Le Tête à Tête, Trente Lieues en Poste
Scène 1
Édmond, Le Postillon
Grande route de Paris entre le village de Conflans et celui de Carrières. Une calèche de voyage attelée de deux chevaux est arrêtée près d'une Madone qui est au bord du chemin. - Le postillon est à cheval et siffle un petit air. Un jeune homme, habillé dans le dernier goût et enveloppé d'un manteau, se promène sur la grande route, et regarde tantôt à sa montre, tantôt du côté de Paris.
Avec impatience.
Édmond
Je ne vois rien ! Elle ne vient pas! Elle ne viendra pas ! Postillon, quelle heure est-il ?
Le Postillon
Cinq heures viennent de sonner à Conflans.
Il se promène en long et en large sur la grande route.
S'arrêtant près de la calèche.
Édmond
Il n'est encore que cela ! Attendons. Je ne puis rester en place. J'ai beau marcher à grands pas, l'aiguille n'en va pas plus vite. Et comment tuer le temps ? Postillon, quel est ce beau château dont le parc s'étend jusqu'ici ?
Le Postillon
Le château de Bercy, qui appartient à Monsieur de Nicolaï.
Édmond
Et ce grand bâtiment non loin de la rivière ?
Le Postillon
La maison de campagne de l'archevêque, et à côté le séminaire. Ils sont là une bande de malins des espiègles qui s'en donnent joliment.
Édmond
Qui ? Les Séminaristes ?... Tu connais cela ?
Le Postillon
Je crois bien, il y en a partout, et heureusement, car toutes les routes qui conduisent chez eux sont toujours soignées et réparées ; il n'y a pas à craindre que l'ingénieur du département s'avise de les négliger ; ce qui est bien propice tout de même pour les chevaux de poste.
Édmond
Certainement.
Le Postillon
Dans celui-ci... le séminaire de Conflans... J'y ai une connaissance, le neveu à Jean-Louis le grainetier, qui vient d'y entrer. Logé, nourri, et rien à faire... C'est un meilleur état que celui de postillon.
Édmond
Je n'y conçois rien ; il faut que ma montre soit arrêtée... Postillon, quelle heure est-il ?
Parlant à son cheval.
Le Postillon
Parbleu ! V'là trois fois que vous me le demandez... Le quart sonne ; et tenez, v'là les corbeaux qui sortent... C'est le séminaire qui se rend à matines, ou à quelque chose comme ça. Ohé ! Ohé ! Petit gris !... Sacredié ! Veux-tu te tenir ?... Il a toujours peur quand il les voit. Ôtez donc vot' chapeau, not' bourgeois.
Édmond
Et pourquoi donc ?... Devant le neveu à Jean-Louis le grainetier ?
Le Postillon
C'est égal, je l'i ôte toujours. Hein ! En v'là-t-il !... Sont-ils gros et gras ! Tous jeunes gens ! Quels beaux soldats ça aurait fait pour Alger !
Édmond
Je crois que j'aperçois un fiacre... Oui, vraiment. Dieu ! Qu'il va lentement !
Le Postillon
C'est son état, comme le nôtre est de courir la poste : chacun le sien. Mais dites donc ; Monsieur ; est-ce que vous comptez que je vais rester ici en faction jusqu'à ce soir ?
Édmond
Je t'ai dit que je te paierais une poste de plus.
Le Postillon
C'est différent.
Scène 2
Édmond, Mathilde, Le Postillon
Courant au devant de la voiture qu'il va ouvrir.
L'aidant à descendre.
Édmond
Le fiacre approche, je ne me trompe pas... Je l'ai aperçue ; c'est elle. Mathilde, Mathilde, c'est bien vous ! Ne craignez rien, ne tremblez pas ainsi.
Mathilde
Soutenez-moi, je n'ai pas la force de marcher.
Édmond
Quelle pâleur 1 qu'avez-vous?
Apercevant la Madone qui est au bord de la route.
Mathilde
Je me sens mourir. Mon Dieu ! Mon Dieu ! Protégez-moi. Édmond, je suis venue parce que je vous l'avais promis, et pour ne pas manquer à ma parole... Maintenant, laissez-moi retourner à Paris.
Édmond
Renoncer à vous ! Jamais.
Mathilde
J'ai mal fait, le ciel m'en punira : je ne dois pas vous suivre.
Édmond
Et comment faire maintenant ? Comment pourriez-vous rentrer à l'hôtel ? Le sort en est jeté ; fiez-vous à moi et à mon amour. Ma calèche est là qui nous attend, et dans quelques heures nous serons à l'abri des poursuites.
Mathilde
Vous croyez donc qu'on peut nous poursuivre, que quelque danger nous menace ?
Édmond
Moi, du moins.
Mathilde
Ah ! Venez alors, venez ; plutôt me perdre que de vous poser.
Il la soutient jusqu'à la calèche, l'aide à y monter, s'y élance après elle.
Édmond
Combien je suis heureux ! Postillon, partez !
À son cheval.
Il fait claquer son fouet, la calèche part au grand galop. Mathilde, la tête cachée dans son mouchoir, reste quelque temps sans rien dire.
Le Postillon
Oui, Monsieur. En route, P'tit gris !
Édmond
Mathilde, vous êtes à moi, rien ne peut plus nous séparer ! Pourquoi pleurer ainsi ? Vous n'êtes pas raisonnable.
Mathilde
Jamais mon père ne me pardonnera.
Édmond
Et pourquoi donc ? Il est si bon ! Il vous aime ; et quand nous serons arrivés en Italie, quand nous y serons mariés, il oubliera tout. Je n'ai pas son immense fortune, il est vrai ; mais j'ai un nom, de la naissance, et j'ai tant d'amour pour vous.
Mathilde
Ah ! Sans cela, Édmond, croyez-vous que jamais j'aurais pu me décider à une pareille démarche ?
Édmond
Il le fallait, ou vous m'étiez ravie. Votre tante traînait loin de la capitale, dans sa terre près de Lyon, et là sans doute un autre mariage...
Mathilde
Jamais je n'y aurais consenti. Vous ne me connaissez pas ; je n'ai que seize ans, mais j'ai du caractère, et des serments que j'ai faits, je les tiendrai jusqu'au tombeau.
Édmond
C'est comme moi, vivre et mourir avec vous.
Mathilde
Toujours, n'est-il pas vrai ?
Édmond
Toujours.
Scène 3
Le Postillon, Mathilde, Édmond
Descendant de cheval.
Le Postillon
Ohé ! Ohé ! Deux chevaux et les harnais. J'espère, mon bourgeois, que je vous ai mené bon train.
Mathilde
Où sommes-nous ?
Ôtant son chapeau.
Le Postillon
À Charenton... La première poste. Vous savez, mon bourgeois, qu'il y a poste royale.
Édmond
Certainement. Voilà pour toi, et dis qu'on se dépêche.
Le Postillon
Diable ! Cent sous de guides... Le bourgeois est généreux.
Édmond
Et sois discret.
À l'autre postillon qui met ses bottes.
À demi-voix.
Le Postillon
Oui, Monseigneur. Allons, Théophile, allons, feignant, un peu d'intensité ! C'est un prince étranger qui enlève la fille d'un banquier.
Le Postillon
Vraiment ?
Le Postillon
Cent sous de guides.
Montant à cheval.
Le Postillon
Faut qu'il soit bien amoureux ! En route !
Édmond
J'aurai peur tant que nous serons dans les environs de Paris. Heureusement il est de bon matin... À peine six heures... Postillon, quel est le village où nous entrons ?
Le Postillon
Le village de Maisons.
À Mathilde.
Édmond
Enchanté de faire sa connaissance ! Y êtes-vous jamais venue ?
Mathilde
Une fois ou deux.
