Proverbe · 1853

Le tête-à-tête

d’Eugène Scribe

Représentation
≈ 57 min
Distribution
4 femmes, 4 hommes
Répliques
411
Écriture
En prose
Dans l’app
Importable

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Édmond H 180 ≈ 24 min 15
Mathilde F 120 ≈ 18 min 10
Le Postillon H 55 ≈ 7 min 11
Madame de Bussières F 17 ≈ 5 min 1
Catherine F 20 ≈ 2 min 4
Le Jenue Homme H 9 ≈ 1 min 1
Le Garçon H 4 ≈ 1 min 2
La Maîtresse d'Auberge F 3 ≈ 1 min 1
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle Le Tête à Tête, Trente Lieues en Poste
Édmond absent
Mathilde absentabsentabsentabsentabsentabsent
Le Postillon absentabsentabsentabsentabsent
Madame de Bussières absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Catherine absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Le Jenue Homme absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Le Garçon absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
La Maîtresse d'Auberge absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
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Le Tête à Tête, Trente Lieues en Poste

Scène 1

Édmond, Le Postillon

Grande route de Paris entre le village de Conflans et celui de Carrières. Une calèche de voyage attelée de deux chevaux est arrêtée près d'une Madone qui est au bord du chemin. - Le postillon est à cheval et siffle un petit air. Un jeune homme, habillé dans le dernier goût et enveloppé d'un manteau, se promène sur la grande route, et regarde tantôt à sa montre, tantôt du côté de Paris.

Avec impatience.

Édmond

Je ne vois rien ! Elle ne vient pas! Elle ne viendra pas ! Postillon, quelle heure est-il ?

Le Postillon

Cinq heures viennent de sonner à Conflans.

Il se promène en long et en large sur la grande route.

S'arrêtant près de la calèche.

Édmond

Il n'est encore que cela ! Attendons. Je ne puis rester en place. J'ai beau marcher à grands pas, l'aiguille n'en va pas plus vite. Et comment tuer le temps ? Postillon, quel est ce beau château dont le parc s'étend jusqu'ici ?

Le Postillon

Le château de Bercy, qui appartient à Monsieur de Nicolaï.

Édmond

Et ce grand bâtiment non loin de la rivière ?

Le Postillon

La maison de campagne de l'archevêque, et à côté le séminaire. Ils sont là une bande de malins des espiègles qui s'en donnent joliment.

Édmond

Qui ? Les Séminaristes ?... Tu connais cela ?

Le Postillon

Je crois bien, il y en a partout, et heureusement, car toutes les routes qui conduisent chez eux sont toujours soignées et réparées ; il n'y a pas à craindre que l'ingénieur du département s'avise de les négliger ; ce qui est bien propice tout de même pour les chevaux de poste.

Édmond

Certainement.

Le Postillon

Dans celui-ci... le séminaire de Conflans... J'y ai une connaissance, le neveu à Jean-Louis le grainetier, qui vient d'y entrer. Logé, nourri, et rien à faire... C'est un meilleur état que celui de postillon.

Édmond

Je n'y conçois rien ; il faut que ma montre soit arrêtée... Postillon, quelle heure est-il ?

Parlant à son cheval.

Le Postillon

Parbleu ! V'là trois fois que vous me le demandez... Le quart sonne ; et tenez, v'là les corbeaux qui sortent... C'est le séminaire qui se rend à matines, ou à quelque chose comme ça. Ohé ! Ohé ! Petit gris !... Sacredié ! Veux-tu te tenir ?... Il a toujours peur quand il les voit. Ôtez donc vot' chapeau, not' bourgeois.

Édmond

Et pourquoi donc ?... Devant le neveu à Jean-Louis le grainetier ?

Le Postillon

C'est égal, je l'i ôte toujours. Hein ! En v'là-t-il !... Sont-ils gros et gras ! Tous jeunes gens ! Quels beaux soldats ça aurait fait pour Alger !

Édmond

Je crois que j'aperçois un fiacre... Oui, vraiment. Dieu ! Qu'il va lentement !

Le Postillon

C'est son état, comme le nôtre est de courir la poste : chacun le sien. Mais dites donc ; Monsieur ; est-ce que vous comptez que je vais rester ici en faction jusqu'à ce soir ?

Édmond

Je t'ai dit que je te paierais une poste de plus.

Le Postillon

C'est différent.

Scène 2

Édmond, Mathilde, Le Postillon

Courant au devant de la voiture qu'il va ouvrir.

L'aidant à descendre.

Édmond

Le fiacre approche, je ne me trompe pas... Je l'ai aperçue ; c'est elle. Mathilde, Mathilde, c'est bien vous ! Ne craignez rien, ne tremblez pas ainsi.

Mathilde

Soutenez-moi, je n'ai pas la force de marcher.

Édmond

Quelle pâleur 1 qu'avez-vous?

Apercevant la Madone qui est au bord de la route.

Mathilde

Je me sens mourir. Mon Dieu ! Mon Dieu ! Protégez-moi. Édmond, je suis venue parce que je vous l'avais promis, et pour ne pas manquer à ma parole... Maintenant, laissez-moi retourner à Paris.

Édmond

Renoncer à vous ! Jamais.

Mathilde

J'ai mal fait, le ciel m'en punira : je ne dois pas vous suivre.

Édmond

Et comment faire maintenant ? Comment pourriez-vous rentrer à l'hôtel ? Le sort en est jeté ; fiez-vous à moi et à mon amour. Ma calèche est là qui nous attend, et dans quelques heures nous serons à l'abri des poursuites.

Mathilde

Vous croyez donc qu'on peut nous poursuivre, que quelque danger nous menace ?

Édmond

Moi, du moins.

Mathilde

Ah ! Venez alors, venez ; plutôt me perdre que de vous poser.

Il la soutient jusqu'à la calèche, l'aide à y monter, s'y élance après elle.

Édmond

Combien je suis heureux ! Postillon, partez !

À son cheval.

Il fait claquer son fouet, la calèche part au grand galop. Mathilde, la tête cachée dans son mouchoir, reste quelque temps sans rien dire.

Le Postillon

Oui, Monsieur. En route, P'tit gris !

Édmond

Mathilde, vous êtes à moi, rien ne peut plus nous séparer ! Pourquoi pleurer ainsi ? Vous n'êtes pas raisonnable.

Mathilde

Jamais mon père ne me pardonnera.

Édmond

Et pourquoi donc ? Il est si bon ! Il vous aime ; et quand nous serons arrivés en Italie, quand nous y serons mariés, il oubliera tout. Je n'ai pas son immense fortune, il est vrai ; mais j'ai un nom, de la naissance, et j'ai tant d'amour pour vous.

Mathilde

Ah ! Sans cela, Édmond, croyez-vous que jamais j'aurais pu me décider à une pareille démarche ?

Édmond

Il le fallait, ou vous m'étiez ravie. Votre tante traînait loin de la capitale, dans sa terre près de Lyon, et là sans doute un autre mariage...

Mathilde

Jamais je n'y aurais consenti. Vous ne me connaissez pas ; je n'ai que seize ans, mais j'ai du caractère, et des serments que j'ai faits, je les tiendrai jusqu'au tombeau.

Édmond

C'est comme moi, vivre et mourir avec vous.

Mathilde

Toujours, n'est-il pas vrai ?

Édmond

Toujours.

Scène 3

Le Postillon, Mathilde, Édmond

Descendant de cheval.

Le Postillon

Ohé ! Ohé ! Deux chevaux et les harnais. J'espère, mon bourgeois, que je vous ai mené bon train.

Mathilde

Où sommes-nous ?

Ôtant son chapeau.

Le Postillon

À Charenton... La première poste. Vous savez, mon bourgeois, qu'il y a poste royale.

Édmond

Certainement. Voilà pour toi, et dis qu'on se dépêche.

Le Postillon

Diable ! Cent sous de guides... Le bourgeois est généreux.

