Un Ministre Sous Louis Xv
Scène 1
Le Duc de Choiseul, Chompré, Duc
Le cabinet du ministre.
Revenant prés de son bureau.
Décachetant d'autres lettres qu'il tient à la main.
Décachetant d'autres lettres.
Il prend un portefeuille de maroquin rouge, et y serre tous ces papiers.
S'asseyant devant son bureau.
Il sonne. - Paraît le valet de chambre du duc.
reconduisant jusqu'à la porte de son cabinet et saluant
Le Duc de Choiseul
J'aurai l'honneur de rappeler cette affaire à Sa Majesté. Je ne me trompais pas. J'étais bien sûr, en voyant Monsieur de Noailles de si bon matin, qu'il était mort quelqu'un cette nuit... Demander ! Toujours demander! !... Il semble que la France soit son patrimoine, à lui et aux siens... Un régiment de dragons est vacant, il le lui faut... Et de quel droit ? Et pour qui ?... Pour un parent de sa femme... Le Marquis de l Hôpital sollicite aussi... pour un amant de la sienne... le Chevalier de Cussy... C'est le plus raisonnable. Voilà des titres ! La Marquise est si laide à présent, que ce pauvre chevalier a droit à quelque indemnité. Tout le monde veut donc ce régiment ?... Jusqu'aux archevêques qui s'en mêlent ! Monsieur d Aix, Monsieur de Toulouse me recommandent le Comte de Langeac ; et pourquoi ?... Ah !... À cause de Mademoiselle de Bèze de l'Opéra. Recommander un rival, et un rival heureux !... Au fait, ils le sont tous trois ; ils le savent, et s'en accommodent à merveille... La trinité n'a rien qui doive effrayer des princes de l'Église. Allons, allons, la pétition du duc, la recommandation du marquis et les lettres pastorales... Je soumettrai tout cela à Sa Majesté Très Chrétienne, qui en décidera. Travaillons, puis qu'une fois par hasard on m'en laisse le temps. Chompré.
Chompré
Monseigneur !...
Duc
Je n'y suis pour personne ; vous entendez...
Il sort.
Chompré
Oui, Monseigneur.
Lisant tout bas.
Continuant de parcourir le registre.
Lisant.
Parcourant la fin du registre.
S'arrêtant.
Il se lève et marche en rêvant.
Marchant rapidement dans l'appartement.
Se rasseyant.
Il prend la plume et s'arrête.
Il travaille pendant quelques minutes avec ardeur.
Duc
Voici d'abord le dernier rapport de Monsieur de Sartines ; quel ennuyeux fatras ! Quel répertoire de scandale ! Mais cela amuse le roi ; et il est si difficile d'amuser un Roi! ! Voyons cependant, avant de le lui lire ce soir, s'il n'y a rien contre moi... Non... Non... La Maréchale de Mirepoix a engagé ses diamants pour trente mille francs qu'elle doit. Belle nouvelle ! Une aventure de la Comtesse d'Egmont avec le comédien Molé !... Madame de Guemenée s'en déguisée hier en revendeuse à la toilette, pour se rendre chez Clairval de la Comédie-Italienne. Ces dames aiment beaucoup la comédie !... Du reste, toujours la même chose, rien de neuf, rien d'original... Monsieur de Sartines ne pourrait-il pas inventer ? Il me semble que la police est payée assez cher pour avoir de l'imagination. Ah ! Ah ! Un vol considérable fait chez Monsieur de Faverolles, Chevalier de Saint-Louis, lieutenant-colonel.... Monsieur de Faverolles ! Un ancien ami, qui ne m'importune pas de ses visites ; car je ne l'ai pas vu encore depuis que je suis au ministère. — Brave militaire, qui n'est pas riche, qui a une famille nombreuse ; bon gentilhomme, qu'on prendrait pour un officier de fortune ; car depuis quinze ans qu'il est lieutenant-colonel, il attend en vain un régiment... Eh ! Mais celui de ce matin... Oui, c'est à lui que cela revient... Il l'obtiendra en dépit de ses concurrents. - Je sais bien que toutes les dames de la cour vont m'accabler de sollicitations, et qu'il faut du courage pour résister ici à l'influence féminine... N'importe... J'en aurai ! Empire du boudoir ! - Sceptre tombé en quenouille ! - Le Roi de Prusse a raison, nous sommes au règne du cotillon, et nous n'en sortons pas ! Madame de Châteauroux était Cotillon Ier, Madame de Pompadour Cotillon II ; j'empêcherai bien, si je peux, l'avènement au trône de Cotillon III, ou je me retirerai, je donnerai ma démission. Est-il donc si nécessaire d'être ministre ? Ne peut-on vivre sans portefeuille ? Moi je n'ai point d'ambition... Mais jamais je ne partagerai la faveur du souverain ni le pouvoir suprême avec une femme... On n'en a déjà pas trop à soi tout seul... Allons, allons, voilà qui est dit : je ferai nommer Monsieur de Faverolles, qui ne me demande rien. - J'irai au-devant du mérite... Voilà une bonne pensée... Une bonne action, et cela dispose au travail... Examinons ce projet de canalisation que l'on me propose... Quel beau pays que la France ! Si on la connaissait... Si elle se connaissait elle-même ! Elle dort, et son sommeil en Europe est encore une puissance... Mais si jamais elle ouvre les yeux, si elle se lève... Quel réveil !...
Scène 2
Chompré, Duc
Chompré
Une jeune et jolie dame demande à parler à Monseigneur.
Duc
Je vous avais dit que je n'y étais pour personne.
Chompré
Oui, Monseigneur... mais j'ai pensé qu'une dame, c'était différent...
Le rappelant.
Duc
C'est la même chose... Sortez... Chompré ! - Qui est celle-là ?
Chompré
Madame la Marquise de Castellane.
Chomprè sort.
Duc
La marquise ! - Elle qui depuis quelques jours, dit-on, est admise dans les petits appartements ! Je n'aurais qu'à la refuser... Voilà une personne de plus en droit de décrier mon ministère et de prédire la ruine de la monarchie !... Qu'elle entre !
Duc
Abandonner un travail utile et nécessaire ! Perdre son temps en fadaises et insipides galanteries ! - Quel ennui !
Scène 3
Duc, La Marquise de Castellane
Chompré rentre, annonce la marquise et sort.
Duc
Madame de Castellane ! Chez moi... à cette heure ! Je vais me croire en bonne fortune.
La Marquise de Castellane
Quoi, Monsieur le Duc, vous me reconnaissez ?... Il y a si longtemps que nous ne nous sommes rencontrés !
