Tanzaï et Neadarné
Scène 1
Neadarné, La Fée Moustache, Tanzaï, Le Génie Jonquille
Neadarné
Quoi ! Moustache en ces lieux ! Moustache à Chéchian !
La Fée Moustache
Je m'arrache aujourd'hui des bras de Cormoran Belle Neadarné. Deux fois la nuit obscure, Aux plaisirs de l'Amour, a livré la Nature, Depuis qu'ayant quitté Jonquille et ses États, Vous rendez Tanzaï maître de vos appas. Depuis ce temps, moi-même, à mon Amant rendue. Moi-même, en d'autres lieux, par l'Amour retenue, Je n'ai pu vous revoir ; je n'ai pu m'informer Si Tanzaï, jaloux, facile à s'alarmer, Ombrageux, et craignant le malheur qu'on lui cache N'aurait point pénétré le secret de Moustache. Sans avoir de soupçons, le Prince a-t-il goûté Le fantasque plaisir de la difficulté ?
Neadarné
Hélas !
La Fée Moustache
Vous soupirez ! Eh quoi ! Ma chère fille, Son esprit forme-t-il des doutes sur Jonquille ? Ah ! parlez ; mon secret manque-t-il son effet ? En a-t-il fait assez ?
Neadarné
Il n'en a que trop fait. Mais que dis-je, grands Dieux ! Il serait trop injuste D'accuser de mes maux, votre secret auguste. Ma rechute est la suite, et l'effet du courroux De l'affreuse Concombre ; et voilà de ses coups Hélas ! Votre secret, me laissant accessible, Me rendait difficile, et non pas impossible ; C'est cette Fée....
La Fée Moustache
Eh non, non, c'est que du secret Vous avez fait, Princesse, un usage indiscret. Voilà comme aux excès notre sexe se porte ; Ah ! Vous en aurez pris la dose un peu trop forte.
Neadarné
Madame, il est bien vrai ; car d'abord je fus bien ; Je tentai d'être mieux, et je devins à rien.
La Fée Moustache
Quelle fureur !
Neadarné
Oui. Mais la couche nuptiale, Jamais à deux époux fut-elle aussi fatale ! La nuit de mon hymen, une fée en courroux Attache une écumoire à mon illustre époux ; Il voyage, il guérit ; à mon tour je suis nulle ; L'on m'envoie à Jonquille, un Prince sans scrupule, Qui, malgré les raisons que je pus lui donner, Obtint... d'horreur encor l'on m'en voit frissonner....
Tanzaï
Après cela, l'on croit être désenchantée... Moins que jamais. Ah ! Suis-je assez persécutée !
La Fée Moustache
Retournez au Génie une seconde fois, Pour lui, pour Tanzaï, pour vous, pour tous les trois ; J'ajoute encor, pour moi ; j'y suis intéressée : La barbe, en notre sexe, est toujours déplacée : La mienne doit tomber ; ils me l'ont prédit tous ; Oui, si Jonquille encor peut triompher de vous, L'arrêt du destin veut que ma longue Moustache À son second triomphe, aussitôt se détache.
Neadarné
Il me faut donc encor manquer à mon époux ? Vous l'exigez, Madame, et le Génie, et vous ; L'amour et l'amitié ; contre moi tout conspire. Jonquille est en ces lieux puisqu'il faut vous le dire : Invisible pour tous, il ne cherché que moi ; Son amour veut me voir trahir encor ma foi ; Il sait ma faute, il veut en tirer avantage. Cruel Amour ! Peux-tu pouffer plus loin ta rage ! J'adore Tanzaï, Jonquille est mon vainqueur ; L'un a séduit mes sens ; l'autre a touché mon coeur ; Pareille ardeur, pour l'un et pour l'autre, m'enflamme ; Entre ces deux Héros, se partage mon âme ; Ils m'ont fait éprouver que l'on peut, à la fois, En aimer deux sans peine....
Le Génie Jonquille
On peut en aimer trois, Madame ; et quelquefois, a-t-on bien à combattre, Pour s'en tenir à trois, et n'en pas aimer quatre.
