Proverbe · 1861

Le jeune Docteur

d’Eugène Scribe

Représentation
≈ 37 min
Distribution
4 femmes, 5 hommes
Répliques
281
Écriture
En prose
Dans l’app
Importable

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Le Marquis H 92 ≈ 13 min 6
La Marquise H 64 ≈ 9 min 6
Le Docteur H 39 ≈ 8 min 2
Ernest H 63 ≈ 6 min 5
La Comtesse F 6 ≈ 1 min 1
Julie F 4 ≈ 1 min 1
La Couturière F 3 ≈ 1 min 1
La Baronne F 4 ≈ 1 min 1
Guillaume H 5 ≈ 1 min 1
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle Le Jeune Docteur
Le Marquis absentabsentabsent
La Marquise absentabsentabsent
Le Docteur absentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Ernest absentabsentabsentabsent
La Comtesse absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Julie absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
La Couturière absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
La Baronne absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
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Le Jeune Docteur

Scène 1

Le Docteur, Guillaume, Ernest

Le cabinet du premier médecin de Paris. Le Docteur, que Guillaume,son valet de chambre, achève d'habiller. Ernest, près d'une table et travaillant.

Le Docteur

Ma montre ! Ma tabatière ! Pas celle-là.

Guillaume

Celle de l'Empereur Alexandre ?

Le Docteur

Non, celle d'Autriche. Je vais déjeuner chez Monsieur d Appony, à l'ambassade. Ma liste de visites.

Guillaume

Il y en a beaucoup pour aujourd'hui.

Le Docteur

Peu m'importe, je n'en ferai que la moitié, tantôt, après déjeuner.

Guillaume

Et les malades qui vous attendent ce matin ?

Le Docteur

Je les verrai ce soir... Il n'y a pas de mal à ce qu'un médecin soit en retard. C'est en me faisant attendre que j'ai fait ma fortune. On se disait : « Voilà un jeune homme bien occupé, un jeune homme de mérite : il n'a pas le temps d'être exact ; et chaque quart d heure de retard me valait un client. » Aussi tu sens bien que maintenant...

Guillaume

Ça augmente en proportion.

Le Docteur

Sans doute : on tient à sa réputation. Demande mes chevaux, ma voiture, et n'oublie pas d'y porter ma chancelière ; car il y a, grâce au ciel, beaucoup de rhumes cette année. - Ernest, que faites-vous là?

Ernest

Je travaille, Monsieur, j'étudie.

Haut.

Le Docteur

Est-il bête ! Voilà trois ans qu'il a le nez fourré dans les livres, et ne sort de mon cabinet que pour aller à mon hospice voir mes malades. S'il croit que c'est ainsi qu'on fait son chemin... Et qu'est-ce que vous étudiez là ?

Ernest

Je cherche l'origine et la cause de ces maladies inflammatoires si communes à présent, et qu'on pourrait, il me semble, aisément prévenir.

Se parlant à lui-même.

Haut.

Le Docteur

Les prévenir ! Une jolie idée ! Ce sont les seules à la mode ! Je vous demande alors ce qui nous resterait à guérir ? Apprenez, mon cher ami, qu'il n'y a pas déjà trop de maladies ; et si vous vous avisez de nous en ôter... Mais voilà, vous autres jeunes fanatiques de la science, ou vous mène la rage des investigations et des découvertes ! En vérité, si on les laisse faire, ils deviendront plus savants que nous. Il est vrai que celui-là, qui est mon élève, ne travaille que pour moi, et je puis sans danger... Allons, allons, étudiez. Je vais déjeuner ; s'il vient des clients, vous les recevrez.

Il les lui donne.

Ernest

Et vos lettres ?

Le Docteur

Bah ! Des malades qui s'impatientent ! Demain nous verrons !

Ernest

Et s'ils meurent aujourd'hui ?

Ouvrant des lettres.

Le Docteur

S'ils meurent ! S'ils meurent ! Faut-il pour cela que je me tue ? C'était bon autrefois... Le général Desvalliers, un officier retraité, une demi-solde ? Joli client ! - Un peintre ?... Un artiste ? Un employé ?... Tout peuple, tout cinquième étage. - Je n'ai pas le temps d'aller si haut.

Ernest

J'irai, moi, Monsieur, si vous voulez.

Ouvrant d'autres lettres.

En ouvrant une autre.

Le Docteur

À la bonne heure. - Monsieur le bailli de Ferrette, l'envoyé de Bade ? L'ordre de Bade est le seul qui me manque : une couleur qui tranche et qui fait bien à la boutonnière. D'ailleurs, c'est moins connu et moins commun, que les autres... J'irai. Un banquier prussien ? - Un anglais millionnaire ? - Vous avez raison, il faut voir ce que c'est. Ah ! Mon Dieu ! L'envoyé de Don Miguel qui a fait une chute ! Quel malheur ! J'y passerai. Pourvu que je ne sois pas prévenu par quelque confrère !

Ernest

Eh ! Mon Dieu ! Quel amour pour l'étranger !

Le Docteur

En médecine,il n'y a pas d'étranger ; je ne vois que de hommes, je ne vois partout que l'humanité.

