Anecdote dramatique · 1861

Potemkin

d’Eugène Scribe

Représentation
≈ 46 min
Distribution
2 femmes, 3 hommes
Répliques
334
Écriture
En prose
Dans l’app
Importable

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Le Prince Potemkin H 151 ≈ 28 min 6
Catherine de Russie F 57 ≈ 10 min 2
La Comtesse Branitzka F 58 ≈ 6 min 2
Mouravieff H 42 ≈ 1 min 2
Comtesse N 15 ≈ 1 min 1
Prince De Ligne N 4 ≈ 1 min 1
Le Comte Momonoff H 3 ≈ 1 min 1
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle Potemkin
Le Prince Potemkin
Catherine de Russie absentabsentabsentabsent
La Comtesse Branitzka absentabsentabsentabsent
Mouravieff absentabsentabsentabsent
Comtesse absentabsentabsentabsentabsent
Prince De Ligne absentabsentabsentabsentabsent
Le Comte Momonoff absentabsentabsentabsentabsent
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Potemkin

Scène 1

La Comtesse Branitzka, Le Prince Potemkin, Le Major

La Comtesse Branitzka

Midi... Et il dort encore.

Le Prince Potemkin

Constantinople... Constantinople... C'est là le chemin !... En avant !

La Comtesse Branitzka

Grégoire, éveillez-vous.

Se mettant sur son séant.

Le Prince Potemkin

À moi, Grenadiers !... Qui vient là ?... Ah ! C'est toi, Comtesse... Toi, ma nièce bien aimée... Pourquoi m'éveiller en ce moment ?

La Comtesse Branitzka

Voici le milieu du jour ; et tous les grands de l'Empire, les ministres de Catherine sont là, dans votre antichambre, à attendre votre lever.

Se frottant les yeux.

Le Prince Potemkin

Qu'ils attendent !... Et quand Catherine elle-même serait avec eux, qu'ils attendent. Je faisais chanter un Te Deum dans la grande mosquée.

La Comtesse Branitzka

Des projets d'agrandissement, même en dormant !

Le Prince Potemkin

Oui, l'empire russe est trop étroit ; j'y suis gêné : je n'y respire pas... Ah ! S'il ne tenait qu'il moi !...

La Comtesse Branitzka

Et que voulez-vous de plus ?

Le Prince Potemkin

Ce que je veux ! Ce que je veux !... Être heureux, et je ne le suis pas... Quand n'aurai-je rien à faire ? Quand pourrai-je me reposer ?... Le bonheur, c'est le repos.

La Comtesse Branitzka

Vous voilà bien !... Ami de la paresse et toujours au travail !... Envieux de tout ce que vous ne faites pas et ennuyé de tout ce que vous faites !

Le Prince Potemkin

Le moyen de ne pas l'être ! Toujours des craintes, des inquiétudes... J'avais laissé en mon absence le commandement de l'armée à Ramanzoff ; et j'ai reçu hier la nouvelle...

La Comtesse Branitzka

D'une défaite.

Le Prince Potemkin

Non ; d'une victoire !... Je le rappellerai.

La Comtesse Branitzka

Y pensez-vous ?

Montrant les papiers qui sont sur la table.

Le Prince Potemkin

Pour le récompenser... Il est vieux, il faut qu'il se repose... c'est à nous de combattre... je retournerai commander... Le prince Repnin et Souwarow m'inquiètent aussi ; mais je ne peux pas être partout. Et ces édits, ces ukases à rendre ; ces établissements à créer, ces ordres à signer... tout retombe sur moi.

La Comtesse Branitzka

Chaînes pesantes ! Esclavage continuel, dont vous seriez bien fâché d'être délivré !...Vous, mon cher oncle, qui, il y a vingt ans, n'étiez qu'un petit élève en théologie, à l'université de Moscou , plus tard simple porte-enseigne dans les gardes, et maintenant...

Le Prince Potemkin

« Au Prince Potemkin, premier ministre, généralissime de toutes les armées russes, grand amiral des flottes de la Mer Noire, de la mer d'Azov et de la Mer Caspienne, grand hetman des Cosaques, etc., etc... »

La Comtesse Branitzka

Eh ! Mon Dieu ! Que de titres !...

Lisant.

Regardant la signature.

Le Prince Potemkin

C'est à coup sûr quelqu'un qui demande... Ah ! Rien que cela... Le titre de chambellan... Une place qui admet dans l'intimité de l'impératrice »... Et qui donc !... Le Comte de Schérémézoff.

La Comtesse Branitzka

Un joli cavalier.

Le Prince Potemkin

Ce n'est pas un mal.

La Comtesse Branitzka

De plus un homme de tête et de mérite.

Le Prince Potemkin

Il n'aura pas la place !... Colonel, s'il le veut... général, si cela lui plaît... Nous l'enverrons avec le Prince Repnin. Il y a là de la gloire à gagner et des coups de fusil.

La Comtesse Branitzka

Et s'il revient avec un bras ou une jambe de moins ?

Le Prince Potemkin

Alors il n'y aura plus de danger, nous le ferons chambellan.

La Comtesse Branitzka

Ah! vous êtes jaloux !

Le Prince Potemkin

Moi ?... Et de quoi ? Me crois-tu donc amoureux ? Je ne l'ai été que deux fois dans ma vie... D'abord, il y a vingt ans, lorsque ma fortune en dépendait ; lorsque dans la conquête d'une maîtresse je voyais celle de la Russie. Il fallait plaire, pour renverser ces ambitieux Orloff ; et quand je me rappelle leurs affronts, celui surtout du jeu de paume, j'avais la rage dans le coeur ; je n'ai jamais été plus aimable que ce jour-là, et de ce jour je fus heureux... Je fus empereur.

La Comtesse Branitzka

Et votre amour, que devint-il dans le Palais des Czars ?

Le Prince Potemkin

Amour de gloire et de puissance... Celui-là dure toujours, et mourra avec moi... Par lui, ou est grand on est envié... On souffre, mais on règne !... Et cette fortune immense, colossale, que la Russie, que l'Europe entière essaie en vain de renverser, toi seule, Nadèje, as manqué de l'ébranler.

La Comtesse Branitzka

Moi !

Le Prince Potemkin

Oui ! Il n'y a que toi que j'aie aimée, toi, jeune fille que j'avais élevée ; c'est ma seule faute en politique... Et quand j'y pense... Quelle folie ! Quelle fièvre me tenait alors !... Je me rappelle qu'un jour, là, à tes pieds, je te disais : « L'amour d'une souveraine, le trône de la Russie... Tout pour un seul de tes regards. » Et ce jour-là, je l'aurais fait... J'aurais tout sacrifié.

La Comtesse Branitzka

Oui ; mais le lendemain !