Duc
C'est ce dont je me plaignais !... Autrefois j'étais favorisé ! La Duchesse vous voyait souvent ; mais depuis notre arrivée au ministère vous nous avez disgraciés.
La Marquise de Castellane
Je vous prouve le contraire en venant ainsi vous sur prendre à l'improviste ; je n'avais pas eu le temps de vous écrire pour vous demander un rendez-vous.
Duc
Un rendez-vous à moi !
La Marquise de Castellane
Oui, sans doute.
Duc
C'est le monde renversé !
La Marquise de Castellane
C'est ce que je disais dans votre antichambre. N'est-il pas étonnant que, sous prétexte qu'on est ministre, une jeune et jolie femme soit obligée de venir vous faire sa cour ? Car c'est là l'objet de ma visite, et en vérité je suis fort embarrassée... pour m'y prendre... et je ne sais que vous dire...
Duc
Eh ! Mais, ce que je vous disais autrefois !
La Marquise de Castellane
Ah ! Vous vous le rappelez encore ! Je croyais qu'à la Cour on oubliait tout...
Duc
Excepté ses amis !
La Marquise de Castellane
C'est parfait ! On me disait bien que vous étiez le plus aimable des hommes et le meilleur des ministres ; que vous ne saviez rien refuser...
Duc
Je ne vous adresserai pas le même éloge.
La Marquise de Castellane
Oui. On me fait ici une réputation de sévérité pour me perdre dans l'esprit du roi. C'est une cabale montée par Mesdames de Coigny et de Montbarrey. - Je les laisse dire...
Duc
Bien sûre, quand vous voudrez, de déjouer leur complet et de faire connaître la vérité à Sa Majesté...
Avec volubilité.
La Marquise de Castellane
Je ne crois pas que Sa Majesté se soucie de la connaître... Mais en ce moment il s'agit de son ministre. — Je n'abuserai pas de ses moments ; ils sont si précieux ! - J'arrive à l'objet de ma demande. Le roi va demain à Choisy, et comme il passe devant ma terre de Maisons, vous vous rappelez... cette belle terrasse qui borde la grande route... Il me fait l'honneur de s'y arrêter déjeuner. Nous aurons Messieurs de Richelieu, de Chauvelin, de La Vauguyon, et comme je ne connais personne au monde, Monsieur le Duc, dont la présence soit plus agréable que la vôtre à Sa Majesté, je voulais vous prier de me faire aussi cet honneur.
Duc
Quoi ! Madame, c'est là cette grâce que vous veniez solliciter et que tant d'autres auraient implorée de vous ?
La Marquise de Castellane
Vous acceptez ! C'est divin ! Pas un mot de plus, je vous laisse. - Adieu, Monsieur le Duc, enchantée de votre obligeance.
Duc
Permettez, Madame...
Ayant l'air de chercher.
La Marquise de Castellane
Un mot encore ! On assurait hier qu'un régiment de dragons allait être vacant ! Que le colonel avait été blessé mortellement dans un duel au sujet... De... Mademoiselle Clairon, de mademoiselle Dumesnil ou de Madame de Forcalquier, quelque chose dans ce genre-là... Je ne sais pas au juste les détails... mais vous, Monsieur le Duc, vous devez connaître...
Duc
Parfaitement ! Je vous conterai cela demain !
La Marquise de Castellane
Le colonel est donc mort ?
Duc
Vous l'ai-je dit ?...
La Marquise de Castellane
Je le présume, et dans ce cas je vous prierai de penser à un de mes cousins, le jeune Marquis d Aubuisson, qui a produit tant d'effet au dernier quadrille de la cour, que Madame Adélaïde et Madame Louise elle-même l'ont remarqué ! Du reste, il a des titres... Il est depuis deux mois dans les mousquetaires !
Duc
Vraiment !
La Marquise de Castellane
Un tout jeune homme... Une taille superbe ! À peine dix-huit ans, et vous lui en donneriez vingt-cinq pour la tournure et la bonne mine... Ce sont là des qualités précieuses... à la tête d'un régiment, et j'espère qu'il nous fera honneur.
Duc
Je conviens, Madame, que c'est un militaire... qui danse très bien... mais...
La Marquise de Castellane
Oh ! il n'y a pas de mais... C'est une affaire convenue. - J'ai votre promesse... Vous êtes trop aimable pour ne pas la tenir... surtout avec des dames...
Duc
Permettez cependant...
Avec coquetterie.
La Marquise de Castellane
Je pourrais le demander au Roi, j'aime mieux vous le devoir : Je ne crains pas, vous le voyez, le fardeau de la reconnaissance.
Duc
Je voudrais mériter la vôtre, mais ce n'est pas en mon pouvoir ; le régiment en question est déjà donné.
La Marquise de Castellane
Et à qui donc ?
Duc
À un vieux militaire ! Monsieur de Faverolles, qui depuis quinze ans attend de l'avancement.
D'un air de mépris.
La Marquise de Castellane
Il me semble, Monsieur, que, quand on a attendu quinze ans, on peut bien encore sans se gêner... D'ailleurs quel est ce Monsieur de Faverolles ? Qui est-ce qui connaît cela ? Qui s'y intéresse ? Est-ce seulement un gentilhomme ?
Duc
Madame...
La Marquise de Castellane
Mon Dieu, je veux bien le croire ! Je vous en crois, Monsieur le Duc, sur parole ! Mais quand vous en manqueriez avec lui, où serait le mal ? Ne peut-on pas dire qu'une volonté supérieure... qu'on vous a forcé la main ?...
Duc
Voilà de ces choses qu'un ministre ne peut pas avouer, et que maintenant, pour ma part, je regarde comme impossibles. - Oui, Madame, je dois croire à présent que personne n'y parviendra, puisque j'ai eu le courage de vous résister.
La Marquise de Castellane
Trêve de galanteries, Monsieur le Duc, parlons sérieusement : voulez-vous m'accorder ce régiment ?
Duc
Je vous proteste, Madame la Marquise, que je n'ai rien plus à coeur que de vous être agréable ! Et que vous me voyez véritablement désolé...
Pesant lentement ses paroles.
La Marquise de Castellane
Du tout... Vous ne l'êtes pas ! Mais plus tard peut-être vous le serez. Je ne dis plus qu'un mot, aurai-je ce régiment ? Oui ou non ?
Duc
Eh mais, Madame, est-ce une déclaration de guerre que vous m'adressez ?
La Marquise de Castellane
Ce régiment !... Il me le faut, je le veux ! Oui, Monsieur le Duc, je le veux !...