Édmond

Et sois discret.

À l'autre postillon qui met ses bottes.

À demi-voix.

Le Postillon

Oui, Monseigneur. Allons, Théophile, allons, feignant, un peu d'intensité ! C'est un prince étranger qui enlève la fille d'un banquier.

Le Postillon

Vraiment ?

Le Postillon

Cent sous de guides.

Montant à cheval.

Le Postillon

Faut qu'il soit bien amoureux ! En route !

Édmond

J'aurai peur tant que nous serons dans les environs de Paris. Heureusement il est de bon matin... À peine six heures... Postillon, quel est le village où nous entrons ?

Le Postillon

Le village de Maisons.

À Mathilde.

Édmond

Enchanté de faire sa connaissance ! Y êtes-vous jamais venue ?

Mathilde

Une fois ou deux.

Édmond

Il n'en finit pas ! Enfin nous en voilà dehors. Regardez donc à gauche, au bord de la route, un château de belle apparence. Postillon, à qui appartient-il ? À quelque fournisseur ?

Le Postillon

Au contraire, Monseigneur, c'est à de braves et honnêtes gens, à un ancien magistrat.

Mathilde

Je sais qui c'est.

Édmond

Vous connaissez ?

Mathilde

Non, mais j'en ai entendu parler... C'est l'honneur, la vertu même... Prenez garde qu'ils ne m'aperçoivent,

Le postillon lance ses chevaux au galop, et la voiture roule rapidement sur un chemin superbe et par un beau soleil d'octobre.

Édmond

N'ayez pas peur, je ne vois personne sur cette immense et belle terrasse ; superbe allée, parc très bien tenu... Nous voilà dans la plaine : allons, postillon. Maintenant, ma chère Mathilde, que vous voilà un peu rassurée, dites-moi comment vous avez pu sortir de votre pensionnat et de chez votre père, car je n'osais l'espérer, et je ne le conçois pas encore.

Mathilde

Oh ! J'en ai bien long à vous dire, car jamais nous n'avons pu parler plus de cinq minutes, et si mon bavardage de petite fille ne vous ennuie pas...

Édmond

Comment donc !

Mathilde

D'abord, mon premier malheur est d'avoir perdu ma mère lorsque j'étais encore enfant. Mon père, qui était négociant à Lyon, et qui y demeurait avec sa soeur et toute sa famille, vint, contre l'avis de ma tante, s'établir à Paris, exprès pour me donner une brillante éducation, et puis aussi pour faire des affaires. Dans ce dernier dessein du moins il a réussi, car il est devenu très riche, à ce qu'on dit.

Édmond

Je le crois bien : un des premiers capitalistes de France !

Mathilde

Quant à moi, qu'il avait placée dans un beau pensionnat, il venait rarement me voir, et ne me faisait presque jamais sortir ; aussi je m'ennuyais beaucoup. Heureusement, je m'étais liée avec Corinne d'Esparville, une jeune comtesse qui devint mon amie intime ; elle était plus grande et plus âgée que moi elle me donnait des conseils... Nous ne nous quittions pas. Nous avions trouvé une clef de la bibliothèque de Madame.

Édmond

Qu'est-ce que Madame ?

Mathilde

Noire maîtresse de pension... On ne l'appelle jamais que comme cela... C'est connu.

Édmond

Je vous demande pardon.

Mathilde

Dans cette bibliothèque,il y avait des livres si amusants ! Puisque madame les avait, nous pouvions bien les lire ! Aussi c'était notre seul plaisir. Nous les emportions dans notre chambre ; il y en a que j'ai relus bien des fois.

Édmond

Et lesquels ?

Mathilde

La Nouvelle Hèloïse et Amélie Mansfield. Oh ! Que j'ai aimé Ernest de Waldemar !

Édmond

Que dites-vous ?

Mathilde

Ce fut ma première inclination ; j'y pensais le jour, et la nuit j'en rêvais. Je me disais : Quel bonheur d'être aimée de lui ! Fortune, famille, avenir, il me semblait que pour lui j'aurais tout sacrifié. J'avais même fait son portrait ; je me le représentais vaillant, noble, généreux... un sourire tendre et mélancolique, des yeux bleus et des cheveux noirs, et lorsqu'au bal de la distribution des prix vous êtes venu m'inviter à danser... Vous rappelez-vous mon trouble et mon agitation ?

Édmond

Oui, vraiment.

Mathilde

C'est que j'ai trouvé que vous lui ressembliez.

Édmond

Est-il possible ?

Mathilde

Oh, mon Dieu ! Oui, et depuis ce temps-là j'ai pensé à vous, et je n'ai plus pensé à lui, bien malgré moi ; car cela me faisait de la peine de lui être infidèle. Aussi, mon coeur serait peut-être revenu sans Corinne, à qui vous devez bien de la reconnaissance. Elle me parlait toujours de vous ; elle me disait : « Il est impossible qu'avec une physionomie pareille, on ne soit pas aimable, brave, spirituel ; et puis il est baron, j'en suis sûre. » Est-ce bien vrai ?

Édmond

Oui, sans doute.

Mathilde

Que vous dirais-je enfin ? À tous les exercices de la pension, vous étiez là. Quand par hasard je sortais avec mon père, dans toutes les maisons où nous allions, je vous rencontrais. Et cette lettre que vous m'avez remise en me donnant la main, je ne voulais pas la recevoir, je ne voulais pas la lire ; c'est Corinne qui l'a lue la première, et moi après, bien des fois ! Dans la solitude et le silence, ne m'occupant que de vous, votre image s'est peu à peu gravée dans mon coeur. Et voilà, Monsieur, comment sans vous voir, et presque sans vous connaître, je vous ai aimé tout à fait.

Édmond

Chère Mathilde !...

Mathilde

Alors... Il y a à peu près quinze jours, Madame de Bussières, ma tante, est arrivée de Lyon pour passer quelques jours à Paris, et mon père est venu me voir. « Mathilde, m'a-t-il dit, tu as seize ans, tu ne peux rester en pension. D'un autre côté, je veux entreprendre pour mes affaires un voyage en Allemagne, où tu ne peux m'accompagner ; tu partiras avec ta tante... Elle veut bien t'emmener avec elle dans une terre magnifique qu'elle a aux environs de Lyon... Tu seras là en famille, avec ses enfants, et je désire que, parmi tes cousins, qu'on dit fort aimables, il s'en trouve un qui parvienne à te plaire, et qu'un jour je puisse nommer mon gendre. »

Édmond

Quand je le disais !

Mathilde

Que pouvais-je faire, sinon vous donner avis du danger qui me menaçait ? C'est alors que vous avez mis en avant ce projet de fuite en Italie dont je ne voulue pas entendre parler ; mais Corinne, qui est plus raisonnable que moi, prétendait qu'il n'y avait pas d'autre moyen, que c'était tout naturel, que toutes les jeunes personnes tyrannisées agissaient ainsi, et qu'elle avait deux cousines en Angleterre qui ne s'étaient pas mariées autrement. D'un autre côté, la crainte de ne plus vous voir, de quitter Paris, de m'ensevelir dans le fond d'une province... Enfin elle m'a décidée. Mais il restait à exécuter ce grand projet, et voici comment nous nous y sommes prises.

Édmond

Voyons cela.

Mathilde

Mon père devait partir hier, le cinq, pour l'Allemagne, et ma tante aujourd'hui, le six, pour Lyon ; je vous l'avais écrit.

Édmond

La seule lettre que j'aie de vous. Elle est là sur mon coeur.

Mathilde

Et vous m'avez répondu que vous m'attendiez ce matin hors de la barrière de Paris, près de Conflans, avec une voiture de poste. Alors, d'après le conseil de Corinne, j'ai demandé à sortir de ma pension pour faire mes adieux à mon père, et ensuite à passer la nuit à l'hôtel, pour être prête à partir de bonne heure avec Madame de Bussières.

Édmond

Y pensez-vous ?