Le Prince Potemkin

Le lendemain... Je ne dis pas... Mais y songe-t-on quand on aime ?

La Comtesse Branitzka

Et tu te croyais amoureux !

Le Prince Potemkin

Je l'aurais juré, et souvent, Nadèje, je le jurerais encore.

La Comtesse Branitzka

Erreur ! Tu ne seras jamais qu'ambitieux... Et moi, je ne serai jamais que ton amie, ta nièce, ta fille... Tout le monde te craint, te respecte ou t'admire... Il faut bien qu'il y ait quelqu'un qui t'aime... Ce sera moi.

Le Prince Potemkin

Jamais je n'en eus plus besoin... Jamais je n'ai été plus malheureux, plus ennuyé... Courtisé par eux tous et moi même courtisan assidu, obligé d'épier, de deviner les fantaisies d'une souveraine ; de prévenir tous ses voeux ; de ne pas lui laisser même un désir à former... Et souvent elle en a de si extraordinaires, de si bizarres, de si absurdes !

La Comtesse Branitzka

Elle, Catherine, notre magnanime impératrice !

Le Prince Potemkin

Oui, c'est un grand souverain, un grand homme ; mais c'est une femme ! Maîtresse d'un empire immense, ses caprices sont plus grands encore que son pouvoir ; et ce despotisme intérieur, ces royales fantaisies d'une imagination en délire, moi seul en suis le témoin et la victime. Froide et impassible aux yeux de sa cour et de toute l'Europe, on ne voit en elle qu'un grand politique, un conquérant, un roi législateur : c'est la raison, la philosophie sur le trône ! Et Voltaire rappelle un sage. Ah ! S'il avait été à ma place, il saurait à quoi s'en tenir.

La Comtesse Branitzka

Vraiment !

Le Prince Potemkin

Et voilà comme on écrit l'histoire ! Ah ! Que de fois j'ai maudit l'empire du jupon ! Que de fois, foulant la pourpre des czars, accablé de bonheur et d'ennui, tenant dans mes bras ma fortune, je la pressais contre mon coeur, non avec amour, mais avec rage, comme pour l'étouffer !

La Comtesse Branitzka

Quelle horreur !

Le Prince Potemkin

Qu'ai-je dit ?... Je te confie tout, Nadèje, je te laisse lire dans mon coeur, et j'ai tort peut-être ; car si tu me trahissais, si tu me livrais à mes ennemis !...

La Comtesse Branitzka

Se défier de moi !

Le Prince Potemkin

Non pas de toi ; mais tu es jeune, tu es jolie, tu es entourée de courtisans qui t'adorent, ne t'y trompe pas, parce que tu es la nièce de Potemkin.

La Comtesse Branitzka

Et pour d'autres raisons aussi.

Le Prince Potemkin

C'est là ce qui m'effraie. Tu n'aurais qu'a les aimer; tu leur livrerais mes secrets. Je ne le veux pas, je le défends, ou sinon...

La Comtesse Branitzka

Sinon, le knout, la Sibérie...

Le Prince Potemkin

Oui, je puis tout... et malheur à eux, malheur à toi !

La Comtesse Branitzka

À merveille ! Voilà qui est galant, qui est aimable ! Et j'admire, Potemkin, comment ton caractère réunit à la fois les avantages et les défauts les plus opposés. Semblable en tout à l'empire russe, que tu soutiens, et dont tu es la vivante image, tu es, comme lui, moitié civilisé et moitié barbare. Il y a en toi de l'Asiatique, de l'Européen, du Tartare et du Cosaque ; mais ce dernier domine. Je n'en veux pour preuve que la déclaration que tu viens de me faire.

Le Prince Potemkin

Qui, moi ? Pardonne, Nadèje.

La Comtesse Branitzka

Non pas ; et pour te punir, j'achèverai ton portrait, et je te forcerai à te regarder. Gâté par la fortune, blasé sur toutes les jouissances de la vie, malheureux à force d'être heureux, grand général, ministre habile, mais tour à tour despote et populaire, avare et magnifique, libertin et superstitieux.

Le Prince Potemkin

Moi !

La Comtesse Branitzka

Oui, oui, tu crois en toi, en ton étoile, et tu ne redoutes rien, si ce n'est le diable, que tu révères beaucoup.

Le Prince Potemkin

Quelle folie !

La Comtesse Branitzka

D'où vient donc alors ce cachet magique que tu portes toujours là, sur ton sein ?

Le Prince Potemkin

Tais-toi, tais-toi ; tu blasphèmes ! Et quand il serait vrai, quand j'aurais cette faiblesse, le diable a assez fait pour moi pour que je fasse quelque chose pour lui. Franchement, il faut qu'il se soit mêlé de mes affaires. Je crois souvent que c'est lui qui me conseille.

La Comtesse Branitzka

Oui, tout à l'heure encore, quand il te portait à soupçonner ta meilleure, ta seule amie ! Moi qui ne tiens ni à tes honneurs, ni à ton pouvoir ; moi qui ai tout refusé, jusqu'à ton amour ; moi enfin qui n'ambitionne rien que ton amitié, et qui braverais pour elle le knout et la Sibérie, que tu as daigné me promettre tout à l'heure.

Le Prince Potemkin

Ah ! Ma nièce chérie ! Ah ! Nadèje ! Je suis monstre, un ingrat.

La Comtesse Branitzka

Non, je te l'ai dit, tu es ambitieux, et voilà tout... Mais habillez-vous, donnez vos audiences, car on vous attend. Je vous dirai plus tard ce qui m'amène.

Le Prince Potemkin

Non pas, toi d'abord, toi avant tout... Parle ; que veux-tu ? Je suis riche ; l'impératrice m'a envoyé hier cinq cent mille roubles, elles sont à toi.

La Comtesse Branitzka

Je ne veux rien pour moi ; je viens vous parler pour un pauvre diable, un simple soldat auquel je m'intéresse.

Le Prince Potemkin

Je le fais officier.

La Comtesse Branitzka

Au contraire : il veut son congé. Voici son nom et celui de son régiment.

Riant.

Le Prince Potemkin

Mouravieff, grenadier au régiment de Kherson... régiment arrivé hier à Saint-Petersbourg. Comment ce soldat a-t-il l'honneur d'être votre protégé ?

La Comtesse Branitzka

C'est depuis ce matin. Il était de garde à l'hôtel des Monnaies, où un incendie venait de se déclarer, et il restait immobile sous les armes dans sa guérite en feu, parce que le caporal qui l'avait mis en faction n'était pas là pour le relever.

Le Prince Potemkin

Bel exemple de discipline russe !... Obéissance aveugle ; c'est le secret de notre force. Une armée qui ne raisonne pas plus que cela est une armée invincible. .