Édmond
Il n'en finit pas ! Enfin nous en voilà dehors. Regardez donc à gauche, au bord de la route, un château de belle apparence. Postillon, à qui appartient-il ? À quelque fournisseur ?
Le Postillon
Au contraire, Monseigneur, c'est à de braves et honnêtes gens, à un ancien magistrat.
Mathilde
Je sais qui c'est.
Édmond
Vous connaissez ?
Mathilde
Non, mais j'en ai entendu parler... C'est l'honneur, la vertu même... Prenez garde qu'ils ne m'aperçoivent,
Le postillon lance ses chevaux au galop, et la voiture roule rapidement sur un chemin superbe et par un beau soleil d'octobre.
Édmond
N'ayez pas peur, je ne vois personne sur cette immense et belle terrasse ; superbe allée, parc très bien tenu... Nous voilà dans la plaine : allons, postillon. Maintenant, ma chère Mathilde, que vous voilà un peu rassurée, dites-moi comment vous avez pu sortir de votre pensionnat et de chez votre père, car je n'osais l'espérer, et je ne le conçois pas encore.
Mathilde
Oh ! J'en ai bien long à vous dire, car jamais nous n'avons pu parler plus de cinq minutes, et si mon bavardage de petite fille ne vous ennuie pas...
Édmond
Comment donc !
Mathilde
D'abord, mon premier malheur est d'avoir perdu ma mère lorsque j'étais encore enfant. Mon père, qui était négociant à Lyon, et qui y demeurait avec sa soeur et toute sa famille, vint, contre l'avis de ma tante, s'établir à Paris, exprès pour me donner une brillante éducation, et puis aussi pour faire des affaires. Dans ce dernier dessein du moins il a réussi, car il est devenu très riche, à ce qu'on dit.
Édmond
Je le crois bien : un des premiers capitalistes de France !
Mathilde
Quant à moi, qu'il avait placée dans un beau pensionnat, il venait rarement me voir, et ne me faisait presque jamais sortir ; aussi je m'ennuyais beaucoup. Heureusement, je m'étais liée avec Corinne d'Esparville, une jeune comtesse qui devint mon amie intime ; elle était plus grande et plus âgée que moi elle me donnait des conseils... Nous ne nous quittions pas. Nous avions trouvé une clef de la bibliothèque de Madame.
Édmond
Qu'est-ce que Madame ?
Mathilde
Noire maîtresse de pension... On ne l'appelle jamais que comme cela... C'est connu.
Édmond
Je vous demande pardon.
Mathilde
Dans cette bibliothèque,il y avait des livres si amusants ! Puisque madame les avait, nous pouvions bien les lire ! Aussi c'était notre seul plaisir. Nous les emportions dans notre chambre ; il y en a que j'ai relus bien des fois.
Édmond
Et lesquels ?
Mathilde
La Nouvelle Hèloïse et Amélie Mansfield. Oh ! Que j'ai aimé Ernest de Waldemar !
Édmond
Que dites-vous ?
Mathilde
Ce fut ma première inclination ; j'y pensais le jour, et la nuit j'en rêvais. Je me disais : Quel bonheur d'être aimée de lui ! Fortune, famille, avenir, il me semblait que pour lui j'aurais tout sacrifié. J'avais même fait son portrait ; je me le représentais vaillant, noble, généreux... un sourire tendre et mélancolique, des yeux bleus et des cheveux noirs, et lorsqu'au bal de la distribution des prix vous êtes venu m'inviter à danser... Vous rappelez-vous mon trouble et mon agitation ?
Édmond
Oui, vraiment.
Mathilde
C'est que j'ai trouvé que vous lui ressembliez.
Édmond
Est-il possible ?
Mathilde
Oh, mon Dieu ! Oui, et depuis ce temps-là j'ai pensé à vous, et je n'ai plus pensé à lui, bien malgré moi ; car cela me faisait de la peine de lui être infidèle. Aussi, mon coeur serait peut-être revenu sans Corinne, à qui vous devez bien de la reconnaissance. Elle me parlait toujours de vous ; elle me disait : « Il est impossible qu'avec une physionomie pareille, on ne soit pas aimable, brave, spirituel ; et puis il est baron, j'en suis sûre. » Est-ce bien vrai ?
Édmond
Oui, sans doute.
Mathilde
Que vous dirais-je enfin ? À tous les exercices de la pension, vous étiez là. Quand par hasard je sortais avec mon père, dans toutes les maisons où nous allions, je vous rencontrais. Et cette lettre que vous m'avez remise en me donnant la main, je ne voulais pas la recevoir, je ne voulais pas la lire ; c'est Corinne qui l'a lue la première, et moi après, bien des fois ! Dans la solitude et le silence, ne m'occupant que de vous, votre image s'est peu à peu gravée dans mon coeur. Et voilà, Monsieur, comment sans vous voir, et presque sans vous connaître, je vous ai aimé tout à fait.
Édmond
Chère Mathilde !...
Mathilde
Alors... Il y a à peu près quinze jours, Madame de Bussières, ma tante, est arrivée de Lyon pour passer quelques jours à Paris, et mon père est venu me voir. « Mathilde, m'a-t-il dit, tu as seize ans, tu ne peux rester en pension. D'un autre côté, je veux entreprendre pour mes affaires un voyage en Allemagne, où tu ne peux m'accompagner ; tu partiras avec ta tante... Elle veut bien t'emmener avec elle dans une terre magnifique qu'elle a aux environs de Lyon... Tu seras là en famille, avec ses enfants, et je désire que, parmi tes cousins, qu'on dit fort aimables, il s'en trouve un qui parvienne à te plaire, et qu'un jour je puisse nommer mon gendre. »
Édmond
Quand je le disais !
Mathilde
Que pouvais-je faire, sinon vous donner avis du danger qui me menaçait ? C'est alors que vous avez mis en avant ce projet de fuite en Italie dont je ne voulue pas entendre parler ; mais Corinne, qui est plus raisonnable que moi, prétendait qu'il n'y avait pas d'autre moyen, que c'était tout naturel, que toutes les jeunes personnes tyrannisées agissaient ainsi, et qu'elle avait deux cousines en Angleterre qui ne s'étaient pas mariées autrement. D'un autre côté, la crainte de ne plus vous voir, de quitter Paris, de m'ensevelir dans le fond d'une province... Enfin elle m'a décidée. Mais il restait à exécuter ce grand projet, et voici comment nous nous y sommes prises.
Édmond
Voyons cela.
Mathilde
Mon père devait partir hier, le cinq, pour l'Allemagne, et ma tante aujourd'hui, le six, pour Lyon ; je vous l'avais écrit.
Édmond
La seule lettre que j'aie de vous. Elle est là sur mon coeur.
Mathilde
Et vous m'avez répondu que vous m'attendiez ce matin hors de la barrière de Paris, près de Conflans, avec une voiture de poste. Alors, d'après le conseil de Corinne, j'ai demandé à sortir de ma pension pour faire mes adieux à mon père, et ensuite à passer la nuit à l'hôtel, pour être prête à partir de bonne heure avec Madame de Bussières.
Édmond
Y pensez-vous ?
Mathilde
Attendez donc. Dès que mon père, hier soir, a eu quitté Paris, j'ai écrit à ma tante que nous avions changé d'idée, que décidément je ne pouvais me séparer de mon père, qui m'emmenait avec lui, et qu'elle eût à partir seule ce matin.
Édmond
À merveille ! Votre tante vous croit avec votre père, et votre pare vous croit avec votre tante ; de sorte que d'ici à longtemps la ruse ne se découvrira pas. Pour de petites pensionnaires, cela n'est pas trop mal arrangé.
Mathilde
N'est-ce pas ? Corinne a tant d'esprit ! Mais moi, j'ai été bien des fois sur le point de renoncer à ce projet. Hier surtout, quand mon père m'a embrassée, j'ai fondu en larmes, j'ai manqué de tout lui avouer ; mais ce qui m'a retenue...