Neadarné
Je sais que l'on le peut ; que l'usage est pour nous ; Mais, ma vertu me parle en faveur d'un époux ; Neadarné d'abord ne s'est que trop prêtée À la nécessité d'être désenchantée ; J'y pliai ma pudeur, quand du charme détruit Je crus que Tanzaï recueillerait le fruit ; Je frémis du moyen ; mais la vertu sévère Le vit, le toléra comme un mal nécessaire. Ciel ! Il ne l'était pas, je l'éprouve.... Ah, je dois Implorer le Grand-Prêtre une seconde fois ; Mon honneur le demande, il y va de ma gloire ; s'il refusa d'abord de lâcher l'écumoire, Voyant les maux constants dont m'accable le fort, Sur ses dégoûts, sans doute, il va faire un effort. Je l'ai mandé. Bientôt il doit ici se rendre.
La Fée Moustache
De Saugrénutio que pouvez-vous attendre ? - Connaissez ce mortel, à qui vous vous flattez De faire à vos désirs plier les volontés : Hautain, brave, insolent, chargé de ridicules ; Séducteur adoré de cent femmes crédules ; À leurs soins prévenants, ce fat accoutumé, D'amour-propre, et d'amour doublement consumé, Croira pouvoir vous mettre au rang de ses conquêtes. Il se croit, à la Cour, fait pour tourner les têtes. Pour son individu, plein de soins révoltants ; Épris de fa figure, amoureux de ses dents ; Petit-maître indécent, affichant tous les vices, Ne cachant point ses goûts pour des beautés novices ; Buveur ;... trichant au jeu, qu'il aime avec fureur ; Chansonnier scandaleux ; spinosiste, jureur ; Un tel homme peut-il !... Mais, Tanzaï s'avance.
Neadarné
Ô Ciel ! Mon coeur se serre encore en sa présence.
Scène 2
Tanzaï, Neadarné, La Fée Moustache
Tanzaï
Ah, Madame ! Plaignez un malheureux époux, Qui ne peut vivre, hélas ! Avec vous, ni sans vous ! Absent de vos beaux yeux, je languis, je soupire ; Votre présence ensuite ajoute à mon martyre. Hélas ! Nouveau Tantale, au milieu des plaisirs, Embrasé, consumé, dévoré de désirs, Se peut-il que l'Amour, sans frémir, me contemple ! Que ce Dieu me repousse, et me ferme son Temple !
Ici Moustache se retourne pour rire.
Neadarné
Eh ! Quels sont ces plaisirs que vous regrettez tant, Prince on jouit de tous quand le coeur est content. Qu'a-t-on à désirer, quand tous deux l'on s'adore ? Est- il quelqu'autre bien, d'autres plaisirs encore ? Eh quoi ! ceux qu'avec moi vous cherchez vainement, Peuvent-ils s'égaler à ceux du sentiment ? À cette volupté, dont s'enivrent deux âmes, Que l'amour embrasa de ses plus pures flammes ? Que sont après cela, pour des coeurs délicats, Ces vains plaisirs des sens, que je ne connais pas.
Tanzaï
Si vous les connaissiez, vertueuse Princesse, Ah ! Si de ces plaisirs vous ressentiez l'ivresse ! Ce tumulte des sens, et ces douces langueurs ; Ces transports, ce délire, et ces tendres fureurs ; Ces soupirs enflammés, et ce désordre extrême, Ces doux égarements, cet oubli de soi-même, Vous avoueriez alors que vos plaisirs du coeur N'approcheront jamais....
Neadarné
Je ne l'avouerais pas. Arrêtez ! Non, seigneur,
Tanzaï
Ah ! Voilà bien la preuve Que ma PrinceSSe encor n'en a pas fait l'épreuve. Sa pudeur ignorante, et sa simplicité Préfèrent le fantôme à la réalité.
Neadarné
Oui, Seigneur. Rappelez ce funeste voyage Où chez Jonquille, allant mendier un outrage Par la voix de l'Oracle, on m'imposa la loi De céder au Génie, et de trahir ma foi ; Vous-même y consentiez. Mais ma délicatesse, Aux seuls plaisirs du coeur réduisant ma tendresse, Et rebutant Jonquille, et ses soins indécents A renoncé, pour vous, à vos plaisirs des sens.
La Fée Moustache
Quelle rare vertu !