La Comtesse Branitzka

Quoi qu'il en soit, je m'intéresse à mon jeune soldat, car il est jeune, un superbe grenadier, qui ne répond que par monosyllabes ; je l'ai interrogé, et il fait la conversation comme il fait l'exercice.

Le Prince Potemkin

En douze temps.

La Comtesse Branitzka

Et je lui ai promis son congé ; car il est amoureux, et il doit épouser dans son pays une jeune fille qui l'attend aussi patiemment qu'il attendait le caporal.

Le Prince Potemkin

Vraiment ! Je veux le voir. Holà ! Quelqu'un.

La Comtesse Branitzka

Je suis sûre que cela vous amusera et vous intéressera.

À la Comtesse.

Le Prince Potemkin

Qu'on fasse venir sur-le-champ ce soldat. Vous me restez ; vous déjeunez avec moi.

La Comtesse Branitzka

Volontiers... Mais vos audiences...

Le Prince Potemkin

Je ne reçois pas. Vous direz que je travaille avec l'impératrice, et qu'on ne me dérange pas. Rien ne doit déranger un ministre qui déjeune ou qui dîne. C'est le seul moment où il vive pour lui.

La Comtesse Branitzka

Encore un défaut à ajouter au portrait... Vous êtes gourmand.

On a servi le déjeuner.

Buvant.

Le Prince Potemkin

C'est qu'il n'y a que cela de réel et de positif ; c'est le seul plaisir d'autrefois qui me soit resté fidèle dans ma grandeur. Allons ! À table... Voyons ces vins de France. À vous, Comtesse !

La Comtesse Branitzka

Et moi je bois au vainqueur d'Oczakoff !

Ils mangent tous deux.

Le Prince Potemkin

Flatteuse ! Quelles nouvelles débile-t-on à Saint-Petersbourg ? En savez-vous de piquantes dont je puisse divertir l'impératrice ?

La Comtesse Branitzka

On ne parle dans toutes les sociétés que de l'aventure de cette pauvre princesse Waronska.

Le Prince Potemkin

Ah ! Oui... je sais.

La Comtesse Branitzka

Cela vous fait rire, un attentat pareil ! Un homme de rien, un mougik, un cosaque, employer la violence contre une femme de qualité ! Déshonorer une noble famille !

Le Prince Potemkin

J'en conviens comme vous, c'est épouvantable, et je ne ris que parce que la Princesse est de toute la Cour la vertu la plus prude et la plus sévère.

La Comtesse Branitzka

Est-ce une raison ?

Le Prince Potemkin

Non, sans doute. Aussi les lois ont prononcé : le mougik Iglou est condamné à mort, et sera probablement exécuté aujourd'hui ou demain, dès que l'impératrice aura signé son arrêt, que j'ai là.

La Comtesse Branitzka

C'est justice.

Le Prince Potemkin

Toutes les femmes penseront comme vous.

La Comtesse Branitzka

Et les hommes aussi.

Le Prince Potemkin

Certainement... Mais d'autres nouvelles plus gaies qui celle-là.

La Comtesse Branitzka

On dit, ce qui n'est guère probable, que les Turcs vont nous céder la Crimée.

Le Prince Potemkin

C'est déjà fait. J'ai conquis sans combattre les plus riches provinces musulmanes.

La Comtesse Branitzka

Et comment cela ?

Le Prince Potemkin

On le saura plus tard... Quand ce sera ma propriété.

La Comtesse Branitzka

Y pensez-vous ?

Le Prince Potemkin

C'est là l'objet de mes voeux, c'est là que je veux amener Catherine. Le gouvernement de la Crimée, joint à ceux d'Astrakan et d'Azov, que je possède déjà, me rendront un souverain plus puissant que bien des souverains de l'Europe. Alors je pourrai tout braver... même un caprice de femme !

La Comtesse Branitzka

Que dites-vous ?

Le Prince Potemkin

Qu'il faut toujours qu'un favori songe à se rendre indépendant. Arrivé où je suis, je ne puis plus descendre : et si je tombe, ce sera en montant. Mais, grâce au ciel, nous n'en sommes pas là.

La Comtesse Branitzka

L'impératrice vous aime tant !

Le Prince Potemkin

Je le crois, car je lui suis nécessaire.

La Comtesse Branitzka

Vous exercez sur elle une telle influence !

Le Prince Potemkin

Pas toujours. Il y a ici quelque machination qui se trame et que je veux déjouer. Depuis hier, Sa Majesté est rêveuse, préoccupée : elle a dans l'âme une pensée que je ne connais pas, et dont je veux me rendre maître.

La Comtesse Branitzka

Peut-être un rival qu'elle va vous donner ?

Le Prince Potemkin

Si ce n'était que cela, je le saurais, elle me l'aurait dit.

La Comtesse Branitzka

Est-il possible ?

Le Prince Potemkin

C'est un traité passé entre nous. Je vois les choses trop en grand, et elle aussi, pour attacher de l'importance aux mutations de ce genre ou aux nombreuses promotions que peut faire Sa Majesté. Comme souveraine, elle a le droit de nommer à tous les emplois ; mais j'exige, moi, premier ministre, que les choix soient soumis à mon approbation.

La Comtesse Branitzka

C'est admirable.

Le Prince Potemkin

Traité auquel elle n'a jamais manqué, et qu'elle a toujours exécuté avec une fidélité et une bonne foi vraiment impériales. C'est à moi alors de n'admettre dans le personnel que des sujets qui ne peuvent me porter ombrage. J'ai nommé dernièrement le Comte Momonoff, jeune Moscovite très distingué, qui n'a pas en politique deux idées de suite, mais qui réunit du reste toutes les qualités nécessaires au poste brillant où je l'ai placé et où je tâcherai de le maintenir.

La Comtesse Branitzka

Je ne puis revenir de ma surprise.

À un Major qui entre.

Le Prince Potemkin

Pourquoi donc ? Nous avons chacun nos attributions. Ce sont deux ministères, deux départements tout-à-fait distincts, et où souvent ce n'est pas moi qui suis le plus occupé. Qui vient là ? Que voulez vous ?

Le Major

Ce grenadier au régiment de Kherson, que votre altesse a fait demander, est là, conduit par quatre fusiliers.

La Comtesse Branitzka

Il ne fallait pas tant de cérémonies.

Le Prince Potemkin

Qu'il entre.

Scène 2

Le Prince Potemkin, Mouravieff, Comtesse

Parait un grenadier d'une belle figure, fort et vigoureux, taille de six pieds. Il reste au fond de l'appartement, droit, immobile, et les bras collés contre le corps.

Le Prince Potemkin

C'est toi qu'on nomme Mouravieff ?

Mouravieff

Oui, Général.

Il s'avance tout d'une pièce, et reste auprès de la comtesse. Potemkin l'examine.