Mathilde

Attendez donc. Dès que mon père, hier soir, a eu quitté Paris, j'ai écrit à ma tante que nous avions changé d'idée, que décidément je ne pouvais me séparer de mon père, qui m'emmenait avec lui, et qu'elle eût à partir seule ce matin.

Édmond

À merveille ! Votre tante vous croit avec votre père, et votre pare vous croit avec votre tante ; de sorte que d'ici à longtemps la ruse ne se découvrira pas. Pour de petites pensionnaires, cela n'est pas trop mal arrangé.

Mathilde

N'est-ce pas ? Corinne a tant d'esprit ! Mais moi, j'ai été bien des fois sur le point de renoncer à ce projet. Hier surtout, quand mon père m'a embrassée, j'ai fondu en larmes, j'ai manqué de tout lui avouer ; mais ce qui m'a retenue...

Édmond

C'est votre amour.

Mathilde

Oui, et puis la crainte que Corinne ne se moquât de moi ; sans cela... C'est si mal de les tromper ainsi ! Ma tante qui m'a toujours aimée, qui voulait m'élever, me servir de seconde mère ; et mon père qui s'éloigne, que peut-être je ne verrai plus !... Mon Dieu ! Que ce postillon va vite !

Édmond

Rassurez-vous... Nous voici au relais !... Où sommes nous ici ?

Scène 4

Le Postillon, Édmond, Mathilde

Appelant un autre postillon.

S'approchant d'Édmond et ôtant son chapeau.

Le Postillon

À Villeneuve-Saint-Georges. Allons, Joli-Coeur, à cheval ! Si monseigneur veut régler le compte.

Édmond

Tiens, et qu'on se dépêche.

Bas à son camarade.

Montrant deux pièces de cinq francs.

Le Postillon

Soyez tranquille. Ne perds pas de temps ; ce sont des amoureux... Et les roues sont bonnes.

Faisant claquer son fouet.

Chantant à tue-tête.

La calèche part au grand trot sur le pavé de Villeneuve-Saint-Georges.

Le Postillon

Et vogue la nacelle Qui porte mes amours !... C'est dit... En avant...

Édmond

Dieu ! Quels cahots... Postillon, pas si vite... tu vas briser la voiture.

Le Postillon

Ce n'est rien... Le pavé est comme ça jusqu'à l'ancienne maison de Monsieur Boïeldieu. À dater de là, ce n'est plus qu'une roulade.

Mathilde

Ah ! Boïeldieu a demeuré ici ?

Chantant à pleine voix.

Le Postillon

Lorsque mon maître est en voyage, Ah ! C'est superbe en vérité. Oui, madame. Après le pont, la grille à droite... une jolie maison. J'ai été domestique chez lui ; et c'est là que j'ai pris le goût de l'opéra-comique.

Édmond

C'est bien ; mais tais-toi, car tu es cause que tout le monde nous regarde.

Le Postillon

La dame blanche vous regarde, La dame blanche vous entend.

Édmond

Impossible de lui imposer silence. Heureusement nous voilà sur la grande route.

Mathilde

Que cet air pur, ce beau soleil me font de bien ! Regardez donc, au-dessus de nous, quelle jolie vallée ! Quelle belle verdure !

Édmond

J'ai vu au Diorama quelque chose dans ce genre-là. Une vallée de Daguerre ou de Bouton, je ne sais plus laquelle.

Mathilde

Qu'il serait doux de passer ici sa vie ! Postillon, quel est cet endroit ?

Le Postillon

Montgeron, où nous allons arriver.

Mathilde

Non, ce bas-fond, à gauche.

Le Postillon

C'est Crosne, et la rivière d'Yerres.

Mathilde

Édmond, est-ce que ces riants ombrages, cette belle nature ne vous disent rien ?

Édmond

Pardon, je ne regardais pas. Je tiens peu à la nature, je ne tiens qu'à vous.

Le Postillon

Et toujours la nature Embellit la beauté.

Édmond

Te tairas-tu !... Impossible de me faire entendre... Le voilà au galop dans la rue de Montgeron.

Mathilde

Grâce au ciel, nous en sommes dehors ! Quels sont ces arbres que j'aperçois de loin ?

Le Postillon

À gauche, la propriété du Général Dupont-Chaumont,et devant vous la forêt de Sénart.

Édmond

Ah ! C'est là la forêt de Sénart ?

Mathilde

Vous ne la connaissez pas ?

Édmond

Moi, je n'ai jamais voyagé ; et, en fait de forêts, je n'ai jamais été plus loin que les bois de Meudon. Aurez-vous peur, Mathilde ?

Mathilde

Non... Je serai avec vous.

Édmond

Et s'il y a des brigands ?

Mathilde

Je le voudrais presque, pour que vous pussiez me défendre.

Édmond

Je vous en remercie. Mais la matinée avance ; vous n'avez pas faim ?

Mathilde

Non, et vous ?

Édmond

Cela commence.

Mathilde

Quoi ! Nous sommes tous les deux près l'un de l'autre, et vous y pensez ?

Édmond

Mais oui. Ordinairement, je ne déjeune qu'à onze heures, au café Tortoni : c'est ma seule occupation de la matinée ; mais aujourd'hui, j'étais éveillé à cinq heures du matin, ce qui ne m'arrive jamais.

Mathilde

Moi, tous les jours.

Édmond

Et l'exercice et le grand air donnent de l'appétit. Voyons un peu, sur le livre de poste, où nous pourrons nous arrêter pour déjeuner.

Mathilde

Où vous voudrez ; peu m'importe.

Édmond

Ce n'est pas indifférent, car, en voyage, je ne connais rien de plus important que le déjeuner, si ce n'est le dîner, et je ne vois d'endroit passable que Melun.

Mathilde

Soit.

Édmond

Nous y serons sur les dix heures ; nous y resterons jusqu'à onze ; et ce soir, si je calcule bien les distances, nous pourrons, sans nous fatiguer, souper à Sens.

Mathilde

À Sens, dites-vous ?

Édmond

Oui, à peu près trente lieues de Paris.

Mathilde

Ah ! Mon Dieu !

Édmond

Qu'avez-vous donc ?

Mathilde

Je me souviens que ma tante va à Lyon par Auxerre. Je vous l'avais écrit.

Édmond

C'est vrai.

Mathilde

Et qu'elle couche toujours à Sens le premier jour.

Édmond

En êtes-vous sûre ?

Mathilde

À l'auberge de l'Écu de France. Je ne peux pas en douter, car elle a écrit avant-hier pour y retenir son logement. Elle est donc en ce moment sur la même route que nous.

Édmond

C'est cependant celle de l'Italie. On me l'a bien dit.

Mathilde

Mais c'est aussi celle de Lyon.

Édmond

Vous croyez ?

Mathilde

Certainement.

Édmond

Alors c'est qu'il n'y a pas d'autres chemins ; ce n'est pas notre faute. N'est-ce pas, postillon, il n'y a que cette route-ci pour aller en Italie ?

Le Postillon

Si, Monseigneur, il y en une par le Bourbonnais, et peut-être d'autres encore.

Mathilde

Vous voyez.

Édmond

Est-ce que je savais cela ?

Mathilde

Un homme doit le savoir.

Édmond

Vous qui sortez de pension, à la bonne heure ; mais nous autres gens à la mode, pourvu que nous connaissions les allées du bois de Boulogne, c'est tout ce qu'il faut pour conduire en tilbury. Madrid, Bagatelle, le rond de Mortemart et l'allée Fortunée, nous ne sortons pas de là. Mais rassurez-vous.

Mathilde

Me rassurer... quand la voiture de ma tante peut rencontrer la nôtre... quand on peut me reconnaître, me voir avec vous !... J'en mourrais de honte.

Édmond

Impossible qu'elle nous rencontre. D'abord nous sommes partis de Paris les premiers. Nous avons de l'avance. Je viens de lire les lois de la poste. Une voiture ne peut pas dépasser celle qui la précède ; c'est défendu par le règlement.