Il lui baise la main.
Tanzaï
Quelle vertu cruelle ! J'ai seul, peut-être, au monde, une femme fidèle; Et c'est pour mon tourment ! Ah, Princesse !
Neadarné
Quel destin ! Ah ! Seigneur,
Tanzaï
Quel supplice, idole de mon coeur !
La Fée Moustache
Quel[le] position !
Tanzaï
Quel état ! Et que faire ?
La Fée Moustache
C'est à Jonquille seul, à vous tirer d'affaire.
Tanzaï
C'est au Grand-Prêtre seul, à changer notre sort ; Il peut opter des deux : l'écumoire ou la mort,
La Fée Moustache
L'Oracle, contre lui, défend la violence. Où la force nous manque, employons la prudence, Seigneur. De ce courroux, tous les éclats sont vains ; Confiez l'écumoire à mes heureuses mains ; Je ne réponds de rien ; mais, en douceur, peut-être, Pourrai-je, à la lécher résoudre le Grand-Prêtre.
Il sort.
Tanzaï
La voici. J'imagine en ce moment encor Un supplice, pour lui, plus cruel que la mort ; Je vais en ordonner l'appareil redoutable.
Scène 3
La Fée Moustache, Neadarné
La Fée Moustache
Je connais le Grand-Prêtre il est inébranlable. Le Prince aura beau faire, il vous faudra toujours, De l'amoureux Jonquille accepter les secours ; Jonquille doit tout faire ; et Tanzaï doit croire Que tout, malgré cela, se fait par l'écumoire. C'est pour en imposer à votre époux...
Jonquille paraît subitement dans un nuage.
Neadarné
Hélas ! Que vois-je ! C'est Jonquille ! Ah ! Ne me quittez pas.
Scène 4
Le Génie Jonquille, La Fée Moustache, Neadarné
Le Génie Jonquille
Qu'on ne vous quitte pas ! Ah, Princesse ! Ah ; Moustache !
La Fée Moustache
Madame, permettez...
Neadarné
Demeure, ou je me fâche.
La Fée Moustache
Non, je me retirais.
Neadarné
Ah ! Restez, ou je sors.
Le Génie Jonquille
Que craignez-vous ?
Neadarné
Je crains mon coeur, et vos transports.
Le Génie Jonquille
Ah ! Pénétré, pour vous, de l'amour le plus tendre, À ces précautions je devais peu m'attendre ; D'autant moins, qu'apprenant votre nouveau malheur, Je laisse en mon Palais trente femmes d'honneur, Qui, gémissant du mal qui cause votre peine, Attendent pour guérir que je les entreprenne
Neadarné
Honteuse préférence !
Le Génie Jonquille
Eh ! Voilà donc le prix De l'amour violent dont mon coeur est épris ! Quoi ! Lorsqu'à cet amour tout autre intérêt cède, Vous évitez....
Neadarné
Seigneur n'avez-vous qu'un remède ?
Le Génie Jonquille
Non, cruelle ; à ce seul mon pouvoir se restreint. Vous êtes la première encore qui s'en plaint.
La Fée Moustache
Quand il est présenté par l'amant le plus tendre, Quel remède est plus doux, et plus facile à prendre ?
Neadarné
Et moi, je le déteste. Et jamais mon honneur, Mon devoir, mon époux, mes serments, ma pudeur, Ma vertu, la décence....
Le Génie Jonquille
Ah ! De mots, Madame, que Qui sont vides de sens, qui n'offrent rien à l'âme, Que le confus amas de préjugés bourgeois, Qu'un siècle philosophe a proscrit tant de fois !
La Fée Moustache
Que d'esprit ! Quel génie !
Le Génie Jonquille
Ah, divine Princesse ! Sachez, sans vous parler ici de ma tendresse, Que si ce n'est par moi que le charme est rompu, À Saugrénutio l'honneur en sera dû ; C'est l'arrêt du Destin, notre souverain maître. Décidez ; choisissez Jonquille, ou le Grand-Prêtre.
Neadarné
Ce monstre ! Un prêtre à moi ! Plutôt cent fois mourir ! Par un autre que vous je ne pourrais guérir, Je le sens ; mais, Seigneur, quoique je vous adore, Plus haut que mon amour, ma vertu parle encore.