Le Prince Potemkin

Approche, et ne te trouble pas ainsi. En effet, il est très bien. Ce n'est pas la première fois que nous nous voyons. N'étais-tu pas avec moi au siège d'Oczakoff ?

Mouravieff

Oui, général.

Le Prince Potemkin

Sous le bastion à gauche, deuxième batterie ?

Mouravieff

Oui, général.

À Mouravieff.

Voyant qu'il se tait.

Le Prince Potemkin

C'est un brave qui s'est bien montré. Tu aimes donc la gloire ? Réponds donc.

Mouravieff

Excusez, général ; je n'entends pas !

Le Prince Potemkin

Il me semble cependant que je parle russe. Je te parle, mon camarade, de la gloire qui a si bien payé nos travaux.

Mouravieff

Bien payé ; oui, général, nous avions six kopecks par jour.

Comtesse

Et c'est pour six kopecks que tu restais dans cette batterie ?

Mouravieff

Oui, Altesse, le caporal m'y avait mis.

Comtesse

Et si tu avais reculé ?

Comtesse

J'aurais eu le knout.

Le Prince Potemkin

Tu crains donc le knout ?

Mouravieff

Oui, général.

Comtesse

C'est la honte qu'il faut craindre.

Mouravieff

Oui, altesse.

Le Prince Potemkin

Et depuis, où as-tu servi ?

Mouravieff

À Ismail.

Comtesse

Avec Souwarow ?

Mouravieff

Oui, altesse.

Comtesse

Un assaut qu'on dit terrible ! Et tu t'en es tiré avec honneur !

Mouravieff

Oui, Altesse, j'y ai gagné cinquante roubles.

Le Prince Potemkin

Et comment cela ?

Mouravieff

Le général avait ordonné le pillage pendant deux jours.

Comtesse

Quelle horreur !

Le Prince Potemkin

Le pillage et tout ce qui s'ensuit ?

Mouravieff

Oui, général.

Comtesse

Et... tu as... pillé ?

Mouravieff

Oui, altesse, le général l'avait dit.

Comtesse

Et si tu avais refusé ?

Mouravieff

J'aurais eu le knout.

Comtesse

Toujours le knout ! Il paraît que c'est le mobile de l'honneur national ; et quoi que vous en disiez, mon cher oncle, malgré votre admiration pour la discipline et l'obéissance passives, il me semble que le jour où ils comprendront qu'une balle est aussi à craindre que le knout, votre invincible armée sera bientôt en déroute.

À Mouravieff.

Le Prince Potemkin

Tais-toi !... Tais-toi !... Avant qu'ils en viennent-là, l'Europe sera à nous, et voilà pourquoi nous nous battons. Tu veux donc ton congé ?

Mouravieff

Oui, général.

Le Prince Potemkin

Ton pays ?

Mouravieff

Astrakan.

À la Comtesse.

À Mouravieff.

Le Prince Potemkin

Mon gouvernement ! C'est un de nos paysans. Tu vas, en y retournant, te trouver serf et esclave.

Mouravieff

Oui, général.

Comtesse

Pauvre homme !

Le Prince Potemkin

Si je te donnais la liberté ?

Mouravieff

Comme vous voudrez.

Le Prince Potemkin

'Ou bien une vingtaine de roubles ? Lequel aimes-tu le mieux ?

Mouravieff

Mon général veut rire ?

Le Prince Potemkin

Non, parle.

Mouravieff

Par Saint Nicolas, j'aime mieux les roubles.

À Mouravieff.

Le Prince Potemkin

Que vous disais-je ! Vous voyez qu'ils sont encore loin de raisonner, et que l'Europe est plus près d'être à nous que vous ne pensez. C'est bien ; en voilà trente à cause de tes principes. Retourne chez toi, va te marier ; aie des enfants, je te l'ordonne.

Mouravieff

Oui, général.

Le Prince Potemkin

Et beaucoup, nous en faut.

Mouravieff

Oui, général.

Le Prince Potemkin

Sinon le knout. Reviens dans deux heures, ton congé sera expédié.

Mouravieff

Oui, général.

Mouravieff salue, fait un demi-tour à droite, et sort tout d'une pièce, comme il était entré.

Le Prince Potemkin

Remercie Madame, salue et va-t'en. Marche. Eh ! Bien, Comtesse, es-tu contente ?

Comtesse

Pas trop ; il m'intéressait davantage ce matin. J'aimerais autant une armée qui raisonnât.

Souriant.

Entre par une petite porte à droite un officier des gardes, qui s'approche vivement de Potemkin et qui lui dit à demi-voie : L'impératrice.

Le Prince Potemkin

Tu es bien difficile. Ce gaillard-là est peut-être le plus instruit et le plus éclairé de son régiment. C'est pour cela qu'en bonne politique, et outre le désir de vous être agréable, j'ai bien fait de lui donner son congé ; il pourrait gâter les autres.

Comtesse

L'impératrice dans ces lieux !

Le Prince Potemkin

Oui, elle vient souvent le matin dans ces lieux par la galerie couverte qui conduit de son palais au mien. Adieu, Nadèje.

Comtesse

Je me retire.

Le Prince Potemkin

À ce soir. Il y a cercle à la Cour, on vous y verra ?

Comtesse

Oui, mon cher oncle.

Scène 3

Le Prince Potemkin, Catherine de Russie

Un instant après et par la porte à droite entre Catherine. Elle porte une tunique de velours nacarat, des diamants dans les cheveux. Elle s'avance d'un air préoccupé. Potemkin se lève et s'incline respectueusement. Catherine fait signe à l'officier des gardes de sortir.

Haut.

Le Prince Potemkin

Encore cet air sombre et rêveur ! Cela ne l'a pas quittée depuis hier soir. Il y a quelque chose qu'elle me cache, que peut-être elle se cache à elle-même. Je le saurai. Mon auguste souveraine a-t-elle bien reposé ?

Catherine de Russie

Oui, très bien.

Le Prince Potemkin

Et comment se trouve-elle ce matin ?

Catherine de Russie

Mal... J'ai de l'humeur.

Le Prince Potemkin

Et pourquoi ?

Catherine de Russie

Je ne sais, je viens vous le demander.

Le Prince Potemkin

Une telle confiance m'honore beaucoup : le difficile est d'y répondre. Votre Majesté aurait-elle quelques plaintes à me faire du Comte Momonoff ?

Après un instant de réflexion.

Catherine de Russie

Du tout... au contraire ! Sujet fidèle et dévoué dont je vous remercie ; il est comme il faut être... Très bien, très bien. Peu d'esprit, par exemple.

Le Prince Potemkin

Votre Majesté en a tant !

Catherine de Russie

Pas aujourd'hui ; et ayez celui de ne pas me faire des compliments, car je suis mal disposée. Tout m'ennuie, tout me contrarie. J'ai reçu de mauvaises nouvelles, des nouvelles de France. Leur révolution marche.