Ernest

Si vous la voyez en Portugal, vous êtes bien habile !

Le Docteur

Ce sont des mots, et si Don Miguel lui-même me faisait l'honneur de m'appeler, je le traiterais comme mon ami, comme mon frère.

Ernest

Et lui, pour vous payer de vos soins, vous traiterait peut-être... comme sa soeur.

Ouvrant une autre lettre.

Le Docteur

Ce sont des affaires de famille, cela ne nous regarde pas. Ah ! mon Dieu ! La Marquise de Nangis !... Moi qui dîne aujourd'hui chez elle !

Ernest

Madame de Nangis !...

Le Docteur

Son mari est député, un homme grave, profond, qui, à la Chambre, ne parle jamais, mais qui vote beaucoup, ce qui le rend très influent, très utile au pouvoir ; et il y a dans ce moment, à la maison du roi, une place de médecin qui est vacante et qu'il pourrait me faire obtenir.

Ernest

Une place ! Vous en avez tant!

Le Docteur

Raison de plus ? Ce sont des droits, cela prouve qu'on a du mérite, du crédit. J'en ai déjà parlé à Madame de Nangis, une femme charmante, qui est la vertu et la coquetterie même. Coquette et vertueuse ! Avec cela on arrive à tout. Aussi a-t-elle dans le monde une puissance d'opinion... Elle seule aurait fait ma réputation si elle n'eût été déjà faite. C'est moi qui l'ai tirée dernièrement de cette maladie que vous avez soignée.

Ernest

Oui, Monsieur ; j'ai passé cinq jours et cinq nuits à l'hôtel.

Le Docteur

C'est vrai, je n'y pensais plus. Quoique parfaitement rétablie, et en apparence bien portante, elle souffre.

Ernest

Ô ciel 1

Le Docteur

Et il y a trois jours que je lui ai promis un mot de consultation, que j'ai oublié net.

Ernest

Vous avez pu l'oublier !

Le Docteur

Sur le nombre, c'est facile ; mais, puisque mes chevaux ne sont pas encore mis, j'aurai le temps d'écrire ma consultation.

Ernest

Et qu'a-t-elle donc ?

Le Docteur

Rien d'alarmant ! Il y a en elle, au contraire, trop de sève, trop d'existence ! À son âge, à vingt-cinq ans, elle est, malgré sa coquetterie, d'une insensibilité, d'une froideur, même avec son mari, qui s'en est plaint souvent. C'est un tort. Aussi je veux l'effrayer et lui prescrire...

Ernest

Quoi donc ?

Souriant.

Le Docteur

Un régime tout opposé, sous peine de perdre sa beauté, sa fraîcheur ; menace terrible pour une jolie femme... Le marquis, je l'espère, m'en remerciera.

Ernest

Vraiment?

Le Docteur

Lui, qui aspire à la pairie, et qui voudrait faire revivre après lui un son nom...

Ernest

Qui est déjà mort de son vivant !

Le Docteur

Voilà qui est fini... Je m'en vais. - Vous n'oublierez pas ce matin de passer à mon hôpital.

Ernest

Quoi ! Vous n'irez pas ?

Le Docteur

Je ne peux pas tout faire. - Il faut que j'aille aujourd'hui même toucher mes appointements de médecin en chef.

Ernest

C'est qu'il y aura peut-être des opérations importantes, et si je ne réussis pas...

Le Docteur

Tant pis pour vous ! Vous en aurez le blâme.

Ernest

Et si j'ai du succès, vous en aurez l'honneur.

Le Docteur

Qu'est-ce à dire...?

Ernest

Que j'ai besoin, Monsieur, de vous parler une rois à coeur ouvert. Depuis trois ans, je me suis attaché à vous; je n'ai épargné ni mon temps ni mes peines ; mes travaux même vous ont été souvent utiles ; et, loin de m'en savoir gré, loin de me protéger, de me produire, il semble que vous ayez pris à tâche de me tenir dans l'ombre.

Le Docteur

Ce n'est pas ma faute, c'est la vôtre, si vous n'avez rien de ce qu'il faut pour parvenir. Vous êtes trop jeune, trop timide ; vous n'avez pas d'aplomb, vous vous effrayez d'un rien. Dans la dernière maladie de Madame de Nangis, par exemple, quand j'ai ordonné cette saignée, votre main tremblait. J'ai vu le moment où vous faisiez un malheur ; et, quand j'ai prescrit cette ordonnance salutaire qui l'a sauvée, je vous ai vu pâlir, hésiter... Vous ne sauriez jamais de vous-même prendre un parti vigoureux et décisif.

Ernest

C'est ce qui vous trompe, monsieur; selon moi, cette ordonnance devait tuer la malade.

Le Docteur

Vraiment ! Qui vous l'a dit ?

Ernest

L'événement même ; car je n'en ai pas suivi un mot : j'ai fait tout le contraire, et la marquise existe encore.

Le Docteur

Monsieur, un pareil manque d'égards... Un tel abus de confiance...