Mathilde

Mais si elle parvenait à nous rejoindre, à marcher près de nous ?

Édmond

Alors c'est moi qui lui permettrais de passer devant ? Et en fermant la calèche, en vous enveloppant dans votre voile, dans votre pélisse, qui voulez-vous qui vous reconnaisse ? Qui oserait d'ailleurs, quand je suis là, venir regarder dans ma voiture ?

Mathilde

Il faut donc que je me rassure ?

Édmond

Certainement.

Mathilde

Je ne demande pas mieux ; car cette idée seule me faisait une peur...

Scène 5

Le Postillon, Mathilde, Édmond

Appelant.

Le Postillon

Sonnez, sonnez, cornemuse et musette ! Nous voici arrivés au relais. Ohé ! Postillon de malheur !... Deux chevaux de calèche.

Montant à cheval.

Leur allongeant un grand coup de fouet.

La calèche part au trot.

Second coup de fouet.

Troisième coup de fouet suivi de plusieurs autres.

Le Postillon

Tu es bien heureux d'être gai et de chanter toujours. Moi, je n'en ai guère envie... Mes pauvres chevaux sont si éreintés, que ça me fend le coeur. Hue ! Blanchet ! Je ne sais comment not' bourgeois a le coeur de faire courir des bêtes qui sont dans cet état-là... Hue ! donc !... Ces maîtres de poste sont si avides, que pour avoir une course de plus... Hue ! donc, Blanchet!. Tu sens bien que trois francs de guides, c'est gentil, et qu'il faut les gagner.

Mathilde

Postillon, quel est ce village ou nous venons de relayer ?

Le Postillon

Lieusaint.

Mathilde

Quoi ! Nous étions à Lieusaint, dans la forêt de Sénart ! C'est l'endroit où Henri IV est venu dîner chez le meunier Michaud.

Édmond

Ah ! Vraiment !

Mathilde

N'avez-vous pas vu la Partie de chasse de Henri IV ?

Édmond

Oui, oui... Une comédie, aux Français ; mais on ne la donne jamais que les jours de gratis, et je n'y vais pas ces jours-là. N'est-ce pas Mademoiselle Mars qui joue la belle Gabrielle ?

Mathilde

Gabrielle ? Non, elle ne paraît pas dans la pièce.

Édmond

Tant pis. Moi, ce que j'aime le mieux dans l'histoire de Henri IV, c'est la belle Gabrielle. Si j'avais vécu de son temps, je l'aurais adorée.

Mathilde

Fi, monsieur !

Édmond

Comme vous aimiez Ernest de Waldemar.

Mathilde

Quelle différence !

Édmond

Elle est toute à votre avantage, je le sais ; car à coup sûr Gabrielle ne vous valait pas... Elle était loin, je le parierais, d'avoir ces yeux si brillants et si expressifs, cette jolie main, et surtout cette taille divine.

Mathilde

Monsieur... y pensez-vous ?

Édmond

Pourquoi repousser l'amant le plus tendre et le plus respectueux ?... N'êtes-vous pas à moi... toute à moi ?

Mathilde

Non... De grâce, éloignez-vous... Ne soyez pas aussi près de moi... Vous m'avez promis de me conduire en Italie ; et là nous devons être unis. J'ai vos serments ; les avez-vous déjà oubliés ?

Édmond

Non, sans doute... C'est mon désir et mon espoir le plus cher ; mais d'ici là me refuserez-vous la grâce que je vous demande ?... Mathilde, mon amie... un seul baiser.

Mathilde

Jamais. Quand vous me parlez ainsi, vous me faites peur.

Édmond

Eh bien ! Du moins ne me retirez pas cette main que je presse sur mon coeur.

Mathilde

Non, ce n'est pas là ce que vous m'avez promis, ce que j'espérais de vous ; et si vous ne changez à l'instant de ton et de manière... Je sens que je vous hais, que je vous déteste.

Édmond

Pardon, pardon ! Comment conserver sa tête et sa raison près d'une femme que l'on adore ? L'amour ne doit-il pas excuser les fautes qu'il fait commettre ? Mathilde, m'en voulez-vous encore ?

Mathilde

Je ne sais... mais restez loin de moi, de l'autre côté de la voiture.

Édmond

Vous ne me pardonnez pas !

Mathilde

Cela dépendra de vous. Je verrai...

Édmond

Quoi ! Mon amour et ma tendresse...

Mathilde

Je ne veux plus entendre ce mot-là, et j'exige d'abord que vous ne m'en parliez plus.

Édmond

Et de quoi alors vous parler ?

Mathilde

De ce que vous voudrez... de toute autre chose... Vous n'est-il donc impossible sans cela d'être aimable ?

Édmond

Non, sans doute.

Mathilde

Eh bien ! Soyez-le.

Édmond

Soyez-le... Soyez-le... C'est bien aisé à dire. Encore faut-il un sujet.

Grand moment de silence.

Mathilde

Ils sont tous à votre disposition. Eh bien ! Monsieur ?

À part.

Édmond

Eh bien ! Mademoiselle, je ne sais plus ce que vous me demandiez. Moi, je n'ai pas l'habitude do faire de l'esprit en courant la poste. Et tenez, tenez, voici, grâce au ciel, les clochers de Melun. Ce n'est pas malheureux.

Scène 6

Le Postillon, Édmond, Mathilde

Le Postillon

Monsieur va-t-il à la poste ou à l'auberge ?

À Mathilde.

Édmond

À l'auberge, et à la meilleure. N'est-ce pas ?

Mathilde

Y pensez-vous ? Nous arrêter ici quand ma tante est peut-être à une lieue de nous, et quand le moindre retard peut nous faire perdre l'avance que nous avons sur elle !

Édmond

Il faut cependant déjeuner... Car enfin ne pas dormir, ne pas manger, c'est le moyen de se rendre malade.

Mathilde

Peu m'importe !

Édmond

Ce que j'en dis, c'est pour vous.

Mathilde

Cela m'est égal, je n'ai besoin de rien.

Édmond

C'est fort heureux, mais moi...

Mathilde

Vous déjeunerez en route. Dites au postillon d'arrêter.

À part.

Haut.

Édmond

Comme vous voudrez. C'est fort agréable ! Douze lieues sans sortir de voiture... Je suis déjà brisé. Postillon, j'ai changé d'idée ; à la poste !...

Mathilde

Voici justement des femmes qui viennent vous offrir dans leurs corbeilles des gâteaux et des fruits.

Scène 7

Le Peuple, Édmond, La Marchande, Mathilde, Le Postillon

Le Peuple

Mon beau Monsieur, - ma belle dame, - Étrennez-moi. - Des gâteaux tous chauds, - ils sortent du four. - Des belles poires de beurré, — du beau chasselas... vrai Fontainebleau.

Édmond

Oui, du Fontainebleau sur la route de Melun, ce n'est pas le chemin.

La Marchande

Il est bien mûr, goûtez-y plutôt.

Édmond

Véritable verjus... Avec un peu d'estragon, cela ferait d'excellent vinaigre d'Orléans. Moi qui déjeune toujours avec des rognons à la brochette ou des coquilles à la financière.

Mathilde

Voilà un grand malheur...

Avec impatience au postillon, qui s'approche le chapeau bas.

Édmond

Non, mais j'y suis habitué, et il est toujours pénible de changer ses habitudes. Qu'est-ce qu'il veut encore celui-là ?

Le Postillon

Une poste trois-quarts, mon bourgeois.

Édmond

Encore être dérangé ! Poste trois quarts... Huit francs soixante-quinze centimes. Tiens, voilà dix francs ; c'est un franc vingt-cinq de payé.

Le Postillon

Huit francs soixante-quinze ! Ça ne mettrait les guides qu'à quarante sous. Je croyais que Monsieur donnait trois francs... Mon camarade me l'a dit.

Édmond

Oui, quand je suis content.