Le Prince Potemkin

Ce n'est pas cela qui doit vous inquiéter ; la France est loin.

Catherine de Russie

Voilà le mal. Il faudrait en être près.

Le Prince Potemkin

Cela viendra. Nous avons déjà pris la Pologne ; cela nous rapproche.

Catherine de Russie

Et ce qui me déplaît le plus, c'est l'arrivée des émigrés français ; on m'annonce même celle du comte d'Artois.

Le Prince Potemkin

Que vient-il faire ?

Catherine de Russie

Demander des secours.

Le Prince Potemkin

Et vous leur en accorderez ?

Catherine de Russie

Aucun. Qu'ils se déchirent entre eux ; que la Prusse et l'Autriche s'en mêlent ; qu'ils s'épuisent, qu'ils s'affaiblissent tous : nous verrons après.

Le Prince Potemkin

C'est bien.

Souriant en elle même.

Catherine de Russie

En attendant, si le prince vient à ma Cour, j'entends qu'on le reçoive avec les plus grands honneurs. Je veux même, puisqu'on le cite comme un chevalier français, je veux, devant toute ma Cour, lui faire un présent chevaleresque auquel il sera sensible... Je lui donnerai mon épée.

Le Prince Potemkin

C'est à lui de s'en servir.

Catherine de Russie

Une épée de femme !... Le présent est léger... C'est la tienne qu'il lui faudrait, brave Potemkin, si elle n'était pas trop lourde pour son bras.

Avec chaleur.

Le Prince Potemkin

Celle-là, vous le savez, ne sort jamais du fourreau que pour le service de ma glorieuse souveraine. Car elle est à vous, Catherine, comme mon sang, comme ma vie, comme tout ce que je possède... et au nom de ce dévouement tant de fois éprouvé, au nom de l'amitié la plus tendre, daignez me dire quelle idée importune vous préoccupe depuis hier.

Catherine de Russie

Moi !... Qui peut vous faire croire ?... Qui vous a dit !...

Le Prince Potemkin

Comment ne m'en serais-je pas aperçu ! Mon existence, à moi, c'est vous ; et rien de ce qui vous intéresse ne peut m'échapper.

Catherine de Russie

Eh bien ! Oui, s'il faut vous l'avouer, ces négociations que vous avez commencées pour l'acquisition de la Crimée... m'inquiètent beaucoup... C'est si important !

Le Prince Potemkin

N'est-ce que cela ? Nous avons réussi, et au delà de nos voeux. Sahim-Guerray, le khan des Tartares , effrayé par mes menaces et voyant ses ports bloqués par nos vaisseaux, vient de lui-même nous offrir ses riches provinces. Nous ne les prenons pas, on nous les donne.

Catherine de Russie

Que dites-vous ?

Le Prince Potemkin

Que le descendant de Gengis-Khan a cédé et vendu la Crimée pour une faible somme qu'on lui payera dans cinq ans, ou qu'on ne lui payera pas, selon l'état de nos finances... Voici l'acte de vente, signé par lui, et que je soumets à votre approbation ; en attendant, nos troupes sont déjà entrées sur son territoire, et ont pris possession.

Froidement.

Catherine de Russie

Il serait possible ? C'est bien, Potemkin, j'en suis ravie ; car, je vous l'ai dit, c'est là tout ce qui me tenait au coeur.

Haut à Catherine.

Le Prince Potemkin

Elle me trompe : ce n'est pas cela. Vous savez de quelle importance il est d'organiser ces nouvelles provinces, d'y introduire les arts nés de la civilisation. Ce beau pays ne demande qu'à être cultivé pour devenir le plus fertile de l'empire, et peut-être de l'Europe... La Crimée sera le grenier de la Russie... Mais, pour obtenir promptement de pareils résultats, il faut s'en rapporter à quelqu'un qui donne à tout le mouvement, l'impulsion et la vie ; quelqu'un , en un mot, qui sache à la fois concevoir et exécuter.

Catherine de Russie

Je comprends... Vous, par exemple.

Le Prince Potemkin

Pourquoi pas ? Qui eut part à la peine peut bien l'avoir à la récompense.

Catherine de Russie

Nous verrons... Nous en parlerons.

Le Prince Potemkin

Pourquoi attendre ?

Catherine de Russie

Vous avez déjà les gouvernements d'Azov et d'Astrakan. Ce serait aussi vous accabler de trop de soins et de travaux.

Le Prince Potemkin

Vous me refusez ?

Catherine de Russie

Je ne dis pas cela... mais dans un autre moment... plus tard on s'en occupera.

Le Prince Potemkin

Il ne sera plus temps... Le temps nous presse... Il faut être prêt avant que l'Europe ne s'éveille ; et c'est dans l'intérêt du pays, dans le vôtre, que j'insiste encore, et que j'oserai vous dire qu'il le faut... que je le demande... que je le veux.

Catherine de Russie

Et moi, je ne le veux pas.

Le Prince Potemkin

C'est la première fois que le caprice et l'humeur vous font repousser ce qui est juste et convenable... Voilà la récompense des services que, tout à l'heure encore, je viens de vous rendre , et que dans tout autre moment vous auriez su apprécier... Voilà le prix de tant d'affection et d'amour... Catherine... Catherine... Vous m'avez froissé et humilié : je suis malheureux et mécontent... mécontent de vous.

Catherine de Russie

Et tu n'es pas le seul... Moi aussi je suis mécontente de moi... Je suis bien malheureuse.

Le Prince Potemkin

Vous ! Grand Dieu !... Et que vous manque-t-il ? Souveraine du plus grand empire de la terre, quel désir pouvez-vous concevoir ? Quel voeu pouvez-vous former, qui ne soit à l'instant même réalisé ?

Catherine de Russie

Quel voeu ?... Quel désir ?... Que sais-je ?... Il fut un temps où l'on s'empressait de les deviner... de les prévenir.

Le Prince Potemkin

Y puis-je quelque chose ? Commandez.

S'asseyant.

Catherine de Russie

Eh ! Mon Dieu, non : cela ne dépend pas de vous ; vous n'y pouvez rien, ni moi non plus... Brisons là... qu'il n'en soit plus question... qu'on ne me parle plus de rien, car je sens mon humeur qui me reprend. Quelles affaires y a-t-il ? Battons-nous, dépêchons.

Le Prince Potemkin

Différents arrêts des cours de justice, qu'il vous faut signer. On a condamné les révoltés de Pilten et de Courlande à trois ans de prison.

Écrivant et signant.

Catherine de Russie

C'est bien de l'indulgence... Trois ans de plus.

Le Prince Potemkin

Le receveur des impôts de Novogorod, accusé de concussion, à cinq années en Sibérie.

Catherine de Russie

Six ans de plus.