Ernest

Vous êtes le seul qui en soyez instruit : mais quand je me tais sur ce qui pourrait nuire à votre réputation, ne cachez pas au moins ce qui pourrait servir la mienne. Que la bonté soit chez vous égale au talent ; et quand vous êtes arrivé, daignez tendre la main à ceux qui marchent derrière vous !

À Guillaume qui entre.

Le Docteur

Demain, monsieur, vous êtes libre, nous nous séparerons. Hé bien ! Cette voiture ?...

Guillaume

Elle est prête.

À part.

Le Docteur

C'est bien heureux ! Vous porterez cette lettre à l'instant à l'hôtel de Nangis ? Vous la remettrez à la marquise... À la Marquise elle-même, entendez-vous? (A Ernest.) Adieu, monsieur. Un jeune homme qui me doit tout... que j'ai fait ce qu'il est !... Quelle ingratitude !

Scène 2

Ernest

Se promenant à grands pas.

Avec colère.

Ernest

Voilà le monde !... Voilà ceux qui réussissent!... Et moi !... Moi, comment parviendrai je jamais ? Orphelin, sans fortune, je n'ai point de protecteur, point d'ami ; personne ne s'intéresse à moi ; et, pour comble de malheur et d'extravagance, il faut encore que je sois amoureux... Et de qui ? D'une grande dame pour qui je donnerais ma vie et qui sait à peine que j'existe... Je ne puis dire ce que j'éprouvais tout à l'heure, pendant qu'il écrivait cette lettre. - C'était du dépit, de la jalousie, de la rage... Oui, de la rage !... Et pourquoi ? Est-ce que cela m'importe ? Est-ce que cela me regarde? Est-ce que je suis quelque chose au monde ? Aussi quand je songe à mon abaissement et à ma misère, j'entre dans un accès de ressentiment contre tout le genre humain, j'ai besoin de me venger du malheur que j'éprouve. - Qui vient là ? Monsieur de Nangis... Son mari ! Son mari ! Vient-il me narguer avec son bonheur ?

Scène 3

Le Marquis, Ernest

Le Marquis

Bonjour, mon cher monsieur, bonjour ! - Le docteur est-il ?

Ernest

Non, monsieur, il vient de sortir !

Après un instant de silence.

Le Marquis

Sorti ? - Soit. Je voulais lui parler. - Mais depuis cette fièvre ataxique dans laquelle vous m'avez soigné, j'ai presque autant de confiance en vous qu'en lui.

Ernest

Monsieur le Marquis !

Le Marquis

Vous sentez que c'est entre nous, et que je ne le dirais pas dans le monde, parce qu'on se moquerait de moi...

Ernest

Vous êtes bien bon !

Le Marquis

Et puisque nous voilà seuls, il faut que je vous consulte longuement, en détail, et en reprenant de plus haut.

Ils s'asseyent tous les deux ; le Marquis se recueille un instant, puis se tourne vers Ernest.

Ernest

Daignez donc vous asseoir.

Le Marquis

J'ai de la fortune. - Deux cent mille livres de rentes ou à peu près, de la naissance, du crédit. - Membre de la chambre des députés, j'aurais pu arriver au Luxembourg lors de la dernière invasion...

Ernest

Quelle invasion ?...

Le Marquis

Celle des soixante-seize dans la chambre des pairs. Mais j'ai promesse pour la prochaine levée, ce que j'aime mieux, parce que, d'ici là, j'aurai le temps de prendre mes arrangements, de réaliser ma fortune en portefeuille ; car je ne veux garder en biens-fonds que vingt-neuf-mille-cinq-cents livres de rentes.

Ernest

Et pourquoi ?

D'un air d'importance.

Le Marquis

Pour avoir droit à la dotation que nous nous sommes votée dernièrement, sans avoir l'air de savoir ce que nous faisions. Mais, je le savais... moi ! !

Ernest

Vraiment !

Mystérieusement.

Le Marquis

Oui, mon cher ; nous ne sommes plus dans ces temps où les marquis étaient légers, étourdis, et réussissaient dans le monde en ruinant leur fortune ou leur santé ! On a changé tout cela. Notre siècle est positif, il est grave, il est sérieux. - Pour parvenir, il faut une idée fixe, un but déterminé, une grande pensée, et j'en ai une à laquelle se rattachent toutes les actions de ma conduite politique ou privée. Je pense...

Ernest

Et à quoi ?

Avec aplomb.

Le Marquis

À bien me porter ! Lorsque l'on a tout ici-bas on n'a plus que cela à faire. Acquérir n'est rien, conserver est tout. Aussi dans le monde j'évite les attachements ou les affections trop vives, de peur de troubler ma tranquillité ; en politique je ne me prononce pas, de peur des commotions, et à la Chambre je ne parle jamais, de peur de me fatiguer la poitrine.

Ernest

C'est prudent. Et alors qu'y faites-vous ?

Le Marquis

Ce qu'il faut toujours, faire dans les assemblées délibérantes. Je me tais.

Ernest

Cela doit vous coûter.

Le Marquis

Du tout. - J'y suis fait. - J'ai été sénateur, et j'ai même gardé alors en portefeuille tous les discours que j'ai faits contre l'usurpateur ; mais je les ai publiés depuis !