Le Postillon

Il me semble que monsieur doit l'être.

S'adressant au second postillon.

Édmond

Joliment! Avec un déjeuner pareil. Allons, à cheval.

Le Postillon

Il paraît qu'il n'est pas si amoureux qu'à l'autre relais.

Édmond

Un franc vingt-cinq de payé.

Le Postillon

Vous me les laisserez bien pour boire !

Criant à l'autre postillon.

Édmond

Du tout. Et en route !

Le Postillon

Ah ! Mon bourgeois...

Mathilde

Eh ! Monsieur, donnez-les-lui, et qu'il se taise.

Au postillon.

À l'autre postillon qui est à cheval.

Édmond

Mon Dieu ! Ce n'est pas pour la valeur ; mais si on se laisse faire la loi par ces gens-là... Laisse-nous en repos. En route et bon train.

Le Postillon

Va à ton aise... Ne faut-il pas tant se presser pour un commis voyageur qui enlève une danseuse ?

Édmond

Qu'est-ce qu'il a dit ?

Mathilde

Vous l'entendez, Monsieur ; m'exposer à un affront !

Édmond

Postillon, arrêtez... Je veux apprendre à vivre à ce drôle, votre camarade.

Mathilde

Eh ! Monsieur, il est inutile de vous arrêter pour cela, et de nous retarder encore.

Édmond

Malheureusement, on ne peut pas se commettre avec une espèce pareille ; sans cela j'aurais été trop heureux de le châtier comme il le mérite... Mais c'est une leçon pour l'avenir. J'ai été trop généreux avec eux, et désormais je les paierai selon la nouvelle ordonnance, un franc cinquante centimes.

Mathilde

Pour qu'ils vous injurient encore.

Édmond

Je voudrais bien le voir. Qu'ils s'en avisent, je m'en plaindrai à Monsieur de Villeneuve, le directeur-général, avec qui j'ai dîné chez Monsieur de Montbel. Que diable ! Un franc cinquante centimes, c'est très raisonnable; et puis c'est le règlement de poste, c'est la loi ; et sous un gouvernement constitutionnel je ne connais que la loi, il faut la faire exécuter.

Mathilde

Vous avez raison, on y gagne toujours.

Après un instant de silence.

Édmond

Comme vous dites ! C'est une vilaine ville que Melun.

Mathilde

Très vilaine.

Édmond

Et on n'en sort pas comme on veut. Voyez donc quelle montée ! Elle n'en finira pas.

Elle baille.

Mathilde

Oui ; et la voiture va si doucement...

Édmond

Qu'on s'endormirait. Je vois que vous en avez envie.

Mathilde

C'est possible.

À part.

La regardant pendant qu'elle s'endort.

Bâillant.

Fermant les yeux.

Commençant à s'endormir.

Il s'assoupit ; la calèche continue à rouler pendant plusieurs lieues, et les deux amants dorment à côté l'un de l'autre. Édmond s'éveille seulement aux relais du Châtelet, de Pansou et de Fossard, pour payer les postillons selon l'ordonnance, ce qui les fait murmurer.

Édmond

Ne vous gênez pas. Je l'aime autant ; cela me dispensera de faire la conversation. Elle est jolie ainsi... Figure charmante, air distingué, et une tête si romanesque !... C'est délicieux. Par exemple, un peu bégueule et volontaire... Ce n'est pas sa faute ; on les élève si mal dans ces pensionnats... Heureusement elle n'a encore que seize ans, et quand elle sera ma femme, je referai son éducation, parce que si elle a des défauts, elle a aussi des qualités solides ; deux cent mille livres de rente pour le moins. Aussi depuis un an je n'ai épargné ni mes soins ni ma peine. Les héritières deviennent si rares maintenant ! Les pairs de France nous les enlèvent toutes ; et comme dans la vie on n'a jamais qu'une occasion de faire fortune, si on ne la saisit point... Non pas que je sois dissipateur ou dépensier, moi ; j'ai pour l'argent une affection désintéressée : je l'aime pour lui-même, et j'ai de la peine à m'en détacher. Cependant, quand j'aurai deux cent mille livres de rente, il faudra bien se montrer. Vont-ils être étonnés au café Tortoni ! Je leur donnerai à dîner une fois par semaine ; j'achèterai le petit hôtel de la rue Chantereine ; c'est un bon placement ; et le landau dont Thérigny veut se défaire, il n'a pas servi... et je l'achèterai... comme d'occasion.

Scène 8

Mathilde, Édmond, Le Postillon

Mathilde

Qu'est-ce ?... Qu'y a-t-il ?

À part lui.

Édmond

Rien, chère amie... dormez toujours, je vous éveillerai quand il y aura quelque chose de remarquable, quelque beau point de vue. Il est temps que nous arrivions, car je suis rompu. C'est si ennuyeux d'être enfermé toute une journée dans une boîte roulante ! Postillon, à combien sommes-nous de Paris ?

Le Postillon

Vingt-deux à vingt-trois lieues.

Édmond

Que cela !

Le Postillon

Nous serons à Montereau dans une petite demi-heure, et du haut de la montagne vous verrez, avant le coucher du soleil, la descente, qui est magnifique.

La voiture continue à rouler.

Édmond

C'est bon, c'est bon... Va toujours ; il ne faut pas que cela t'arrête.

Mathilde

Ma tante ! Mon père ! Me pardonnerez-vous ?

Édmond

La voilà dans des rêves de famille.

S'éveillant.

Mathilde

Mon père ! mon père !... Où suis-je ?

Édmond

Près de moi, chère amie.

Mathilde

Ah ! C'est vous, Monsieur ?

Édmond

Oui... et nous approchons de Montereau.

Regardant le paysage qui l'entoure.

Avec enthousiasme.

Mathilde

De Montereau !... C'est là, si je m'en souviens, que ma tante m'a dit qu'un de ses fils avait été blessé. Ah ! Monsieur, monsieur, regardez donc... Quelle admirable vue ! Quel magnifique tableau ! Cette ville qui est là sous nos pieds... Ces superbes prairies où serpentent ces eaux qu'on retrouve à chaque instant et qui animent le paysage !

Édmond

Quelle est cette rivière ?

Mathilde

Cette rivière ?... Il y en a deux.

Édmond

Deux à la fois !... C'est du luxe. Et lesquelles ?

Mathilde

C'est dans toutes nos géographies ; l'Yonne et la Seine, qui se rejoignent à Montereau. Ne le savez-vous pas ?

Édmond

Non, ma foi !

Mathilde

Postillon, pas si vite ; arrêtez... que je contemple encore ce spectacle.

Le Postillon

N'est-ce pas que c'est beau ? C'est sur la hauteur où vous êtes qu'était l'armée française quand les autres sont venus nous attaquer.

Mathilde

Vraiment ?

Le Postillon

Vous voyez cet arbre qui a été coupé par les boulets... Il n'en reste maintenant que le tronc.

Mathilde

C'est peut-être là que mon cousin a été blessé.

Le Postillon

Voilà justement où était l'autre avec sa redingote grise et sa lunette d'approche.

Édmond

Qui ?... Bonaparte ?

Mathilde

Oui, l'Empereur... c'est là qu'il luttait seul contre toute l'Europe coalisée.

S'échauffant.

Le Postillon

Les Autrichiens au devant du pont... et quand les batteries françaises ont commencé à ronfler. Fallait voir comme ils ont dégringolé... comme ils ont repassé le pont, ces chiens de Kaiserlics... Et quand le prince de Wurtemberg et sa cavalerie se dispersaient dans la plaine...

Mathilde

Que ce devait être beau !... Je crois les voir d'ici... et vous, vous les avez vus réellement ?