Le Prince Potemkin

Derschowin, écrivain pamphlétaire, gagé par la Prusse, convaincu d'avoir publié un libelle infâme contre l'auguste personne de Votre Majesté, condamné à la détention perpétuelle.

Catherine de Russie

Dix ans de plus.

Le Prince Potemkin

Un instant... Je demande grâce pour ce supplément de peine.

Déchirant l'arrêt.

Catherine de Russie

Que m'importe !... Grâce toute entière, si vous voulez, pourvu que cela finisse.

Le Prince Potemkin

Nouveau caprice !... Et celui-là, la postérité l'appellera de la clémence.

Voyant Potemkin qui lui présente un papier.

Catherine de Russie

Est-ce tout ? Suis-je débarrassée ? Eh bien ! Encore une signature à donner ?

Le Prince Potemkin

La dernière... et cette fois , votre rigueur n'aura rien à ajouter. C'est l'arrêt de mort de Pierre-Thomas Oglou, mougik au service de la princesse Waronska.

Catherine de Russie

Ah ! Je sais... Depuis hier j'ai entendu parler de cette aventure. Mais vaguement... confusément... Donnez m'en les détails.

Le Prince Potemkin

Quoi ! Votre Majesté exige...

Catherine de Russie

Je n'ai pas, je crois, l'habitude de signer sans savoir de quoi il est question.

Le Prince Potemkin

Il résulte de l'acte d'accusation que Thomas Oglou, esclave, né dans les domaines de la Princesse Irène Waronska, était placé dans son hôtel à Saint-Petersbourg comme valet de pied. Voyant tous les jours sa maîtresse, il avait conçu pour elle une passion ardente et effrénée, que rien n'avait encore décelée. Ce n'est que le vingt-sept juin dernier, d'après les dépositions des témoins, qu'il en lit l'aveu à Michel Mohilof, son camarade, cocher de la princesse : il lui confia qu'étant trop malheureux et n'ayant aucun espoir de cesser de l'être, il voulait le lendemain aller se jeter dans la Néva. Le soir même, il distribua à tous les gens de la maison l'argent et le peu d'effets qui lui appartenaient. Le jour d'ensuite, vingt-huit juin, jour de la Sainte-Irène, patronne de la princesse, il alla de bon matin se confesser, se dirigea ensuite vers la Néva, où il fut aperçu par deux bateliers; mais il paraît qu'avant d'exécuter son dessein, il voulut encore une fois revoir sa maîtresse, et il retourna sur les dix heures à l'hôtel.

Catherine de Russie

Achevez.

Le Prince Potemkin

Le majordome, en le voyant, le gronda de son absence, de sa paresse, et le mit de service à la porte de la chambre de bain, où était la princesse. Il paraît alors que ce misérable, profitant d'un moment où les femmes de chambre venaient de sortir, se rendit coupable de l'attentat pour lequel la Cour suprême vient de le condamner à mort.

Catherine de Russie

Et ce crime est bien prouvé ?

Le Prince Potemkin

Il ne peut y avoir de doute, puisque lui-même en convient et reconnaît que son châtiment est juste. Vous pouvez voir sa déposition consignée dans cet arrêt qui n'attend plus que votre signature.

Catherine de Russie

Je ne la donnerai pas.

Le Prince Potemkin

Y pensez-vous ?

Catherine de Russie

Oui, certainement. Cet homme est plus malheureux que coupable. Je vois là-dedans beaucoup de circonstances atténuantes. Rien de sa part n'était prémédité ; et si jamais, selon moi, il y a eu un cas graciable, c'est celui-là.

Le Prince Potemkin

Votre Majesté ne parle pas sérieusement ?

Catherine de Russie

Si, monsieur. Je suis maîtresse, j'espère, de commuer l'arrêt. Si vous aviez lu le traité des délits et des peines que j'ai traduit de Beccaria, vous verriez qu'il faut encore quelque proportion et quelque rapport entre l'offense et le châtiment. Quel est son crime à ce garçon ? Un caractère trop impétueux, trop ardent, trop brûlant. Hé bien ! Qu'on l'envoie en Sibérie, et qu'on ne m'en parle plus.

Le Prince Potemkin

Mais la famille Waronska est puissante et considérée. Ils vont tous jeter les hauts cris ; la princesse se plaindra.

Catherine de Russie

Et de quoi ? Que veut-elle de plus ? Elle est bien exigeante. Le crime est puni, la vertu récompensée ; la sienne est reconnue, constatée par un jugement authentique. Je connais d'ailleurs son amour-propre , qui égale au moins sa pruderie ; et si l'orgueil du nom fait bruit d'un tel outrage, soyez sûr qu'au fond du coeur sa vanité s'en réjouit.

Le Prince Potemkin

Et en quoi ?

Catherine de Russie

En quoi ?... Vous ne comprenez rien. Croyez-vous qu'elle ne soit pas fière d'avoir inspiré un tel amour ? Une passion si grande, si excessive, qu'elle devient du délire , du fanatisme, et ne compte plus la vie pour rien. Je connais des femmes, qui à coup sûr valent mieux qu'elle , qui ont plus de beauté, de talents, de mérite, et qui ne sont pas si heureuses, qui n'ont jamais été aimées ainsi.

Le Prince Potemkin

Ah ! Madame...

Catherine de Russie

Je ne dis pas cela pour moi. Mais enfin vous prétendiez tout à l'heure que rien n'égalait ma puissance ; va-t-elle jusqu'à faire naître de pareils sentiments ? Non sans doute. Elle n'est donc pas illimitée ; elle a donc des bornes, ce qui est toujours humiliant à s'avouer.

Le Prince Potemkin

Est-il possible ?

Catherine de Russie

Oui, Monsieur, c'est un fait. Vous m'attestiez dans l'instant encore que je n'avais qu'à commander, qu'à désirer... propos ordinaire des courtisans. Eh bien ! Voilà cependant un désir, un voeu impossible à réaliser ; et ce qui pourrait arriver à la dernière femme de mes États ne m'arrivera pas à moi... Pourquoi ? Parce que je suis impératrice. C'est donc une exception, une exclusion formelle que je dois à mon rang, à ma dignité. Et on me vantera encore les prérogatives et les avantages de la grandeur ! Tenez, je déteste la Cour, la flatterie, l'adulation dont on m'entoure, et je suis bien malheureuse.

Haut.

Le Prince Potemkin

Je ne m'attendais pas à celui-là. Comment, Madame, c'est là le chagrin qui préoccupait Votre Majesté ?

Catherine de Russie

Eh bien ! Monsieur, puisque vous m'avez forcée à en convenir... Cette idée-là depuis hier me poursuit et me fâche. Vous me direz que c'est de la susceptibilité : cela se peut ; mais cela est ainsi, et que ce secret que je vous confie ne sorte jamais de votre sein, ou sinon...