Le Génie Jonquille
Ah ! Vous ne m'aimez plus.
Neadarné
Ingrat, jamais un coeur N'a ressenti, peut- être, une aussi vive ardeur !
Le Génie Jonquille
Eh bien, fi vous m'aimez, dès que la nuit plus sombre Aux larcins des Amants aura prêté son ombre, Trouvez-vous, mais sans suite, au bosquet d'Actéon ; Me le promettez-vous ?
Neadarné
Mais, non, Seigneur ; mais non,
Il rentre dans son nuage, qui remonte.
Le Génie Jonquille
Du ton, dont ma Princesse, en ce moment, prononce, J'attends dans le bosquet sa dernière réponse.
Neadarné
Il disparaît... Seigneur.... il croit que je me rends.
Scène 5
La Fée Moustache, Neadarné
La Fée Moustache
Madame, Madame, Occupez- vous de soins tout différents ; Le jour tombe, et la nuit ramenant les étoiles, Bientôt, sur le bosquet doit étendre ses voiles, Le Prince est au Conseil, qui doit durer longtemps ; Allez, ne perdez pas ces gracieux instants ; Et mettez Tanzaï, ce soir même, à portée De vous trouver, Princesse, en plein désenchantée.
Neadarné
Non Moustache ; attendons... du Ministre des Dieux J'ose espérer encore... Il paraît en ces lieux. Oubliant contre lui tous mes sujets de plainte, Caressons son orgueil, et sa vanité sainte.
Scène 6
Neadarné, Saugrenutio, La Fée Moustache
Neadarné
Jeune et tendre Pontife, honneur de nos Autels, Divinité sur terre, accordée aux mortels, Trésor d'humanité, source de bienfaisance, De mon néant total vous avez connaissance ; Vous savez mon histoire, et comment le Destin Fit, en Neadarné, ce changement soudain. - Concevez cet état ; il est dur par lui-même ; Mais il devient affreux, auprès de ce qu'on aime ; Oui, près de Tanzaï, que je viens de revoir, J'éprouve un sentiment, qui tient du désespoir ; Terminez des tourments plus grands qu'on ne peut croire, Et par pitié, Seigneur, essayez l'écumoire.
Saugrenutio
Ah, Madame ! Eh mes dents ? Cessez de vous flatter Qu'à cette indignité je puisse me prêter. Je me souviens du jour, où votre époux farouche D'un Grand-Prêtre, aux autels, voulut forcer la bouche ; Où sa main sacrilège, au gré de sa fureur, Tenta de m'arracher et les dents et l'honneur ; Ainsi, bien loin...
Neadarné
Arrête. Une Princesse fière ; Pour te fléchir, cruel, descend à la prière. Elle aurait pu te perdre ; arbitre de ton sort, Le Prince t'eût, sans moi, fait traîner à la mort...
Saugrenutio
L'Oracle à Tanzaï défend la violence ; D'ailleurs, à quoi sert-elle en pareille occurrence, Madame ? Et, remontant à ces temps orageux, Quel fruit en ont tiré les Princes, ses aïeux ? Combien de sang verSé, pour le cul d'une pie, Que forçait d'adorer un novateur impie ? L'exil et les prisons, un peuple massacré, Ont-il pu soutenir le potiron sacré ? L'on a rougi de sang ces fertiles contrées, Pour l'abolissement des moustaches carrées. Qu'a-t-on gagné ? Malgré des décrets odieux, Le Prêtre conserva sa moustache et ses Dieux.
La Fée Moustache
Il le faut avouer ; oui, votre Révérence Eût bien raison d'abord de faire résistance ; Car, suivant le décret, c'était peu de lécher Le fatal instrument ; il fallait l'emboucher ; Mais, aujourd'hui, Seigneur, quoi ! Le Destin demande Que vous léchiez un peu..... La faveur n'est pas grande.
Saugrenutio
Corbieu, Mademoiselle !... Ah ! Princesse, pardon ; Je jure... Mais aussi, pourquoi me vexe-t-on ?
Neadarné
Ah jurez ; mais léchez.