Duc
Le Roi seul a droit de me parler ainsi ; et si c'était pour me commander une injustice, j'aurais la douleur de lui répondre ce que je vous répondrai à vous-même, Madame, cela ne se peut pas.
La Marquise de Castellane
Il suffit, monsieur, il suffit ! Vous vous en repentirez... Je me vengerai ! Il ne faut pas croire qu'il soit difficile de faire des ministres !
Duc
Je n'en doute pas, Madame ; c'est beaucoup plus aisé dans ce moment que de faire des colonels !
La Marquise de Castellane
Oui, Monsieur le Duc, on connaîtra votre conduite. - On saura que vous ne faites usage du pouvoir que pour commettre des injustices, et tel me refuse aujourd'hui qui sera trop heureux demain... d'implorer à mes pieds... une grâce qu'il n'obtiendra pas !
Duc
Que voulez-vous dire ?
Elle sort.
La Marquise de Castellane
Vous n'êtes pas assez de mes amis pour que je m'explique davantage. - Je vous salue, Monsieur le Duc.
Scène 4
Duc, Chompré
Il se promène en rêvant.
S'arrêtant.
Recommençant de se promener vivement.
Il sonne. — Chompré parait.
Duc
Qu'est-ce que cela signifie ?... Quel est son dessein ? - De se réunir à mes ennemis ! - C'est clair... Eh bien ! C'en sera un de plus ! Et grâce au ciel, sur la quantité, je ne m'en apercevrai pas ! Il est vrai que celle-ci est redoutable ! Non par son rang... mais par ses liaisons.... Si elle me fait un ennemi de chacun de ses amants, je suis un homme perdu ! Non.... Ce n'est pas là sa pensée !... Elle se croit certaine du succès ; — elle en espère un prochain et immédiat ! Oui, sa confiance l'a trahie... Les femmes seraient trop redoutables en affaires, si à tous leurs autres avantages elles joignaient celui de la discrétion ! Y a-t-il là quelqu'un ?
Chompré
Monsieur le Premier du Roi, qui attend que Monseigneur soit visible.
Duc
Le premier valet de chambre... Le confident intime de Sa Majesté ; il ne pouvait venir plus à propos ! Qu'il entre.
Il sort.
Chompré
Monsieur le Premier du Roi.
Scène 5
Lebel, Duc
Lebel
Je présente mes respectueux hommages à Monsieur le Duc.
Duc
Bonjour, Lebel, bonjour ! Qu'y a-t-il de nouveau ?
Lebel
Il y a, Monseigneur, que je viens à vous, parce que tous les jours je suis tenté de donner ma démission.
Duc
Toi ! Le ministre secret des plaisirs du roi !
Lebel
Le poste est agréable, j'en conviens, pour le crédit et la considération... Mais...
Duc
Mais il te donne trop de mal... trop d'occupation !
Lebel
Ce ne serait rien ! Depuis le temps, j'y suis fait !
Duc
Est-ce que Sa Majesté supprimerait le traitement qu'elle te fait sur sa cassette ?
Lebel
Monsieur le Duc, je vous prie de croire que je ne tiens pas aux appointements ; mais je tiens à l'honneur !
Duc
Vraiment ?
Lebel
Je tiens à mes prérogatives. J'ai une charge que je remplis, j'ose le dire, à la satisfaction générale... Hé bien ! Non content de me l'envier, chacun ici va sur mes brisées et empiète sur mes attributions !... Est-ce juste ?
Duc
Non, sans doute.
Lebel
Vais-je me mêler de ce que fait Monsieur de Praslin ? Vais-je troubler Monsieur de Saint-Florentin dans la vente de ses lettres de cachet ? Vais-je empêcher Monsieur de Jarente de coucher qui il veut sur la feuille des bénéfices ? Hé bien ! Tous ces messieurs de la Cour sont loin d'avoir la même délicatesse que moi ! Il n'y en a pas un... Je dis des plus huppés, qui, lorsque par hasard il a une jolie soeur ou une jolie femme, ne s'empresse, pour me faire du tort, de la faire trouver sur le passage de Sa Majesté.
Duc
Quelle infamie !
Lebel
C'est ce que je dis ! Comme si je n'étais pas là pour les présenter ! Après cela, de leur côté, les dames de la cour m'en veulent, parce que maintenant Sa Majesté préfère la bourgeoisie... C'est un tort, j'en conviens : il vaudrait mieux que le roi ne choisit ses maîtresses que dans les rangs de sa fidèle noblesse... Mais enfin est-ce ma faute ?
Duc
Cela suffit...
Lebel
Celui qui me donne le plus d'inquiétudes, c'est Monsieur de Richelieu ! Dans l'origine, je ne devais travailler qu'avec le Roi ; à présent, il faut que je soumette mon travail à Monsieur le Maréchal, qui peu à peu, j'en suis sûr, finira par s'emparer totalement de ma place, et la fera ériger en grande charge de la couronne... C'est son intention !
Duc
Assez ! Assez ! Ce n'est pas de cela qu'il s'agit ! Savez-vous comment il se fait que demain le Roi doit aller déjeuner à Maisons, chez la Marquise de Castellane ?
Lebel
Oui, Monseigneur ; et cela me paraît juste. Comme la Marquise a soupé hier chez Sa Majesté, et y soupe encore ce soir...
Duc
Que me dis-tu là ? Et tu ne me l'avais pas appris ?
Lebel
C'est justement pour cela, Monseigneur , que je venais vous adresser mes réclamations ! C'est sans m'en parler, sans que j'en fusse instruit, que dans une partie de chasse chez le Prince de Soubise, la marquise a été présentée !
Duc
Le Prince de Soubise !...
Lebel
Oui, Monseigneur ; il est l'amant de Madame de Castellane.
Duc
Lui qui vit publiquement avec Mademoiselle Guimard ?
Lebel
Pour la forme ! Parce qu'il croit de sa dignité d'avoir à ses gages une demoiselle de l'opéra ; mais la vérité, vous pouvez m'en croire, moi qui m'y connais, c'est qu'il est amoureux fou de la Marquise.
Duc
Et il la donne au Roi !
Lebel
Raison de plus ! Pour s'élever avec elle, régner sous son nom et renverser quelqu'un que vous connaissez.
Duc
J'entends !
Lebel
Oui, Monseigneur, le Prince de Soubise veut prendre votre place... comme il a déjà pris la mienne... Il ne respecte rien !
Duc
Je crains peu ses efforts, mais je crains la faiblesse du Roi.
Lebel
Heureusement qu'il vous aime !