Le Postillon

Mieux que ça... J'y étais... dont j'ai eu l'honneur de recevoir un biscaïen dans la jambe ce qui m'empêche d'aller à pied... Voilà pourquoi je suis à cheval... Ne vous penchez pas comme ça, ma belle dame... La descente est rapide, et j'ai peine à retenir mes chevaux... Ohaï... ohaï ! Quoiqu'il soit bien vieux... Mon bricolier a trop d'ardeur... C'est un ancien hussard de la garde... Doucement, doucement, Marengo, il n'y a pas de bon sens pour un vieillard d'âge comme toi... La... la... Il n'y a plus de danger... Nous voilà sur le pont... Un fameux pont, qui n'est pas fait d'hier.

Édmond

On le voit... Il est assez vieux.

À Édmond.

Mathilde

Je le crois bien... le pont de Montereau ! C'est là que le Duc de Bourgogne, que Jean-sans-Peur a été assassiné. N'est-ce pas ?

À part.

Édmond

C'est possible... Est-ce ennuyeux de voyager avec une femme savante !...

Elle garde le silence et reste plongée dans, ses réflexions. Édmond a aussi l'air de méditer, mais il ne pense à rien, et fredonne un air de la Gazza. La calèche roule toujours, et on arrive au relais de Villeneuve-la-Guyard. Même silence jusqu'à celui de Pont-sur-Yonne.

Mathilde

Quel ennui de voyager avec quelqu'un qui ne sent rien et qui ne sait rien !

Scène 9

Édmond, Le Postillon, Le Jenue Homme, Mathilde, Tous Les Postillons

À un postillon qui est assis tranquillement sur un banc devant la porte.

Édmond

Quel bonheur ! J'ai cru que ce dernier relais n'en finirait pas. Eh bien ! Tu ne nous vois pas arriver ? Nous sommes pressés ; vite des chevaux !

Le Postillon

Il n'y en a pas.

Édmond

Comment, pas de chevaux ?

Le Postillon

Il a passé, il y a trois heures, une famille anglaise, trois voitures de poste, dont une pour les femmes de chambre, et l'autre pour les chiens de chasse.

Édmond

Qu'est-ce que cela signifie ?

Le Jenue Homme

Qu'il vous a dit vrai, monsieur... Il n'y a plus de chevaux ; mais ils vont revenir d'un instant a l'autre, et vous les aurez.

Édmond

Croyez-vous que je sois votre dupe ? Vous les gardez pour d'autres, et la preuve, c'est que j'en vois d'ici, dans votre écurie.

Le Postillon

C'est pour le courrier de la malle, et ceux-là on ne peut en disposer.

Édmond

Peu importe, vous les attèlerez à l'instant.

Le Jenue Homme

Ce n'est pas possible.

Le Postillon

Je vous attèlerai plutôt vous-même.

Édmond

Qu'est-ce que c'est que des insolents et des drôles pareils.

Mathilde

De grâce, Monsieur Édmond, calmez-vous.

Le Jenue Homme

Étienne, vous avez eu tort d'injurier monsieur... et vous devez parler honnêtement à tout le monde.

Édmond

Ces canailles-là ne savent pas à qui ils ont affaire, et je leur apprendrai la politesse à tous.

Le Jenue Homme

Pas si haut monsieur... Pas tant de bruit... Si, malgré mes excuses, vous n'êtes pas satisfait ?...

Édmond

Non, sans doute, et s'il y avait ici quelqu'un à qui il fût possible de parler sans se compromettre...

Le Jenue Homme

Qu'à cela ne tienne, Monsieur... Je ne suis que le fils du maître de poste, mais j'ai été officier.

Édmond

Qu'est-ce que c'est ?

Le Jenue Homme

Et ceci doit vous prouver que j'en ai vu de près d'aussi terribles que vous.

Édmond

Je ne dis pas non, Monsieur... et sans la personne que j'accompagne et que je ne puis abandonner... sans l'obligation où je suis de continuer mon voyage...

Le Jenue Homme

Comme vous voudrez.

Édmond

Ah ! Si vous n'étiez pas là. Mais vous sentez bien que, quand d'un instant à l'autre votre tante peut nous rejoindre, il n'y a pas moyen de s'engager dans une querelle qui nous retarderait encore.

Mathilde

Vous avez raison... Je vous remercie de ce que vous faites pour moi... d'autant que c'eût été inutile ; car voici des chevaux qui reviennent.

Édmond

C'est juste.

Le Jenue Homme

Vous voyez bien, monsieur, que nous vous avions dit la vérité.

Édmond

Il suffit... Et je reconnais la loyauté de votre conduite... car, entre nous autres gens d'honneur... Allons, postillon, est-ce attelé ?

Le Postillon

Oui, monsieur.

Édmond

Adieu, mon cher... Je repasserai avec plaisir.

Le Jenue Homme

Comme vous voudrez.

La voiture part au grand galop, et au milieu des éclats de rire des postillons.

Tous Les Postillons

Bon voyage !

Scène 10

Édmond, Mathilde, Le Postillon

Édmond

Nous avons perdu là un temps précieux ; car il y a encore trois grandes lieues d'ici à Sens, et voici le soir qui arrive.

Mathilde

Peu importe... On peut voyager la nuit.

Édmond

Je ne le souffrirai point... pour vous d'abord... pour votre santé... Vous devez être fatiguée, et moi aussi... Et pour tout l'or du monde, je ne ferai pas quatre lieues de plus.

Mathilde

Quoi ! Vous voulez vous arrêter à Sens ?

Édmond

Oui, sans doute.

Mathilde

Et ma tante ?

Édmond

Votre tante est une personne raisonnable, qui pense qu'après trente lieues de poste on a besoin d'un bon lit et d'un bon souper... et nous devons penser comme elle.

Mathilde

Et si elle nous rencontre ?

Édmond

Je l'en défie... Ne savons-nous pas où elle loge ? À l'Écu de France, n'est-il pas vrai ?

Mathilde

Certainement.

Édmond

Eh bien ! Il n'y a pas que cette auberge-là dans la ville... Postillon, la meilleure auberge après celle de l'Écu ?

Le Postillon

L'hôtel de l Europe, où l'on est au moins aussi bien.

Édmond

Je parie qu'on y est mieux... Postillon, à l'hôtel de l Europe... C'est là que nous descendrons.

Mathilde

Mais, Monsieur... quand je vous prie en grâce...

Édmond

C'est inutile... Je suis votre chevalier, votre protecteur, et je dois en dépit de vous-même veiller sur vous... Que diable ! Je suis courbaturé, ainsi vous devez l'être... Et vous n'avez rien pris aujourd'hui. Votre main est brûlante, vous avez la fièvre.

Mathilde

Je crois qu'oui... mais je l'ai voulu... mon sort est fixé... Et quand j'en devrais mourir, j'aime mieux fuir que de m'exposer aux regards et aux reproches de ma tante.

Édmond

Voilà de vos exagérations ordinaires ! Il n'y a pas moyen de raisonner avec vous... D'abord, chère amie, vous ne mourrez pas ; et ensuite, mettons les choses au pire... Vous rencontreriez votre tante, et même votre père, qu'est-ce que cela ferait maintenant ? Rien ne peut empêcher que vous ne soyez partie ce matin de Paris, avec moi, en tête-à-tête... dans une chaise de poste... Et pour l'honneur de la famille, pour votre réputation... Il n'y a que le mariage... un bon mariage.

Mathilde

Il ne dit que trop vrai.

À part.

Haut.

Édmond

Voilà que vous pleurez... Ce n'est pas là répondre... Mathilde, Mathilde... Allons, elle sanglote maintenant. Dieu ! Que c'est ennuyeux les petites filles ! Vous détournez la tête... Vous ne voulez donc plus ni me voir ni me parler ?

Mathilde

Non, non, laissez-moi.

Édmond

Comme elle voudra. Aussi bien, il n'y a plus à délibérer... Nous voilà aux portes de la ville, qui me paraît fort bien, autant que l'obscurité permet de distinguer. À peine neuf heures, et pas une lumière !... Tout le monde est déjà endormi... Que c'est amusant découcher en province !... Mathilde, Mathilde... Elle ne me répond pas. Est-ce qu'elle se trouverait mal de fatigue et de besoin ? C'est sa faute, avoir voulu faire trente lieues sans rien prendre !