Saugrenutio
Mais c'est vision pure, Qui fait à l'écumoire attacher votre cure, Madame. Elle dépend d'un service d'ami. Tenez ; je ne fais point les choses à demi ; Confiez-vous à moi.... Quoi ! Pour cette vétille, Eussiez-vous dû si loin aller chercher Jonquille ? Je ne suis point Génie... et si, sans me flatter Mon pouvoir suffira pour vous désenchanter ; Je détruirai le charme, en dépit de l'Oracle. d'un air galant et presque tendre. Déjà vos yeux, sur moi, commencent le miracle.
Neadarné
Ah Ciel ! Ah, juste Ciel !
La Fée Moustache
Ah, Dieux ! Ah, justes Dieux!
Saugrenutio
Pourriez-vous rejeter mes soins officieux ? Ici silence et regards méprisants de Neadarné. Ah, Princesse ! Malgré votre silence injuste, Malgré ce fier mépris, malgré cet air auguste, L'espoir de vous guérir, chez moi, n'est point tombé ; J'ose y prétendre encor....
Neadarné
Sortez, Monsieur l'Abbé.
Saugrenutio
Madame se méprend : votre Altesse plaisante ! Ce propos-là s'adresse à votre confidente ; Et la bonne Moustache eût dû, tout aussitôt. Faite à ce badinage, entendre à demi-mot.
La Fée Moustache
Quelle horreur ! Quel Grand-Prêtre !
Neadarné
Ah, ma mère !
La Fée Moustache
Ah, ma Fille !
Saugrenutio
Poursuivrai-je ?
Elle sort.
Neadarné
Au bosquet, je vais trouver Jonquille ; Oui, j'y vole. Et fi, c'est manquer à mon devoir C'est, tu le vois, Moustache, un coup de désespoir.
Scène 7
Saugrenutio, La Fée Moustache
Saugrenutio
La suivrai-je, Moustache ?
La Fée Moustache
Au courroux qui l'enflamme, Reconnais sa vertu, sa pudeur...
Saugrenutio
Eh ! Madame, Sa pudeur, pour rougir, choisit mal ses instants ; Et sa vertu, jamais n'agit qu'à contretemps ; La bégueule héroïque, à Jonquille prêtée, Aurait dû dans son île être désenchantée ; Elle en revient, sans l'être. Aujourd'hui, je suis prêt, Et m'offre à la servir, ici sans intérêt, ( Car vous devez sentir, mes précieuses Dames, Que ce n'est ma foi pas que je manque de femmes ) ; C'est pour elle, et non pas pour moi, que je la veux ; Et mon zèle est payé d'un mépris dédaigneux !
La Fée Moustache
Elle a tort, en effet ! Contre vous se défendre ? À vos grâces, Seigneur, elle devait le rendre. Mais, dis, Pontife impur ; quand elle se rendrait, Crois- tu qu'à ton aspect le charme cesserait ? Le Destin t'a-t-il fait pour forcer ces obstacles ? D'un Grand-Prêtre, dis-moi, sont-ce là les miracles ?
Saugrenutio
Oui, c'est à nos pareils, Madame, c'est à nous, Que l'Amour tout-puissant, réserve ces grands coups. Décidez la Princesse. Et chez moi, j'ose croire, Qu'elle trouvera moins, mais mieux que l'écumoire.
La Fée Moustache
Seigneur, parlons raison, et ne plaisantons pas. Le Prince au désespoir, jure votre trépas. Si vous ne léchez point, la mort la plus cruelle, Le vengera bientôt....
Saugrenutio
Eh bien, Mademoiselle, Quoi ! N'est-ce que cela ? Je ne crains point la mort ; Je mourrai ; gaîment même....
La Fée Moustache
Eh ! Que nous veut Azort ?
Saugrenutio
Quoi ! Cet homme de sang, suivi de satellites ? Mourons ; je lis ma mort dans ses yeux hypocrites.
Scène 8
Azort, Saugrenutio, La Fée Moustache
Azort
La mort ? Oh non, Seigneur ; c'est bien pis que cela. Lisez, en frémissant, l'ordre affreux que voilà.
Ici les eunuques noirs, et la suite d'Azort s'avancent, avec des instruments qui jouent le commencement de l'air de Polyphème, dans Acis et Galathée ; et cette symphonie est coupée de même, par des sifflets de Chaudronniers. Il faut que cela soit très court.