Duc
Il n'aime personne ! Pas même ses maîtresses ! Il ne cède, en leur obéissant, qu'à l'empire de l'habitude qui peut tout sur lui : il fait aujourd'hui ce qu'il a fait hier : voilà pourquoi ces deux entrevues avec Madame de Castellane commencent à m'inquiéter !
Lebel
Peut-être y en a-t-il d'autres que j'ignore.
Haut.
Duc
C'est probable, l'assurance de la Marquise me le ferait croire ! Il y avait du Pompadour dans sa démarche et dans son geste. Lebel, il n'y a pas de temps à perdre, il faut arrêter cette liaison !
À demi voix.
Lebel
Et par quel moyen, Monseigneur ? D'ordinaire, avant d'aimer quelqu'un, le Roi me demande mon avis, et je lui dis en honnête homme ce que j'en pense... Mais dans cette occasion il ne m'en parle pas... Ne me consulte pas... Ce qui prouverait déjà qu'il a fait un mauvais choix... Il y a plus... Vous savez bien dans la chapelle, cette tribune réservée aux maîtresses en titre de Sa Majesté, et qui n'a pas été occupée depuis la mort de Madame d'Étiolles ?
Duc
Hé bien !...
Lebel
Hé bien ! Sans m'en prévenir, le Roi a donné l'ordre de la faire disposer pour après-demain dimanche ! Est-elle destinée à la Marquise ? C'est ce que j'ignore.
Il s'arrête et réfléchit.
Haut.
Duc
Oui... Oui, plus de doutes, ses menaces me le prouvent... - Maîtresse en titre.... maîtresse déclarée. - Et c'est après-demain ! Il me reste à peine deux jours pour conjurer l'orage. - Deux jours ! Cela a suffi souvent pour changer la face d'un empire... Mais pour renverser une maîtresse... et une maîtresse nouvelle dont un roi est amoureux ?... - N'importe. - Il faut le tenter. - À qui m'adresser ?... À mes amis !... Peut-être déjà sont-ils les siens ? - D'ailleurs, ils ne sauraient que ce que je sais. - Ce n'est pas ceux que la Marquise irait se confier... - Non, c'est dans son parti même qu'il faut trouver les moyens de la perdre. Lebel !
Lebel
Monseigneur !...
Duc
Soupçonnes-tu quelles sont les confidentes de Madame de Castellane ? Ses amies intimes... pour le moment...
Lebel
Il y avait avec elle, à ce dernier souper, Madame de Marsan...
Duc
Parente du Prince de Soubise. - Rien à faire de ce côté !
Lebel
Madame de Flavacourt !
Duc
Peu ambitieuse... Mais tendre à l'excès... On n'en obtiendrait rien qu'en lui faisant la cour... Et je n'en ai pas le temps.
Lebel
Et Madame la Maréchale de Mirepoix.
Appelant.
Chompré paraît.
Duc
La maréchale !... C'est juste ! Ce devait être ! Voilà la preuve la plus certaine de la prochaine élévation de la Marquise ! Madame de Mirepoix a été de toute éternité l'amie des amies de notre royal maître. C'est une place de confiance qui semble avoir été créée pour elle et qu'elle remplit à merveille ! - De l'habitude... De l'audace... De l'esprit et une tête !... Où il n'y a pas un préjugé... Je dirais presque... pas un principe ! - Du reste, mon ennemie mortelle. C'est par là qu'il faut attaquer... Oui, allons chez elle. Holà ! Quelqu'un ! Mes chevaux... ma voiture... une voiture sans armes, et que George ne mette pas de livrée... Adieu , Lebel ; soyez tranquille : nous réussirons ! Mais ne parlez à personne de notre entretien de ce matin... Vous n'avez rien vu, rien entendu !
Lebel
Monseigneur sait bien que par état... Je n'ai jamais d'yeux ni d'oreilles!
Regardant le bureau.
Jetant le papier qu'il tenait, et marchant d grands pas.
Il sort.
Duc
C'est juste ! - Mon épée, mon chapeau. Ce travail commencé, qu'il fallait terminer aujourd'hui... Ce projet si utile, qui peut-être maintenant n'aura jamais de suite... Est-ce ma faute, après tout, si, au lieu de m'occuper de l'État, je suis obligé de m'occuper de moi ? On me déclare la guerre... Je me défends !... Allons.. Allons, faisons aujourd'hui nos affaires... Et demain... Si je suis encore en place, si on ne m'attaque plus, je songerai à celles de la France !
Il sort.
Lebel
Oui... Demain... Par malheur, on est attaqué tous les jours... Et demain !... n'arrive jamais.
Scène 6
Madame la Maréchale de Mirepoix, Duc, Henriette
L'hôtel de Mirepoix. - Le boudoir de la Maréchale.
Madame la Maréchale de Mirepoix
J'étais loin de m'attendre, Monsieur le Duc, à une pareille visite, et je ne puis m'en expliquer encore le but ni le motif.
Duc
Aucun de vos gens ne m'a vu entrer, j'ai laissé ma voiture dans l'autre rue : daignez pour un instant , Madame la Maréchale, faire défendre votre porte.
Madame la Maréchale de Mirepoix
Moi, monseigneur, je m'en garderais bien ! J'attends du monde ce matin, et je ne veux même pas qu'on puisse me soupçonner capable...
Duc
D'une entrevue particulière... avec un ministre du Roi ?
Madame la Maréchale de Mirepoix
Oui, Monsieur...
Duc
Il me semble qu'autrefois votre auguste époux n'était pas si jaloux... Est-ce que depuis votre veuvage...
Madame la Maréchale de Mirepoix
Vous oubliez, Monsieur, que vous êtes chez moi ! Et que je dois être étonnée de vous y voir, après vos procédés affreux, après votre indigne conduite, lorsque depuis trois ans, en un mot, nous sommes brouillés à mort.
Duc
C'est justement pour cela que je venais. Ne trouvez-vous pas, Madame, que trois ans... c'est bien long ? Trois ans de haine !... Pour s'être aimés aussi peu de temps ? Il n'y a pas de proportion... Il n'y a pas de justice.
Madame la Maréchale de Mirepoix
S'il y en avait une... Monsieur... !
Duc
Il y en a, madame, demandez plutôt à Monsieur de Maupeou, votre ami !... Son père en vendait, et lui aussi.
Madame la Maréchale de Mirepoix
S'il ne dépendait que de lui et de moi, Monsieur, vous seriez traité comme vous le méritez. - Mais cela arrivera, grâce au ciel. - Car je suis plus franche que vous ; je le dis hautement, j'ai juré de vous perdre.