Le Prince Potemkin

N'en ai-je pas conservé fidèlement de plus sacrés et de plus importants encore, si c'est possible ? Mais après tout, on a vu tant de choses si extraordinaires ! Il ne faut désespérer de rien : tout peut arriver.

Catherine de Russie

Tout m'arrive dans le monde, excepté cela ; et voilà justement ce qui m'irrite, ce qui cause mon dépit ; car plus j'y songe...

Le Prince Potemkin

Et pourquoi y songer ? Au lieu de s'occuper d'une pareille idée, je chercherais plutôt à l'éloigner. Votre Majesté peut trouver, non pas tout-à-fait dans ce genre-là, mais à peu près, tant de distractions, tant d'autres plaisirs !

Catherine de Russie

Aucun, Monsieur, aucun. Caprice, fantaisie, bizarrerie, si vous voulez ; il n'y a que celui-là qui me plaise, qui sourit à mon ambition, précisément parce que c'est impossible ; et puisqu'il est dit qu'ici-bas, au sein même du bonheur, on doit éternellement désirer quelque chose, ce sera toujours mon rêve, ma chimère, mon idée fixe, cela et Constantinople.

Le Prince Potemkin

Constantinople vaut mieux ; et si Votre Majesté veut en croire mes conseils, si, revenant à des objets sérieux, elle me permet de lui rappeler encore l'organisation de la Crimée ; c'est de ses ports que sortiront les flottes qui vous conduiront à Byzance. Je ne vous demande pour cela que trois ans ; que pendant trois ans je commande dans ces riches contrées...

Catherine de Russie

Non, je vous l'ai dit.

Le Prince Potemkin

Et quelles raisons ?

Catherine de Russie

Jamais ; et puisque ce gouvernement vous plaît tant, puisque c'est là l'objet de vos voeux... Et vous aussi vous désirerez quelque chose... Vous ne l'aurez pas.

Le Prince Potemkin

Mais, Madame...

Elle sort.

Catherine de Russie

Qu'on me laisse. Je retourne à l'ermitage, dans mon cabinet. J'y resterai seule toute la journée ; qu'on ne m'y dérange point ; que personne ne s'y présente, pas même vous. Je suis mécontente, très mécontente. Adieu, prince Potemkin, adieu.

Scène 4

Le Prince Potemkin

Ramassant les papiers épars sur la table et se promenant d'un air agité.

Mettant sa tête dans ses mains.

Levant la tête.

Le Prince Potemkin

Inconcevable ! Inouïe ! Voilà de toutes les fantaisies impériales la plus curieuse que j'aie encore vue, et j'en rirais comme un fou si je n'étais furieux. Elle le veut comme tout ce qu'elle veut, comme souveraine absolue, comme autocrate et comme femme ! Et la voilà inabordable et de mauvaise humeur pour huit jours, pour quinze jours, jusqu'à ce qu'une autre fantaisie ait remplacé celle-ci ; fantaisie aussi absurde peut-être, mais qui du moins, je l'espère, sera possible ; car, quelque adroit, quelque habile courtisan que l'on soit, il n'y a pas moyen, cette fois, de lui donner satisfaction ; et c'est de là pourtant que dépend mon gouvernement de la Crimée, l'accomplissement de mes desseins, et qui sait ? la gloire de Catherine et la prospérité de l'empire. Profonds politiques, savants diplomates, méditez, dessèche : les fibres de votre cerveau, prévoyez tous les obstacles, pour voir toutes vos combinaisons dérangées par un hasard, par un caprice de femme ! Qui vient là ?

Scène 5

Mouravieff, Le Prince Potemkin

Il lève les yeux et voit Mouravieff qui est entré sans qu'il l'ait entendu, et qui est debout immobile auprès de lui.

Mouravieff

C'est moi, général.

Le Prince Potemkin

Encore toi ? Qui t'amène?

Mouravieff

Vous m'avez dit de revenir dans deux heures pour mon congé.

Mouravieff porte la main à son bonnet, fait un demi-tour à droite, et va pour sortir.

Mouravieff fait un demi-tour à gauche, deux pas en avant, et reste immobile comme sous les armes, en attendant le commandement. Potemkin assis, et le coude appuyé sur le bras du fauteuil, le regarde en silence et l'examine de la tête aux pieds.

À Mouravieff, et comme pour essayer son pouvoir sur lui.

Mouravieff marche ou s'arrête au commandement. Potemkin, regardant toujours et continuant a réfléchir.

Haut.

Le Prince Potemkin

C'est vrai ! Je n'ai pas eu le temps d'y penser ; va-t'en au diable. Eh bien ! Où vas-tu ? Reviens ici. C'est pourtant avec cela que l'on gagne des empires et que l'on fonde des dynasties ! Et le sang épais qui coule dans ses veines serait le même que celui d'un noble ou d'un prince ! Non, quoi qu'en disent les philosophes de France, nous ne sommes pas pétris du même limon. Je suis leur seigneur et maître parle fait, par le droit et par la pensée, qui soumet ces machines vivantes, et les force, comme mon cheval de bataille ou comme mon mousquet, à obéir au mouvement que ma main leur imprime, ou que ma volonté leur donne. En avant, - marche. - Halte-là, Immobile image de l'obéissance passive, on peut tout lui prescrire. Avec de tels soldats on peut tout entreprendre, tout oser. Oui, j'oserai. Écoute ici : où étais-tu en garnison ?

Mouravieff

À Smolensk.

Le Prince Potemkin

Es-tu venu à Saint-Petersbourg ?

Mouravieff

Jamais.

Se levant.

Le Prince Potemkin

C'est bien ? Fais attention à la consigne que je vais te donner, et n'y manque en aucun point ; ou sinon, tu me connais... Tu sais que Potemkin n'a jamais menacé en vain.

Mouravieff

Oui, général.

Le Prince Potemkin

Tu vas passer par cette porte.

Mouravieff

Oui, général.

Le Prince Potemkin

Au bout d'un long corridor, tu trouveras un factionnaire qui te dira : halte-là !

Mouravieff

Oui, général.

Le Prince Potemkin

Tu répondras par ces trois mots d'ordre : Courage, cosaque et Constantinople.

Mouravieff

Oui, général.

Le Prince Potemkin

Répète-les.

Mouravieff

Courage, Cosaque et Constantinople.

Le Prince Potemkin

À merveille ! Il est plus fort en intelligence que je ne le croyais. - Il te laissera passer ; tu te trouveras dans une immense galerie où il y a des livres, des statues, des tableaux ; tu la traverseras sans rien regarder.

Mouravieff

Oui, général.

Le Prince Potemkin

Et tout à l'extrémité de cette galerie est une petite porte en bronze dont voici la clef. Prends-la.