Édmond
C'est votre amour.
Mathilde
Oui, et puis la crainte que Corinne ne se moquât de moi ; sans cela... C'est si mal de les tromper ainsi ! Ma tante qui m'a toujours aimée, qui voulait m'élever, me servir de seconde mère ; et mon père qui s'éloigne, que peut-être je ne verrai plus !... Mon Dieu ! Que ce postillon va vite !
Édmond
Rassurez-vous... Nous voici au relais !... Où sommes nous ici ?
Scène 4
Le Postillon, Édmond, Mathilde
Appelant un autre postillon.
S'approchant d'Édmond et ôtant son chapeau.
Le Postillon
À Villeneuve-Saint-Georges. Allons, Joli-Coeur, à cheval ! Si monseigneur veut régler le compte.
Édmond
Tiens, et qu'on se dépêche.
Bas à son camarade.
Montrant deux pièces de cinq francs.
Le Postillon
Soyez tranquille. Ne perds pas de temps ; ce sont des amoureux... Et les roues sont bonnes.
Faisant claquer son fouet.
Chantant à tue-tête.
La calèche part au grand trot sur le pavé de Villeneuve-Saint-Georges.
Le Postillon
Et vogue la nacelle Qui porte mes amours !... C'est dit... En avant...
Édmond
Dieu ! Quels cahots... Postillon, pas si vite... tu vas briser la voiture.
Le Postillon
Ce n'est rien... Le pavé est comme ça jusqu'à l'ancienne maison de Monsieur Boïeldieu. À dater de là, ce n'est plus qu'une roulade.
Mathilde
Ah ! Boïeldieu a demeuré ici ?
Chantant à pleine voix.
Le Postillon
Lorsque mon maître est en voyage, Ah ! C'est superbe en vérité. Oui, madame. Après le pont, la grille à droite... une jolie maison. J'ai été domestique chez lui ; et c'est là que j'ai pris le goût de l'opéra-comique.
Édmond
C'est bien ; mais tais-toi, car tu es cause que tout le monde nous regarde.
Le Postillon
La dame blanche vous regarde, La dame blanche vous entend.
Édmond
Impossible de lui imposer silence. Heureusement nous voilà sur la grande route.
Mathilde
Que cet air pur, ce beau soleil me font de bien ! Regardez donc, au-dessus de nous, quelle jolie vallée ! Quelle belle verdure !
Édmond
J'ai vu au Diorama quelque chose dans ce genre-là. Une vallée de Daguerre ou de Bouton, je ne sais plus laquelle.
Mathilde
Qu'il serait doux de passer ici sa vie ! Postillon, quel est cet endroit ?
Le Postillon
Montgeron, où nous allons arriver.
Mathilde
Non, ce bas-fond, à gauche.
Le Postillon
C'est Crosne, et la rivière d'Yerres.
Mathilde
Édmond, est-ce que ces riants ombrages, cette belle nature ne vous disent rien ?
Édmond
Pardon, je ne regardais pas. Je tiens peu à la nature, je ne tiens qu'à vous.
Le Postillon
Et toujours la nature Embellit la beauté.
Édmond
Te tairas-tu !... Impossible de me faire entendre... Le voilà au galop dans la rue de Montgeron.
Mathilde
Grâce au ciel, nous en sommes dehors ! Quels sont ces arbres que j'aperçois de loin ?
Le Postillon
À gauche, la propriété du Général Dupont-Chaumont,et devant vous la forêt de Sénart.
Édmond
Ah ! C'est là la forêt de Sénart ?
Mathilde
Vous ne la connaissez pas ?
Édmond
Moi, je n'ai jamais voyagé ; et, en fait de forêts, je n'ai jamais été plus loin que les bois de Meudon. Aurez-vous peur, Mathilde ?
Mathilde
Non... Je serai avec vous.
Édmond
Et s'il y a des brigands ?
Mathilde
Je le voudrais presque, pour que vous pussiez me défendre.
Édmond
Je vous en remercie. Mais la matinée avance ; vous n'avez pas faim ?
Mathilde
Non, et vous ?
Édmond
Cela commence.
Mathilde
Quoi ! Nous sommes tous les deux près l'un de l'autre, et vous y pensez ?
Édmond
Mais oui. Ordinairement, je ne déjeune qu'à onze heures, au café Tortoni : c'est ma seule occupation de la matinée ; mais aujourd'hui, j'étais éveillé à cinq heures du matin, ce qui ne m'arrive jamais.
Mathilde
Moi, tous les jours.
Édmond
Et l'exercice et le grand air donnent de l'appétit. Voyons un peu, sur le livre de poste, où nous pourrons nous arrêter pour déjeuner.
Mathilde
Où vous voudrez ; peu m'importe.
Édmond
Ce n'est pas indifférent, car, en voyage, je ne connais rien de plus important que le déjeuner, si ce n'est le dîner, et je ne vois d'endroit passable que Melun.
Mathilde
Soit.
Édmond
Nous y serons sur les dix heures ; nous y resterons jusqu'à onze ; et ce soir, si je calcule bien les distances, nous pourrons, sans nous fatiguer, souper à Sens.
Mathilde
À Sens, dites-vous ?
Édmond
Oui, à peu près trente lieues de Paris.
Mathilde
Ah ! Mon Dieu !
Édmond
Qu'avez-vous donc ?
Mathilde
Je me souviens que ma tante va à Lyon par Auxerre. Je vous l'avais écrit.
Édmond
C'est vrai.
Mathilde
Et qu'elle couche toujours à Sens le premier jour.
Édmond
En êtes-vous sûre ?
Mathilde
À l'auberge de l'Écu de France. Je ne peux pas en douter, car elle a écrit avant-hier pour y retenir son logement. Elle est donc en ce moment sur la même route que nous.
Édmond
C'est cependant celle de l'Italie. On me l'a bien dit.
Mathilde
Mais c'est aussi celle de Lyon.
Édmond
Vous croyez ?
Mathilde
Certainement.
Édmond
Alors c'est qu'il n'y a pas d'autres chemins ; ce n'est pas notre faute. N'est-ce pas, postillon, il n'y a que cette route-ci pour aller en Italie ?
Le Postillon
Si, Monseigneur, il y en une par le Bourbonnais, et peut-être d'autres encore.
Mathilde
Vous voyez.
Édmond
Est-ce que je savais cela ?
Mathilde
Un homme doit le savoir.
Édmond
Vous qui sortez de pension, à la bonne heure ; mais nous autres gens à la mode, pourvu que nous connaissions les allées du bois de Boulogne, c'est tout ce qu'il faut pour conduire en tilbury. Madrid, Bagatelle, le rond de Mortemart et l'allée Fortunée, nous ne sortons pas de là. Mais rassurez-vous.
Mathilde
Me rassurer... quand la voiture de ma tante peut rencontrer la nôtre... quand on peut me reconnaître, me voir avec vous !... J'en mourrais de honte.
Édmond
Impossible qu'elle nous rencontre. D'abord nous sommes partis de Paris les premiers. Nous avons de l'avance. Je viens de lire les lois de la poste. Une voiture ne peut pas dépasser celle qui la précède ; c'est défendu par le règlement.
Mathilde
Mais si elle parvenait à nous rejoindre, à marcher près de nous ?
Édmond
Alors c'est moi qui lui permettrais de passer devant ? Et en fermant la calèche, en vous enveloppant dans votre voile, dans votre pélisse, qui voulez-vous qui vous reconnaisse ? Qui oserait d'ailleurs, quand je suis là, venir regarder dans ma voiture ?
Mathilde
Il faut donc que je me rassure ?
Édmond
Certainement.
Mathilde
Je ne demande pas mieux ; car cette idée seule me faisait une peur...
