Scènes de Guinguette
Scène 1
Un Garçon Perruquier, Abbé, Mademoiselle Tonton
La fille et l'abbé sont assis à une table, sur la quelle il y a un bassin de crème, des biscuits et quelques fruits. À côté d'eux, est un seau à rafraîchir le vin. Toutes les autres tables de la guinguette sont occupées.
Il s'attable à côté d'eux.
Un Garçon Perruquier
Monsieur l'abbé veut-il bien permettre ?
Abbé
Comment, Monsieur ? Que nous voulez-vous ?
Un Garçon Perruquier
Je veux, Monsieur le Prieur, vous demander la grâce d'être à votre écot.
Abbé
Il y a d'autres tables, Monsieur. Il est singulier...
Un Garçon Perruquier
Vous voyez bien vous-même qu'elles sont toutes occupées...
Abbé
Eh bien, faites-vous en apporter une.
Mademoiselle Tonton
Les garçons sont faits pour ça, Monsieur.
Un Garçon Perruquier
Pardi ! Monsieur l abbé, quand je vous préviens de politesses, ce n'est pas là y répondre, assurément.
Abbé
Je ne vous dis rien que d'honnête ; mais je ne vois pas pourquoi, n'étant point de notre connaissance, vous voulez vous attabler avec nous.
Un Garçon Perruquier
Parce que je suis seul, Monsieur l abbé, et que je vous crois bonne compagnie.
Mademoiselle Tonton
Eh mais, Monsieur, chacun est ici pour son argent, avec ses amis.
Abbé
Sans doute, Monsieur, et l'on est bien aise d'être libre.
Un Garçon Perruquier
Oui, oui, d'être libre et libertin, mêmement.
Mademoiselle Tonton
Venez-vous pour nous insulter ?
Abbé
Voulez-vous, Monsieur, qu'on appelle le maître et ses garçons pour vous faire retirer ?
Un Garçon Perruquier
Me faire retirer ? Avez-vous peur que je ne vous souffle Mademoiselle !
Mademoiselle Tonton
Mon oncle, que veut donc dire cet homme ?
Abbé
Vous vous figurez sans doute, mon cher monsieur, que mademoiselle n'est pas ma nièce ?
Un Garçon Perruquier
Ah ouiche ! Votre nièce à la mode des Porcherons.
Que veut-il dire avec ses Porcherons ? Sacredié ! Pour qui me prend-il donc ?
Abbé
Monsieur, laissez-nous tranquilles ; j'ai l'honneur de vous le dire très sérieusement.
Un Garçon Perruquier
Mademoiselle votre nièce vient de lâcher un petit sacredié qui m'en empêche, mon très cher sacristain. Ce sacredié-là n'est pas de paille, au moins ; il décèle ce qu'elle est...
Mademoiselle Tonton
Ce que je suis ? En tout cas, je ne suis pas ce que je suis pour toi, toujours...
Abbé
Taisez-vous, ma nièce. Laissez-moi parler à ce monsieur-là...
Un Garçon Perruquier
Et ce monsieur-là vous répondra qu'il n'est pas orthodoxe à un ecclésiastique de venir avec une fille à la guinguette, et un dimanche encore !
Abbé
Vous croyez donc que parce qu'on a un rabat...
Un Garçon Perruquier
Oui, et bien bleu encore...
Abbé
Morbleu ! Monsieur, mon rabat ne tient à rien, et je suis homme à...
Mademoiselle Tonton
Oh ! Non, non, mon oncle. Appelez la garde...
Un Garçon Perruquier
Tenez, ma belle demoiselle, n'appelez personne. Il y a un moyen d'avoir la paix.
Mademoiselle Tonton
Quel moyen ?
Abbé
Il n'en est qu'un seul celui de nous laisser ici seuls...
Un Garçon Perruquier
Au contraire, Monsieur le curé, c'est celui de me laisser moi tout seul avec mademoiselle.
Mademoiselle Tonton
Avec vous, moi !
Abbé
Toi, malheureux ! Avec ma nièce ?
Mademoiselle Tonton
**
Un Garçon Perruquier
Allons, grand vicaire des marionnettes ! Vite, délogez, et laissez-moi cette princesse.
Abbé
Qu'est-ce que c'est donc que ce merlan-là ? Va t'en poudrer tes perruques !
Un Garçon Perruquier
Avant de te poudrer, toi, je m'en vais te peigner !
Abbé
Et moi, je vais te baigner...
Mademoiselle Tonton
Ah ! Le chien ! Le coquin ! Sainte Vierge ! Quel gueux ! Ah ! Mon doux Jésus ! Quel brutal !
Il lui plante sur la tête le bassin de crème. C'est un bassin de bois léger, arrangé de façon que le tour puisse s'en détacher et servir de collet à l'abbé.
Un Garçon Perruquier
Tiens, vilain prêtre : mets cette calotte-là sur ta tonsure...
Tous les gens de la guinguette quittent leurs tables et rient.
Abbé
Miséricorde ! Il m'a aveuglé !...
Scène 2
Un Soldat, Mademoiselle Tonton, Un Garçon Perruquier
Il met l'épée à la main.
Un Soldat
Qu'est-ce que c'est donc que ce gredin-là qui insulte ici une dame de ma connaissance ?
Mademoiselle Tonton
Ah ! C'est vous, Monsieur Printemps ?
Il prend le perruquier au collet.
Un Soldat
Oui, mademoiselle. Je vous ferai mes civilités après que j'aurai su pourquoi ce petit manant...
Un Garçon Perruquier
Monsieur, c'est ce monsieur l'abbé qui...
Le perruquier s'enfuit.
Un Soldat
C'est que... c'est qui... C'est vous qui êtes un pied-plat... et vous mériteriez que je vous coupasse le visage...
Mademoiselle Tonton
Ah ! Tenez, regardez, monsieur, comme mon poltron détale... Mais qu'est devenu mon oncle ?
Un Soldat
Il s'est retiré en homme prudent sans doute, Mademoiselle. Un ecclésiastique craint les scènes...
Mademoiselle Tonton
C'est qu'il était drôle pourtant. Il m'a fait crever de rire avec sa face barbouillée de crème et le bassin de la saladière ou du saladier qui lui servait de collier...
Un Soldat
Mais vous me rappelez là votre collation qui a été interrompue ; et si j'osais, Mademoiselle, je me donnerais l'honneur de vous offrir un cervelas...
Mademoiselle Tonton
Très volontiers, monsieur, et j'aurais mauvaise grâce à refuser, après que votre bravoure m'a en quelque manière...
Un Soldat
Ce n'est rien... et puis, un cervelas c'est sans conséquence... et cela ne vous engage à rien...
Mademoiselle Tonton
Assurément ! Et l'on peut bien dire que les messieurs des gardes françaises possèdent bien à fond la politesse. Garçon, hé ! Garçon, un cervelas !...
Ils s'attablent en attendant qu'on les serve.
Un Soldat
Et une bouteille de vin à douze !...