Ernest

Et ceux que vous avez maintenant...

Le Marquis

Je les publierai plus tard, — parce que dans ce moment ils donneraient lieu à des réclamations, à des répliques ; cela influerait sur mon repos, sur ma santé, qui, dans ce moment, je l'avouerai, me donne des inquiétudes !...

Ernest

Que ressentez-vous ?

Le Marquis

- Je ne puis dire... mais il y a quelque chose... je crains que la vie de l'homme d'État ne me vaille rien.

Ernest

Quand cela vous prend-il ?

Le Marquis

À la suite de nos discussions, de nos travaux administratifs. Tenez, avant-hier soir nous raisonnions la dernière loi en comité secret.

Ernest

Où cela ?

Le Marquis

À table... chez le ministre, et au moment du premier article...

Ernest

Que mangiez-vous alors ?

Le Marquis

Du saumon à la Chambord.

Ernest

Et vous buviez ?...

Le Marquis

Du vin du Rhin à chaque amendement.

Ernest

Combien y a-t-il eu d'amendements ?

Gravement.

Le Marquis

Huit ou dix, sans compter les sous-amendements. On a parlé pour, on a parié contre ; la discussion a été tellement longue et approfondie, que la séance, qui avait commencé à sept heures n'a été levée qu'à dix, et en entrant dans le salon je me suis senti des douleurs de tête, des pesanteurs, un malaise général...

Ernest

Une indigestion administrative!...

Le Marquis

Et le soir ce fut bien pis ; je trouvai, en rentrant chez moi, la Marquise qui allait partir pour le bal, et qui était charmante.

Ernest

Ah ! Mon Dieu !

Le Marquis

Qu'avez-vous donc ? Quel air d'effroi ?...

Ernest

Est-ce par hasard ?...

Souriant.

Le Marquis

Jamais, mon ami jamais, depuis mes travaux parlementaires. Quelquefois cependant... Car la Marquise est fort jolie, plus encore qu'on ne le croit, (je vous dis cela à vous, parce qu'on dit tout a son médecin) quelquefois, quoique homme d État, au milieu de nos sous-amendements, de nos projets... J'en ai eu d'autres que j'aurais voulu voir adopter... Mais, loin de donner suite à mes propositions, la marquise à toujours passé à l'ordre du jour.

Ernest

Heureusement.

Le Marquis

Et pourquoi donc ?

Ernest

Pourquoi ? Vous me demandez pourquoi?... Parce que, dans ce moment, dans les dispositions où vous êtes, ce serait courir à une perte certaine.

Le Marquis

Ô ciel!

Ernest

Sur-le-champ !... À l'instant même ! Autant vaudrait pour vous une attaque d'apoplexie foudroyante. Je ne sais même si je ne l'aimerais pas mieux.

Le Marquis

Qu'est-ce que vous me dites-là ?

Ernest

Aussi, je vous en prie en grâce, Monsieur le Marquis, je vous en supplie...

Le Marquis

Mon ami, mon cher ami, rassurez-vous, n'ayez pas peur ; je suis trop sensible à l'intérêt que vous me portez pour ne pas suivre vos avis... Diable ! Il ne s'agit pas ici de plaisanterie.

Ernest

Je respire.

Le Marquis

Apoplexie foudroyante ! Voilà ce que je craignais, et toutes les fois que j'ai eu envie de monter à la tribune, la crainte de m'animer m'a toujours arrêté à la première marche. - Hé bien ! C'est ce que je ferai chez moi... Je me tairai... Ce ne sera pas difficile : la marquise n'y tient pas, et au lieu de lui faire des phrases, je lui voterai tout uniment le bonsoir.

Ernest

À la bonne heure.

Le Marquis

Et, du reste, mon cher ami, quel régime à suivre ?

Ernest

De l'exercice, de la sobriété.

Le Marquis

Que cela ?

Haut.

Ernest

Au fait, si je ne le droguais pas, il ne se croirait jamais guéri. Je vous donnerai des bols que je vais composer. Vous en prendrez deux par jour ; mais après les avoir pris, il faudra faire à pied ou à cheval le tour du bois de Boulogne.

Le Marquis

Quand commencerons-nous ?

Ernest

Aujourd'hui, si vous voulez : je vous porterai cette boîte tout à l'heure à votre hôtel.

Ils sortent tous les deux.

Le Marquis

Et moi, je vais faire seller mon cheval. - Adieu, mon cher Esculape. Ce n'est pas chez un vieux médecin que j'aurais trouvé ce zèle... Cette chaleur... N'y a que la jeune médecine pour se mettre ainsi à la place des clients... Adieu. Adieu !... Apoplexie foudroyante ! En vous remerciant bien ! Au revoir.

Scène 4

La Marquise

Le boudoir de la Marquise.

Jetant la lettre.

Reprenant la lettre, qu'elle relit avec attention.

Avec un soupir.

Regardant la lettre.

Avec dépit.

Après un moment de silence.