Mouravieff

Oui, général.

Le Prince Potemkin

Tu l'ouvriras ; tu entreras, tu refermeras sur toi deux verrous en cuivre doré qui sont en dedans.

Mouravieff

Oui, général.

Le Prince Potemkin

Tu trouveras dans ce cabinet une femme en robe de velours nacarat, avec cinq gros diamants dans les cheveux. Elle sera assise devant une table, occupée à travailler ou couchée sur un sofa.

Mouravieff

Oui, général.

Le Prince Potemkin

Elle te demandera qui tu es, d'où tu viens ? Tu ne répondras pas ; et qu'elle y consente ou non, il faut qu'elle soit à toi, qu'elle t'appartienne.

Mouravieff

Comment, général ?

Le Prince Potemkin

C'est la consigne ! Et elle aura beau sonner ou appeler, ta consigne avant tout.

Mouravieff

Oui, général.

Le Prince Potemkin

Et si tu y manquais, demain le knout.

Mouravieff

Oui, général.

Le Prince Potemkin

Ce soir, ton congé et cinquante roubles ; entends-tu ?

Mouravieff

J'entends.

Mouravieff sort au pas accéléré par la petite porte à droite. Potemkin sort par le fond et dit en riant.

Mouravieff

Attention ! Fixe. - Pas accéléré, marche. Dieu protège la Russie et l'Impératrice !

Scène 6

Catherine de Russie, Le Prince Potemkin, Prince De Ligne, La Comtesse Branitzka, Prlnge De Ligne, Le Comte Momonoff, Ambassadeur D'angleterre, Ambassadeur De Prusse

Le soir du même jour à dix heures. - Un salon de l'ermitage magnifiquement éclairé. Toute la Cour est assemblée. Les ambassadeurs de Prusse et d'Angleterre causent avec la Comtesse Branitzka et d'autres dames. L'impératrice est assise sur un divan, prés de la cheminée ; sa tête est appuyée sur sa main. - À côté d'elle est un jeune homme de vingt-cinq ans, d'une figure charmante, le Comte Momonoff, qui ne dit rien et compte les rosaces du plafond. Le Prince-de Ligne est debout, tournant le dos au feu, et parle avec vivacité à Catherine, qui l'écoute d'un air distrait et comme absorbée par ses réflexions. - Parait Potemkin en uniforme très brillant : il porte le grand cordon de l'ordre militaire de Saint-Georges, d'autres ordres de l'empire et le portrait de Catherine étincelant de diamants ; il entre la tête haute, adresse à la Comtesse Branitzka un sourire d'amitié ; fait de la main un geste de protection au Comte Momonoff, et salue les ministres et les ambassadeurs. Il s'avance près de l'Impératrice, devant laquelle il s'incline en souriant et sans parler.

Catherine de Russie

Eh ! Mon Dieu, Prince Potemkin, d'où vient cet air de triomphe et de contentement ?

Le Prince Potemkin

Mon auguste souveraine est-elle satisfaite de sa journée ?

Catherine de Russie

Que voulez-vous dire ?

Le Prince Potemkin

J'espère que Votre Majesté n'a plus de voeu à former ?

Catherine de Russie

Comment cela !

Le Prince Potemkin

Il ne dépendra jamais de moi, du moins, que tous ses désirs ne soient prévenus.

Catherine de Russie

Eh quoi ! Cela venait de vous !... J'aurais dû m'en douter. Il n'y a au monde que le prince Potemkin pour des surprises pareilles.

Prince De Ligne

Qu'est-ce donc ?

La Comtesse Branitzka

Quelque flatterie sans doute.

Catherine de Russie

Précisément ! Une galanterie d'une originalité et d'une délicatesse dont personne n'aurait eu l'idée !

montrant Potemkin

Prlnge De Ligne

Il est bienheureux !

Le Prince Potemkin

Ce n'est pas moi qui l'ai été le plus.

Le Comte Momonoff

Comment cela ?

Catherine de Russie

Oh ! Vous, Comte Momonoff, vous ne pouvez le savoir. Je regrette seulement de ne pas le dire au prince de Ligne ; j'en suis désolée, mais en vérité, c'est impossible.

Prince De Ligne

Impossible ! C'est un mot que je croyais rayé du dictionnaire russe, depuis que Catherine est sur le trône.

Catherine de Russie

D'aujourd'hui, en effet, je commence à le croire ; je n'ai qu'à parler pour être obéie ! - Prince Potemkin, avant notre partie de whist, je veux vous annoncer ce soir, et devant ces messieurs, que nous vous avons nommé au gouvernement général de la Crimée.

Le Prince Potemkin

Ah ! Madame !

La Comtesse Branitzka

Ambitieux que vous êtes, vous voilà heureux !

Le Prince Potemkin

Ce n'est pas sans peine ! Jamais province n'a été plus difficile à conquérir.

Faisant signe au autres personnes de s'éloigner.

Catherine de Russie

Approchez, Prince, j'ai à vous parler. Messieurs, de grâce, un instant.

Prince De Ligne

Elle veut lui donner des instructions pour l'organisation de la Crimée.

avec assurance

Ambassadeur D'angleterre

Ou plutôt elle lui dicte la réponse à ma note de ce matin.

Le Comte Momonoff

Je crois qu'elle lui fait part d'un plan de campagne contre la France qu'elle est décidée à combattre.

Prince De Ligne

Quelle femme étonnante ! Quel génie !

Ambassadeur De Prusse

Quelle profondeur !

Le Comte Momonoff

C'est prodigieux !

Le Prince Potemkin

Votre Majesté a donc été bien étonnée de voir ainsi ses souhaits réalisés ?

Catherine de Russie

Mais, réalisés... jusqu'à un certain point.

Le Prince Potemkin

Est-ce que mes ordres n'auraient pas été rigoureusement exécutés ? Est-ce qu'il aurait osé manquer à la consigne que je lui avais donnée ?

Catherine de Russie

Non pas ! Non pas ! Le pauvre garçon ! Il n'y a pas de sa faute, mais de la mienne peut-être.

Le Prince Potemkin

Comment cela ?

Catherine de Russie

Oh ! C'est que d'abord j'étais furieuse ; mais en le voyant braver mes menaces et ma colère avec tant d'audace et d'intrépidité... car il n'y a vraiment que le soldat russe pour un sang-froid pareil. Et l'on est fière de commander à de tels hommes.

Le Prince Potemkin

Eh bien ?

Catherine de Russie

Eh bien ! Il m'a intéressée malgré moi ; mon courroux s'est dissipé. Enfin... que vous dirais-je ? Je crois vraiment que mon voeu est encore à se réaliser.

Le Prince Potemkin

Je vois alors, et quoi qu'on ose tenter, que la majesté royale est décidément... inviolable !

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

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