Avec chaleur.
Duc
C'est vrai !... Mais je sais par bonheur que vous ne tenez pas tous vos serments... Ce n'est pas un reproche que je vous fais... loin de moi l'idée de vouloir vous offenser en rien, et j'espère bientôt vous le prouver. Oui, Madame la Maréchale, je vous le jure.
Madame la Maréchale de Mirepoix
Pensez-vous, Monsieur le Duc, que j'ajouterai foi à vos discours ?
Duc
Non, Madame, j'ai trop bonne idée de vous pour cela. - Vous savez comme moi que, dans le temps et dans le lieu où nous vivons, il ne faut juger les gens que sur leurs actions, sur leurs démarches ?... Eh bien !... Il me semble que la mienne aujourd'hui ne vous annonce que des intentions conciliatrices... C'est moi qui fais le premier pas... C'est moi qui viens vous trouver.
Madame la Maréchale de Mirepoix
Pour m'offrir la paix, peut-être.
Duc
Non, vous n'en voudriez pas... ni moi non plus. - Mais parce que l'on n'est pas en paix, est-on obligé de vivre en guerre ? N'y a-t-il pas, entre parties belligérantes, des trêves, des armistices, qui n'empêchent pas de se haïr ?... Au contraire... Car je n'entends pas, Madame la Maréchale, gêner en rien vos sentiments, m'en préserve le ciel ! Et c'est pour les maintenir dans toute leur intégrité, pour conserver le statu quo, que je venais vous proposer...
Madame la Maréchale de Mirepoix
Quoi donc ?...
Duc
Un terme moyen qui ne change presque rien à notre position réciproque, et nous laisse tous les deux sur la défensive, comme qui dirait, en un mot... une neutralité armée.
Madame la Maréchale de Mirepoix
Qu'est-ce que cela signifie ?
Après un instant de silence.
Duc
À la bonne heure ! J'étais bien sûr qu'entre gens d'esprit... Il y aurait moyen de s'entendre. Vous êtes liée avec Madame de Castellane ?
Madame la Maréchale de Mirepoix
Liée ! Vous appelez cela une liaison ! Je suis son amie intime, Monsieur, son amie à la vie et à la mort, et j'ai pour elle autant d'attachement...
Duc
Qu'elle en a pour Sa Majesté!
Madame la Maréchale de Mirepoix
Qu'est-ce à dire ?
Duc
Que je vois dans cette occasion, en effet, une grande preuve de votre amitié pour elle... Il est bien généreux de vous contenter du second rôle, quand il ne tiendrait qu'à vous d'aspirer au premier...
Madame la Maréchale de Mirepoix
Je comprends, Monsieur le Duc : tenez , soyez franc... Si toutefois cela est possible à un homme d'État, les bruits qui se répandent dans ce moment vous ont troublé... Vous désirez savoir qui de Madame de Castellane ou de moi a fixé les regards de Sa Majesté, nous inquiéter l'une par l'autre, nous désunir et pénétrer nos secrets... Mais vous l'espérez en vain, car malgré votre esprit, votre finesse, votre éloquence... Je vous préviens d'avance, Monsieur le Duc, que vous n'obtiendrez pas un mot de moi, et que vous ne saurez rien.
La regardant bien en face et parlant lentement.
Duc
Je n'en ai pas besoin. - Je sais tout. Madame de Castellane a eu plusieurs entrevues avec le Roi. Elle a soupé hier chez lui, et ce soir encore elle aura cet honneur. —- Dimanche prochain... Après-demain... Elle en a la promesse formelle de Sa Majesté, elle doit être maîtresse déclarée et en titre...
Madame la Maréchale de Mirepoix
Cela n'est pas... Je l'atteste.
Duc
Cela est si vrai qu'on a fait préparer pour elle, dans la Chapelle de Versailles, la tribune occupée autrefois par Madame de Pompadour.
Madame la Maréchale de Mirepoix
Monsieur, qui a pu vous apprendre ?...
Duc
Est-ce que je ne sais pas tout... Même ce qui vous regarde personnellement, vous, Madame la Maréchale ? Je ne vous parlerai pas du Chevalier de Blançay, car nous autres hommes d'État, lorsque nous sommes disgraciés, peu importe qui nous succède et qui jouit de la faveur dont nous sommes privés.
Madame la Maréchale de Mirepoix
Monsieur...
Duc
Mais pour vous prouver jusqu'à quel point mes rapports sont exacts, je puis vous parler du moins de ces diamants que vous avez engagés hier en secret pour une somme de trente mille francs...
Madame la Maréchale de Mirepoix
Ô ciel !
Duc
C'est entre nous, dans l'intimité ! Je vous dirai même à ce sujet que vos nouveaux amis me semblent peu obligeants, et qu'il en est d'anciens qui auraient été trop heureux de vous rendre ce service sans aucun intérêt personnel ; car je vous ai prouvé, Madame, que je connaissais tous vos secrets et toute votre position, que, je n'avais besoin d'aucun renseignement, et que, loin de vous brouiller avec Madame de Castellane.... Je verrais avec plaisir resserrer encore les noeuds d'une si sainte amitié.
Madame la Maréchale de Mirepoix
Quoi ! Vous ne voulez pas me détacher de son parti ?
Duc
En aucune façon.
Madame la Maréchale de Mirepoix
J'entends... Vous voulez vous y réunir... Vous venez à nous !
Duc
Non, Madame. On ne m'a vu jusqu'à présent suivre le char d'aucune favorite. Ce serait perdre mon crédit, ma popularité, et bientôt le pouvoir... car aujourd'hui votre allié, je serais demain votre esclave. - Ce que je demande, Madame, ne regarde que vous... vous seule. - C'est une affaire entre nous, dans votre intérêt, plus encore que dans le mien... car cela ne vous oblige à rien qu'à être du parti vainqueur, s'il y en a un.
Elle sonne avec force. - Parait une femme de chambre.
Appuyant sur ce mot.
Madame la Maréchale de Mirepoix
Expliquez-vous, Monsieur... Henriette, faites défendre ma porte. - Je n'y suis pour personne... Personne, entendez-vous ?
Henriette
Oui, Madame.
Madame la Maréchale de Mirepoix
Parlez, Monsieur le Duc, je vous écoute !