Scène 5
Le Postillon, Mathilde, Édmond
Appelant.
Le Postillon
Sonnez, sonnez, cornemuse et musette ! Nous voici arrivés au relais. Ohé ! Postillon de malheur !... Deux chevaux de calèche.
Montant à cheval.
Leur allongeant un grand coup de fouet.
La calèche part au trot.
Second coup de fouet.
Troisième coup de fouet suivi de plusieurs autres.
Le Postillon
Tu es bien heureux d'être gai et de chanter toujours. Moi, je n'en ai guère envie... Mes pauvres chevaux sont si éreintés, que ça me fend le coeur. Hue ! Blanchet ! Je ne sais comment not' bourgeois a le coeur de faire courir des bêtes qui sont dans cet état-là... Hue ! donc !... Ces maîtres de poste sont si avides, que pour avoir une course de plus... Hue ! donc, Blanchet!. Tu sens bien que trois francs de guides, c'est gentil, et qu'il faut les gagner.
Mathilde
Postillon, quel est ce village ou nous venons de relayer ?
Le Postillon
Lieusaint.
Mathilde
Quoi ! Nous étions à Lieusaint, dans la forêt de Sénart ! C'est l'endroit où Henri IV est venu dîner chez le meunier Michaud.
Édmond
Ah ! Vraiment !
Mathilde
N'avez-vous pas vu la Partie de chasse de Henri IV ?
Édmond
Oui, oui... Une comédie, aux Français ; mais on ne la donne jamais que les jours de gratis, et je n'y vais pas ces jours-là. N'est-ce pas Mademoiselle Mars qui joue la belle Gabrielle ?
Mathilde
Gabrielle ? Non, elle ne paraît pas dans la pièce.
Édmond
Tant pis. Moi, ce que j'aime le mieux dans l'histoire de Henri IV, c'est la belle Gabrielle. Si j'avais vécu de son temps, je l'aurais adorée.
Mathilde
Fi, monsieur !
Édmond
Comme vous aimiez Ernest de Waldemar.
Mathilde
Quelle différence !
Édmond
Elle est toute à votre avantage, je le sais ; car à coup sûr Gabrielle ne vous valait pas... Elle était loin, je le parierais, d'avoir ces yeux si brillants et si expressifs, cette jolie main, et surtout cette taille divine.
Mathilde
Monsieur... y pensez-vous ?
Édmond
Pourquoi repousser l'amant le plus tendre et le plus respectueux ?... N'êtes-vous pas à moi... toute à moi ?
Mathilde
Non... De grâce, éloignez-vous... Ne soyez pas aussi près de moi... Vous m'avez promis de me conduire en Italie ; et là nous devons être unis. J'ai vos serments ; les avez-vous déjà oubliés ?
Édmond
Non, sans doute... C'est mon désir et mon espoir le plus cher ; mais d'ici là me refuserez-vous la grâce que je vous demande ?... Mathilde, mon amie... un seul baiser.
Mathilde
Jamais. Quand vous me parlez ainsi, vous me faites peur.
Édmond
Eh bien ! Du moins ne me retirez pas cette main que je presse sur mon coeur.
Mathilde
Non, ce n'est pas là ce que vous m'avez promis, ce que j'espérais de vous ; et si vous ne changez à l'instant de ton et de manière... Je sens que je vous hais, que je vous déteste.
Édmond
Pardon, pardon ! Comment conserver sa tête et sa raison près d'une femme que l'on adore ? L'amour ne doit-il pas excuser les fautes qu'il fait commettre ? Mathilde, m'en voulez-vous encore ?
Mathilde
Je ne sais... mais restez loin de moi, de l'autre côté de la voiture.
Édmond
Vous ne me pardonnez pas !
Mathilde
Cela dépendra de vous. Je verrai...
Édmond
Quoi ! Mon amour et ma tendresse...
Mathilde
Je ne veux plus entendre ce mot-là, et j'exige d'abord que vous ne m'en parliez plus.
Édmond
Et de quoi alors vous parler ?
Mathilde
De ce que vous voudrez... de toute autre chose... Vous n'est-il donc impossible sans cela d'être aimable ?
Édmond
Non, sans doute.
Mathilde
Eh bien ! Soyez-le.
Édmond
Soyez-le... Soyez-le... C'est bien aisé à dire. Encore faut-il un sujet.
Grand moment de silence.
Mathilde
Ils sont tous à votre disposition. Eh bien ! Monsieur ?
À part.
Édmond
Eh bien ! Mademoiselle, je ne sais plus ce que vous me demandiez. Moi, je n'ai pas l'habitude do faire de l'esprit en courant la poste. Et tenez, tenez, voici, grâce au ciel, les clochers de Melun. Ce n'est pas malheureux.
Scène 6
Le Postillon, Édmond, Mathilde
Le Postillon
Monsieur va-t-il à la poste ou à l'auberge ?
À Mathilde.
Édmond
À l'auberge, et à la meilleure. N'est-ce pas ?
Mathilde
Y pensez-vous ? Nous arrêter ici quand ma tante est peut-être à une lieue de nous, et quand le moindre retard peut nous faire perdre l'avance que nous avons sur elle !
Édmond
Il faut cependant déjeuner... Car enfin ne pas dormir, ne pas manger, c'est le moyen de se rendre malade.
Mathilde
Peu m'importe !
Édmond
Ce que j'en dis, c'est pour vous.
Mathilde
Cela m'est égal, je n'ai besoin de rien.
Édmond
C'est fort heureux, mais moi...
Mathilde
Vous déjeunerez en route. Dites au postillon d'arrêter.
À part.
Haut.
Édmond
Comme vous voudrez. C'est fort agréable ! Douze lieues sans sortir de voiture... Je suis déjà brisé. Postillon, j'ai changé d'idée ; à la poste !...
Mathilde
Voici justement des femmes qui viennent vous offrir dans leurs corbeilles des gâteaux et des fruits.
Scène 7
Le Peuple, Édmond, La Marchande, Mathilde, Le Postillon
Le Peuple
Mon beau Monsieur, - ma belle dame, - Étrennez-moi. - Des gâteaux tous chauds, - ils sortent du four. - Des belles poires de beurré, — du beau chasselas... vrai Fontainebleau.
Édmond
Oui, du Fontainebleau sur la route de Melun, ce n'est pas le chemin.
La Marchande
Il est bien mûr, goûtez-y plutôt.
Édmond
Véritable verjus... Avec un peu d'estragon, cela ferait d'excellent vinaigre d'Orléans. Moi qui déjeune toujours avec des rognons à la brochette ou des coquilles à la financière.
Mathilde
Voilà un grand malheur...
Avec impatience au postillon, qui s'approche le chapeau bas.
Édmond
Non, mais j'y suis habitué, et il est toujours pénible de changer ses habitudes. Qu'est-ce qu'il veut encore celui-là ?
Le Postillon
Une poste trois-quarts, mon bourgeois.
Édmond
Encore être dérangé ! Poste trois quarts... Huit francs soixante-quinze centimes. Tiens, voilà dix francs ; c'est un franc vingt-cinq de payé.
Le Postillon
Huit francs soixante-quinze ! Ça ne mettrait les guides qu'à quarante sous. Je croyais que Monsieur donnait trois francs... Mon camarade me l'a dit.
Édmond
Oui, quand je suis content.
Le Postillon
Il me semble que monsieur doit l'être.
S'adressant au second postillon.
Édmond
Joliment! Avec un déjeuner pareil. Allons, à cheval.
Le Postillon
Il paraît qu'il n'est pas si amoureux qu'à l'autre relais.
Édmond
Un franc vingt-cinq de payé.
Le Postillon
Vous me les laisserez bien pour boire !
Criant à l'autre postillon.
Édmond
Du tout. Et en route !
Le Postillon
Ah ! Mon bourgeois...