Scène 11

Le Postillon, La Maîtresse d'Auberge, Édmond, Catherine

Les portes de l'auberge s'ouvrent ; la calèche entre dans la cour, la maîtresse d'auberge et ses servantes entourent la voiture. Édmond prend entre ses bras Mathilde, qui est à moitié évanouie, et dont il cache la figure avec son voile.

Le Postillon

Ohé ! ohé ! La porte !

La Maîtresse d'Auberge

Madame paraît souffrante.

Édmond

Oui, ma femme est un peu indisposée de la route... Une chambre.

La Maîtresse d'Auberge

À deux lits ?

Édmond

Certainement...

La Maîtresse d'Auberge

Catherine, le numéro 2.

Éclairant.

Catherine

Oui, Madame. Par ici, Monsieur, par ici.

Scène 12

Édmond, Catherine

Une chambre à deux lits, une cheminée, un canapé, une table. Portes à droite et à gauche.

Édmond

Ce ne sera rien... Voilà qu'elle revient à elle... Vite du feu !

Catherine

Vous voyez qu'on est en train de l'allumer.

Édmond

Et à souper ici... près de la cheminée.

Catherine

Oui, Monsieur.

Édmond

Qu'est-ce que vous allez me donner ?

Catherine

Si Monsieur veut voir ce qu'il y a, et choisir lui-même.

Prenant la main de Mathilde.

À Catherine.

Il sort.

Édmond

Ce sera plus prudent... Je vais commander le dîner, pendant que vous ferez nos lits. C'est le plus pressé. Allons, allons, Mathilde, revenez à vous, et ne craignez plus rien. Nous sommes maintenant à l'abri de tout danger. C'est par ici, n'est-ce pas ? La porte à gauche ?

Scène 13

Catherine, Mathilde

Mathilde, qui l'a a peine entendu, reste anéantie et la tête penchée sur son sein.

Catherine

Oui, Monsieur. Voilà une pauvre jeune dame qui a l'air bien souffrante. Si Madame veut s'approcher du feu... Madame, m'entendez-vous ?

Mathilde

Oui, ma bonne... Oui ; je vous remercie.

Catherine

Je vais chercher des draps. Je crois que le sommeil est ce qui lui est le plus nécessaire.

Regardant autour d'elle.

Poussant un cri et joignant les mains.

Apercevant sur la table, du papier, une plume et de l'encre.

Elle écrit vivement, et n'aperçoit pas Catherine qui apporte deux paires de draps.

Mathilde

Où suis-je ?... Seule enfin!... Ah ! Je respire ! Que s'est-il donc passé ?... C'était un songe, un songe affreux !... Non... Ce n'est que trop vrai, je suis à lui... pour toujours à lui ! Ce n'est pas possible... Mes sens m'abusent et m'égarent... Ce n'est pas là celui que j'aimais... celui que mon coeur avait rêvé ! Quelle différence ! Mon Dieu ! Et quel réveil !... Et qui dois-je accuser ? Moi, moi seule... Ah ! Je suis bien coupable et bien malheureuse... Insensée que j'étais ! Je n'ai écouté que ma tête et mes idées romanesques ; j'ai méprisé les conseils de la raison et de l'amitié ; j'ai mérité d'être punie... Mais être à lui !... Mais lui appartenir !... Ah ! Mon châtiment serait plus grand encore que ma faute... et cependant maintenant comment lui échapper ? Mon honneur, ma réputation ne sont-ils pas entre ses mains ? Que faire, ô mon Dieu ! Que faire ? Qui viendra à mon aide ? Ah ! Je n'ai que ma tante... Je n'ai qu'elle au monde... Et c'est pour me sauver que le ciel l'a conduite si près de moi... Oui... Voilà ce qu'il faut pour lui écrire... Elle saura tout.

Catherine

Madame veut-elle quelque chose ?

Mathilde

Non... Que venez-vous faire ?

Catherine

Mettre de draps à votre lit... Et à celui de votre mari.

Mathilde

Ô ciel!

Catherine

Vous êtes toute tremblante.

Mathilde

Moi ! Non... Dites-moi, vous êtes de cette ville ? Connaissez-vous l'hôtel de l'Écu de France ?

Catherine

C'est au bout de cette rue... Vous traversez la grande place... et juste devant vous.

À part, regardant Catherine.

Avec confiance.

Mathilde

C'est bien... Si je l'y envoyais ?... Non... non... Je ne resterai pas un moment de plus... Cette lettre, je la porterai moi-même... et si on refuse de me voir... Ce n'est pas possible ! C'est la soeur de mon père... C'est ma seconde mère... Son coeur et ses bras me sont ouverts.

Catherine

Qu'avez-vous donc ?... Comme vous êtes agitée !

Mathilde

J'ai besoin de prendre l'air.

Catherine

Si madame veut se promener en attendant le souper... Nous avons un jardin d'un demi-quart d'arpent. Je vais vous y conduire.

Entendant du bruit du côté de la porte a gauche.

Sortant par la porte à droite.

Elle sort.

Mathilde

C'est inutile ; je le trouverai bien. Restez... Occupez-vous du souper ; c'est l'essentiel... On monte... C'est lui... Restez ; je reviens dans l'instant.

Catherine

Voilà une petite dame qui est bien gentille, mais qui tout de même a un air bien singulier.

Scène 14

Édmond, Catherine, Le Garçon

À Catherine.

Édmond

Allons vite... Mettons là le couvert, et dépêchons-nous. Où est donc ma femme ?

Catherine

Sortie pour un instant... Elle avait besoin de prendre l'air.

Édmond

C'est bon, c'est bon, cela lui fera du bien... Là, près du feu, son couvert et le mien... Qu'est-ce que c'est que ce vin-là ?

Le Garçon

Du vin du pays.

Édmond

Je n'en veux pas. Je vous ai demandé du vin de Bourgogne.

Le Garçon

C'en est... Nous sommes en Bourgogne.

Édmond

Comment ! Sens est en Bourgogne ?

Le Garçon

Oui, Monsieur.

Goûtant le vin.

Voyant un autre garçon qui entre.

À Catherine.

Édmond

Est-ce étonnant ! Ce que c'est que de voyager ! Nous sommes en Bourgogne ! Oui, ma foi ! Ah ! Voilà déjà le potage, et les pigeons en compote. C'est bien. On sert ici avec une activité ! Ce n'est pas comme au Café de Paris, où avant-hier j'ai eu des entr'actes d'un quart d heure entre chaque plat. On perd le fil d'un dîner, et on n'a plus de suite dans les idées. Mettez toujours le potage sur la table, et la compote auprès du feu. Il me semble que ma femme est bien longtemps ; où est-elle donc ?

Catherine

Je lui avais indiqué le jardin, où elle se promène.

Édmond

Elle s'y sera perdue.

Catherine

Ce n'est pas possible ; mais si Monsieur veut, je vais la chercher, et lui dire que le souper est prêt.

Édmond

Vous m'obligerez. Je n'aime pas à attendre, surtout quand on a servi. Les lits sont-ils faits ?

Catherine

Oui, Monsieur, et les couvertures aussi.

Édmond

À merveille.

Catherine

Faut-il des oreillers ?

Édmond

Pour moi, certainement. Mais pour Madame, je l'ignore. Demandez-lui.

Catherine

Est-ce que Monsieur ne sait pas l'usage de Madame ?

Édmond

Non, pas encore.

Catherine

C'est des nouveaux mariés... Est-ce gentil !

Ôtant ses bottes et mettant des pantoufles.

Il attend quelques instants, se promène dans la chambre.

Gravement.

Froidement.

Avec impatience et s'asseyant.

Prenant une cuillerée de soupe.

Mettant sa serviette et mangeant son potage.