Duc
Vous entendez bien, ma belle ennemie, que je n'ai pas la prétention d'empêcher Sa Majesté d'avoir des maîtresses ; la place de favorite est comme celle de ministre... Elle ne saurait longtemps rester vacante, vu la concurrence !... Il m'importe donc fort peu que Madame de Castellane ou toute autre soit nommée à ce ministère (qu'elle remplira du reste à merveille); mais ce qui m'importe beaucoup, c'est de connaître le degré d'affection que le Roi porte à la nouvelle favorite, de pouvoir apprécier, par le détail de leurs relations intimes, les conséquences et la durée probable d'un pareil attachement. Si autrefois, témoin invisible, j'avais pu seulement contempler Sa Majesté dix minutes aux pieds de Madame de Pompadour, il ne m'en aurait pas fallu davantage pour deviner quelle aurait été, la semaine suivante, la marche du gouvernement... Eh bien ! Madame, c'est ce service-là que j'attends de notre nouvelle alliance.
Madame la Maréchale de Mirepoix
Que voulez-vous dire ?
Duc
Que ce soir Madame de Castellane doit souper avec Sa Majesté, et probablement il sera trop tard pour qu'elle ne reste pas au château... Eh bien ! Ce que je demande de vous, sa confidente et son amie intime, ce sont les détails de cette soirée, détails exacts, véritables ; et la vérité est une chose si précieuse, que je ne croirai pas trop la payer par un bon de cent mille écus sur le trésor.
Madame la Maréchale de Mirepoix
Comment ! Monsieur le Duc, vous voulez de moi un récit... par écrit ?
Duc
Nullement. À quoi bon vous donner cette peine ?... De vive voix, et à moi seul... Cela suffit ! Je ne veux rien qui puisse vous exposer ou vous compromettre... J'espère que c'est là de la loyauté.
Madame la Maréchale de Mirepoix
J'en conviens...
Duc
Vous voyez donc bien, comme je vous le disais tout-à-l heure, que ma proposition ne contrarie ni vos alliances ni vos amitiés, et ne vous oblige à rien... pas même à m'aimer !...
Madame la Maréchale de Mirepoix
Ah ! Monsieur le Duc !...
Duc
Oui, Madame ; permis à vous, si vous le jugez convenable, de me haïr... en public ; car en vous-même, je le parie, vous me rendez justice, vous revenez de vos préventions !...
Madame la Maréchale de Mirepoix
Ah ! Vous ne croyez pas si bien dire... malgré moi je vous aime au fond.
Duc
J'en étais sûr ! Adieu, ma charmante ennemie. Demain je vous attendrai, vous et les documents historiques que vous me promettez.
Madame la Maréchale de Mirepoix
Comment ! Ces détails-là aussi seront un jour de l'Histoire ?
Rentre Henriette avec un air effrayé et mystérieux.
Duc
Pourquoi pas ? Tout aussi bien que notre conversation d'aujourd'hui, si parmi nous il y avait un indiscret.
Henriette
Madame, une voiture entre dans la cour ; c'est celle du Prince de Soubise ; Madame de Castellane est avec lui.
Haut et voulant sortir par le salon.
Duc
Celle-là, c'est différent ! Et quoiqu'il ne soit pas bien de fuir devant l'ennemi... Je vous laisse...
Madame la Maréchale de Mirepoix
Point par là ! Vous les rencontreriez !
Regardant du coté opposé.
Duc
Vous avez raison. Il me semble qu'il y avait là autrefois un escalier dérobé !
Madame la Maréchale de Mirepoix
Il y est toujours ! C'est le même.
Duc
Non. Il est bien changé ! Je le prenais jadis pour arriver, et aujourd'hui pour m'en aller. - L'ancien temps valait mieux.
Madame la Maréchale de Mirepoix
Croyez-vous ? - Adieu, mon cher Duc !
Il descend par l'escalier dérobé.
Duc
Adieu, Hortense !
Scène 7
Roi, Lebel
Le lendemain au soir. - La chambre à coucher du roi.
S'échauffant et se donnant du courage.
Il tousse plusieurs fois et appelle.
Lebel parait.
seul, dans un fauteuil au coin du feu
Roi
Oui... Je serai le maître chez moi Je ferai ce que veut la Marquise ! - Je n'en ai pas parlé ce soir à Mesdames, parce qu'au seul mot de favorite en titre, de maîtresse présentée... Chiffe et Graille auraient jeté les hauts-cris... mais demain je leur apprendrai... ou plutôt je leur ferai dire... Oui, cela vaut mieux !... Mais par qui ?... Ah ! Par l'évêque de Senlis, par Monsieur de Roquelaure, qui, pour avoir la feuille des bénéfices, se ferait Turc au besoin... ou plutôt par Monsieur de La Vauguyon, le gouverneur de mes petits-fils, qui s'en chargera volontiers. C'est un homme à moi, un saint homme, qui a meilleure réputation ; et venant de lui, cette nouvelle-là sera mieux reçue par mes enfants... D'ailleurs, que cela leur plaise ou non, à eux, à la cour et à Messieurs du parlement... que m'importent leurs criailleries ? Je parlerai en Roi... Je parlerai bien haut... C'est le moyen de couvrir leurs voix à tous... - Mon frère de Prusse est bienheureux... tout le monde lui obéit dans son royaume... ou du moins tout le monde se tait... Il n'est pas comme nous inondé d'un tas d'écrivassiers et de rimailleurs, de pamphlétaires, qui, si on les laisse faire, finiront par se mêler de tout et par tout renverser... À commencer par leur chef, que j'ai relégué à Ferney, et que j'aurais dû mettre à la Bastille, lui et toute sa séquelle littéraire... Ce sont eux qui m'ont fait perdre l'affection de mes sujets... car ils n'aimaient autrefois... Ils m'appelaient le bien-aimé... Il me souvient encore des jours de Fontenoi... et des journées de Metz... Ils me pleuraient, ils s'inquiétaient alors quand j'étais malade... et maintenant... Lebel... Donne moi mes tablettes pectorales.
Lebel
Votre Majesté est souffrante ?
Il regarde la pendule.
Il baille, s'étend dans son fauteuil, croise les jambes, et reste un instant absorbé dans ses réflexions.
Roi
Oui, j'ai de la fièvre... J'ai passé une mauvaise nuit... aussi celle-ci, je l'espère... Je reposerai mieux... Ah ! Voici une journée qui a été bien longue... Elles le sont toutes maintenant ! Au nombre des charges royales, ils ne comptent pas l'ennui... et cependant, de tous les revenus de la couronne, c'est le plus assure... Dis-moi, Lebel...
Lebel
Sire !...
Roi
Pourquoi les Français ne m'aiment-ils plus ?
Lebel
Votre Majesté y pense-t-elle ! Partout on la respecte, on la révère... et depuis votre aïeul Henri IV, aucun souverain n'a été plus adoré par la grande majorité de la nation.