La Marquise

Quelle folie ! Quelle déraison ! À quoi cela ressemble-t-il ?... Je rougis encore d'y penser. En vérité, si cette consultation ne venait pas d'un médecin renommé, de quelqu'un, en un mot, qui doit s'y connaître... C'est égal... Je ne m'y conformerai jamais. C'est bien la peine d'être de la Faculté, pour prescrire de pareilles ordonnances ! J'en connais qui n'en sont pas et qui m'en auraient conseillé tout autant. Hier encore, à ce bal, ces adorateurs si empressés, si assidus... Tous ces douteux-là sont sujets à caution : je n'en croirai aucun, pas même mon mari. Cependant, perdre sa jeunesse ! Sa beauté ! Sa fraîcheur ! Pour ce que j'en sais, cela devrait m'être égal... Hé bien ! Non, cela ne me l'est pas ! Être sage quand on est jolie, c'est de l'héroïsme ! Quand on est laide, ce n'est plus que de la résignation ! Et puis mourir !... Car il dit que cela peut aller là... Mourir si jeune ! - On doit être affreuse quand on est morte !... - Mon Dieu ! Comment faire ? Si je voyais, si j'interrogeais d'autres personnes ?... C'est cela : une consultation, une assemblée de médecins à ce sujet, pour être demain dans la Gazette de santé, et recevoir sur mon indisposition les compliments de condoléance de tout Paris ! Il est bien quelqu'un en qui j'aurais confiance, et que je pourrais consulter ; un galant homme, qui a du talent, du mérite, qui dans ma dernière maladie m'a soignée avec tant de zèle et de dévouement !... Par malheur, il est trop jeune, ce pauvre garçon... Cela fait du tort à un médecin. Je me rappelle cette nuit où tout le monde m'avait abandonnée, où j'étais si mal... Il croyait que je sommeillais, et je l'ai vu à genoux près de mon lit, pleurer à chaudes larmes... Hé bien ! Depuis ce moment, au lieu de lui savoir gré de cette preuve d'intérêt, j'ai évité de le faire venir, de le consulter ; et quoique je lui doive la vie, je n'ai même pas osé, dans le monde, parler de lui comme il le méritait... Mon Dieu ! Que notre coeur est ingrat ! Qu'il est injuste ! Car enfin qui me dit que cela est ? Je n'en sais rien. Je puis me tromper. - D'ailleurs, est-ce sa faute ? N'importe, je ne lui montrerai pas cette lettre ; ce sont de ces secrets que l'on ne peut confier qu'a un mari... Et c'est au mien que je m'adresserai. Après tout, je dois l'aimer... et je l'aime !... Comme un mari qu'il est ! Mais moi qui l'éloignais toujours, comment faire à présent ? C'est très difficile... Je ne peux pas, en conscience, lui présenter une pétition à ce sujet, ni lui dire je le veux... D'autant plus que ce n'est pas moi, c'est le docteur. Il en arrivera ce qu'il pourra : mon parti est pris, et bien décidément je ne veux pas mourir !

Scène 5

La Marquise, Le Marquis

La Marquise

C'est vous, Monsieur ? Qui vous amène chez moi?

Le Marquis

Je n'ai pas été hier à la Chambre, et j'allais m'y rendre.

La Marquise

La séance sera-t-elle amusante ? Y aura-t-il quelque chose d'extraordinaire ?

Le Marquis

Oui, madame, je dois parier.

La Marquise

Et vous ne me disiez pas cela ! Mais voilà qui m'intéresse beaucoup.

Le Marquis

Je voulais avant tout m'informer de vos nouvelles.

La Marquise

Je vous suis obligée, je vais mieux.

À part.

Haut.

Le Marquis

En effet, je vous trouve un teint charmant... C'est singulier, jamais ma femme ne m'a semblé aussi jolie !... Alors, chère amie, je vous dis adieu,

La Marquise

Mais un instant, monsieur... - Êtes-vous donc si pressé ?...

Le Marquis

Il est tard.

La Marquise

On n'est jamais exact ; et pour lire vos journaux ou pour causer dans la salle des conférences...

Le Marquis

C'est qu'hier il y a eu à l'Opéra un nouveau ballet, la Belle au bois dormant, et je ne serais pas fâché de savoir l'avis de mes honorables collègues.

La Marquise

Comment ! À la Chambre on parle de l'Opéra ?

Le Marquis

Très souvent. D'abord l'Opéra est dans le budget, et il faut, autant que possible, connaître les choses dont on parle...

La Marquise

Voilà pourquoi vous êtes un habitué de l'orchestre.

Le Marquis

Oui, Madame ; chaque soir, à l'extrême-droite, nous sommes là plusieurs honorables qui observons tout avec soin, et nous devons même proposer des réductions.

La Marquise

Dans les jupes des danseuses ?

Le Marquis

Peut-être bien. Ce serait une économie de gaze ou de mousseline. J'en parlerai à Monsieur de La Rochefoucauld.

La Marquise

Est-ce là, Monsieur, le sujet de votre discours d'aujourd'hui ?

Le Marquis

Non, Madame, c'est une question de propriété particulière...

La Marquise

Mais asseyez-vous donc... Pas sur ce fauteuil... Vous êtes à une demi-lieue de moi... Cela fatigue de parler de si loin.