La porte à laquelle il tourne le dos s'ouvre en ce moment. Sans retourner la tête.

Édmond

C'est gentil... Je le crois bien... Un bon souper... Un bon feu... Et une jolie femme !... Aïe ! J'ai les pieds gonflés. Autant se mettre à son aise... quand on est chez soi... Mais voyez si elle viendra... Je meurs de faim... et le potage qui va refroidir ! Est-ce qu'elle aurait oublié le souper ? Il y a bien du désordre dans cette tête-là... Je ne dis rien... Parce que je l'aime... Mais une fois ma femme, il ne faudra pas qu'elle s'avise de me faire attendre... pour mes repas. Ma foi ! Elle dira ce qu'elle voudra, je vais toujours me servir. Dieu ! Que c'est chaud ! Je vais aussi lui en mettre dans son assiette pour que ça refroidisse... Cela passera pour une attention... Ôtons la soupière et servons les pigeons... là... Nous y voilà. Enfin la voilà !... Je savais bien que cela la ferait venir... Allons donc... Allons donc, retardataire... Votre soupe vous attend.

Scène 15

Madame de Bussières, Édmond, Le Garçon

Paraît une dame d'une cinquantaine d'années : tournure distinguée, costume de voyage. Elle s'avance près d'Édmond et lui dit :

Madame de Bussières

Monsieur Edmond de Verneuse ?

Balbutiant.

Édmond

C'est moi, madame... C'est-à-dire, c'est moi et ce n'est pas moi. Car je suis ici incognito, et je m'étonne que vous me connaissiez.

Madame de Bussières

Vous allez être au fait... Je vous demande seulement cinq minutes d'entretien, et je me retire... Mais je vous prie, avant tout, de ne pas vous déranger, et de vouloir bien continuer votre souper.

Il découpe le pigeon, dont il se sert une aile.

Édmond

Puisque vous l'exigez... Je n'en serai pas fâché. Pardon, Madame... Je vous écoute.

Madame de Bussières

Je suis Madame de Bussières.

À part.

Édmond

Ah ! Mon Dieu ! La tante de Mathilde... Qu'est-ce que cela signifie ?

Madame de Bussières

Partie ce matin de Paris, je viens d'arriver à l'Écu de France, où j'avais fait d'avance retenir mon logement pour cette nuit. À peine entrée dans l'appartement qui m'était destiné, on me remet cette lettre, que je ne vous donnerai pas, mais dont vous connaissez l'écriture.

Édmond

Celle de Mathilde.

Madame de Bussières

Je dois avant tout vous la lire : « Ce 6 octobre, hôtel de l'Europe, neuf heures du soir. »

Édmond

Cela n'a pas une demi-heure de date.

Continuant à lire.

Madame de Bussières

Précisément. « Ma tante, ma seconde mère, sauvez-moi : c'est une coupable qui vous écrit, une coupable qui n'a d'espoir qu'en vous. Égarée par les conseils d'une compagne d'enfance, par mes lectures romanesques, par ma jeunesse, mon inexpérience, j'ai aimé... Non, c'est profaner ce mot ! J'ai cru aimer quelqu'un que mon coeur seul avait créé... Car ce qui m'avait séduit en lui, grâce, esprit, amabilité, noblesse, courage, tout cela n'existait que dans mon imagination ! Je ne le connaissais pas, et il m'a suffi de le connaître pour que l'illusion fût détruite... »

Édmond

Qu'est-ce à dire ?

Madame de Bussières

« D'un seul jour, un jour entier passé près de lui, me l'a montré tel qu'il était. Ce matin, je l'adorais, et maintenant je le déteste, je l'abhorre. Plutôt mourir que d'être à lui. »

Édmond

Assez, Madame, assez.

Madame de Bussières

J'ai fait comme vous, je n'ai pas achevé cette lettre ; j'ai couru à ma nièce, qui, pâle et tremblante, attendait son arrêt ; elle voulait tomber à mes genoux je l'ai prise dans mes bras, je l'ai rassurée. Elle m'a tout raconté, et je connais maintenant tous les détails de votre liaison et de votre voyage.

Édmond

Quoi ! Madame...

Madame de Bussières

Je ne vous dirai pas tout ce que je pense de votre conduite. On peut pardonner à la jeunesse de Mathilde, à son inexpérience ; mais à vous, Monsieur, chercher à séduire, à enlever une riche héritière, une jeune personne de seize ans ! Vous n'avez pas songé qu'il y avait là une réunion de circonstances dont, même à notre défaut, la justice pouvait s'emparer.

Édmond

Quoi ! Vous croyez ?

Lentement et avec gravité.

Madame de Bussières

Loin de nous une pareille idée ; ce serait à jamais vous perdre d'honneur, et nous tenons à votre réputation autant qu'à celle de notre famille. Daignez donc m'écouter avec attention. Mon frère a quitté hier Paris persuadé que sa fille partait avec moi.

Édmond

Oui, Madame.

Madame de Bussières

Ma nièce a quitté ce matin l'hôtel de son père, seule, dans une voiture de place, et en disant qu'elle allait me rejoindre pour partir avec moi.

Édmond

Oui, Madame.

Madame de Bussières

Eh bien ! Mettez-vous dans l'idée et persuadez-vous bien que c'est réellement avec moi qu'elle est partie ce matin et qu'elle a fait la route de Paris à Sens.

Édmond

Que voulez-vous dire ?

Madame de Bussières

Qu'il n'y a maintenant au monde que vous et Mathilde qui ayez connaissance des événements d'aujourd'hui ; et si jamais le moindre bruit en courait, si un mot eh transpirait, ce ne serait que par vous, par votre indiscrétion.

Édmond

Madame...

Madame de Bussières

Et j'ai deux fils, tous deux militaires, qui tiennent encore plus que moi à l'honneur de leur famille et à la réputation de leur cousine.

Édmond

Madame, vous me connaissez mal, et vous pouvez être sûre que mon honneur et ma délicatesse m'engageront seuls au silence.

Madame de Bussières

J'en suis persuadée, et j'en doutais si peu, que mon intention était de vous demander le seule lettre que ma nièce vous ait écrite, et qui, ce matin encore, à ce qu'elle m'a dit, était là, dans votre porte-feuille.

Édmond

Comment donc ! Trop heureux de vous donner cette preuve de ma sincérité.

Avec intention.

Madame de Bussières

C'est bien, Monsieur, je pars donc avec ma nièce. Qui ne m'a jamais quittée : j'achèverai la route avec elle ; j'arriverai avec elle à ma terre, où ma famille nous attend, et là notre amitié et nos conseils la guériront bien vite de quelques défauts, fruits de son inexpérience et de sa jeunesse ; mais ce qui n'appartient qu'à elle, c'est la noblesse et l'élévation de ses sentiments, c'est surtout la bonté de son coeur. Avec cela, et grâce à la leçon d'aujourd'hui, on se corrige aisément, et bientôt, je l'espère, ma nièce viendra une femme accomplie. Vous n'y aurez pas peu contribué, Monsieur, et ce sera pour vous une satisfaction intérieure de tous les instants.

Édmond

Madame, certainement...

Le Garçon

Monsieur, voici les perdreaux.

Elle sort.

Madame de Bussières

Je vous laisse avec eux, et retourne à son hôtel.... Non, non, ne vous dérangez pas, de grâce ! Désolée d'avoir interrompu votre souper.

Scène 16

Édmond

Édmond

Vit-on jamais une aventure pareille ? Et elle avait peur que je n'en parlasse ?... Ah ! Bien oui ! On se moquerait trop de moi à Paris. Avoir conduit jusqu'ici, dans ma voiture, une jeune personne charmante... Le souper prêt... La couverture faite... Et tout cela pour rien... Rien au monde... Que pour mes frais de voyages ! Si jamais maintenant on ma rattrape à courir la poste de cette manière là !... C'est une bonne leçon, et je me souviendrai du proverbe : Il vaut mieux tenir que courir.

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

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