Roi
Oui... Je le crois aussi... Car moi, je les aime comme un père... Je les aime tous... excepté mes parlements, que je voudrais faire pendre... Car ce sont eux qui soufflent l'esprit d'opposition... qui apprennent à mes sujets à ne pas m'obéir ; et une fois qu'on en aura pris l'habitude... Ces maudites robes noires me porteront malheur... Ils achèveront ce que les jésuites ont commencé ; il y aura quelque Damiens parmi eux...
Lebel
Ah ! Sire, quelle idée !
Roi
Je les renverrai... ainsi que tous ces fermiers-généraux qui pressurent mes sujets et qui me rapportent si peu... Il faut les chasser.
Lebel
Ce sont eux cependant qui soutiennent l'État.
Roi
Oui, comme la corde soutient le pendu. - Voilà pour quoi on murmure ! Et pourtant qu'ont-ils à dire ?... Tout ce que j'ai entrepris a réussi... car la guerre de Sept-Ans, je ne la voulais pas !... C'est Madame de Pompadour ! Du reste, tout va bien... Le commerce a repris, à ce que dit Monsieur de Praslin... La population augmente...
Lebel
C'est vrai... et j'ose dire que je n'y ai pas nui...
Roi
Toi, Lebel ! À la bonne heure au moins , toi tu ne te plains jamais ; tu es toujours content... Voltaire a eu raison de rappeler l'ami du prince.
Lebel
Monsieur de Voltaire aurait parlé de moi ?
Sérieusement.
Il tousse plusieurs fois, et reprend ses tablettes.
Roi
Indirectement, dans un ouvrage que tu ne connais pas... qui m'a amusé... Et que j'ai fait défendre... parce que les moeurs avant tout... J'ai la poitrine en feu.
Lebel
C'est une toux d'irritation... Ce ne sera rien, Sire.
Tristement et après un instant de réflexion.
Roi
Ce ne sera rien, Monsieur, ce ne sera rien !... On en meurt !... Louis XII en est mort ! Lebel, si je mourais aussi...
Lebel
Ah ! Sire... pouvez-vous le croire ?
Haut, avec attendrissement.
Roi
Quelle imprudence à moi ! Je me sens bien mal !... Il faudra demain que je cause avec l'Évêque de Tarbes... Je n'ai rien fait pour lui... mais je lui rends justice... C'est le seul honnête homme de mon clergé... Le seul en qui j'ai confiance... Quand je ne serai plus, Lebel, ils me regretteront... car je suis un bon maître...
Lebel
À qui le dites-vous, Sire ?
La porte s'ouvre, parait le Duc.
Roi
Oui... Je sais que tu m'aimes, toi, et une autre personne... qui m'a quitté ce matin... aussi je la défendrai... je la protégerai... je ferai pour elle ce que je lui ai promis, et je confondrai par là ses ennemis et les miens. Laisse-nous... Lebel... Laisse-nous...
Il sort en faisant au duc un signe d'intelligence.
Lebel
Oui, Sire.
Scène 8
Roi, Duc
Roi
Venez, mon cher duc ; vous arrivez à propos... Votre présence m'est nécessaire... Je suis retombé ce soir dans ma mélancolie habituelle... J'ai les idées les plus sombres...
Duc
Je crains alors que les miennes n'égaient point Votre Majesté, car j'ai la mort dans le coeur.
Roi
Eh ! Mon Dieu, mon ami ! Qu'est-ce donc ? Quelles nouvelles ?... Monsieur de Prusse ferait-il encore des siennes ?... Tant mieux, nous ne le craignons pas, et je ne demande, au contraire, qu'une bonne occasion, car j'ai sur le coeur ses dernières épigrammes contre moi et toute ma Cour...
Duc
Non, Sire... Grâce au ciel... Tout va bien ; je comptais vous soumettre ce soir plusieurs affaires qui importent au bien du royaume... mais je n'en ai pas le courage... les intérêts de Votre Majesté avant tout...
Roi
Vous avez raison. - Qu'y a-t-il ?
Duc
Il y a, Sire, que je suis indigné de l'audace des pamphlétaires. - Non contents de distribuer dans le royaume et à l'étranger les libelles les plus infâmes...
Roi
C'est ce que je me disais tout-à-l heure... mais c'est vous qui soutenez toujours les gens de lettres, et qui par votre protection leur donnez une importance qu'ils ne méritent point. Où est la nécessité que ces messieurs impriment ?
Duc
Quand on les en empêcherait, on a inventé à présent à l'usage de la cour un nouveau système de diffamation... celui des nouvelles à la main. Et on en a fait courir depuis ce matin dans Versailles qui contiennent les calomnies les plus atroces et les plus absurdes contre votre auguste personne.
Roi
Qu'est-ce que c'est ?... Les avez-vous là ?
Duc
Oui, sire : je ne voulais point d'abord en parler à Votre Majesté... persuadé que dans tout cela il n'y a pas un mot de vrai ; mais depuis j'ai changé d'idée... car il faut bien chercher à connaître d'où viennent de pareilles horreurs...
Roi
Vous avez raison; souvent la haine se trahit elle-même par un mot, par le plus léger indice, et nous devinerons peut-être... Lisez, Monsieur le Duc, lisez, je vous écoute. Quel en est le titre ?
Duc
La dernière nuit du Roi, bulletin officiel écrit par une dame de Versailles à une amie de province.
Roi
Le titre est piquant ; voyons la suite.
Duc
« J'arrivai hier à neuf heures du soir à la porte du salon jaune : ce fut Lebel qui vint m'ouvrir respectueusement et en se courbant jusqu'à terre ; mais rien qu'à la salutation, il m'a semblé que nous n'étions pas bien ensemble ! On dit qu'il en faisait trois pour Madame de Pompadour...
Roi
C'est vrai !...
Duc
« Il m'a conduite près de Sa Majesté, qui s'est levée pour venir à moi, et m'a fait asseoir sur l'ottomane bleu de ciel à côté de la cheminée... »
Roi
C'est vrai !...
Le Duc, voyant un mouvement de colère que fait le roi, s'arrête en ce moment.
Duc
« L'entretien a commencé par de grands épanchements de sensibilité... car vous savez que le roi est une espèce d'égoïste sentimental qui croit aimer tout le monde, ses sujets et sa famille, et qui n'aime que lui... » Je vous ai dit, Sire , que c'était un libelle infâme ! Et il n'est pas nécessaire, je crois, d'aller plus loin.
D'un air sévère.