Mathilde
Eh ! Monsieur, donnez-les-lui, et qu'il se taise.
Au postillon.
À l'autre postillon qui est à cheval.
Édmond
Mon Dieu ! Ce n'est pas pour la valeur ; mais si on se laisse faire la loi par ces gens-là... Laisse-nous en repos. En route et bon train.
Le Postillon
Va à ton aise... Ne faut-il pas tant se presser pour un commis voyageur qui enlève une danseuse ?
Édmond
Qu'est-ce qu'il a dit ?
Mathilde
Vous l'entendez, Monsieur ; m'exposer à un affront !
Édmond
Postillon, arrêtez... Je veux apprendre à vivre à ce drôle, votre camarade.
Mathilde
Eh ! Monsieur, il est inutile de vous arrêter pour cela, et de nous retarder encore.
Édmond
Malheureusement, on ne peut pas se commettre avec une espèce pareille ; sans cela j'aurais été trop heureux de le châtier comme il le mérite... Mais c'est une leçon pour l'avenir. J'ai été trop généreux avec eux, et désormais je les paierai selon la nouvelle ordonnance, un franc cinquante centimes.
Mathilde
Pour qu'ils vous injurient encore.
Édmond
Je voudrais bien le voir. Qu'ils s'en avisent, je m'en plaindrai à Monsieur de Villeneuve, le directeur-général, avec qui j'ai dîné chez Monsieur de Montbel. Que diable ! Un franc cinquante centimes, c'est très raisonnable; et puis c'est le règlement de poste, c'est la loi ; et sous un gouvernement constitutionnel je ne connais que la loi, il faut la faire exécuter.
Mathilde
Vous avez raison, on y gagne toujours.
Après un instant de silence.
Édmond
Comme vous dites ! C'est une vilaine ville que Melun.
Mathilde
Très vilaine.
Édmond
Et on n'en sort pas comme on veut. Voyez donc quelle montée ! Elle n'en finira pas.
Elle baille.
Mathilde
Oui ; et la voiture va si doucement...
Édmond
Qu'on s'endormirait. Je vois que vous en avez envie.
Mathilde
C'est possible.
À part.
La regardant pendant qu'elle s'endort.
Bâillant.
Fermant les yeux.
Commençant à s'endormir.
Il s'assoupit ; la calèche continue à rouler pendant plusieurs lieues, et les deux amants dorment à côté l'un de l'autre. Édmond s'éveille seulement aux relais du Châtelet, de Pansou et de Fossard, pour payer les postillons selon l'ordonnance, ce qui les fait murmurer.
Édmond
Ne vous gênez pas. Je l'aime autant ; cela me dispensera de faire la conversation. Elle est jolie ainsi... Figure charmante, air distingué, et une tête si romanesque !... C'est délicieux. Par exemple, un peu bégueule et volontaire... Ce n'est pas sa faute ; on les élève si mal dans ces pensionnats... Heureusement elle n'a encore que seize ans, et quand elle sera ma femme, je referai son éducation, parce que si elle a des défauts, elle a aussi des qualités solides ; deux cent mille livres de rente pour le moins. Aussi depuis un an je n'ai épargné ni mes soins ni ma peine. Les héritières deviennent si rares maintenant ! Les pairs de France nous les enlèvent toutes ; et comme dans la vie on n'a jamais qu'une occasion de faire fortune, si on ne la saisit point... Non pas que je sois dissipateur ou dépensier, moi ; j'ai pour l'argent une affection désintéressée : je l'aime pour lui-même, et j'ai de la peine à m'en détacher. Cependant, quand j'aurai deux cent mille livres de rente, il faudra bien se montrer. Vont-ils être étonnés au café Tortoni ! Je leur donnerai à dîner une fois par semaine ; j'achèterai le petit hôtel de la rue Chantereine ; c'est un bon placement ; et le landau dont Thérigny veut se défaire, il n'a pas servi... et je l'achèterai... comme d'occasion.
Scène 8
Mathilde, Édmond, Le Postillon
Mathilde
Qu'est-ce ?... Qu'y a-t-il ?
À part lui.
Édmond
Rien, chère amie... dormez toujours, je vous éveillerai quand il y aura quelque chose de remarquable, quelque beau point de vue. Il est temps que nous arrivions, car je suis rompu. C'est si ennuyeux d'être enfermé toute une journée dans une boîte roulante ! Postillon, à combien sommes-nous de Paris ?
Le Postillon
Vingt-deux à vingt-trois lieues.
Édmond
Que cela !
Le Postillon
Nous serons à Montereau dans une petite demi-heure, et du haut de la montagne vous verrez, avant le coucher du soleil, la descente, qui est magnifique.
La voiture continue à rouler.
Édmond
C'est bon, c'est bon... Va toujours ; il ne faut pas que cela t'arrête.
Mathilde
Ma tante ! Mon père ! Me pardonnerez-vous ?
Édmond
La voilà dans des rêves de famille.
S'éveillant.
Mathilde
Mon père ! mon père !... Où suis-je ?
Édmond
Près de moi, chère amie.
Mathilde
Ah ! C'est vous, Monsieur ?
Édmond
Oui... et nous approchons de Montereau.
Regardant le paysage qui l'entoure.
Avec enthousiasme.
Mathilde
De Montereau !... C'est là, si je m'en souviens, que ma tante m'a dit qu'un de ses fils avait été blessé. Ah ! Monsieur, monsieur, regardez donc... Quelle admirable vue ! Quel magnifique tableau ! Cette ville qui est là sous nos pieds... Ces superbes prairies où serpentent ces eaux qu'on retrouve à chaque instant et qui animent le paysage !
Édmond
Quelle est cette rivière ?
Mathilde
Cette rivière ?... Il y en a deux.
Édmond
Deux à la fois !... C'est du luxe. Et lesquelles ?
Mathilde
C'est dans toutes nos géographies ; l'Yonne et la Seine, qui se rejoignent à Montereau. Ne le savez-vous pas ?
Édmond
Non, ma foi !
Mathilde
Postillon, pas si vite ; arrêtez... que je contemple encore ce spectacle.
Le Postillon
N'est-ce pas que c'est beau ? C'est sur la hauteur où vous êtes qu'était l'armée française quand les autres sont venus nous attaquer.
Mathilde
Vraiment ?
Le Postillon
Vous voyez cet arbre qui a été coupé par les boulets... Il n'en reste maintenant que le tronc.
Mathilde
C'est peut-être là que mon cousin a été blessé.
Le Postillon
Voilà justement où était l'autre avec sa redingote grise et sa lunette d'approche.
Édmond
Qui ?... Bonaparte ?
Mathilde
Oui, l'Empereur... c'est là qu'il luttait seul contre toute l'Europe coalisée.
S'échauffant.
Le Postillon
Les Autrichiens au devant du pont... et quand les batteries françaises ont commencé à ronfler. Fallait voir comme ils ont dégringolé... comme ils ont repassé le pont, ces chiens de Kaiserlics... Et quand le prince de Wurtemberg et sa cavalerie se dispersaient dans la plaine...
Mathilde
Que ce devait être beau !... Je crois les voir d'ici... et vous, vous les avez vus réellement ?
Le Postillon
Mieux que ça... J'y étais... dont j'ai eu l'honneur de recevoir un biscaïen dans la jambe ce qui m'empêche d'aller à pied... Voilà pourquoi je suis à cheval... Ne vous penchez pas comme ça, ma belle dame... La descente est rapide, et j'ai peine à retenir mes chevaux... Ohaï... ohaï ! Quoiqu'il soit bien vieux... Mon bricolier a trop d'ardeur... C'est un ancien hussard de la garde... Doucement, doucement, Marengo, il n'y a pas de bon sens pour un vieillard d'âge comme toi... La... la... Il n'y a plus de danger... Nous voilà sur le pont... Un fameux pont, qui n'est pas fait d'hier.