Le Marquis

Vous avez raison, un orateur doit ménager son organe... Moi surtout, qui aurai besoin aujourd'hui de tous mes moyens !

La Marquise

Hé bien ! Monsieur, mettez-vous là, près de moi.

Le Marquis

Je vous gênerai.

La Marquise

Du tout... je vous écoute en travaillant.

Le Marquis

C'est comme un fait exprès, elle est encore plus aimable et plus séduisante qu'à l'ordinaire !

Levant les yeux.

Souriant.

La Marquise

Hé bien ! Monsieur... vous disiez donc... Eh mais ! Mon ami, vous ne me regardez pas ?... Vous détournez la tête ? Je devine...

Le Marquis

Quoi donc ?...

La Marquise

Vous avez de la rancune... Vous vous rappelez noire discussion d'hier pour ma loge aux Italiens.

À part.

Haut et affectant de la colère.

Le Marquis

Notre discussion !... Me voilà sauvé ! Oui, Madame, oui, c'est cela même... Il a fallu céder... mais contre mon gré... Car il est absurde qu'au mois de mai, et pour douze représentations, on renouvelle un abonnement aux Italiens... surtout pour entendre des chanteurs autrichiens ou bavarois qu'on n'entend pas !

La Marquise

Vous conviendrez, mon ami, que c'est là une querelle d'Allemand...

Le Marquis

Non, madame... C'est une dispute raisonnable... une dispute motivée... car j'ai des motifs.

La Marquise

Hé bien ! Vous n'en aurez plus.

Le Marquis

Qu'est-ce à dire ?

La Marquise

Qu'avant tout, Monsieur, je désire vous être agréable ; cette loge était à votre intention ; je me disais : « Il viendra le soir se délasser de ses travaux du matin... Et puis mandataire de la France doit chercher toutes les occasions de se montrer ; et un député aux premières loges... Cela fait bien... On est en vue ; c'est presque une tribune où l'on n'est obligé à rien... qu'à écouter. » Mais dès que cela vous contrarie, je n'en veux plus, j'y renonce !

Le Marquis

Non, Madame, - non, - et puisque j'ai promis...

Lui tendant la main avec grâce.

Plus tendrement.

La Marquise

Ce serait pure complaisance de votre part... et je ne veux rien par complaisance... Je veux que cela vous plaise comme à moi... N'est-il pas vrai ?... Ainsi, mon ami, n'en parlons plus... Donnez-moi la main, et que tout soit fini... N'y consentez-vous pas ?...

Le Marquis

Moi, madame, moi ?... Certainement. - Ce serait bien dans mes idées... si ce n'était...

La Marquise

Quoi donc ?

Le Marquis

Je veux dire... s'il dépendait de moi...

Scène 6

Le Marquis, La Marquise, Julie

À part.

Le Marquis

Voici Julie... Votre femme de chambre. Je lui dois la vie !... Quel trésor qu'une bonne domestique, une domestique qui arrive à propos !

La Marquise

Qu'y a-t-il, Julie ?...

Julie

Madame, c'est votre couturière qui vous apporte votre nouvelle robe...

La Marquise

Dans un moment.

Le Marquis

Non pas ; les affaires avant tout ! Une robe à essayer... C'est une affaire d'État. - Adieu, chère amie ; je vous laisse.

La Marquise

Pourquoi donc ?

Le Marquis

Et mon discours à prononcer ! - Sans cela, j'aurais été trop heureux de passer la matinée avec vous.

Julie

Ah ! Mon Dieu ! Monsieur, j'allais oublier... On sort d'ici ; monsieur le baron de... un nom qui finit en ac... celui qui va toujours à la Chambre... avec monsieur...

Le Marquis

Et qui vote avec moi.. Je sais qui c'est. Hé bien ?...

Julie

Hé bien ! Il a dit que, comme vous n'aviez pas assisté à la séance d'hier, il venait vous dire...

Le Marquis

De ne pas manquer ce matin ? J'en étais sûr.

Julie

Non... qu'il n'y avait pas de réunion aujourd'hui.

Le Marquis

Ah ! Mon Dieu !... Voilà un contre-temps !

La Marquise

Dont je me félicite, car j'avais à vous parler.

Le Marquis

À moi ?...

La Marquise

Oui, à vous, cinq minutes d'entretien.

Le Marquis

Je ne demanderais pas mieux, mais votre couturière qui attend.

La Marquise

Julie, faites-la entrer.

Scène 7

La Marquise, Le Marquis, La Couturière

La Marquise

C'est l'affaire d'un instant, et si vous voulez permettre,..

Le Marquis

Madame, certainement... dès que cela vous est agréable.

La Marquise

Beaucoup. - Vous nous donnerez votre avis.

Le Marquis

Vous savez bien que je n'en ai jamais...

À la couturière qui l'habille.

La Marquise

Hé bien ! Monsieur, vous voterez par assis et levé, vous vous croirez à la Chambre. Quelle est cette étoffe-là, Mademoiselle !

La Couturière

Ce qu'il y a de plus nouveau, Madame, pour robe d'été : mousseline égyptienne.

La Marquise

Qu'en dites-vous, Monsieur ?