Roi
Si vraiment... Il y a là-dedans des détails qui piquent ma curiosité... J'ignore comment on a pu les connaître. Je vous ordonne de ne rien passer.
La physionomie du roi s'éclaircit.
Duc
« Du reste, le Roi est le seigneur le plus aimable et le plus spirituel... Quand il est de bonne humeur et en bonne santé ; et il m'a semblé d'abord qu'il se portait à merveille. Aussi, en attendant le souper, il a été d'une gaieté charmante. Nous avons ri ensemble aux éclats aux dépens des parlemenTs et de leur éloquence, aux dépens de Monsieur de Saint-Florentin, qui est si fripon et si bête qu'il semble le faire exprès ; et comme je disais que dans sa carrière il avait joué de malheur... Dites plutôt de bonheur, a repris le Roi, de n'avoir pas encore été pendu ! »
Roi
C'est vrai ! J'ai dit cela hier soir.
Duc
À propos de Monsieur de Sartines et de son luxe de perruques, car on dit qu'il en a quarante, rangées par ordre dans une seule chambre, le roi a dit que, s'il était dans cette pièce-là, il se croirait au milieu de son conseil d'État ; que Monsieur de Maupeou était un brouillon, Monsieur de Jarente un mauvais sujet, Monsieur le Duc un important... »
Roi
Je n'ai pas dit cela, mon ami, je ne l'ai pas dit.
Continuant.
Le roi pousse un soupir d'indignation et de souvenir. — Le duc s'arrête.
Duc
Peu importe, sire ; ce n'est pas de moi qu'il s'agit. « Le roi était de si bonne humeur, que, toujours en riant, je lui ai demandé pour le Marquis d ubuisson, mon parent, un régiment de cavalerie. - Je l'ai promis ce matin au Duc, pour Monsieur de Faverolles, son protégé; et si je lui manque de parole, ce seront des pourparlers, des discussions, des réclamations !... Et pour arranger cette affaire, je réponds qu'il faudra que je tienne un lit de justice. - Et moi je réponds que personne n'entrera dans le mien si je n'obtiens pas ce régiment. - Vous l'aurez, s'est-on écrié ; je vous l'accorde : il est à vous ; et tombant à mes genoux , de protecteur qu'il était, le Roi est devenu solliciteur ! Le moyen de refuser une grâce à qui vient de nous en accorder une !... Aussi, transporté de joie, le roi voulait balbutier un remerciement ; mais, soit le trouble, l'émotion ou l'excès même de la reconnaissance... Les mots ne lui venaient pas... Les expressions lui manquaient. Sa Majesté était fort embarrassée... moins que moi, cependant, quand, par bonheur, on a annoncé le souper ! » Qu'avez-vous, Sire ?
Roi
Rien ! Continuez.
Duc
« Le souper fut assez gai ; mais il régnait encore sur la physionomie de mon auguste convive un léger nuage, que j'ai eu beaucoup de peine à dissiper. Après le repas, le roi a voulu reprendre la conversation interrompue ; mais il paraît que s'être moqué de l'éloquence des parlements avait porté malheur à la sienne ; et, trompé encore une fois dans ses royales intentions... Il a pris dans un bonheur du jour, près de son lit, une boîte de pastilles de chocolat.
Achevant de lire tout bas.
Roi
Assez !... Assez !... C'est bien cela !... Quelle infamie !... Quel abus de confiance !
Duc
Eh bien ! Sire, qu'en dites-vous ?
Les larmes aux yeux.
Roi
Mon cher duc, il n'y a pas un seul des faits consignés dans cet exécrable libelle qui ne soit de la plus exacte vérité... Oui, mon ami, je suis vieux... Ce n'est pas ma faute. - Tous ces détails viennent de la Marquise de Castellane. - Il n'y a qu'elle ou moi qui ayons pu les donner : - et vous ne croiriez pas, mon cher duc, que demain je devais la présenter à la Cour, à ma famille... lui donner, en un mot, la place d'une personne qui m'aimait tant ! Et que je ne remplacerai jamais ! Pauvre Marquise de Pompadour ! Ce n'est pas elle qui aurait divulgué de pareils secrets, qui aurait abusé de la faiblesse de son souverain !... Mais j'aurai du moins la force de leur apprendre qu'on ne se joue pas de moi impunément... Et je punirai de manière...
Duc
Non, Sire, vous éviterez l'éclat ! Vous éloignerez de vous la perfide, vous l'oublierez, et elle sera assez punie !
Il dicte.
Roi
Vous avez raison : il ne faut pas ébruiter cette affaire... Mettez-vous là... Et écrivez ! « La Marquise de Castellane partira demain au point du jour pour sa terre de Saintonge, et d'ici à deux ans ne reparaîtra pas à Versailles ! Pour le roi, le secrétaire d'état au département, etc. , etc. »
Duc
Apprendrai-je aussi à la marquise que Votre Majesté, qui récompense chacun selon ses mérites, vient d'accorder le régiment vacant à Monsieur de Faverolles, un vieux et fidèle serviteur ?
Roi
Ah ! Celui-là est fidèle !
Duc
Oui, sire, je vous l'atteste.
Soupirant.
Roi
Et il est vieux ! C'est bien... C'est bien... Il est nommé.
Appuyant sur chaque mot.
Duc
Post-scriptum. Je suis désolé d'apprendre à Madame de Castellane que le régiment qu'elle sollicitait pour le Marquis d Aubuisson, son jeune cousin, vient décidément d'être accordé par Sa Majesté, et sur ma présentation, À Monsieur de Faverolles, chevalier de Saint-Louis, lieutenant-colonel, qui depuis quinze ans attend de l'avancement.
Roi
C'est bien !
Haut.
Duc
Ce n'est pas sans peine ! Puisque Votre Majesté paie aujourd'hui le zèle et la fidélité, il est encore une autre récompense que je lui proposerai pour la veuve d'un de ses meilleurs officiers, du Maréchal de Mirepoix !
Roi
Comment ? La maréchale...
Duc
Est tellement gênée, qu'elle a été obligée avant-hier de mettre ses diamants en gage. Et après les services que son mari a rendus à l'État, j'ai pensé qu'un bon de cent mille écus...
Roi
Sur ma cassette... Non pas !
Duc
Non, Sire, sur le trésor.
Signant le bon de la maréchale.
Roi
C'est différent ! Oui, oui, mon cher duc, il ne faut pas être ingrat ! Il faut payer les services rendus. - Un roi est heureux quand il voit tout par lui-même, quand il sait distinguer la vérité, et surtout quand sous son règne... Les fonds de l'État sont si bien employés.