Édmond
On le voit... Il est assez vieux.
À Édmond.
Mathilde
Je le crois bien... le pont de Montereau ! C'est là que le Duc de Bourgogne, que Jean-sans-Peur a été assassiné. N'est-ce pas ?
À part.
Édmond
C'est possible... Est-ce ennuyeux de voyager avec une femme savante !...
Elle garde le silence et reste plongée dans, ses réflexions. Édmond a aussi l'air de méditer, mais il ne pense à rien, et fredonne un air de la Gazza. La calèche roule toujours, et on arrive au relais de Villeneuve-la-Guyard. Même silence jusqu'à celui de Pont-sur-Yonne.
Mathilde
Quel ennui de voyager avec quelqu'un qui ne sent rien et qui ne sait rien !
Scène 9
Édmond, Le Postillon, Le Jenue Homme, Mathilde, Tous Les Postillons
À un postillon qui est assis tranquillement sur un banc devant la porte.
Édmond
Quel bonheur ! J'ai cru que ce dernier relais n'en finirait pas. Eh bien ! Tu ne nous vois pas arriver ? Nous sommes pressés ; vite des chevaux !
Le Postillon
Il n'y en a pas.
Édmond
Comment, pas de chevaux ?
Le Postillon
Il a passé, il y a trois heures, une famille anglaise, trois voitures de poste, dont une pour les femmes de chambre, et l'autre pour les chiens de chasse.
Édmond
Qu'est-ce que cela signifie ?
Le Jenue Homme
Qu'il vous a dit vrai, monsieur... Il n'y a plus de chevaux ; mais ils vont revenir d'un instant a l'autre, et vous les aurez.
Édmond
Croyez-vous que je sois votre dupe ? Vous les gardez pour d'autres, et la preuve, c'est que j'en vois d'ici, dans votre écurie.
Le Postillon
C'est pour le courrier de la malle, et ceux-là on ne peut en disposer.
Édmond
Peu importe, vous les attèlerez à l'instant.
Le Jenue Homme
Ce n'est pas possible.
Le Postillon
Je vous attèlerai plutôt vous-même.
Édmond
Qu'est-ce que c'est que des insolents et des drôles pareils.
Mathilde
De grâce, Monsieur Édmond, calmez-vous.
Le Jenue Homme
Étienne, vous avez eu tort d'injurier monsieur... et vous devez parler honnêtement à tout le monde.
Édmond
Ces canailles-là ne savent pas à qui ils ont affaire, et je leur apprendrai la politesse à tous.
Le Jenue Homme
Pas si haut monsieur... Pas tant de bruit... Si, malgré mes excuses, vous n'êtes pas satisfait ?...
Édmond
Non, sans doute, et s'il y avait ici quelqu'un à qui il fût possible de parler sans se compromettre...
Le Jenue Homme
Qu'à cela ne tienne, Monsieur... Je ne suis que le fils du maître de poste, mais j'ai été officier.
Édmond
Qu'est-ce que c'est ?
Le Jenue Homme
Et ceci doit vous prouver que j'en ai vu de près d'aussi terribles que vous.
Édmond
Je ne dis pas non, Monsieur... et sans la personne que j'accompagne et que je ne puis abandonner... sans l'obligation où je suis de continuer mon voyage...
Le Jenue Homme
Comme vous voudrez.
Édmond
Ah ! Si vous n'étiez pas là. Mais vous sentez bien que, quand d'un instant à l'autre votre tante peut nous rejoindre, il n'y a pas moyen de s'engager dans une querelle qui nous retarderait encore.
Mathilde
Vous avez raison... Je vous remercie de ce que vous faites pour moi... d'autant que c'eût été inutile ; car voici des chevaux qui reviennent.
Édmond
C'est juste.
Le Jenue Homme
Vous voyez bien, monsieur, que nous vous avions dit la vérité.
Édmond
Il suffit... Et je reconnais la loyauté de votre conduite... car, entre nous autres gens d'honneur... Allons, postillon, est-ce attelé ?
Le Postillon
Oui, monsieur.
Édmond
Adieu, mon cher... Je repasserai avec plaisir.
Le Jenue Homme
Comme vous voudrez.
La voiture part au grand galop, et au milieu des éclats de rire des postillons.
Tous Les Postillons
Bon voyage !
Scène 10
Édmond, Mathilde, Le Postillon
Édmond
Nous avons perdu là un temps précieux ; car il y a encore trois grandes lieues d'ici à Sens, et voici le soir qui arrive.
Mathilde
Peu importe... On peut voyager la nuit.
Édmond
Je ne le souffrirai point... pour vous d'abord... pour votre santé... Vous devez être fatiguée, et moi aussi... Et pour tout l'or du monde, je ne ferai pas quatre lieues de plus.
Mathilde
Quoi ! Vous voulez vous arrêter à Sens ?
Édmond
Oui, sans doute.
Mathilde
Et ma tante ?
Édmond
Votre tante est une personne raisonnable, qui pense qu'après trente lieues de poste on a besoin d'un bon lit et d'un bon souper... et nous devons penser comme elle.
Mathilde
Et si elle nous rencontre ?
Édmond
Je l'en défie... Ne savons-nous pas où elle loge ? À l'Écu de France, n'est-il pas vrai ?
Mathilde
Certainement.
Édmond
Eh bien ! Il n'y a pas que cette auberge-là dans la ville... Postillon, la meilleure auberge après celle de l'Écu ?
Le Postillon
L'hôtel de l Europe, où l'on est au moins aussi bien.
Édmond
Je parie qu'on y est mieux... Postillon, à l'hôtel de l Europe... C'est là que nous descendrons.
Mathilde
Mais, Monsieur... quand je vous prie en grâce...
Édmond
C'est inutile... Je suis votre chevalier, votre protecteur, et je dois en dépit de vous-même veiller sur vous... Que diable ! Je suis courbaturé, ainsi vous devez l'être... Et vous n'avez rien pris aujourd'hui. Votre main est brûlante, vous avez la fièvre.
Mathilde
Je crois qu'oui... mais je l'ai voulu... mon sort est fixé... Et quand j'en devrais mourir, j'aime mieux fuir que de m'exposer aux regards et aux reproches de ma tante.
Édmond
Voilà de vos exagérations ordinaires ! Il n'y a pas moyen de raisonner avec vous... D'abord, chère amie, vous ne mourrez pas ; et ensuite, mettons les choses au pire... Vous rencontreriez votre tante, et même votre père, qu'est-ce que cela ferait maintenant ? Rien ne peut empêcher que vous ne soyez partie ce matin de Paris, avec moi, en tête-à-tête... dans une chaise de poste... Et pour l'honneur de la famille, pour votre réputation... Il n'y a que le mariage... un bon mariage.
Mathilde
Il ne dit que trop vrai.
À part.
Haut.
Édmond
Voilà que vous pleurez... Ce n'est pas là répondre... Mathilde, Mathilde... Allons, elle sanglote maintenant. Dieu ! Que c'est ennuyeux les petites filles ! Vous détournez la tête... Vous ne voulez donc plus ni me voir ni me parler ?
Mathilde
Non, non, laissez-moi.
Édmond
Comme elle voudra. Aussi bien, il n'y a plus à délibérer... Nous voilà aux portes de la ville, qui me paraît fort bien, autant que l'obscurité permet de distinguer. À peine neuf heures, et pas une lumière !... Tout le monde est déjà endormi... Que c'est amusant découcher en province !... Mathilde, Mathilde... Elle ne me répond pas. Est-ce qu'elle se trouverait mal de fatigue et de besoin ? C'est sa faute, avoir voulu faire trente lieues sans rien prendre !