Le Marquis

Je dis, Madame, je dis qu'il est impossible de voir un plus beau bras que le vôtre.

La Marquise

Vraiment !... On croirait que cela vous fâche.

Le Marquis

Moi ?...

À Julie.

Regardant la robe devant la glace.

La Marquise

Oui... Vous me le dites d'un air de mauvaise humeur... Prenez donc garde, Mademoiselle, vous me piquez... La ceinture fait elle bien ?

Au marquis.

La Couturière

À merveille !... Mais nous n'avons pas de mérite à réussir : madame a une si jolie taille ! N'est-ce pas, Monsieur ? Regardez donc.

Le Marquis

Elle a peur que je ne m'en aperçoive pas.

La Marquise

Les manches ont assez d'ampleur... mais du haut, c'est trop décolleté.

La Couturière

Non, madame, on les porte ainsi.

La Marquise

Qu'en pensez-vous, mon ami ?

Le Marquis

Je pense, Madame... Je pense que voilà une robe... qui doit vous coûter bien cher !

La Marquise

Vous voulez peut-être m'en faire cadeau...

Le Marquis

Et pourquoi pas ?...

À la couturière.

Aux deux femmes.

Julie et la couturière sortent.

La Marquise

Vous êtes charmant... et puisqu'elle vous plaît. Je ne l'ôterai pas, je la garderai toute la journée... pour me faire honneur de votre présent. Laissez-nous.

Scène 8

La Marquise, Le Marquis, Ernest

La Marquise

Maintenant, Monsieur, je suis toute à vous, causons.

Le Marquis

Dieu ! Avec quel bonheur je lui dirais combien elle est belle, si ce n'était l'apoplexie foudroyante !

La Marquise

Qu'avez-vous ?

Le Marquis

Rien !

La Marquise

Si vraiment, et c'est là-dessus que je voulais m'expliquer franchement avec vous ! Vous avez quelque arrière-pensée?

Le Marquis

Non, Madame.

La Marquise

Bien vrai ! Notre discussion d'hier ne vous a laissé aucun fâcheux souvenir ?

Le Marquis

Je vous l'atteste.

La Marquise

Vous n'êtes plus fâché ? Vous ne m'en voulez plus ?

Le Marquis

Non, Madame.

La Marquise

Vous ne dites pas cela d'un ton pénétré, d'un accent... qui parte du coeur.

Le Marquis

Quoi ! Vous pourriez douter ?...

La Marquise

Nullement ; je ne demande qu'à vous croire, qu'à être persuadée. C'est vous qui ne le voulez pas !

Se retenant.

Le Marquis

Moi, Madame, je ne le veux pas ! Moi, qui vous admire ! Moi, qui vous aime plus que ma vie ! Ah ! Mon Dieu ! Qu'est-ce que je dis là ?

La Marquise

Qu'est-ce donc ? D'où vient ce trouble ?... Vous rougissez.

À part et se regardant dans la glace.

Se promenant vivement dans la chambre.

Le Marquis

Moi rougir !... Dieu ! Si c'était un commencement d'attaque ! Je crois en effet que le sang me porte à la tête.

La Marquise

Mais à qui en avez-vous donc ? À quoi pensez-vous ?

Le Marquis

Vous me le demandez, Madame, vous me le demandez !...

La Marquise

Eh oui ! Sans doute.

Le Marquis

À mon discours, qui malgré moi me préoccupe... et dont toutes les phrases me reviennent sans cesse à l'esprit ; car si vous saviez, Madame ; ce que c'est qu'un discours...

La Marquise

Eh ! Monsieur, il ne s'agit pas ici de discours !

Le Marquis

Tenez... Voulez-vous me permettre de vous le lire ?...

La Marquise

Monsieur !...

Le Marquis

C'est l'affaire d'une demi-heure : et vous me donnerez votre avis... Comme je vous ai donné le mien sur votre nouvelle robe !

La Marquise

Au nom du ciel !...

Le Marquis

Je vous préviens que si vous m'interrompez, je m'en vais... Oui, Madame, je m'en irai... C'est plus prudent.

La Marquise

Non, monsieur, vous vous expliquerez, vous resterez.

Le Marquis

Je ne le puis !...

La Marquise

Et moi, je le veux !

Le Marquis

Je le veux ?... Madame, j'aurais pu céder, mais un mot comme celui-là me rend toute mon indépendance, parce que moi, qui fais des lois, je ne m'en laisserai pas imposer ; et vous devez toujours voir en moi le pouvoir législatif.

La Marquise

Législatif, à la bonne heure ! Mais pour exécutif...

Le Marquis

Qu'est-ce à dire ?...

Julie ouvrant la porte et annonçant Monsieur le docteur Ernest.

La Marquise

Que vous ne savez rien faire, rien exécuter de ce qui est bien... de ce qui est convenable.

Allant à lui.

Le Marquis

Dieu soit loué ! Venez donc, mon cher docteur ; vous arrivez à propos pour interrompre un tête à tête conjugal.

Ernest

Ma présence est peut-être indiscrète ?...

Le Marquis

Du tout... nous allions nous disputer.

