vous prier De me démarier.
Arlequin
Je ne m'attendais pas à ce sujet de plainte. Il est nouveau. Mais parlez-moi sans feinte, N'avez-vous point, pour briser ce lien, Quelque grief plus fort ?
Léandre
Comptez-vous donc pour rien D'être obligé par complaisance, D'adorer une femme au moins en apparence, D'épouser son caprice, et de remplir ses voeux, De suivre pas à pas ses transports amoureux, Enfin d'être auprès d'elle Nuit et jour ?
Arlequin
Je sais bien qu'une épouse fidèle Fais voir plus de pays à l'époux complaisant, Qu'une maîtresse à son amant. Mais après tout, il faut prendre courage. Vingt ou trente ans de mariage La mettront sur le pied D'une bonne amitié.
Léandre
Je n'en crois rien, monsieur ; la froideur conjugale Ne sera jamais de son goût, Et son ardeur toujours égale Depuis six mois a mis ma patience à bout.
Regardant la femme.
Arlequin
Depuis six mois il est à la torture. Depuis six mois aussi... La plaisante aventure ! De votre cher époux peut-on savoir le nom ?
Isabelle
C'est Léandre, monsieur.
Arlequin
Comment vous nomme-t-on ?
Léandre
Léandre.
À la femme.
Arlequin
Justement. La chose est avérée, C'est le mari de la voilée. Je veux m'en divertir. Écoutez-moi tous deux. Je vais d'un seul arrêt satisfaire vos voeux. Vous qui cherchez une femme inconstante, Croyez que celle-ci remplira votre attente ; Jamais son trop d'amour ne vous fatiguera, Et du moment qu'elle vous connaîtra, Je vous réponds de son indifférence. Pour vous, Dont la volage instance A pour but de changer, pour changer seulement, Vous consentiriez aisément À l'hymen que je vous propose : Mais il n'est point de bail sans clause, Et je veux absolument Que sans résister un moment, Vous vous preniez tous deux.
Isabelle
Quoi donc, sans se connaître ?
Arlequin
Vous aimez mieux, peut-être, Garder l'époux que vous avez ?
Isabelle
Que vous m'embarrassez !
Léandre et Isabelle s'épousent, puis se découvrent. Le gouverneur qui reconnaît qu'il a été trompé, et que c'est sa femme qu'il vient de marier à Léandre, après les premiers emportements, consent d'en épouser une autre, ratifie leur mariage, et ordonne la fête qui suit.
Arlequin
Épouser au hasard, c'est la bonne méthode, Rien n'est plus à la mode, Et tous les jours on unit mille époux, Qui se connaissent moins que vous. Allons, allons, de peur que ce mari, dont vous êtes lasse, et que cette femme qui vous aime si tendrement, ne viennent s'opposer au troc, il faut vous marier promptement. Allons, donnez-vous la main, je vous marie dès à présent.
Arlequin
Hymen, pour aujourd'hui faites cesser les plaintes, Fermez bien cette main si pleine de malheurs ; Rallumez vos flammes éteintes Et changez vos chaînes en fleurs. Aux nouveaux mariés. Ô troupe moins mal-assortie, Pour vous bien réjouir, songez combien d'époux Vont vous porter envie, Et voudraient, comme vous, Goûter en un seul jour les charmes du veuvage, Et les plaisirs d'un nouveau mariage.
Les violons jouent un menuet, et tous les époux moins mal-assortis passent en dansant deux à deux, et l'Hymen les marie.
Le Dieu Hymen
Craignez le premier feu du flambeau de l'hyménée, Il brille autant que celui de l'amour : Mais bien souvent, en moins d'un jour, Sa flamme se change en fumée. Tu dis qu'en troquant de femme, Tu trompes ton compagnon ; Toi, tu le penses dans l'âme : Vous avez tous deux raison. Mais avant que le coq chante, Je crains bien que le plus fin Du marché ne se repente, En regrettant sa catin.
Arlequin
Car toujours la plus charmante C'est la femme du voisin. Le Cabaretier dont la femme laide A épousé le procureur. Le seul défaut de ta laide, C'est qu'elle achète un amant : Aussi cher que quand tu plaides, Tu payes un témoin Normand ? Le Procureur dont la femme coquette A épousé le Cabaretier, répond. Si jamais la tienne attrape La clef du coffre au magot, Que de plumets par étape Te grugeront comme un sot !
Arlequin
Quand la femme met la nappe, Le mari paie l'écot. La jardinière qui a épousé le jeune homme. Quitter le compère Ambroise Pour un jeune damoiseau, C'est bien troquer en matoise Sa miche pour du gâteau.
répond
Jardinier
Mais la fille du village Se lasse de pain au lait. Le chat revient au fromage, Et la servante au valet.
On continue à danser.
Arlequin
Le pain bis pour le ménage, Vaut bien mieux que le pain mollet,
Arlequin
En faveur de notre fête, Combien d'époux à l'envi, Sans me présenter requête, Vont changer de femme aussi ! Mais tel qui sans privilège Cherche à rire chez autrui. Retrouve après ce manège Le voisin qui rit chez lui.