Scène 11
Le Postillon, La Maîtresse d'Auberge, Édmond, Catherine
Les portes de l'auberge s'ouvrent ; la calèche entre dans la cour, la maîtresse d'auberge et ses servantes entourent la voiture. Édmond prend entre ses bras Mathilde, qui est à moitié évanouie, et dont il cache la figure avec son voile.
Le Postillon
Ohé ! ohé ! La porte !
La Maîtresse d'Auberge
Madame paraît souffrante.
Édmond
Oui, ma femme est un peu indisposée de la route... Une chambre.
La Maîtresse d'Auberge
À deux lits ?
Édmond
Certainement...
La Maîtresse d'Auberge
Catherine, le numéro 2.
Éclairant.
Catherine
Oui, Madame. Par ici, Monsieur, par ici.
Scène 12
Édmond, Catherine
Une chambre à deux lits, une cheminée, un canapé, une table. Portes à droite et à gauche.
Édmond
Ce ne sera rien... Voilà qu'elle revient à elle... Vite du feu !
Catherine
Vous voyez qu'on est en train de l'allumer.
Édmond
Et à souper ici... près de la cheminée.
Catherine
Oui, Monsieur.
Édmond
Qu'est-ce que vous allez me donner ?
Catherine
Si Monsieur veut voir ce qu'il y a, et choisir lui-même.
Prenant la main de Mathilde.
À Catherine.
Il sort.
Édmond
Ce sera plus prudent... Je vais commander le dîner, pendant que vous ferez nos lits. C'est le plus pressé. Allons, allons, Mathilde, revenez à vous, et ne craignez plus rien. Nous sommes maintenant à l'abri de tout danger. C'est par ici, n'est-ce pas ? La porte à gauche ?
Scène 13
Catherine, Mathilde
Mathilde, qui l'a a peine entendu, reste anéantie et la tête penchée sur son sein.
Catherine
Oui, Monsieur. Voilà une pauvre jeune dame qui a l'air bien souffrante. Si Madame veut s'approcher du feu... Madame, m'entendez-vous ?
Mathilde
Oui, ma bonne... Oui ; je vous remercie.
Catherine
Je vais chercher des draps. Je crois que le sommeil est ce qui lui est le plus nécessaire.
Regardant autour d'elle.
Poussant un cri et joignant les mains.
Apercevant sur la table, du papier, une plume et de l'encre.
Elle écrit vivement, et n'aperçoit pas Catherine qui apporte deux paires de draps.
Mathilde
Où suis-je ?... Seule enfin!... Ah ! Je respire ! Que s'est-il donc passé ?... C'était un songe, un songe affreux !... Non... Ce n'est que trop vrai, je suis à lui... pour toujours à lui ! Ce n'est pas possible... Mes sens m'abusent et m'égarent... Ce n'est pas là celui que j'aimais... celui que mon coeur avait rêvé ! Quelle différence ! Mon Dieu ! Et quel réveil !... Et qui dois-je accuser ? Moi, moi seule... Ah ! Je suis bien coupable et bien malheureuse... Insensée que j'étais ! Je n'ai écouté que ma tête et mes idées romanesques ; j'ai méprisé les conseils de la raison et de l'amitié ; j'ai mérité d'être punie... Mais être à lui !... Mais lui appartenir !... Ah ! Mon châtiment serait plus grand encore que ma faute... et cependant maintenant comment lui échapper ? Mon honneur, ma réputation ne sont-ils pas entre ses mains ? Que faire, ô mon Dieu ! Que faire ? Qui viendra à mon aide ? Ah ! Je n'ai que ma tante... Je n'ai qu'elle au monde... Et c'est pour me sauver que le ciel l'a conduite si près de moi... Oui... Voilà ce qu'il faut pour lui écrire... Elle saura tout.
Catherine
Madame veut-elle quelque chose ?
Mathilde
Non... Que venez-vous faire ?
Catherine
Mettre de draps à votre lit... Et à celui de votre mari.
Mathilde
Ô ciel!
Catherine
Vous êtes toute tremblante.
Mathilde
Moi ! Non... Dites-moi, vous êtes de cette ville ? Connaissez-vous l'hôtel de l'Écu de France ?
Catherine
C'est au bout de cette rue... Vous traversez la grande place... et juste devant vous.
À part, regardant Catherine.
Avec confiance.
Mathilde
C'est bien... Si je l'y envoyais ?... Non... non... Je ne resterai pas un moment de plus... Cette lettre, je la porterai moi-même... et si on refuse de me voir... Ce n'est pas possible ! C'est la soeur de mon père... C'est ma seconde mère... Son coeur et ses bras me sont ouverts.
Catherine
Qu'avez-vous donc ?... Comme vous êtes agitée !
Mathilde
J'ai besoin de prendre l'air.
Catherine
Si madame veut se promener en attendant le souper... Nous avons un jardin d'un demi-quart d'arpent. Je vais vous y conduire.
Entendant du bruit du côté de la porte a gauche.
Sortant par la porte à droite.
Elle sort.
Mathilde
C'est inutile ; je le trouverai bien. Restez... Occupez-vous du souper ; c'est l'essentiel... On monte... C'est lui... Restez ; je reviens dans l'instant.
Catherine
Voilà une petite dame qui est bien gentille, mais qui tout de même a un air bien singulier.
Scène 14
Édmond, Catherine, Le Garçon
À Catherine.
Édmond
Allons vite... Mettons là le couvert, et dépêchons-nous. Où est donc ma femme ?
Catherine
Sortie pour un instant... Elle avait besoin de prendre l'air.
Édmond
C'est bon, c'est bon, cela lui fera du bien... Là, près du feu, son couvert et le mien... Qu'est-ce que c'est que ce vin-là ?
Le Garçon
Du vin du pays.
Édmond
Je n'en veux pas. Je vous ai demandé du vin de Bourgogne.
Le Garçon
C'en est... Nous sommes en Bourgogne.
Édmond
Comment ! Sens est en Bourgogne ?
Le Garçon
Oui, Monsieur.
Goûtant le vin.
Voyant un autre garçon qui entre.
À Catherine.
Édmond
Est-ce étonnant ! Ce que c'est que de voyager ! Nous sommes en Bourgogne ! Oui, ma foi ! Ah ! Voilà déjà le potage, et les pigeons en compote. C'est bien. On sert ici avec une activité ! Ce n'est pas comme au Café de Paris, où avant-hier j'ai eu des entr'actes d'un quart d heure entre chaque plat. On perd le fil d'un dîner, et on n'a plus de suite dans les idées. Mettez toujours le potage sur la table, et la compote auprès du feu. Il me semble que ma femme est bien longtemps ; où est-elle donc ?
Catherine
Je lui avais indiqué le jardin, où elle se promène.
Édmond
Elle s'y sera perdue.
Catherine
Ce n'est pas possible ; mais si Monsieur veut, je vais la chercher, et lui dire que le souper est prêt.
Édmond
Vous m'obligerez. Je n'aime pas à attendre, surtout quand on a servi. Les lits sont-ils faits ?
Catherine
Oui, Monsieur, et les couvertures aussi.
Édmond
À merveille.
Catherine
Faut-il des oreillers ?
Édmond
Pour moi, certainement. Mais pour Madame, je l'ignore. Demandez-lui.
Catherine
Est-ce que Monsieur ne sait pas l'usage de Madame ?
Édmond
Non, pas encore.
Catherine
C'est des nouveaux mariés... Est-ce gentil !
Ôtant ses bottes et mettant des pantoufles.
Il attend quelques instants, se promène dans la chambre.
Gravement.
Froidement.
Avec impatience et s'asseyant.
Prenant une cuillerée de soupe.
Mettant sa serviette et mangeant son potage.
La porte à laquelle il tourne le dos s'ouvre en ce moment. Sans retourner la tête.