Ernest

J'ai remis à votre valet de chambre ; Monsieur le Marquis, ce que je vous avais promis.

Le Marquis

À merveille ! Et pour commencer, je vais faire le tour du bois de Boulogne.

La Marquise

Comment, Monsieur !

À Ernest.

Le Marquis

C'est par ordonnance du médecin... Demandez-le lui, il vous le dira... Je reviendrai pour dîner». Et je vous dirai alors comment je me trouve de ma promenade, car vous êtes des nôtres, vous nous restez.

Ernest

Monsieur le Marquis...

Il sort et referme la porte.

Le Marquis

Vous acceptez... C'est convenu.... D'ici là vous tiendrez compagnie à ma femme. Adieu, chère amie, adieu, docteur. Mille pardons de vous laisser ainsi, mais la santé avant tout.

Scène 9

La Comtesse, La Baronne, Ernest, La Marquise, Le Docteur, Le Marquis, Un Domestique

Le salon du marquis. - Il est six heures. - Presque tous les convives sont arrivés. Ernest, debout près de la cheminée, cause avec la Marquise. De l'autre côté, la Comtesse et la Baronne. Au fond du salon, plusieurs convives sont debout, formés en groupes ; d'autres causent en se promenant.

La Comtesse

Il est très bien, ce jeune docteur !

La Baronne

Une tournure charmante, et beaucoup de talent à ce qu'on dit !

La Comtesse

Il paraît qu'ici on s'en loue beaucoup.

Ernest

Oui, madame, croyez-moi, il n'y a plus aucun danger.

La Marquise

Vous en êtes bien sûr ?

Ernest

Je vous l'atteste.

La Marquise

À la bonne heure ! C'est en vous désormais que je veux avoir confiance.

La Comtesse

Et moi, Monsieur, que pensez-vous de mes spasmes ?

Ernest

Rien à craindre, Madame la Comtesse: l'air de la campagne... du calme, du repos, pas de contrariétés...

La Comtesse

Et mon mari qui ne veut pas m'acheter la terre du Bourget !

Ernest

Voilà la cause du mal.

À la Baronne.

Entre le docteur, la tête haute et sans regarder personne ; il fait à Ernest un signe de tête protecteur, et s'approche de la Marquise, qu'il salue.

La Comtesse

N'est-il pas vrai ? La Marquise a raison ; c'est un jeune homme de mérite, et le médecin qui nous convient. Il doit traiter à merveille les maux de nerfs.

Le Docteur

Madame la Marquise a-t-elle reçu de moi, ce matin, la petite consultation que je lui avais promise ?

La Marquise

Oui, monsieur !

Le Docteur

C'est tout à fait mon avis !

Ernest

Ce n'est pas le mien !

Le Docteur

Comment ! Ce n'est pas le vôtre !...

Au docteur.

La Marquise

Pas de discussions à ce sujet. Comme c'est moi que cela regarde, vous me permettrez de ne pas suivre l'ordonnance, et de m'en rapporter à Monsieur Ernest.

La Comtesse

Sans savoir ce dont il s'agit ; je suis de son opinion.

La Baronne

Et moi aussi...

Ernest

Me voilà sûr d'avoir raison !

Entre le marquis.

Le Docteur

Quel changement ! Je n'en reviens pas... Il a pris depuis ce matin un aplomb et un air d'assurance !...

Le Marquis

Mille pardons, Mesdames, de vous avoir fait attendre... Est-ce qu'il est tard ?

La Marquise

Non : six heures et demie.

À Ernest.

Au docteur.

Le Marquis

Je reviens de Bagatelle... Et je me trouvé admirablement bien de ce que vous m'avez ordonné ; je me sens une force... d'appétit ! Vous avez là, Docteur, un élève qui ira loin...

La Baronne

C'est ce que nous disions tout à l'heure 1

La Baronne

Ah ! Monsieur est votre élève ?

Le Docteur

Oui, Madame, je m'en vante.

Le Marquis

Ce qui m'étonne moi ; c'est qu'il ne soit pas plus connu !

La Marquise

Parce que vous ne le voulez pas. Il y a à la maison du roi une place de médecin...

Le Docteur

Celle dont je vous parlais...

À son mari.

La Marquise

C'est vrai... C'est vous qui m'avez appris qu'elle était vacante. Une place superbe !

Montrant Ernest.

Le Marquis

Je la demanderai, Madame, je la demanderai. Il est justement du département dont je suis député ; et dès que cela vous intéresse...

La Marquise

Beaucoup ! Vous ne pouvez rien faire qui me soit plus agréable.

Le Docteur

C'est fini ! Le voilà lancé ! Et à propos de quoi je vous le demande !

Un Domestique

Madame la Marquise est servie !

La Marquise

Allons, notre protégé, donnez-moi la main.

Le Marquis

Savez-vous, Docteur, que c'est glorieux pour vous ?...

Le Docteur

Aider mes confrères, quels qu'ils soient, et surtout protéger la jeunesse, ce fut toujours mon seul but.

Le Marquis

Aussi ce jeune homme-là vous fera honneur dans le monde !

Le Docteur

Et à vous aussi ; Monsieur le Marquis.

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

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