Saugrenutio
« Il faut, Pontife, ou lécher l'écumoire, Ou que dans l'instant même, Azort vous livre aux mains De ces Artistes inhumains, Qui font perdre, en ces lieux, le nom d'homme aux humains. Si vous léchez, comme j'aime à le croire, Je vous fais Grand-Viéleux, et Patriarche. Item, De cent Vierges d'abord, je vous forme un Harem ; Vous en aurez encor vingt autres en réserve. Bref, sans entrer dans le détail, Il faut que le sérail vous serve, Ou que vous serviez au sérail. »
La Fée Moustache
Qu'entends-je ?
Saugrenutio
Je frémis.
Azort
Ces instruments sinistres, Ces lugubres clameurs, annoncent les ministres Des vengeances du Prince ; et ces gens à talents Qui peuplent les sérails d'eunuques noirs et blancs. Vous permettrez, Seigneur. Approchez.
Les Instruments recommencent.
Saugrenutio
Arrêtez. Ah, barbares !
La Fée Moustache
Suspendez ces cruelles fanfares. Eh bien ? Elle lui présente l'écumoire.
Dans le moment qu'il lèche, le tonnerre se fait entendre, et le nuage de Jonquille remonte à la sphère du feu.
Il continue.
Saugrenutio
Donnez. La mort n'était rien à mes yeux. Mais vivre, pour traîner son opprobre en tous lieux ! Eh ! Comment reparaître, après, devant des femmes ? J'eusse bravé le fer, le poison et les flammes... Ils m'ont pris par mon faible ; et je lèche. - Grands Dieux ! Vengez-vous vos autels sur ces audacieux ? Gronderiez-vous en vain ? Non, sans doute ; la foudre A tombé sur le Prince, et l'a réduit en poudre.
Ici la Moustache de la Fée se détache d'elle même ; et elle la fait voir.
La Fée Moustache
Au contraire, il jouit d'un bonheur accompli Ma Moustache est tombée, et l'Oracle est rempli. Ce jour, pour vous, seigneur, est un jour plein de gloire ; Quels biens vous amenez en léchant l'écumoire !
Scène 9
Tanzaï, La Fée Moustache, Saugrenutio
Tanzaï
Que ne vous dois-je pas, Pontife auguste et saint ! Des ornements sacrés que votre front soit ceint. Je vous fais Patriarche ; et qu'un sérail soulage Les soins et les travaux où votre état engage.
La Fée Moustache
Mais, Prince, apprenez-nous....
Tanzaï
Madame, en ces jardins, Portant ma rêverie et mes pas incertains, Au bosquet d'Actéon j'ai trouvé ma Princesse Seule ; et qu'avait conduite en ce lieu sa tendresse. Les Dieux, m'a-t-elle dit, dans un rêve charmant. Viennent de m'annoncer mon désenchantement; Pendant un court sommeil, à vos transports livrée, De volupté, d'amour, de plaisir enivrée, Tous mes sens... À ces mots, qu'à l'instant j'interromps, Par des discours plus vifs et des effets plus prompts, J'entreprends, et je crains ; mais un coup de tonnerre, Par le seul mouvement d'une peur salutaire, M'a fait rompre le charme ; et passant mes désirs, M'a conduit, non sans peine, au comble des plaisirs. C'était l'instant, sans doute, ou léchant l'écumoire, Le Grand-Prêtre a, du Ciel, obtenu ma victoire.
Saugrenutio
Seigneur, je le veux bien ; mais j'ai fait en ce cas, Un assez beau miracle auquel je ne crois pas.
Tanzaï s'en va d'un côté, et Saugrenutio de l'autre.
Tanzaï
Allez, Pontife, allez ; que vos saintes prières, Pour moi, rendent aux Dieux les grâces coutumières; Tandis que plein d'amour, je vole en ce moment Rejoindre ma Princesse, en son appartement.
La Fée Moustache
Jonquille en a, je vois passé fa fantaisie ; Tanzaï n'en sait rien ; c'est un coup de Génie. - Mais, en si peu de temps, comment ?... Je vois comment ; C'est qu'ils étaient tous deux pressés du dénouement.