Édmond
C'est gentil... Je le crois bien... Un bon souper... Un bon feu... Et une jolie femme !... Aïe ! J'ai les pieds gonflés. Autant se mettre à son aise... quand on est chez soi... Mais voyez si elle viendra... Je meurs de faim... et le potage qui va refroidir ! Est-ce qu'elle aurait oublié le souper ? Il y a bien du désordre dans cette tête-là... Je ne dis rien... Parce que je l'aime... Mais une fois ma femme, il ne faudra pas qu'elle s'avise de me faire attendre... pour mes repas. Ma foi ! Elle dira ce qu'elle voudra, je vais toujours me servir. Dieu ! Que c'est chaud ! Je vais aussi lui en mettre dans son assiette pour que ça refroidisse... Cela passera pour une attention... Ôtons la soupière et servons les pigeons... là... Nous y voilà. Enfin la voilà !... Je savais bien que cela la ferait venir... Allons donc... Allons donc, retardataire... Votre soupe vous attend.
Scène 15
Madame de Bussières, Édmond, Le Garçon
Paraît une dame d'une cinquantaine d'années : tournure distinguée, costume de voyage. Elle s'avance près d'Édmond et lui dit :
Madame de Bussières
Monsieur Edmond de Verneuse ?
Balbutiant.
Édmond
C'est moi, madame... C'est-à-dire, c'est moi et ce n'est pas moi. Car je suis ici incognito, et je m'étonne que vous me connaissiez.
Madame de Bussières
Vous allez être au fait... Je vous demande seulement cinq minutes d'entretien, et je me retire... Mais je vous prie, avant tout, de ne pas vous déranger, et de vouloir bien continuer votre souper.
Il découpe le pigeon, dont il se sert une aile.
Édmond
Puisque vous l'exigez... Je n'en serai pas fâché. Pardon, Madame... Je vous écoute.
Madame de Bussières
Je suis Madame de Bussières.
À part.
Édmond
Ah ! Mon Dieu ! La tante de Mathilde... Qu'est-ce que cela signifie ?
Madame de Bussières
Partie ce matin de Paris, je viens d'arriver à l'Écu de France, où j'avais fait d'avance retenir mon logement pour cette nuit. À peine entrée dans l'appartement qui m'était destiné, on me remet cette lettre, que je ne vous donnerai pas, mais dont vous connaissez l'écriture.
Édmond
Celle de Mathilde.
Madame de Bussières
Je dois avant tout vous la lire : « Ce 6 octobre, hôtel de l'Europe, neuf heures du soir. »
Édmond
Cela n'a pas une demi-heure de date.
Continuant à lire.
Madame de Bussières
Précisément. « Ma tante, ma seconde mère, sauvez-moi : c'est une coupable qui vous écrit, une coupable qui n'a d'espoir qu'en vous. Égarée par les conseils d'une compagne d'enfance, par mes lectures romanesques, par ma jeunesse, mon inexpérience, j'ai aimé... Non, c'est profaner ce mot ! J'ai cru aimer quelqu'un que mon coeur seul avait créé... Car ce qui m'avait séduit en lui, grâce, esprit, amabilité, noblesse, courage, tout cela n'existait que dans mon imagination ! Je ne le connaissais pas, et il m'a suffi de le connaître pour que l'illusion fût détruite... »
Édmond
Qu'est-ce à dire ?
Madame de Bussières
« D'un seul jour, un jour entier passé près de lui, me l'a montré tel qu'il était. Ce matin, je l'adorais, et maintenant je le déteste, je l'abhorre. Plutôt mourir que d'être à lui. »
Édmond
Assez, Madame, assez.
Madame de Bussières
J'ai fait comme vous, je n'ai pas achevé cette lettre ; j'ai couru à ma nièce, qui, pâle et tremblante, attendait son arrêt ; elle voulait tomber à mes genoux je l'ai prise dans mes bras, je l'ai rassurée. Elle m'a tout raconté, et je connais maintenant tous les détails de votre liaison et de votre voyage.
Édmond
Quoi ! Madame...
Madame de Bussières
Je ne vous dirai pas tout ce que je pense de votre conduite. On peut pardonner à la jeunesse de Mathilde, à son inexpérience ; mais à vous, Monsieur, chercher à séduire, à enlever une riche héritière, une jeune personne de seize ans ! Vous n'avez pas songé qu'il y avait là une réunion de circonstances dont, même à notre défaut, la justice pouvait s'emparer.
Édmond
Quoi ! Vous croyez ?
Lentement et avec gravité.
Madame de Bussières
Loin de nous une pareille idée ; ce serait à jamais vous perdre d'honneur, et nous tenons à votre réputation autant qu'à celle de notre famille. Daignez donc m'écouter avec attention. Mon frère a quitté hier Paris persuadé que sa fille partait avec moi.
Édmond
Oui, Madame.
Madame de Bussières
Ma nièce a quitté ce matin l'hôtel de son père, seule, dans une voiture de place, et en disant qu'elle allait me rejoindre pour partir avec moi.
Édmond
Oui, Madame.
Madame de Bussières
Eh bien ! Mettez-vous dans l'idée et persuadez-vous bien que c'est réellement avec moi qu'elle est partie ce matin et qu'elle a fait la route de Paris à Sens.
Édmond
Que voulez-vous dire ?
Madame de Bussières
Qu'il n'y a maintenant au monde que vous et Mathilde qui ayez connaissance des événements d'aujourd'hui ; et si jamais le moindre bruit en courait, si un mot eh transpirait, ce ne serait que par vous, par votre indiscrétion.
Édmond
Madame...
Madame de Bussières
Et j'ai deux fils, tous deux militaires, qui tiennent encore plus que moi à l'honneur de leur famille et à la réputation de leur cousine.
Édmond
Madame, vous me connaissez mal, et vous pouvez être sûre que mon honneur et ma délicatesse m'engageront seuls au silence.
Madame de Bussières
J'en suis persuadée, et j'en doutais si peu, que mon intention était de vous demander le seule lettre que ma nièce vous ait écrite, et qui, ce matin encore, à ce qu'elle m'a dit, était là, dans votre porte-feuille.
Édmond
Comment donc ! Trop heureux de vous donner cette preuve de ma sincérité.
Avec intention.
Madame de Bussières
C'est bien, Monsieur, je pars donc avec ma nièce. Qui ne m'a jamais quittée : j'achèverai la route avec elle ; j'arriverai avec elle à ma terre, où ma famille nous attend, et là notre amitié et nos conseils la guériront bien vite de quelques défauts, fruits de son inexpérience et de sa jeunesse ; mais ce qui n'appartient qu'à elle, c'est la noblesse et l'élévation de ses sentiments, c'est surtout la bonté de son coeur. Avec cela, et grâce à la leçon d'aujourd'hui, on se corrige aisément, et bientôt, je l'espère, ma nièce viendra une femme accomplie. Vous n'y aurez pas peu contribué, Monsieur, et ce sera pour vous une satisfaction intérieure de tous les instants.
Édmond
Madame, certainement...
Le Garçon
Monsieur, voici les perdreaux.
Elle sort.
Madame de Bussières
Je vous laisse avec eux, et retourne à son hôtel.... Non, non, ne vous dérangez pas, de grâce ! Désolée d'avoir interrompu votre souper.
Scène 16
Édmond
Édmond
Vit-on jamais une aventure pareille ? Et elle avait peur que je n'en parlasse ?... Ah ! Bien oui ! On se moquerait trop de moi à Paris. Avoir conduit jusqu'ici, dans ma voiture, une jeune personne charmante... Le souper prêt... La couverture faite... Et tout cela pour rien... Rien au monde... Que pour mes frais de voyages ! Si jamais maintenant on ma rattrape à courir la poste de cette manière là !... C'est une bonne leçon, et je me souviendrai du proverbe : Il vaut mieux tenir que courir.